OBSERVATION IV
Lebreton (Frédéric), 22 ans, terrassier, entré à l’hôpital des Cliniques, le 26 février 1863, lit n® 17.
Vers le milieu de mars 1860, ce malade fut tout à coup pris d’un saignement de nez tellement fort qu’il dut garder le lit pendant huit jours. Pour arrêter l’hémorrhagie, qui dura dix heures environ, le médecin fut obligé de pratiquer le tamponnement des fosses nasales ; jusque-là sa santé avait été excellente. Huit jours après sont arrivées quelques douleurs du côté de l’œil droit; immédiatement, il s’est aperçu que la respiration ne se faisait plus par la narine droite. Bientôt arrivèrent des maux de tête violents ; les saignements de nez revenaient fréquemment, surtout la nuit, et le malade se réveillait couvert de sang. L’écoulement de sang se faisait à la fois par la narine gauche et par la bouche. Depuis ce moment, il ronflait en dormant et il ne pouvait dormir sans avoir la bouche ouverte. Pendant près d’un an, on ne lui fait subir aucun traitemeul, on n’avait pas reconnu le polype.
Enfin le polype fut reconnu par le chirurgien du vaisseau où il était, et le malade entra à l’hôpital de la marine de Toulon, dans le service de M. Roux (27 février 1861).
Ce malade éprouvait alors un sentiment d’embarras dans le pharynx. Le polype était apparent dans la partie moyenne de la fosse nasale droite; écoulement par le nez d’un liquide séreux fétide ; déglutition gênée ; voix nasonnée ; quand il se mouchait, il sortait , dit-il, une matière épaisse par le coin de l’œil , légère exophllialmie à droite ; injection de la conjonctive de ce côté; pupille un peu dilatée, vision sensiblement troublée; céphalalgie, éblouissements ; le voile ne présentait qu’une légère convexité en avant; avec le doigt on sentait un corps volumineux derrière le voile; surdité incomplète de l’oreille droite; pendant qu il était dans le service de M. Roux, il lui vint un abcès sur le bord adhèrent du voile du palais; on fit une tentative d’arrachement par le nez, elle fut suivie d un écoulement de sang assez considérable ;on enleva ainsi une portion de la tumeur, ayant une longueur d’à peu près 8 centimètres et une épaisseur de 2. Au bout d’une vingtaine de jours, on essaya de passer une ligature, mais on ne put y parvenir. II quitta bientôt l’hôpital, où on voulait le retenir pour pratiquer une nouvelle opération ; c’était le procédé osléoplastique de M. Jules Roux.
Le malade revint dans sa famille, il n’a pas subi de nouveau traitement depuis. Les saignements de nez revenaient toujours tres-fréquemment.
Depuis le mois de septembre 1862, les deux narines étaient complètement ob-
struées et il ne pouvait plus du tout respirer par le nez; il n’y avait cependant a8 de tumeur du côté gauche, mais la cloison était refoulée et complètement appliquée à la paroi externe de la narine gauche. Il était très-vite essoufflé; depuis longtemps la voix était n'asonnée. Depuis six mois, 1 œil droit était beaucoup plus gros que le gauche; depuis trois mois, la vue est très-faible de ce côté et le malade voyait double; la déglutition n’était pas très-gênée, sa respiration se faisait encore assez bien par la bouche, elle était nulle par le nez.
A l’entrée du malade dans le service, le polype arrivait jusqu a l’orifice externe
de la narine; tout le côté droit de la face était déformé; il y avait un prolongement de la tumeur dans le sinus maxillaire, un autre passait par le trou sphénopalatin pour arriver dans la région genienue ; douleurs de tete tiès-fortes; étourdissements ; vue presque complètement abolie à droite.
Le 20 mars, M. Nélaton pratique l’ablation totale du maxillaire supérieur en respectant le périoste de l’orbite; il préféra, dans ce cas, cette opération à sa méthode parce que la tumeur (voir les fig., 0 et 7, pl. 11), outre les prolongements nasal et pharyngien, avait des ramifications qui s’étendaient dans le sinus maxillaire, dans la région génienne où elles formaient une véritable grappe, un de ces derniers lobes passait par la fente sphéno-maxillaire et venait se rendre dans l’orbite.
Le malade fut chloroformé au commencement de l’opération; le maxillaire enlevé, la tumeur se trouva arrachée avec lui, il ne resta que le pédicule inséré à l’apophyse basilaire (voir pour le procédé d’ablation du maxillaire supérieur employé par M. Nélaton, p. 42 et 44).
On fit ensuite des points de suture pour réunir le lambeau.
On fit chaque jour des injections fréquentes d’eau et d'alcool. Au bout de huit jours, la cicatrisation du lambeau était opérée , excepté tout à fait à l’angle de aile du nezoù il restait une petite partie qui demanda vingt jours pour se réunir Complètement.
Huit jours après l’opération, il y eut une très-légère hémorrhagie quand on bnleva les tampons de charpie qui comblaient la perte de substance du matfilaire, elle fut promptement arrêtée.
Environ deux mois après l’opération, il y eut quelques cautérisations au nitrate l’argent; dans les derniers jours du mois de juin, ou commeuça les cautérisaions avec le gaz d’éclairage (voir p. 75). Après chaque cautérisation on injecait de l’eau fraîche par la bouche. Le malade trouvait la douleur vive, cepenant elle était supportable. Au bout de deux heures elle devenait très-légère, j riais elle continuait encore pendant quelque temps.
Vers le milieu de juillet une deuxième cautérisation fut faite, puis une troisième ■ ans les derniers jours du même mois. On en pratiqua encore une le 5 août ; ‘ tte f°'s la douleur fut très-peu vive;après cesquatre cautérisations, l’inflammai on ne s’est pas étendue aux parties voisines.
Le 10 août, il ne restait plus de traces du pédicule de la tumeur.
Le malade quitta I hôpital le 18 du même mois ; depuis il revint très-souvent à la Clinique et le succès ne s’est pas démenti.