RAPPORT A L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES
pont fixe suspendu à des câbles ou faisceaux de ûl de fer, qui seront tendus entre deux culées et une pile intermédiaire au milieu du fleuve.
Ce projet, soumis à l’examen du Conseil des Ponts et Chaussées , ayant été jugé digne de son approbation le 3o septembre i8a3, MM. Seguin se sont chargés de l’exécuter eux-mêmes, à leur frais , moyennant la concession qui leur serait faite , pendant quatre-vingtdix-neuf ans, d’un droit de péage destiné à opérer le remboursement du capital et des intérêts des sommes dont ils feront les avances.
Dans cet état de choses, les commissaires de l'Académie n'ont point à donner leur avis sur un système de construction que des juges compétens ont approuvé, et dont le Gouvernement est au moment d'autoriser l’entreprise. Mais, outre la description de ce système de pont , le Mémoire de M. Seguin contient les résultats d'expériences nombreuses sur la force de cohésion et d’élasticité du fer, c’est-à-dire sur la résistance que des barres prismatiques ou cylindriques, tirées suivant leur longueur, opposent à leur rupture.
Depuis Muschenbrocck, qui s’en occupa un des premiers, il a été fait beaucoup de recherches pour déterminer la cohérence des barres ou fils métalliques ; ces recherches ont été multipliées , spécialement sur le fer, en France et en Angleterre (i). M. Dulcau , avantageusement connu de l’Académie, a iuséré, dans son Essai théorique et expérimental sur la résistance du Jer forgé , un tableau de toutes les expériences faites jusqu’à l’époque de 1820. Il résulte de ce tableau, que cctto résistance, par millimètre carré, est de 44 ou 45 kil.
D’après les observations de AI. Seguin, cette résistance moyenne a été de 4° kil. pour des barres dont les dimensions ont varié
(1) Rondelet, Art de bâtir, lornciv. — Barlow, Sfrtnght of limier.
RAPPORT A t’ACADÏMIÏ ROYALE DES SCIENCES. 5
depuis o“,oo45 jusqu’à o“,o3i5 de côté; ce qui diffère peu des résultats déjà connus.
On remarque cependant que la force de cohésion des barres de fer forgé devient d'autant plus considérable que ces barres sont d’un moindre équarrissage ou d’un moindre calibre.
Ainsi cette force est de 61 kil. pour des barres de o”,oo/p de côté, tandis quelle n’a été trouvée que de ai kil. environ, c'està-dire trois fois moindre, pour des barres de o”,o3i5sur o m ,oi-jo; ce qui tient indubitablement à la nouvelle disposition que prennent entre elles les molécules de fer, lorsqu’il est plus fortement corroyé. ,
Le corroyage des barres et le passage des fils à la filière établissent à leur surface une espèce d’épiderme plus dense que leur partie intérieure. Cet épiderme constitue une partie de la force, et occupe relativement une plus grande partie de l’aire transversale dans les petites pièces que dans celles de dimensions plus fortes.
M. ttondelct a éprouvé qu’en coupant cet épiderme la force d’une barre diminuait sensiblement, quoique ses dimensions transversales restassent , à très-peu près , les mêmes.
Ces laits ont été confirmés par vingt-quatre séries d’expériences que M. Seguin a faites sur des fils de fer dont le diamètre a varié depuis un quart de millimètre jusqu'à 6 millimètres. La cohérence moyenne de ces Gis a été trouvée de 60 kil. par millimètre carré : cette cohérence est, comme on voit, à celle du fer en barre, dans le rapport de 3 à a, et même de 3 à i, lorsque les barres sont de forte dimension.
Il est à remarquer encore que les fils de fer les plus fins, ceux, par exemple, qui sont employés à la fabrication des cardes, ont une résistance de 8o kil. par millimètre carré, tandis que des fils d’un diamètre vingt-quatre ou vingt-cinq fois plus considérable, n’ont une force de cohésion que d’environ Go kil.
Toutes ces expériences ont été faites sur des fils de fer tels qu’ils
Ci H APPORT A L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES.
sortent de la filière, et qu’on les trouve dans le commerce. Ces fils perdent quelquefois jusqu’à la moitié de leur résistance lorsqu’il* ont été recuits. Ceci paraît tenir, d’une part, au changement de disposition des molécules, occasions par la liante température à laquelle ils ont été exposés; et, d’autre part, à la formation d’une petite couche d’oxyde de fer qui se forme à la surface de ces fils, et dont on doit déduire l’épaisseur de leur diamètre primitif.
Les résultats des expériences que nous venons de rapporter donnent plus de certitude à l'expression numérique de la cohérence du fer forgé ou tiré à la filière. Nos connaissances positives sur cette matière s’accroissent ainsi par le travail de M. Seguin. Mais il ne s’est pas borné à observer sous quelle charge s’opère la rupture des fils mis à l'épreuve : il a fait une série d’expériences sur l’allongement de ces fils par l’action des poids dont on les charge successivement. Représentant ccs poids par les abscisses d’une courbe dont les ordonnées représentent les allongemens opérés, on a reconnu que cette courbe s’éloignait de plus en plus de son axe en lui présentant sa convexité; ce qui revient à dire que des poids égaux ajoutés successivement à la charge soutenue par le fil, s’allongent de quantités différentes et toujours croissantes, jusqu’au moment de sa rupture , phénomène qu’il faut se borner à énoncer jusqu'à ce que de nouvelles observations conduisent, s’il est possible, à l'expliquer d'une manière satisfaisante.
En attendant ces explications, les expériences de M. Seguin ont prouvé d’une manière incontestable que la cohérence du fil de fer est plus grande que celle du fer en barre. Son projet de substituer des câbles ou faisceaux de fil de fer à des chaînes ou à des barres de ce métal pour la suspension des ponte, est donc suffisamment motivé; ces expériences ont d'ailleurs été faites avec soin et précision. Les grands travaux dont l’auteur va être chargé ne peuvent manquer de lui procurer les moyens d’en faire de nouvelles.