‹ Des phenomenes de synopsie (audition coloree)Chapitre 44 sur 46 · APPARITION ET VARIATION DE LA SYNOPSIE · texte numérisé non relu

APPARITION ET VARIATION DE LA SYNOPSIE

Date d'apparition.

Lecture de la circulaire 32

Pas de réponse.

Variî

État station.

ition.

Augm.

Dimin.

1 Époque antérieure indéterminée. 51

Epoque précise au-dessus de 7 ans 48

i Dès l'enfance 82

qu'une faible minorité (32) déclarent n'avoir remarqué ces phénomènes qu'à la lecture de la circulaire ; les autres les possédaient déjà auparavant, mais se subdivisent en trois catégories, ceux-ci ne pouvant aucunement spécifier depuis quand ils en sont affectés, ceux-là les faisant remonter à une

époque assez précise, beaucoup enfin ne se souvenant pas d'un temps où ils ne les avaient point encore, ou les datant de leurs six ou sept premières années.

En ce qui concerne les variations d'intensité et de précision, on voit que dans ces trois catégories la proportion des individus qui n'ont pas répondu sur ce point est à peu prés la même, soit un bon tiers. Cette absence d'indications signilie apparemment que les modifications n'ont pas été assez marquées pour frapper l'attention, ce qui fait qu'en somme ces cas pourraient être réunis à ceux de la rubrique stationnaire, où la synopsie a été déclarée avoir toujours conservé la même intensité. — Quant aux variations accusées, on remarque une différence notable entre les synopsies remontant à l'enfance (et que pour cette raison j'appellerai primitives, ou spontaiiées puisque les sujets ne savent pas leur assigner de cause occasionnelle déterminée), et celles nées postérieurement, qu'on peut nommer secondaires ou provoquées. Pour les deux groupes, la proportion des cas où la synopsie a été en diminuant est à peu prés la même ; mais tandis que dans les synopsies secondaires les cas d'augmentation sont aussi nombreux que ceux de décroissance, ils sont trois fois plus rares que ces derniers dans les synopsies primitives, qui manifestent ainsi une tendance à rester stationnaires quand elles ne vont pas en s'effaçant. Autant que j'en puis juger par une comparaison portant sur trop peu de cas, ce sont surtout les photismes qui disparaissent plus ou moins vite au sortir de l'enfance ou de la jeunesse, tandis que les diagrammes, sans doute en vertu de leur utilité pratique, présentent plus de permanence à travers la vie lorsqu'ils ont une fois acquis un certain degré de précision et de clarté.

Cette extinction de l'audition colorée à mesure que l'individu grandit donne à penser que bien des personnes à

réponses complètement négatives eussent accusé des faits positifs, interrogées quelques années plus tôt; et je suis persuadé que nombre de gens ont eu dans leur jeune âge des photismes peu accentués, qui se sont évanouis graduellement sans même laisser le souvenir de leur existence éphémère. On pourrait expliquer ainsi, comme le simple réveil d'une synopsie infantile disparue et oubliée, les cas dont il sera parlé plus loin, où l'on voit l'audition colorée se développer avec une rapidité et une précision surprenantes dans un âge souvent avancé. Chez certains individus, d'ailleurs, la mémoire des impressions éteintes subsiste à des degrés divers, comme en témoignent de nombreuses réponses dans le genre des suivantes. — M. G., 30 ans : « J'ai le souvenir d'avoir eu de temps en temps des impressions et particularités d'imagination du genre ci-dessus (photismes et schèmes) sans qu'il me soit possible de les préciser. Ces impressions paraissent avoir beaucoup diminué avec l'âge. » — M. A. S., 21 ans : « Je me souviens d'avoir eu des traces d'audition colorée, mais actuellement tout a disparu, malgré mes efforts pour faire réapparaître ces phénomènes. » — D' D. S., 34 ans : « A partir de l'âge de 6 ans, jusqu'à l'âge de 9 ou 10 ans, beaucoup de bruits et sons (sifflet de locomotive, cor de chasse, son de violon et autres) provoquaient, en même temps que l'audition, une coloration du champ visuel disparaissant rapidement. Aux mêmes sons s'associaient toujours les mêmes couleurs, mais mes souvenirs ne sont pas assez précis pour donner des exemples. Ma sœur, moins âgée que moi d'une année, avait des sensations pareilles. Ces auditions colorées étaient si intenses et si spontanées, que nous disions, en entendant le sifflet d'une locomotive : c'est... (telle couleur); je me rappelle que ces couleurs n'étaient pas toujours les mêmes [pour nous deux]. Ces phénomènes m'ont frappé pour la première fois à l'âge de 6 ans,

c'est-à-dire, ce qui m'a frappé était que mes camarades d'école ne les avaient pas. Ils ont disparu insensiblement. A l'Age de 10 ans je pouvais encore les provoquer en me rappelant que je les avais eus autrefois. » — Dans ces exemples, la synesthésie a laissé le souvenir de son existern • . mais non de sa nature qualitative. D'autres personnes peuvent, avec un effort de mémoire, retrouver et indiquer en partie au moins leurs impressions de jadis. M"® C. H. 38 ans : « J'ai éprouvé ces sensations (photismes) dés que j'ai fait connaissance avec les lettres, chiffres, etc., c'est-à-dire à 5 ans environ; elles ont duré quelques années, mais avaient en tout cas disparu à l'âge de 10 ans, elles me reviennent quand je me reporte à mes impressions d'enfant. » M"* H. peut en effet assigner encore les couleurs des voyelles, mais non celles des jours, qu'elle se souvient cependant d'avoir éprouvées.

Il arrive facilement que ces synopsies éteintes reprennent vie, et retrouvent tout ou partie de leur intensité première sous l'influence de questions ou d'études relatives à ce sujet. M"® 0. H. 21 ans, qui a des photismes alphabétiques et musicaux et plusieurs schémes, a remarqué ces phénomènes vers l'âge de 7 à 8 ans; « ensuite, de 13 à 18 ans, ce jeu d'imagination m'a presque tout à fait quittée, et a de nouveau recommencé après une question, comme celle à laquelle je réponds maintenant, faite par un médecin russe. » — Le sujet se souvient parfois de ces recrudescences tout en oubliant l'occasion qui les a provoquées. En voici un exemple. Le 24 octobre 1889 j'interroge pour la première fois M. A. de C, 38 ans; il se rappelle que dans son enfance les couleurs des voyelles le frappaient beaucoup, il les voyait très distinctement et s'attirait les moqueries de son entourage, lorsqu'il en parlait (désagrément fréquent chez les enfants doués d'audition colorée, et qui contribue à leur en

laisser le souvenir dans l'esprit longtemps après relïacement de tous leurs photismes); les mots évoquaient les nuances de leurs voyelles composantes, et il colorait aussi les diphtongues; mais tout cela a disparu à de faibles traces prés, et il ne peut plus indiquer que la couleur des 5 voyelles simples. Huit jours après, le 1'' novembre, je revois M. C. ; depnis notre rencontre, ses impressions d'autrefois lui sont revenues avec assez de netteté, et à tous les mots qu'il entend il voit malgré lui des couleurs. Depuis lors, je ne lui ai jamais reparlé d'audition colorée, mais sa réponse à l'enquête de 1892 porte, avec l'indication très précise des nuances delà voyelles et diphtongues, la note caractéristique suivante, qui atteste la persistance depuis prés de 3 ans de ce renouveau de synopsie, dont M. C. semble d'ailleurs avoir oublié la cause : « Je ne me souviens pas de n'avoir pas éprouvé les impressions que j'ai rapportées ci-dessus, mais elles étaient certainement plus vives dans mon enfance qu'aujourd'hui. Chose bizarre, leur intensité, qui avait fort diminué il y a une quinzaine d'années, a légèrement augmenté depuis deux ou trois ans, tout en restant bien moindre qu'autrefois. »

Rien d'étonnant à ce que l'attention dirigée sur un point évoque les souvenirs qui s'y rapportent, et ressuscite un passé qui semblait disparu. Ce qui est plus curieux, c'est la génération en apparence spontanée de la synesthésie dans des cerveaux adultes et qui en étaient privés jusque-là, à la suite d'une question ou d'une conversation sur ce sujet. Sans doute, on a vite fait d'invoquer la grande divinité du jour en matières psychologiques, la suggestion; mais reste à savoir si cette prétendue explication, pour commode qu'elle soit, est autre chose qu'un mot. Je veux bien qu'en demandant à M. Z. quelle teinte il trouve à a, on lui suggère l'idée, qui ne lui serait peut-être jamais venue toute seule, d'une rela-

tion possible entre les sons et les couleurs, et qu'on le pousse ainsi à méditer sur ce saugrenu problème; mais si, après quelques moments ou quelques jours de rcllexion, il découvre que a est rouge et non point bleu ni jaune, osera-t-on sérieusement prétendre que cette liaison déterminée est l'effet de la suggestion? — Il y a d'ailleurs nombre d'individus sur qui cette soi-disant suggestion ne mord pas, et qui se montrent absolument réfractaires à l'audition colorée; on a beau leur rebattre les oreilles de la couleur des voyelles, cela reste lettre morte pour eux. Voici dix ans sonnés que je m'occupe de cette matière (avec, je le reconnais, toute la mollesse et les longues interruptions qu'on apporte aux travaux qui ne vous disent rien personnellement); or, à part les fragments de schéme numérique dont j'ai parlé p. 201 , mais que je ne saurais rattacher à l'étude de l'audition colorée, je n'ai jamais, malgré mon désir, ressenti la moindre inclination à trouver une teinte quelconque à quelque son que ce soit, et comme au premier jour je note le charabia des auditifs-coloristes et j'enregistre leurs i rouges, blancs, ou noirs, avec la morne indifférence et l'impartialité stupide d'un aveugle -né devant lequel on discute des couleurs. J'ai la satisfaction d'aller de pair sous ce rapport avec M. Gruber, qui lui non plus, à ce qu'il m'écrit, n'a pas même de photismes négatifs, et ne comprend pas qu'on puisse gagner de l'audition colorée en s'occupant de ce sujet — à moins d'une prédisposition individuelle.

C'est bien là en effet qu'il en faut venir : l'audition colorée, qu'elle jaillisse sans cause assignable dans l'enfance, ou plus tard sous la pression d'influences extérieures quelconques, implique toujours un terrain favorable, essentiellement préparé par l'hérédité. Les remarques que j'ai présentées sur ce sujet à propos des diagrammes sont applicables à la synopsie en général, car je ne pourrais que les répéter,

mutatis mutandis, à l'occasion des photismes. J'ai cité p. 80 le seul cas que j'aie encore rencontré où deux membres de la même famille aient une formule identique pour les 5 voyelles'. Les ressemblances partielles sont, il est vrai, assez fréquentes, mais il est impossible de savoir quel rôle y joue la transmission héréditaire, et quel rôle le hasard ou les tendances générales qui régnent dans notre race. Il arrive d'ailleurs tout aussi fréquemment que les enfants sont en complet désaccord entre eux et avec leurs parents sur la couleur des sons comme sur la forme de l'année, en sorte que l'influence de l'hérédité paraît se borner dans la régie à fournir le penchant général à la synopsie, et ne s'abaisse qu'exceptionnellement à en décréter les détails particuliers. Aussi les exemples ne sont-ils point rares de querelles domestiques sur la nuance des sons. «Tout jeune, dit M. A. P. 35 ans, je discutais avec ma mère de la couleur des voyelles qu'elle ne voyait pas de la même manière que moi. » On a vu tout à l'heure que le D'" S. et sa sœur ne s'entendaient pas non plus toujours à ce sujet. Entre autres exemples du même fait, je citerai l'observation suivante de M""^ de M. relative à ses quatre enfants : « Il m'est impossible d'attribuer à une cause les impressions de couleur que mes enfants ressentent à l'ouïe des sons. Ils étaient encore fort jeunes, et moi-même ignorant totalement ce phénomène, lorsqu'un jour qu'ils étaient tranquilles auprès de moi ils me demandèrent de quelle couleur je voyais les mots; ce fait me surprit... J'ai demandé à mes enfants séparément leurs impressions et vous verrez qu'elles ne concordent guère, mais ils n'éprouvent aucune hésitation et la couleur est parfaitement stable dans

^ L'accord s'étend aussi à ou, qui pour tous deux est vert plus foncé que u. J'ajoute que ces sujets ont deux autres frère et sœur, dont les formules synoptiques diffèrent complètement entre elles et de celle indiquée p. 80.

leur esprit... Les parents n'ont pas du tout cette perception des couleurs. » Voici les photismes de voyelles de ces frères el sœurs, avec indication du sexe et de l'âge :

F 15 ans.

//. 14 ans.

F. 12 ans.

//. la ans.

rouge

brun noir

bleu de ciel

blanc

gris foncf

blanc

blanc

jaune

blanc

vert plutôt foncé

rouge

rouge vif

brun fonc{'

rouge foncé

brun très foncé

vert claii

vert pâle

rose

brun clair

brun

OU

vert très foncé

brun

bleu

On voit combien ces formules synoptiques offrent peu de points de contact; la même diversité se retrouve dans les photismes de consonnes, chiffres, jours, etc., de ces enfants. Le fait curieux que leurs parents sont exempts de synopsie éveille l'idée d'un phénomène d'atavisme.

L'exemple précédent est un bon spécimen des cas où l'audition colorée esi primitive, c'est-à-dire se manifeste dès le jeune âge et d'une façon spontcinée, sans causes extérieures (du moins en apparence). Les synesthésies secondaires, postérieures à l'enfance, sont au contraire le plus souvent provoquées par des circonstances assignables. Mais ici deux alternatives se présentent, pas toujours nettement tranchées. Tantôt il y a simplement révélation ou mise en relief de phénomènes déjà présents, mais non remarqués; tantôt on croirait assister à la production d'une sorte de néoplasme, dont l'individu ne possédait pas même le germe avant l'occasion qui le lui a inoculé.

C'est dans le premier cas que se trouvent probablement les 158 sujets qui, tout en accusant des faits de synopsie, ont laissé la question d'origine en blanc, ou ont répondu... qu'ils n'y pouvaient répondre. En effet, d'après ceux que j'ai pu interroger personnellement, ce silence doit être interprété comme l'aveu d'un sentiment complexe, mal défini, de nouveauté et d'ancienneté : sans avoir jamais observé

explicitement, d'eux-mêmes, la couleur des voyelles ou la forme de l'année qui les frappent à la lecture de la circulaire, ils n'ont toutefois pas l'impression d'être en présence de quelque chose d'absolument neuf, mais il leur semble que l'es phénomènes étaient déjà là, quoique voilés. C'est pro- ()ablement aussi le vrai sens de beaucoup des 32 réponses qui attribuent l'apparition de la synopsie à la lecture du formulaire, l'effet de la question étant moins de créer tout d'un coup une association non encore existante, que d'attirer l'attention du sujet sur une donnée inaperçue jusque-là, mais dont il a pourtant le sentiment qu'il la portait en lui, tant est fuyante et graduelle la transition de la claire conscience à l'inconscience complète. « Ces phénomènes ne me sont devenus conscients qu'à la lecture de cette feuille, » dit un sujet, donnant bien à entendre par là qu'il a l'impression de leur préexistence dans les sphères sous-jacentes de son être. L'enquête, dans les cas de ce genre, a simplement été le choc occasionnel qui a fait surgir les faits de synopsie en pleine lumière, de la pénombre où ils flottaient indécis auparavant.

Il va sans dire que tout autre incident peut jouer le même rôle de chiquenaude déterminante, et assez nombreuses sont les personnes qui attribuent l'apparition de leur audition colorée à des causes externes précises, tout en ne doutant point de sa présence subconsciente antérieure. « Ces représentations, dit M. A. A. qui a des photismes divers et des schèmes (fig. 1 0) et que j'ai déjà cité p. 95, ces représentations doivent remonter à ma première enfance. Il m'est impossible de remonter dans ma pensée à un temps où elles fussent absentes. J'avais, je crois, au moins 20 ans quand j'en ai eu conscience et je ne me rappelle pas si j'en ai eu conscience pour toutes en même temps. — Je me souviens encore de la stupéfaction que j'éprouvai à l'âge de 1 6 ans

«nviron, en voyant pour la première fois de Tacide sulfuri(jue. Au|)Hravant j'avais In nn livre de science familière, où il était (juestion de cette substance, et elle était apparue à mon imagination comme un liquide opaque, ayant l'aspect du plomb terni. A cette époque je n'avais pas encore la conscience de la vision colorée des voyelles. Plus lard je me suis rendu compte que cette représentation tenait simplement aux deux u qui se trouvent dans le mot sulfurique, — C'est en entendant des personnes parler d'une dame ayant pour prénom Claris ou Clary, et l'une d'elles dire que ce nom était jaune, que ma vision colorée des voyelles a passé soudain de l'état de fait latent à l'état de fait conscient. Je devais avoir environ 21 ou 22 ans. Depuis que j'ai eu la conscience de ce genre de représentations, il ne me semble pas qu'elles aient augmenté ni diminué d'intensité. » On comprend que M. A., qui voit a rouge, i noir, etc., ait dû ressauter à l'idée de Clarisse jaune. La contradiction flagrante avec les idiosyncrasies personnelles est en effet une des circonstances extérieures qui amènent le plus souvent les gens à se rendre compte de leurs synopsies latentes.

La révélation de l'audition colorée n'a cependant pas toujours lieu avec cette brusquerie, mais se produit peu à peu par la réflexion du sujet qui s'interroge lui-même, ou dans des circonstances propices durables. — « Ces phénomènes, inconscients jmqn'dÀor?,, m'ont frappé depuis que je m'occupe de psychologie, il y a à peu prés huit ans, » dit M. E. 0. (cité p. 92-93). — Chez M. E. M. 25 ans, les photismes de voyelles sont nés après un article humoristique du Gil Blas, il y a environ quatre ans. D'autres attribuent l'éclosion de leurs synopsies, le passage de l'état latent à l'état de pleine conscience, à l'étude de la peinture, à la pratique du chant, à des conversations sur ce sujet, aux rêveries pendant l'inaction d'une maladie, etc. — Il va sans dire enfin

que pour beaucoup de gens les œuvres de MM. Rimbaud, Mallarmé, Verlaine et consorts ont servi d'initiation aux mystères de l'audition colorée. « Il y a sept ou huit ans, dit M. E. M. 31 ans, que la couleur des voyelles m'a frappé, lorsque j'ai appris à connaître les théories des poètes décadents ; aujourd'hui ces impressions sont beaucoup moins vives, nettes, et spontanées qu'auparavant. » — « Je n'ai songé à la couleur des voyelles, dit M. P. M. (cité p. 193 pour ses représentations schématiques, qu'il a toujours éprouvées), que quand j'ai eu connaissance des vers des décadents sur les voyelles colorées. J'ai alors fait des expériences sur moi-même et il m'a semblé que je voyais i jaune, et les autres voyelles et sons sans aucune couleur; plus tard, en y réfléchissant, que a, o, ou étaient sombres. Mais je puis avoir été influencé par mes connaissances phonétiques sur % son le plus aigu, et sur ou son le plus grave. Et en tout cas ces impressions visuelles sont si indécises que je me demande si l'association de son et de couleur pour i n'est pas conventionnelle chez moi, l'effet d'une convention que je me suis imposée. »

J'ai cité ce dernier cas parce que les scrupules de ce genre sont fréquents, chez les personnes à audition colorée peu intense et provoquée par la réflexion à la suite d'incidents extérieurs. Scrupules fort honorables, mais que je crois aussi fondés que ceux d'un homme qui traiterait d'artificiel ou d'illusoire le rhume de cerveau qu'il a pris dans un courant d'air. Évidemment, sans les courants d'air et la littérature décadente ou les enquêtes psychologiques, il y aurait beaucoup moins de rhumes de cerveau et de gens atteints d'audition colorée ; cependant ces causes occasionnelles seraient inefficaces sans la prédisposition personnelle ; et pour continuer la comparaison, je pense que si, à force de méditations, l'un en vient à trouver Vi jaune tandis que l'autre

arrive à le sentir blanc, chacun n'a fait, en se creusant la léle, que favoriser le développement d'une idiosyncrasie en ^^eniie dans sa constitution psycliophysique actuelle, tout comme, en s'exposant au même refroidissement, l'un s'apercevra qu'il est porté au lumbago, tandis que l'autre court i la tluxion de poitrine.

Les derniers exemples que j'ai cités n'appartiennent déjà plus au cas où le sujet ne fait que constater soudain les liaisons synesthésiques qu'il possédait sans s'en être nettement rendu compte jusque-là; mais ils relèvent plutôt de la seconde alternative, où il y a une phase d'attente, et comme une incubation, entre le moment où il entend pour la première fois parler du rapport des couleurs aux sons, et l'instant où une liaison déterminée de ce genre s'impose à sa conscience. C'est ici que l'explication par la suggestion serait le mieux en place, à la condition toutefois qu'il y eût réellement suggestion, c'est-à-dire que l'opinion à laquelle aboutit le sujet au bout d'un certain temps fût bien celle qui lui a été exclusivement insinuée au début. Que cela puisse arriver, soit; mais ce n'était pas le cas dans les exemples que j'ai rencontrés; aussi je pense que, même lorsqu'il s'écoule une phase de latence plus ou moins longue avant l'explosion des photismes, ceux-ci n'en sont pas moins le produit naturel des centres nerveux simplement mis en branle par les problèmes agités devant le sujet. C'est un fait général que les idées germent, couvent, s'élaborent, mûrissent, parfois très lentement, dans le cerveau; que de questions, de pensées, de projets de toutes sortes, après être longtemps restés en suspens ou s'être évanouis dans l'ombre, reparaissent tout à coup un beau jour, résolus, éclaircis, décidés, à la suite d'on ne sait quel travail intérieur silencieusement accompli au-dessous du niveau de la conscience ! La durée de cette gestation est fort variable suivant les individus. En voici quelques spécimens pour l'audition colorée.

M. X., vieillard 1res alerte de 71 ans, entendant discuter la couleur des voyelles, déclare que pour lui il n'a jamais éprouvé aucun phénomène de ce genre. Toutefois, la conversation se poursuivant, il en vient à penser que la chose est possible, et au bout de quelques moments de réflexion, il trouve que a est plutôt blanc, e vert, et o rouge, ce qui ne coïncide pas avec les jugements émis par les autres interlocuteurs. Après un intervalle d'une demi-année, je l'interroge à nouveau, et il fait sans aucune hésitation les mêmes réponses; de plus, i, qui était sans couleur il y a six mois, lui paraît décidément noir et il ne comprend point qu'une personne présente le trouve jaune. On peut songer ici à une association visuelle des voyelles avec les couleurs dont les noms renferment ces voyelles; peu importe d'ailleurs la cause de cette synopsie, le fait intéressant est son éclosion sous l'influence de la réflexion en moins d'une demi-heure, et sa persistance à dater de ce moment, avec extension à d'autres lettres. Le décès de M. X., survenu quelques temps après, a mis fin à cette observation. — En voici une autre recueillie par un de mes meilleurs collaborateurs M. F. D. M"^ R. 27 ans environ, interrogée le 14 juin 1892, n'a « aucune sensation colorée pour rien du tout, elle n'est pas au courant de ces questions, et croit qu'il s'agit chez ceux qui les ressentent d'une illusion vulgaire, d'une suggestion inconsciente, ou de mauvaise foi. » Le surlendemain, 1 6 juin : « Je retourne voir M"^ R. Elle me dit que depuis mon départ il y a deux jours, elle a réfléchi à cette question. Elle ne peut plus maintenant penser à a sans avoir une vive sensation de blanc, et à e sans avoir une vive sensation de noir; les autres lettres lui sont indifTérentes. » M. D. a bien voulu à ma demande requestionner dernièrement (mars 1893) M"' R., qui continue à voir a blanc et e noir et, détail instructif, croit les avoir toujours vus ainsi. La synopsie a donc ici atteint en

deux jours le degré où elle s'est maintenue stationnaire depuis neuf mois.

Dans ces doux exemples, l'apparition »ie> j)lioli>iiie> a été si rapide, le jugement si décidé et si persistant, (|u'il est permis de se demander si cela n'a pas été plutôt le réveil d'une synesthésie d'enfance assoupie depuis de longues années. Celle supposition serait en revanche improbable dans le cas suivant, où l'incubation a duré deux ans. — M"* B. C. 2^ ans, que j'interroge à la fin de 1889, n'a aucune trace d'audition colorée. Je la rencontre de nouveau au début de 1892, et elle me raconte d'elle-même qu'il y a quelques semaines (novembre 91), causant avec quelqu'un sur la route et venant à prononcer le nom de lundi, elle a tout à coup vu ce jour (pas le mot) de couleur noire. Cela lui remit en mémoire mes questions d'autrefois, et parcourant aussitôt les antres jours en pensée, elle fut frappée de leur trouver à tous une couleur {lundi noir, mardi gris, mercredi blanc, jeudi jaune orangé, vendredi vert pomme, samedi rose tendre, dimanche rouge vif). Dés lors cette synopsie a persisté, en restant toujours limitée exclusivement aux jours de la semaine, et sans présenter de modifications, comme je m'en suis assuré en juin 1892 et, tout récemment encore, en mai 1893.

11 resterait à examiner deux autres points qui se rattachent étroitement à l'évolution des synopsies. L'un concerne les modifications que peuvent présenter les induits au cours du temps, l'autre la nature pathologique ou normale de l'audition colorée.

A l'égard de la première question, les données dont je dispose sont insuffisantes pour autoriser des conclusions bien

nettes. J'ai dit plus haut quelques mots des variations que présentent les schémes (p. 21 5) ; mais celles des photismes sont plus difficiles à contrôler, les sujets ne consentant pas, ou n'arrivant pas aisément, à reproduire les couleurs qu'ils voient aux sons, et les désignations verbales étant forcément trop vagues. A ne juger que par ces dernières, il y a des gens qui ont une audition colorée remarquablement fixe ; on a déjà vu que les photismes numériques de M. 0. S. (p. 134) sont les mêmes qu'il y a dix ou douze ans; j'ai aussi plusieurs sujets qui m'ont donné exactement les mêmes réponses en 1892 qu'en 1882. Chez d'autres personnes certaines couleurs subissent une altération dans l'espace de quelques années ou quelques mois; le foncé p. ex. devient noir, le violet passe au bleu, le jaune à l'orangé, une lettre ou un chifïre qui n'avait pas de couleur en acquiert une, ou au contraire tel ou tel photisme s'éteint. Mais ces changements sont toujours très partiels et peu accentués ; je n'ai par exemple jamais vu un a rouge devenir bleu, ni une personne ayant des couleurs pour trois voyelles seulement les perdre et en gagner pour les autres; je me méfierais fort d'un sujet qui accuserait des métamorphoses pareilles. Je n'insiste pas davantage sur ce point qui ne tardera pas à être éclairci ; car le laboratoire de psychologie de Paris (Hautes-Études), dirigé par MM. H. Beaunis et A. Binet, a commencé une collection de planches peintes à diverses époques par des personnes douées d'audition colorée, ce qui permettra de suivre l'évolution de leurs photismes; et M. Gruber de son côté a entrepris, sous le nom un peu macabre de statistique des survivants, de rechercher ce que sont devenus les auditifs-coloristes dont les observations ont été publiées, et où en sont actuellement leurs phénomènes de synopsie.

Quant à la signification de l'audition colorée au point de vue de l'état mental et nerveux des personnes qui en sont

affectées, les avis sont 1res partagés. On sait que Nussbaunier, l'auteur d'une des premières et des meilleures auto-observations en ce domaine, avait re(;u de son professeur le conseil de ne plus s'occuper de ce sujet, qui [)ourrait bien le mener aux Petites-Maisons. Cette opinion régne encore chez beaucoup d'hommes cultivés, et l'enquête de 1892 m'a fourni une assez jolie collection de réponses typiques tombées de la bouche d'éminents professeurs, médecins, pasteurs, journalistes, etc., pour qui pholismes et diagrammes ne sont qu'un acheminement à la folie. Je n'oublierai jamais la gravité solennelle, mêlée de sollicitude touchante, avec laquelle un de mes anciens condisciples, excellent praticien, me répondit quand je lui parlai de ce sujet : J'espère bien, mon cher, que tu n'as pas toi-même de pareils phénomènes! Je le rassurai bien vite, tout en pensant in petto que je me chargerais volontiers des auditions colorées de l'univers entier, contre telle petite tare mentale, infiniment plus nuisible, bien que n'inspirant de souci à personne.

Il est certain qu'au premier abord le fait de trouver une couleur aux sons ou une forme à l'année semble étrange à ceux qui n'en ont jamais entendu parler ni ne l'éprouvent personnellement, et qu'ils trouvent tout naturel de le classer d'emblée parmi les obsessions pathognomoniques de la dégénérescence mentale. Ce jugement ne me paraîtrait toutefois justifié que si l'audition colorée présentait l'un au moins des trois traits suivants : 1° le caractère de nuisance toujours attaché aux obsessions morbides; 2*" une concomitance régulière avec quelques-uns des symptômes avérés de la psychose héréditaire; 3° ou au contraire une alternance avec ces derniers, dans les familles tarées, indiquant une relation d'équivalence, d'hérédité transformée, comme on en observe par exemple entre le génie et l'idiotie. Or, sans nier que ces traits se rencontrent parfois, il ne me semble pas qu'ils soient

assez constants pour établir la nature morbide de l'audition colorée. Pour ce qui est de la nuisance, j'ai dit que je ne l'ai jamais observée dans les schémes, et les photismes ne la présentent en somme que bien rarement, si même il n'est pas exagéré de comparer la gêne, que la couleur des lettres peut apporter à la lecture ou à la conversation, aux troubles résultant des obsessions proprement dites. Quant à la concomitance ou l'alternance régulière de la synopsie avec les manifestations certaines de la psychose constitutionnelle, il est difficile d'en juger dans la vie civile ; et en fait d'enquêtes conduites selon les exigences et avec les ressources de la pratique hospitalière, il n'existe encore, à ma connaissance, que celle de MM. Bleuler et Lehmann, dont la conclusion catégorique est que l'audition colorée n'est pas plus fréquente chez les individus à prédisposition héréditaire psychopathique que chez les gens normaux '. Toutes les observations, malheureusement intraduisibles en chifïres précis, que j'ai pu faire jusqu'ici, concordent avec ce jugement. J'ai trouvé l'audition colorée très développée dans certaines familles notoirement dégénérées, et complètement absente d'autres familles tout aussi gravement atteintes. Il en est de même dans des milieux aussi indemnes que possible de toute trace de dégénérescence. Il est vrai que si, pour échapper entièrement au reproche d'hérédité suspecte, il faut n'être affligé d'aucun parent ni collatéral bizarre, neurasthénique ou buveur, et n'avoir soi-même pas la plus petite ?wam6 onphobie, il n'y a probablement point d'auditif-coloriste qui satisfasse à ces dures conditions; mais, à ce compte-là, quelle est donc la limite entre la santé mentale et la maladie, et où sont les gens normaux en notre fin de siècle ?

Je conclus, jusqu'à preuve du contraire, que l'audition

* Loc. cit. p. 59-60 et 96.

colorée est un phénomène qui peut, cela va sans dire, s'allier à la dégénérescence (et profiter peut-être dans certains cas de la susceptibilité émotive particulière aux psychopathes), mais qui en lui-même en est indépendant. Anormal si Ton veut, dans le sens de rare, exceptionnel, peu répandu, il est parfaitement normal dans le sens de nonpathologique, inoffensif, fondé sur des processus tout à fait physiologiques, au même titre que les hallucinations hypnagogiques, la faculté de mouvoir volontairement les oreilles, la polydactylie, et tant d'autres anomalies par excès qui distinguent certains individus du type moyen de l'humanité à un moment donné.

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