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CHAPITRE IX

Conclnslon. lie cas de M. Oruber.

Ma seule coDclusion générale sur les phénomènes de synopsie est qu'il serait prématuré d'en formuler une prétendant à une valeur définitive. L'avis des observateurs, en un domaine encore aussi mal connu, varie forcément au gré des cas qu'ils ont recueillis sur leur route. De là les jugements les plus divers sur la signification et la portée de cet ordre de faits. Sans remonter plus haut que ces dernières semaines, j'ai rencontré deux appréciations bien disparates à cet égard. Une revue allemande vient de publier, sur les récentes recherches françaises concernant l'audition colorée, un compte rendu très bref, dont le signataire, G. Itelson, déclare « qu'il ne peut pas accorder à toute cette affaire l'importance que les auteurs de ces travaux croient devoir lui attribuer, » et il justifie la froideur de son attitude en cette matière par ses propres recherches, dont les résultats ne sont d'ailleurs pas encore publiés. Ce dédaigneux verdict contraste singulièrement avec l'enthousiasme de M. Gruber qui, dans les phénomènes d'audition colorée, ne voit rien de moins que la manifestation de faits inconscients « régis par des lois mathématiques très simples, écho de lamathémati-

' Zeitschr. f. Psych. u. Phys. d. Sinnesorgane, t. IV, p. 419 (févr. 1893).

que extérieure du Cosmos' » ! li est à présumer que M. Itelson n'a trouvé autour de lui que des spécimens anodins et insignifiants de synopsie, tandis qu'on sait que M. Gruber a eu le privilège de mettre la main sur un cas absolument hors ligne, unique jusqu'ici dans les annales de la science. Le lecteur comprend que s'il fallait me prononcer d'après les observations qui ont servi de trame au présent travail, je me tiendrais à un niveau moyen entre ces deux extrêmes, et trouverais que photismes et diagrammes ne méritent

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Mais comme les exemples négatifs ou médiocres ne prouvent rien contre les beaux échantillons, forcément rares, et qu'après tout il me reste la chance de rencontrer un jour un sujet aussi extraordinaire que celui de M. Gruber, je crois [)lus i)rudent de suspendre mon jugement, et de me garder surtout du dénigrement, qui n'est jamais bon conseiller.

Il est certain que les « chromatismes » décrits par le professeur de Jassy présentent un bien autre intérêt et soulèvent de plus graves problèmes que les misérables photismes et les schémes décolorés qui ont été mon pain quotidien jusqu'ici. Et comme M. B., le savant roumain chez qui M. Gruber les a trouvés, est paraît-il une individualité d'une envergure intellectuelle peu commune, on peut se demander s'il y a quelque relation de cause à effet entre la nature géniale de son esprit et la régularité mathématique de son audition colorée; auquel cas on ne doit pas s'attendre à rencontrer fréquemment des phénomènes de synopsie aussi surprenants. M. B. a des induits de toute espèce et pour tout au monde ;

* Loc. cit. p. 16.

mais je ne dirai ici quelques mots que de ses chromalismes numériques, qui me paraissent tout spécialement dignes d'attention.

D'après la communication de M. Gruber au congrès de Londres', chaque nombre nommé devant M. B. éveille en lui une image, de couleur et de forme déterminées, qui est aussitôt objectivée, c'est-à-dire projetée au dehors comme une hallucination ou une perception réelle, ce qui permet d'en préciser les dimensions en présentant successivement à M. B., sur une paroi à quelque distance, des contours plus ou moins grands, jusqu'à ce qu'il s'en trouve un dans lequel l'image induite s'encadre exactement, sans le dépasser nulle part ni rester en deçà. Il paraît que la grandeur linéaire de ces chromatismes est indépendante de l'éloignement de la surface où M. B. les objective, ce qui revient à dire que l'angle visuel, sous lequel il les projette hors de lui, varie en raison inverse de la distance de projection ; un fait aussi curieux me semble toutefois réclamer de plus amples confirmations et le contrôle de mesures répétées à un grand nombre de distances différentes. Quoi qu'il en soit de ce point, et en s'en tenant aux chromatismes numériques projetés à la distance fixe de 3 mètres, M. Gruber a trouvé qu'ils ont généralement une forme circulaire ou elliptique, leurs diamètres horizontal et vertical variant d'une façon parfaitement régulière, le premier avec le nombre de chiffres (élément arithmétique), le second avec le nombre des syllabes entrant dans le nom roumain (é\ément phonétique) du nombre proposé. Suivant que l'on nomme devant M. B. un nombre de un chiiïre, ou de deux, trois, quatre, cinq, six chiffres, etc., il voit apparaître sur le mur en face de lui une tache colorée qui, exactement mesurée, se trouve avoir

* Cette communication vient aussi de paraître dans la Revue scientifique (Rev. Rose) du P^' avril 1893.

respeclivement 21 millimètres de largeur horizontale, ou 23, 26, 30, 35, il millimétrés, etc.; en d'autres termes, les accroissements successifs provoqués par l'adjonction d'un nouveau chilTre reproduisent la série des nombres naturels à partir de 2. La croissance du chromatisme en hauteur, suivant la longueur du nom de nombre prononcé, est encore plus simple : à partir de 21 millimètres, qui est la hauteur des monosyllabes, chaque syllabe en plus ajoute 1 millimètre au di;)imètre vertical. Le chromatisme de suta (cent), par exemple, est une ellipse de 26 millimètres de largeur horizontale (cette largeur reste la même de 100 à 999, c'est-àdire pour tous les nombres de 3 chiffres, puis passera à 30 millimètres pour tous ceux de 1000 à 9999, et ainsi de suite), et de 22 millimètres de haut,.mto ayant deux syllabes. Pour prendre un autre exemple beaucoup plus compliqué, qui m'a été fourni par M. Gruber, le chromatisme du gros nombre cent quatre-vingt-un millions cinq cent trente-deux mille quatre cent septante-six, a précisément le diamètre horizontal de 65 millimètres correspondant à ses neuf chiffres (181 532 476), et le diamètre vertical de 51 millimètres réclamé par les 31 syllabes qui entrent dans la prononciation de son nom en roumain. Il faut ajouter que les ovales colorés induits par les nombres sont bien symétriques par rapport à leur axe horizontal, mais ne le sont pas forcément par rapport à l'axe vertical, ce dernier ne tombant pas toujours au milieu du premier, mais se déplaçant plus ou moins à gauche selon la syllabe du nom sur laquelle porte l'accent principal en langue roumaine.

Ce qui est encore plus curieux, c'est que M. Gruber et son ami M. B. sont parvenus à disséquer en quelque sorte ces chromatismes numériques, et ont découvert qu'ils résultent de l'agglomération d'un petit nombre d'éléments très simples, toujours les mêmes. Cette analyse, qui n'a pas en-

core été publiée, formera la partie capitale de l'ouvrage que M. Gruber nous promet; mais il a bien voulu m'en exposer provisoirement les grands traits, avec la permission de les communiquer à mes lecteurs. Il en résulte que M. B. possède quatre chromatismes fondamentaux, qui sont des cercles parfaits de 21'"°^ de diamètre, de couleur très tranchée, induits par les quatre nombres monosyllabiques en roumain 2 (chromatisme jaune-canari), 3 (beau bleu), o (rouge vif) et 8 (noir). Ce sont ces quatre cercles qui, en se combinant par répétition et superposition incomplète, engendrent les chromatismes de tous les autres nombres. Chaque nouvelle syllabe ajoute un cercle de plus, dont le centre est situé à I™™ au-dessus du centre précédent; et chaque chiffre ajoute aussi un cercle, dont le centre s'écarte horizontalement et k gauche du précédent d'un nombre de millimètres conforme à la règle susdite de la série des nombres naturels. Rigoureusement, la réunion de ces deux chaînes, verticale et horizontale, de cercles égaux se recouvrant incomplètement les uns les autres, donne naissance à une croix, dont les contours sont formés par les segments de toutes ces circonférences qui se coupent mutuellement; mais dans la représentation de xM. B. ce contour bosselé s'arrondit et s'égalise de façon à figurer un périmètre uni et régulier.

La vérification de cette genèse des chromatismes composés par fusion de cercles égaux rouges, jaunes, bleus et noirs, dont aucun ne coïncide exactement avec un autre, se trouve dans les couleurs variées résultant de cette superposition. La teinte n'est pas la même dans le milieu, où il y a pour ainsi dire plusieurs épaisseurs de couleurs diverses, que vers les bords, où les cercles élémentaires superposés sont de moins en moins nombreux; et dans certains cas M. B. aperçoit nettement les nuances difTèrentes des croissants marginaux formés par le recouvrement incomplet des cercles ex-

trêmes. Sans entrer dans des détails plus circonstanciés, dont ce n'est point la place ici, on peut dire qu'yen somme il y a conc()rdanc(i entre les résultats de l'analyse chromatique et ceux de la décomposition (jéométrique de ces |)hotismes figurés : ils se déduisent tous des (juatre cercles fondamentaux induits par les nombres monosyllabiques, combinés suivant des proportions variées régies par les deux lois mathématiques très simples énoncées ci-dessus.

Il faut convenir qu'un cas aussi étrange n'est, à première vue du moins, que difficilement justiciable des principes élémentaires auxquels j'ai recouru pour l'explication de l'audition colorée telle (jue je l'ai rencontrée. 11 n'est pas aisé de deviner en vertu de quelles associations affectives, habituelles, ou privilégiées, l'inconscient de M. B. lui envoie, pour les quatre chiffres monosyllabiques, ces ronds exacts de 21™™ de diamètre, teints des couleurs fondamentales en peinture (à moins que ce ne soient des réminiscences du boulier), ni de comprendre par quelle admirable inféodation au système métrique les centres de ces ronds s'échelonnent toujours à un nombre entier de millimètres les uns des autres, pour engendrer les chromatismes des chiffres supérieurs. J'entrevois déjà mieux les analogies émotionnelles qui règlent le nombre de ces cercles sur celui des syllabes (mais pourquoi se suivent-ils dans la direction verticale, et à l™" d'écart, plutôt qu'autrement?), et qui en alignent d'autres à des distances horizontales, dont la croissance régulièrement accélérée est comme un reflet déformé de la progression géométrique que suit la valeur d'un chiffre, à mesure qu'on le (ait avancer vers la gauche, dans notre système de numération écrite. Quant au mélange des couleurs primordiales dans la teinte résultante, et au choix des cercles élémentaires pour fabriquer chaque chromatisme complexe en particulier, ce n'est que par la publication intégrale des

recherches de M. Gruber que nous pourrons savoir suivant quelles régies et par quels procédés psychophysiologiques ils s'effectuent.

Mon but, en empruntant aux obligeants renseigneiiienis inédits de M. Gruber les quelques détails qui précédent, est simplement de ne pas laisser le lecteur sous l'impression que les phénomènes de synopsie se limitent aux cas, relativement simples et peu accentués, dont j'ai eu à m'occuper dans ce travail. Il faut au contraire laisser la porte grande ouverte à des éventuahtés infiniment plus riches et complexes que nous ne nous l'imaginons volontiers. La psychologie scientifique, à laquelle il serait peu aimable de contester l'existence, n'en est certainement qu'à ses premiers pas, et nul ne sait les découvertes qui l'attendent dans les diverses régions du monde intérieur, conscient et subconscient, où sa destinée l'appelle. Pour ce qui est spécialement de l'audition colorée, des recherches ultérieures beaucoup plus étendues que toutes celles dont on dispose actuellement pourront seules montrer, à la longue, jusqu'où s'étendent, dans ce domaine inexploré, la variabiHté individuelle des analogies affectives, la fantaisie créatrice de l'inconscient, et le rôle possible d'autres causes à peine soupçonnées aujourd'hui.

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