‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 9 sur 53 · III. Association privilégiée · texte numérisé non relu

III. Association privilégiée

L'association privilégiée joue un rôle énorme dans notre vie. Il y a des choses qui sont indissolublement liées dans notre mémoire ou notre pensée, non qu'elles s'accompagnent habituellement dans la réalité ; mais parce qu'une fois, une seule fois peut-être, pourvu que ce fût dans des circonstances favorables, leur rencontre nous a frappés et a laissé une trace indélébile dans noire tissu nerveux.

Telles, par exemple, ces visions de notre première enfance qui surnagent éparses, rari nantes in gurgite t)asto, sur l'océan d'oubli où ont sombré les autres souvenirs de la

même époque, sans que nous puissions dire avec certitude en vertu de quoi elles ont résisté de préférence à mille autres scènes qui, semble-t-il, les valaient bien. Nous supposons seulement, et cette supposition est après tout la seule acceptable, que celte immunité spéciale à Tégard du temps leur a été conférée par l'intérêt tout particulier et personnel que ces incidents, souvent insignifiants en eux-mêmes et à nos yeux d'aujourd'hui, ont dû posséder alors. C'est leur valeur subjective sur le moment, c'est-à-dire le fait heureux qu'ils ont surgi à l'instant précis où le jeune être se trouvait justement dans les dispositions les plus propices pour en recevoir une ineffaçable impression, qui leur a procuré le privilège dont ils jouissent. J'ai rarement la vue ou l'idée d'un éléphant sans que jaillisse en moi la représentation confuse d'une énorme bête grise enfermée dans une petite maison blanche où on lui jette des morceaux de pain. Cette image, qui m'a toujours poursuivi, remonte à un hiver passé au midi dans ma quatrième année ; de toutes les choses curieuses rjui ont dû me frai)per lors de ce i)remier voyage, il n'est resté que deux souvenirs conscients, l'un d'une scène où je fus fortement ému,, et celui que je viens de rapporter, où je ne retrouve au contraire aucune émotion ap[)réciable, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en eût point.

Dans la multitude de liaisons d'idées dont l'éducation, l'expérience de la vie, et l'instruction encombrent notre cerveau, combien qui sont dues à l'association privilégiée, c'est-à-dire ont pris pied du premier coup, sans répétition, grâce à leur présentation au bon moment I Certaines dates, certaines lois n'ont besoin d'être entendues qu'une seule fois, ou peu s'en faut, pour ne plus être oubliées ; d'autres en revanche, l'immense majorité, ne se fixent qu'au prix d'innombrables répétitions... quand elles se fixent! Affaire de chance. Il y a un degré de fluidité de la cire, et une

force de pression, dont Theureux concours donne à Tempreinte du cachet son maximum de perfection ; en deçà ou au delà, le relief laisse plus ou moins à désirer. Il y a de même pour la conscience une certaine disposition, pour les centres nerveux un état d'excitation ou de distribution de l'énergie entre les divers plexus, qui favorise à tel point l'établissement d'une association qu'elle n'a plus grand'chose à gagner aux retours ultérieurs des mêmes éléments dans les mêmes relations, et qu'elle résistera victorieusement à leurs rencontres, même répétées, dans des relations différentes.

Cette sorte d'astrologie cérébrale qui influe sur les destinées de nos acquisitions a aussi ses aspects funestes. La contrepartie de l'association privilégiée pourrait s'appeler l'empêchement incurable. Quand une liaison d'idées se présente sous une heureuse constellation de tendances psychiques ou nerveuses, elle s'enracine d'emblée ; mais si les conjonctions lui sont défavorables, ce premier échec diminue beaucoup ses chances de réussite pour une autre fois. C'est pis qu'un avorlement momentané, c'est une habitude hostile engageant l'avenir, une prévention créée, un mauvais pli formé, dont le redressement nécessitera une dépense d'énergie souvent considérable. On m'a jadis fait apprendre les départements de la France et leurs chefs-lieux dans de mauvaises conditions ; non seulement je ne les ai pas retenus, mais cet essai malheureux a détruit chez moi toute capacité à cet égard, et mes tentatives ultérieures pour combler cette lacune n'ont jamais abouti. Ce n'est qu'un exemple entre cent.

Que de sujets d'études auxquels, parvenus à l'âge de raison, nous demeurons réfractaires, non point faute de les avoir entendu ressasser, mais précisément parce que nous avons été comme vaccinés à leur endroit par d'intempestives

inoculations sur les bancs du collège ! Est-ce calomnier renseignement secondaire, et même supérieur, que de dire qu'il n'est trop souvent qu'un excellent traitement prophylactique contre la contagion des sciences? — Je parle de celui de mon temps, qui reposait sur le principe de l'association habituelle : répétez, répétez, il en restera toujours quelque chose. Et il en restait en effet quelque chose, à savoir le dégoût, la lassitude et l'impossibilité pour plus tard d'ensemencer à nouveau ces régions cérébrales épuisées par une culture maladroite et prématurée.

Il paraît, heureusement, qu'on a changé tout cela. On a enfin compris que le vrai princi[)e de l'instruction est celui de l'association privilégiée: ne se fixe bien (|ue ce qui vient à point, c'est-à-dire ce qui répond aux besoins et à l'état de développement des centres nerveux, ce au-devant de quoi l'esprit se porte comme de lui-même avec cette disposition A' attention expectanie, de curiosité en év(»il, d'intérêt fécond, sans laquelle il est incapable de s'assimiler (ruclueusement les aliments intellectuels qu'on lui offre. Aussi ne voit-on |)lus de malheureux élèves perdre leurs forces et leur temps dans l'étude de problèmes qui n'existent point encore pour eux, ou succomber sous le poids de programmes pour lesquels leur cerveau n'est pas mûr. L'enseignement, en un mot, dans notre siècle de bon sens, ne consiste plus à enfourner sans souci de C(» qu'il en adviendra, mais bien plutôt à faire naître les questions, à stimuler la réflexion, à donner le désir d'en savoir davantage. Car mieux vaut la faim, ce cri naturel d'un bon estomac, — on trouve toujours quelques miettes à grignoter qui, si elles ne rassasient pas, au moins profilent — que l'impuissance mortelle de digérer pour avoir été consciencieusement gavé selon toutes les exigences des examens. Mais quittons cette digression.

Si j'ai insisté sur l'association privilégiée, c'est qu'elle me

parait intervenir pour une très grande part dans la diversité individuelle des phénomènes de synesthésie. Je m'explique en effet de cette manière qu'une personne, portée d'emblée par l'analogie émotionnelle à associer les sons élevés aux couleurs vives, ait conservé l'habitude mystérieuse de voir Vi rouge, en vertu de quelque circonstance oubliée favorable à cette liaison particulière, et en dépit des innombrables cas où, dans la suite, elle a entendu la voyelle i sans avoir rien de rouge sous les yeux, et perçu cette couleur sans entendre cette voyelle. Une circonstance différente, mais également propice, déterminera une autre personne à voir l'i jaune au lieu de rouge, etc. Pareillement, de deux individus enclins à visualiser les jours sous la forme de carrés contigus, si l'un les aligne horizontalement, tandis que l'autre les met en colonne verticale, c'est probablement par suite de quelque horaire ou tableau de leçons ainsi distribué, dont l'importance pratique, à une époque ancienne, a particulièrement gravé cette forme dans l'esprit du sujet, le rendant en quelque sorte insensible ta l'arrangement différent des autres horaires qu'il a pu rencontrer ultérieurement. Et ainsi de suite.

Je ne me dissimule point tout ce que l'application de ces trois principes, surtout des deux derniers, aux phénomènes synesthésiques a encore d'arbitraire et de discutable.

Celui de l'association affective est le plus solide ; il réclame toutefois certaines restrictions. Pourquoi, par exemple, estce presque toujours les sons qui induisent des couleurs, et si rarement l'inverse? Les phonismes sont en effet infiniment moins fréquents que les photismes. Il faut se borner à constater cette susceptibilité spéciale du sens de la vue à vibrer

par sympathie, et l'élever elle-même à la hauteur d*une lot fondamentale de notre organisation. On peut la rapprocher du fait que, dans la perception externe, les images visuelles^ ont une tendance naturelle à venir compléter les impressions des autres sens, tandis que les images de ces derniers n'obéissent point avec la même docilité aux données de la vue. Nous pouvons fort bien voir un fiacre au repos sans penser au bruit qu'il fait quand il est en mouvement, mais nous entendons difficilement un roulement de voiture ou un claquement de fouet sous nos fenêtres sans avoir aussitôt la vision mentale plus ou moins nette d'un véhicule et de son automédon. En termes physiologiques, cela signifie que les liaisons intercentrales qui unissent la sphère corticale visuelle à la sphère auditive sont plus perméables dans un sens que dans l'autre ; cela se comprend de reste par la sélection naturelle, quand on songe combien il a été avantageux à l'homme sauvage, et de tous les temps, que les sensations acoustiques réveillassent leurs associées optiques plutôt que l'inverse : les cris d'un animal encore caché peuvent, en évoquant son souvenir visuel, servir d'avertissement utile, tandis que l'animal une fois en vue, il est ordinairement superflu de se rappeler le son de sa voix pour le reconnaître et savoir la conduite que l'on doit tenir.

Le principe de l'association habituelle risque, par sa simplicité même, de devenir trompeur dans beaucoup de cas, et d'accaparer certains faits de synopsie qui en réalité ressortissent peut-être davantage à l'association alfective ; les pholismes alphabétiques et numériques, entre autres, en offrent plus d'un exemple. Le principe de l'association privilégiée a le tort de ressembler quelque peu à un deus ex nmchina, qui apporte en désespoir de cause un semblant de « raison suffisante » lorsqu'on ne sait pas pourquoi, de plusieurs alternatives également possibles, c'est l'une qui a prévalu à l'exclusion des autres.

Le grand obstacle, qui s'oppose à une explication certaine des syneslhésies, et laisse toujours planer un sentiment de doute et d'insécurité sur l'emploi qu'on y fait des principes ci-dessus énoncés, c'est l'obscurité où se dérobi* à peu près constamment la naissance de ces |)hénoménes. Tandis que nos souvenirs, même les plus lointains, jouissent presque tous d'un certain degré de localisation dans le temps, ont une date plus ou moins précise, se rattachent à (|uelque circonstance assignable, les induits, eux, sont sans origine consciente. Si les personnes (pii voient Vi rouge p. ex. se rappelaient avoir ai)pris à lire dans un alphabet colorié où Vi était ainsi peint; ou (pie simplement le photisme de l'i se mêla instinctivement à la vague représentation de quelque page illustrée, alors tout serait plus facile à comprendre. Mais ce n'est pas le cas. Hormis un exemple, qui sera cité plus loin, où un diagramme numérique est consciemment rapporté à un rêve ancien, ce qui relègue le mystère dans la genèse même de ce rêve, je ne me souviens pas d'avoir rencontré de sujets sachant indiquer avec cerlilude l'origine et la cause de leurs induits. Des suppositions en l'air, oui bien, on en recueille souvent. Celui-ci incrimine les abécédaires dont il :>^'es[ peut-être servi dans son enfance. Celui-là pense (|ue s'il chromatise les chilTres, c'est qu'il se sera amusé un jour à les écrire avec des crayons de couleur. Un autre se rappelle qu'assistant un soir, tout jeune et tombant de sommeil, à des expériences de physique sur les flammes de Kônig, il se réveillait par moment et entendait un monsieur crier une voyelle en même temps que l'éclat du gaz l'aveuglait ; et il suggère l'idée que son audition colorée vient pm^é^/c de là, mais il le fait très dubitativement, sans aucun sentiment instinctif de la véracité de son hypothèse ; et d'ailleurs la variété de ses photismes dépasse de beaucoup cette explication simpliste. Etc. Même pour les

syiieslhésies tardives, à Téclosion desquelles le sujet a assisté dans la jeunesse ou Tâge mûr, il est très exceptionut'l (ju'il puisse inv(X|uer une circonstance [)récise |)our explicjuer que tel son lui semble d'une certaine couleur, et qu'il se représente Tannée ainsi plutôt qu'autrement.

C'est, en d'autres termes, dans la sphère inconsciente de la personnalité que germent ces bizarres associations. Le moi ne fait que constater leur existenc(3 quand elles arrivent, lentement ou tout à couj), à dépasser le seuil de la conscience et à forcer l'attention. Aussi les raisons par lesquelles il cherche alors à se rendre compte de leur poun|U()i, restentelles toujours sujettes à caution.

Quoi qu'il en soit, et en attendant mieux, les trois principes que j'ai rappelés ci-dessus fournissent une ex()lication à tout le moins possible de la plupart des synopsies. Mais ce n'est qu'en les voyant aux prises avec le détail des faits qiie le lecteur pourra justement apprécier leiu' valeur — et leurs insuffisances.

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