Des plaies du coeur
Les plaies d’un organe aussi important que le cœur avaient appelé l’attention des anciens, mais, il faut le dire, ce genre de lésion n’avait pas été étudié avec un soin suffisant; en effet, tous s’accordent à les considérer comme immédiatement ou presque immédiatement mortelles. Hippocrate (t) regarde les plaies du cœur comme mortelles, Celse partage complètement cette opinion; de plus, il expose en quelques mots les symptômes des plaies du cœur, «Corde percusso, sanguis multus fertur, venæ languescunt, color pallidissimus, sudores frigidi inalique odoris lanquam irrorato corpore oriuntur : extremisque partibus frigidis matura mors sequitur (2). »
Galien dit fort peu de chose des plaies du cœur, il les considère comme rapidement mortelles; les seuls points importants qu’il indique sont les suivants, à savoir : 1° la mort rapide survient par hémorrhagie ; 2° les plaies du ventricule gauche sont plus graves; 3° certaines plaies du cœur, celles qu’il considère comme non pénétrantes, c’est-à-dire qui ont permis au blessé de vivre quelques heures après l’accident, déterminent la mort par suite de l’inflammation ; U° l’intelligence est intacte chez les individus affectés de plaie du cœur. Voici d’ailleurs la traduction du texte de Galien (3) : « Si la blessure pénètre jusque dans l’un des ventricules, ils meurent sur-le-champ par hémorrhagie, et
(1) Hippocrate, Aphorismes, sect. vi, aph. 18.
(2) Celse, Medicinœ libri octo , Iib. v, cap. 26, édit. Leon. Targa, p. 235. Lugduni Batavorum, 1785.
(3) Galien, De locis affectis , t. VIII, Iib. v, cap. 2, p. 3o4, tdit. de Kühn, Lipsiæ, 1824.
encore mieux quand il se trouve que c’est le ventricule gauche qui est blessé; mais si la blessure ne traverse pas jusqu’au ventricule et s’arrête dans le tissu du cœur, il en est dont la vie se prolonge non-seulement tout le jour où ils ont reçu la blessure mais encore la nuit d'après, la mort y survenant alors par suite de l’inflammation (^Xeypovviç), et tons gardent leur bon sens tout le temps qu’ils vivent... »
Nous ne ferons que mentionner ici les quatre propositions de Galien. Nous aurons à y revenir dans le cours de ce travail.
Nous n’avons trouvé en compulsant les ouvrages des successeurs de Galien que fort peu de chose sur les plaies du cœur; la plupart se contentent de copier textuellement cet écrivain, parfois ajoutant quelques commentaires sans intérêt. Nous avons trouvé dans Paul d’Egine une phrase un peu moins insignifiante. Dans un chapitre ayant pour titre : De l’extraction des traits , il dit : « Quand le cœur est blessé, le trait apparaît près de la mamelle gauche, non pas flottant dans le vide, mais comme fixé dans un corps solide, et quelquefois marquant le mouvement des pulsations ; il y a écoulement d’un sang noir, s'il trouve un passage, refroidissement, sueur et lipothymie, et la mort arrive sans délai (1). »
Lanfranc (2) donne les signes suivants de la blessure du cœur : il y a syncope, le sang sort noir par la plaie, les extrémités se refroidissent immédiatement; il y a de l’oppression, et la mort arrive bientôt. La sortie du sang rouge spumeux est pour ce chirurgien un signe de la blessure du poumon. Il en est de même de Roland (3). Brunus (U) emploie à peu près les mêmes expressions : si le cœur est blessé, dit-il, la lésion se trouve dans le voisinage de la mamelle gauche, il s’écoule du sang noir par la plaie, et l’on observe de la sueur et du refroidissement des extrémités. Guy de Chauliac (5) ajoute la syncope aux signes données par Brunus. La description de Bertapaglia (6) est un
(1) Chirurgie de Paul d'Égine , traduction de RenéBriau,p. 35g. Paris, 1 855.
(2) Lanfranc, 2e liv., chap. 5.
(3) Roland, liv. m, chap. 22.
(4) Brunus, Chirurgia magna , lib. Ier, chap. 6.
(5) Guy de Chauliac, liv. ni, 2e partie, chap. 5.
(6) Bertapaglia, liv. 1 1 , chap. 2 ; ces cinq derniers ouvrages, édition de Venise in-folio, 1498.
peu différente sans être meilleure : il dit que le sang est rouge et qu’il coule par saccade; pour le reste il copie servilement Paul d’Ëgine.
Les écrivains du xve et du xvic siècle ne nous donnent pas de notions plus exactes sur les plaies du cœur; ils ne rapportent aucun fait. Tagault (1), Loinmius (2), Fallope, considèrent les blessures du cœur comme nécessairement mortelles. On n’a jamais vu, dit ce dernier auteur, une blessure du cœur qui ne fût suivie d’une mort subite ou prompte : la substance du cœur est trop dure pour qu’il y ait agglutination ; de plus, le cœur étant toujours en mouvement, la consolidation ne saurait avoir lieu; en outre la température du cœur est très chaude, et à cause de cela peut facilement s’enflammer (3). Les symptômes qu’il considère comme propres à cette lésion sont les mêmes que ceux qui sont indiqués par les auteurs précédemment cités; il distingue cependant les plaies du ventricule droit et celles du ventricule gauche ; la couleur du sang noir dans le premier cas, rouge dans l’autre, indique l’espèce de cavité perforée par l'instrument vulnérant (4). Fernel dit que les plaies qui ne pénètrent pas profondément dans les ventricules ne tuent pas sur-lechamp.
Il faut arriver à Ambroise Paré pour trouver une observation authentique de plaie du cœur; elle est à la vérité bien incomplète, puisque l’on n’indique même pas la cavité qui a été blessée; elle mérite néanmoins d’être rapportée. Amb. Paré considère ce fait comme extrêmement remarquable si l’on en juge par la formule qui en précède l’exposition. « Toutes fois ie proteste auoir veu à Thurin vn Gentilhomme, lequel se combattoit auec vn autre, qui lui donna vn coup d’espée sous la mamelle senestre, pénétrant iusques en la substance du cœur, et ne laissa de tirer encores quelques coups d’espée contre son ennemy qui s’enfuyoit, le poursuiuant la longueurde deux cents pas, puis tomba
(1) Joh. Tagaullii, De chirurg . instit. Paris, 1 643, p. i32.
(2) Observationum tnedicin ., libri très , Jodoci Lommii. Anistelodami , 1 761 p. i43.
(3) Fallope, Opéra omnia tractatus dç vulneribus in qenere. cliap. x. Francfort!,
C4) Fallope, ibid., p. 21 3.
en terre mort; et en feis ouuerture où te trouuay vne playe en la substance du cœur, de grandeur à mettre le doigt, et grande quantité de sang tombé sur le Diaphragme (1). »
Quelques années après, Muler publia une observation plus complète, et le Fait parut si extraordinaire qu’il est rédigé avec un apparat qui montre quelle importance on y attachait. Le rapport a été écrit sur un tableau suspendu dans la bibliothèque de l’Académie de Groningue :
« Nicol. Mulerius, au lecteur, salut.
» On a cru jusqu’ici qu’une blessure au cœur ne permet pas de vivre plus d’une petite heure après l’accident. Il nous a semblé devoir placer ici l’histoire très mémorable d’un soldat qui, blessé au cœur, vécut encore plus de quinze jours après l’accident. Aucune observation de ce genre n’a été encore rapportée ni par les anciens ni par les médecins modernes. André Haesevenger, enrôlé dans la cohorte prétorienne du très illustre comie i Guillaumede Nassau, gouverneur des pays de Frise, Groningue, Omiande, etc., reçut de ses compagnons une blessure dans la poitrine le 22 août 1607 au soir. Il mourut le 8 septembre,
1 heure après le coucher du soleil, c’est-à-dire seize jours après l accident. Le préteur militaire donna ordre de procéder à l’autopsie, et je fis l ouverture avec deux chirurgiens, Gaspard et Luc Hulien, en présence du très noble Bernhard Hoorkens et d’un grand nombre d’officiers distingués. A l'ouverture de la cavité thoracique, il s’écoula une grande quantité de pus inodore, et nous trouvâmes que la blessure avait pénétré dans le ventricule droit et avait altéré toute cette partie, tandis que la partie gauche était restée intacte. Et pour que personne n ait à douter de la véracité de cette observation, nous l’avons fait certifier par le témoignage écrit du très noble et très haut Bernhard Hoorkens, préfet de la garde urbaine, et de Pierre Pappus, préteur militaire. Ce dernier inséra cette curieuse observation dans ses savants commentaires pour l’instruction de l’armée.
» Fait à Groningue, le 22 juin de l’année 1627.
» Bernhard Hoorkens, j’atteste comme ci dessus.
» Fait le 22 juin 1627 .
(i) Ambroise Paré, édit . de M. Malgaigne, t. If, p. 96
» Pierre Pappus von Tratzbergk, j’atteste que cette histoire est vraie et qu elle est pour moi bien constatée (1). »
Dans le xvne siècle on publia un assez grand nombre d’ob- • servations de plaies du cœur dans lesquelles on indique que la vie s’est prolongée pendant plusieurs jours après la blessure. Telle est par exemple celle que nous trouvons dans la médecine légale de Zacchias. Il y est question d’un maniaque qui, après s’étre mutilé, se porta plusieurs coups à la région du cœur. Il succomba du cinquième au sixième jour; hoc quidem , ajoute l’auteur, mirabile auditu est (2). On le voit, les doctrines de Galien dominent encore, et Schenkius (3) les admet exclusivement. Cependant il raconte d’après Jacotius et Thomas de Veiga l’histoire d’une biche qui porta longtemps le fer d’une flèche fiche dans le cœur; il rapporte également une expérience de Brassavole : un morceau de la pointe du cœur a été coupé et l’animal put survivre pendant encore quelque espace de temps. Un porc qui a été l’objet d’une semblable expérimentation a survécu presque une heure, a mangé et ne serait pas mort de sitôt, dit-il, saris une nouvelle blessure.
Ces quelques observations, et probablement d’autres qui ne nous sont pas venues, avaient déjà apporté quelques modifications dans les doctrines. En effet nous trouvons Musitanus (U) qui professe une opinion plus vraie que les précédentes, il dit : si autem dexter ventriculus vulneratus ærjrum aliquandiù vitam proira here posse, multæ testanlur historiée.
Job à Meek’ren (5), Thomas Bartholin (6), ab Heers (7), Tulpius (8), Panarolus (9) citent des observations de plaie du cœur qui n’ont pas été immédiatement suivies de mort; ces observa-
(1) Sennert, Opéra , t. III, liv. v, part. chap. 3, p. 864. Paris, 174*.
(2) Pauli Zacchiæ, Quœst. medico-legalium opus, t. I, p. 335. Lyon, 1661,
(3) Joannis Schenckii a Grafenberg, Obs. med. rariores. Lyon, 1 644? P* 261. (î) Caroli Musitani, Opéra omnia , t. II, p. 364 Genève, 1716.
(5) Jobi a Meek'ren observ. medic.-chirurg , p. i53., Amstelodami, i652.
(6) Thomæ Bartholini,//isf. anat. rar ., cent. I, obs. 77, p. ii5.Ams tel., i654.
(7) Henrico ab Heers, obs. méd., lib. 1, p. 1 14 et seq. Lugdun. Batavorum, 1 647 *
(8) Nieolaï Tulpii, Obs. media., liv. n, chap. 18, p. i32. Elzev., Amstelodami, i652.
(9) Panaroli, Tatrologismorum penlecostœ q iliaque , p. 173. Hanoviæ , i65J*
tions,dont un grand nombre a été recueilli par Bonet (1), sont i exposées avec quelquesdétails. Tulpius signale l’épanchement de sang dans le péricarde. Nous ne voulons pas reproduire ces faits i qui n’ont en général qu’un intérêt historique; nous ne pouvons >) cependant nous dispenser de donner l’observation suivante tirée i de Job à Meck’ren : c’est, nous le croyons, le premier exemple \ authentique de péricardite consécutive à une plaie du cœur. Car i rien ne montre que l’observation de Marchettis, où il est indiqué ] qu’une plaie fistuleuse résultait d’une plaie du sternum faite au 4i niveau de la quatrième côte ait été une plaie du cœur comme i un grand nombre d’auteurs l’ont pensé (2).
« Le 8 novembre 165 A, nous allâmes, avec Abraham Sluy ter, voir un malade qui avait le pouls lent, débile, une sueur froide, la respiration difficile. Il était au lit d’une blessure reçue il y avait plus de six jours, et il vécut encore jusqu’au 13 du mois (c’est-à-dire onze jours). Le thorax ouvert, après la mort, on trouva le poumon fortement adhérent de toutes parts à la plèvre et surtout au péricarde parle moyen des ligaments.
» Dans le péricarde il riy avait point d’eau : mais il était étroitement cohérent avec le cœur par des filaments larges et plats> de sorte qu’il nous fut très difficile de le séparer du cœur. Celui-ci étant i débarrassé de tous côtés, la blessure apparut : elle avait la pro- i fondeur d’un travers de doigt, la largeur du pouce ; elle siégeait i au voisinage de la cloison interventriculaire vers la pointe. »
A peu près à la même époque, on fait quelques expériences ï sur les animaux. Sanctorius Sanctorio perfore avec un instru- i ment aigu le cœur d’un lapin, Glandorp, en présence de qui cette expérience fut faite, rapporte que l’animal n’en resta pas I moins en vie pendant plusieurs mois (3). Ab Heers est témoin, à Montpellier, de l’expérience suivante : on fit avec un rasoir i une incision de plus de deux doigts de profondeur à la pointe du cœur d’un chien ; l’animal dégagé de ses liens se met à courir en aboyant et retourne à son maître comme s’il ne lui était rien arrivé (â). Quelques années auparavant, le même auteur avait
(1) Boneli, Sepulchrelum annt ., p. 1606 et seq. Genève, 1679.
(2) Pierre de Marchettis, Observ. med.-chirurg. , p. 112. Amstel., 1 665
(3) Glandorpii, Opéra omnia specul. chirurg ., p. 66. Londres, 1729.
(4) Ab Heers, toc. cil ., p. 116.
vu Félix Plater apporter à l'amphithéâtre d’anatomie de Bâle le cœur d’un porc dans le tissu duquel était enfoncé un petit bâton aigu à peu près de la longueur du petit doigt d’un enfant; le porcher, interrogé, répondit qu’il y avait plus de six mois qu’il avait frappé cet animal avec le bâton dont il se servait pour conduire ses porcs.
Dans le siècle suivant, les observations deviennent plus complètes; mais on ne trouve encore aucun travail dogmatique sur les plaies du cœur; il faut arriver jusqu’à Senac pour trouver quelques détails sur ce genre d’affection. Il regarde ces blessures comme extrêmement graves, parce que, dit-il, elles déterminent une irritation qui peut porter dans le cœur une agitation difficile à calmer. Pour lui, les plaies non pénétrantes peuvent laisser quelque espérance ; mais elles sont toujours redoutables, et il explique son pronostic par la susceptibilité du cœur à l’irritation. Ce (jui doit la rendre encore plus dangereuse, c’est l’action des fibres déchirées; action continuelle et si ennemie des plaies, elle écarte sans cesse leurs lèvres, leurs bords, produit de nouveaux déchirements, hâte les progrès de l’inflammation : de là vient sans doute qu’en général les blessés périssent avant qu’il se forme des abcès. Selon le même auteur, l’ouverture des troncs des artères et des veines coronaires n’est pas suivie de mort subite; l’écoulement sanguin n’est ni assez abondant, ni assez rapide pour que les forces vitales puissent tomber en un instant.
Comme on le voit, l’affection qui nous occupe est déjà étudiée avec beaucoup plus de soin; mais les auteurs paraissent complètement ignorer les causes de la mort à la suite de plaies du cœur, et c’est à Morgagni (1) qu’il était réservé de nous faire connaître la cause des morts subites à la suite des solutions de continuité de l’organe central de la circulation.
La théorie de Morgagni est restée tout entière; nous l’exposerons plus loin.
Les divers traités de chirurgie delà fin du siècle dernier et du commencement du xixe renferment quelques articles succincts sur les plaies du cœur; Lassus, de Lamotte, Boyer, MM. Bégin, Nélaton, etc., consacrent quelques pages à ce genre de lésion ,
(i) Morgagni, De sed. et caus. moi b.
donnent de nouvelles observations où les faits sont exposés d’une manière plus méthodique et plus exacte. Nous dirons la même chose de quelques mémoires sur les plaies de poitrine, parmi les- 1 2 3 4 5 6 quels nous citerons le mémoire de M. Priou (1).
Nous trouvons également ces faits nouveaux et parfaitement exposés dans lesleçonsde clinique chirurgicaledeDupuytren(2). Mais les travaux les plus importants qui aient été publiés sur ce sujet sont : — 1° la thèse inaugurale deM. Alleweireldt (3), celle de M. Sanson (A I ph . ), travail fort bien fait dans lequel l’auteur a rassemblé un très grand nombre de faits épars dans les annales de la science, et où il a consigné de nouvelles observations puisées à la chirurgie de lilôtel-Dieu (à); — 2° l’article très remarquable d’Ollivier (d’Angers), inséré dans le Dictionnaire de médecine en 30 volumes (5); — 3° enfin, un mémoire de M. Jobert, publié dans les Archives générales de médecine (6), et où il appelle l’attention sur un signe qu’il regarde comme pathognomonique des plaies pénétrantes du cœur.