V. Photismes de diphtongues
Vingt personnes ont accusé environ 90 photismes se répartissant sur une douzaine de diphtongues autres que ou.
C'est trop peu pour permettre des conclusions statistiques^ mais assez pour donner une idée de la diversité des cas. possibles.
I. Tantôt (c'est le cas le moins fréquent) la diphtongue a un photisme propre qui ne s'explique pas par les couleurs de ses lettres composantes, mais peut parfois se rattacher à une association verbale. Exemples :
01 jaune chez un sujet qui a o rouge, a noir, i blanc etc-
eu violet chez un sujet qui a e vert, u jaune, a bleu etc.
on brun jaune, in brun, chez une personne qui a i blanc,. noir, et des consonnes noires, et qui remarque elle-même que les syllabes nasales ont une autre couleur que les lettresqu'elles renferment.
eu est souvent rose, violet, rouge violet, rouge-feu, ce qui fait supposer l'influence du mot feu.
II. Tantôt au contraire (dans la majorité des cas) le photisme de la diphtongue se rattache aux couleurs des composantes (auditives ou graphiques) d'une manière ou d'une autre :
i"" soit par juxtaposition. Exemples : oi jaune et rouge chez un sujet qui a o jaune, a noir, i rouge ; — oi blanc et noir chez un sujet qui a a. noir, i rouge, o blanc.
2"* soit par mélange optique en proportions variables. Exemples : ai violet chez un sujet qui a a rouge, i bleu, e blanc etc. ; — au rouge foncé chez un sujet ayant a noir^ u rouge éclatant, o jaune brun, etc.
3** soit par adoption de la couleur d'une des composantes à l'exclusion de l'autre. Exemples : a blanc et i rouge donnant ai blanc, etc.
Les diphtongues nasales ont généralement la couleur de leur voyelle, mais altérée et plus souvent assombrie qu'illuminée. Exemples : a jaune-paille, an couleur analogue d'un jaune presque doré ; o brun velouté, on même couleur
comme dorée d*un rayon de soleil; — o rouge, on rouge brun ; — o jaune, on terre de Sienne; — u vert, un vert noirâtre; — i blanc, in gris.
Rappelons enfin que le photisme d'un même son peut varier chez le même individu suivant l'orthographe (an, en etc.) comme j'en ai cité des cas plus haut.
On peut dire en résumé que les photismes des diphtongues diffèrent de ceux des voyelles par deux traits essentiels : i** Ils sont beaucoup plus rares, les diphtongues ont une fréquence inductrice très inférieure à celle des voyelles. 2** Le plus souvent ils ne sont pas originaux, mais peuvent se déduire des photismes de leurs composantes phonétiques ou graphiques.
Ceci me ramène au son ou qui offre aussi ces deux traits, mais à un moindre degré, en quoi il s'écarte des autres diphtongues pour se rapprocher des voyelles. En retranchant des 133 photismes de ou, iS^cas où la couleur peut à la rigueur s'expliquer par une simple association verbale (16 ou rouges, i roux, 1 velowté), il reste 115 cas dont une quarantaine seulement sont plus ou moins réductibles aux couleurs des composantes o et w. Dans un seul exemple il s'agit de juxtaposition (o rose, u vert, ou mélange confus de vert et de rose). Dans tous les autres il y a mélange optique, p. ex. : o rouge, t^ jaune, ou orangé (chez plusieurs personnes) ; — o noir, u brun, ou brun foncé ; — o rouge, u bleu, ou violet, etc.
Comment interpréter le fait que la couleur d'une diphtongue est identique ou plus ou moins analogue à la combinaison des couleurs de ses éléments? Faut-il y voir l'effet d'une autosuggestion par laquelle un sujet trouvant p. ex. rouge et u jaune se persuaderait à son insu qu'il doit trouver ou orangé, conformément à son expérience usuelle du mélange des couleurs? M. Binet a proposé une
hypothèse de ce genre pour expliquer la couleur blanche attribuée à la diphtongue au par une personne qui avait a rouge et u vert : « Comme M. X. est parfaitement au courant du mélange des couleurs et sait que de la lumière rouge ajoutée à de la lumière verte donne de la lumière blanche, on peut soupçonner que c'est par une sorte de raisonnement inconscient qu'il attribue la couleur blanche à la diphtongue au, et par extension à la voyelle o '. »
Dans le cas spécial de M.X.,il me semblerait plus simple d'admettre au rebours que la couleur blanche est primitivement induite par le son o et lui reste attachée en dépit du changement d'orthographe au. Quant à la possibilité générale d'une intervention des raisonnements inconscients dans l'audition colorée, elle reste ouverte, d'autant plus qu'on sait tout le parti qu'HelmhoItz en a tiré dans sa théorie des perceptions visuelles. Il ne faut toutefois pas oublier les objections considérables que ces explications intellectualistes ont soulevées dans le camp sensationniste ; on ne saurait être trop prudent dans le recours aux inférences latentes, car bien des faits psychiques qui semblent d'abord le légitimer s'expliquent au bout du compte plus simplement comme données sensationnelles accompagnant directement les processus nerveux. Il en sera probablement de même pour beaucoup des faits de synopsie quand leurs lois seront mieux connues.
En ce qui concerne le mélange des couleurs composantes dans la couleur de la diphtongue, j'ai cherché s'il y a dans les exemples que j'ai recueillis des spécimens analogues à celui cité par M. Binet. Mais sur 36 ou appartenant à la série achromatique, je n'en ai "trouvé que 2 où les photismes de o et de li soient à peu près complémentaires et où celui de
* Hevue philosophique, avril 1892, tome XXXIII, p. 449.
la diphtongue puisse par conséquent être supposé dû à leur neutralisation (o jaune blanc, u violet, ou gris ; — o jaune foncé, u bleu, ou presque noir). Dans 19 autres cas, où les deux lettres composantes forment un couple approximativement complémentaire, la diphtongue n'a pas de photisme (9 cas) ou en a un qui, loin d'être achromatique, coïncide le plus souvent avec un de ceux des composantes ; voici ces dix cas, qui montrent beaucoup plus une forte tendance de ou vers le rouge lorsque o a cette couleur, qu'un penchant quelconque à la neutralisation :
OU
grenat
vert
rouge '*
rouge
vert
rouge
rouge vif
vert
rouge foncé
rouge
vert d*eau
couleur feu
rouge foncé
vert
brun
violet ardent
jaune brillant
chocolat
rouge
vert
velouté
vert
rouge brun
bleu
rouge
vert
rouge foncé
jaune canari
violet
brun
On peut dire en somme que la diphtongue a un photisme qui résulte de ceux de ses voyelles composantes lorsqu'ils sont voisins sur la courbe fermée des couleurs, mais qui diffère totalement de cette combinaison lorsqu'ils s'écartent et tendent à devenir complémentaires. Cela ne constitue point, si l'on veut, un obstacle à l'hypothèse de M. Binet, lorsqu'on songe combien le public est en général familier avec le résultat du mélange des couleurs rapprochées, et ignorant ou oublieux de la loi des couleurs complémentaires. Mais voici par contre une huitaine de cas qui réclameraient une tout autre explication que l'influence de ces notions usuelles de peinture ou d'optique. Il s'agit de diphtongues dont le photisme rappelle, non point le mélange des composantes, mais bien plutôt la couleur complémentaire de ce mélange :