OBSERVATIONS
Nous publions in extenso en outre de nos deux observations personnelles trois observations d'un intérêt primordial. Pourles autres, nous donnons à la suite leurs titres et l'indication bibliographique. Les passages concernant notre sujel ont été reproduits ou résumés dans le courant de ce travail.
OBSERVATION |. — Arsenicisme chronique. — Pigmentation tachetée. — Gastro-entérite. — Pseudo-tabes par M. ALBERT MATHIEU.
M. X.…., âgé de ciaquante et un an, prend depuis plus de vingt ans de l’arséniate de soude, à dose élevée dans le but de s’éclaircir la voix, et de se donner des forces. Généralement il se sert d’une solution à 1/500€ dont il prépare un demi-litre d’un coup. Cette dose dure habituellement environ un mois, ce qui fait de 3 à 4 centigr. d'arseniate de soude par jour, quelquefois même davantage.
M. X..., qui est très nerveux, très sujet à la dépression neurasthénique, déclare ne pouvoir se passer de son excitant habituel ; lorsqu'il a à supporter des fatigues plus grandes, il er augmente la ration. En 1883, au cours d’un voyage particulièrement pénible en Algérie, il força la dose, et fut pris d'accidents aigus d'intoxication arsenicale, caractérisés surtout par des phénomènes de gastro-entérile intense, avec diar-
er ue
rhée profuse. Cette poussée dura trois ou quatre mois; c'est à ce moment que se serait montrée la pigmentation cutanée qui depuis, est allée en augmentant :
Cette pigmentation, voici en quoi elle consiste actuellement.
La peau présente une coloration nettement bronzée sur les points où elle est le plus marquée, Ruve ou ardoisée sur ceux où elle est moins accentuée. Sur ce fond pigmenté se détachent, comme projelées des taches lenticulaires très claires, les unes complètement blanches, les autres ardoisées ou bistrées. Elles sont disséminées sans ordre à la surface de la peau, comme des confetti lancés à pleines mains. Ces taches pèles, même les plus claires, n’ont, nulle part, ni la coloration d’un blanc éclatant, ni la limite linéaire des taches de vitiligo. À leur pourtour, la pigmentation n’est pas plus marquée, comme cela se voit dansle vitiligo, dans lequel ilsemble que la matière colorante de la peau, chassée des taches blanches, se soit accumulée à leur périphérie.
Toutes ces taches sont inégalement arrondies; elles ont les dimensions d’un pois ou d'une lentille.
Celte variété de teintes entremêlées, donne à l’ensemble de la peau un aspect moucheté, léopardé, finement pommelé.
Voici mainteant la distribution de cette pigmentation : la face est indemne, on n’y trouve que des grains d’acné disséminés, il y en a du reste de semblables sur le tronc, surtout au niveau de la partie supérieure du thorax. La pigmentation commence sur le cou, atteint son maximum d'intensité sur le tronc, sur le dos et sur le ventre; elle est très accentuée vers les aines. Sur le dos on voit se dessiner nettement, plus foncé que les régions voisines, l'emplacement ancien d’un vésicatoire. La coloration de la peau pâlit à l’origine des membres,
RE 7e ve TR MN PUR AC LE Et ice cher Ti EC NN ë AS ë 2 - Éi
MO
et va ens'atténuant par leintes dégradées jusqu'aux extrémités où elle disparait.
De loin, ces taches pigmentées donnent assez bien l’idée d'un relief. mais ce n'est là qu'une apparence, et il est facile de se convaincre que la peau est absolument lisse, sans épaisissement, sans saillie, sans desquamation.
Il n’y à pas de taches pigmentées sur la muqgneuse buccale.
A la face palmaire des mains, il y a un degré marqué d’hyperkératose. Cette hyperkératose est beaucoup moins marquée aux pieds où elle ne se rencontre qu’à la partie moyenne de la plante.
Les ongles des doigts et des orteils, présentent des troubles trophiques très évidents ; ils sont inégaux, irréguliers, déformés et cannelés.
Ce ne sont pas, du reste, les seuls troubles trophiques que l’on observe. Les masses musculaires des jambes sont évidemment amaigries, atrophiées ; les orteils, surtout au pied droit, sont recourbés en crochet, en griffe.
Il y aurail eu, à un moment donné, des troubles de la motilité assez accentués pour qu’on ait posé le diagnostie de tabès : ils’agissait sans doute d'un pseudo-labès périphérique.
Le malade avait des élancements dans les jambes, il ne pouvait se tenir debout qu'avec une grande difficulté, il avait de l’anesthésie des membres inférieurs au-dessous du genou. Actuellement, on constate encore l'absence du réflexe rotulien des deux côtés.
IL y a un certain degré d'incertitude de la marche, les yeux fermés; mais les pupilles réagissent bien à la lumière, il n’y a pas actuellement d'autre trouble de la sensibilité qu'un peu d'hypéresthésie de la plante du pied droit. Il n'y a pas de rétrécissement du champ visuel, pas de trouble de la miction.
Tout cela peut s'expliquer par de la névrite périphérique;
le malade avait eu autrefois une impotence presque eomplète desmembres inférieurs; il ne pouvait marcher qu'en sappuyant sur des béquilles, la partie antérieure du pied, le talon antérieur portait seul sur le sol. Cela rappelle assez bien ce quel’on voit dans la névrite alcoolique avec atrophie des muscles antérieurs de la jambe.
L'alcool a-t-il pu jouer un certain rôle dans la production de ces pseudo-tabès ?
Le malade qui parait très sincère et désireux de donner des renseignements exacts, prétend avoir toujours été sobre.Seule ment, en 1891, ila manipulé beaucoup d’alcool dans le but de faire des parfums pour le commerce, et il est possible qu’il y ait eu, de ce chef, intoxication éthylique par voie respiratoire.
Ilest à remarquer, toutefois, que le diagnostic de tabès avait été porté quatre ans auparavant, en 1886.
Les accidents qui s'étaient montré du côté de l'estomac avaient peut-être été pris pour des crises tabétiques. Ils ne se sont jamais reproduits avec l'intensité qu'ils ont eue au début; mais il a toujours persisté un certain degré de dyspepsie atonique d’allures, du res'e, actuellement très banales.
En résumé, ce malade est depuis vingt ans soumis, d'une facon à peu près ininterrompue, à une intoxication chronique par l’arseniate de soude.
Il a présenté successivement des phénomènes de gastro-entérile très aigüs au début, atténués depuis, de la dépression générale, une pigmentation exagérée de la peau avec petites taches blanches disséminées et de l’hyperkératose des pieds et des mains, palmaire beaucoup plus que plantaire, et du pseudotabès par névrites périphériques.
af
OBSERVATION IT. — Æruption érythémato-pigmentée fixe due à l’antipyrine, par le docteur L. BRroce.
En 1891, nous fûmes consultés par une jeune femme de 25 ans environ, qui présentait d'une manière régulière, au moment de ses règles, une éruption assez singulière. Elle consistait en une plaque ovalaire à grand axe transversal de 3 centimètres environ, à petit axe vertical de 2 centimètres, à bords assez nettement effacés d'un rouge un peu bistre, ne s’effaçant qu'incomplètement par la pression, au niveau de laquelle le derme était manifestement épaissi, l’infiltration assez accentuée au centre allait en diminuant graduellement vers les bords ; elle était lesiège de sensations de cuisson assez vives. Au bout de quelques jours, au dire de la malade, la teinte rouge de la plaque palissait, l’infiltration diminuait ; mais il persistait toujours une certaine coloration bistre ; puis, à l’approche des règles suivantes, la plaque reprenait toute son intensité. Cette plaque était située à la partie antérieure du poignet gauche, la malade en présentait de plus une autre, analogue, quoique plus petite et ayant la même évolution que la première, à la partie latérale gauche du cou.
Nous avouons que ces caractères si spéciaux de fixité de ces deux lésions, nous mirent dans un assez grand embarras. Nous ne connaissions pas d’érythème aussi fixe que celui-là, soumis à des récidives aussi nettement périodiques, affectant d’une manière aussi précise, toujours les mêmes localisations, et se caractérisant par aussi peu d'éléments éruptifs. Nous portämes le diagnostic d’érythème polymorphe, pour dire quelque chose, et nous fimes une prescription des plus minutieuses, mais hélas des plus inutiles.
L'éruption continua, en effet, à se reproduire avec la même
ON me
régularité, et sembla même augmenter peu à peu d'intensité, en cesens que les plaques étaient peut-être un peu plus rouges et plus infiltrées. |
Ce qui contribua encore à éveiller notre curiosité, c'est que, peu après avoir vu cette première malade, nous fûmes consulté par une jeune fille, qui voyait de temps en temps se produire une lésion analogue aux précédentes, à la face dorsale de la main droile ; celte plaque érythémateuse laissait après elle une pigmentation brunâtre, qui ne disparaissait jamais complètement dans l'intervalle des poussées, et c'était surtout pour cette marque brune, que cette personne venait réclamer nos soins.
Nous étions donc à chercher ce que pouvaient être ces érythèmes bizarres, lorsque notre première malade revint nous voir pour une nouvelle poussée, survenue, celle-là, dans lintervalle des règles."Elle élait complètement démoralisée. C'était tellement extraordinaire que nous nous livrämes ce jour-là à une enquête des plus sérieuses, et nous découvrimes enfin que la veille du jour où la poussée nouvelle avait eu lieu, la malade avait pris de l'antipyrine pour une migraine. Ce fut pour nous un trait de lumière, nous apprimes, effectivement, qu'aux approches de ses règles, elle prenait toujours de l’antipyrine, pour calmer les douleurs intenses qu'elle éprouvait dans le bas-ventre, et que l’éruption survenait toujours, après qu'elle avait commencé à prendre ce médicament.
Aussi, depuis lors, nous n’avons pas hésité, en présence d’autres faits analogues, à les rattacher d’emblée, à l’antipyrine et l'enquête ultérieure nous à toujours donné raison.
Nous nous contenterons, pour le prouver, de citer les deux cas suivants :
in décembre 1893, nous fumes consulté par une dame âgée d’une cinquantaine d'années, atteinte, depuis 6 mois environ,
OÙ de
d’une éruption cutanée constituée par des plaques peu nombreuses situées au bras gauche, à l'épaule gauche, à la région lombaire ; elles étaient ovalaires, assez bien limitées, d’un rouge bistre, surtout vers les bords, pigmentées au centre. La plus remarquable de beaucoup était celle de la région lombaire. - Son grand diamètre transversal était d'environ 8 centimètres. Sa surface était un peu inégale et légérement mamelonnée, sa teinte générale était d’un brun presque noirâtre, surtout marquée au centre, un peu plus claire vers les bords; sur ce fond pigmenté se voyait une teinte érythémateuse d’un rouge assez vif, vers la périphérie. Les téguments étaient fort épais-® sis et infiltrés ; la pression n’était pas douloureuse, mais la plaque était aux périodes d'activité de la lésion, le siège de cuissons assez accentuées. L’affection évoluait par sortes de poussées irrégulières, pendant lesquelles les plaques se tuméfiaient, devenaient rouges, cuisantes, parfois même l’épiderme se soulevait et il se formait des phycténes, puis, peu à peu, ces symptômes se dissipaient, et il restait des plaques bleuâtres qui desquamaient pendant un certain temps. Un médecin consulté avait parlé de sarcomes de la peau, ce qui avait fort effrayé la malade. Dès le premier coup d'œil, nous reconnûmes les lésions érythémato-pigmentées fixes de l’antipyrine, et nous demandèämes immédiatement à cette dame si elle avait employé ce médicament. Elle nous répondit que jamais elle n’en avait pris; mais elle finit par nous avouer que, comme autre médicament, elle prenait assez fréquemment de l’analgésine. En rassemblant ses souvenirs, elle finit par établir d’une manière précise que les poussées érythémateuses qui se faisaient vers les plaques éruptives, coïncidaient avec l’administration de cette substance,
aûl È 721
Lee
OBSERVATION IL. — Placards pigmentés indélébiles consécutifs à un érylthème antipyriné récidivant sur place par A. Morez- LavaLLéE. Sociélé de Dermatologie. 19 avril 1895.
-Mme X... , aujourd’hui âgée de 35 ans, eut, en 1885, une fièvre typhoïde pendant la convalescence de laquelle elle perdit brusquement son mari. Elle fit à la suite, une maladie nerveuse indéterminée, pour laquelle on lui fit jusqu’à des frictions mercurielles sur le crâne, et qui, plus tard, nécessita l’ingestion pendant un an, d'un gramme d’antipyrine matin et soir. Puis tout se passa sans incident.
Quatre ans après, vers mai 1889, Mme X..., fut prise un soir d’une démangeaison subite et étrange siégeant au cou et à la ceinture ; rentrée chez elle, elle se déshabilla, et, constatant un placard ortié au cou, trois àla ceinture et un au ventre, elle crul avoir été piquée par un insecte. Au niveau de ces plaques rouges, elle sentait une démangeaison cuisante, diminuant au bout d’une demi-heure, pour reprendre par instants, sur toutes les plaques à la fois.
Mme X..., prise de migraine au moment d'aller au théâtre, avait, en se levant de table, ingéré un cachet d’'antipyrine ; l’éruption s'était produite au spectacle même.
Elle fit des lotions vinaigrées, prit des bains et, quatre ou cinq jours après, elle ne sentait plus rien, mais il lui restail cinq taches rondes ou ovales, de couleur bistrée.
Un an après (mai 1890), nouvelle éruption très exactement limitée aux mêmes endroits et n'ayant duré que quelques Jours. Mais, «les laches en sortirent plus larges, et accentuées corme coloration ».
De 1890 à 1839, deux autres poussés légères.
En 1893 nouvelle éruption ; celle-ci plus violente que les
premières, plus longue, plus douloureuse, se reproduisant aux mêmes placards, mais en faisant surgir deux nouveaux (un au cou, l'autre vers le grand trochanter droit) ; la peau, tuméfiée se souleva : au centre, elle se prit à jeter (vésiculation pseudo-eczémateuse) ; puis il se forma une nappe cohérente de croûtelles brunes ; en même temps la teinte du fond virait du rouge au violet et même au noir (Au cou je pus ainsi constater un jour, à cette période, l’un des placards figurant un ovale parfait à grand axe transversal, à fond grenu chagriné un peu saillant, dans l’aire duquel on eut dit avoir barbouillé la peau d'encre violette à l'aniline).
Ace moment l’épiderme était reformé. La coloration devait alors aller en s'atténuant du noir au violet puis au bistre, puis au jaune, en même temps que le placard était le siège d’une desquamation légère et continue, puis au bout de la troisième semaine, le processus aigu était terminé, tuméfaction et induration avaient disparu. Il ne restait plus que des plaques plus ou moins pigmentées, mais plus étendues et plus foncées qu'avant cette dernière crise, et cette fois il restait sept placards au lieu de cinq.
Voici l’état actuel de Mme X...
Depuis plus d’un an, elle est tranquille parce qu'elle avait cru remarquer que l’antipyrine avait rappelé l'éruption la dernière fois, et que depuis lors elle s’en était abstenue ; mais elle gémit d’avoir ces grands placards noirs, sales, dont cinq lui sont acquis depuis cing ans el demi, date de la première éruption, les deux derniers n'étant apparus qu’à la dernière poussée (fin 1893). Le processus éruptif a été discret parce que les placards pigmentés ne sont qu'au nombre de sept. Leur disposition n'affecte aucune symétrie, mais tous sont concentrés aux points où les frottements etla pression s’exercent au maximum, à sa-
voir : deux à la collerette du cou, tréis sur la ligne de la cein-
mo) fre
ture, un à l'abdomen sous la pointe du corset, le dernier sur ke grand trochanter droit, j'ignore pour quel motif. |
Tous ces placards, d'une orbicularité parfaite, au moment des poussées érythémateuses et à bord très net, figurent aujourd’hui des ovales très nets, estompés en gris noir, terre de Sienne, jaune fauve, sur la peau ambiante, où la pigmentation disparait en mourant à sa périphérie. Le grand axe de ces ovales est toujours transversal ; les plus élendus sont au niveau de la ceinture et dépassent de beaucoup ceux du cou, dont le grand diamètre est de deux à trois centimètres el demi.
La tache de la cuisse droite, l’une des plus récentes, est cependant oblongue verticalement ; sa couleur est fortement bistrée. Au reste, je ne m’étendrai que sur les deux taches du cou.
La postérieure, la plus considérable, représente un halo brunâtre, se perdant dans la pigmentation du cou. Au centre, la peau est de teinte normale. L’anneau brun offre par places, jusqu’à un centimètre de surface en largeur, autour du centre pèle. La peau étant plutôt brune à cet endroit, l'œil a à peu près l'impression de l’anneau arsenical révélé par l’appareil de Marshe, et que recevrait une porcélaine déjà ternie. Mais c'est la tache antéro-latérale du cou à gauche, lune des deux dernières qui m'a le plus vivement frappé, parce que, étant plus irrégulière, plus floue, elle figure deux cocardes à halo périphérique sécantes, sur un point, si bien qu'on a l’aspect, à cet endroit, d’une syphilide pigmentaire effacée, ou mieux, d’une de ces pigmentalions consécutives à certaines syphilides érythémato-papuleuses et sur lesquelles a, ces dernières années,
insisté M, E. Besnier,