XXI. — Hymni
Il nous reste à mentionner deux hymnes attribuées à saint Bernard dans le n^ 303 des Miscell. de la Biblioth. Canonic.fk la Bodléienne.
De ces deux pièces, la première, commençant par
Recordare sanctee crucis,
a été souvent publiée, Ta même été récemment (l), sous le nom de saint Bonaventure, et est, en effet, honorée de son nom dans le n^ 902 de la Mazarine. Mais il est probable qu'elle n^est pas plus de saint Bonaventure que de saint Bernard.
La seconde, commençant par
Recordare, frater pie,
parait être de la même fabrique. Elle est sans nom d'auteur dans le n^ 396 de Douai , qui, comme le manuscrit de la Bodléienne, est du xv* siècle.
Ici finit la série des hymnes, prières ou complaintes adressées à Jésus. Ce sont, pour la plupart, des pièces vulgaires, où le style reste au niveau de la
(1) Clément. Carm, epoetis christ. ^ p. 530.
ATTRIBUÉS A SAlNT BERNARD 8i
pensée, fit qui les a presque toutes rapportées à saint Bernard ? Un moine insulaire de Reichenau , dans la Souabe, un bénédictin du xv« siècle, le siècle où les bénédictins, après avoir été les plus savants, étaient devenus les plus ignorants des religieux. Si nous insistons particulièrement sur la légèreté de ce copiste, c'est que nous devons bientôt avoir encore affaire à lui. Mais ce n'est pas à dire que ses contemporains anglais ou français nous inspirent beaucoup plus de confiance. Leurs attributions ne Sont pas des témoignages ; ce sont des dires de gens nullement informés. Que les bibliographes scrupuleux aient cette règle de critique : doivent être tenus pour suspects, si le manuscrit est moderne, les noms de saint Bernard, de saint Anselme, de saint Bonaventure, mis en tète d'oraisons pieuses, de vers moraux ou d'autres opuscules de même sorte. Les manuscrits anciens méritent seuls l'attention.
XXIi. — Mariale, ou De laudibus B, Virginis
Nous abordons maintenant la série des poèmes qui concernent la Vierge (l). Quoique saint Bernard se soit prononcé contre la thèse de l'immaculée conception, il a tant écrit en l'honneur de la Vierge, qu'on a pu, sans emphase, dans un panégyrique funèbre, l'ap-
(1} Il est probable que plusieurs de ces poômes ont été imprimés daas un Psalterium B. Maria, compositum per devoUssimum doctorem sanclum Bernardum, dont on cite deux éditions, Tune do Florence, 1524, Tautre de Venise, 1569. Mais il n'existe aucun exemplaire de Tune ou de Tautre de ces éditions dans les bibliothèques publiques de Paris.
peler son « très dévot chapelain (1). » Mais quand Tauteur du panégyrique a cité, pour justifier ce titre, les œuvres diverses de saint Bernard oii les mérites de la Vierge sont si pieusement célébrés, il n^a fait mention que d'écrits en prose. Pourquoi? Parce que ce panégyriste vivait à la fin du xiii® siècle, et que les poèmes dont nous allons parler n'avaient pas encore été mis au compte de saint Bernard, ou n'avaient pas même encore été fabriqués.
Le plus considérable est celui qu*a publié pour la première fois, sous Tun des titres qu'on vient de lire, le chanoine Jacques Hommey, dans son recueil intitulé Supflementum Patrum^ p. 163-178, et dont nous avons maintenant deux éditions nouvelles, Tune de M. le comte Alexandre Przezdziecki (2), Tautre de M. l'abbé Ragey (3). Un fragment assez étendu du même poème avait été d'abord imprimé par le chanoine Swienciçki (4) et reproduit ensuite par Horstius, par Hippolyte Marracci(5), enfin par les BoUandistes sous le nom de saint Casimir, prince royal de Pologne. Mais Jacques Hommey n'avait pas eu de peine à démontrer la fausseté de cette attribution. Le prince Casimir était mort en Tannée 1484, à l'âge de vingt-cinq ans, et le nouvel éditeur pro-
(1) Dans un sermon anonyme, Man. Iat.de la Bibl. nat..no 16512, fol. 32.
(1) Oraison de S. Casimir à la très sainte Vierge, Cracovie, 1S66, in-8.
(3) S. Anselmif Cantuariensis arch., Mariale , sludio et cura P. Ragey. Londres, 1884, in-16.
(4) Thealrum 5. Casimiri, VilnaD, 1604.
(5) Principes Mariani y cap. III, S 18.
duisait un texte complet du poème d'après un manuscrit daté du XII'' siècle. Ainsi la thèse des Polonais n'était pas soutenable. M. le comte Przezdziecki s'est vu lui-même contraint, non sans regret, à la désavouer.
Le manuscrit découvert par Jacques Hommey est aujourd'hui conservé sous le u^ 2445 A à la Bibliothèque nationale. On y trouve, à la page 35, les notes chronologiques qu'a signalées notre chanoine, et l'on en tire Tinformation certaine que cette page fut écrite après Tannée 1131, avant Tannée 1139. La dernière partie du volume, où se lit le poème, est, il est vrai d'une autre main; mais on n'hésite pas à dire que cette autre main n'est pas celle d'un copiste postérieur au xii** siècle. Le prince Casimir n'a donc point affaire ici.
Ni le prince Casimir, ni, pour la même raison, saint Thomas d'Aquin, à qui le même poème est attribué par un manuscrit de Garisruhe que cite M. Mone (!]. Il a été encore proposé de le rapporter tantôt à Tabbé d'Admont, Engelbert de Yolckersdorf, tantôt au chartreux Conrad deHainburg (2). Mais tous ces noms désignent des auteurs trop modernes; Tàge du manuscrit que nous avons sous les yeux ne permet d'en admettre aucun.
Non seulement notre manuscrit écarte tous ces noms ; il fait plus, il en présente un autre, et ce nom, qu*on lit deux fois, au titre et dans la note finale, est celui du a moine Bernard. » Quel est ce moine Bernard? C'est, à n'en pas douter, dit Hommey,
(1) Hymnilatini, t. II, p. 258 et suiv.
(2) M. Przezdziecki, livre cité, p. 35t.
l'abbé de dairvaux ; c'est « visiblement, » répondent les auteurs de VHistoire littéraire^ le religieux de .Ouny, Bernard de Horlas (1). Saint Bernard et Bernard de Morlas ayant été moines l'un et l'autre, et dans le même temps, le manuscrit cité permet d'hésiter entre eux. Avons-nous d'autres copies qui nous aident à résoudre le problème ? On en désigne une; incomplète, à Vendôme (2), une autre à Valenciennes (3) et une troisième à Munich (4) ; mais elles sont anonymes. Si nous en trouvons d'autres dans le n« 115 de Saint-Omer et dans les n»* 10522, 11867 [tpl 180), 15161 (fol. 68) et 16505 (fol. 63) de la Bibliothèque nationale, elles sont également sans aucun nom. Voici le nom de Bernard dans le titre d'une copie moderne que contient le n^ 3639 de la même bibliothèque, et, de plus, un qualificatif est joint à. ce nom: Bernardi Francigenœ orationes rïthmicœ in honore Virginie; mais dire du moine Bernard qu'il était Français, ce n'est pas nous éclairer sur le choix que nous avons à faire entre l'abbé de dairvaux, qu'on sait Bourguignon, et le religieux de Cluny, qu'on croit de Morlaix en Bretagne ou de Morlas en Béarn. M. l'abbé Ragey nous en signale d'autres exemplaires au Musée britannique, où, sous le nom de Bernard, c'est probablement saint Bernard que les copistes ont voulu désigner (5); mais, ces
(\)Hist. littér, de la France, t. XXII, p. 241, 242.
(2) Catalogue gén, des man. de France, t. III, p. 408, 409.
(3) Mangeart, Catal, desmss. de Valenc.^ p. 600.
(4) M. Przezdziecki, livre cité, Oraison, etc. , p. 35.
(5) S, Anselmi Mariale, par le P. Ragey, mariste; p. 16 et suiv.
exemplaires étant du xiv* siècle, Tassertion des copistes manque d'autorité.
Les manuscrits nous refusant une indication précise, nous ne pouvons tirer une conjecture que du style de l'ouvrage. Il commence par un prologue dont voici les premiers vers :
lumen verum, quo lux^est facta dierum, Lumen prœciarum, sapientla, fons animarum, Quœ requiem fessis tribuis, solatia pressis, Et qu8& justificas animas clementer iniquas, Âd te suspiro, tibl supplice teque requiro, Pane salutari cupiens, te dante, cibarl ; Verus enim panis tua verba cibusque perennis. Fons vitœ, rora refovens mea cœiitus ora.
Funde tuum rorem, ne defîciendo laborem, Et ne lassescam mihi da, quœ non périt, escam.
Cela paraît avoir été très goûté. C'est ce que Ton aura quelque peine à comprendre, et nous reconnaissons, en effet, qu'il est difficile de dire des choses plus banales dans une plus mauvaise langue. Les vers du poème sont, il est vrai, plus harmonieux que ceux du prologue. Ils commencent ainsi:
Ut jucundas Sicut rivi
Cervus aquas Fontis vivi
iEstuans desiderat, Prœbent refrigerium, Sic ad Deum Ita menti
Fontem vivum Sitienti '
Mens fidelis properat. Deus est remedium.
Quantis bonis Superponis Serves tuos, Domine !
Sese lœdit
86 DBS POÈMES LATINS
Qui recedit Ab œterno lumine.
Mais, qu'on le remarque , c'est la cadence qui plaît dans ces vers ; la langue n'en est pas meilleure que celle du prologue. Une autre remarque est à faire sur Tensemble. Saint Beruard est toujours un écrivain sobre, même dans ses sermons et dans ses lettres. Quoique son style soit fleuri, ses phrases sont courtes; il dit élégamment ce qu'il veut dire, mais sans insister-, sans amplifier. Or nous avons ici l'une des plus verbeuses amplifications que nous ayons jamais rencontrées: une prière, une hymne à la Vierge en cinq cent quatre-vingts strophes de six vers, avec un épilogue en seize strophes de quatre vers. C'est là véritablement un étonnant tour de force, et saint Bernard ne parait avoir jamais eu de goût pour ce genre d'exercice, même au temps de sa jeunesse. L'auteur n'est-il pas plutôt, comme l'ont supposé les rédacteurs de V Histoire littéraire^ le cluniste Bernard de Morlas? Quand on a fait, comme celui-ci, trois mille hexamètres dactyliques sur le mépris du monde, on peut bien avoir fait encore trois mille cinq cent quarante-quatre versiculets sur tous les traits distinctifs de la Vierge .
Ainsi nous souscririons volontiers à la conjecture de V Histoire littéraire. Mais voici qu'elle vient d'être réfutée par un argument très fort de M. l'abbé Ragey. Il a trouvé, dit-il, au Musée britannique, dans le n® 21927 du fonds additionnel, quelques strophes anonymes du Uariale , copiées, au rapport d'un expert, dans la seconde moitié du xi* siècle, certai-
nement, assure-t-il, avant la naissance de saint Bernard (1). Si le manuscrit a vraiment ce grand âge, l'un et l'autre Bernard doivent être écartés. Mais s'ensuit-il que l'œuvre soit imputable à saint Anselme, comme le croit M. l'abbé Bagey? Aux arguments qu'il produit en faveur de cette attribution nous pouvons, à la vérité, joindre un témoignage. Dans le n® 16499 de la Bibliothèque nationale, ce poème est intitulé, fol. 343 : Meditationes Anselmi de beata Yirgine. Mais ce témoignage est trop moderne pour avoir quelque valeur. Les nombreux et zélés disciples de saint Anselme auraient, comme il semble, plus d'une fois cité sous son. nom ce long poème, s'il était vraiment de lui.