IV. Photismes de noms
Ce sont surtout les noms de baptême qui ont la propriété d'éveiller des photismes chez beaucoup de personnes pour lesquelles les éléments alphabétiques n'ont aucune couleur par eux-mêmes, ou en possèdent une absolument différente de celle des prénoms où ils figurent. Par exemple : M"^ A. D. 51 ans, possédant de l'audition colorée depuis son enfance et ayant la formule synoptique a blanc pur, e vert, i rose vif, 0 noir, u brun-bois, ou gris foncé, trouve :
Cécile jaune brillant, Lucy bleu intense,
Suzanne jaune de chrome, Edmond bleu foncé, Marie gris-perle, Jean gris bleu,
Alice rose-cerise, Léon jaune d'or,
Henri vert-myrte, Etc.
On voit qu'il n'y a aucun rapport entre les couleurs de ces vocables et celles de leurs voyelles constituantes, on n'a donc pas affaire ici à de vulgaires photismes de mots, mais bien à des couleurs induites par les noms de personnes comme tels.
^ Cette nature composée des impressions sensorielles est à la base de la théorie d'Hermann, citée par Blealer et Lehmann, loc. cit. p. 55.
Quant à dire d*où viennent au juste ces attributions si décidées, nu n'y peut guère songer; s*agit-il là de subtiles analogies émotionnelles entre une certaine couleur et l'ira- |)ression inorale reçue d'une personne connue portant ce nom ; de quchiue ancienne association avec la nuance que cette personne adoptait volontiers dans son vêtement; de la vague disposition ressentie à l'audition ou à la prononciation du nom lui-même ; ou enfin de tout cela à la fois et de bienj d'autres choses encore, c'est ce que je ne me charge pas de débrouiller. Je n'ai trouvé jusqu'ici, parmi les très nombreuses] personnes qui ont des photismes de prénoms, aucune trace d'un accord tant soit peu marqué; moins favorisé en cela que M. Ernest d'Hervilly qui a donné il y a quelques moiSi aux lecteurs du Figaro un long tableau, contenant desj gammes parallèles de noms et de couleurs, et jouissant paraît-il de l'adhésion d'une société... choisie.
Il arrive qu'un prénom induise des idées plus concrètes qu'une simple couleur flottant dans le vide. M. S., 21 ans, à l'ouïe de certains prénoms, s'imagine toujours une certaine couleur des cheveux; par exemple, dit-il, « Berthe estj toujours noire pour moi, bien que je n'aie jamais connu um telle personne. » Ne nous arrive-t-il pas à tous, en entendant^ parler d'un personnage que nous n'avons jamais vu et sur lej physique duquel nous ne possédons aucun renseignement,] de nous en forger a priori, sur ses simples noms et prénoms,! une idée dont nous sommes très surpris de constater qu'il] s'écarte fortement, lorsque nous venons à faire sa connais-] sance persoimelle? Il est certain que chaque nom ou mot,' pris comme tel et dans sa totalité, nous fait indépendamment] de sa signification conventionnelle une impression spéciah qui peut induire un photisme ou un symbole chez les gens] enclins à l'audition colorée ; et qui, chez ceux qui n'y sont] pas portés, peut éveiller des associations d'idées ou des créa-
ions de la fantaisie absolument étrangères aux clioses qu'il \prime.
Voici encore un autre phénomène de synesthésie du même irdre : « Beaucoup de mots, nous écrit une étudiante russe
25 ans, évoquent en moi une idée double : V l'idée de objet qu'ils désignent, et 2" l'idée d'un autre objet qui n'a lUicun rapport avec le précédent, mais que j'identifie avec 'e mot lui-même. Cette identification des mots avec des [)bjets date de ma plus tendre enfance. Je crois qu'avec 'âge elle a sensiblement diminué. Je me rappelle que dans non enfance elle était si forte que j'évitais d'employer cerains mots qui, pris an und fur sich, n'avaient aucune âgnification honteuse ou mauvaise, mais que j'identifiais ivec quelque chose de mauvais ou de honteux ; cela a passé ivec l'âge. » Je me souviens aussi d'avoir éprouvé jadis des 3hénomènes analogues. Certains mots d'un usage courant, orsqu'il m'arrivait tout à coup et sans savoir pourquoi de es considérer en eux-mêmes, indépendamment de leur signification, me faisaient une impression singulière, indéfilissable, souvent étrange, par leur constitution graphique 3u auditive, bien que les lettres isolées ne m'aient jamais ien dit. Mais ces faits relèvent déjà de la classe des personaifications plutôt que de celle des pholismes.
Les noms de penonnes n'ont pas le monopole exclusif des photismes, bien qu'ils soient de beaucoup les plus féconds sous ce rapport. Les noms géographiques induisent parfois îles couleurs où il est à présumer que les représentations de paysages, et peut-être le souvenir de cartes coloriées, ne sont pas sans influence. Certains noms, dit M"'^P. B., 46 ans, sont « multicolores et riches, par exemple Espagne, par l'idée probablement que je me fais du pays; Asie, d'un beau tvert riche ; Inde, couleur de bêtes fauves, etc. »
Les photismes de noms communs, encore plus évidemment
que ceux de noms propres, sont ordinairement dus à i transfert de la couleur des choses exprimées. « Les m désignant des objets tombant facilement sous les sens, d UD sujet de 2i ans qui a des [)liotismes musicaux, aiplinl" tiques, etc., ont des teintes plus précises, preuve qu'il u là qu'un rapport avec l'objet indiqué; p. ex. : lion, j nàtre; ciel, très bleu. » M"* S. P., 27 ans, qui colore t l'alphabet, les chiffres et les noms propres, voit aussi à lui les substantifs des nuances qui s'expliquent beaucoup pli par la teinte ordinaire des objets que par celle des letti tapis, rougeàtre (elle a t bleu, a bleu foncé, p noir, i gr clair, s rouge); montre, gris bleu; bureau, brun; pianc presque noir; maison, gris; etc. On rencontre bien parfo des spécimens dont l'origine est énigmatique ; c'est ainsi qu le verbe marcher paraît blanc à un sujet qui voit l'a roug( Vé noir etc.
Souvent aussi ce n'est pas la couleur d'un objet sensibl qui est transférée au nom, mais ce peut être une coulée symbolique conventionnellement attachée à l'idée. « Il y certains mots, dit une étudiante, qui me donnent une sei sation de couleur; ainsi: colère, sensation du rouge ; J3 lousie, du jaune verdâtre ; abîme, noir; rêve, toutes le couleurs de l'arc-en-ciel, etc. » Un autre « trouve le me espérance, vert. » Resterait à rechercher le fondement pri mitif de ces attributions traditionnelles ; là encore on trouve rait probablement tantôt l'association privilégiée consacrât un incident fortuit, tantôt un rapprochement habituel (1 colère rouge, la jalousie jaune), tantôt une analogie d tonalité affective (l'amitié bleue, l'espérance verte, etc. )Vnii encore pour finir, une liste donnée par une jeune fille d 16 ans, qui a en outre des photismes de voyelles (a jaun clair, € bleu foncé, i grenat, o jaune d'or) :
« le mot liberté = rose ; le mot clarté = lumineux :
« le mot idée = gris ; le mot caprice = une ligne « gloire =^ rouge ; en zigzag ;
« fidélité = bleu ; « justice = les hommes
« science = livre; noirs, etc. »
On voit par cet exemple le mélange intime et le passagegraduel des photismes de noms aux images typiques ou d'élection qui servent à la représentation des idées abstraites'. îl est souvent impossible de tirer une frontière précise entres deux ordres de faits, comme on s'en apercevra mieux encore dans les photismes de la classe suivante.