‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 18 sur 53 · ORDRE DE FRÉQUENCE DES COLLEURS INDUITES PAR LES VOYELLES · texte numérisé non relu

ORDRE DE FRÉQUENCE DES COLLEURS INDUITES PAR LES VOYELLES

Fechner

ToUil des cas : 290

Blenler et Lehmann

2oî)

Claparède

Jaune 51,5 soit 17,8 o/o

Rouge

Blea

Blanc

Vert Noir

Bran 19,5 Violet 13,5 Gris 10,0 Incolore 6,0

Jaune 59 soit 22,8 o/o ' Rouge 163 soit 17,3 «/o

BInnc Rougp

>ioir Rrun

Blanc 141 Jaune 13'i

Vert 1 \

Gris 12

Violet 3

Incolore 2

iO 1,2

Noir Bleu Verl

Brun » Gris Incol.

de couleur favorite. C'est le rouge chez nous, et le jaune dans les statistiques allemandes. — 2"* En queue se trouvent les couleurs rares, dont la proportion ne dépasse pas 5 à 6 •/„, et reste ordinairement bien au-dessous. Ce sont le violet, le gris, Tincolore, et le brun. Chez BL toutefois le vert se substitue à cette dernière couleur qui monte en grade et peut être regardée comme faisant partie du groupe moyen. — 3® Dans ce groupe moyen, C place le bleu comme BL, le vert comme F, et tous trois sont d'accord pour y mettre le noir.

Il est aisé de voir que dans sa tendance générale cette hiérarchie des couleurs reflète leur puissance émotionnelle très différente ; le rouge, le jaune, et le blanc, sont en effet bien autrement aptes à nous faire vibrer que le brun, le violet ou le gris ; rien d'étonnant par conséquent à ce que leur souvenir ne dorme pour ainsi dire que d'un œil en

nous, et se réveille plus vite que celui des autres nuances sous le choc des impressions sonores — chez les personnes prédisposées à Taudition colorée'.

Des formules synoptiques personnelles.

De toutes les considérations précédentes, il ressort qu'il est impossible actuellement d'enfermer la couleur des >^oyelles en des lois parfaitement fixes. Les statistiques F et BL permettent bien deux règles négatives absolues : chez ^Ues i et e ne sont jamais noirs, o et u ne sont jamais blancs. Mais ces régies sont très précaires, et les exceptions qu'elles souflrent déjà en d'autres pays ne manqueront pas de se produire aussi en Allemagne sitôt qu'on multipliera les enquêtes*. Force est donc de s'en tenir pour le moment à la loi de clarté, et aux préférences marquées, mais non exclusives, des diverses voyelles pour certaines couleurs, telles qu'elles ressortent des tableaux II et III.

Une toute autre question serait de savoir si la distribution des couleurs entre les voyelles, che^ les personnes douées <ie synopsie, se fait suivant certains types déterminés et obéit à quelques formules constantes ; en d'autres termes, si la Tariabilité individuelle de l'audition colorée est limitée par des relations invariables entre les couleurs des diverses Yoyelles. La chose- ne serait pas sans importance pour Tin-

* Je viens de trouver dans Millet {Audition colorée, Paris 1892, p, 54) une statistique basée sur 92 cas (renfermant entre autres ceux de Bleu- 1er et Lehmann ; mais pas ceux de Fechner, déjà ignorés de M. S. de Mendoza). Elle aboutit au même résultat que nous pour l'ordre des Toy elles inductrices (a i e o u ou), mais elle diifère un peu pour celui des couleurs induites qu'elle fixe ainsi : jaune, blanc, rouge, noir, bleu, vert, marron, gris, carmin, orange, violet.

• D'après Steinbrûgge {Loc. cit. p. 17) il y a déjà des u blancs dans la seconde enquête de Fechner.

telligence de rEvolutaJastrumentisme et des autres fumisteries de la littérature "contemporaine ; car il est évident que les écrits d'un auteur qui voit a noir, li jaune, etc., comme M. Ghil, doivent procurer des jouissances picturales tout particuliéremenl savoureuses au lecteur possédant la même formule synoptique ', tandis qu'ils restent lettre morte pour qui li'a pas d'audition colorée, et constituent peut-être une effroyable hérésie aux yeux ou aux oreilles de ceux qui relèvent d'un autre type et trouvent, je suppose, Vu vert comme feu Rimbaud. Ne désespérons pas d'assister un jour à l'avènement, dans la république des lettres, d'une orthosynopsie officielle, qui contribuera pour sa part à Tunification du genre humain par l'extirpation graduelle de toutes les hétérosynopsies. Mais en attendant cet heureux moment, il faut bien avouer que la plus complète anarchie règne encore dans ce domaine.

Parmi nos 250 sujets .environ ayant des photismes de voyelles, il n'y en a que 2 qui soient d'accord sur les couleurs des cinq lettres a, e, t, o, u (et paFcouleurs je n'entends pas les teintes secondaires, mais seulement les gran-

^ « Colorées ainsi se prouvent à mon regard exempt d'antérieur « aveuglement les cinq :

« A, noir; E, blanc; I, bleu: 0, rouge; U, jaune ;

« dans la très calme royauté de cinq durables lieux s'épanouissant « monde aux soleils: mais PA étrange en qui s'étouffe des quatre autres « la propre gloire, pour ce qu'étant le désert il implique toutes les pré- « sences.

« D'où, à l'esprit qui me suivit (introublé désormais si des instruments « pères lui sont présentes les couleurs, plus haut régnantes) selon la « logique apparaît la conclusion voulue, disant: A, les orgues; £, les « harpes ; I, les violons ; 0, les cuivres ; U, les iiûtes ; et : c'est en allant « quérir selon l'ordre de ma vision chantante les mots où le plus sou- « vent se nombre la voyelle maîtresse demandée, que l'immatérielle « obéissance vibrera de I'instrument au timbre qui sied. » Et cœtera, (René Ghil, Traité du Verbe, Paris 1887, p. 44.)

des rubriques qui figurent dans les tableaux ci-dessus). Il s'agit d'un frère et d'une sœur de 28 et 29 ans qui voient

a blanc, ej'aupe, i.rouge, o noir, u vert d'ailleurs avec quelques différences de teintes. A part ce cas. où l'hérédité peut bien être pour quelque chose, je n'ai rencontré que la ptns grande diversité, et j'incline à penser que dans une enquête suffisamment étendue, on finirait par collectionner au complet les quelques milliers de combinaisons dans lesquelles les cinq voyelles simples peuvent entrer avec les sept ou huit couleurs principales \

Il va sans dire qu'en même temps on verrait certaines de ces combinaisons se répéter beaucoup plus souvent que

^ Je ne puis songer à reproduire ici toutes les formules individueUes récoltées. Toutefois je ne me consolerais jamais d'avoir privé le lecteur de la seule note poétique qui soit venue faire diversion (et quelle diversion!) dans la monotonie de cette fastidieuse enquête. Le sonnet suivant a, sur celui bien connu de Bimbaud, l'avantage de fournir un exemple de la formation des photismes de diphtongues au moyen de ceux des voyelles composantes.

La couleur des voyelles.

Pour quje personne n'en ignore, Je fais l'aveu — pas en riant — Que je vois l'A rouge et l'E blanc, L'I noir, et l'O jaune qui dore ;

L'U d'un ton brun que l'on décore De divers noms s'équivalant; Que, pour l'Y, je me dévore L'œil entre deux noirs se valant !

Si ces couleurs, je les combine, Je vois dans EU du blanc sali, Dans OU de l'or, mais dépoli.

Dans AU, du rouge capucine...

De mes couleurs je suis au bout; Ailleurs je ne vois rien du tout.

Z. Lyon, 3 janvier 1893.

d'autres, par suite des préférences dont j'ai parlé. Une formule attribuant à chaque lettre une des nuances qu'elle revêt le moins volontiers sera évidemment beaucoup plus rare que d'autres, comme celle que je viens de citer, où toutes les voyelles sont liées à leur couleur de prédilection. Par ex. uhb liste a vert, e rouge, i noir, o bleu, u blanc, que je n'ai pas encore rencontrée, n'aurait rien de vulgaire et ne doit point courir les rues. Mais cette limitation possible des cas réels par le triage coutumier que les voyelles se permettent à l'égard des couleurs, me paraît être la seule restriction à la variété indéfinie des formules synoptiques, et je n'ai aperçu, jusqu'ici du moins, aucun indice de quelqu'autre relation en vertu de laquelle, chez, un individji donné, les voyelles se détermineraient mutuellement dans le choix de

leurs photismes. Une autre preuve de leur extrême indé-

pendance les unes vis-à-vis des autres, c'est que, si le plus souvent elles affectent des nuances différentes, il ne manque toutefois pas d'individus qui ont la même couleur (abstraction faite de variétés de teintes souvent très faibles) pour deux voyelles ou davantage. L'existence d'un i rouge, par exemple, n'est point un obstacFe à celle d'un a et d'un o de cette couleur ; Ve et Vo sont parfois jaunes ensemble, ou Yi et Vu verts, etc.

On conçoit qu'en diminuant le nombre des lettres que l'on prend en considération, on augmente les chances d'accord entre plusieurs individus ; si, dans notre enquête, il n'y a qu'une seule coïncidence s'étendant aux cinq voyelles, il s'en rencontre bien davantage qui intéressent quatre voyelles, ou moins. J'ai p. ex. trois 6as répondant à la formule

a noir, e blanc, i rouge, o jaune, mais ils se séparent sur Vu que l'un a violet, l'autre bleu, et le dernier vert. Voici quelques autres exemples de formules à 4 voyelles, convenant chacune à deux personnes

kï'-J

non parentes ; la divergence sur la cinquième voyelle est indiqnée dans la parenthèse. ^

e blanc, i bleu, o jaune, u vert (a rouge, bleu) e jaune, i blanc, o noir, u vert (a rouge, bleu) a blanc, i rouge, o noir, w brun (e gris, vert) a rouge; i bleu, o jaune, u violet (e blanc, vert) a blanc, e gris, o noir, w jaune vert (i blanc, bleu) a blanc, e vert, o noir, ubleu(t gris, jaune) a noir, c bleu, i rouge, u vert (o blanc, jaune) a blanc, e jaune, i rouge, i^ bleu (o brun, gris jaune) a bleu, 6 blanc, i rouge, o jaune (li gris, vert) a noir, c bleu, i jaune, o rouge (w brun, jaune) J'ai trouvé en tout une vingtaine de coïncidences de ce genre (chaque personne n'y figurant qu'une fois ; on arriverait à un chiffre plus élevé si l'on tenait compte du fait qu'un même individu peut être d'accord avec plusieurs autres par des voyelles différentes). Aucune, sauf celle citée p. 81 , n'est commune à plus de 2 sujets, ce qui est peu, d'autant plus que je ne me suis pas montré exigeant et ai considéré comme couleurs identiques des nuances telles que rose pâle et rouge vif, orangé et jaune clair, etc. J'en conclus que loin de se laisser ramener à quelques types fixes, la variété individuelle des formules synoptiques n'a d'autres bornes que celles, fort élastiques, qui lui sont imposées par les affinités électives des voyelles pour certaines couleurs.

Dans ces concordances de 4 voyelles, le dissentiment porte le plus souvent sur o (6 cas) ou e, et le plus rarement sur i (les deux cas de la liste ci-dessus).

Quand on s'en tient à trois voyelles seulement, les coïncidences deviennent beaucoup plus fréquentes et embrassent souvent trois ou quatre individus ; enfin le nombre des personnes qui s'accordent sur deux voyelles, quitte à se brouiller àToccasion des autres, est considérable, mais une en-

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tente aussi partielle n'est plus faite pour nous toucher beaucoup. En généralisant encore davantage, on peut arriver à des lois presque exemptes d'exceptions; seulement leur généralité même les dépouille à peu près de tout intérêt pratique. C'est ainsi que MM. Beaunis et Binet; ont formulé la règle suivante dont ils n'ont point dissimulé le caractère extrêmement vague : c'est que « Tune des deux voyelles i et a est rouge, ou noire, ou blanche. ^ » Ils n'y ont trouvé que 4 exceptions sur 80 observations publiées par les auteurs. J'ai aussi vérifié la grande exactitude de cette régie dans l'enquête Claparède, où elle n'est manifestement en défaut que dans une douzaine de cas. Mais cette règle n'est en somme qu'un corollaire, ou une autre expression, du double fait que a, ei i sont les voyelles le plus fréquemment inductrices, et que le rouge, le noir et le blanc rentrent dans leurs couleurs de prédilection. Ceci me ramène derechef à ce que j'appellerai la Loi de Préférence, qui a l'avantage d'embrasser virtuellement toutes les formules synoptiques particulières, puisqu'elle n'en est que le résumé.

Loi de préférence

Je l'ai indiquée dans ses traits principaux, page 67 ; mais elle se trouve plus complètement exprimée par le tableau VI, qui est la traduction en pourcentage des données du Tableau II et met en relief les affinités réciproques des couleurs et des voyelles, telles qu'elles se sont manifestées dans l'enquête Claparède. La partie supérieure A montre la tendance de chaque voyelle à revêtir les diverses nuances, qui s'arrangent comme d'elles-mêmes en groupes séparés par des sauts assez marqués pour permettre de les distinguer

^ Revue Philosophique, t. XXXIII p. 449.

en : 1"" Couleurs habituelles, se présentant dans plus du 10 7o des cas, et se subdivisant en préférées (à partir de 20 7o environ) et en fréquentes. — 2** Couleurs exeeptionnelles, soit rares, soit très rares (ces dernières ne dépassant pas le 3 7o des cas.)

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