I. Photismes musicaux
Sous ce titre je réunis les impressions lumineuses induites par toutes les perceptions sonores comme telles, autres que les sons de la langue; c'est-à-dire les photismes éveillés soit par la musique proprement dite (notes de la gamme, modes, timbres d'instruments, etc.), soit par la voix humaine (au point de vue de ses qualités de timbre, intensité, etc., mais non de ses éléments linguistiques), soit par les cris d'animaux et les bruits de toutes sortes. Les faits rentrant dans cette vaste catégorie forment un amas trop considérable pour être intégralement rapportés, la littérature de l'audition colorée étant déjà assez encombrée de cette poussière de détails; et d'autre part ils sont encore insuffisants pour permettre des conclusions générales tant soit peu solides. Je me bornerai donc à quelques remarques sur les points les plus saillants.
Notes de la gamme. Neuf personnes, dans Tenquête Claparède, ont attribué des couleurs à toutes ou presque toutes les notes de la gamme; voici ces cas, qui montrent combien on est encore loin de s'entendre, sauf une certaine tendance du mi vers le rose et du do vers le blanc. Le sexe et l'âge sont indiqués dans la première colonne.
Do
Bé
Mi
Fa
Sol
La
Si
(Jaune)
(Blanc)
Rose
Vert
Chaudron
(Bleu f.)
Gris cl.
Jaune
Bleu
Rougeâtre
Violet
Blanc
Rose
Bleu f.
Vert
Brun
Blanc
(Rouge)
Bleu f.
Violet cl.
(Jaune d'or)
Rouge, vert
(Vert)
Blanc
Bleu
Rouge
Violet
Vert
Jaune
(Gris)
Rose
Gris
Rose
Sombre
Plus clair
Rose pâle
Rouge ard^
(Jaune)
(Blanc)
(Noir)
Rose
Vert
(Vert)
(Jaune)
(Rouge)
Vert bleu
(Jaune)
(Jaune)
Noir
Rose
Brun
Bleu
Lilas
Violet f.
J'ai quelques doutes sur l'origine vraiment musicale de ces 54 photismes. Une quinzaine que j'ai mis entre parenthèses, ont la même couleur que la voyelle entrant dans le nom de la note ; dans les trois cas de do jaunes, p. ex., la voyelle o est jaune. Puis, tous les do blancs se présentent chez des sujets qui ont a blanc, ce qui donne à penser que cette couleur a peut-être glissé, à la faveur d'une ressemblance de situation hiérarchique, de la première lettre de l'alphabet à la première note de la gamme. En cherchant bien, on trouverait des explications détournées analogues pour plusieurs autres de ces photismes, et il se pourrait qu'elles n'eussent pas toujours tort. Bref, il est présumable que les nuances des notes ne sont dans une forte proportion que des couleurs d'emprunt, je veux dire qui leur sont transférées d'ailleurs par suite d'associations habituelles ou privilégiées, au lieu d'être directement fondées sur les effets émotionnels du son musical lui-même.
. Le départ entre ces diverses origines n'est toutefois pas faisable avec une complète certitude; elles s'entre-croisent
souvent de la façon la plus inextricable chez le même sujet* — M. C, par exemple, musicien (pianiste), que j'ai pu interroger plusieurs fois, a pour les notes des photismes d'espèces bien différentes (H. 39, dans la liste ci-dessus). Quand il dit que ré est vert, cela ne s'applique point au son musical, mais à l'idée abstraite de cette note, et il place la cause de cette couleur dans le vocable ré, parce que é (le son, non pas le signe graphique) est vert pour lui. Pareillement, mi et 5t sont jaunes à cause de Vi. Par contre, bien que o soit rouge, ce n'est pas, selon M. C, à cette voyelle que sol doit sa couleur, mais c'est le son musical lui-même, la note éclatante et riche, qui éveille directement cette vive nuance. De même la est vert bleu, désagréable, comme son musical et non comme mot (M. C. n'a pas de photisme pour a) ; c'est encore bien davantage le cas pour le mi^ (orangé) et la^ (violet), dont les teintes chaudes, veloutées et caressantes, ne se rattachent point, malgré les apparences^ à celles du mi et du la, mais tiennent directement à l'impression que M. C. éprouve à l'ouïe des bémols. — Il suffit de cet exemple pour montrer la complexité des influences qui se disputent les photismes de la gamme.
Tons, intervalles, etc. Lefait de diéserou de bémoliser une note, tantôt se borne à modifier légèrement sa teinte (ex. mi bleu foncé, mit' bleu clair; fa violet clair, /at améthyste ou bleu-saphir) ; tantôt change complètement sa couleur (ré rouge, ré^ gris-argent ; si vert, si^ lilas, etc.). Les tons majeurs ont en général des couleurs plus vives et franches (blanc, rouge, bleu, jaune, vert, pourpre) que les tons mineurs (mauve, gris, violet, etc.), ce qui trahit manifestement l'origiiîfe émotionnelle de ces rapprochements, mais sur les divers tons il n'y a pas plus d'unanimité que sur les notes de la gamme, sauf pour do majeur qui est toujours blanc (3 cas)* Un sujet voit la sixte majeure bleu foncé, la sixte mineure
jaune d'or, et Taccord parfait de do opale. Un grand amateur de musique et de peinture, de 46 ans, a trouvé de tout temps que la rose sent le la majeur; que mi majeur est rouge ; sol majeur, vert un peu bête ; fa^ majeur, jaune intense; ré mineur, gris neutre, etc. Inutile de multiplier les exemples , ces échantillons suffisent.
Oeuvres musicales. Les morceaux entiers, l'œuvre de certains compositeurs, enfin la musique en général, peuvent aussi induire une couleur caractéristique. Une dame d'une cinquantaine d'années croit voir orangé clair, dBpuis l'âge <le 13 ans, lorsqu'elle entend de la musique, et noir lorsqu'un membre de sa famille fait du bruit I Une autre, de 46 ans, voit une teinte bleu pâle, depuis sa tendre enfance, à l'audition d'une musique harmonieuse; tandis que les instruments de cuivre et la musique bruyante ne lui montrent aucune couleur mais lui donnent des palpitations. « La musique, écrit une personne de 26 ans, me parait, suivant les morceaux, de couleurs différentes, mais toujours dans les nuances pâles. » «Les sons musicaux, dit M. A. B. , étudiant, 23 ans, m'ont toujours fait des impressions de couleur, ou bien de chaud et froid ; dans les années où je faisais beaucoup de musique, j'aurais bien pu me faire des tableaux colorés des pièces classiques. » — Quant aux couleurs induites par les grands maîtres, les seules velléités d'entente sont relatives à Gounod, dont la musique éveille des colorations violettes chez un individu, et bleues chez un autre; et â Beethoven, qui est noir pour un sujet, et dont certains passages amènent chez un autre « un manque total de sensations visuelles ; » encore la vision noire et la vision nulle ne doiventelles point être confondues.
Les Timbres d'instruments, les Cris d'animaux et les Bruits, n'ont guère donné lieu qu'à des opinions isolées ou disparates, de la part d'une quinzaine de personnes. Les seules
coïncidences sont le cri du coq qui a été trouvé rouge (2 cas) ; le miaulement du chat, jaune (2 cas) ; la flûte, bleue (2 cas,, et 1 fois blanche) ; le tonnerre, toujours noir ou sombre, et le sifflet de la locomotive, rouge (2 cas). J'oubliais la classique trompette dont le son est naturellement rouge (chez plusieurs individus). On ne s'accorde pas sur le violoncelle (qui a été déclaré jaune doré, vert-pomme, bleu céleste),. le violon (gris, jaune, violet, brun), l'orgue (rouge, bleu),, le piano (rouge vif, jaune, noir et blanc), les détonations, (noir, violet), le bêlement de la chèvre (rouge, jaune), et l'aboiement du chien (noir, rouge, brun). Je passe sous silence les jugements égrenés sur les autres sonorités naturelles ou artificielles, et remarque seulement qu'ici, plus encore que dans les photismes de voyelles, c'est la vibrante couleur rouge qui est de beaucoup le plus fréquemment induite.
La Voix humaine étant le plus émouvant de tous les instruments, rien d'étonnant à ce qu'elle éveille des photismes chez nombre de personnes, qui parfois en sont privées pour autre chose. 11 y a des auditifs-coloristes qui ne trouvent de couleurs qu'aux voix de certains individus déterminés ; un de mes étudiants avait remarqué que tel de ses amis avait une voix rouge clair. Quelques-uns donnent la même couleur à toutes les voix, à de faibles variations près dans la teinte ou la clarté. Plus souvent, la couleur dépend du sexe et de l'âge de la personne qui parle, et alors les voix de femmes et d'enfants sont généralement de teintes douces et claires (roses, bleues, blanches, brun clair, argentées), les voix d'hommes plus ternes et foncées (brunes, grises, noires, obscures). Le ténor est de couleur lumineuse (rouge éclatant, jaune, jaune d'or très vif), tandis que le baryton l'est moins (brun, brun clair), et que la basse est sombre (brun foncé, pénombre, noir, etc.). Le cachet musi-
cal spécial des différentes langues peut aussi se traduire en couleurs : « Lorsque j'entends parler italien, dit une dame de 33 ans, j'ai une idée de blanc et or; le français est gris, l'allemand ne me dit rien. »
Ce qui est à mon avis plus intéressant que tout cela, c'est qu'aux yeux de certaines personnes, la couleur des voix dépend du caractère agréable ou désagréable soit de leur timbre, soit des idées qu'elles expriment. « Les voix qui ne me sont pas sympathiques sont jaunes, » dit une dame de 32 ans. « Si la personne qui me parle a un timbre de voix qui m'est sympathique, dit un étudiant de 20 ans, en l'écoutant et en fermant les yeux, j'ai la perception de couleurs dont la teinte varie suivant la voix de mon interlocuteur, et qui vont du rouge vif au rose, du rose au violet, du violet au bleu. » M. E. R., 20 ans : « Pour les voix humaines, si elles m'apprennent quelque chose d'agréable, je me les représente roses ou rouges ; si elle m'apprennent des choses désagréables, grises ; pour quelque chose d'indifférent, pas de couleur. » Ces cas-là, où la couleur est la traduction instinctive en termes visuels, sur la base des ressemblances émotionnelles, de l'impression générale de plaisir ou de déplaisir que la voix entendue engendre par son timbre ou son sens, confinent déjà à la catégorie des photismes de sympathie dont il sera question tout à l'heure.
La majeure partie des photismes musicaux ressortissent évidemment au principe de l'association affective. Tout le monde sait par expérience la puissante action exercée sur notre être matériel par les perceptions sonores. Le frisson que donne la belle musique; l'agacement, l'exaspération, les grincements de dents, éprouvés à l'occasion de certains bruits ou de productions charivariques ; le dodehnement involontaire de la tête et des membres dont s'accompagnent le rythme et la mélodie, ne sont que. les manifestations ba-
nales de cette influence physique ; à côté et au-dessous de ces effets visibles et grossiers, il y a incontestablement, dans les profondeurs de Torganisme, tout un monde de modifications réflexes infinitésimales, qui se compliquent encore de ce qu'y apporte le torrent d'idées et de souvenirs déchaîné dans le cerveau. C'est par cette confuse mais puissante masse de réactions internes, que la musique nous empoigne et jette son grappin sur toutes les fibres de notre être. Quant à dire pourquoi cette secousse émotionnelle reste, chez la plupart des gens, limitée au domaine de la sensibilité générale, viscérale, musculaire, tandis que chez d'autres elle se traduit dans Timagination visuelle sous forme de couleurs ou de dessins changeants (diagrammes musicaux), c'est là le secret de Taudition colorée, et nous masquons notre ignorance en ce point par les beaux mots d'idiosyncrasie, prédisposition individuelle, diathèse spéciale, etc.
Uue autre preuve du fondement affectif de la plupart des photismes musicaux nous est fournie par leur dépendance vis-à-vis de l'intensité et de la hauteur des sons. Pour ce qui est de l'intensité du son inducteur, on peut dire que la vivacité du photisme marche de pair avec elle. Il y a des personnes qui n'éprouvent une sensation un peu précise de couleur que pour les voyelles « fortement prononcées par des voix graves et puissantes. » « L'intensité de la couleur, dit un étudiant, augmente ou diminue à mesure que les bruits sont plus forts ou plus faibles; ainsi le sifilet d'une locomotive est rouge violent; le gazouillement d'un oiseau est rose tendre. » Les sons musicaux très bas, pour un autre, sont rouge intense, ou noirs, suivant qu'ils sont donnés forte ou piano. On voit par ces exemples que l'intensité du son modifie aussi sa nuance et renforce le photisme de deux façons opposées en le rendant, soit plus clair, s'il était sombre, soit plus saturé et par conséquent plus foncé s'il était
pâle. Voici deux autres cas où l'on peut faire la même observation. M^^^ A. C, 24 ans : « La couleur des sons musicaux que je perçois diffère selon leur intensité; p. ex. les sons bruyants et soutenus, je les vois foncés, noirs même, tandis c|ue les sons légers et suaves passent du bleu pâle au blanc suivant le degré d'éloignement ou de rapprochement. » M"* A. M., même âge : « Il m'est impossible de me rendre un compte exact de ces diverses impressions : elles varient suivant l'intensité du son. Les sons très doux me donnent une vision de couleurs pâles, grises, lilas, blanc mat; les sons éclatants ou forts rappellent des images rouges, jaunes. Les sons doux ont toujours des couleurs voilées; les sons forts, des tons transparents, vibrants. »
Quant à l'influence de la hauteur des sons, un grand nombre de sujets l'ont observée, et elle se résume toujours dans ta loi très simple que j'ai déjà rappelée à propos de la clarté des voyelles, et qui est généralement acceptée et sentie même par ceux qui n'ont pas d'audition colorée proprement dite : les sons bas sont foncés, les sons élevés sont clairs. La seule exception que j'aie jusqu'ici rencontrée à cette régie est due à l'intervention d'une autre association, fondée non plus sur la hauteur proprement dite des sons, mais sur le caractère intrinsèque de volume, d'extension, que possède indubitablement toute sensation auditive, bien qu'on n'ait commencé qu'assez récemment à le regarder comme un élément psychologique des sons, coordonné à la hauteur et à l'intensité et jouant un rôle important dans le timbre'. Cette exception
' Sur le « volume » en tant que caractère immanent et primordial des sons au même titre que l'intensité et la hauteur, voyez entre autres : O. Engel, Uber der Begriff den Klangfarhe (Philosoph. Vortrâge herausg. V. d. phil. Gesellschaft zu Berlin, Heft 12, p. 325 suiv.); et Stumpf, Tonpsychologie, t. II passim, surtout p. 56 et 537, ainsi que son résumé dans la Zeitschr. f. Psych. und Phys. der Sinnesorgane, I. p. 345.
est celle de M"*' P. B., 46 ans, qui a des photismes de voyelles, de noms, de jours, etc. : « Une voix haute, comme un angle aigu, me fait Teffet foncé par le fait du rassemblement ; une voix large et basse me fait l'effet clair comme un angle obtus qui donne plus de prise à la lumière. » On voit ici le pacte émotionnel ordinaire de la hauteur avec la clarté, supplanté par deux associations enchaînées aboutissant au résultat opposé : Tune, entre le volume du son et la conception géométrique d'un angle, est encore de nature affective; l'autre, entre l'ouverture de l'angle et l'idée d'un recoin plus ou moins difficile à éclairer, est une liaison habituelle^ ou plutôt privilégiée, car en somme M™*' B. aurait aussi bien pu se représenter l'angle aigu brillant et l'angle obtus obscur, comme offrant des espaces inégaux à la même quantité totale de lumière, et nous ne savons quel caprice individuel lui a fait préférer telle comparaison plutôt qu'une autre entre toutes celles que permettent les relations du volume et de l'éclairage.
Si la plupart des photismes musicaux reposent sur l'analogie de tonalité affective, on ne peut toutefois pas dire que ce b'oit le cas pour tous. J'ai déjà fait des réserves sur l'origine des couleurs des notes de la gamme, qui semblent n'être souvent qu'un emprunt plus ou moins inconscient aux voyelles de leur nom ; un transfert du même genre est manifestement à la base de certains autres photismes qui ont la même couleur que l'objet produisant le son. La couleur des sons musicaux, dit p. ex. M"** A. D., 30 ans, « dépend des instruments; si j'entends un piano, je vois noir et blanc; si c'est un violon, je vois couleur bois; si c'est un instrument de cuivre, je vois jaune. » Ces associations habituelles peuvent fort bien se mêler à l'association émotionnelle chez le même individu, témoin les photismes suivants accusés par j^Die ^ rj, ^ gi^ ^^^^ ^yj ^ depuis son enfance une grande
abondance de phénomènes synoptiques : « Le bruit du tambour est pour moi sombre, et m'est pénible à entendre, comme la canne ou le pas d'un boiteux, qui sont noirs ; le bruit des ruisseaux est d'un argent brillant; celui des grelots, doré; celui des cloches, d'un beau violet; le cri du paon me fait l'effet d'une déchirure rouge et sanglante; le son de la harpe est bleu pâle, celui de la trompette rouge éclatant; le chant du coucou est d'un vert de jeune pousse, et celui de la colombe blanc ; les sifflets stridents me font au moral la même impression qu'un éclair, etc. » Les réactions émotionnelles jouent certainement ici le rôle principal; mais il est difficile de ne pas soupçonner la coopération plus ou moins active d'associations habituelles dans les photismes induits par les grelots, les ruisseaux, le coucou, la colombe. On remarquera que ce transfert de la couleur des objets implique comme condition un processus d'effacement de l'image concrète de l'objet, avec persistance de la couleur qui peu à peu s'allie au son lui-même. Quand vous entendez jouer du violon, sans en apercevoir l'instrument, vous en avez, je suppose, la vision mentale plus ou moins nette, une forme brune arrondie à un bout, un peu étranglée au milieu, etc.; que maintenant la couleur brune se détache de la forme et continue à flotter dans votre imagination après l'évanouissèment des contours et autres particularités de l'instrument, et vous en viendrez peut-être à la joindre au son lui-même et à trouver, comme M"® D., que le timbre du violon est couleur bois. Mais ce double processus spontané, par lequel la couleur s'isole des autres éléments de l'image et leur survit, puis finit par se fixer sur le son et ne faire qu'un avec lui, est loin de s'effectuer avec la même aisance chez tout le monde. Il y a des gens à qui cette dissociation de la couleur, d'avec les autres données entrant dans la perception des choses réelles, offre d'insurmontables difficultés. Voici p. ex.
M. F. A., étudiant, qui a été de lui-même frappé de son incapacité à imaginer la couleur séparément : ^ Pour avoir la représentation d'une couleur, autre surtout que le blanc, le noir et le rouge, il faut que j'objective cette couleur et ma représentation est naturellement bien moins vive que si j'avais l'objet sous les yeux. Que l'on me dise par exemple : pensez du vert, du jaune; il faut pour cela que je pense aux feuilles des arbres, à une pièce d'or, à quelque chose enfin que je sais par expérience vert ou jaune ; sans cela je n'ai aucune sensation colorée. » M. F. A., qui a des diagrammes, n'a pas de photismes; cette adhérence de la couleur aux représentations concrètes est évidemment une condition défavorable à ce genre desynopsie. Qu'au contraire cette séparation s'effectue d'elle-même, que les images de couleur acquièrent une mobilité qui les affranchisse de l'esclavage des souvenirs déterminés, et l'on comprendra qu'elles puissent se réveiller au moindre choc, se porter au-devant d'impressions auxquelles elles n'étaient d'abord liées qu'indirectement, et contracter avec elles les associations svnesthésiques les plus variées.
Si je me suis arrêté quelque peu sur ce processus de transfert, qui ne me paraît jouer qu'un rôle très secondaire dans les couleurs des sons musicaux, c'est que nous allons le retrouver à plusieurs reprises, et à un degré bien plus marqué, dans les photismes des classes suivantes.