PRONOSTIC
Pronostic. — L’organisme est plus ou moins troublé ou affaibli par un état morbide : une phlegmasie pulmonaire se déclare ; il reçoit un nouvel ébranlement qui achève très-souvent sa ruine. Les pneumonies secondaires doivent par conséquent être considérées comme très-graves ; et si on les compare aux pneumonies primitives, on verra que sous ce rapport elles l’emportent beaucoup sur celles-ci. Les phlegmasies pulmonaires primitives ont un développement régulier dont la tendance naturelle est le retour vers l’état de santé ; les pneumonies secondaires ont une marche anatomique irrégulière, et une grande tendance à déterminer la mort. Cette influence funeste des pneumonies secondaires ne doit pas toujours leur être exclusivement attribuée. La maladie primitive et la complication ont souvent l’une sur l’autre une action réciproque qui les modifie et leur imprime un caractère plus pernicieux : c’est ce qui se produit probablement dans les cas où une pneumonie secondaire vient compliquer un typhus ou une fièvre exanthématique ; car, le plus communément, il n’y a aucun rapport entre l’étendue des lésions d’une part, et d’autre part, les symptômes observés pendant la vie et la terminaison funeste.
Les pneumonies secondaires des fièvres ont une grande gravité. Ainsi dans la fièvre typhoïde, elles se terminent par la mort, suivant M. Grisolle, dans les sept huitièmes des cas. Mais cette statistique est fondée
seulement sur les cas où la phlegmasie a présenté une certaine étendue.
Dans les fièvres éruptives, le pronostic n’est pas plus favorable. Les pneumonies morbilleuses sont souvent mortelles : sur 9 cas, il y eut 6 morts (Grisolle) ; sur 21 cas, 20 morts (Becquerel , cité par M. Grisolle) . Si la pneumonie se déclare pendant la période d’éruption, les taches pâlissent ou prennent une teinte violacée ou bleuâtre, ou disparaissent; ce qui indique toujours un grand danger (Grisolle).
Les phlegmasies pulmonaires consécutives à la coqueluche sont très-graves, et elles le sont d’autant plus que les enfants sont moins âgés. Il est rare de sauver un enfant de moins de deux ans (Barthez et Rilliet). Suivant ces auteurs, si la coqueluche a succédé à une rougeole, la pneumonie sera encore plus souvent funeste. La mort peut être rapide si la complication affecte la forme bronchique ou asphyxique; si c’est la forme congestive, la marche de la maladie sera plus lente, mais le pronostic sera aussi sévère. Dans certains cas la pneumonie peut exercer une influence d’une tout autre nature, et diminuer, suspendre ou même guérir la coqueluche (Trousseau).
Chez les varioleux, la pneumonie et la broncho-pneumonie sont des complications le plus souvent sans gravité, surtout lorsqu'elles se montrent lors de la convalescence. Il n’en est pas tout à fait de même de celles qui paraissent au début; mais il faut remarquer qu’elles accompagnent alors en général des varioles déjà graves par elles-mêmes (Barthez et Rilliet). Lorsque la pneumonie se montre pendant la période d’éruption, les pustules peuvent prendre une teinte livide ; si c’est pendant la
période de suppuration, les pustules s’affaissent : ce sont là des signes pronostiques funestes (Grisolle).
Dans la scarlatine, les pneumonies secondaires sont presque invariablement mortelles (Trousseau, loc. cit .)
L’issue de la pneumonie érysipélateuse est le plus souvent fatale (Labbé, thèse cit.).
La pneumonie qui survient dans l’état puerpéral est très-grave, elle passe très-rapidement à l’état d’hépatisation grise, comme nous l’avons dit, et se termine par la mort.
Dans l’infection purulente, la pneumonie ne joue évidemment qu’un rôle secondaire; c’est l’affection générale qui tue le malade.
Les phlegmasies gangréneuses du poumon coïncidant avec une affection nécrosique d’une autre partie du corps ont été suivies de mort.
Dans l’alcoolisme chronique les pneumonies ont le plus souvent une issue fatale.
Dans le rhumatisme articulaire aigu les pneumonies secondaires ne se terminent pas toujours favorablement, ce que l’on conçoit bien lorsque l’on considère qu’elles sont assez souvent doubles, et qu’elles sont fréquemment associées à la pleurésie et encore plus fréquemment à l’endocardite et à la péricardite, c’est-à-dire à d’autres complications déjà graves par elles -mêmes. La pneumonie rhumatismale, bien plus encore que les affections du cœur, indique une grande tendance à la diffusion viscérale des manifestations du rhumatisme ; et, à ce point de vue, son pronostic a une gravité d’un ordre particulier, A l’appui de cette proposition nous pouvons
cité un fait observé il y a trois ans à la Pitié, par M. le Dr Charcot (1).
M. Grisolle n’a jamais vu guérir un seul malade pris de phlegmasie pulmonaire alors que, sous l’influence d’un cancer, il était tombé dans une profonde cachexie.
Les peumonies secondaires qui compliquent la maladie de Bright, l’albuminurie scarlatineuse, la cirrhose, sont très-graves. II en est de même de celles qui naissent dans le cours de toutes les maladies amenant un rapide épuisement des forces.
Quant à ce qui concerne les maladies du cœur, ou bien elles sont encore peu avancées, ou bien elles ont déterminé la plupart des accidents qui caractérisent leurs dernières périodes : dans le premier cas, les pneumonies consécutives peuvent suivre leur marche accoutumée, s’accompagner des mêmes symptômes que la pneumonie primitive, et se terminer de même le plus souvent par la guérison; dans le second, la complication a pour résultat nécessaire d’accroître outre mesure la gêne de la circulation pulmonaire, la dyspnée et les autres accidents. Dans de pareilles circonstances le pronostic est d’une extrême gravité; la mort arrive 18 fois sur 20 (Grisolle). Suivant le même auteur, la pneumonie
(1) Obs. Femme âgée de vingt ans. Rhumatisme articulaire aigu le plus franc. Au bout de dix jours, signes de péricardite. Trois jours après, la dyspnée augmente, et l’auscultation fait découvrir dans le lobe inférieur du poumon gauche du râlé crépitant fin et du soufle : il y a de la matité. Application d’un vésicatoire. Ces phénomènes de pneumonie persistent pendant trois jours encore. Le soir du troisième jour, la malade est prise d’un délire violent; elle succombe pendant la nuit. A l’autopsie : rien dans le cerveau; lobe inférieur du poumon gauche un peu engoué, noirâtre, mais sans hépatisation. Fausses membranes dans la cavité du péricarde; masses fibrineuses, filamenteuses, et liquide verdâtre contenant des globules de pus dans plusieurs jointures.
des aliénés en démence et paralysés serait encore plus funeste ; tandis que chez les maniaques, son pronostic ne différerait pas beaucoup de celui de la pneumonie franche primitive. Ce qui a été dit de la pneumonie des maladies du cœur s’applique exactement à la pneumonie de la phthisie pulmonaire. Quant aux tubercules euxmêmes, leur évolution pourra être hâtée ; mais c’est là une exception. Chez les enfants, si la pneumonie tuberculeuse est assez étendue pour se révéler par des symptômes bien prononcés, elle ne paraît pas susceptible de guérison (Barthez et Rilliet).
La gravité du pronostic des pneumonies secondaires varie beaucoup suivant les âges; tous les auteurs s’accordent à reconnaître que celles qui se déclarent chez les enfants, et surtout dans les premières années sont plus graves que celles des adultes, et presque constamment mortelles. Les pneumonies secondaires des vieillards sont peut-être aussi plus dangereuses que celles des adultes.
Je ne parlerai pas du pronostic des pneumonies ultimes. Ces altérations en effet, comme le dit Gairdner, accompagnent, plutôt qu’elles ne la produisent, la dissolution générale de l’organisme.
Les pneumonies secondaires chroniques n’ont pas été étudiées sous le point de vue du pronostic ; leur gravité consiste surtout dans les altérations permanentes qu’elles déterminent dans les poumons, altérations qui peuvent devenir l’origine d’une sorte de phthisie catarrhale, si les bronches demeurent dilatées, et si leur membrane muqueuse conserve une irritation sécrétoire considérable.
Toutes les conditions anti- hygiéniques qui aggravent la plupart des maladies doivent être prises en considération lorsqu’on établit le pronostic des pneumonies se-
condaires. Car elles influent non-seulement sur la maladie primitive, mais encore sur ses complications. On doit se diriger aussi, dans une épidémie, d’après les caractères qui lui sont propres, telle épidémie présentant des pneumonies secondaires plus graves que telle autre.
Il y a des phénomènes qui ont une signification pronostique très-grave. Tels sont ceux dont l’ensemble constitue l’état typhoïde. Toutes les fois que, dans le cours d’une maladie quelconque, le développement d’une pneumonie secondaire s’accompagnera d’une grande prostration, d’hébétude, de sécheresse de la langue avec fuliginosité des lèvres, etc., la perte du malade sera à peu près certaine. Le délire ou les convulsions chez les enfants seront aussi d’un fâcheux augure.
En résumé, le pronostic des pneumonies secondaires a une grande gravité, comme nous le disions en commençant ce chapitre. Outre les circonstances que nous avons déjà invoquées pour expliquer cette gravité, il en est d’autres dont on doit aussi tenir compte. Ainsi nous rappellerons ici encore que la plupart de phlegmasies pulmonaires consécutives sont des broncho-pneumonies, qu’il y a toujours une sécrétion plus ou moins abondante des bronches, et que, par suite, la respiration éprouve une gêne proportionnelle non pas seulement à l’étendue de la lésion pulmonaire, maisencore à l’abondance et à la viscosité des mucosités bronchiques. De plus la lésion pulmonaire est très-souvent double et par conséquent supprime une partie considérable de la surface respiratoire. La diminution qui résulte de cesdeux conditions dans l’intensité desphénomènes d’hématose doit avoir une influence particulièrement grave sur une économie dont le sang est altéré par des poisons morbides, ou par des causes débilitantes prolongées.