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II. Photismes d'odeurs et saveurs

Chacun sait combien les impressions olfactives sont promptes à réveiller les souvenirs visuels. Une bouffée odorante, les exhalaisons de la terre après la pluie ou des feuilles mortes dans les bois, certains parfums, font tout à coup

revivre devant nous, dans un fugitif éclair, des scènes d'autrefois depuis longtemps oubliées. Il est curieux que malgré cette puissance évocatrice à l'égard des associations d'idées ordinaires, et en dépit de leur forte empreinte émotionnelle, les sens inférieurs donnent rarement naissance à des faits de synesthésie proprement dite ; les photismes d'odeurs, saveurs, etc., sont en effet beaucoup moins fréquents que ceux d'origine auditive.

J'en ai toutefois rencontré quelques exemples. Ils peuvent même être localisés. Chez le D' W., certaines mauvaises odeurs, dont il est inutile de donner ici la définition médicale, éveillent l'image d'angles qui jaillissent dans toutes les directions, à une distance d'environ 1",20 au-devant de lui (Voy. fig. 3, p. 54). Ces angles n'ont pas de nuance spéciale, mais sont simplement formés de deux lignes noires dont le vide intérieur est incolore ou, comme dit le sujet, « couleur espace. » Ils naissent insensiblement, vagues et arrondis, puis grandissent très vite en devenant plus pointus; dès qu'ils ont pris toute leur netteté et atteint environ un pied de long, ils disparaissent subitement pour faire place à d'autres. Cette sorte de feu d'artifice traduirait, suivant le D' W., l'effort de réaction qu'il est obligé d'opposer à cette puanteur infecte pour ne pas se laisser dominer par elle.

Plus fréquemment, les photismes des sens inférieurs sont peu intenses et restent a l'état d'images vagues non localisées, ou sont simplement pensés. Quant à leur qualité, je n'ai pu jusqu'ici démêler aucune affinité bien caractérisée entre l'impression inductrice et la couleur induite, si ce n'est que le bleu, le rose et le blanc sont volontiers attribués aux saveurs douces et sucrées, le jaune et le vert aux goûts acides ou amers. Le transfert dont j'ai parlé à propos des photismes musicaux joue sans doute ici un grand rôle. On en devine de même l'action dans beaucoup de jugements individuels ;

pour ne citer qu'un cas, une personne de 26 ans trouve Todeur du musc jaune vif; le parfum de la vanille, vert pâle; de la menthe, gris ambré ; de Topoponax, orangé; de Firis, rose pale. On voit que la couleur de la chose, ou des voyelles du mot, a déteint sur l'odeur, chez ce sujet dont la formule synoptique est a bleu, e gris, i rose clair, o orangé, u vert foncé. Le transfert peut même être seul en jeu, comme chez M. J. P., 3\ ans, qui possède «un odorat coloré, chaque parfum éveillant une sensation de couleur suivant l'analogie des fleurs. »

Une dame de 61 ans voit les parfums, blanc mat ; un ingénieur trouve le goût de la neige, gris ; un étudiant donne à Todeur de la rose la couleur jaune, qu'un autre sujet réserve à Tacide sulfhydrique, etc. Il serait oiseux d'énumérer tous ces photismes hétérogènes, et je clos ce paragraphe en notant seulement, à titre de curiosité, que la couleur verte a été attribuée entre autres au piquant du Champagne, au goût de la soie, à la saveur du fromage, à celle du poivre, au parfum de la verveine, à celui de Teau de Cologne, etc.

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