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CHAPITRE PREMIER

De In Synesthësie visuelle ou iSyuopsie. — De ses prineipalen divisions et de sa fréquenee.

Les phénomènes qui font l'objet de cette étude sont des représentations relevant essentiellement du domaine de la vue, provoquées par des sensations ou idées quelconques, en dehors (au moins en apparence) des lois ordinaires de la perception et de l'association.

Tel individu, par exemple, éprouve régulièrement une impression de rouge lorsqu'il entend le son a. Tel autre, en pensant à un nombre, ne peut s'empêcher de se le figurer toujours en un point déterminé d'une certaine courbe. Celuici conçoit involontairement le mois de février sous la forme d'un triangle. Pour celui-là, le lundi est un homme habillé de bleu. Ainsi de suite, sans qu'il soit possible de découvrir dans les expériences passées de l'individu la cause de ces baroques associations.

Pour désigner et embrasser d'une façon exacte tous ces faits si variés, le terme reçu d'audition colorée est trop large, si on le prend dans son acception la plus vaste, selon laquelle il a parfois été appliqué à des liaisons où la vue ne joue aucun rôle; et trop étroit si on le restreint à son sens propre, qui ne convient qu'aux impressions de couleurs suscitées par l'ouïe.

De toutes les autres dénominations que j'ai rencontrées,

C4)lle <!•• s'iiir^ihcsie risui'Ue me parait la plus ailcipiale et ta moins » iw ombranU». Kilo évoque à côté (i'ellc les expressions parallèles iW. sytieslhâsies auditive, olfactive, etc., pour désigner les phénomènes analogues — dont il ne sera ici question qu'accessoirement — éveillés dans d'nutres domaines sensoriels. Elle a pour pendant U^ssyncinésies, où il s'agit non plus de représentations, mais de mouvements associés. Enfin, elle admet dans son sein les phénomènes visuels les plus divers, au lieu de se limiter aux impressions lie lumière ou de couleur, comme semblent le faire la plupart des autres mots proposés, hyperchromatopsie, pseudo- |)hotesthésie, pseudochromesthésie, etc. Aussi l'emploieraije pinlùl que ces derniei^ termes. Toutefois, je lui préfère encore et j'adopte tout particulièrement, par motif de brièveté, le mot unique de «ynopsie, — sans d'ailleurs renoncer à me servir occasioimellement, par motif de variété, du terme reçu d'audition colorée au sens vague.

Tout fait de synesthésie embrasse deux phénomènes de conscience, dont l'un détermine régulièrement l'apparition de l'autre. J'appellerai le premier inductenr, le second induit, et j'éviterai les expressions souvent impropres et toujours compliquées auxquelles on a eu recours, telles que fausses sensations secondaires, sensations associées, pseudosensations, Doppelempfindungen, etc.

Les phénomènes induits peuvent donner lieu à trois classifications an moins, suivant le point de vue auquel on les considère.

A. Au point de vue de leur cau>se évocatrice, ou de la nature de l'inducteur, suivant que ce dernier est une donnée de tel on toi sens, ou bien au contraire une idée intellec-

tuelle, on a distingué des synestliésies d'origine sensorieUe et d'origine psychique. Ce dernier terme n'est pas heureux, car il est évident que les données des sens sont des phénomènes psychiques au même titre que les idées les plus abstraites. Mais l'opposition de psychique et sensoriel, quand il s'agit d'images ou d'hallucinations, s'est si bien implantée dans le vocabulaire français, grâce surtout à l'autorité des aliénistes, que les psychologues auront de la peine à lui en substituer une autre. Quoi f|u'il en soit des termes, la distinction elle-même a sa pleine raison d'être, et chacun des deux groupes se fractionne à son tour.

La synesthésie d'origine sensorielle aura autant d'espèces qu'on statuera de domaines sensoriels difïérents. M. Suarez de Mendoza admet les cinq synesthésies d'origine optique, acoustique, olfactive, gustative et tactile'; mais rien n'empêche d'y adjoindre, sur le même rang, celles d'origine thermique, musculaire, viscérale, etc. De même la synesthésie d'origine psychique se subdivisera suivant que c'est l'idée des jours, des chiffres, des noms, etc., qui joue le rôle d'inducteur. Les cadres secondaires de cette classification doivent se mouler sur les faits observés ; il serait oiseux de les élaborer à l'avance.

B. Au point de vue de leur nature, les phénomènes induits dont je dispose se prêtent à la division suivante, qui n'a point la prétention d'épuiser tous les cas logiquement possibles, et dont le seul mérite est d'être issue de la comparaison même des faits recueillis.

Synopsie. /

^, , , 1 I. Photismes (lumineux ou colores). Phénomènes l \ o . i

1 „ ^ . , i A. Symboles,

de < IL Schemes

B. Diagrammes.

IIL Personnifications.

^ Suarez de Mendoza, L'audition colùrée^ Paris, 1890, p. 9.

La séparation des catégories I et II répond à la disliiiction classique de deux facteufs dans les représentations de la vue : la matière et la forme, la couleur et le dessin, les sensations spécin(|uement optiques que l'oeil seul peut nous fotirnir, et les représentations spatiales qu'en l'absence de cet orjçaue le sens du toucher et du mouvement suffit à nous prot'.urer. Le nom de Photismes, introduit par MM. Bleuler et Lelimann, convient excellemment pour désigner les impressions soit simplement lumineuses, soit colorées, qui forment la première classe, (lelui de Schèmes peut, en l'absence d'un meilleur terme, servir d'étiquette à la seconde classe, embrassant les figures ou tracés plus ou moins géométriques-où les qualités de couleur font défaut ou ne jouent qu'un rôle effacé. Il y a d'ailleurs lieu de séparer nettement, comme impliquant des processus psychologiques assez différents, les ligures exprimant une sensation ou une idée unique, telle qu'une odeur, un jour, un mois, etc., et celles représentant un tout complexe formé par la réunion d'une multiplicité de termes de même nature, tel que la série des nombres, la succession des mois de l'année, des lettres de l'alphabet, etc. Les noms de Symboles et de Diagrammes m'ont paru propres à désigner ces deux sortes de schèmes.

J'ai enfin réuni sous le nom de Personnifications les cas où l'induit ne reste pas à l'état de pholisme ou de schème pur et simple, mais s'enrichit et se complique d'éléments empruntés à d'autres sens ou de notions intellectuelles, et aboutit ainsi à la représentation d'êtres concrets, soit animés, soit matériels, réels ou imaginaires.

Il est à peine besoin de dire que ces trois grandes classes ne sont point absolument tranchées, et qu'ici comme ailleurs la loi de continuité vient effacer les lignes de démarcation que l'homme tire entre les phénomènes naturels. C'est ainsi qu'entre les photismes ordinaires, sensations de couleurs

dénuées de forme déterminée, et les schémes purs, qui ne consistent qu'en une représentation spatiale sans qualités optiques assignables, on trouve comme transition des photismes à contours précis et des schémes revêtant une coloration marquée. On peut nommer pholismes figurés et schémes colorés ou illuminés ces deux sortes d'induits qui confinent l'une à l'autre et ne différent que par l'importance inégale qu'y prennent les deux éléments : couleui* (ou lumière simple) et dessin.

Chez beaucoup de j)ersonnes, par exemple, une voyelle isolée éveille un photisme informe, sorte de brouillard coloré sans bords distincts; mais l'adjonction d'une consonne fait apparaître un contour plus ou moins défini (la consonne, dit un sujet, m'apparaît vaguement comme la limitation de la surface colorée de la voyelle). Ou bien la réunion des lettres en mots amène les champs colorés des diverses voyelles à se délimiter mutuellement et à prendre la disposition de bandes parallèles. Dans ces cas-là, la couleur est évidemment le fait principal ; la précision du contour est une circonstance secondaire, et il est naturel de dire que le mot a un photisma figuré en bandes. Au contraire, lorsque l'année apparaît sous la forme d'un ruban elliptique divisé en portions colorées correspondantes aux mois, la forme géométrique semble ici f)lus importante, et l'on parlera d'un diagramme coloré.

C. Au point de vue de Vintensité, les phénomènes de synopsie forment une échelle continue où l'on ne peut étabhr que des divisions quelque peu arbitraires. .T'en admets quatre :

1. Au degré le plus élevé, l'induit est objectivé, par où j'entends qu'il possède tous les caractères de vivacité et d'extériorité d'une véritable perception. Il est projeté et localisé au dehors comme une hallucination, et se mélange

in

avec les .si"ii>ali(Mis leolleiutiiil i'[Muiivetib iiu j>oiiit de n'en pouvoir être si'paré. — Ce degré extrême est rare; je ne l'ai pas encore rcnconlré; il en existe touterois des exemples indubitables, témoin M. B., ce savant roumain dont le cas a été si bien étudié par M. (iruber'. A l'audition du mot r/oV (deux), par exemple, M. B. se représente une surface jaune qu'il extériorise sur le mur d'en face avec une telle vivacité, que si l'on a peint une circonférence rouge sur ce mur, il voit se produire un anneau orangé, « résultat de la superposition de la couleur jaune subjective avec In conieur rouge objective. »»

2. A l'autre bout de l'échelle, l'induit est simplement pc'iiNé, et n'existe qu'à l'état d'idée pure. Bien des gens, par exemple, trouvent que le son i les fait penser au jaune. leur en donne l'idée: mais, bien loin d'apercevoir une surface jaune devant eux, ils n'en ont pas même la vue intérieure et en sont réduits à la simple notion abstraite de cette couleur.

''\ et i. Knlre ces deux extrêmes se déroule la longue série des cas où l'induit se présente à l'état d'image mentale, pouvant d'ailleurs revêtir tous les degrés possibles d'intensité, depuis la vive représentation dont l'énergie rivalise presque avec celle de la perception externe, jusqu'à la vague et insaisissable lueur méritant à peine le nom d'image et confinant à l'idée pure. Ce groupe est si étendu qu'il conviendrait de le diviser; mais nous n'avons pas encore de procédés de mensuration tant soit peu précis applicables aux images internes. Aussi la seule distinction qui me paraisse indiquée ici repose-t-elle non sur l'intensité proprement dite de l'image, mais sur la circonstance assez frappante que chez

' E«l. Gruber, V audit iofi colorée et les phénomènes similaires. Congrès do psycïinloirip oxpôrimentale de Londres, 1892.

certains individus les images flottent pour ainsi dire, sans lieu et sans position assignables, dans leur imagination, tandis que d'autres les localisent avec une assez grande précision dans une région de l'espace déterminée par rapport à (mx (soit à l'intérieur de leur crâne, soit au dehors d'eux). On peut distinguer ainsi les induits rpii sont simplement iiuagiiiési, et ceux qui en outre sont localisés. (Ce qui ne veut point dire objectivé. Les figures géométriques, par exemple, incarnant l'année, les nombres, etc., sont le plus^ souvent localisées, c'est-à-dire représentées dans une direclion et à une distance fixes à paiHir du sujet, sans être pour cela objectivées, c'est-à-dire transformées en hallucinations qui porteraient préjudice aux perceptions réelles.)

Une même personne peut fort bien cumuler des synesthésies appartenant à ces divers degrés d'intensité ; et il n'est point toujours aisé de décider si un induit est vaguement localisé ou seulement imagiiié, faiblement imaginé ou seulement pe7isé.

J'ajoute qu'en statuant une simple différence d'intensité ou de degré entre les grandes catégories de nos représentations (perceptions, images, idées), j'adopte un point de vue commode, et à la mode, mais je n'entends pas préjuger par là la question de fond, toujours pendante, à savoir si noï; images mentales et nos sensations, pour ne pas parler des idées, diffèrent réellement en degré ou eu nature. Au contraire, s'il fallait prendre parti entre ceux qui, à l'exemple de Hume, ne voient qu'une différence du plus au moins de l'état fort à l'état faible, de la sensation à l'image, et ceux (jui y trouvent une différence de nature, c'est à ces derniers (jue je me rallierais. Les sensations ont en effet pour moi un caractère sui generis, qui manque absolument à mes images proprement dites, et que je trouve beaucoup mieux exprimé par ceux qui en font quelque chose de spécial et d'irréduc-

lible (^roeiii.irm MMi>.iiMf*iiMl, rotillicirut de it'alité externe) que par ceux qui le rédiiisenl à n'être qu'une vivacité plus graucle de la représentation. Ce problème est à son tour parfaitement «lislinct et indépendant de celui du siège des corrélatifs or>;ani(pies de nos représentations; la théorie dite d»; l'Identité de Siège n'ex<:lut point en effet la |)0ssibilité d'une différence qualitative (et non simplement intensive) entre les processus correspondant aux sensations, aux images mentales et aux iiJées. Mais ceci est hors de mon sujet.

Il faut encore noter qu'il n'est (piestion ici que de l'intensllé de Vinduit lui-même et non du sentiment de sa connexion avec l'inducteur. Je reviendrai plus loin, à l'occasion des phofismes pensés, sur cette distinction importante.

Il serait intéressant de connaître la fréquence approximative de la synesthésie visuelle et de ses diverses formes, sôit t'U général, soit suivant le sexe, l'âge, etc.

C'était là un des principaux objectifs de l'enquête de M. Claparéde: elle a malheureusement presque totalement échoué sous ce rapport. Sur 2600 formulaires distribués, il en est à peine rentré 700 en 5 mois, malgré rap|)ui de plusieurs collaborateurs dévoués et d'une persévérance digne d'un meilleur succès. En dépit de la demande instante, imprimée en lettres grasses au bas de la circulaire, de la renvoyer même dans les cas absolument négatifs, pour permettre l'élaboration de la statistique, les trois quarts des gens ont négligé ou refusé de répondre.

On juge par là de l'indifférence que le public oppose à cet ordre de (juestions, sans parler du mauvais vouloir, et presque di' l'hostilité avec laquelle nombre d'hommes, et ili'x (ilns nKiiiiiu ont accueilli une recherche qui leur sem-

hlait être du ressort de la médecine Jiieiitale ; tant nous sommes imbus de l'idée que tout le monde doit être fait à notre image, et avons de peine, malgré la (uillure et la largeur d'esprit dont nous nous vantons, à ne pas traiter d'emblée d'erreur ou de folie tout phénomène psychologique dont nous n'avons pas l'expérience personnelle ! Peut-être l'inlluence d'organes en faveur, — tels que la lievue des Deux Mondes, dans laquelle un savant français, M. A. Binet, a récemment consacré à l'Audition Colorée 'une élude où il a fort obligeamment cité quelques résultats provisoires de l'enquête de M. Claparéde, — arrivera-t-elle un jour à créer un courant d'opinion plus favorable aux études de cette nature. Souhaitons-le pour l'avenir de la psychologie.

Tl est encore à noter que le public universitaire dans sou ensemble n'a pas manifesté plus d'intérêt pour cette enquête faite par un de ses membres que la masse des profanes; car les circulaires envoyées nominativement aux 800 [)ersonnes portées sur la « Liste des Autorités, Professeurs, Étudiants et Auditeurs de l'Université de Genève au semestre d'été 1892 » n'ont provoqué que 200 réponses environ. Hàtonsnous toutefois d'ajouter que le corps professoral s'est distingué par plus d'empressement que les étudiants et n'a gardé le silence qu'une fois sur deux.

Pour en revenir aux 694 formulaires rentrés, la bonne moitié (371) renferme des faits positifs de synopsie. Si donc on pouvait admettre que tous ceux qui ont fait la sourde oreille sont des négatifs, il faudrait conclure que la synesthésie visuelle existe en gros chez 1 personne sur 7, ce qui est une quantité légèrement plus forte (|ue celle de 1 sur 8 indiquée par MM. Bleuler et Lehmann. Mais je regarde cette proportion comme encore trop faible, car j'ai acquis de nom-

^ Numéro du P"^ octobre 1892.

i»i«^u>« > piviivi;> ijiii' parmi les iOOO personnes «pii se sont abstenues de réponiliv, il en est beaucoup qui possèdent des phénomènes bien accusés d'audition colorée.

Quant à la fréquence relative des diversi^s formes d»; synopsie, m peut s'en faire (|nel(|ue idée par la comparaison «les :ni cas positifs. Les exemples ik symboles et de per- >()nnilications y sont rares, < i i une exception prés, qui aurait pr(d)ablemenl disparu par un interrogatoini plus complet) se sont toujours trouvés accompagnés de pliolismes ou de diagrammes, (les deux manifestations principales de la synopsie, qui semblent relever de deux variétés fort différentes d'imagination visuelle, sont loin de toujours coexister. Le tableau ci-joint montre en effet (pie le tiers seulement des personnes affectées de synestliésie visuelle possèdent à la fois pliolismes et diagrammes; les deux tiers n'ont que l'une ou l'autre de ces formes, et les sujets ayant des photismes sont au total une fois et demie plus nombreux que ceux ayant des ^iiagrammes.

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