TRAITEMENT
C’est, comme nous l’avons vu, dans le cours de maladies qui ont pour résultat de troubler profondément l’économie, et d’affaiblir les ressorts de la vie, que l’on voit se déclarer le plus souvent les pneumonies dites secondaires. Ces phlegmasies portent le cachet des circonstances dans lesquelles elles sont nées. Leur marche est lente, irrégulière, difficile ; et loin de susciter ces réactions qui se manifestent en général sous l’influence des phlegmasies franches, elles paraissent épuiser les dernières forces de l’organisme et le jettent fréquemment dans une adynamie plus ou moins prononcée.
Ces considérations déjà indiquées ailleurs, je les rappelle ici parce qu’elles tiennent le premier rang parmi celles qui doivent servir à diriger le médecin dans le traitement des pneumonies secondaires. Il est clair que de pareilles différences originelles entre les plegmasies primitives et les phlegmasies secondaires du poumon s’opposent à ce qu'une médication uniforme soit appliquée à ces deux ordres de maladies. Il ne faut pas oublier non plus que les pneumonies consécutives sont le plus souvent des congestions lobulaires ou plutôt des broncho-pneumonies, et des splénisations, tandis que les pneumonies primitives sont en général des hépatisations vraies ; de telle sorte qu’il y a aussi une dissemblance entre ces phlegmasies sous le rapport de la forme du processus morbide : mais cette vue ne doit occuper que le second plan; l’état gé-
néral fournit évidemment les indications thérapeutiques les plus sérieuses.
La méthode antiphlogistique ne pourra être que bien rarement employée dans de telles circonstances : on peut dire qu’il sera prudent de ne pas y avoir recours, même lorsqu’il n’y aura point de prostration bien marquée. D’ailleurs, dans ces derniers temps, on a révoqué en doute l’utilité de la saignée même dans les cas de pneumonie franche. De longues et graves discussions se sont élevées en Allemagne et en Angleterre, sur cette importante question déjà posée par M. Louis , et tout récemment la méthode antiphlogistique a été attaquée en France à l’aide de sérieux arguments. Aujourd’hui donc que le traitement de la pneumonie franche par l’expectation gagne chaque jour du terrain, il ne peut plus y avoir de raisons solides pour appliquer la méthode des saignées aux phlegmasies bâtardes des poumons. Mais, du reste, l’expérience a parlé. On a vu en effet la saignée, même pratiquée avec une certaine discrétion, dans des cas de pneumonies consécutives à des fièvres par exemple, déterminer rapidement un affaissement irrémédiable des forces.
Nous ne pouvons pas énumérer toutes les circonstances particulières qui pourront se présenter dans chaque espèce des pneumonies secondaires. Un tel travail nous entraînerait trop loin. Nous devons nous borner à quelques données générales relatives à celles de ces phlegmasies qui s’observent le plus fréquemment.
Examinons d’abord les pneumonies secondaires de la fièvre typhoïde. On peut diviser les faits relatifs à ces pneumonies en deux catégories que je représenterai par deux cas abstraits : 1° une fièvre typhoïde se dé-
veloppe avec les caractères propres à la forme qu’on a appelée pectorale ou thoracique. L’examen des organes respiratoires montre qu’outre la bronchite généralisée, il y a une consolidation assez étendue des poumons. La pyrexie ne s’accompagne d’ailleurs pas d’une très-grande prostration ; mais les accidents les plus saillants sont la toux, l’anxiété, la dyspnée. Dans un cas semblable, on devra certainement chercher à combattre le plus directement possible cette complication qui peut devenir menaçante pour la vie : les vomitifs, les diverses préparations antimoniales, et les révulsifs (vésicatoires, ventouses sèches, etc.), seront alors parfaitement indiqués : mais d’après ce que nous avons dit plus haut, il faudra s’abstenir de toute émission sanguine, soit générale, soit locale ; 2° une fièvre typhoïde, qui jusque-là a suivi une marche régulière, s’aggrave rapidement. La prostration devient beaucoup plus grande. On cherche la cause de cette aggravation inopinée, et l’on découvre les signes d’une splénisation, occupant une partie plus ou moins large des poumons. Dans les cas de ce genre, non-seulement il faut proscrire la saignée comme une pratique funeste ; mais encore c’est à des moyens d’un ordre tout opposé qu’il faut s’adresser, et aucune méthode de traitement ne sera plus efficace que la médication tonique. Ici l’adynamie prime toutes les autres indications, et c’est par les toniques qu’on peut obtenir un arrêt dans la marche envahissante de l’altération pulmonaire, et hâter l’apparition du travail de résolution. On associera souvent avec avantage la médication excitante à la médication tonique. Les révulsifs pourront être aussi très-utiles : mais ces derniers moyens ne doivent plus être considérés dans ce cas que
comme des adjuvants; seuls ils ne pourraient rien et seraient même quelquefois nuisibles.
Dans les fièvres exanthématiques, dans les cas où l’on croira ne pas pouvoir se borner à l’expectation, on devra se diriger exactement d’après les mêmes principes.
On a essayé l’emploi des antiphlogistiques dans le traitement des pneumonies qui surviennent dans le cours de certaines affections chroniques, de la maladie de Bright, de la phthisie pulmonaire, des maladies du cœur.
La pneumonie secondaire de la maladie de Bright ne subit en général aucune modification heureuse sous l’influence de ce moyen de traitement. MM. Rayer et Grisolle s’accordent à déclarer que la saignée n’est guère utile, et que, dans ce cas, les antimoniaux leur paraissent les agents les plus efficaces.
D’après M. Grisolle, qui a comparé les résultats de la saignée et ceux des antimoniaux dans le traitement de la pneumonie consécutive à la phthisie pulmonaire au premier et au second degrés, la prééminence devrait encore être accordée aux antimoniaux. 11 remarque de plus que si l’on soupçonne l’existence d’ulcérations intestinales, il sera prudent de donner le kermès ou l’oxyde blanc d’antimoine à la place du tartre stibié, M. Trousseau ayant observé des accidents produits par l’émétique dans ces conditions. Dans certains cas, il sera certainement avantageux de pratiquer des saignées locales au moyen de ventouses, si la pneumonie s’accompagne de point de côté et d’anxiété respiratoire.
C’est encore à des saignées locales qu’il faudra avoir recours dans la pneumonie secondaire des affections du cœur, en leur associant l’emploi des préparations antimoniales. Mais si la dyspnée était trop intense, la saignée
générale serait tout à fait indiquée. Dans la dernière période des maladies de cœur, de même que dans celle de la phthisie, tout traitement est inefficace contre les pneumonies qui peuvent survenir alors : d’ailleurs, elles sont le plus souvent méconnues.
Il y a certaines pneumonies secondaires qui, eu égard à l’état morbide général qui les domine, peuvent exiger un traitement spécial. Ainsi, la pneumonie intermittente, d’origine paludéenne, devrait être traitée par le spécifique de toutes les affections qui ont cette même origine. Dans les cas rapportés par le Dr Lagneau (Thèse citée) , nous avons dit que la pneumonie développée chez des sujets syphilitiques avait paru se modifier sous l’influence du traitement spécifique.
Dans les cas bien nets de pneumonie rhumatismale, il serait très-rationnel de mettre en usage les moyens qui sont dirigés habituellement contre le rhumatisme articulaire aigu.
Dans un grand nombre de maladies se produisent des pneumonies hypostatiques, lorsque les sujets sont débilités et qu’ils affectent d’une façon permanente soit le décubitus dorsal , soit une autre attitude quelconque. Cette influence agit certainement aussi comme cause à la fois prédisposante et déterminante, dans les cas de pneumonies des fièvres graves. Or, il y a là une indication thérapeutique importante qu’on oublie trop souvent. Il faut faire changer assez souvent la position du malade : si c’est un très-jeune enfant, il faut de temps à autre le prendre et le promener dans les bras. Les toniques seront très-utiles dans ces conditions.
Contre la pneumonie ultime, l’art est tout à fait impuissant : le traitement ne doit avoir d’autre but que
de calmer le moral du malade et de satisfaire les personnes qui l’entourent (Grisolle). Mais il faut par-dessus tout se garder d’employer un remède énergique, quel qu’il soit.
L’âge n’apporte aucune modification bien notable aux quelques règles de conduite que nous avons tracées. Il faut ne pas oublier toutefois que les pneumonies secondaires chez les enfants et les vieillards sont , bien plus souvent encore que chez les adultes , des broncho-pneumonies dans lesquelles la bronchite peut jouer un rôle très-important ; aussi devra-t-on insister sur les moyens propres à modérer le catarrhe et à faciliter la toux et l’expectoration. Les vomitifs sont les plus puissants de ces moyens et ils sont supportés d’une façon merveilleuse par les enfants, ce qui les rend encore plus précieux. Ils agissent, du reste aussi, par la perturbation qu’ils produisent dans l’économie et les mouvements réactionnels intimes qu’ils déterminent. On pourra, dans certains cas, employer les révulsifs et les préparations antimoniales à doses rasoriennes.
Mais chez les enfants et les vieillards, de même que chez les adultes, les toniques constitueront souvent une des bases les plus solides du traitement, parce qu’ils répondront à l’indication capitale : soutenir ou relever les forces.