XV. — Prosa de iiativitate Domini
Il y a beaucoup do proses connues sous ce titre. Il s'agit ici de celle qui commence par :
Lsetabundus Exultet fidelîs chorus!
Alléluia!
Regem regum Intactœ profudit thorus.
Res miranda !
Nous supposons volontiers qu'il en existe quelque édition du xv*' siècle, bien qu'on n'en signale aucune.
(1) Gavantus, Tfies. sacr. rituum, t. II, p. 113.
60 IXES POEMBS LATINS
Le mérite n'en est pas grand; mais les éditeurs du xv** siècle ont eu généralement moins égard au mérite qu'à la célébrité , et cette prose très médiocre a longtemps été célèbre. Quoi qu*il en soit, Gillot nous para,it être le premier qui Tait donnée comme étant de saint fiernard (1).
De l'édition de Gillot la pièce est ensuite passée dans celle de Garminati (2), puis dans celle de Tlmprimerie royale (3). Horstius Ta néanmoins écartée, comme attribuée sans raison à l'abbé de Clairvaux. Ferons-nous à Mabillon Tinjure de supposer qu'il n'a pas approuvé, dans ce cas, les scrupules d'Horstius? Non, sans doute; mais, sans placer beaucoup de confiance dans la critique de Gillot, il ne refusa pas néanmoins d'insérer cette pièce trop vantée parmi les vers connus sous le nom de saint Bernard. C'est pourquoi M. Daniel (4) et M. Clément (5) se sont crus autorisés par Mabillon, quoique ne l'étant pas, à l'imprimer de nouveau sous le même nom.
Les copies en sont très nombreuses. Le récent catalogue de la l)ibliothèque de Saint-Gall en mentionne sept (6), et tous les riches dépôts de manuscrils en possèdent au moins autant. Mais toutes ces copies sont anonymes. La pièce est très vieille. Ce qui le prouve d'abord, c'est l'ancienneté manifeste d'une chanson française en l'honneur de la cervoise , une
(!) opéra S. Bernardi, t. II, col. 366.
(4) Thésaurus hymnoL, t. II, p. 61.
(5) Carminaepoet, christ, excerpta^ p. 455.
(6) Sous les nos 338, 353, 379, 383, 486, 536, 546.
plaisante parodie, où se trouvent toutes les finales de ■la prose latine : Alléluia, Res miranda, Sol de Stella^ etc., etc. Mais ce qui le prouve mieux encore, c^est la date de quelques copies : une de Saint-Gall nous est indiquée comme étant du x^ siècle (1); une autre, de la Palatine, comme étant peut-être du ix® (2). Ainsi Gillot s'est bien trompé.
Ayant, parait-il, reconnu plus tard la méprise de cet imprimeur, M. Daniel a cru devoir se disculper d'avoir accepté d'abord une attribution si peu soutenable, et, mettant de côté le nom de saint Bernard, il Fa remplacé par celui de Notker (3), moine de Saint- GalL Mais c'est une substitution purement arbitraire. La pièce se rencontre, il est vrai, nous venons de le dire, dans sept manuscrits de Saint-Gall et cela peut faire supposer qu'elle est d'un religieux de cette maison; mais dans aucun de ces manuscrits l'auteur n'est nommé. On a d'ailleurs publié depuis longtemps bon nombre de séquences attribuées à Notker , et dans ce nombre celle-ci ne figure pas.
On Ta, comme nous l'avons dit, parodiée en français. En latin on l'a plus révérencieusement imitée. Nous avons une de ces imitations faite en l'honneur de sainte Catherine :
Leetabundus Ëxultet fidelis chorus !
(1) Verzeichniss der Handschriften der Sliftsbibliothekvon S,GaU Un, p. 520 et n» 338.
(2) Cod. Palat. to^ n» 294.
(3) Thés, hymnol, t. V, p. 47.
Alléluia ! Catharina Maxentii Vicit fraudes.
Resmirandal.i (1)
Et puis cette autre, en Thonneur de saint Thomas d'Âquin :
Leetabundus Exultet nunc fratrum chorus !
Alléluia !
Tumba Thomœ odorem Profudit dulcem. !
Resmiranda!.. (2)
La parodie, que M. Daniel nous a fait connaître, vaut certainement mieux que ces graves imitations.
XSl.-r^ Epiiaphia S.Malachiœ et Hugonis de S, Victore
Ce sont trois épitaphes attribuées à saint Bernard sur la foi de quelques copistes: deux de saint Malachie, conservées, dit Leyser, d'après Feller, dans la bibliothèque Pauline à Leipzig (3), et une autre, bien plus prisée, souvent publiée, celle du célèbre chanoine Hugues de Saint- Victor. Ces attributions ont été faites avec beaucoup de légèreté. Les auteurs des épitaphes sont rarement connus, et cependant on connaît le poète médiocre et fécond qui a composé celle de l'illustre Victorin; c'est Simon Chèvre d'Or (4). Quant aux
(1) Gall Morel, Lateinische ffymnen des Mittelalters, p. 254. {2)Ibid,,p. 312.
(3) Leyser, HisL poet,, p. 424.
(4) Hist. littér. de la France, t. XII, p. 6.
deux épitaphes de saint Malachie, si saint Bernard les avait lui-même composées, il les aurait jointes à la vie de cet évêgue, qui se lit dans ses Œuvres. Il est même probable que ce sont là, non pas des épitaphes (les épitaphes sont rarement doubles), mais des titres empruntés à un rouleau funèbre.
XVII. — Jubilusde nomine Jesu, — Jubilus, vel stimuliùs compassionis de nomine Jesu
Les pièces dont il nous reste à parler sont des hymnes, des chants pieux. Quoiqu'elles aient toutes rhonneur commun d'avoir été attribuées à saint Bernard, personne n'a pris le soin de les réunir et d'en former un recueil. Nous ne voulons pourtant pas les mentionner en désordre. Telle est donc la distribution que nous avons cru devoir adopter : nous citerons d'abord celles qui concernent Jésus, ensuite celles qui se rapportent particulièrement à la Vierge.
Voici premièrement le célèbre Jvbilus de nomine Jesu. Jubilus et neuma sont , selon Du Gange, deux mots qui s'emploient indifféremment pour signifier une mélodie prolongée qui succède aux chants alternatifs de deux chœurs. Nous traduisons ici jubilus par transport, hymne d'allégresse. La pièce, composée de quarante-huit strophes de quatre vers, commence par celle-ci :
Jesu, dulcis memoria,
ou bien encore
Dulcis, Jesu, memoria, Dans vera cordi gaudia ;
6ed super mel et odoinia Ejus dulcis prœsentia;
et, si longue qu'elle soit, elle n'offre aucun trait original. L'inspiration en est pieuse, d'une piété vive et soutenue; mais, ce qui fait le mérite d'un poème, l'invention, le charme du style, le judicieux emploi des figures, tout cela manque dans cette amplification mystique. On paraît avoir hésité longtemps à l'imprimer sous le nom de saint Bernard. En effet, le Répertoire de M. Hain n'en cite aucune édition du xv' siècle.. Elle ne figure pas même dans le recueil de Félix Baligault. Quand Georges Fabricius la publiait, en 1564, dans son ample collection des Anciens poètes de V Église, il la disait d'un auteur incertain, incerti auctoris (1). Le premier éditeur qui se soit permis de l'attribuer à quelqu'un paraît être encore le téméraire Gillot, qui lui donna place, en 1586, dans le tome II, col. 362, de son édition des Œuvres de saint Bernard. Mais, depuis ce temps, l'attribution a fait fortune. Garminati l'a confirmée, sans aucune méfiance, en 1616 (2); de même, en 1633, un certain Joseph Wilhem, que cite J.-Albert Fabricius (3). Entre tous les poèmes si libéralement donnés à saint Bernard, Horstius, en Tannée 1641, n'en a voulu recevoir qu'un seul au titre d'authentique, ce Jubilus (4), et Mabillon, sans avoir appris rien de sûr, il le déclare, touchant l'auteur de cette prose rimée, n'a pas cru pouvoir
(1) Poetxvetereseccles., p. 810.
(2) Opéra S. Bernardi, t. I, fol. 362.
(3] J.-Alb. Fabricius, Bibl. med. etinf, atat,, t. I, p. 228. {A) Opéra S. Bernardin t. II, p. 271.
Texclure de son édition. Il aurait sans doute, en Técartant, affecté trop d'irrévérence à l'égard d'une tradition si constante. Enfin nous retrouvons la même pièce sous le nom de saint Bernard dans les recueils publiés par M. Daniel en 1841 (l),par M.Glé* ment et M. Mono en 1854 (2). Ces nouveaux éditeurs ont-ils eu,pour justifier l'attribution de 6illot,guelques bonnes raisons, vainement recherchées parMabillon? Ni les uns ni les autres n'en allèguent aucune.
Nous croyons être en mesure de prouver qu'ayant acquis une si parfaite connaissance du style propre à l'abbé de Glairvaux, Mabillon a judicieusement pensé qu'un tel écrivain ne devait pas être considéré comme l'auteur certain d'un si méchant poème. A la vérité, nous le trouvons sous son nom dans un certain nombre de manuscrits, notamment dans les n^' 2927 (fol. 41), 15962 (fol. 128) de la Bibliothèque nationale, 569 et 833 de l'Arsenal, 2051 de Troyes, 241 de Metz, 396 de Douai, 184 du Mont^Gassin et dans un volume de Saint-Marc que nous désigne M. Valentinelli (3). Mais la plupart de ces manuscrits sont du XV® siècle ; les plus anciens paraissent du xiv®. On a donc lieu de s'en méfier. M. Yalentinelli nous en signale un autrOi dans la même bibliothèque de Saint*Marc, où l'auteur est nommé Jérôme (4). Mais quel est, ditil , ce Jérôme, dont aucun bibliographe n'a parlé ?
(1) Daniel, Thés, hymnolog,, t. I, p. 327.
(2) F. Clément, Carmina epoet. christ. excerptOy p. 432. — Mone, Hymni lat., t. I, p. 330.
(3) Valentinelii, Bibl. man.S, Marci, t. IV, p. 201. (4)/rf., ibid., t. n,p. 188.
C'est peut-être, osons-nous répondre, saint Jérôme. Les copistes et les scoliastes du moyen âge, qui n'étaient pas tous lettrés, se sont permis, en matière d'attribution, les plus grandes licences. Enfin le n° 559 des manuscrits italiens, à la Bibliothèque nationale, nomme l'auteur Giacopone de Todi.
Beaucoup d'autres copies , et particulièrement les plus anciennes, sont anonymes ; celles, par exemple, que contiennent les n°» 2565 (fol. 8), 2931, 14958, (fol. 153), 18134 (fol. 246) des manuscrits latins, 333 (fol. 21) des Nouvelles acquisitions et 25408 (fol. 107) des manuscrits français, à la Bibliothèque nationale, 852 de Troyes, 1394 de Saint-Gall, 628 d'Einsiedeln (1) 9653 de Munich, 368 et 668 des Cod. Laud. miscelL, à la Bodleienne. En outre, il y en a deux pareilles à la bibliothèque de Florence (2), une autre à celle dé Turin (3). Nous voyons donc que si, vers la fin du xiy^ siècle, certains copistes se sont avisés de mettre la pièce au compte de notre illustre abbé, elle était avant ce temps, quoique très goûtée, d'un auteur ignoré. Il fallait s'en tenir à cette ignorance; il le fallait, nous le répétons, dans l'intérêt bien entendu de saint Bernard. Toute cette pièce est, en effet, de la plus grande inconvenance et nous hésitons même à croire qu'elle soit du rimeur tudertain. Parlant des poètes chrétiens de son temps, à qui de rigides critiques reprochaient durement leur commerce
(1) Gall Morel, Latein Hymn, des MiUelaU.,p. 64.
(2) Bandini, Catalogus bibliotheca Laurentiarue^ t. lU, col. 348, et t. IV, col. 562.
(3] Pasini, Cod. man. bibl. Taurin, tt, II, p. 248.
trop habituel avec l'antiquité païenne, Bayle dit très sagement, sans d'ailleurs les justifier : « Plût à Dieu « que nous n'eussions à nous plaindre que des « vers profanes de nos poètes ! Le plus grand mal « est que leurs vers de dévotion font souvent plus « de tort à l'Evangile que les autres, tant ils sont a pleins d'extravagances et de bassesses et de « fictions ridicules (1). » Si Bayle avait connu les poèmes dévots du xiv", du xv" siècle, il les aurait certainement jugés, pour la plupart, encore plus extravagants et plus ridicules que ceux de son temps.
Il nous reste à faire, à propos de cette pièce, une courte remarque sur une réclamation de Gavanti. Celui-ci réclame pour saint Bernard une prière, introduite, dit-il, dans le Bréviaire romain en l'année 1550, et qui commence par:
Âmor, Jesu, dulcissime(2).
Eh bien, cette réclamation est mal fondée. En effet, la prière citée par Gavanti comme admise au Bréviaire n'est qu'un fragment distrait du Jvbilibs dont nous venons de parler. Il est donc déjà prouvé qu'elle n'est pas de saint Bernard.
Sur le second Jubilus^ qui porte aussi le titre de Stimulus compa^sionis^ nos explications seront plus brèves. M. Mone Ta trouvé sous le nom de saint Bernard dans len^ 36 de la bibliothèque de Reichenau (3),
(1) Bayle, Pensées diverses^ n» 126.
(2) Gavantus, Thés, sacr. rituum, t. II, p. 113.
(3) Mone^ Hymni laL^i, I» p. 173.
manuscrit du xrv'ou plutôt du xv*' siècle, où il commence par ces vers :
Jesu Christi céleri mîseratione ^ Et Mariœ Virginis intercessione,
Spero quod hϙ meditans ex intentione, Lacrymis potabit se ex compassione...
Il paraît qu'on lit ailleurs, au lieu de potabUy plorabit. L'un vaut-il mieux que l'autre? Il importe peu de le décider ; il n'y a pas de correction qui puisse rendre meilleurs des vers de cette fabrique. Au reste, tout le poème, dont le manuscrit de Reichenau ne contient qu'un fragment, est du même style. Nous le connaissons bien, car il a été plusieurs fois publié sous le nom de saint Anselme de Lucques (1). Casimir Oudin le juge indigne de cet évéque (2). Nous ne prétendons pas qu'il lui soit imposé.D*autres le revendiquent pour un chapelain de la reine Éléonore, Jean Hoveden (3). A celui-ci nous ne le refusons pas. Ce qui simplement nous importe, c'est qu'on ne l'attribue pas à saint Bernard. Le n° 413 (fol. 81) de l'Arsenal nous l'ofiFre sans aucun nom d'auteur.
XVIII. — Beatissimi patris ac melliflui doctoris Bemardiy Clarxvallensis abbatis^ de incarnatione Salvatoris ûomini nostri Jesu Christi familiarisa simum Dulciloquiv/m
Tel est le titre de cette pièce dans l'édition qu'en a récemment donnée M. Gust. Milchsack, d'après une
(1) Migne, Patrologie, t. GXLIX, col. 601.
(2) Comm. de Script, eccl.f t. II, col. 722.
(3) Fabricius, Bibl. med, et inf. SBtat., t. IV, p. 85.
ATTRIBUES A SAtNT BERNARD 69
copie laissée par Matthias Francowitz (1). Et on lit à la fin : Explicit Dulciloquium melliflui doctoris Bernardi. Ainsi l'attribution est deux fois reproduite.
La pièce n'a pas moins de deux cent seize vers, dont voici les premiers :
Ave, puer parvule, Gœlorum rex sublimis, Nobilis infautule, Deus magne nimis !
Ave admirabilis,
Fortis et formosus,
Quam pulcher, quam mirabilis,
Quam totus amorosus !. .
11 n'est pas utile d'en citer davantage. Cette langue barbare, où les solécismes s'accouplent et font la ronde avec tant d'insouciance et d'entrain, non, cette langue n'est pas celle que parlait saint Bernard. Ajoutons que les deux cent seize vers ne contiennent que des redites d'une banalité rebutante. C'est longtemps après saint Bernard que l'on a composé des poèmes de ce genre-là.Nous n'avons celui-ci, sous le nom du saint abbé, que dans un seul de nos manuscrits de Paris, le n° 16664 (fol. 6) de la Bibliothèque nationale, et ce manuscrit parait être du xvi" siècle. Le texte n'en est pas, d'ailleurs, tout à fait conforme à celui qu'a publié M. Milchsack, car en voici le début :
Ave, Jesu parvule, Gœlorum rex sublimis,
(1) Hynmi et SequerUw cuni pluribus aliis, etc. Pars prior ; p. 114.
70 DES P0ÈBŒ3 LATINS
Nobilis infantule,
Tu Deus magne nimis!
Ave admirabilis
Tarn fortis, tam formosus...
Mais^ comme on le voit, si les deux textes offrent des différences, ils ne sont pas plus corrects l'un que Tautre.
XIX. — OraHo ad unvm quodlibet membrorum Christi patientis in cruce — Oraiio ad Jesum et ad B. Mariant — Oratio de graiiarum actionibus
Voilà toute une série d'oraisons. Il faut d'abord expliquer le titre de la première. Les membres divers du Christ patient sont les pieds, les genoux, les mains, les flancs, la poitrine, le cœur et le visage, et le poète adresse tour à tour à chacun d'eux, en vers de huit syllabes, une oraison particulière. Un des copistes s'est chargé d'expliquer la bizarrerie de cette composition. Saint Bernard a, dit-il, ainsi prié dans un moment où se fit en sa faveur un grand miracle. Gomme il se trouvait près d'une image du Christ, cette image, se détachant de la croix, s'abaissa vers lui pour l'envelopper de ses bras : Imago Salvatoris, solutis brachiis de cruce ^ amplexaia est eum (1). Le miracle écarté, reste l'attribution. Que vaut-elle ? Les manuscrits de la pièce ne sont pas communs.
M. Mone, qui ne Ta pas reproduite tout entière, en
(1) Voir le n* 10622 de la Bibliothèque nationale et Tédition de Félix Baligaull, au titre de la pièce.
désigne, il est vrai, quelques-uns (1), auxquels nous en pourrions joindre plusieurs autres, que mentionnent les catalogues de TÂrsenal (2), de la bibliothèque Laurentienne (3), de Saint-Gall (4) et de Grenoble (5) ; mais nous n'en connaissons qu'un seul à la Bibliothèque nationale, dans le n*" 10622, f. 139. Remarquons d'ailleurs que les manuscrits cités sont tous modernes ; le nôtre est daté de 1489. Ainsi Ton ne peut être curieux d^pprendre s'ils ofiFrent ou n'offrent pas le nom de saint Bernard» Quant aux éditions honorées de ce nom, elles sont, au contraire, assez nombreuses. M. Hain en indique une de Milan^ sans date, in-4* (6). Nous en avons une autre que publia Félix Baligault en Tannée 1496. La pièce fut ensuite introduite par Gillot dans son édition de saint Bernard (7) ; Garminati l'inséra de même dans la sienne (8), et, quoique Horstius Teût dédaigneusement rejetée, elle reparut en 1642 dans l'édition de l'Imprimerie royale (9), plus tard dans celle de Mabillon. M. Milchsack vient enfin de la faire imprimer de nouveau d'après une copie laissée par Franco witz (10). Mais, si le grand nombre des éditions ne prouve rien, le petit nombre
(1) Hymni latini, 1. 1, p. 162.
(2) T. II, p. 139.
(3} Bandini, Catalog, biblioth. Laurent,, t. III, col. 349.
(4) Verzeichniss der Handschriften der Stifshibl. von S» Galleny n«925.
(5) Sous le n^ 406 du catalogue -de Grenoble.
(6) Reperlorium bibligraphicum, t. I, p. 377, nr 2919.
(7) Tome II, col. 357.
(8) Tome I, fol. 360.
(9) Tome V, fol. 638.
(10) Hymni f sequentia, p. 127.
des manuscrits semble beaucoup prouver. Il est, en effet, difficile de comprendre qu'une œuvre authentique de saint Bernard ait été si rarement copiée, et qu'on n'en signale que deux manuscrits dans nos bibliothèques françaises, où surabondent même ses œuvres apocryphes. Ajoutons que ce long poème est illisible. L'auteur s'est vraiment torturé, cela parait bien, pour faire preuve d'esprit ; mais il n'y a pas réussi ; ce dont il a dû se contenter , pour prix de toute sa peine, est ou grossier ou banal.
On distingue, il est vrai, deux parties dans cette pièce, et Ton attribue ces deux parties à des auteurs différents. Cette distinction est de M. Daniel. Après avoir reproduit le texte le plus court (1), celui qu'a donné M. Mone, M. Daniel a publié le texte le plus long (2) et l'a fait suivre d'une dissertation dont l'objet est de démontrer que des additions peu louables ont été faites à Tœuvre primitive , mais que cette œuvre primitive, d'un style noble, d'une piété touchante, est incontestablement de saint Bernard : Bernardi inge" nium et indolem spirare quis est qui inficias eat? Eh bien, quoique cela puisse sembler téméraire, nous n'hésitons pas à dire qu'il nous est impossible de souscrire à l'opinion si fermement exprimée par M. Daniel.
S'il existe des différences de style entre l'un et l'autre texte, en vérité, nous ne les voyons pas. Voici la première strophe du texte appelé primitif:
Salve mundi salutare, Salve, salve, Jesu care:
(1) Thés, hymnoL, t. II, p. 359.
{i)Ibid.y t. IV, p. 224.
Cruci tuœ me aptare Vellem vere, tu scis quare.
Da mihi tui copiam ;
et voici la première du texte considéré comme additionnel :
Salve Jesu, rex sanctorum, Spes votiva peccatorum, Crucis ligne tanquam reus Pendens, homo verus Deus, Caducis nutans genibus.
A notre avis ces deux strophes se valent ; nous avouerons même que nous avons une faible préférence pour la seconde, quoiqu'elle soit, nous en con* venons, peu correcte. Mais, que cette préférence soit ou ne soit pas bien fondée, certainement ni Tune ni Tautre de ces deux strophes n'est écrite daus la langue de saint Bernard. La langue de saint Bernard, nous Pavons dans un sermon dont ce méchant poème est le paraphrase. Ce sermon est le troisième sur le Cantique des cantiques, où on lit : Primo ad pedes procidimus ei ploramuSy coram Domino qui feciù nosy ea qux fecimus nos. Secundo manum qudBrimus sublevantis et roborantis genua dissoluta* PostremOy cu/m isla muliis precibus et lacrymis obtinemus, tum demum audemus forsitan caput attollere {pavens et tremens dico) ad ipsum os glorix non solum speculandum^ sed etiam osculandum... Il est donc vrai que saint Bernard a fourni la matière ; mais que du reste il soit
disculpé.
La deuxième de nos oraisons, intitulée : Oratio ad
Dominu7n Jesum et ad B. Mariant, nous offre une suite de strophes dont voici lâ première :
Summe summi tu Patris unice, Mundi faber et rector fabricœ, Pietatis respectu diecœ Peccatores afflictos respice,
Pie pater.
Summa summi tu mater Filii.
Clavem nostri tenens auxilii, Fove tui lacté consilii Peregrinos hujus exsilii,
Pia mater...
Imprimée pour la première fois , sous le nom de saint Bernard, dans un diurnal cistercien des premières années du xv® siècle, de là tirée par Gillot, pour être révérencieusement introduite dans les Œuvres du saint docteur, cette pièce se lit encore dans l'édition de Garminali, dans, celle de Tlmprimerie royale et dans toutes celles de Mabillon. Le premier éditeur l'avait sans doute tirée d'un manuscrit semblable au n^' 3639 de la Bibliothèque nationale, où elle se rencontre deux fois, fol. 116 et 248, sous le nom de saint Bernard. Mais ce manuscrit, étant du xv* siècle, n'a pas la valeur d'un témoignage. La pièce est anonyme dans les nû» 15163 (fol. 165) et 18014 (fol. 97) du même fonds, dans le n* 333 (fol. 106) des Nouv. acquisitions, ainsi que dans le n®95 des Cod. Canonic. miscelL , à la Bodleienne.
Aucun manuscrit ancien ne la donnant à saint Bernard, il est déjà peu vraisemblable qu'elle soit de lui. On y remarque, à la vérité, des visées littéraires ;
ATTRIBUÉS A SAINT BEHNARD 75
mais elles sont exprimées dans une langue pénible* ment incorrecte qui n'est aucunement celle de notre abbé. Gomme cette pièce n'est citée ni par M. Daniel, ni par M. Mone^ ni par M. Gall Morel, on a lieu de croire qu'elle ne se rencontre dans aucun volume de Suisse ou d'Allemagne ; ce qui fait aussitôt supposer qu'elle est d'un Français. Mais il faut que les conjectures s'arrêtent là.
Sur la troisième oraison nous n'avons pas d'autres informations que celles qui nous sont fournies par M. Mone (1). Elle existe sous ce titre dans un manuscrit dé Reichenau déjà cité: Oratio Bernardi abbatfs de gratiarum actionibus; et elle commence par la strophe suivante :
Ab beatœ trinitatis SimpUcisque deitatis
Sempiternam gloriam, Te collaudo, Jesu Chrlste, Cujus laudis hymnus iste
Personat memoriam. . .
M. Mone n*a trouvé celte pièce que dans un seul manuscrit, qui est du xv« siècle. Or nous avons déjà reconnu dans ce manuscrit une fausse attribution et nous en signalerons tout à l'heure beaucoup d'autres. Il serait donc très imprudent de rapporter à saint Bernard des vers aussi peu louables sur la foi de ce témoin unique, récent et peu véridique.
C'est encore le même manuscrit qui seul met à la charge de saint Bernard^ sous ce titre : Oratio
(1) Hymni lat., t. I, p. 173.
POÈMBS LATINS. 6
B. Bernardin une Borte de prose rimée) commençant par :
Dulcis Jesu, in adjutorium meum intende , Et a cuQctis hostibus et periculis me défende,
où, s'il n'y avait la rime, on ne pourrait soupçonner une intention poétique (l).Nous ne connaissons pas et ne tenons aucunement à connaître la suite de cette ^ oraison banale. Il nous suffit de pouvoir assurer qu'elle n'est pas de saint Bernard.
XX^ — Bemardus in personct Chrùti — SalutatiS de passions et vita Chrisii — Granum devotionis.
Ces trois pièces se lisent encore sous le nom de saint Bernard, au rapport de M. Mone, dans le n° 36 de Reichenau. Pour ce qui regarde la première, qu'on rencontre aussi sous le nom de saint Bernard dans le n® 863 de Grenoble, nous ferons d'abord remarquer que la transcription, sans doute fidèle, de M. Mone, nous ofTre une pièce remaniée, où les additions ne sont pas moins nombreuses que les soustractions. Il fout lire ainsi la première strophe :
Homo, vide quœ pro te patior, Non est dolor sicut que cruoior, Ad te clamo qui pro te morior, Vide pœnas quibus afficior, Vide clavos quibus confodior.
Cum sit tantus dolor exterior, Interior planctus est gravier, Tara ingratum te dam experior.
{\)Hymni laiini, t. I, p. 172.
Nous dirons ensuite que ces vers faciles, quoique d'un rythme pédant, sont encore du chancelier Philippe de Grève. A la vérité, la fausse attribution est ancienne. Dans les premières années du xiv® siècle, Jean de Galles, si ce n'est son continuateur Thomas dlrlande, a cité cette pièce dans le Manipulus florum au mot passîo, comme étant de saint Bernard. Mais l'un ou l'autre s'est évidemment trompé. Si le nom de l'auteur manque dans le n° 8433 (fol. 45) de la Bibliothèque nationale, dans l'Ântiphonaire de Pierre de Médicis, décrit par M. Delisle (1) et dans un autre ma^ nuscrit de Floience indiqué par Bandini (2), il nous est fourni par le n® 274 du fonds Egerton, au Musée britannique (3), volume du xiii* siècle dont le témoignage a certainement beaucoup d'autorité. Ajoutons que, dans notre n® 8433, la pièce est jointe à d'autres cantilènes du chancelier Philippe et notée comme elles, sans doute par le même musicien, nous voulons dire par Henri de Pise.
Sur la seconde nous avons de moins sûres informations. Après en avoir publié les premiers vers sous le nom de saint Bernard, à la page 173 du premier tome de ses Hymni^ d'après son perfide manuscrit de Reichenauy M. Mono l'a donnée tout entière, sans nom d'auteur, à la page 336 du même volume, d'après un manuscrit de Bronnbach, où elle est intitulée ^ Sertum Christi.
(1) Discours à l'ass. de la société de VHist. de France (1885), p. 5B.
(2) OataL bibL Laurent., i. IV. col. 588.
(3) P. Meyer, Archiv. des miss, scient.; \9&Q, p. 23.
En voici le commencement :
Ave, Jesu conditor, veritas et vita, Yia, virtus, gratia, salus infinita ; Âve, qui de lumine lumen advenisti, Et de patris gremio nobis iiluxisti.
Ave, splendor gloriee paternœ majestatis, Spéculum munditiœ divinœ claritatis ; Ave, fons clementiœ summœ bonitatis, Imperator patriœ, lumen veritatls...
Il n'est pas facile de découvrir quel est l'auteur de ces rimes. Elles sont anonymes dans le manuscrit de Bronnbach ; elles le sont pareillement dans les n^^ 485 et 519 de Saint-Gall, qui pourtant appartiennent au temps des libres attributions, au xv* siècle. On peut du moins être convaincu que cet auteur n'est pas Tabbé de Glàirvaux, qui ne s'est jamais exprimé dans une langue aussi barbare. Remarquons d'ailleurs, au dernier vers, cette locution germanique : imperator patries. En France, on disait : roi du ciel.
Le Granum devotionis^ autrement intitulé quelquefois Planctus S. Bernardi (qu'on distingue ce Planctm de celui qui précède), est la dernière des pièces relatives à Jésus qui portent le nom de saint Bernard dans le manuscrit de Reichenau. Elle commence par :
Te ut in memoriam revocem, Salvator, Mihi benignissimus adsit consolator, Spiritus paraclitus, tuœ inspirator Gratiœ, et mentium plus visitator...
M. Mone n'en a publié que les premiers vers; (1)
(1) Hymni latini, 1. 1, p. 173.
mais elle vient d^étre imprimée tout entière par M. Milchsack d'après une copie laissée par Mathias Francowitz (1). Le nom de saint Bernard se lit pareillement en tète de cette copie. Sous le même nom elle est encore dans le n^ 18411 de Munich.
La pièce a douze cents vers. C'est donc un long poème ; mais, si long quUl soit, il est dépourvu de tout mérite . Pour démontrer qu'il est indigne de saint Bernard, il suffirait de citer cette invocation aux clous de la croix, ainsi comparés à des clous de girofle :
clavi, vos sanguinis Vos pro giriofolis
Hujus reserastis Mihi reservabo ;
Thesauros, obstacula Ne defectum patiar
Garnis penetrastis ; Cordis, masticabo ;
Medullarum, ossium, Pro dolore capitis
Nervorum lutrastis Frequeus ruminabo ;
Sécréta ; divitias Manus, pedes stimuiis
Has mihi donastis ! Yestris excitabo.
Or tout le reste est à peu près de même goût et de même force. Il faut s'étonner qu^on ait donné ce poème à saint Bernard, car le personnage que le poète met en scène, gémissant ou priant, paraît être un roi, non pas un moine :
Jesu, confer gratiam
Ne veiim laudari De bonis operibus,
Régis appeiiari Nomine, sed tribue
Hic humiliari, Ut in regno valeam
Per te sublimari
(1) Hymnii sequentix^i^, 65.
Ce poème est anonyme dans les n^' 671 et 23160 de Munich, 568 de Grenoble, 10622 de la Bibliothèque nationale et 519 de Saidt-Gall. Nous approuvons le silence prudent des copistes à qui Ton doit ces exemplaires. Remarquons, en outre, que toutes ces copies sont modernes ; ce qui fait supposer que le poème Test pareillement.