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III. Photismes de sympathie

L'exemple suivant fera comprendre ce que j'entends là. — M. A. 37 ans, homme très cultivé, de tempéram( nerveux, a suivi vers l'âge de 23 ans un traitement magi tique destiné à lui procurer du sommeil. Pendant quelques semaines que dura cette cure, les personnes lui étaient antipathiques lui paraissaient émettre des rayons de lumière violette (couleur qu'il déteste), qui sortaient de leurs yeux et se dirigeaient vers lui ; les personnes sympathiques au corttraire répandaient des rayons roses ou rougt suivant leur sexe. Depuis lors, bien qu'il n'ait plus recouru

au magnétisme, le même phénomène a persisté à un moindre 'degré et avec quelques modifications. Aujourd'hui encore les gens qui lui inspirent de l'aversion, soit par la bassesse ilt^ leur caractère ou la vulgarité de leurs idées, soit par un jaspect physique repoussant, lui semblent dégager une couleur violette, qui ne part plus de leurs yeux, mais enveloppe leur tête comme une vapeur émanant d'elle ; celte atmos- J)hère colorée ne s'étend pas devant leur figure, elle Tenadre à la manière d'une auréole verticale, d'un pied de •largeur environ.

' D'après les explications que M. A. a bien voulu me donner, I est certain qu'il ne s'agit point là d'une hallucination ; quoique d'une teinte très précise, violet foncé, ce photisme reste à l'état d'image mentale, il est seulement exactement ocalisé autour de la tête des individus qui le provoquent, entrait caractéristique, c'est la spontanéité de cette apparition, qui n'attend point pour se produire que M. A. ait 'ait plus ample connaissance avec les gens ; elle a lieu imméliialement, sans réflexion, et la couleur violette ou rouge de '.ette auréole indique d'emblée à M. A. si l'inconnu qu'on lui présente lui sera sympathique ou non. 11 s'agit donc ici d'un l,3hotisme dont l'inducteur réside dans cette première impres- ; ûon inanalysable, toute d'instinct, que les gens nous font dès l'abord, et par laquelle nous nous sentons attirés vers eux m au contraire repoussés sans savoir pourquoi.

Si l'on admet la doctrine de Reichenbach ' , appuyée mjourd'hui de l'autorité du colonel de Rochas, sur l'exisence objective de radiations émanant des êtres vivants et lont la couleur, invisible au commun des mortels, est aperçue >ar quelques privilégiés ou dans certains états spéciaux tels

Reichenbach, Mémoire relatif à certaines radiations perçues par les ensitifs, trad. par de Rochas. Revue de l'Hypnotisme, t. V, 1891, p. 204

■t suiv.

i|iie la transe hypnotique, on sera peut-être porté à expliqn les photJsmes de sympathie de M. A. par le traitement m gnélique (pii aurait éveillé el «l/'Vfloppr on lui la facn d'apercevoir la « Lohée. »

L'hypothèse des effluves odiques n'est toutefois pas indi pensahie ici, et le rôle du magnétisme dans l'apparition de cette synopsie peut fort bien s'être borné à exagérer la sensibilité émotionnelle de M. A. et à le prédisposer ainsi aux associations fondées sur l'analogie affective. Plusieurs traits parlent d'ailleurs en faveur de la nature purement subj. live de ses photismes. D'abord l'auréole qu'il aperçoit couserve à ses propres yeux le caractère d'une image mentale et ne prend pas la solidité d'une perception objective. Puis sa localisation même autour de la tête des personnes i cadre guère avec les habitudes de la Lohée, qui s'échap de préférence des extrémités saillantes telles que les bout de doigts. Enfin, si curieuse que soit cette traduction visuel' que subissent chez M. A. ses sentiments latents à l'égard son prochain, ce n'est point là un fait isolé. On a vu à propos des photismes musicaux que certains sujets prêtent a^ voix humaines des nuances différentes suivant qu'elles lem sont sympathiques ou antipathiques, qu'elles annoncent un. bonne nouvelle ou disent des choses désagréables. No sommes ici en présence d'un phénomène analogue ; seulement l'inducteur de l'auréole colorée n'est pas simplement, chez M. A., l'impression acoustique du timbre de voix de ses interlocuteurs, ni le sens dç leurs paroles, mais c'est l'impression totale, infiniment complexe, qu'ils exercent > lui par toutes les manifestations de leur être ; et si l'induii de son côté ne reste pas à l'état de couleur vaguement pensée ou imaginée, mais reçoit une forme et une situati^r définies, il n'y a rien là de plus étrange que dans tous ! cas de photismes et de diagrammes localisés. Sans dont

nous ne pouvons pas dire pourquoi la couleur prend justement cette apparence d'auréole autour de la tête des gens, mais cette impossibilité de rendre compte des menus détails du fait concret, se retrouve dans tous les phénomènes un peu marqués d'audition colorée, et l'on a toujours la dernière ressource d'invoquer l'association privilégiée !

Ces photismes de sympathie me rappellent l'idée de M. Gruber, que « l'étude approfondie de l'audition colorée et des phénomènes similaires pourra nous donner un jour l'explication scientifique de la sympathie et de l'antipathie ^ . » Il faut s'entendre. Je ne crois pas que les synesthésies puissent expliquer ces curieux sentiments instinctifs de répulsion ou d'attrait que les gens et les choses nous inspirent continuellement, car elles n'en sont pas la cause; mais elles les éclairent certainement d'un nouveau jour parce qu'elles découlent de la même source profonde, qui est la réaction physiologique de l'organisme tout entier aux excitations de son milieu. La couleur qu'un individu déteste s'associe chez lui aux gens qu'il n'aime pas et devient leur apanage à ses yeux, parce que détester une couleur et ne pas aimer une personne ne sont, physiologiquement parlant, qu'un fait foncièrement identique, à savoir une certaine disposition des muscles, des vaisseaux, de toute notre chair, qui est l'inverse de la disposition physique où nous plonge ce qui a de l'attrait pour nous.

Comme le dit fort bien M. Gruber, « dans toutes les circonstances de la vie, il y a deux modes tout à fait opposés de se comporter vis-à-vis des personnes et des choses extérieures : sympathiquement et antipathiquement.» Or le triple problème auquel ce fait donne naissance serait de savoir

^ Ed. Gruber, L'audition colorée. Internat. Congress of expérim. Psychology, 2™« session, London 1892, p. 17.

quels sont au juste la nature, le comment, et le pourquoi d.ces manières d'être que les objets nous inspirent.

Je ne parle pas de leur nature psychologique, mentale. Sous ce rapport la sympathie et l'antipathie sont. .. ce qu'elles sont ; comme tout fait de conscience, elles se vivent, s'éprouvent, se constatent, mais ne se définissent pas, et les analyses morales ou littéraires qu'on en donne reviennent au fond toujours à quelque tautologie (la sympathie est un sentiment d'union, d'attrait, etc.) ou à la description, non ()lus d'elles-mêmes, mais de leurs conditions ou conséquences. quand ce n'est pas à leur interprétation métaphysique. Mai^ leur nature physiologique, je veux dire leurs corrélatifs matériels dans l'organisme, voilà où les recherches ont un beau champ devant elles.

Les modifications de l'appareil neuromusculaire doivent être au premier rang parmi ces bases organiques de la sympathie et de l'antipathie. M. Mûnsterberg a récemment montré, par de patientes expériences sur lui-même, que l'exécution du mouvement le plus insignifiant et le plus fixé par l'habitude subit l'influence de notre humeur présente ' . S'agit-il de reproduire librement avec le doigt, dans l'espace, une distance toujours la même et stéréotypée par un loni exercice, il se trouve qu'on la rapetisse ou qu'on l'exagèr» sans s'en douter, suivant qu'on est fatigué ou entrain, dan^ une disposition d'esprit sérieuse et réfléchie ou dans un élan de folle gaîté. Et dans les moments de satisfaction, de plaisir moral, où tout nous réussit et où la vie nous apparaît en rose, nous faisons plus grands que de coutume les mouvements centrifuges par lesquels la main s'éloigne du corps, trop petits au contraire les mouvements centripètes par lesquels les extrémités se rapprochent du tronc; tandis que

* H. Mûnsterberg, Beitràge zur experimentéllen Psychologie^ Heft 4, Freiburg i. B. 1892, p. 216 et suiv.

l'inverse a lieu sous l'influence de la peine, des contrariétés, des déceptions qui nous font voir les choses en noir;- alors notre organisme tend à rentrer dans sa coquille, et tout mou- -vement d'extension est instinctivement enrayé.

Suivant la théorie inaugurée par M. W. James et que j'ai rappelée p. 22, il ne faut pas voir en ces tendances de notre système moteur simplement l'efTet, la suite, l'écho de notre état d'esprit, mais bien au contraire, sa cause, sa condition physique. Ce n'est pas parce qu'une rencontre extérieure, ou une idée, nous attriste et nous déprime moralement, que notre organisme tend à se replier sur lui-même, mais la sensation de tristesse et d'accablement nous envahit à mesure et par le fait que la rencontre, atteignant notre constitution nerveuse telle que la sélection et l'hérédité l'ont façonnée, y excite automatiquement ce penchant aux mouvements de contraction et cet empêchement à ceux d'expansion. De là découle le fait connu, que nous ne pouvons pas lutter directement contre nos sentiments, changer par exemple notre humeur sombre en nous en prenant à elle-même ; mais nous arrivons d'une manière détournée à cette transformation de notre état émotif en agissant, par un effort volontaire, en sens inverse de notre inclination naturelle et comme si nous étions déjà d'une autre humeur; ou, ce qui est encore agir et faire effort, en portant et maintenant notre attention sur des pensées capables d'exercer spontanément, en vertu du pouvoir moteur des idées, une influence bienfaisante sur tout notre organisme.

Si tel est le fondement physique de nos phases morales d'entrain et de dépression, de plaisir et de peine, il n'est guère douteux qu'une antithèse analogue n'existe dans les tendances motrices accompagnant la sympathie et l'antipathie. Nous aimons ou nous détestons, nous nous sentons attirés ou repoussés, c'est le cas de le dire, en grande partie

selon que les êtres extérieurs, en pressant tel ou tel boutor lie la mécanique que nous sommes, déclenchent dans notre appareil moteur des mouvements d'expansion qui nous portent vers eux, font battre notre cœur, dilatent notre poitrine, accélèrent les échanges nutritifs au sein de nos tissuou qu'au contraire ils mettent le frein à toutes ces activit» vitales, et font notre être se ratatiner sur place ou se déroln i par la fuite. Ici encore, si l'on peut volontairement chan^i i jusqu'à un certain point l'antipathie ou l'indilTérence en scn liments plus affables, ce n'est pas en agissant directenKiii sur elles, mais par l'intermédiaire d'actes ou d'idées impliquant d'autres impulsions motrices. Pétris d'altruisme ei d'égoïsme, nous ne sommes pas responsables de la proportior suivant laquelle la nature nous a départis ces deux ingi dients, mais nous le sommes de ne pas mettre notre effori augmenter la dose du premier aux dépens de celle du second, par une conduite de la vie et de la pensée dont ce'»' transmutation des sentiments affectifs sera, non la source, m la récompense. Le seul moyen d'en venir peu à peu à ainn son prochain, qui est si souvent indifférent ou antipathiqin' serait de faire délibérément comme si on l'aimait: concentre son attention sur ce qu'il peut encore présenter d'aimabh' ne fût-ce que sa qualité de rejeton de l'humanité, et allé au-devant de lui pour se dévouer à son service.

Une fois admis que les conditions physiologiques de rin sentiments positifs ou négatifs de sympathie se trouvent dan les tendances et modifications réflexes qu'en vertu de notn organisation les choses excitent mécaniquement dans ton notre corps, il resterait à savoir comment et par où ^ choses nous impressionnent, puis pourquoi nous répondon de telle manière à leur stimulation. Ce dernier point, qu n'est autre que la question de l'origine des connexions ner veuses dont nous sommes tissés, trouverait sa solution gén

raie (à défaut d'explications de détail satisfaisantes) dans le principe de la finalité, de l'adaptation utile — qu'on voie dans cette adaptation, avec les sciences naturelles positives et la métaphysique matérialiste, le résultat d'un criblage tout mécanique, qui ne laisse passer que ceux qui se trouvent par hasard en harmonie suffisante avec leur milieu, et élimine les autres; ou, avec les philosophes idéalistes de toute eau, l'œuvre graduelle d'une idée directrice, consciente ou inconsciente, poussant lentement le char de l'évolution vers un but inconnu de nous.

Quant aux pores par lesquels l'influence des choses et des gens pénétre en nous, il ne suffit évidemment pas d'invoquer nos perceptions sensorielles conscientes, mais il y faut ajouter une foule d'indices (tels que l'odeur de la perspiration cutanée, etc.) qui échappent à notre Moi ordinaire, mais que notre Moi inconscient perçoit et sur lesquels il échafaude de subtils raisonnements, dont la conclusion totale émerge seule dans la conscience sous la forme du sentiment som-* maire et instinctif de sympathie ou d'antipathie. Bien entendu, le raisonnement que je prête ici à l'inconscient n'est qu'une façon commode de parler, dont nous ne savons ni ne saurons peut-être jamais si elle répond à quelque chose de réel. En termes de psychologie physiologique, il faut se contenter de dire que la sympathie et l'antipathie sont les corrélatifs mentaux d'un phénomène cérébral, qui a pour conditions toutes les influences physiques que l'organisme reçoit par le canal des sens et peut-être — dans la mesure encore indéterminée où la suggestion mentale, la télépathie, les radiations odiques, etc. , sont des réalités — sans l'intermédiaire de ce que nous sommes habitués à regarder comme les organes des sens. Si Ton veut exprimer la chose en termes purement psychologiques, le mieux est d'adopter la division de M. Myers des couches du Moi en subliminales et supra-

liminales\ et de dire que les sentiments instinctifs de sympathie ou d'antipathie sont, pour la pins grande part, do H messages » transmis «à la conscience supraliininalo par 1 conscience subliminale, laquelle tire ses renseignements d» sources multiples dont beaucoup nous échappent assurément encore.

Pour en revenir aux photismes de sympathie de M. A, sont aussi un message qui jaillit des couches profondes à 1| clarté de la conscience, et lui annonce, en termes de coi leurs préférées ou détestées, l'influence attractive on répui sive exercée sur son être par les personnes qu'il rencontre Cela ne veut pas dire que ce parallélisme d'agrément enti les êtres inducteurs et les teintes induites, existe nécessail rement et qu'on ne doive pas s'attendre à voir peut-êtn dans certains cas, une personne aimée provoquer un ph( tisme désagréable ou l'inverse. Car, par suite de la coi plexité des organismes, il peut fort bien arriver qu'un mêm^ Individu nous fournisse des impressions mêlées et contradi( toires; on sait combien fréquemment il y a divorce plus moins accentué entre la sympathie physique, dont l'attn des sexes est le point culminant, et la sympathie intelle( tuelle ou morale. MM. Bleuler et Lehmann ont déjà cité di cas où un son très agréable suscite un vilain photisme'. Il es vrai qu'ils ont tiré de ce manque de concordance esthétiquj une objection contre l'explication de l'audition colorée pî les analogies émotionnelles ; mais l'objection ne me parj pas concluante, d'abord parce que l'analogie émotionnelh tout en jouant le rôle principal, peut avoir ses effets altéra ou remplacés par ceux des associations habituelles ou pi vilégiées ; et ensuite parce qu'une sensation, si simple qu'elle

' } . W. H. Myers, The subliminal Consciousnesê. Proc. of the Soc. fc Psych. Research, vol. VII p. 298. (Février 1892 et livraisons suiv.) * Bleuler und Lehmann, Lichtemjyfindungen, etc. p. 55-56.

soit au point de vue mental, résulte de nombreux facteurs physiologiques, en sorte que deux impressions peuvent coïncider par beaucoup de leurs composantes sans que ce soit par toutes ' .

Remarquons encore, à propos des couleurs aimées ou détestées, qu'ici comme ailleurs il ne faut pas disputer des goûts. L'échelle de préférence des couleurs varie énormément selon les individus (sauf pour le rouge qui est généralement au sommet, ou peu s'en faut), et le violet, qui répugne tant à M. A., est pour d'autres une nuance fort agréable.

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