Des phenomenes de synopsie (audition coloree)
Les unes ont été recueillies par moi-même dans mon entourage depuis l'année 1882, où mon attention fut attirée sur l'Audition Colorée par l'ouvrage de MM. Bleuler et Lehmann '.
Les autres sont des réponses, écrites, à. une enquête ouverte en mai 1892 par M. Edouard Claparéde, étudiant en médecine, au moyen d'un questionnaire imprimé très simple, dont on trouvera le texte à la fin de ce volume.
Ces deux catégories empiètent d'ailleurs largement l'une sur l'autre; car plusieurs personnes sur lesquelles je possédais déjà des observations ont répondu à la circulaire de M. Claparéde; et, d'autre part, beaucoup de sujets que cette enquête a montrés posséder des faits d'audition colorée, ont bien voulu m'accorder depuis lors une sorte d'interview psychologique et me fournir ainsi de précieux suppléments d'informations. Ce dont je les remercie vivement.
' E. Bleuler und K. Lehmann, Zwangsmdssige Lichtempfindungen durch Schall, etc., Leipzig, 1881.
Il tUail ii.iiuiol tjiie M. ClapamJe, - qui possède à lin haut degré la plupart des manifestations de Taudition colorée, dont la nature ne m'a point gratifié, — se chargeât de mettre en ceuvre cet ensemble assez vaste de matériaux, et d'en tirer les enseignements rju'ils comportent. Malheureusement, son enquête ayant traîné en longueur [)ar suite de l'inertie iUi puhlir, il s'est trouvé devoir quitter Genève |)our se rendre à l'étranger avant d'avoir pu donner suite à son projet. Dans ces conditions, il fallait on hien laisser dormir toutes ces observations jusqu'à l'époque indéterminée, peut-être assez lointaine, où il trouverait le loisir d'en tirer parti ; ou bien qu'à son défaut j'essayasse d'utiliser ces documents, en dépit de mon inexpérience personnelle de ce genre de phénomènes. C'est à cette dernière alternative que nous nous sommes arrêtés.
Il en résulte que les vues servant, dans les pages suivantes, à classer, relier, et interpréter les faits eux-mêmes, n'engagent point la responsabilité de M. Claparéde, lequel pourra fort bien arriver plus tard à d'autres conclusions. Car il n'y a pas qu'une manière d'accommoder le poisson.
Chaque procédé d'investigation a ses avantages et ses inconvénients. Lorsqu'il s'agit de relancer jusque dans leur mystérieuse origine les particularités souvent étranges de ce que M. Galton a si bien nommé notre « imagerie mentale, » on ne peut sans doute se dispenser de l'interrogatoire direct, minutieux et circonstancié, des individus présentant ces idiosyncrasies. Mais encore faut-il découvrir ces privilégiés, qui ne sont point légion. De plus, l'étude des cas égrenés, rencontrés par hasard, ne saurait de longtemps fournir une vue d'ensemble sur la fréquence et la
variété de ces faits. De là le recours aux enquêtes à l'aide de formulaires répandus dans le public. Par cette méthode, on perd assurément en profondeur ce qu'on gagne en étendue. Néanmoins, la comparaison d'un grand nombre de réponses, si incomplètes qu'elles soient, permet une sorte d'orientation préalable, et fournit des aperçus généraux qui pourront servir de fil directeur dans l'examen ultérieur, plus détaillé, des personnes possédant ces phénomènes.
Ce sont ces aperçus, souvent de simples points d'interrogation, qu'on rencontrera ici, joints à quelques-uns des faits (jui les ont suggérés. On n'y trouvera en revanche que fort peu d'allusions ou d'emprunts à la littérature déjà considérable' que l'audition colorée a fait éclore. Pour m'excuser de ce silence relativement aux travaux antérieurs, j'alléguerai : d'abord l'impossibilité où je me suis trouvé de consulter directement la plupart d'entre eux; ensuite le fait que M. le prof. Gruber, ainsi que cela est de notoriété publique parmi ceux qui s'occupent de cette matière, prépare en ce moment sur l'audition colorée un ouvrage d'ensemble où la littérature et l'historique de la question seront traités avec autant d'étendue que de compétence, de sorte que les amateurs du sujet ne perdront rien pour attendre.
Tandis que les exemples cités au cours de ce travail sont puisés dans la totalité des faits dont je dispose, les résultats statistiques sont exclusivement basés sur les réponses à l'enquête de M. Claparéde rentrées au moment de son départ (fin octobre 1892). Les formulaires et les renseignements auxiliaires, verbaux ou écrits, que j'ai recueillis depuis lors, ainsi que mes observations antérieures, n'entraîneraient que des changements de chiffres peu importants, et ne justifie-
^ La liste bibliographique récemment dressée par M. Krohn {American Journal of Fsychology, V, p. 38, octobre 1892) ne renferme pas moin^ (le 85 numéros.
..lioi.i ^ni. i...y modiricâtion, toujours exposée à de nouvelles ••orreclions, dans des bhleaux d«;jà en partie publiés (Archives des Si\ plujs, et naturelles, novembre i892, t. XXVIll, p. 505). Le temps n'est pas encore venu d'une statistique pouvant prétendre à l'exactitude en ce domaine. Aussi les nondjres obtenus, malgré les décimales (pi'ils traînent souvent après eux, ne méritent-ils qu'une confiance limitée; il I voir qu'une expression provisoire, très grossiéremcni approximative, de rapports dont la valeur réelle échappe encore à toute estimation précise.
Beaucoup de personnes ayant désiré rester anonymes, j'ai adopté comme régie de n'employer que des initiales, souvent môme arbitraires, à deux exceptions prés, dont les noms ont déjà été publiés ailleurs. — Les diagrammes reproduits ont été calqués sur los dessins originaux des sujets. lU n'ont subi d'autre altéralion notable ()ue la réduction à une échelle convenable, et souvent l'adjonction ou la substitution de mots plus lisibles pour indiquer la place des mois, des jours, etc.
Je serai fort obligé aux lecteurs qui posséderaient de l'audition colorée, ou des phénomènes analogues, s'ils veulent bien me communiquer leurs remarques et leurs observatinn<.
Th. F.
Genève, Laboratoire de Psychologie de l'Université. Février 1893.