HISTORIQUE
L'étude des zônes hystérogènes date de Charcot ; c'est avec lui que ce phénomène morbide a pris définitivement rang parmi les manifestations communes de l'hystérie et que la connaissance s'en est affirmée. Cela ne veut pas dire cependant qu'avant Charcot, on n'ait eu nulle connaissance de celles-ci, ni de l’hyperesthésie ovarienne en particulier qui a été l'objet de l'attention toute spéciale du maître. Mais c'étaient là des cas isolés, sans lien et, par conséquent, sans portée.
On connaissait aussi les propriétés frénatrices de la région ovarienne : Mercado (1) (1513) avait depuis longtemps conseillé les frictions sur le ventre, dans le but de réduire la matrice qu'il supposait se déplacer, suivant la doctrine ancienne. Un de ses compatriotes, Ménardès (2) procédait plus résolument; il plaçait sur le ventre des malades une grosse pierre.
Les grandes épidémies de Chorée du moyen-àge fournissent à ce point de vue des documents remarquables. Ainsi que le fait remarquer M. Gilles de la Tourette dans son livre sur l'hystérie, ces grandes épidémies de chorée n'appartenaient pas
(1) MercarTus. — Opera tit. III. De virginum et viduarum affectionibus, p. 556, 1620. Cité par Cuarcor, in Maladies du système nerveux, t. 1, année 1877, p. 333.
(2) NÉGrieR. — Recueil de faits pour servir à l’histoire des ovaires et des affections hyslériques chez la femme, Angers, 1858, p. 168, 169 in eod. loc
rl Res à la chorée vulgaire ; elles doivent être rapportées à la chorée rhythmée hystérique. Il s'appuie pour démontrer le fait sur des dessins tirés d'une gravure de Houdius, d’après Pierre Breughel et qu'il retrace dans son livre. De même aussi, sur des inscriptions tirées de Hecker. Dans ces descriptions, dont nous rapportons le passage visé, on voit non seulement la preuve que ces faits doivent être rapportés à l'hystérie, mais encore on trouve la trace des zones hystérogènes. Cela, d’ailleurs, ajoute à la démonstration de la nature hystérique de cette soi-disant chorée :
« Déjà en 1574, on avait vu, à Aix-la-Chapelle, arriver de l'Allemagne des troupes d'hommes et de fenimes qui, réunis par un délire commun, offraient au peuple, dans les rues et dans les églises, cet étrange spectacle : « Se tenant par la main « et emportés par leurs sens, dont ils n'étaient plus les maîtres, « ils dansaient des heures entières et prolongeaient ce spec- « tacle, sans être intimidés par les assistants, jusqu'à ce que, « épuisés, 1ls tombassent à terre. Puis ils se plaignaient d’une « grande angoisse et gémissaient comme s'ils eussent senti « l'approche de la mort et jusqu'à « ce qu'on leur eut serré le « ventre avec des linges »; 1ls revenaient à eux-mêmes et se « trouvaient momentanément délivrés de leur mal. » C'était dans le but d'agir contre la tympanite qui se déclarait après leur accès que l'on avait recours à cette manœuvre; souvent on s’y prenait plus simplement encore, en leur « donnant des coups de poing et de pied dans le bas ventre ». Pendant leur danse ils avaient des apparitions ; il ne voyaient, ni entendaient, et leur imagination leur faisait voir &es esprits dont ils prononcaient ou plutôt hurlaient les noms... (b):
(1) Hacker. — Danse de Saint-Jean à Aix-la-Chapelle. Mémoires sur la chorée du
moyen-âge (traa. de l'allemand par Ferd. Dubois). Annales d'hygiène el médecine légale, 1834, t. XII, p. 315.
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Le rôle frénateur de la compression ovarienne est là parfaitement mis en évidence.
Dans la possession des Ursulines de Loudun, on voit aussi nettement décrits ces phénomènes.
Pilet de la Ménardière (1) a laissé une liste des religieuses possédées, avec les endroits occupés par les démons, d'où partaient les attaques, et que l’on peut assimiler aux zones hystérogènes (2).
« Sœur Jeanne des Anges, supérieure, est possédée par sept diables dont trois furent chassés le samedi 20 mai 1634 et firent pour gage trois ouvertures à son côté droit. Les quatre autres sont : Léviathan, qui à sa résidence au milieu du front ; Behérit, sa résidence à l'estomac ; Balaam, à la deuxième côte du côte droit; Isaacaran a sa résidence sous la dernière côte du côté droit. »
Sœur Jeanne avait un démon, nommé Cerbère des principautés, ayant sa résidence au-dessous du cœur. Sœur Claire de Sazilli en possédait huit : Le premier Zabulon des Throsnes, au milieu du front; le deuxième, Nephtali, au bras droit; le troisième, nommé Sans fin, autrement Grandeur des Dominations, ayant sa résidence à la deuxième côte du côté droit; le quatrième, Elimi des Vertus, au côté de l'estomac; le cinquième, l'Ennemi de la Vierge des Chérubins, au-dessous du cou ; le sixième, Pollution des Chérubins, au-dessous du cœur; le septième, Verrine des Throsnes, à la tempe gauche; le huitième, Concupiscence des Chérubins, à la tempe droite.
Willis (3) dès le xvn° siècle dans son Traité des maladies con-
(1) La démonomane de Loudun, 1634, cité par G. Lecué. Documents pour servir à l’histoire médicale des possédées de Loudun (Th. de Paris, 4874, p. 53).
(2) Gizces DE LA TourerTe. — Trailé clinique et thérapeutique de l'hystérie, t. I, p. 250. |
(3) Wizuis, — De morbis convulsivis, t. II, p. 34.
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vulsives, s'exprimait ainsi qu'il suit : « Il est certain, dit-il, que le spasme convulsif qui vient du ventre est arrêté et qu’on l'empêche de monter au cou et à la tête, par une compression de l'abdomen, faite à l’aide de bras enlacés autour du corps, ou à l'aide de draps bien serrés. »
Il raconte ailleurs, dit Charcot (1), être parvenu lui-même à arrêter un accès, par une pression énergique exécutée avec les deux mains réunies sur le bas-ventre.
Ces pratiques n'étaient cependant guère vulgarisées, car Charcot ne les trouve mentionnées ni dans Rivière, ni dans Hoffmann.
Boerhaave, seul, au commencement du xvir° siècle, insiste de nouveau sur la compression de l'abdomen dans l'attaque hystérique ; elle doit être produite, suivant lui, à l’aide d'un coussin fortement serré par des draps, placés entre les fausses côtes et la crête iliaque. On soulage ainsi, dit-il, presque à coup sûr, les malades, pourvu que la sensation du globe n'ait pas encore dépassé le diaphragme (2).
- L'épidémie, dite de Saint-Médard, est encore intéressante à étudier, au point de vue qui nous occupe. On sait, ainsi que le dit Charcot (3), que cette épidémie survint alors que l’exaltation religieuse des Jansénites, persécutés à propos de la bulle Unigenitus, était portée à son comble. Elle prit naissance sur le tombeau du diacre Pàris mort en 1727. Elle se divise en deux périodes : 1° celle des contractures permanentes dont MM. Bourneville et Voulet (4) ont fait une étude approfondie, mais qui
(1} CHarcor. — Loc. cit., p. 333.
(2) Van SWIETEN. -- Comm.,t. III, p. 417.
(3) CHarcorT. — Lôc. cit., p. 335.
(4) Bournevizze et Voucer. — De la contracture hystérique permanente, Paris, 1872.
n'a pas trait à la matière que nous traitons; 2° Celle des convulsions où l’on voit apparaître la pratique des « secours ».
« En quoi ces secours consistaient-ils? Pour la plupart des cas, il s'agissait là de manœuvres ayant pour but de déterminer une forte compression de l'abdomen, ou de le frapper violemment à l’aide d'un instrument ou d'un objet quelconque. Ainsi, il y avait : 1° Le setours administré à l’aide d’un pesant chenet, dont on frappait le ventre à coups redoublés ; 2 Le secours dit du pilon, qui ne s'éloigne guère du précédent ; 3° Dans un autre Cas, un homme joignait les deux poings et les appuyait de toutes ses forces, sur le ventre de la convulsionnaire, et, pour mieux faire encore, il appelait d’autres hommes à son aide ; 4° Trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade; une convulsionnaire appelée par ses coreligionnaires sœur Margot, affectionnait plus particulièrement, ce mode de secours ; 5° Enfin il est un cas où l’on disposait de longues bandes que l'on tirait fortement à droite et à gauche, afin de comprimer l’abdomen.
Ces secours, quelque füt d’ailleurs leur mode d’administration, étaient toujours, parait-il, suivis d'un grand soulagement. »
Hecquet, médecin de l’époque, ne voulait voir dans ces convulsions, rapportées par d'autres à une influence divine, qu'un phénomène naturel, et en cela il avait parfaitement raison ; mais Charcot s'écarte entièrement de l'avis de ce « précurseur » alors que celui-ci prétend que les « secours n'étaient autres que des pratiques dictées par la lubricité ». Il est vrai que les Masochistes se font fustiger dans ce but, mais outre que le siège des flagellations est généralement différent (1) il s'agit le
(1) Mouz. — De l’inversion sexuelle,
plus souvent de traitements plus doux que des coups de chenet ou des coups de pied (1).
« Il est beaucoup plus simple et plus légitime d'admettre, dit Charcot, que les secours, à part les amplifications suggérées par l’amour de la notoriété, répondaient à une pratique tout empirique et dont le résultat était de produire un amendement réel dans les tourments de l'attaque hystérique ».
M. Gilles de la Tourette (loc. cit., T. I, p. 252) fait remarquer que Mesmer devait employer ces pratiques, souventet par empirisme, pour faire apparaître (et peut-être disparaître) les crises qu'il provoquait chez ses malades. Il voit le fait dans une aquarelle de la collection de Charcot qu'il a interprétée et où, en effet « le pontife du magnétisme » appuie sa main sur la région ovarienne d’une malade qui lui dit :
Ah ! je conçois qu’il n’est rien tel, Que ce fluide universel ;
J’aime fort qu’on me magnétise; Appuyez, docteur, j’entre en crise.
Récamier, plus près de nous, plaçait sur le ventre des malades un coussin sur lequel un aide venait s'asseoir. Négrier (2) est plus précis : « Une forte et large pression, exercée par l'intermédiaire de la main sur la région ovarienne, suffit dans plusieurs cas pour enrayer etsupprimer complètement l'attaque convulsive. »
Brodie (3) cite le cas de deux malades chez qui on provoquait
(1) BLoco. — De l’inversion sexuelle, in Etudes cliniques sur les maladies ner-
veuses, (2) NéGrier. — Recueil de faits pour servir à l’histoire des ovaires el des affec-
tions hystériques de la femme, Angers 1858, p. 168, 169.
. (3) Bron. — Lecture illustrative of certain local affections, London, 1837.
Traduction franc. de D. Aigre.
AG. ne
pa
des convulsions par la pression du doigt, au niveau d'un point spécial voisin du cartilage ensiforme.
Briquet (1) a constaté la fréquence des douleurs abdominales fixes chez les hystériques. Il leur a donné le nom de cœælialgie. Il n'y voit d’ailleurs qu'une simple douleur musculaire, au lieu d'une douleur ovarique comme Négrier. Suivant lui : 1° La douleur du pyramidal ou de l'extrémité inférieure du muscle droit a été prise bien à tort pour une douleur utérine ; 2° La douleur de l'extrémité inférieure du muscle oblique répondrait à la prétendue douleur ovarique.
Enfin, en 1873, Charcot dans ses leçons sur les maladies du système nerveux, décrivit l’hyperesthésie ovarienne des hystériques. Il montra que, dans un grand nombre de cas, l'attaque d'hystérie est précédée par une aura dont le point de départ se trouve dans la région ovarienne; que la pression de cette région peut provoquer où arrêter les convulsions hystériques.
En 1874, Bernutz (2) signale les points apophysaires hyoïdien et épigastrique.
En 1879, Charcot remarqua que la région ovarienne n'était pas la seule dont l'excitation fût capable de provoquer ou d'arrêter les attaques d'hystérie, mais qu'il existait au contraire très souvent, sur la surface du corps des hystéro-épileptiques, des régions circonscrites dont la pression pouvait produire des effets analogues à ceux de la compression de la région ovarienne.
À la suite de Charcot, ses élèves poursuivirent ces études sur les zones hystérogènes. Bourneville et Régnard leur ont consacré un Chapitre important dans l'Iconographie de la Salpé-
(1) BriQuer. — Traité clinique et thérapeutique de hystérie, 1859. (2) Bernurz. — Article « Hystérie » du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, :