‹ Des predicateurs du XVIIe siecle avant Bossuet (volume 3)Chapitre 8 sur 11 · PIERRE DE RESSE · texte numérisé non relu

PIERRE DE RESSE

Iraits pittoresques, placage de latinismes et de provincialismes ; et avec cela, une certaine sève, une certaine vigueur , cette allure jeune d'un idiome encore indécis et très-mêlé, mais riche et plein d'avenir. Joignez à cela des traits d'humeur indigène (Pierre de Besse était Limousin) , une sorte de verve, un peu épaisse, mais assez vive et gaillarde, s'épanchant à travers cette érudition poudreuse, et animant de ses saillies tout ce fatras pédantesque. Ces caractères font penser à l'œuvre religieuse d'un poète contemporain formé à la même école littéraire, qui eut grand renom sous le règne de Henri IV, et même au delà, à Du Bartas, auteur de la Semaine, ce sermon interminable en vers sur la création. C'est, chez le prédicateur et le poète didactique, la même intempérance d'imagination descriptive, le même fouillis chatoyant de tableaux et de similitudes ; c'est le même étalage de savoir encyclopédique, égayé d'humeur vive et facétieuse; mais surtout, c'est le même abus de tropes dans le style. La recherche du nouveau, de l'imprévu, en fait de métaphores, les conduit l'un et l'autre, à chaque instant, au grotesque. Ces figures bizarres du prédicateur, les aqueducs de la grâce, c'est-à-dire, les sacrements, les allumettes des vices, à savoir, les mauvaises pensées, le procureur d'Abraham, pour Jésus-Christ, l'Infante delà Trinité, pour

la Vierge, le concierge des démons, pour Lucifer, semblent dérobées au poète qui appelait, comme on sait, les vents, les postillons oVEole,\e soleil, le grand duc des chandelles, et Dieu, h grand maréchal de camp de l'univers.

Il y a un peu plus de doctrine et moins de fleurs dans les sermons de Gaspar Seguiran, jésuite, qui se fit à la même époque une réputation d'éloquence à peu près égale à celle de Pierre de Besse. Ce prédicateur descend un peu plus dans les sujets qu'il traite, et ne se borne pas à quelques textes édifiants, à quelques avis chrétiens, à demi enfouis sous les arabesques de l'érudition et les festons de la rhétorique. Mais s'il nous expose avec plus de suite et d'insistance les vérités de la foi, c'est, le plus souvent, en nous forçant à passer avec lui par les épineux détours de la vieille méthode scolastique, c'est en nous faisant subir ces arides distinguo, ces formules obscures, ces rébarbatives locutions d'école (1), dont la rencontre , toujours déplaisante,

[\) La Macette de Régnier, à force de suivre « les prêcheurs, » Sait ce qu'est liypostase a^ecque syndérèse.

Ces mots d'école étaient ridiculement prodigués alors dans la chaire. Comme on disait hypostase pour personne, syndérèse pour conscience, on disait philautie pour amour-propre, compulsoire pour motif, les parties potentielles de Came pour les facultés, etc. Une bonne religieuse de ce temps, ayant retenu des sermons qu'elle entendait pas mal de mots de ce genre, aimait à les placer dans la conversation. Elle en avait même fait un cahier, non sans brouiller le

nous est particulièrement importune et fâcheuse dans l'éloquence évangélique. S'il traite de la prière, c'est moins encore pour en montrer les divines puissances et y exciter affectueusement les âmes, que pour en distinguer les différentes sortes, et définir, comme en une somme théologique, Vobsêcration, l'oraison, la postulation, etc. En homme ferré sur la logique, il examine successivement les vertus quantum ad effectum, quantum ad affectum : définit le péché originel privatio rectitudinis in esse ; la présence de Dieu dans l'âme qui le connaît et qui l'aime, prœsentia Deiper modum objecti cogniti, et, en s'y prenant ainsi, réussit merveilleusement à obscurcir les choses les plus simples, à refroi-

sens de quelques mots. Ainsi elle avait confondu sur ce cahier antipéristase (opposition de deux forces) avec philautie (amour de soi). « Un jour, chez la supérieure, qui estoit malade d'une grosse lièvre, « le médecin s'cstant plaint que la chambre estoit trop fraische, et que « cela feroit redoubler l'ardeur de la fièvre, à cause de l'antipéristase, « la sœur cherchant dans son cahier et trouvant dessus, pour glose, « le mot amour-propre, entra en zèle contre le médecin, et dit à une « des sœurs comme en murmurant : «Voilà un médecin fort entendu « aux choses spirituelles, qui dit que nostre sœur a de l'antipéris- « tase, c'est-à-dire, de l'amour-propre, comme si c'estoit un grand « amour-propre de chercher un peu de soulagement à l'ardeur d'une « fièvre véhémente, et durant le chaud qu'il fait : ce n'est pas aux « médecins de juger de cela, mais aux confesseurs ; il feroit mieux « de se mcsler de son métier. » Anecdote racontée par saint François de Sales à Camus : Esprit du bienheureux saint François de- Suies, Paris, 1639-41, t. III, p. 248.

dir les plus grandes et les plus touchantes. Lui aussi' d'ailleurs, quoique moins bel esprit et visant moins au succès littéraire que Pierre de Besse, il a ses accès d'érudition païenne, d'archéologie curieuse, de symbolisme amphigourique, et ne le cède en rien alors aux plus mauvais modèles.

C'est lui qui, au terme d'une instruction sur l'entière gratuité de la Grâce, met en scène les divinités de l'Olympe de la manière suivante : « Semble que les « poètes ayent en aucune façon ombragé ceste vérité, « quand, par leurs fables et fictions, ils ont dit qu'un « jour tous les dieux et toutes les déesses s'assemblè- « rent au ciel devant le grand Jupiter, pour faire choix u et eslite d'arbres qui leur seroient à un chacun d'eux «. les plus favorables. Jupiter tout le premier retint le « chesne pour son eslite ; Apollon print le laurier, Junon « le genèvre, Vénus la myrrhe ; et ainsi des autres. Mi- « nerve, voyant tel choix, commença à rire, disant qu'il « eust esté plus à propos d'eslire des arbres portans « fruits, que de choisir ainsi les plantes infructueuses, « et qui ne rendent que des feuillages et de l'ombrage. « Jupiter prend la parole, et dit : « Tout beau : ce n'est « pas à cause desfruicls que les dieux eslisent les arbres, « ce n'est que pour taut que tel est leur plaisir et volonté c souveraine.» Ainsi, si nous sommes justifiez, ce n'est

« pas pour le sujet de nos œuvres seulement, mais c'est « de grâce (1). » C'estle même prédicateur qui, citant et commentant ces paroles mystiques de l'Époux à l'Épouse, c'est-à-dire, du Sauveur à l'Église, venter tuus ebumeus, veut à toute force découvrir un sens profond, non soupçonné, sous le mot ebumeus, et finit par y trouver une image de la régénération de l'humanité par le baptême : l'ivoire étant mis là, nous fait-il remarquer, pour désigner l'éléphant, qui, au dire des naturalistes, se délivre de son fruit dans les eaux; de même que l'Église enfante les fils d'Adam à une nouvelle vie dans les ondes baptismales (2).

Qu'on le sache bien, l'auteur de ces ingénieux rapprochements était un des prédicateurs les plus goûtés du règne de Henri IV : un contemporain nous apprend que « tout le monde couroit après lui, et qu'on en faisoit « un merveilleux cas (3). » En 1607, sa compagnie

(1) Sermons doctes et admirables sur les Évangiles des dimanches et festes de Vannée, preschez- en divers lieux par un docte et célèbrepersonnage de nostre temps, Paris, 1617, p. 32. Ce titre, à la fois anonyme et peu modeste, est exactement reproduit par les bibliothécaires des Jésuites à la fin de l'article Gaspar Seguiran, dans le catalogue des ouvrages de ce Père. Bibliotheca scriptorum societati* Jesu, par Ribadeneira et Alegambe, Anvers, 4643, p. 153.

(2) Sermons doctes et admirables, p. 4 46.

(3) Journal de Pierre de TEstoile, coll. Petitot, t. XLVIII, p. 4 95. Cependant Henri IV, étant allé un jour entendre ce prédicateur si vanté, « en fist peu d'estàt,.et.au sortir, dit que, de fond (c'est-à-dire d'éru-

montra la haute opinion qu'elle avait de son talent, en l'envoyant prêcher en terre hérétique, au cœur même du calvinisme français, à La Rochelle. Probablement un lel orateur eût fort étonné la population protestante de cette cité, si on l'eût laissé remplir sa mission : mais, en dépit des lettres royales dont il était porteur, l'entrée de la ville lui fut refusée : et plus tard, les Rochellois ne consentirent à l'admettre que pour trèspeu de temps, par pure formalité, et uniquement pour faire acte d'obéissance au Roi (1). Sous le règne suivant, la renommée croissante du Père Seguiran le fit appeler au poste de confesseur du prince (1621), qu'il garda pendant quelques années. Il fut dans cette charge le successeur des célèbres Pères Coton et Arnoux (2).

« dition), il croioit bien que ce Père en avoit, mais que de jugement « et d'éloquence, il n'en avoit point. » L'Estoile, ibid.— Le prince de tant d'esprit et de génie, qui si souvent trouva lui-même l'éloquence naturelle et vraie, ne pouvait être dupe de la mauvaise rhétorique de son temps. Plus d'une lois, impatienté de la lourde érudition et de la subtile faconde qu'il retrouvait partout, il s'en vengea par de vives saillies, aussi sensées sous leur familiarité gasconne, aussi dignes de servir de leçon que les meilleurs traits échappés à Malherbe dans sa lutte contre les mêmes travers. F.l'Estoile, coll. Petitot, t. XLVII, p. 4 47.

(1) Voir dans les Économies royales de Sully, ch. ix, le très-curieux récit de cette affaire.

(2) G. Seguiran, né en 4569, mourut en 4664. V. Bibliotheca s*, scriptorum soc. Jesu. **ni

On s'étonne moins, au reste, des succès obtenus par de semblables talents, lorsqu'en étudiant d'autres monuments de l'éloquence de cet âge, plaidoiries, harangues de cour, discours politiques, etc., on retrouve beaucoup de traits érudils et d'enluminures emblématiques du même genre, beaucoup de bizarreries d'esprit et de langage aussi fortes. Les assemblées où l'on traitait d'intérêts et d'affaires eurent ellesmêmes leurs Pierre de Besse et leurs Seguiran. N'oublions pas que l'heureuse révolution de goût commencée par un Malherbe ne se développa que lentement, et eut d'abord des effets plus sensibles sur la poésie que sur l'éloquence. Les États Généraux de 1614 entendirent sans rire M. de Marmiesse, orateur du Tiers, dire que les trois ordres, « s'ils se brouil- « loient par jalousie, seroient commeles trois déesses, « dont la contestation fatale pour la pomme de beauté « mit la discorde dans l'assemblée des dieux (1); » et comparer les ménagements que MM. du Tiers comptaient garder dans les choses qui intéressaient le clergé « aux précautions que prenoit l'aigle enlevant « Ganymède, de resserrer ses ongles en dedans, et de « ne toucher qu'aux vestements de ce bien-aimé des

(i ) États généraux, recueil de La Haye, 1 789, t. XVI, 2e partie, p. 59.

« dieux (1). » Dans la même assemblée, un orateur du clergé opinant pour que, dans l'intérêt de la dignité royale, le contrôle des finances de la maison du prince ne fût pas poussé trop avant, observait que, « en « l'ancienne loy, le souverain pontife estant dans le « sanction sanctorum tiroit le rideau, de peur que le « peuple n'eût la connaissance des mystères qui se « traitoient là dedans ; » et proposait « d'en user de « même aux finances de Sa Majesté, esquelles il ne « falloit pas pénétrer si avant, de peur d'offenser le « prince. » Et de là, il s'engageait dans un long et minutieux parallèle de l'arche d'alliance et des coffres du Roi, jusqu'à comparer les premiers financiers du royaume « aux séraphins qui couvroient l'arche. » Comment l'assemblée accueillait-elle cette argumentation saugrenue? L'organe du Tiers, Miron, répondait du ton le plus grave, que, « dans l'ancienne loy, la « vérité n'étoit que figurée : mais que, dans la loy <• évangélique, tous les secrets ayant été divulgués et « mis en lumière, la compagnie, vivant selon cette loy « nouvelle, avoit cru devoir avoir un éclaircissement

(•1 ) Souvenir de ces deux vers de Martial :

.Ethereas aquila puerum portante per auras, Illœsumtiniidis unguibus hœsit onus.

Epigr. 1. I, vu.

« entier de ce qui estoit porté par les estats du Roi et « de la régence de la Reine (1). »

Pour que rien ne manquât à l'étrangecomposé de défauts de tout genre qu'offrait en ce temps l'éloquence religieuse, une autre célébrité de la chaire sous Henri IV, tout en étalant, comme les prédicateurs qui viennent de passer sous nos yeux, beaucoup d'érudition profane et de bel esprit allégorique, y ajouta, par un singulier mélange, des traits nombreux de cette verve burlesque qui s'était si librement déployée dans le sermon, au moyen âge, et que la Renaissance n'en avait point bannie. Le burlesque proprement dit, avec ses images basses, ses sailliestriviales, ses allocutions bouffonnes, se trouve en abondance, et souvent fort grossier, dans les œuvres de Valladier, contemporain et rival de Pierre de Resse et de Gaspar Seguiran, prédicateur du roi sous Henri IV et sous Louis XIII. Écoutez-le, dans son sermon sur la Mort, apostropher les riches inhumains et impénitents : « Vaches grasses, qui « estes au mont de Samarie (il leur applique la prédiction « du prophète Amos), vous qui destruisez les pauvres; le « Seigneur a juré par son sainct; voilà que les jours vien-

(1) États généraux, recueil de La Haye, 4789, t. XVI, 2e partie, p. 12, 13.

« dront sur vous; et ils vous esleveront sur des leviers, et « fairont bouillir vos membres en des marmites bouillantes. « Vous estes gras de chair, gras de lard, gras de plai- « sir : tant mieux pour le diable , bon pour la marmite « du diable : et reliquias vestras in ollis ferventibus, « et « vos reliques es marmites bouillantes, » c'est-à-dire, la « charongne de voslre corps, qui reste après que l'âme « en est séparée. Vous voyez le beau bœuf violé au « mois de mars : on luy dore les cornes, on le couvre de « fleurs : quoy faire? pour la boucherie. Dans une « heure, on t'assommera, on t'escorchera, on t'esven- « trera, on te bouillira, on te rostira. 0 aveuglement « pitoyable (1)! » Entendez-le s'écrier dans un sermon sur l'Adultère, à propos de l'arrêt prononcé par Juda sur l'adultère Thànvàv, Producilo eam, ut comburatur... : « 0 qu'il faudroit de bois pour brusler toutes celles « de France! Les forests d'Ardenne n'y suffiroient « pas (2). » Voyez enfin la comparaison qu'il établit de point en point entre la femme et le diable, dans ce sermon sur l'Origine de l'âme, où il examine la question de savoir si la femme a été faite comme l'homme à

(I MéUméalogie sacrée, sermons sur toutes les Évangiles du caresme, preschei- à Paris à Saint-Jacques de la Boucherie, Van 1609. Paris, !616; t. I, p. 85o.

(2) Mètanealogie sacrée, t. I, p. 710.

l'image de Dieu (1) : et vous reconnaîtrez dans ce prédécesseur de Bossuet, si voisin de lui par la date, un héritier direct des Menot et des Maillard. Au reste, je l'ai dit, bien que souvent trivial, Valladier n'en est pas pour cela plus naturel ni plus simple. A côté de ces saillies populaires reparaissent l'obscure terminologie d'école, le luxe des citations païennes, la recherche des sens figurés et des emblèmes poussée jusqu'au dernier degré de subtilité, la phraséologie oratoire tournant au galimatias. Le même homme qui compare, en langue rabelaisienne, le riche impénitent et imprévoyant au bœuf-gras, est l'auteur de cette épître dithyrambique à Marie de Médicis, qui figure en tête du gros recueil de sermons intitulé Saincte philosophie de l'âme : « Madame, le divin amoureux, chaste- <( ment passionné des parfaictes beautez de l'espouse, « s'occupant doucement à l'admiration des merveilles « que la nature a le plus enrichies en l'architecture « admirable de vostre sexe, me licentie de les relever « d'un grand estage plus haut jusqu'au couronne- « ment du frontispice de l'âme; c'est tout le project de « cet ouvrage que je présente à Vostre Majesté, où je « vay costoyant les femelles beautez d'une dame par-

(1) La saincte philosophie de rame, sermons pour VAdvent,preschex, à Paris, à Saint-Médéric, Van 4612. — Paris, 4612.

<( faicte en parallèle des agréables pourfils de la subs- « tance immortelle, qui anime ce corps, source ori- « ginaire de toutes ces beautez passagères et esva- « nouissantes. Je le vois se mirant ores dedans les « agréables rapports et linéaments d'un visage at- « trayant; tantost haut louant l'artifice de cette poic- « trine jumelle, ouvrière artiste de la liqueur nourri- « cière des vivants; puis admirant avec un chaste, « mais éloquent silence la divine fécondité du sein et « du jardin maternel, ouvrier émerveillable de la pro- « pagation de nostre espèce. Ce sont comme les trois « estages de cette structure et de ce palais royal que la « saincte Triade , architectrice de l'univers, bastit de « la cosie d'Adam, puisque le répertoire sacré de la « Genèse saincte nous dit signamment que Dieu bastit « la femme comme un beau palais, et œdificavit, etc. « Le Seigneur Dieu bastit et édifia la femme de la cosle « qu'il avoit prinse en Adam. Le Père effigia sa proie vidence en la structure de la poictrine nourricière ; « le Fils, sa sapience en la perspective raccourcie des « sens éminents en la face; le Sainct-Esprit, sa bonté « en la fécondité du parterre plantureux où germent « les humains, comme arbres renversez en la philoso- « phie platonicienne. Ce visage albastrin aux yeux de « colombe, à la tresse crespée de mille crespillons en

u guise de troupeaux qui repaissent errants et comme « ondoyants et vagabonds aux costeaux de Galaad; « aux deux rangées de perles orientales, blanches « comme les ouailles qui sortent du lavoir; aux joues « verecundes et vermeilles, comme la fente d'une gre- « nade ; aux lèvres déliées et empourprées, comme « un filet de soie cramoisie, d'où découle le miel avec « l'ambre et le beaume , est vraiment le séjour agréa- « ble où Pindare, le poète, faisoit asseoir les Grâces « Carites, etc. (1). »

Et le prédicateur, continuant à amalgamer Salomon, Ronsard (2) et Platon, poursuit jusqu'aux plus incroyables détails cette description, qui s'applique à la fois à l'Épouse du Cantique des cantiques, figurant l'excellence de l'âme humaine et les perfections divines, et à la reine Marie de Médicis (3), à cette opulente beauté qui resplendit encore dans les vivants portraits de Rubens.

Ces extravagantes fantaisies trouvaient des admira-

(1) Saincte philosophie de Vâme, Paris, 4612.

(2) V. Ronsard, Amours, 1. I, élégie ccxxii;l. II, élégie H.

(3) C'est du moins ce que j'ai cru comprendre. L'Estoile disait de la dédicace d'une thèse de théologie qui venait de paraître : « C'est « une vraie grottesque où l'on n'entend du tout rien. » Journal, coll. Petitot, t. XLV1II, p. 326. Il n'aurait pu mieux dire de cette préface de Valladier.

teurs, et même en grand nombre. Peu de prédicateurs furent plus goûtés, plus recherchés que ne le fut en son temps Valladier. Arrivé à Paris en 1608, après de brillants succès à Lyon et dans les provinces, il y conquit aussitôt la vogue, et devint l'orateur favori de la cour. 11 fut en 1610 un des prédicateurs chargés de prononcer le panégyrique funèbre de Henri IV. Même après qu'il se fut retiré de la chaire, sa gloire se maintint longtemps encore : en 1626, on réimprimait pour la troisième fois le curieux recueil de sermons qu'il avait si éloquemment dédié à la Reine (1).

(1) André Valladier est compté ordinairement parmi les prédicateurs jésuites. Il eut en effet ces religieux pour maîtres, et entra luimême dans la compagnie à vingt et un ans : mais il en sortit en \ 608 à la suite de graves démêlés avec ses supérieurs, et obtint du pape Paul V l'annulation de ses vœux. Nommé en 461 1, par le crédit de son protecteur, le cardinal de Givry, à l'importante abbaye de Saint- Arnoul, de Metz , il ne put prendre possession de celte dignité qu'après de longs et orageux débats avec un compétiteur que soutenait une partie de la cité. Il eut ensuite une vive querelle avec les magistrats de Metz au sujet d'un citadin qu'il avait fait mettre dans sa prison abbatiale pour larcin, et qu'un des Treize de Metz était venu délivrer à main armée. Plus tard, de violentes discordes éclatèrent entre l'abbé et ses îeligieux. Ceux-ci allèrent jusqu'à supplier le pape de déposer Valladier, comme indigne de ses fonctions par ses désordres et sa folle conduite. Ce qui est du moins attesté par les écrits mêmes de l'abbé de Saint-Arnoul, c'est la vivacité extrême de son humeur et l'irascibilité de son caractère. Jusque dans les préfaces de ses recueils de sermons, il rappelle ses griefs et exhale ses rancunes avec un emportement voisin de la fureur, et poursuit ses adversaires des plus grossières injures. On peut consulter sur sa vie, omise danê

Mais ce qui marque mieux encore la vogue et l'ascendant du déplorable genre qui triomphait alors, c'est de voir des hommes de beaucoup d'esprit et de talent, infiniment supérieurs aux Pierre de Besse, aux Valladier, etc., et, par certains côtés, supérieurs à leur temps, se rabattre à la mesure commune en abordant la chaire, accepter sans lutte les travers qu'ils y trouvaient établis, et en prendre docilement leur part. Quand on voit figurer parmi les œuvres religieuses du poëte Bertaut, abbé d'Aulnay, puis évêque de Séez sous Henri IV, un volume de sermons composés à loisir vers la fin de sa vie, qui ne s'attendrait à trouver dans ce recueil quelque chose du sens judicieux, de l'élégance tempérée, de l'heureuse retenue qui distinguent ses vers sérieux ou profanes, et qui font de lui, entre Ronsard et Malherbe, un utile promoteur du bon goût et du bon langage, un introducteur poli de la

la Biographie universelle, YHistoire de Metz, par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Vannes ; le Journal de FEstoile, coll. Petitol, t. XLIX, p. 149; V Auguste Basilique, Paris, 4 61 5 ; la Tyrannomanie ou Plainte au Roi, Paris, 4615, deux factums de Valladier ; Bibliotheca scriptorum soc. Jesu, Rome, 4676, p. 60. Outre les recueils de sermons déjà cités, on a de Valladier les Strômes sacrés de la pénitence, sermons pour les fêles des saints, Paris, 4 623 ; Parallèles et célébrités parthénieimes, sermons sur la Vierge, Paris, 1626; et deux oraisons funèbres, l'une du cardinal de Givry, Fautre du fameux ligueur Montgaillard; toutes deux détestables. Valladier mourut en 1638. Il était né à Saint-Pal, dans le Forez, en 1565.

belle et savante poésie du grand siècle ? On s'y tromperait cependant: comme prédicateur, Bertaut ne se sépare en rien de l'école dont nous venons d'étudier les tristes œuvres: tout au plus, en la suivant, réussit-il à en éviter les singularités les plus fortes, les licences les plus choquantes : mais il n'y tente aucune amélioration sérieuse, n'y introduit aucune réforme, et paraît même n'en pas comprendre la mauvaise direction et le vice radical. Ses sermons, après tout, sont delà famille de ceux de Pierre de Besse et de Seguiran (1). Son oraison funèbre de Henri IV débute comme les plus mauvaises déclamations de Valladier : « Donc la mi- « sérable poincte d'un vil et meschant couteau remué « par la main d'une charongne enragée et plustot ani- «. mée d'un démon que d'une àme raisonnable, etc. » Le reste ne vaut pas beaucoup mieux (2). Comme l'évêque Bertaut, le cardinal Du Perron fut un des hommes les plus éclairés, un des auteurs les plus polis de son temps. Poëte ingénieux et correct, tout à fait digne de son maître Des Portes, il fut, en prose, par la clarté forte et pressante de ses écrits de controverse, par l'habile précision de sa parole dans les discussions

(1) Sermons sur les principales festesde Vannée, Paris, 4613.

(2) Discours funèbre sur la mort du feu Roy, Paris, 1610.

politiques (1), par l'élégance mesurée de sa correspondance (2), un des meilleurs ouvriers de la langue du xvn° siècle entre Montaigne et Balzac. Le premier, Du Perron, sut apprécier Malherbe encore peu connu, et le signala à l'attention et aux bienfaits de Henri IV (3) . Les jugements qu'on a retenus de lui sur certains auteurs contemporains , sur certaines questions d'art et de style (4), révèlent un esprit judicieux et fin, un goût très-cultivé et déjà sévère. Gherche-t-on ces qualités dans les quelques sermons qu'il composa pour ses ouailles d'Évreux ou de Sens, ou pour la cour de Henri IV ? On ne les y retrouve que très -affaiblies et gâtées par un mélange de défauts qui les rend presque méconnaissables. Il y règne une solennité exagérée de langage, une abondance diffuse de mots qui rappellent trop les essais oratoires de sa jeunesse, l'oraison funèbre de Marie Stuart, le panégyrique de Ronsard. L'histoire

(!) V. la Harangue prononcée devant les États Généraux de 1614 sur l'article du serment, Paris, 4615; réponse très -adroite aux gens du Roi sur les limites de l'obéissance due aux princes, écrite avec une netteté et une fermeté remarquables pour le temps.

(2) Ambassades et négociations de V illustrissime et révérendissime cardinal Du Perron, avec ses plus belles et éloquentes lettres, tant d'Estat et de doctrine que familières, Paris, 4629.

(3) Vie de Malherbe, par Racan.

(4) Perroniana, Cologne, 1669 : articles Métaphore, Langue, Du Bartas, Mathieu.

profane, la fable païenne, y ont leurs libres entrées; le bel esprit s'y joue dans l'érudition, comme chez les orateurs précédemment cités. Un sermon pour le jour de Pâques commence par la description du repas offert par Antoine à Cléopâtre, à la fin duquel cette reine fit fondre en une coupe et avala une perle rare d'un prix inestimable. Combien est au-dessus de ces dépenses et prodigalités royales le repas dans lequel « Nostre Seigneur « traitte et festoyé aujourd'huy toute l'Église...! Il dis- « sout et détrempe, pour honorer ce festin, non une « perle visible et corruptible, mais une perle invisible « et inestimable, cette perle céleste et divine par la- « quelle tout le monde a esté rachepté, etc. » Plus bas Du Perron applique la peinture des Harpies (Enéide, 1. III) aux maîtres d'erreur qui sont venus troubler ce « sacré banquet, » et « gaster et ravir la viande céleste « préparée aux fidèles, » c'est-à-dire, à Luther et à Calvin. Voilà à quoi s'amusait dans la chaire le sévère critique du poète Du Bartas et de l'historien Mathieu, l'invincible antagoniste de Du Plessis - Mornay (1).

(i)Le grave avocat Marion s'écriait un jour, après l'avoir entendu : « Ce n'est pas un homme, c'est un ange. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, 2e édition, p. 64.) Et peut-être le trouvait-il divin, précisément par ces endroits-là. Du Vair, probablement, en jugeait mieux. F. ce que dit celui ci du style à la mode dans son judicieux traitéDe V éloquence françoiseet des raisons pourquoi^elle est demeurée si basse. Paris, 1 606.

Tant on a de peine à s'affranchir du tour d'esprit contemporain, et à secouer le tyrannique empire de la mode !

Voici encore, parmi les prédicateurs de ce temps, un personnage fameux de la cour de Henri IV, le jésuite Pierre Coton, confesseur du Roi, homme de beaucoup d'esprit, qui joignait à une remarquable capacité pour les affaires, à une rare habileté politique, une élégance séduisante de manières, une conversation polie et ingénieuse (1). On ne s'en douterait guère en lisant ses sermons, où, au milieu d'une théologie aride, toute pleine d'entités et de quiddilés, viennent se placer de longs tableaux descriptifs des choses de l'autre monde, un Ciel, un Enfer, un Purgatoire, une Descente aux limbes, représentés avec toutes sortes de détails sensibles, et montrés à l'imagination et aux yeux

(1 ) C'est par tout cela qu'il plut si fort à Henri IV, et non pas seulement, comme le veut V Anti-Coton, par ses tolérances et facilités de confesseur. Un pamphlet latin, qui courut en 4609, accusait ce Père de s'être attiré la confiance et l'amitié du Roi par enchantements et sortilèges, surtout par le moyen d'un miroir magique (spéculum consiellatum), dans lequel il pouvait à volonté lui découvrir l'état des cours étrangères, les desseins secrets des princes, etc. De studiis Jesuitarum abstrusioribus relatio, cité par l'Esloile, coll. Petitot, t. XUVIII, p. 214. Sorcier, le Père Coton l'était par l'habileté et le charme. Un grand et merveilleux miroir qu'il pouvait consulter à toute heure au profit de son royal pénitent, c'était la société ellemême, mêlée et présente à tant de choses, et en possession de tant de secrets.

par un procédé d'exposition tout matériel. Prêchant sur le Jugement dernier, il déroule en forme de prologue tous les bizarres prodiges par lesquels doit s'annoncer la catastrophe finale pendant les quinze jours qui précéderont immédiatement le dernier (1) : puis il dispose la scène : « Au costé de nostre Rédempteur « sera dressé un throsne magnifique pour sa très « saincle Mère.... ; autour il y aura des sièges pour les « Aposlres. » Il décrit l'arrivée du Juge précédé de sa bannière, « qui est le royal estendart de la saincte « Croix, oriflambe d'une admirable splendeur» : il fait parler les personnages : on entend successivement les actions de grâces des élus, les plaintes des damnés. Pour ne nous rien laisser ignorer, l'auteur va jusqu'à nous dire en quelle langue doit être prononcée la sentence. On croirait entendre un de ces récits pieux composés sur le patron des Mystères, que les prédicateurs du moyen âge introduisaient dans leurs exhortations ,

(1) «... La troisième journée, les monstres marins, les dauphins et « balènes paroistront sur la plage , les lyons, léopards et panthères, « pesle-mesle avec les taureaux, les loups et les chiens, frémiront, « mUgleront, hurleront espouvantablement ; pour monstrer les in- « jures qui ont esté vomies contre Dieu et les blasphèmes qui ont « tant de fois comme ébranlé les colonnes du firmament... » Sermons sur les principales et plus difficiles matières de la foy. Paris, ^ 617, p. 693. C'est là ce qu'au moyen âge on appelait prêcher les quinze signes. Y. Elude sur Villon par Campaux, p. 94.

ou plutôt, car la simplicité, l'accent naïf de ceux-ci ne se retrouvent plus, on croirait lire le livret d'une de ces pièces religieuses que les Jésuites jouaient à certains jours dans leurs collèges (1).

C'est aussi un sermon à spectacles que celui où le même Père traite de l'Enfer : le sujet y est mis en scène, pour ainsi dire : toutes les variétés de peines sensibles sont passées en revue, décrites avec des détails précis, complets, étalées dans toute leur horreur. Le prédicateur montre tout, dit tout à l'avance. Il n'oublie même pas de marquer la distance qui sépare les vivants de l'Enfer : 1160 lieues seulement, la terre, au centre de laquelle l'Enfer est placé, n'ayant que 7,000 lieues de circuit (2). Je ne voudrais pas rendre la société à laquelle appartenait le Père Coton, responsable des singularités et des excès de sa manière. Toutefois, dans un certain procédé d'oraison familier aux Jésuites, dans ce précepte sans cesse répété par le fondateur, Assistez aux mystères par les yeux de l'imagination; voyez, touchez, goûtez les mystères, qui

(1) Il y eut dans ce temps-là même, à Lyon, une grande représentation du Jugement dernier donnée par les Jésuites. V. dans le journal de FEstoile, coll. Petitot, t. XLV1II, p. 87, de curieux détails sur cette solennité, et sur les suites fâcheuses qui en résultèrent pour plusieurs.

(2) Sermons sur les principales, etc. p. 790.

fait le fond des Exercitia, on retrouverait peut-être l'origine de cette rhétorique minutieusement descriptive, de ce dévot réalisme (1).

- Quoi qu'il en soit, les prédications du Père Coton eurent un immense succès. Tandis qu'il exerçait son ministère à Grenoble, Lesdiguières, alors lieutenant du Roi en Dauphiné, extrêmement curieux d'entendre un si grand orateur, et cependant « assez bon hugue- « not pour ménager là-dessus ses pasteurs, pratiqua « un chemin dérobé de son logis jusqu'à l'église, où, « d'une fenêtre qu'il avoit fait faire exprès, il entendoit d le sermon sans être vu. » ( Vie du Père Coton par le Père D'Orléans, Paris, 1688, p. 35.)

Suivant un autre biographe, Henri IV était ravi du génie de son confesseur pour la prédication. Les jours de prône, il le conduisait à l'église dans son carrosse, et plus d'une fois le prit par la main pour le mener à sa

(1 ) V. Exercitia spiritualia, Rome, 1 576. Les prescriptions de l'article V se rapportent justement à la pensée de l'Enfer. Voici comment il faut appliquer les cinq sens à celte pensée : « Punctum primum est spectare per imaginationem vasta inferorum incendia et animas igneis quibusdam corporibus inclusas. Secundum, audire imaginarios planctus, ejulatus, vociferationes, blasphemias in Christum et Sanctos ejus erumpentes. Tertium, imaginario etiam olfactu fumum, sulfur, et sentinae cujusdam seu fecis atque putredinis graveolentiam persentire. Quartum, gustare similiter res amarissimas, ut lacrymas, rancorem, conscicntiœque vermem. Quintum, tangere quodam modo ignés illos, quorum tactu animée ipsse amburuntur. »

chaire (1). Nous avons quelque peine à croire, cependant, surtout après avoir recueilli le jugement de ce prince sur l'éloquence du Père Seguiran, qu'il ait eu au fond beaucoup de goût pour celle du Père Colon. Que devait dire un pareil auditeur, lorsqu'il entendait définir la Béatitude, ou le Paradis, « un palais royal, où les « planètes servent de galeries, le firmament, de salle « basse, le premier mobile, de chambre , le cristallin, « d'antichambre, et l'empirée, de cabinet; » et la charité, « la pierre, non philosophale des artehimistes, « mais théologale du Sainct Esprit, pour laquelle com- « poser, le fils de Dieu a esté calciné dans les flancs « de la Vierge, fixé sur la croix et sublimé sur les « cieux (2) ! »

Je ne m'arrêterai point à discuter le mérite du prédicateur dominicain Coeffeteau, non plus que celui de l'évêque d'Aire Cospéan, avec les critiques qui ont fait à ces deux orateurs l'honneur de leur attribuer une première réforme de la chaire sous Henri IV (3) . Les ser-

(1) Bibliotheca script, soc. Jesu, Anvers, 4 643, p. 378. Pierre Rouvray, Vita Patris Pétri Cotoni, Lyon, 1660, p. 82.

(2) Sermons sur les principales, etc. p. 325 et 845. V. Du Perron sur certaines façons de parler du P. Coton, Perroniana, Cologne, 1669, article Coton.

(3) Ch. Perrault, Hommes illustres, Paris, 1700, t. III, p. 5; Goujet, Bibliothèque française, t. II, p. 291 ; l'abbé Guillon, Modèles de l'éloquence chrétienne, Paris, 1837, Discours préliminaire.

raons du premier n'ont pas été conservés ; et si l'on juge du caractère et de la valeur de sa parole par l'oraison funèbre de ce roi, qu'il prononça en 1610, il semble n'avoir aucun titre sérieux à l'exception qu'on a faite en sa faveur. Cet ouvrage en effet, offre, à première vue, une ressemblance frappante avec ceux dont je viens de m'occuper. La Bruyère, évidemment, ne songeait point à ce discours de Coeffeteau, non plus qu'à son Tableau des passions humaines, fastidieuse compilation des œuvres morales d'Aristote, il n'avait en vue que le correct auteur de la traduction de Florus (1), quand il écrivait : « Un style grave, sérieux, scrupuleux « va fort loin : on lit encore Amyot et Coeffeteau (2). » Quant à l'évêque d'Aire (3), la gloire d'avoir perfectionné dès ce temps-là l'éloquence de la chaire, ne peut lui être attribuée que par une sorte de malentendu. Il y a deux parties dans la vie de ce prélat, deux hommes, qu'il faut soigneusement distinguer (4). Il y a le vieil évêque éclairé et mûri par une expérience

(1) Publiée en 1621. Paris, f°.

(2) Des ouvrages d'esprit, XLV, éd. Walckenaer.

(3) Plus tard évêque de Nanles, puis de Lisieux.

(4) C'est ce que n'a peut-être pas assez fait M. Floquet dans son excellente histoire de Rossuet, quand il trace d'après deux biographes du xvne siècle, R. Le Mée et J. R. Noulleau, le portrait de Cospéan ; Etudes sur Bossuet, t. I,p. 100.

d'un demi-siècle, instruit par tout ce qu'il avait vu s'accomplir de progrès dans les lettres sacrées et profanes sous Louis XIII et Richelieu, qui, au terme de sa longue carrière, donnait en effet l'exemple d'une éloquence grave et épiscopale, et, témoin du premier succès de' Bossuet dans cette mémorable soirée de l'hôtel de Rambouillet, savait pénétrer tout le génie du jeune orateur, lui adresser sur ses études d'utiles conseils, et prophétiser sa gloire : et il y a le brillant évêque du règne de Henri IV, plein de zèle et de feu, mais écrivain subtil et esclave de la mode, qui, dans l'éloge de la victime de Ravaillac, ne craignait pas de citer Pythagore, Salluste et Plutarque, et d'entrechoquer des antithèses, de jouer sur les mots, comme dans le passage suivant: « David, au deuxième livre « des Rois, déplore la mort de Saùl,... maudit le lieu « où il estoit mort et les montagnes innocentes qui « avoient reçeu son sang. Paris, ce seroit une trop « grande dureté, mais une très-injuste cruauté de vous « maudire pour avoir reçeu le sang devostre Roy. « Ce sang vous a affligé, non pas déshonnoré, vous a « rendu misérable, non pas coulpable : mais vous trou- « verez bon, ce croi-je, qu'au lieu de prier que la pluye « et la rosée ne tombent pas sur vous, je désire que « la pluye et la rosée de vos larmes ne cessent de

« tomber sur le funeste lieu où vostre grand Roy est « tombé : et que vos enfants ne se trouvent jamais « dans cette malencontreuse rue, qui tire à bon droit « son nom du fer, mais qui devroit l'avoir tiré des fu- « ries, de la félonie, de l'Enfer, sans tesmoigner par « leurs soupirs, que le vray père, le plus grand hon- « neur, le plus cher amour de Paris, l'a teincle de son « sang (1). » On se demande si c'est bien le même homme qui, trente ans plus tard, mettait le jeune Bossuet en garde contre les applaudissements du salon d'Arténice, et l'invitait à chercher uniquement ses modèles dans les Pères de l'Eglise. Tels sont les contrastes que peut offrir dans une longue vie, à certains âges de révolution littéraire, l'histoire d'un même esprit.

(4 ) Oraison funèbre prononcée dans la grande église de Paris aux obsèques de Henry le grand, Paris, 4010 : — Paris, 18oi, avec une notice sur l'auteur, par M. Ch. Livet. — On relèvera, si Ton veut, dans ce curieux discours, quelques traits énergiques, quelques mouvements d'un pathétique vrai. On pourra le citer comme un des écrits où la langue française semble vouloir se débarrasser des longues et vagues périodes du XVIe siècle, et commence à marcher d'une allure plus dégagée et plus ferme. (A. Fremy, Des variations du style français au XVIIe siècle, thèse de doctorat, 4843.) Je ne vois là, en somme, aucun commencement sérieux de progrès pour la chaire : pas plus que dans l'oraison funèbre de Henri IV, par Fenolliel, évêque de Montpellier, œuvre du plus triste goût, si on la juge sur une lecture complète, et non sur quelques pages raisonnables, justement citées, et un peu trop admirées par M. Poirson. Histoire du règne de Henri IV, t. II, p. 739.

Le génie de l'éloquence religieuse a-t-il donc entièrement fait défaut à la France dans les premières années du xvir siècle?

Ne l'oublions pas, un grand évoque de ce temps, un grand saint, le plus aimable de nos moralistes chrétiens, le plus original des prosateurs français entre Montaigne et Bossuet, l'illustre auteur de X Introduction à la vie dévote et du Traite de l'amour de Dieu, saint François de Sales, a été un infatigable prédicateur; et de ces trente années de prédication, il est resté quelques sermons originaux, et d'autres , en beaucoup plus grand nombre, recueillis de souvenir, ou rédigés sur des notes plus ou moins complètes, par de pieux auditeurs.

Ne parlons que des originaux (1). On y retrouve

(1) Ce sont : 4° un sermon sur l'Assomption, un autre sur la Pentecôte, et vingt-trois abrégés ou plans de sermons, le tout publié pour la première fois, d'après les manuscrits, en 1640, dans l'édition in-f°des Œuvres complètes dressée par le jésuite Talon; 2° un sermon pour le jour de saint Pierre, également tiré d'un manuscrit par l'éditeur des Œuvres complètes de 1665, in-f°; 3° l'oraison funèbre du duc de Mercœur, prononcée et imprimée en 1602. Excepté ces quelques écrits, dont l'authenticité est incontestable, on n'a sous le nom de Sermons de l'évêque de Genève que les rédactions des religieuses d'Annecy, revues et remaniées par le commandeur de Sillery pour l'édition de 1640. La préface du P. Talon ne laisse sur ce point aucun doute. Plus tard une nouvelle révision de ces mêmes sermons fut exécutée par l'ordre de madame de Chantai. Déjà le commandeur de Sillery y avait fait tant de changements qu'il méritait, dit le

sans doute cette vive ardeur de charité, cette onction douce et persuasive, cette science de nos faiblesses et de nos misères, ce tact délicat des mystères du cœur, qui font du maître de Philothée et de Théotime un guide si attrayant et si sûr de la vie morale et religieuse. On y retrouve cette imagination vive, fertile, riante, tout éprise des beautés et des grâces de la nature extérieure, qui sans cesse puise à cette source des peintures animées, des comparaisons fleuries, pour en égayer les abstractions de la morale et de la théologie, et pour rendre les leçons de l'une et de l'autre plus sensibles et plus frappantes. On y admire enfin un talent d'écrivain tout libre, tout naturel, exquis néanmoins et supérieur, qui façonne, dégage, assouplit la langue, sans la dépouiller de ses richesses originelles, sans lui enlever ses tours naïfs et ses grâces ingénues.

Et cependant, ce n'est pas dans ses sermons, ou du moins dans le peu qui nous en reste, que ce grand et aimable esprit se montre à nous avec tous ses avantagés, avec toute sa supériorité sur les autres écrivains du temps.

P. Talon, d'en être considéré comme le second auteur. On voit avec quelle réserve on doit chercher la manière et le génie de saint François de Sales dans ces textes dont il n'a pas écrit une seule ligne, et auxquels tant de mains ont travaillé.

Si l'on a pu signaler chez lui parmi les beautés les plus franches, et dans ce naturel même qui le distingue, une veine de subtilité et de faux goût, s'il a été accusé d'avoir, lui aussi, plus d'une fois sacrifié littérairement à la mode, c'est par les sermons surtout qu'il a pu prêter à ces reproches.

Ces imperfections des sermons, comparés avec ses écrits de piété d'un autre ordre, tiennent peut-être à la différence même des genres. Je m'explique. Quand il composait son admirable Introduction à la vie dévote, saint François de Sales faisait une chose entièrement nouvelle ; il écrivait en français, pour les mondains , sous forme familière, et dans le langage du monde luimême, un traité de morale pratique s'appliquant à tous les détails de la vie, dans les différentes conditions sociales. En ce genre d'écrit religieux, qui était encore à créer, comme aussi dans ses Épitres spirituelles, où sa piété s'épanche sous la forme d'une conversation intime, d'une confidence affectueuse, il pouvait suivre sans obstacle et sans gêne l'impulsion de son heureux génie : il était naturel, parce que rien ne l'empêchait d'être lui-même. Dans le sermon, au contraire, il trouvait une voie tracée, des procédés en vigueur, des formes autorisées par l'usage, consacrées parle succès; il trouvait un genre établi et régnant despotiquement,

dont il était bien difficile , même au bon sens et au génie, de s'affranchir du premier coup, quelles qu'en fussent les imperfections , les étrangetés même : il corrigeait en partie ces défauts, les adoptait lui-même en partie, cédant à son insu à l'autorité de la tradition et à l'entraînement de l'exemple.

Le goût particulier de saint François de Sales pour les grands écrivains mystiques du moyen âge qui avaient plié l'éloquence religieuse aux besoins de leur esprit, aux habitudes de leur théologie, le mettait en contact avec une école de prédication à la fois inspirée et raffinée, prodigue jusqu'à l'excès, jusqu'à l'abus, d'explications allégoriques de l'Écriture et de similitudes ingénieuses.

N'est-ce pas d'après cette coutume, encore presque générale de son temps, de chercher partout dans les saints livres l'envers du sens apparent, que l'évêque de Genève expliquant à ses auditeurs la sublime légende placée sur l'arbre de la croix, appelait leur attention sur le mot Nazarenus, qui signifie fleuri : « ce « qui est, » dit-il, « un autre très grand sujet de glori- « fication : car, par la croix, nostre âme a esté parée « des belles et sainctes fleurs de tant de vertus, de tant « d'auréoles si odoriférantes. C'est là où nostre Sei- « gneur s'est rendu rose de martyre, violette de morti-

« fication, Jys de pureté, estant, non seulement pur « luy-mesme, mais encore purifiant: leclulus noster « floridus, etc. (1). » N'est-ce pas dans le môme esprit qu'il prêtait un sens mystérieux au nombre des disciples, ou frères, rassemblés autour de saint Pierre le jour de la Pentecôte (2)? n'est-ce pas par le même tour d'imagination pieuse qu'il voyait dans Moïse retiré des eaux, la figure du grand apôtre saint Pierre, qui, lui aussi, pêcheur appelé du rivage de la mer, fut retiré des eaux par le divin Maître (3) ?

Il est vrai que dans une lettre Sur la méthode de bien prescher, écrite en 1604 pour le frère de madame de Chantai, André Fremiot, qui venait de s'asseoir sur le siège archiépiscopal de Bourges, entre autres conseils excellents donnés à ce prélat et à tous les prédicateurs, il recommande d'épuiser les richesses du sens littéral, et, pour le sens allégorique, de s'en tenir aux interpré-

(1) Plan d'un sermon pour le jour de l'Invention de la sainte Croix : OEuvres, Paris, 1640, t. II, p. 404.

(2) « Erat autem turba centum et viginti, ils estoient cent etvingt. « Douze estoient les Apostres au commencement, et maintenant ce « nombre de douze a été multiplié par dix. Il faut apprendre que si « nous voulons recevoir le Sainct Esprit, il nous faut multiplier et « enrichir les douze articles de la foy par l'observation et exécution « des dix commandements de la loy. » Sermon sur la Pentecôte, Ibid. t. II, p. 12.

(3) Sermon pour le jour de saint Pierre.

tations naïvement tirées et sortant de la lettre (1). Mais un peu après, comme exemple d'allégorie naturelle et légitime, il propose cette glose des paroles de Dieu sur Esaù et Jacob : Duo sunt gentes in utero, et duo populi ex ventre dividentur, populusque populum superabit, et major serviet minori. « Esaù, » dit-il, « représente le « corps, qui est l'aîné; car avant que lame fût créée, « le corps fut faict et en Adam et en nous. Jacob « signifie l'esprit, qui est puîné; en l'autre vie, l'esprit « surmontera le corps, lequel servira pleinement à « l'âme et sans contradiction. » Ou encore, « Esaù, « c'est l'amour-propre de nous-mesmes : Jacob, l'amour « de Dieu en nostre âme : l'amour-propre est l'aîné, « car il est né avec nous ; l'amour de Dieu, puîné, « car il s'acquiert par les sacrements et pénitences : « et néanmoins, il faut que l'amour de Dieu soit le « maistre, et, quand il est en une âme, l'amour- « propre sert et est inférieur. »

Dans la même lettre, il accorde qu'on « se peut « servir de l'Ecriture par application avec beaucoup « d'heur, encore que bien souvent ce qu'on en tire ne « soit pas le vrai sens ; comme sainct François disoit

(1) Épistres spirituelles, première édition, Lyon, 4629, 1. I, lettre 34. V. aussi Esprit de saint François de Sales, Paris, 4639, T. I, p. 230.

« que les aumosnes estoient punis angelorum, parce que « les anges les procuroient parleurs inspirations. » Par ces concessions, l'excellente règle posée d'abord perdait sans doute un peu de sa vertu et de son efficacité.

Et dans ces exemples empruntés à la nature extérieure, dont il assaisonne si volontiers sa morale, et trop abondamment peut-être, est-il nécessaire de faire remarquer qu'à côté d'images simples, justes et charmantes, trouvées dans les scènes familières de la vie champêtre, tirées de l'abeille, du lis, de la rose, il en a d'autres, prises d'un monde fantastique, d'une nature problématique et singulière, et ajustées à son idée avec un détail de comparaison minutieux et alambiqué, comme ce parallèle du phénix et de la Vierge, dont il ornait un sermon prononcé à Paris en 1602, à l'âge de trente -cinq ans? « Le phénix mourut par le feu, et « ceste saincte dame mourut d'amour. Le phénix « assemble des busches de bois aromatique, et les » posant sur la cime d'un mont, fait sur ce buscher un « si grand mouvement de ses aisles, que le feu s'en « allume aux rayons du soleil. Cette Vierge assemblant « en son cœur, la croix, la couronne, la lance de « nostre Seigneur, les posa au plus haut de ses pen- « sées, et faisant sur ce buscher un mouvement de

« continuelle méditation, le feu en sortit aux rayons « des lumières de son fils, etc. »

Sans doute l'aimable génie de l'évêque de Genève se marque jusque dans les défauts qui déparent son éloquence de prédicateur. Même en ces parties quintessenciées, saint François de Sales est très-supérieur à ces orateurs du temps, tels que les Pierre de Besse, les Seguiran, dont il suit alors la manière. Chez lui, les pensées subtiles, les images raffinées n'ont rien de pédautesque : le bel esprit dans ses sermons n'est point affecté, au sens propre du mot, et n'a rien d'ambitieux : ce n'est point la recherche étudiée d'effets surprenants et nouveaux : c'est un tribut involontaire payé à la mode par une imagination vive et brillante; c'est, si l'on veut, le jeu innocent d'un esprit fin, ingénieux et fécond, auquel ont manqué les leçons d'une forte discipline littéraire, et qui s'est développé à l'école de saint Bonaventure au moins autant qu'à celle des Pères et des classiques anciens. Saint François de Sales peut être subtil, il n'est jamais pédant, ni rhéteur. On retrouve, on sent jusque dans ses combinaisons d'idées ou d'images les plus singulières, dans ses paraphrases et ses paraboles les plus inattendues et les moins simples, la plus parfaite simplicité d'àme, une exquise candeur, l'oubli de soi le plus complet, une

onction tendre et charmante qui gagne le cœur. Grâce à ce caractère d'affectueuse naïveté partout répandu, les défauts môme de cette éloquence deviennent aimables, et quelque chose de plus encore : dulcia et sancta vitia (1).

Mais enfin, cette parole si propre à toucher les âmes, n'était pas la plus propre à réformer la chaire, étant ellemême, en bien des choses, malgré les inspirations qui la vivifiaient, trop fidèle aux habitudes de l'éloquence contemporaine, et à demi complice de ses travers.

C'était à des esprits plus sévères, à des talents d'un éclat moindre, sans doute, d'une originalité à coup sûr inférieure, mais plus contenus et plus sobres, qu'il était réservé d'entreprendre et de pousser efficacement l'œuvre d'épuration et de réforme dans la chaire française.

Ce que le sermon devenait à l'école de François de Sales, entre les mains de ses disciples immédiats, de ses fervents imitateurs, on peut le voir en jetant les

(I) Ce que Fénelon a dit de saint Augustin semble fait pour Tévêque de Genève : v Ilcorrrigc le jeu d'esprit, autant qu'il est pos- « siblc, par la naïveté dc'ses mouvements et de ses affections. Tous « ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu : non-scule- « ment il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au « dehors les sentiments qu'il en avait. Voilà la tendresse qui fait « l'éloquence. » Dialogues sur V éloquence, IIIe partie. Œuvres, Paris, Lebel, 1 823 ; t. XÀT, p. 1 M .

\eux sur les homélies du célèbre Pierre Camus, l'élève préféré et le plus cher ami du saint, son auditeur assidu et son biographe vigilant pendant vingt années. Je sais la part qu'il faut faire au goût particulier de ce prélat bel esprit, à son imagination excentrique, à sa verve intempérante. Mais même en tenant compte, autant qu'il convient, de l'infériorité du disciple et de ses travers personnels, l'influence du maître n'est-elle pas reconnaissable , sa trace n'est-elle pas visible, pour ainsi dire, dans ces applications pieusement tourmentées de l'Écriture, dans ces analyses à perle de vue des délicats mystères du Cantique des cantiques, dans ce style tout bariolé d'images familières et de comparaisons pittoresques, où la pensée s'amoindrit, se rapetisse, à force d'être représentée aux yeux et matérialisée pour ainsi dire ; dans ce déluge d'emblèmes dévots puérilement décrits, cœurs brûlants, cœurs percés de flèches, autels prenant feu sous le rayon, lacs de fleurs entrelacés, etc.? En écoulant l'étrange parole de ce Camus, bien souvent on croirait entendre un saint François de Sales en belle humeur, plus folâtre, plus exubérant et plus bigarré : l'imitation , indiscrètement et follement poussée, va, si Ton veut, jusqu'à la charge; mais au fond, la méthode se retrouve à peu près pareille; le genre est le même. Parmi les nombreux défauts qui

ont si fort compromis la réputation tic l'évoque de Belley , et dont on s'est trop souvent égayé pour qu'il y ait intérêt à s'y appesantir ici (1), je n'en vois qu'un duquel son illustre maître soit réellement innocent. Je veux parler de l'abus choquant qu'il fait, comme tant d'autres orateurs de cet âge, des citations profanes. Sans s'interdire les maximes et les histoires puisées à cette source, saint François de Sales avait eu le bon sens de n'en faire usage qu'en certaines rencontres, avec discernement et mesure. Il avait, dans sa lettre sur la chaire, expressément recommandé la sobriété en cette matière, disant qu'il était bon de citer les vers des poètes quelquefois, « comme saint Paul « avait fait d'Aratus et de Ménandre (2), » et que, poulies histoires profanes, il fallait s'en servir « comme l'on « fait des champignons, fort peu, pour seulement ré- « veiller l'appétit. » Camus, dominé par son étonnante et intempérante mémoire, entraîné par son humeur curieuse et volage, prodigue moralités, histoires,

I) J'indiquerai seulement comme lecture curieuse, très-propre à donner une idée de ce prédicateur, deux sermons intitulés, l'un, Les espines préférables aux roses, Homélies quadragésimales, Paris, 1615, l'autre, Le zodiaque spirituel en la conversion de saint Paul, Homélies festives, Rouen, 4 636 ; et la première des Homélies panégyriques de saint Ignace, Paris, 1 623.

(2) Act., XVII, 28. — 1 Cor., XV, 33.

contes, anecdotes tirées des sources les plus diverses, rassemble pêle-mêle les souvenirs les plus disparates. Pour plus de bigarrure, ce sermonnaire émaillé de sentences de poètes, est poëte lui-même. Souvent, au lieu de citer textuellement les poètes anciens, il les présente, sans les nommer, traduits envers français de sa façon, c'est-à-dire habillés à la moderne, en style de Du Bartas ou de Pibrac. Je crois même qu'il se permet quelquefois d'introduire dans la chaire certains auteurs contemporains, « de la brigade de Ronsard, » comme l'avait fait avant lui le Père Coton, dont un sermon est tout rempli de quatrains empruntés à l'historiographe poëte Pierre Mathieu (1).

Il est donc permis de conclure qu'en fait d'éloquence sacrée, le xvne siècle se contenta d'abord de suivre et de continuer le xvi% et ne fit guère autre chose sous Henri IV, et même dans les premières années du règne de Louis XIII.

Pour ne rien omettre, cependant, il y a une différence à noter, un progrès à enregistrer , progrès définitivement accompli dès les premières années du siècle. Alors, en effet, deux choses furent séparées, que les

(1) C'est ainsi que le Père Coton désigne lui-même en chaire cet auteur. V. dans les Sermons sur les principales et les plus difficiles matières de la Foy, le sermon sur la mort.

Ages précédents avaient vues plus d'une fois s'unir dans la chaire et s'y confondre en un mélange équivoque, je veux dire le libre et pacifique enseignement de la morale et delà justice chrétiennes, et la critique directe et agressive du gouvernement des sociétés et de la gestion du pouvoir , la lutte généreuse contre les appétits et les iniquités du monde, et l'intervention passionnée dans les débats orageux du siècle, la religion, en un mot, et la politique. Alors enfin, et pour toujours, la chaire renonça à ce hardi contrôle sur les actes du souverain temporel, à cette libre censure des vices de l'Étal ou des fautes du pouvoir, qu'elle s'était fréquemment arrogée au sein de l'anarchie du moyen âge , qu'elle avait exercée avec moins de mesure encore au milieu des tourmentes religieuses et civiles du xvic siècle, et qui, parfois généreuse et salutaire, avait trop souvent dégénéré en opposition partiale et violente, ou même en hostilité démagogique et factieuse : elle abdiqua décidément tout rôle politique, et se réduisit à son droit de censure sur les mœurs, en s'interdisant ce qu'elle s'était permis trop de fois, le blâme ouvertement dirigé contre les personnes, les peintures morales portant un nom d'homme, ou s'appliquanl trop visiblement ta quelqu'un. Par là , malgré ce qu'elle garde encore,

comme on l'a vu, de témérité et de caprice, la prédication sous Henri IV offre pourtant des allures plus régulières, un esprit nouveau de mesure et d'ordre. Si l'on songe aux exemples de turbulente audace et de licence qu'elle trouvait dans un passé tout voisin, si l'on se reporte à quelques pas de là, en pleine Ligue, à ces luttes furieuses où triomphait l'éloquence incendiaire des Aubry, des Rose, des Boucher, des Guinceslre, on est frappé de la discrétion, de la modération prudente de leurs successeurs immédiats, du caractère exclusivement religieux de leur parole , des respects qu'ils se plaisent à rendre à l'autorité et à la personne du prince, de leurs vœux empressés pour raffermissement de l'institution monarchique et des pouvoirs réguliers. Le contraste est complet, et témoigne vivement de la révolution qui venait de se faire dans l'État, et de celle qui s'opérait dans l'esprit et dans les mœurs politiques de la nation.

Il s'éleva bien encore çà cl là, surtout dans les chaires de province, quelques plaintes chagrines sur l'issue de la lutte, quelques clameurs de mécontents contre le nouveau pouvoir. Tandis que la plupart des sermonnaires ligueurs s'effaçaient dans l'ombre et le silence, ou, changeant effrontément de rôle, s'empressaient eux-mêmes de glorifier et de bénir la monarchie res-

taurée, d'autres, que la défaite de leur parti n'avait pas encore domptés, se permirent d'élever des doutes sur la sincérité de la conversion du Roi, ou de censurer sa politique ou sa vie privée (1). Quelques-unes de ces imprudentes agressions turent sévèrement punies ; des édits très-rigoureux furent rendus contre les « prédicateurs séditieux (2). » Ces mesures portèrent le dernier coup au vieil esprit frondeur de la chaire. Toutefois, on en retrouverait encore quelque trace jusque dans les dernières années du règne. En 1609, tandis que le Roi, caché sous un déguisement, poursuivait en Picardie la belle Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, le Père Basile, capucin, prêchant à Saint-Jacques de la Boucherie, disait « qu'on « avoit veu anciennement des empereurs et de nos rois « mesmes (dont il en nomma quelques-uns) qui s'es- « toient masqués et desguisés, mais non comme ceux « d'aujourd'hui, pour aller voir leurs maîtresses, des- « baucher les femmes de leurs subjets, et commettre <v des paillardises et adultères, ains à toute autre in- « tenlion, scavoir pour apprendre du petit peuple et « du commun ce qu'on disoit d'eux et de leurs Estats,

[\) V. Ch. Labitte, Les prédicateurs de la Ligue, c. V, § 2. (2) Isambert, Anciennes lois françaises, t. XV, p. 102 el H7.

« pour y donner l'ordre, s'amender et les réformer (1).» Un jour que Henri IV était venu au sermon avec une suite de dames, parmi lesquelles se trouvait la marquise de Verneuil, le Père Gontier, jésuite, s'interrompit pour demander au Roi « quand il se lasseroit « de venir entendre la parole de Dieu avec un sé- « rail (2). » Ces sorties, et quelques autres non moins risquées (3), étaient comme un dernier souvenir, un dernier écho des hardiesses et des licences d'autrefois. Les traits de ce genre ne changent rien, en somme, à la physionomie de l'ensemble, qui offre, comme je l'ai dit, un caractère nouveau de discrétion et de respect. Dans la polémique avec les Réformés, cependant, la chaire ne se hâta point de répudier ces formes de discussion bruyantes et passionnées, ce langage amer et hostile dont la controverse religieuse s'était permis si aisément l'usage au xvie siècle. Les noms offensants,

(-1) L'Estoile, coll. Petitot, t. XL VIII, p. 348.

(2) Ce jour-là, il est vrai, la Cour était distraite et bruyante, et la marquise faisait des signes au Roi pour le faire rire. Au lieu de châtier le prédicateur, comme le lui conseillaient ses ministres, Henri IV pardonna, mais en roi et en homme d'esprit. Quand il revit le Père Gontier, il l'assura qu'il ne devait rien craindre, et le remercia même de ses corrections, mais en même temps il le pria de ne plus lui en adresser de telles publiquement. Journal de l'Estoile, coll. Miehaud, p. 3lio, note des éditeurs.

(3) L. L'Estoile, coll. Petitot, t. XLV1II, p. 384.

les termes de mépris ou de moquerie, les anathèmes injurieux continuèrent à se mêler aux arguments, et changèrent trop souvent en dispute irritante ce qui aurait dû n'être qu'un éclaircissement pacifique ou une censure fraternelle. Un de ces prédicateurs dont j'ai essayé plus haut d'esquisser l'étrange physionomie, Pierre de Besse, dans une contestation avec les ministres protestants sur les titres de leur mission, les appelait loups, pestes, furies, ministres de Satan, et leur demandait en boufî'onnant où étaient leurs « patentes, » leur prétendue réforme étant, disait-il, « toute composée de « paradoxes, de blasphèmes, de diableries, de contra- « dictions, de privations, de négations, de zéro, de « rien, de fanfreluches (I). » Le même, réunissant divers traits de la vengeance divine sur les hérésiarques, après avoir retracé la fin d'un Arius, d'un Manichée, d'un Nestorius, ajoutait : « Luther mourut plus douce- « ment, car aïant bien chopiné et farcy la panse à un « souper, sans autre cérémonie, il alla coucher en « enfer. Zuingle, combattant contre les catholiques, « fut abbattu armé de toutes pièces, au rapport de Co- « cleus. Le diable égorgea Corolostade, à ce que di-

('!) Premières conceptions thcologiques sur le carême, Paris, 1606, p. 176.

« sent les minisires de Basle. Et toi, Calvin, le plus « malheureux de tous, ne mourras-tu pas d'une mort « malheureuse? Il fut rongé des vers, comme un Hé- <( rode, un Antiochus, un Maximin, et invoquant les « diables à la fin, tout enragé et désespéré, rendit la « vie (1). » Un autre, Valladier, dans un sermon où il combattait l'hérésie de Calvin sur le Purgatoire, après avoir traité ses adversaires d'exécrables menteurs, de cerveaux démontés, de satrapes de l'Enfer, demandait d'où ils avaient pris cette erreur : « L'hérésie contre « les sacrements, ils l'ont puisée de Judas, » disait-il; « mais l'impiété contre les morts, ils l'ont prise de « Caïn ; et de faict, de Calvin, il faut oster peu de « chose pour y trouver Caïn. » Et de là, l'orateur s'engageait dans un long parallèle entre Calvin et Caïn, dont voici la conclusion : « ... Caïn fit tout ce qu'il fit « de haine qu'il portoit à son frère et d'envie mortelle : « Calvin, de pure haine qu'il portoit aux pauvres âmes, « et d'envie contre l'Église catholique, par un malta- « lent infernal, ne visoit pas seulement au Purgatoire, « ains à dresser une pure faction et révolte, pour « abolir toute forme d'église el de culte divin (2). »

(<) Premières conceptions théologiques sur le carême, p. 101. (2) Saincte philosophie de ïàme, édition de 162!i, p. 364. Le même Valladier soutenait que Luther avait été cngcadrè par un in-

On est bien loin, comme on voit, de la mesure dans l'attaque, de la dignité dans la dispute, que garderont, malgré l'ardeur de leur foi, un Bossuet, un Bourdaloue, répondant du haut de la chaire aux sectes dissidentes, de cet accent de charité qu'ils sauront mêler aux plus sévères avis ou aux sentences les plus rigoureuses. Sauf l'appel aux armes, qu'on n'osait plus se permettre sous le règne du vainqueur de la Ligue, on croirait entendre encore retentir la parole agressive, presque haineuse, des Hennequin et des Vigor (i). Et môme, parfois, dans le feu de la dispute, d'audacieuses protestations contre le récent édil de liberté religieuse et de paix partaient de la chaire, en présence môme de la

cube {sermon sur les sortilèges). Tel était le style de la polémique en chaire. La controverse écrite se montrait beaucoup plus calme et plus cligne dans les œuvres de Du Perron et de Coefleleau.

(1) Ce dernier avait été jusqu'à dire que les hérétiques ne sont point nos frères, etqu'on est dispensé de prier pour eux. Sermons catholiques pour tous les jours de Vannée, Paris, 1597, p. 171 ct173. En 1683, Bourdaloue disait dans l'oraison funèbre du père du grand Condé : « A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de faire ici « aucun reproche à ceux que l'erreur ou le schisme ne m'empê- « client point de regarder comme mes frères, et pour le salut des- « quels je voudrais, au sens de saint Paul, être moi-même ana- « thème! Dieu, témoin de mes intentions, sait combien je suis « éloigné de ce qui les pourrait aigrir ; et malheur à moi, si un autre « esprit que celui de la douceur et de la charité pour leurs personnes a se mêlait jamais dans ce qui est de mon ministère ! »

Cour, des mots provoquants, d'intolérants conseils

semblaient appeler une lutte nouvelle.

Ce même Père Gontier, qui tançait publiquement Henri IV sur son sérail, prêchant le jour de Noël 1608, devant le Roi, s'emporta contre les Protestants « jus- « ques à les appeler vermines et canailles, jusques à <( dire que les Catholiques ne les dévoient souffrir « parmi eux (1). »

Ces paroles firent grand bruit et grand scandale. Le maréchal d'Ornano, lieutenant général de Guyenne, tête fort vive, dit au Roi que « si l'on eust prescîié « à Bordeaux devant lui ce que l'on avoit presché à « Paris en présence de Sa Majesté, il eust fait jeter le « prédicateur dans l'eau au sortir de la chaire (2). » Henri IV fit défendre au Père Gontier de paraître désormais dans les chaires de Paris, excepté au Louvre, en sa présence; puis quelques jours après, il revint sur cet ordre, et lui rendit pleine et entière liberté de parole, « dont chacun, » dit L'Estoiie, « demeura fort • étonné. » Outre qu'il ménageait, en habile politique, la puissante société à laquelle appartenait le Père Gontier, Henri IV, juge clairvoyant des sentiments et des

(4] L'Estoiie, coll. Petitot, t. XLV1II, p. 3ÎS. (2) Ibid. p. 363.

vœux de son peuple, redoutait peu l'effet de ces provocations. On était alors à la fin de l'année 1609, et à cette date, la fièvre des guerres religieuses était trop bien calmée dans le peuple, les bienfaits de Tordre et de la paix étaient trop généralement compris et goûtés, pour qu'une parole incendiaire tombée de la bouche d'un prédicateur pût mettre le feu au royaume (1). Cependant il y avait dans ces derniers excès de la polémique religieuse sous le roi vainqueur de la Ligue, un autre péril dont Henri IV ne s'inquiétait pas assez peut-être. Ce qui s'agitait encore des fureurs fanatiques du siècle dernier dans quelques têtes exal-

(I) L'année suivante, deux mois après la mort du Roi, « les bruits « couroient partout, » dit l'Estoile, « d'une Saint Barthélémy pro- « chaine, semés et aposlés à dessein par quelques brouillons d'Estat, « qui taschoient par tels artifices d'y porter le peuple; mais lequel « pour tout cela ne vouloit point mordre à l'appast, étant fait sage « par les exemples du passé. « Nous n'avons que faire des querelles « des grands, » disoit-il; « qu'ils s'accordent, s'ils veulent, ou s'ils peu- « vent, tout ainsi qu'ils voudront, mais qu'ils ne nous y meslcnt « point; car nous ne savons que trop comme ces gens là ont accou- « tumé de traicter leurs amis. Nous en avons maneé du chien, du « chat et du chevau, nous ne sommes plus d'avis d'y retourner pour « le pris. Qui trouvera goust à de telles viandes, qu'il ne les espargne « pas. De nous, nous en sommes si saouls et si haudis, que nous « avons perdu l'envie de plus en tastcr. b — Et telle estoitla voix de « tout le peuple et le commun langage de tous les crocheteus et « femmes par tous les marchés et places de Paris. » Journal, coll. Petitot, t. XL1X, p. 84.

tées, était dangereusement remué par la violence injurieuse de ces débats publics avec les prolestants, par ces ardentes protestations contre la loi, qui retombaient en mépris ou en haine sur le prince auteur de la loi. Au bruit de ces furieuses invectives, de ces analhèmes séditieux retentissant dans les temples, ia sombre folie d'un Ravaillac s'aigrissait encore, et la pensée du crime résistait mieux dans cette âme malade aux derniers scrupules dune conscience égarée (1).

(1) V. les aveux de Ravaillac. Relation de son procès, dans les Archives curieuses de l'histoire de France, t. XV. p. 113.

Etat du clergé, en France, à la fin du XVIe siècle. — Décadence de la discipline et des mœurs. — Tentatives de réforme du XVIe siècle reprises avec plus d'énergie et d'ensemble par le xvii''. — Mouvement religieux sous Henri IV et sous Louis XIII.

Si le règne de Henri IV n'a, en définitive, qu'une très-faible part à réclamer dans la réforme de l'éloquence religieuse au xvne siècle, en revanche il vit poindre et se développer rapidement une autre réforme (1) plus essentielle, qui devait seconder et acee lérer la première. Je veux parler de celle qui commença à s'opérer en ce temps dans la discipline et clans les mœurs du clergé français,

Le xvie siècle, cette grande et mémorable époque dans l'histoire religieuse des peuples modernes, avait été surtout pour l'Église catholique un âge de résislance et de lutte acharnée. Sans cesse aux prises avec un adversaire, qui, parti d'une question de discipline,

(1) Ceci est vrai surtout des dernières années du règne.

avait finalement porté ses coups sur la hiérarchie et sur le dogme, le clergé orthodoxe avait plus songé à se défendre qu'à se réformer, et plus travaillé à refouler l'hérésie, qu'à combattre dans son propre sein les relâchements et les abus qui avaient été le premier sujet de plainte et le grief le moins contesté des novateurs. L'ardeur même de la lutte, soutenue avec les armes diverses de la controverse, de la politique et de la guerre, ne lui avait pas laissé toute la liberté d'esprit et de conscience nécessaire pour le prompt et sur achèvement de cette dernière œuvre. La réforme des mœurs, depuis longtemps réclamée par. tous les esprits sensés et par toutes les nobles âmes, ne s'était donc qu'imparfaitement accomplie. Sans doute, le xvic siècle avait eu ses héros de pureté, de charité, de grands pontifes, de grands Saints, animés d'un zèle ardent pour le rétablissement de l'intégrité et de la régularité ecclésiastique. Il avait eu son grand concile de Trente, qui, tout en frappant les sectes ennemies de ses décisions dogmatiques, n'avait pas craint de signaler luimême les désordres introduits clans la tribu sainte, et d'indiquer ou de prescrire d'énergiques remèdes. Plus d'une fois, sans doute, à ces chrétiens appels, les consciences s'étaient émues. Des Églises particulières, des Ordres religieux s'étaient régénérés par un

courageux effort : de nouveaux Ordres étaient nés et avaient rapidement grandi. Mais à côté de ces transformations salutaires, de ces créations fécondes, bien des faiblesses s'étaient perpétuées, bien des abus avaient énergiquement persisté : aucun renouvellement, profond et d'ensemble, n'avait pu s'accomplir. Une grande nation habituée à prendre l'initiative des héroïques entreprises et des réformes utiles en tout genre, la France était notablement en retard. Le clergé français, tout en s'illustrant par l'inflexibilité de son orthodoxie, par l'énergie de sa résistance aux nouvelles doctrines, n'avait pas assez rompu avec ces habitudes séculières et mondaines, avec cette facilité de moeurs où il était tombé au déclin du moyen âge, et qui lui avait attiré, de la part de ses amis comme de ses ennemis, tant de vives remontrances et d'amères censures. Le rôle actif qu'une fausse idée de ses devoirs l'avait entraîné à prendre dans les guerres de religion, ses étroites alliances d'alors avec les puissances politiques, dont il empruntait le secours contre l'hérésie, toute cette vie d'intrigués et de combats qui le mettait en contact journalier avec les vices raffinés des cours, avec les passions grossières de la foule, n'était pas faite, il faut en convenir, pour l'aider à retrouver son austère droiture et ses évangéliques vertus

wbuothéca

■^^aviensis

d'autrefois. Que d'écueils nouveaux s'étaient offerts à lui dans ces temps malheureux où le moine quittait son cloître pour les camps, où l'évêque dressait des plans de campagne dans le cabinet des princes, où le prédicateur débitait dans la rue de séditieuses harangues, où la guerre civile, troublant tous les esprits, jetait chacun hors de sa condition et de son rôle! Le pouvoir temporel avait, d'ailleurs, suscité lui-même à la réforme religieuse de graves obstacles, en s'acquittant avec une facilité peu scrupuleuse du grand devoir que lui conférait le Concordat, en élevant aux premières dignités de l'Église des hommes que ni la science ni la vertu ne marquaient pour cet honneur, incapables, par conséquent, de diriger le ministère saint dans la droite voie. Le relâchement des mœurs ecclésiastiques, loin de se ralentir, avait donc fait peut-être de nouveaux progrès sous les princes de la maison de Valois, et pendant les troubles de la Ligue. Ce qui est certain, c'est qu'à la fin du siècle, au lendemain de cette orageuse période, les divers ordres du clergé, soumis à une sérieuse enquête par un pouvoir réparateur, avaient présenté un affligeant spectacle. Plus d'un diocèse réclamait en vain la présence de son évêque, que les soins de l'ambition ou l'attrait des divertissements profanes retenaient à la cour. Le clergé des

paroisses, recruté avec trop peu d'attention ou de choix, manquait généralement du degré d'instruction convenable aux minisires du culte, et, chez un grand nombre, la frivolité des habitudes, ou même la dissipation des mœurs s'ajoutait à l'ignorance. La discipline n'était pas plus respectée dans l'état monastique: une vie douce et molle régnait dans les maisons réputées jadis les plus sévères: le désordre de certains couvents allait jusqu'au scandale (1).

Un pieux et savant Oratorien, exposant soixante ans plus tard la situation morale de l'Église de France au début du xvne siècle, en indiquait ainsi les principaux traits : « Notre honoré Père (le cardinal de Bérulle) « s'étoit appliqué aux besoins des prêtres et aux dé-

(4) V. ce que dit l'Estoile des couvents de Longchamp et de Gif : Journal, coll. Petitot, t. XLVIII, p. 382; et, dans les Mémoires pour servir à V histoire de Port-Royal, Utrecht, 4742, en quel état était réduite l'abbaye de Maubuisson, en 4609; t. I, p. 428. — L'étrange coutume qui permettait à des laïques de posséder des abbayes dont ils touchaient les revenus, ne contribua pas peu au dérèglement des cloîtres : beaucoup d'abbayes données à des seigneurs ou à leurs protégés, étaient desservies par des prêtres pauvres et ignorants, auxquelsle titulaire assignait un faible salaire, et dont l'autorité était nulle. V. États Généraux de 4 614, discours de M. Miron, président du Tiers, au Roi; recueil de La Haye, 4789, t. XVII, p. 83. On ne se faisait non plus aucun scrupule de mettre en religion avec le titre d'abbé des cadets de noblesse ou des bâtards de princes encore enfants. V. Dom Calmet, Eût. de Lorraine, t. III, p. 746; Sainte- Reuve, Port-Royal, t. I, 2e édition, p. 83 et 206.

« sordres qui s'étoient glissés parmi eux, et il en avoit « remarqué trois principaux qui étoient comme la « source de tous les autres. Le premier étoit le luxe et « l'avarice, qui ne se séparent jamais... Le luxe avoit « amolli le cœur des ecclésiastiques, les avoit engagés « en des dépenses inutiles et criminelles, et leur avoit « fait nourrir des chiens et des chevaux du revenu , « qui, leur ayant été donné pour nourrir les pauvres, « est seulement appelé leur patrimoine. Par une né- « cessité inévitable, l'avarice avoit suivi le luxe, et les « ecclésiastiques ayant dissipé leurs biens par leurs « débauches, ils avoient travaillé à les recouvrer par « des injustices aussi violentes que honteuses... Le « second mal, qui les entraînoit à leur perte, étoit l'am- « bition, qui, n'étant jamais contente, les faisoit sou- « pirer incessamment après les dignités ecclésiasti- « ques, et leur inspiroit un désir emporté de s'élever « au-dessus des autres. Ce mal étoit aussi commun « dans l'Église que dans l'État. On ne regardoit plus « les bénéfices comme des charges onéreuses, mais « comme des honneurs éclatants, qui rendoient les « hommes illustres, et qui leur donnoientde l'autorité « et leur procuroient du revenu. Ils ne sesouvenoient « plus de cet avis de l'apôtre saint Pierre : Neque ut doit, minantes in rJeris, sed forma facti gregis ex anima —

« Et pourvu qu'ils commandassent dans l'Église, ils ne « se mettoient pas en peine de l'édifier par leurs bons « exemples... Le troisième mal qui perdoit les prêtres « étoitleur inutilité. Comme ils n'avoienl rien à faire, « et qu'ils passoient toute leur vie dans une molle oisi- « vêlé, ils cherchoient à se divertir, et ne s'occupant « pas de leurs charges, ils tomboient malheureuse- « ment ou dans l'ivrognerie ou la bonne chère, ou « dans la dissolution et dans l'impureté. Les moins « criminels étoient ceux qui s'amusoient à bâtir et à « chasser, et qui, prenant ces divertissements profa- « nés et séculiers, croyoienl avoir beaucoup fait pour « eux et pour l'Église, s'ils évitoient les écueils où « d'autres faisoient naufrage (1). » De semblables témoignages, de tels aveux se retrouvent au commencement de presque toutes les histoires ou relations édifiantes composées en l'honneur des saints personnages qui furent les principaux ouvriers de la restauration religieuse dans la première moitié du xvnc siècle. L'estimable biographe de saint Vincent de Paul, Abelly, nous apprend qu'un bon prélat, après avoir exposé au Saint tout ce que son zèle lui avait suggéré de faire pour le bien de son diocèse, ajoutait : « Mais c'est avec

I) Discours prononcé dans rassemblée de l'Oratoire, en KiG', par le P. Senault, supérieur général de l'Ordre.

« peu de succès, pour le grand et inexplicable nom- « bre de prêlres ignorants et vicieux qui composent « mon clergé, qui ne se peuvent corriger ni par pa- «. rôles ni par exemples. J'ai horreur, quand je pense (^ que dans mon diocèse il y a presque sept mille prê- « très ivrognes ou impudiques, qui montent tous les « jours à l'autel, et qui n'ont aucune vocation. » Un autre écrivait au même Saint : <^ Excepté le chanoine « théologal, je ne sache dans mon église aucun prêtre « qui puisse s'acquitter d'aucune charge ecclésiasti- « que ; vous jugez par là combien grande est la néces- « site où nous sommes d'avoir des ouvriers (1). » Sans doute les mœurs et les études n'avaient pas

(4J Abelly, Vie de suint Vincent Je Paul, 1664, 1. II, eh. il. V. même ouvrage, L. I, ch. 1, De V estât de V Eglise de France, lorsque Vincent de Paul vint au monde. Cf. la belle et curieuse Lettre de M. de Sainl-Cyran à un ecclésiastique de ses amis touchant les dispositions à la prêtrise, 1648; la Vie de M. Bourdoise, éd. de 1784, p. 33 et 168; celle de M. de Condrcn, par le P. Amelotle, 1643, p. 94; celle de César de Bus, par P. Dumas, 171 3, p. 72. — Un mot de Bossuet 'oraison funèbre du P. Bourgoing, Ie' point) en dit plus que beaucoup de témoignages : « Soyez bénie de Dieu, « sainte compagnie, » s'écrie-t-il, en s'adressant à l'Oratoire naissant; « employez tout ce qui est en vous d'esprit, et de cœur, et de « lumière, et de zèle au rétablissement de la discipline si horrible- « ment dépravée et dans le clergé et parmi le peuple. » — Fléchier, avec une égale sincérité, et une force d'expression qui ne lui est point ordinaire, a tracé de cette dépravation un frappant tableau dans son panégyrique de saint Charles Borromée.

lléclii partout d'une manière aussi grave. Même en ces temps de corruption, de purs et saints exemples, estil besoin de le dire? partaient encore des rangs du haut clergé; et plus bas, dans cette ombre où l'héroïsme chrétien se dérobe si souvent aux yeux des hommes, plus d'une âme restée vaillante et fidèle gardait inviolablement l'esprit et les devoirs du sacerdoce. Jamais, grâce à Dieu, le mal n'est absolu en ce monde : et de même que les temps de mœurs régulières et saines, d'ordre prédominant en toutes choses, ont eux-mêmes leurs vices et leurs abus, plus profonds souvent et plus graves qu'on ne pense, une part de bon sens et de vertu, souvent plus grande qu'on ne suppose, se conserve dans les âges de trouble moral et de licence ; et même alors, le nombre des esprits droits, des cœurs honnêtes, reste, grâce à Dieu, considérable, et c'est ce qui soutient à l'ordinaire les sociétés les plus ébranlées par leurs propres désordres, et leur donne la force d'y survivre. Mais enfin, malgré ces nécessaires et salutaires exceptions, l'état général du clergé français, au temps dont je parle, était fait pour inspirer les plus graves inquiétudes aux amis de la religion et de la patrie, et le mal appelait d'énergiques remèdes.

Les circonstances morales qui viennent d'être relevées avaient eu naturellement grande influence sur

la condition de l'éloquence religieuse au xvie siècle et au commencement du xvne. Tous ces travers d'esprit et de langage que j'ai curieusement et peut-être trop longuement signalés dans les prédications du règne de Henri IV, si semblables à celles de la Renaissance, peuvent sans doute et doivent être attribués en partie à l'imperfection du goût, à l'inexpérience du talent, à l'excès involontaire de l'admiration et du respect pour l'antiquité païenne récemment restaurée, à ce qui restait encore de rudesse dans les mœurs publiques et de barbarie scolastique dans l'éducation du clergé. Mais il est difficile de ne pas voir aussi la trace d'un grave affaiblissement moral dans cet abus d'érudition profane qui substituait une curieuse variété de souvenirs à l'étude religieuse des plus redoutables problèmes, et remplaçait l'édification par le divertissement ; dans ces subtilités de bel esprit, dans cet euphuisme mondain qui assimilait le sermon aux plus frivoles productions de la littérature à la mode, et rabaissait tristement le rôle du prédicateur, en trahissant chez lui un aveugle besoin de plaire , une misérable vanité d'auteur en quête de louanges et de succès ; dans ce cynisme de bouffonnerie, qui, au milieu d'une société beaucoup moins simple et moins naïve que celle du moyen âge proprement dit, n'avait plus la même in-

nocence, et ne pouvait se couvrir des mômes excuses. Et comment l'Église aurait-elle pu déchoir, comme nous l'avons vu, dans sa discipline et dans ses mœurs, sans s'écarter plus gravement qu'elle ne l'avait fait encore des vrais principes de la prédication, sans en délaisser plus complètement les meilleurs modèles? Où l'entière adhésion de l'âme aux leçons que la bouche répète, où l'intime harmonie et, pour ainsi dire, l'étroite solidarité des sentiments avec les doctrines, des mœurs avec la parole, est-elle plus nécessaire que dans la chaire de vérité, et où les tristes effets de leur divorce doivent-ils être plus sensibles? Là, le pervertissement du goût, la décadence du talent suivent plus irrésistiblement que partout ailleurs l'abaissement des âmes(l). On le voit donc, c'était à la condition d'un travail double, en quelque sorte, d'un double progrès, intellectuel et moral, littéraire et re-

!) « Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est « déclamateur. » (La Bruyère, De la chaire, XXIV). Ceci soit dit, pourtant, sans méconnaître ce qui fait proprement le mystère de la parole chrétienne. Il est de foi que, toute défigurée et ravalée qu'elle est alors, la prédication garde ses divines vertus : le Verbe agit par lui-même sur les âmes disposées à l'entendre, malgré l'insuffisance ou l'indignité du prédicateur. V. ce que dit Bossuet du prédicateur invisible, Sermon sur la parole de Dieu : V. aussi dans le Sermon sur les vaines excuses des pécheurs, comment il explique cette parole de saint Augustin : Lege uvam inler spinas pendentem, sed de vite nascentem, IIIe point.

ligieux, que la réforme de l'éloquence sacrée pouvait enfin s'accomplir au xvne siècle. Cette réforme exigeait sans doute un degré de plus de politesse et d'art, un sentiment nouveau des bienséances, une culture plus complète de l'esprit; mais surtout elle devait naître du révsil salutaire des consciences, de l'ébranlement religieux des coeurs, elle n'était possible que par la renaissance des antiques vertus sacerdotales et des œuvres apostoliques au sein de l'Église ; elle ne pouvait grandir que par les progrès mêmes de l'esprit de sacrifice et d'amour, source unique de vie et de puissance pour la chaire.

Ce grand mouvement, d'où le clergé français devait sortir régénéré, commença peu après le rétablissement de l'ordre politique et de la paix. Le signal fut donné, dès les premières années du siècle nouveau, par des hommes admirables, en qui la fermeté du caractère et la science du gouvernement des âmes se joignaient aux élans d'une piété ardente et d'une impétueuse charité. En peu de temps accoururent sur leurs pas de nombreux disciples, empressés à les seconder dans leur lutte contre des travers obstinés, contre des passions rebelles. On vit alors, comme en ces âges de péril et d'épreuve, où l'Eglise cherchait dans la vertu des associations religieuses un raffermissement et une dé-

fense, on vit naître et s'étendre rapidement de nouveaux Ordres, tous institués selon la même pensée d'amendement et de progrès, tous animés, dès l'origine, du plus généreux esprit. L'Oratoire français, imitation originale et féconde de celui de saint Philippe de Néri, naquit à la voix de l'illustre cardinal de Bérulle. Sous la conduite de deux de ses disciples, Adrien Bourdoise et Eudes de Mézeray (1), deux autres sociétés se vouèrent, comme l'Oratoire, à l'exercice des vertus cléricales et à la direction des séminaires (2). Le premier modèle achevé de ces pépinières de prêtres que les siècles précédents n'avaient pas connues, le premier séminaire au complet fut créé par le pieux et savant Olier (3). Deux humbles prêtres, l'un gentilhomme et ancien soldat, l'autre paysan illettré, frappés de la misère morale où languissait le peuple des villes et des campagnes, faute d'instruction religieuse, se chargèrent de rappeler le clergé à l'accomplissement de ce grand devoir : César de Bus forma, sous le nom de Prêtres de la doctrine chrétienne, une légion d'infatigables catéchistes : Vincent de Paul envoya jusque dans les

(1) Frère de l'historien.

(2) La communauté des prêtres de Saint-Nicolas du Chardonnet. — La compagnie des Eudistes.

(3) Congrégation de Saint-Sulpice.

moindres bourgades ses modestes et zélés Missionnaires, en même temps qu'il multipliait pour le soulagement des pauvres ses institutions de charité, les plus bienfaisantes et les plus vivaces que le christianisme ail enfantées dans les temps modernes (1). Tandis que les congrégations nouvelles, sociétés de prêtres sans vœux, formées pour le redressement du clergé séculier (2), travaillaient à l'envi à ce grand ouvrage, la réforme pénétrait, non moins résolue, non moins active, parmi les innombrables confréries monastiques dont les siècles passés avaient couvert la France. Une petite troupe de zélés Bénédictins (3) ranima clans l'Ordre entier la vie de prière et de travail, l'étude des saintes lettres, le goût de l'érudition religieuse et patriotique. L'antique esprit de Cîteaux se réveilla parmi les fils dégénérés de saint Bernard. Un des couvents de cet Ordre, purifié et agrandi, fit revoir au monde étonné les mœurs des premiers solitaires chrétiens : l'Eglise admira les vertus de Port-Royal, et profita de ses exemples, tout en combattant sis doctrines.

(1) V. Feillet, La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, Paris, 186 2, ch. X et XIX.

(2) Peu de nouveaux Ordres monastiques s'établirent en France au xvne siècle, si ce n'est pour les femmes iYisitandines, Carmélites. Ursulines, etc.).

(3) La Congrégation de Saint-Maur.

À ce rajeunissement de vie spirituelle et morale au sein du clergé, répondit un mouvement analogue de la société laïque. Les conversions éclatantes, les exemples mémorables de ferveur et de charité se multiplièrent parmi les personnes du siècle. On vit des familles entières, touchées de quelque accident imprévu, ou seulement pour avoir lu le livre si populaire alors de saint François de Sales (1), embrasser d'un ardent courage la règle chrétienne des mœurs, et s'y tenir au milieu même du monde qu'elles abjuraient sans le quitter. De pieux laïques rivalisèrent de vertus avec les plus héroïques représentants du sacerdoce.

En général, il y eut dans cette société sauvée d'hier et rajeunie, qui cherchait un sol ferme sous ses pas, il y eut retour involontaire et contagieux aux croyances et aux habitudes religieuses. De là, en partie, le sérieux, la gravité , qui vinrent s'unir à l'urbanité et à l'élégance des mœurs nouvelles. Sans doute, il ne faut

M) V Introduction à la vie dévote. — « On peut dire, mes sœurs, « qu'avant votre saint instituteur, l'esprit de dévotion n'était « presque plus connu parmi les gens du siècle. On reléguait dans « les cloîtres la vie intérieure et spirituelle, et on la croyait trop « sauvage pour paraître à la cour et dans le grand monde. François « de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite et pour « désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. 11 a ramené la « dévotion au milieu du monde. » Panégyrique de saint François de Sales, prêché par Bossuet dans un couvent de la Visitation, 1er point.

rien surfaire, et, même en signalant les grands courants salutaires, on doit toujours tenir compte de l'inévitable mélange. Les nouvelles mœurs gardèrent plus d'une trace des anciennes, et dans cette activité plus régulière, parmi ces goûts épurés et ces instincts d'ordre renaissants, il y eut place encore à bien des saillies et à bien des licences où revivaient l'esprit aventureux et la morale facile de l'âge précédent. Les archives intimes des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, si curieusement explorées de nos jours, et récemment complétées par la découverte de nouveaux et expressifs témoignages, ne nous laissent rien ignorer de ces nuances variées et de ces contrastes, et nous font assez connaître ce qu'il y eut d'imparfait et de fragile dans la rénovation religieuse et morale de ce temps , sitôt interrompue par l'invasion d'un autre xvie siècle, bien autrement hardi que le premier. Après tout, cependant, et toute réserve faite, le mouvement dont je viens de rappeler les principales circonstances fut grand et sérieux, et eut ce caractère de haute inspiration et d'expansion féconde qui distingue les crises morales les plus glorieuses dont l'histoire ait gardé le souvenir (1). A voir s'élever coup sur coup, dans la

(1) « Qu'importe, » demande Fauteur de Port-Royal racontant les rudes travaux de la réformatrice de tant de couvents au xvne siècle,

RÉFORME RELIGIEUSE. M. s

première moitié du siècle, et au delà, tant de saintes et bienfaisantes compagnies, vaillamment appliquées à leur tâche, tant d'hommes éminents par les dons réunis de la contemplation mystique et de la charité pratique, comment douter de la réalité et de la profondeur de ce mouvement, et quel esprit sérieux n'y verra la vive et irrésistible action du sentiment chrétien, tout à coup ranimé après un trop long temps de langueur et de sommeil, et éclatant, au sein d'un monde vieilli avec la pureté et l'ardeur des anciens jours? Ce n'est pas aller trop loin que de saluer, d'accord avec les historiens spéciaux de l'Église, ce qu'ils ont appelé la Renaissance religieuse du xviic siècle. Ces! reconnaître ce qui a été véritablement l'inspiration première et comme l'âme de la grande littérature chrétienne de cet âge, dont nul ne conteste la richesse et la puissance. Autrement, la supériorité de cette littérature, que l'on a pu justement comparer à celle des Pères., serait un fait inexplicable. D'où seraient

de l'héroïque Angélique Àrnaukl, « qu'importe que tout cela n'ait « pas duré, et qu'elle se soit usée à une œuvre passagère? Depuis « quand le bien dure-t-il sur la terre? Tout l'effort, même celui des « plus saints ici-bas, n'cst-il pas passager par les résultats, et n'est- « ce pas à recommencer toujours? Le plus ou le moins n'y l'ait : rien « n'aboutit : c'est l'effort seul, c'est la pensée qui nous est comptée. » Port-Royal, t. I, 2e édition, p. 206.

114 RÉFOBME RELIGIEUSE,

venues alors, en effet, dans l'École, dans le Cloître, dans la Chaire, tant d'œuvres excellentes ou sublimes, qui font du xvne siècle comme un nouvel âge classique des lettres sacrées, si cette féconde agitation religieuse n'avait doublé les forces de la pensée chrétienne, en répandant une foi plus pure et plus élevée, un enthousiasme plus profond? Jamais les grandes idées religieuses et morales n'inspirent mieux le génie, que lorsqu'elles naissent de toutes parts autour de lui, et lui arrivent, en quelque sorte, du fond vivant de la société qui l'entoure. Bossuet, Pascal, seuls avec leur génie, leur foi et leurs études, non soutenus et portés, comme ils le furent, par tout un courant de mœurs nouvelles et de croyances rajeunies, se seraient-ils élevés aussi haut? Un âge de mâles et saintes réformes, d'institutions héroïques inspirées par le vrai, l'impérissable esprit chrétien , pouvait seul enfanter le dernier des Pères de l'Église (1).

L'histoire de l'éloquence sacrée au xvnc siècle se rattache donc par le lien le plus étroit àcelledestrans-

(1) C'est un auteur laïque, c'est La Bruyère, qui osa le premier donner ce nom de Père de l'Église à Bossuet (Discours de réception à l'Académie française, : mais Massillon (Oraison funèbre de Monseigneur), le Père Delà Rue (Oraison funèbre de Bossuet, fin des \eT et 2me points) ont parlé de Bossuet comme La Bruyère : et la postérité a ratifié leur jugement.

formations heureuses que subit l'Église gallicane de 1600 à 1640. Je devrai donc plus d'une fois recourir à celle-ci, pour mieux saisir le caractère et mieux apprécier l'œuvre des modestes, mais utiles devanciers de Bossuet dans la chaire. Ici, comme ailleurs, l'étude littéraire n'a tout son intérêt et tout son prix qu'en s'éclairant et en se complétant par celle des institutions et des mœurs : et même n'est-ce pas surtout quand elle s'occupe de l'espèce d'éloquence la plus indépendante de l'art proprement dit, et, en un sens, la moins littéraire, que la critique a besoin de ce genre de secours?

L'Oratoire. — Esprit et fin de cet Institut. — Le prêtre et le prédicateur selon M. de Rérulle. — Saint Vincent de Paul à l'Oratoire. — Premiers disciples de M. de Bérulledans la chaire. — Le Père Bourgoing. — Le Père Le Jeune, dit le Missionnaire aveugle. Son œuvre, sa vie. — Le Père Senault. — Ecole de Saint-Magloire.

Des prélats peu favorables aux projets formés par M. de Bérulle pour l'établissement d'une congrégation nouvelle, lui demandant un jour quels seraient les statuts de sa confrérie : « Mes règles, » dit-il, « les voici : » et il leur récita un verset de saint Paul sur les devoirs du prêtre (1).

Former des prêtres, en effet, par le moyen d'une sorte de société sacerdotale d'émulation et de perfectionnement, non liée par des vœux, sans autres engagements que ceux de la prêtrise, sans règle particulière, telle fut la simple, et pourtant nouvelle, à bien

(1) Ad Philipp. iv, 5, 6. — Histoire du cardinal de Bêrulle, par Tabaraud, Paris, 1 817, 1. 1, p. 461 .

des égards, et très-féconde pensée, d'où naquit l'institut de l'Oratoire.

Ce ne fut pas, à proprement parler, un établissement nouveau dans l'Église ; ce ne fut point un ordre nouveau après tant d'autres. Ce fut comme une pieuse conjuration pour régénérer l'Ordre saint par excellence, celui qui « sert non d'ornement, mais de fonde- « ment en l'Église (1), » l'Ordre de la prêtrise, qu'on peut dire, l'Ordre de Jésus-Christ même. « Car, » disait M. de Bérulle, « c'est l'Ordre que par lui-même il a « immédiatement institué : l'Ordre de ceux qui sont « ses ambassadeurs sur la terre, qui parlent en sa per- « sonne, qui dispensent ses mystères, qui annoncent « ses vérités, qui donnent son sacré corps, qui com- « muniquent son esprit, qui, en son nom, lient et dé- « lient les âmes, ouvrent et ferment les portes des « cieux (2). »

Plein de cette pensée, M. de Bérulle préféra pour ses disciples à tout autre nom celui de Prêtres de l'Oratoire de Jésus; voulant que ces ecclésiastiques associés sous sa direction pour s'exciter mutuellement à toutes les vertus de leur état, ne reconnussent d'autre patron et

(1) Œuvres de Bérulle, 1644, p. 1022.

(2) Vie de Bérulle, par Habertde Cerisy, Paris, 1646, p. 347.

d'autre instituteur que l'auteur même et le modèle du sacerdoce, Jésus-Christ, le prêtre souverain, le pontife éternel (1).

Demander au clergé de se montrer tout simplement fidèle à son origine et à sa mission, d'être lui-même, c'était, pensait-il, offrir au zèle des serviteurs de Dieu une assez ample matière. « C'est au prêtre, en effet, » disait-il, « qu'il appartient de former Jésus-Christ dans

« les âmes Que si le sacerdoce a une fin si excel-

« lente, une puissance si céleste, un effect si divin, « que devons-nous estre en ce ministère? Quel doit <* estre nostre soin, quelle doit estre nostre pureté, « nostre piété, nostre charité, nostre humilité, et quel «. art et quelle industrie faut-il pour une chose si « grande, si nouvelle en la terre, si rare au ciel, et « que le ciel mesme reçoit de la terre comme un « fruict que la terre cultivée de Dieu rend au ciel « et à Dieu mesme? Ars artium cura animarum (2). » — « Puisque Dieu, » disait-il encore, « nous appelle « aux fonctions angéliques, disposons-nous aussi à

(4) V. De Bérulle, Œuvres, p. 1103; Préface des Œuvres, par le Père Bourgoing; Vie (ms.) de Bérulle conservée aux Archives de l'Empire. M. 179 A, L. III; Ch. de Condren, Idée du sacerdoce de J. C. Paris, 1677, p. 1 etsuiv.

(2) De Bérulle, Œuvres, p. 623 et 624.

« une vie angélique, pour estre dignes d'un ministère <^ si élevé, si sainct et si efficace (1). »

Dans cette haute et pure idée que, les yeux fixés sur le divin modèle, il se formait du prêtre, M. de Bérulle ne séparait pas la science de la piété, les travaux qui éclairent l'esprit, des œuvres que la charité inspire. Il croyait fermement qu'il appartient à ceux que l'Écriture appelle le sel de la terre, d'être les plus savants, comme ils doivent être les plus saints : il ne reconnaissait pour véritable ecclésiastique et prêtre accompli que celui en qui les lumières du docteur s'unissaient au dévouaient du pasteur et à l'autorité du pontife (2).

Ce n'était pas en vain que le fondateur de l'Oratoire avait écouté les avis et reçu les inspirations du saint

(1) De Bérulle, Œuvres, p. H 00. Cf. Vie de Ch. de Condren. par le Père Amelotte, Paris, 1643, c. vi et vu.

(2) « Authorité, saincleté, doctrine : trois beaux fleurons de la cou- « ronne sacerdotale. — Mais le temps, qui corrompt toutes choses, « ayant mis la relasche en la plus grande partie du clergé, et ces trois « qualités, que l'esprit de Dieu avoit joinctes ensemble, estant divi- « sées par l'esprit de l'homme et l'esprit du siècle, l'authorité est « demeurée aux Prélats, la saincteté aux Religieux, et la doctrine « aux Académies. H œr éditas nostra versa est ad aliénas : il faut « reprendre nostre succession légitime, etc. » OEuvres, p. 1 262. Cf. Fromentières, Oraison funèbre du P. Senault, OEuvres mêlées, p. 285,291.

évèque de Genève, qui un jour, dans une de ses homélies synodales, disait aux prêtres de son clergé : « Je • vous puis dire avec vérité qu'il n'y a pas grande « différence entre l'ignorance et la malice ; quoy que « l'ignorance soit plus à craindre, si vous considérez « qu'elle n'offense pas seulement soy mesme, mais « passe jusques au mépris de l'estat ecclésiastique : « pour cela, mes très-chers frères, je vous conjure de « vacquer sérieusement à l'estude ; car la science à un « prestre, c'est le huitième sacrement de la hiérarchie « de l'Église, et son plus grand malheur est arrivé de « ce que l'Arche s'est trouvée en d'autres mains que « celles des Lévites : c'est par là que notre misérable « Genève nous a surpris.... (1). «

Remarquables paroles î loyal et salutaire aveu ! On ne pouvait plus hautement proclamer la nécessaire alliance de l'étude et de la prière chez le prêtre, ni signaler avec plus de franchise et de courage la brèche que, dans les derniers jours du moyen âge, l'oisiveté et l'ignorance d'un clergé amolli avait ouverte à l'esprit remuant et à la science hardie des novateurs. Au moment où parlait ainsi saint François de Sales, celte brèche n'était point réparée encore. En France sur-

(I) Saint François de Sales. Œuvres, Paris, 183G, 4°, t. Il, p. 604.

tout, le clergé catholique tardait à ressaisir son antique supériorité de savoir et de lumières (1). La grande controverse, celle qui emprunte ses armes à la connaissance approfondie de l'Écriture et des Pères, n'avait reparu que tout récemment, sous Henri IV, dans le mémorable duel théologique de Du Perron et de Du Plessis-Mornay. Une école d'actifs et savants controversistes, en état de faire face de toutes parts aux assauts de la critique protestante, était encore à créer. Mais surtout il y avait, en tout ce qui touche à l'esprit du dogme et à la morale, il y avait à recourir de plus près aux saints livres et aux écrits des Pères, pour en tirer le suc, pour en exprimer, pour ainsi dire, la moelle nourrissante. 11 y avait à rapprocher l'enseignement chrétien de ces sources vives où il avait presque cessé de puiser directement, avec lesquelles il ne communiquait plus à l'ordinaire que par des canaux étroits et détournés. Même au commencement du xvne siècle, la mode des sommes abrégées de théologie, des extraits portatifs d'auteurs sacrés, des répertoires alphabétiquement rangés de citations pieuses et

(1) Les hommes qui dans la controverse, dans l'histoire ecclésiastique, dans le gouvernement moral du clergé, ont le plus fait honneur à l'Eglise du XVIe siècle, appartiennent à l'Italie : Bellarmin, Baronius, saint Charles Borromée, saint Philippe de Neri, saint Pie V.

d'exemples moraux, cette mode depuis trop longtemps répandue dans le clergé orthodoxe, se soutenait encore (1). Une indolente routine protégeait la fortune de cette espèce de littérature religieuse de seconde et de troisième main, qu'on disait excellente pour populariser la science au sein du clergé, et qui ne servait guère qu'à lui ménager de doux et dangereux loisirs.

I La vogue persistante de ces manuels et de ces compilations, dont le catalogue historique complet remonterait jusqu'à la fameuse Biblia pauperum (V.Hist. lût. de la France, t. XX, p. 64, article de M. J. V. Le Clerc sur Nicolas de Hanapes), est attestée par le titre et la date des ouvrages suivants : Promptuarium prœdicabile e sacris litteris, Limoges, 1610. — Flosculi de virtutibus et vitiis e sacra scriptura, doctoribus et philosopha ordine alphabetico selecti, 1610. — Viridarium christianarumvirtutum e sacrosanctœ script, sanctotorumque P. P. sententiis construction, concionatoribus utilissimum, Mayence, 1610. — Summa prœdicantium ex omnibus communibus locis locupletissima , Anvers, 1613. — Apparatus concionatorum, scu loci communes ad conciones ordine alphabetico digesti, Lyon, 161 4. — Evangelicus concionator ubi locuples materia et forma concionibus suppeditatur, Lyon, 1622. On fabriquait même pour plus de commodité, et afin d'épargner des frais d'imagination aux prédicateurs, des choix variés de similitudes, d'allégories et d'emblèmes, ou, comme on disait alors, d'hiéroglyphes. Le plus curieux de ces recueils est celui qui porte ce titre : Artifex evangelicus, sive similitudinum ac ymbolorum silva, quœ ex omnium pêne artium officinis petita, ad usum concionatorum concinnata sunt, ordine alphabetico, Cologne, 1640. V. les articles Caupo, Chirurgus,Faber ferrarivs, Mcrelrix, Mœchus. V. surtout l'article Bombardarius. Le Bombardier, c'est la mort : la bombarde, c'est sa puissance de destruction ; la poudre dont est chargée la bombarde, c'est le péché, etc.

Le genre d'utilité auquel cette espèce d'écrit pouvait le plus justement prétendre, avait été depuis longtemps proclamé par un honnête compilateur du xvc siècle, qui, sur un commode répertoire de prédications toutes faites, avait ingénument écrit en manière de titre et d'avis: Dors tranquille, Dormi secure (1).

Le fondateur de l'Oratoire, dans l'active carrière qu'il ouvrait au zèle des nouvelles recrues du sanctuaire, fit une large part à ces fortes études où la foi s'anime et s'échauffe autant qu'elle s'éclaire. De bonne heure, dans toutes les maisons de la Société, séminaires ou lieux de retraite, sous forme de lecture, d'enseignement ou de conférences, régna l'usage assidu, familier de l'Écriture et des Pères. M. de Bérulle faisait lire ces derniers jusque pendant les repas. Lui-même avait toujours à la main les écrits d'un Père grec ou latin. « Il témoignoit, » dit un biographe, « un amour « et un respect particuliers pour saint Augustin et pour « saint Bernard. Il disoit qu'il aimoit mieux lire un « chapitre de saint Augustin que de conférer a\ ec « lésâmes les plus élevées. 11 lisoit souvent saint Ber- « nard pendant qu'il mangeoit. Une dame de ses pa-

I V. sur le caractère et la popularité de ce recueil un article de Çh, Labitte, Revue de Paris du 3 février 1 839.

I2i L'ORATOIRE.

« rentes le voyant ainsi occupé, lui demanda si cette « lecture ne l'incommodoit point. Il lui répondit que, « s'il étoil dans un parterre parsemé de fleurs, il pour- « roit bien en cueillir en mangeant; qu'ainsi, il pou- « voit bien recueillir les belles fleurs qui étoient dans « les écrits de ce Père, en même temps que la néces- « site l'obligeoit de prendre quelque nourriture (1). » Bossuet, qui ne doutait pas que la meilleure préparation au ministère « établi dans l'Eglise pour être « lumière, comme les yeux sont le flambeau du « corps (2), » ne fût, après la prière, l'étude, l'étude continuelle de Dieu dans les livres de Dieu ; Bossuet, accoutumé à méditer incessamment la sagesse des divines paroles, et, comme il l'osait dire, « à en ruminer « nuit et jour le sens (3) ; » Bossuet, si plein des Pères, qui invitait hardiment les jeunes prêtres à quitter pour la lecture de leurs écrits, celle de leurs meilleurs interprètes, « parce qu'après tout, » disait-il, « on trouve « chez eux plus de principes, plus de cette première « sève du christianisme... parce que , » disait-il encore, « pleins de cet esprit primitif qu'ils ont reçu de

I Vie (ms.] de H. de Bérulle, conservée aux Archives de l'Empire, M. 179 A, p. 90.

(2) Reflexions sur un écrit de .V. Claude.

(3) Sermon Sur le mélange des bons avec les méchants, exorde.

MORATOIRE. 125

« plus près, el avec plus d'abondance, de la source « même, souvent ce qui leur échappe, et qui sort na- « turellement de leur plénitude, est plus nourrissant « que ce qui a été médité depuis (1) ; » Bossuet, dans les louanges publiques qu'il adressait un jour à l'Oratoire, ne pouvait manquer de relever hautement et de célébrer avec complaisance ce goût d'études directes, de science profonde et sanctifiante, auquel se reconnaissaient, entre tous, les fils spirituels de M. de Bérulle : « Là, » dit-il en parlant de l'Oratoire, « pour « former de vrais prêtres, on les mène à la source de la « vérité : ils ont toujours en main les saints livres, pour « en chercher sans relâche la lettre par l'étude, l'esprit « par l'oraison, la profondeur par la retraite, l'efficace « par la pratique, la fin par la charité, à laquelle tout « se termine, et qui est l'unique trésor du christia- « nisme, christiani nominis thésaurus, comme parle Ter- « tullien (2). »

[\) Défense de la tradition et des Saints Pères, 1. IV, ch. xvm.

(2) Oraison funèbre du P. Rourgoing, 1er point. — Les mêmes besoins, le même esprit revivent dans l'Oratoire ressuscité de nos jours, si j'en crois un éloquent discours du P. Gratry, où il demande à l'Église, pour faire face aux périls des temps nouveaux, « une nou- « velle manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison. « chrétienne, de sagesse catholique. » Discours sur le devoir intellectuel des chrétiens au xixe siècle.

par une telle d infailliblement préparer à la ebair^ d^s orateur^

es d'elle. Avec h science uti1 mœnrs.]- iftittrow : tout

au moins, ne pouvait-il manquer de - (f abord

'it et le ton de I n attendant qu'il

les beau - s Lveraines - - 'imes

M. de Bérulle faisait mieux encore que de recommander à ses disciples la prédication saine, appuyée sur one doctrine solide, ni ambitieusement ornée, ni familier': nie et n?ïve avec re-

tenue et gravité 1 : lui-même leur donnait l'exemple. no* dans la chaire, où une raodT- e ne lui

permit jamais de se produire, mais dans les entretiens ..on et de direction où il leur expliquait les saints engagements de leur état. On ne pouvait l'en- 5, dis ses biographes, sans être subjugué par la force de sa raison et gagné par l'attrait de sa

- - prédicateurs de ne jamais

« rien dire en chaire que ce qui pouYoii édifier le peuple, et d"

oient propres qu'à faire rire en un lieu on. disoit-il, il esl hier. « pins nécessaire de faire pleurer. » Recueil ms. d.cs vies prêtres de rOratoire, par le Père Cloyseault, Arch - E .npire.

bonté 1 . Sa correspondance spirituelle. ; . ntretien épis ire prend souvent le ton et l'allure de l'allocution pie il nous donner une idée du caractère et de l'ascendant de sa paroi ia forme

. et un peu redondante d'un premier je'. lettres se distinguent par une marche de raison- -anquille et ferme, et par un heureux méet de mansuétude : on y sent à la .'autorité du docteur, le zèle affectueux du ehar rlévation contemplative du :

tique (2). Cette partie de ses œuvres est, je crois, plus SŒceptible d'être lue et goûtée de nos jours qu traités sur les M même que son fameux livre

/en», qui lui a valu sans

e une juste réputation de profondeur théologique.

maïs où il a le tort de r- à satiété les mêmes

cons. as abstraites sur les relations des per-

? Habert. p . S 1 7 . — L . i'Attiehy. De vita et reèns gesîU P. Berullii. — : du cardinal de £v

" - - — Tabaraud. 1. 1. p. H - r. p. 9ôo des f lettre écrite aax Pères

ne astre aux même; . . àunere'.-

belle lettre de eonsolatic neher qu'une eomp-. :ùt du

temps, du chrétien avec : le Médicis.

iernière lettre contient un éloquent éloge de s

sonnes divines entre elles et avec la nature humaine, et où, trop souvent, il s'affuble sans nécessité d'un ingrat jargon d'école.

Aux leçons par lesquelles M. de Bérulle s'efforçait de préparer à la chaire de dignes ministres dans sa compagnie naissante, se joignirent celles d'un excellent prêtre, son ami, dont le nom, encore peu connu, devait bientôt après retentir glorieusement dans tout le monde chrétien. Durant les premiers temps de son séjour à Paris, en attendant qu'une occasion favorable lui permît de commencer ses grandes entreprises de charité , saint Vincent de Paul venait souvent, dans cette modeste maison du faubourg Saint-Jacques, à l'ombre de laquelle grandissait l'Oratoire, partager les dévotions et les travaux de M. de Bérulle (1611-1613). Il fut donné ainsi à la jeune congrégation d'admirer de près les vertus, d'entendre les conseils, de recueillir les exemples du futur instituteur des prêtres missionnaires et des filles de charité. Le saint homme n'avait ni le profond savoir, ni les hautes conceptions, ni la politesse noble et aisée de son ami. Son naïf langage était un peu agreste, comme sa personne. Toute sa science, disait-il de lui-même, et tout son art se bornaient à répéter bonnement à ses semblables les maximes de Jésus-Christ. Mais avec quelle lumière ifc

les leur présentait! Avec quel tact et quelle douceur il savait en faire l'application aux besoins et aux souffrances de leurs âmes! Prudent autant que zélé, d'une charité infinie, qu'éclairait un ferme discernement dû à une profonde connaissance des hommes, austère et miséricordieux, simple et habile, vrai apôtre, quelle parole était plus propre que la sienne à décrier les froides élégances ou les misérables jovialités des prédicateurs à la mode, et à ranimer dans l'Église et dans le monde le goût perdu du vrai langage chrétien? Exemple d'autant plus frappant de simplicité évangélique, et d'autant plus contagieux, que souvent, par un involontaire élan de douleur et de tendresse, à la vue de certaines misères, l'humble orateur s'élevait tout à coup au sublime du pathétique, et communiquait irrésistiblement à tous les cœurs l'émotion dont le sien était rempli! On sait quelles larmes coulèrent autour de lui, et quelle œuvre sainte s'accomplit d'enthousiasme, le jour où, prêchant pour ces petits enfants sans mères, qu'une charité trop lente hésitait à sauver par un dernier bienfait, il s'écria au terme de son discours : « Or sus, Mesdames, la compassion et la charité « vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos « enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, « depuis que leurs mères selon la nature les ont aban-

« données : voyez maintenant si vous voulez aussi les « abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour deve- <( nir à présent leurs juges. Leur vie et leur mort sont « entre vos mains; je m'en vais prendre les voix et les « suffrages; il est temps de prononcer leur arrêt, et de « savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde <^ pour eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre <* un charitable soin ; et, au contraire, si vous les aban- « donnez, ils mourront et périront infailliblement; l'ex- « périence ne vous permet pas d'en douter (1). » Quel

(1) Abelly, Vie de saint Yincentde Pa«/, Paris, 1664, L. I, p. 144. V. chez le même biographe quelques beaux fragments d'une conférence du Saint sur la responsabilité du prêtre, L. Il, p. 223; d'admirables paroles sur la vertu de simplicité, recueillies par ses disciples, L. III, p. 238; une touchante effusion de cœur sur les souffrances des pauvres laboureurs ruinés par la guerre dans les pays defrontières, L. I, p. 200. — I". aussi dans la plus récente Histoire de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maynard, quelques passages de ses lettres, conservées aux archives des Missions, dans lesquels il recommande lui-même à ses disciples ce qu'il appelait sa petite méthode de prédication; T. Il, p. 393, 394.— Tout récemment, en 4858, ont paru deux volumes de Sermons de saint Vincent de Paul, de ses coopérateurs et successeurs immédiats pour les missions des campagnes^ recueillis par l'abbé Jeanmaire. Celte publication ne contient en réalité que des sermons de& premiers Pères de la Mission, rêvas et remaniés en 1712, par ordre du supérieur J. Ronnet, pour servir de modèles aux membres de la Société. V. l'introduction La pièce la plus précieuse de ce recueil est un petit avis tout pratique sur la manière de prêcher le peuple, rédigé en 1 666 par M. Aimeras, second supérieur de l'Ordre, d'après ses souvenirs des conférences de Saint- Lazare, dans lesquelles ce sujet avait été traité en présence du Saint.

L'OR.VIOIRK. 134

maître de la chaire eûl pu mieux dire ? Bossuet, dans cette rencontre, aurait été sans doute autrement éloquent que saint Vincent de Paul ; mais il n'aurait pas pu l'être davantage.

Combien de telles leçons fructifièrent dans l'Oratoire, à quelle distance les nouveaux sermonnaires sortis de cette école eurent bientôt laissé derrière eux leurs devanciers les plus applaudis, nous voudrions pouvoir le dire autrement que sur la foi des meilleurs juges contemporains et d'une tradition non suspecte: nous voudrions pouvoir certifier nous-même ce progrès par l'espèce de preuve la plus concluante, par celle qui se tire de l'élude même des œuvres. Cette satisfaction ne nous est qu'incomplètement donnée, beaucoup de ces propagateurs d'une meilleure méthode n'ayant pas songé à faire lire au public ce qu'ils lui avaient fait entendre, ou n'ayant laissé de leurs paroles qu'un fragile souvenir sur des feuilles manuscrites, qui n'ont pas survécu à la dispersion des archives de l'Oratoire. Rien ne nous est resté des louchantes instructions par lesquelles le célèbre Père Paul Métezeau attirait peuple et cour, dès l'année 1617, dans l'église nouvellement construite de la rue Saint-Honoré (1), ni des

(1) Près de l'hôtel Du Bouchage, où l'Oratoire s'était transporté en quittant le faubourg Saint-Jacques. Cette église, devenue bientôt

missions qu'il prêcha avec tant de fruit dans les années suivantes, et dont le succès ne contribua pas peu au rapide développement de sa compagnie. Les villes qu'il avait évangélisées, témoignaient aussitôt le désir de posséder des ouvriers formés à une telle école. Séminaires et collèges de l'Oratoire naissaient comme par enchantement où il avait passé. Les évêques le réclamaient à l'envi pour leurs principales chaires. L'archevêque-cardinal de Bordeaux, M. de Sourdis, l'ayant retenu pour prêcher dans cette ville, lui donna pour toute mission ces mots adressés à son clergé : Mitto ad vos alterum Paulum in cathedra. « Il ne se « trouva point, dit le Père Batlerel, au-dessous de cet « éloge si court et si magnifique. Le parlement de « Bordeaux, ravi de l'entendre, changea plus d'une « fois les heures de ses séances, quand elles ne ca- « draient pas avec celles de ses sermons, que. Dieu « bénit par des conversions éclatantes (1). » Œuvres

insuffisante, fui remplacée en 1630 par celle qui se voil aujourd'hui au même lieu près du Louvre.

(|J Mémoires domestiques vas.) du P. Batterel, Archives de l'Empire, M. 118, p. 239. — Le Père Métezeau, né en 1582, mourui en 1632, à Calais, en prêchant le carême. Il était frère do l'architecte Clément 3Iétezeau, qui construisit la digue de La Rochelle, et sur lequel on lit ces deux vers :

Dicitar Archimedes terrain potuisse movere :

/Equoraqui jiotuit sistere, non minor est.

d'enseignement didactique ou de morale ascétique, les écrits que le Père Métezeau a laissés, ne nous rendent rien de ses talents d'orateur. Seules, la science et la piété du zélé prêtre revivent pour nous dans sa Theologia sacra, tout imbue de la sagesse des Pères, dans ses traités De sancto sacerdotio et De la vie parfaite, livres d'une haute spiritualité, où respire un mysticisme fervent sans raffinements et sans molles langueurs.

Un nom et des souvenirs sont également tout ce qui reste de l'œuvre parénétique de ce fameux Père Bourgoing, qui fut pendant vingt-huit ans le second infatigable de MM. de Bérulle et de Condren dans la création et l'affermissement de l'Oratoire, à qui les vertus de son laborieux apostolat valurent l'honneur d'être élevé, lui troisième, parle libre choix de ses confrères, aux fonctions de supérieur général de l'Ordre, dont il s'acquitta avec un zèle ardent et parfois excessif, et qui eut, après sa mort, l'heureuse fortune d'être loué par Bossuet.

Si l'oraison funèbre du Père Bourgoing a dit la vérité sur son talent, il faut vivement regretter que ce talent se soit évanoui sans laisser de traces.

« Ne nous étonnons pas, » dit Bossuet, « si ce Père « prêchoit si saintement au peuple fidèle le mystère de

« Jésus-Christ, qu'il avoit si bien médité (1). 0 Dieu « vivant et éternel ! Quel zèle ! Quelle onction ! Quelle « douceur! Quelle force ! Quelle simplicité, et quelle « éloquence! 0 qu'il étoit éloigné de ces prédicateurs « infidèles, qui ravilissent leur dignité jusqu'à faire « servir au désir de plaire le ministère d'instruire; qui « ne rougissent pas d'acheter des acclamations par des « instructions ; des paroles de flatterie par la parole de « vérité....!»

« La parole de l'Évangile sortoit de sa bouche vive, « pénétrante, animée, toute pleine d'esprit et de feu. Ses ^ sermons n'étoient pas le fruit de l'étude lente et tar- « dive, mais d'une céleste ferveur, mais cVune prompte « et soudaine illumination : c'est pourquoi deux jours « lui suffirent pour faire l'oraison funèbre du grand « cardinal de Bérulle, avec l'admiration de ses audi- « teurs. Il n'en employa pas beaucoup davantage à ce « beau panégyrique latin de saint Philippe de Néri, ce « prêtre si transporté de l'amour de Dieu... Mais dois- « je m'arrêter ici à deux actions particulières du Père « Bourgoing, puisque je sais qu'il a fourni de la même

(1) Allusion au titre d'un des livres les plus répandus du Père Bourgoing : Vérités et excellences de N. S, Jésus-Christ, recueillies et disposées par méditations, Paris. 1636. Ce livre eut jusqu'à trente éditions du vivant de l'auteur.

« force la carrière de plusieurs carêmes dans les chaires « les plus illustres de la France et des Pa}Ts-Bas; tou- « jours pressant, toujours animé; lumière ardente et « luisante, qui ne brilloit que pour échauffer, qui u cherchoit le cœur par l'esprit, et ensuite captivoit « l'esprit par le cœur? D'où lui venoit cette force? « C'est, mes frères, qu'il étoit plein de la doctrine cé- « leste ; c'est qu'il s'étoit nourri et rassasié du meilleur « suc du christianisme; c'est qu'il faisoit régner dans « ses sermons la vérité et la sagesse : l'éloquence « suivoit comme la servante, non recherchée avec « soin, mais attirée parles choses mômes. Ainsi « son « discours se répandoit à la manière d'un torrent ; et « s'il trouvoit en son chemin les fleurs de rélocution il « les entraînoit plutôt après lui par sa propre impé- « tuosité, qu'il ne les cueilloit avec choix pour se pa- « rer d'un tel ornement : » Fertur quippe impetusuo; et « elocutionis pulchri(udïriem,sioccurrerit,vi rerumrapit, « non cura decoris assumit. C'est l'idée de l'éloquence, « que saint Augustin donne aux prédicateurs, et ce « qu'a pratiqué celui dont nous honorons ici la mé- « moire (1). »

Que peut-on dire de plus? Voilà, certes, l'image par- Ci) Oraison funèbre du P. Bourgoing, prononcée en 1662,1er point.

faite de l'orateur sacré. Est-ce le Père Bourgoing que Bossuel vient de peindre, ou bien l'un des plus éloquents Pères de l'Eglise, ou Bossuet lui-même?

Il faut sans doute faire ici la part d'une certaine magnificence de langage, que comporte ou commande le genre de l'oraison funèbre. Ce n'est pas sous ce radieux aspect que les confrères du Père Bourgoing, jugeant en lui l'orateur, nous l'ont représenté. Les hommages qu'ils rendent à son talent, nous donnent l'idée d'un génie plus rassis, d'un mérite plus modeste. A cette gravité mêlée d'onction, à cette simplicité incorruptible de langage, à cette science prise aux sources et si chrétiennement employée, dont parle Bossuet, ils n'ajoutent pas d'autres traits plus frappants : ils sont bien loin, en nous le dépeignant, de ces images de torrent et d'éclairs (1).

Un orateur comme celui que Bossuet vient de mettre

(<) V. Tabaraud, Hist. de Pierre de Bérulle, T. II, Notices sur les premiers généraux de l'Oratoire; Recueil (ms.) des Vies de quelques prêtres de VOratoire, par le Père Cloyseault, t. II, article Bourgoing, Archives de l'Empire, M. M. 635; Vies (ms.) de quelques prêtres de VOratoire, Archives, M. 220. — Les auteurs de ce dernier recueil nous apprennent qu'un des chefs-d'œuvre du P. Bourgoing, cette oraison funèbre du P. de Bérulle, n'était autre chose qu'un panégyrique latin lu à l'Université de Louvain : Elle est écrite, disentils, d'un style pur et aisé (ils remarquent ailleurs que l'auteur n'écrivait ainsi qu'en latin) ; pleine de faits relevés par des réflexions se-

en scène, n'aurait sans doute pu rien écrire, même dans les genres religieux les plus éloignés du ton de la chaire, sans se révéler par quelques traits de force et de lumière, sans enlever sur son passage quelquesunes de ces belles et naturelles fleurs de l'éloculion : pulchritudinem elocutionis vi rerum rapil. Or, les écrits de dévotion que nous avons du Père Bourgoing (Vérités et excellences de Jésus- Christ, Exercices de retraite spirituelle, Direction pour les missions, Homélies, ou courtes réflexions sur les Evangiles, etc.), ne nous offrent qu'une riche provision de connaissances théologiques et un grand fonds de sentiments chrétiens, mis en œuvre avec méthode et simplicité, dans une langue sérieuse, mais terne, un peu traînante, parfois confuse, encore mal débarrassée, à ce qu'il semble, des langes du latin.

Il est aisé, d'ailleurs, en relisant l'oraison funèbre du Père Bourgoing, de voir dans quel esprit elle a été

lides et constamment meilleure que ces trois ou quatre françaises qu'on a vues sur le même sujet (ce n'était pas difficile, si ces éloges français étaient tous dans le goût de celui que j'ai retrouvé, signé du nom deJ. Gaucher, bibl. Sainte-Geneviève, X, 926). Ajoutez que M. de Bérulle étant mort le 2 octobre, et sa mort n'ayant pu être connue en Flandre que vers le 10, le P. Bourgoing se trouva pourtant en état de faire et de prononcer son discours dès le 11, ce qui marque une heureuse facilité d'esprit. Ainsi, il aurait mis près d'une semaine, et non deux jours, à ce travail.

composée. Là, comme plus d'une fois ailleurs, Bossuet se propose moins d'exprimer en traits vivants et fidèles l'image d'une créature mortelle, que de fortifier et d'élever les âmes par de généreux préceptes et par de purs exemples. Si, dans ce portrait d'un prêtre vertueux, la réalité s'est illuminée et embellie des reflets de l'idéal aperçu et contemplé d'abord; si le héros, sans cesse confronté avec le type du vrai ministre de Jésus-Christ, a fini par ne s'en plus distinguer; l'orateur sacré n'a pas voulu flatter une mémoire, mais instruire, édifier une assemblée de prêtres, en posant au milieu le modèle du pasteur accompli. Cette oraison funèbre, oserai-je le dire? est en partie l'éloge du prêtre : c'est un admirable sermon sur l'esprit et les obligations de la prêtrise, au moins autant que l'éloge du vénérable Oratorien. Par là, ce beau discours sacerdotal offre de grands rapports avec l'éloquent panégyrique de saint Sulpice, où la fête d'un prêtre béatifié a permis à Bossuet d'exposer dans toute leur étendue les redoutables devoirs de la cléricature. et d'en célébrer toutes les grandeurs.

Un éminent critique avoue franchement avoir trouvé dans l'éloge de Bourgoing, comme dans celui du grand maître de Navarre, un assez sensible désaccord entre le ton et le sujet même. La faute en est, selon lui, à ces

premiers sujets d'oraisons funèbres, modestes et relativement étroits (Bourgoing, Cornet, Yolande de Monlerby, célébrités d'école ou de congrégation), à l'exacte mesure desquels avait peine à se réduire cette grande éloquence, « impatiente de déployer ses ailes. » — « Bossuet, » dit M. Sainte-Beuve, « avait besoin de su - « jets amples et élevés : ici, en attendant qu'il lui en « vienne, il agrandit et rehausse ceux qu'il traite ; mais « il y paraît quelque disproportion. Il tonnait un peu « dans le vide en ces moments, ou plutôt dans un este pace trop étroit : sa voix était trop forte pour le « vaisseau (l). »

Quelques bons sermons, conservés du Père Bourgoing, auraient peut-être plus réellement fait pour sa

(1) Causeries du Lundi, T. X, 2e article sur Bossuet; Cours de littérature professé à l'Ecole normale supérieure, mai 4 860; Port- Royal, t. II, 2e édition, p. 154. — Le docteur Hermant disait « que, « dans cette oraison funèbre, Bossuet avoit excellé en un point, qui « étoit d'avoir su dorer les vertus du défunt,- et couler légèrement « sur ses défauts. » (Histoire manuscrite du Jansénisme, citée dans les Vies de quelques prêtres de V Oratoire, Archives, M. 220). Ces défauts du Père Bourgoing étaient un goût tracassier de règlements, et une manière de gouverner un peu tranchante et despotique, qui avaient soulevé contre lui, dans ses dernières années, une véritable tempête au sein de l'Oratoire. Bossuet a fait plus que de couler légèrement sur ces défauts : il n'en dit absolument rien. Mais, devant l'Oratoire présent aux funérailles, pouvait-il, même d'une main délicate, toucher à cette plaie saignante ?

gloire de prédicateur que cette page éloquente, où

Bossuet ne le célèbre qu'en le transfigurant.

Nous saurons plus exactement à quoi nous en tenir avec un autre disciple de Pierre de Bérulle, qui eut aussi, dans ce temps, grand renom de vertu et d'éloquence, et dont l'Église française a gardé pieusement la mémoire. Il nous est heureusement permis d'aborder de près et de connaître le Père Le Jeune , un des plus saints prêtres de l'Oratoire, et le prédicateur le plus remarquable que cette compagnie ait produit avant Massillon.

Les sermons du Père Le Jeune sont entre nos mains. Prononcés pour la plupart de 1625 à 1660, ils furent recueillis et publiés par lui-même de 1662 à 1669 (1). Ce sont moins des sermons proprement dits que d'édifiantes instructions sur tout ce qui peut intéresser un auditoire chrétien. Le Père Le Jeune, prêchant ordinairement devant un peuple nombreux, en qualité de missionnaire , préférait ce genre de communication plus simple etplus direct avec l'auditoire. Parfois même

(1) A Toulouse, chez Jean Boudet, imprimeur des États, 8 vol. in-8°, d'une exécution assez défectueuse. Le Père Le Jeune avait perdu la vue, et ne put surveiller lui-même l'impression. — Deux autres volumes de sermons furent ajoutés après sa mort. Trois autres éditions suivirent de près celle de Toulouse : Rouen, ÎG67; Mayence, 1 667 ; Paris, 1669.

il fait ce que Fénelon regrettait de ne pas voir faire plus souvent aux prédicateurs de son temps , il transporte dans la chaire les habitudes familières du catéchisme. Mais, sous cette forme modeste, il excelle à donner, sur chaque point du dogme ou de la morale, un précis de doctrine puisé aux meilleures sources, substantiel et solide, autant que clair et facile à retenir. Il sait mettre à la portée des plus humbles esprits ce que la religion a de plus sublime ou de plus délicat, par l'ordre habile et par la simplicité lumineuse de la leçon. Il a toute la science du docteur et du théologien, et la communique, sans recourir au langage technique du docteur ou du théologien, sans cesser de parler comme tout le monde. A peine relève-t-on quelques restes du procédé scolastique dans sa langue tout usuelle et naturelle. Il abonde, comme saint François de Sales, en images familières, en comparaisons sensibles, qu'il applique très-heureusement à son raisonnement ou à son idée, avec moins de grâce, sans doute, et de relief que l'évêque de Genève, mais avec un bon sens ingénu et populaire. Les yeux toujours fixés sur ses auditeurs, il mesure attentivement toutes ses paroles à leurs dispositions et à leurs besoins : sur quelque partie du domaine religieux qu'il se porte, il est toujours près d'eux, avec eux. Il les interroge avec bonhomie, mais

U2 LE PÈRE LE JEl'NE.

avec le clairvoyant regard d'un guide moral éprouvé , sur les ignorances qui obscurcissent et corrompent leur foi, sur les préjugés ou les passions qui faussent ou égarent leur conscience ; il leur fait confesser à euxmêmes, avec une exactitude qui prévient toute objection, avec une naïveté de langage qui rend l'aveu plus frappant, les maladies de leur âme, les vanités et les misères de leur vie. Il les appelle à la pénitence avec la patience et la douceur d'un ami, parfois aussi avec la sévérité d'un juge ; mais alors même qu'il menace ou gronde, on sent encore sous la rudesse de la voix l'accent ému d'un cœur paternel. On ne saurait mettre dans la conduite des âmes par la parole plus d'expérience, de bon sens, de charité. Ce n'est pas un grand orateur; ce n'est sans doute, comme on va le voir, qu'un très-imparfait écrivain : mais c'est un vrai maître de la vie religieuse, donnant à tous du haut de la chaire de vives et pénétrantes leçons : c'est donc un vrai prédicateur. Aucun, peut-être, n'a mieux mérité ce nom, de saint François de Sales à Bossuet.

Le Père Le Jeune n'est guères lu aujourd'hui que dans quelques maisons religieuses, où on le propose avec raison aux jeunes gens comme un très-bon modèle de la prédication évangélique. Pour le faire un peu connaître, quelques citations sont donc indispensables.

La fin d'un sermon sur la spiritualité et la dignité de l'âme humaine nous offre une familière, mais énergique allocution aux pécheurs, qui, tout entiers aux affaires et aux plaisirs du monde, n'ont point souci de leur âme, et réservent à peine à Dieu quelques actes d'une piété distraite et machinale. Malgré l'imperfection du langage, malgré la rudesse un peu triviale de quelques traits, on ne lira peut-être pas sans intérêt ce passage :

« Bref, mes frères, considérez vostre vie ; voyez

« ce que vous faites depuis le matin jusques au soir; « depuis le commencement de l'année jusques à la a fin; vous verrez qu'il n'y a rien de quoy vous « ayez moins de soin que de vostre âme et du ser- « vice de Dieu, pour qui elle est créée. Le matin « vous dites le Pater ou Y Ave, en vous habillant, ou « allant au marché; le soir, vous faites vos prières, « estant couché et à demy endormi, avec aussi peu « de révérence que si vous parliez à un laquais; le « reste du jour, vous ne pensez à Dieu, vous ne « parlez de luy, non plus que s'il n'y en avoit point, « sinon peul-estre pour le blasphémer; les Dimanches « et les jours de Feste, vous entendez une petite messe « en pensant au ménage et aux affaires du monde ; et «- voilà comme l'année se passe, et après celle-cy une

« autre ; et enfin, vous vous trouvez à la mort. Or dik tes-moy, en conscience, faites-vous ainsi des autres « choses qui sont à vous ? Si vous avez une vigne, n'y « faites-vous aller qu'une fois l'an? ne la faites-vous <( cultiver qu'un peu le matin et le soir ? ne la faites-vous « pas soigneusement défricher, labourer, tailler, lier, « émonder, engraisser? Quel soin avez-vous de tout « ce qui est en vostre maison ? Combien de fois visitez- « vous vos armoires, vos coffres, vos celliers, vos gre- « niers, pourvoir si on ne vous dérobe rien, pour em- « pêcher que rien ne se perde, que rien ne s'égare, « que rien ne se gâte, que rien ne soit en danger de se « perdre ? Même, vous ménagez, j'ay honte de le dire, « jusques à un bout de chandelle, vous ne voulez pas « qu'il se perde. Allez, allez, n'avez-vous point de *< honte d'avoir tant de soin de ce qui est corruptible, « et d'en avoir si peu de ce qui est immortel et incor- « ruptible? Avoir tant de soin de ce qui est hors de « vous, et en avoir si peu de ce qui est en vous, et qui « est la meilleure partie de vous? Avoir tant de soin « de ce qu'on peut acheter avec un peu d'argent, et <( en avoir si peu de ce qui coûte la vie et le sang pré- « cieux du Fils de Dieu ! Où est la foy que vous devez « ajouter à cet avertissement de l'Oracle de vérité : « Que profite à l'homme de gagner tout le monde, s'il perd

« ou endommage son âme ? Ruminez ces paroles, el allez «. en paix (1). »

Quelques phrases peu correctes, quelques détails un peu crus, ou trop heurtés, doivent-ils nous faire méconnaître ce qu'il y a de vivacité persuasive et même d'élévation dans ce langage? Sans y songer, le bon missionnaire touche un instant au sublime , quand il dit : « Voilà comme l'année se passe; et après celle- « cy une autre; et enfin, vous vous trouvez à la mort. »

Un de ses sermons sur le commandement de l'aumône nous offre la plus pure doctrine des Pères de l'Église sur l'importance et les effets de ce grand devoir, résumée avec une instructive précision, avec une touchante candeur.

Voici comment, dès son exorde, le prédicateur s'ap-

(1) Sermon De la spiritualité de Vâme (éd. de Paris, \ 669, 1. 1, p. 38' en un seul point. Les instructions du Père Le Jeune n'ont pas toujours les deux ou trois parties d'usage : mais il suit toujours un plan, et même, le plus souvent, il se conforme à cette division par points, qu'on a traitée, sans raison, de méthode inutile et fâcheuse. Dans l'éloquence qui enseigne, observer un ordre n'est pas tout : il est bon de le marquer, pour être mieux compris, mieux suivi : de là les divisions et subdivisions. Or, les grandes divisions principales ne peuvent être bonnes à quelque chose, que s'il y en a fort peu : on s'est donc habitué à diviser tout le sermon en deux ou trois parties. Quand ce partage est faux ou forcé, prenez-vous-en au sujet mal choisi ou à l'insuffisance de l'orateur : l'usage en soi n'a rien de bizarre, et n'est pas, quoi qu'en ait dit Voltaire {Siècle de Louis XIV, c. xxxii), une

plique à rattacher le précepte de l'aumône au plan de la sagesse éternelle, et à en montrer le caractère tout divin : qu'on me permette de citer tout ce commencement, qui me paraît très-propre à faire connaître le mélange d'élévation chrétienne et de bonhomie familière particulier au Père Le Jeune :

« Beatus homo quem tu erudieris, Domine, et de lege tua « docueris eum. Declaratio sermonum tuorum illuminât et « intellectum dat parvulis. Ces paroles sacrées du Pro- « phète Royal, et mille autres semblables qu'il fait ré- « sonner en ses Pseaumes, nous donnent sujet de dire « avec saint Augustin, que « le thrône royal de Jésus « est une chaire de Docteur : » que ses lois sont autant « de leçons qu'il nous fait; et que ses commandements « sont des enseignements : Thronus imper antis est ca- « thedra erudientis. Il n'en faut point d'autre preuve que « le commandement qu'il nous fait, d'estre charitable « envers les pauvres : car, si la vie éternelle consiste en « la connoissance de Dieu, comme il dit; ce comman- « dément de charité ne nous monstre pas seulement le « chemin le plus facile et le plus asseuré de la vie éter- « nelle, où nous verrons Dieu face à face; mais il nous

gêne pour la chaire. V. YEssai sur l'éloquence de la chaire du cardinal Maury, t. I, c.vi, Du plan d'un discours. CfV Vinet, Homilétirjue, IIe partie, De la disposition.

« fait aussi connoistre dès cette vie ses attributs in- « compréhensibles et ses perfections divines. »

« Car, quand Dieu nous commande l'aumosne, il nous « monstre sa puissance, sa souveraineté, et le domaine v< absolu qu'il a sur toutes les richesses et les posses- « sions de la terre ; qu'il en est le maistre, le seigneur « et le propriétaire; que nous n'en sommes que les « dépositaires, les fermiers et les dispensateurs : que « nous sommes les receveurs, les œconomes et thréso- <( riers : Homo quidam erat dives, qui habebat villicum. « Un Seigneur monstre qu'il est maistre d'une ferme, « quand il peut commander à celuy qui la tient : don- <( nez tant de mesures de froment à un tel, et tant « d'orge à celuy-là. Quand Dieu vous addresse des « pauvres, et que vous avez moyen de les secourir, ce « sont des mandements qu'il vous donne de distribuer « à ses amis les biens qui luy appartiennent.

« Il monstre sa sagesse : un Roy, un Minisire d'Estat « fait connoistre son esprit, sa prudence, son industrie, « quand il fait vivre le commerce, pour enrichir le « royaume, qu'il trouve des inventions, des voyes fa- « ciles et commodes de faire trafiquer aux provinces « éloignées, afin d'en apporter ce qui manque à ses « sujets, et y débiter ce qu'ils ont en abondance. Or, « qu'y a-t-il de plus éloigné du Ciel que la terre ? et

« qu'y a-t-il de plus nécessaire à la terre que les biens » du Ciel? Quel commerce donc plus souhaitable, mais « plus difficile, que le trafic entre le Ciel et la terre? « Voyez, de grâce, l'admirable invention de la sagesse « de Dieu : il a établi une banque, une maison de « change en ce monde, par le moyen de laquelle vous « pouvez faire tenirau Ciel tous les biens que vous avez « sur la terre, et en recevoir des grâces mille fois plus « précieuses que celles que vous y avez envoyées : les « pauvres sont les banquiers de Dieu; Nummularii « Christiy dit saint Salvian.

« 11 monstre sa bonté et son amour gratuit et désin- « téressé. Nous témoignons de l'affection à ceux qui « nous peuvent servir et aider, à ceux qui sont « grands , riches , puissants et en crédit : le Fils « de Dieu fait tout autrement : il a des tendresses et « des inclinations particulières pour les pauvres, et « pour les personnes misérables et abandonnées. Si un « Gouverneur de province ayant ici demeuré quelque « temps, et estant sur son départ, recommandoit les « pauvres gens aux principaux de la Ville, quand ils « luy viendroient dire adieu, et disoit : M. le Président, « ayez soin du procès d'une telle veuve ; M. le Thré- « sorier, je vous recommande un tel orphelin, qui est « vostre voisin : quelle bonté, diroit-on, quelle piété, et

« quel excez de chanté ! C'est ce que le Fils de Dieu a <( fait avant de sortir de ce monde : estant à la veille de « sa mort, il a recommandé à chacun de nous tous les « pauvres que nous pouvons aider : ouy, à vous, M. le « Chanoine, et le Conseiller, il vous a dit : Tout ce que « vous ferez à ce malade ou à ce prisonnier, je le tien- « dray fait à moy-mesme : n'est-ce pas bien monslrer <( sa bonté que cela? Il monstre aussi

« Sa providence ; sa providence qui scait tirer le « bien du mal , la lumière des ténèbres, l'eau de la « roche et le secours de la tribulation : Auxilium de « tribulatione. Il est si bon ménager, qu'il fait servir à « de grands desseins ce qui est de plus inutile, vil, ab- « ject, méprisé et méprisable dans le monde; la pau- « vreté, la misère, la maladie et l'incommodité. Si on « disoit à un Païen, ou à un autre infidèle qui ne « scauroit pas ce secret : Voyez-vous d'un costé ce « pauvre qui a perdu la veue , qui ne peut faire deux « pas sans la conduite d'un baston, et qui choppe à « chaque rencontre? Voyez-vous de l'autre cet homme « qui a de bons yeux, bien clairs et bien ouverts? c'est « cet aveugle qui conduit ce clairvoyant. Voyez-vous « d'un costé ce paralytique qui est étendu sur son lict, « immobile comme une statue, perclus de tous ses « membres, qui ne peut se remuer? Voyez -vous

« de l'autre cet homme qui est en bonne santé, qui est « gaillard, robuste et dispos? c'est ce paralytique qui « porte ce robuste, et il le porte bien loin. Voyez-vous « d'une part ce pauvre tout couvert de haillons, qui « ne vit que d'aumosnes, qui couche sur la paille, et « qui est rongé de vermine? Voyez-vous de l'autre ce « Comte ou ce Marquis qui va en carrosse, suivy d'un « grand train, tout couvert d'or et de soye? c'est ce « pauvre qui entrelient, qui nourrit et qui enrichit ce « Marquis. Ce païen n'en croiroit rien, il s'en mocque- « roit, i> diroit que ce sont des rêveries : néantmoins, « c'est la pure vérité : c'est cet aveugle qui conduit au « Ciel le clairvoyant, c'est ce paralytique qui porte en « Paradis le robuste, et c'est ce pauvre qui enrichit le « riche : car ce Gentilhomme, qui est riche, en bonne ^ santé et clairvoyant, est conduit au Ciel, porté en « Paradis et comblé de biens spirituels par les charités « qu'il exerce envers ce pauvre aveugle et paralytique. « Quelle admirable providence divine! Beatus ho)no « quern tu erudieris, ut mitigés ei a diebus malts (1). »

L'auteur de ces humbies paroles n'est pas si loin qu'on pourrait le croire des plus éloquents et des plus

(1) Le Missionnaire de V Oratoire, ou Sermons pour les advents, caresmes et f estes de Vannée, par le Père Le Jeune, dit le Père aveugle, Paris, 1669; t. II, Sermon LXIX.

profonds Pères de l'Église : cette philosophie chrétienne de l'aumône vient en droite ligne des deux grands maîtres de la charité, de saint Chrysostome et de saint Augustin : leur esprit respire dans les leçons du bon missionnaire, et un écho de leur voix se retrouve par instants dans son doux et populaire langage.

Plus loin, entre autres conseils pratiques, le prévoyant catéchiste recommande aux fidèles de faire l'aumône par eux-mêmes. « Dieu veut, » leur dit-il, que « nous prenions part aux souffrances et aux afflictions * d'autruy, par esprit de miséricorde et de compassion. « Pour cela, il est très-utile de donner l'aumosne par « vous-mesme, de visiter les pauvres, et d'entrer dans « les prisons : la vue des misères d'autruy vous touche « le cœur, et vous attendrit de compassion ; c'est le con- « seil que le Saint-Esprit nous donne. Consolez vous- « mesme en personne les affligés, approchez-vous de « ceux qui pleurent ; ne soyez pas paresseux à soula- « ger les malades; car, par ce moyen, vous vous esta- « blirez en la charité.

Segnius irritant animos demissa per aurem, Quam quse suntoculis subjecta fidelibus, etquae lpse sibi tradit spectator...,

« dit le poète. Et saint Bernard : Vxdgo dicitur : quod

« non videt oculus, cor non dolet. La nature a destiné un « mesme sens à la vue et aux larmes, parce que nous « pleurons plus aisément les misères que nous voyons « nous-mesmes, que celles que nous entendons racon- « ter. Comme le Fils de Dieu pleura estant auprès du « sépulcre de Lazare ; ainsi, quand vous voyez un « pauvre malade couché sur un peu de paille, en un « grenier, exposé à tous les vents, avec trois ou quatre « enfants tout nus, sans pain et sans bois, sans argent « et sans secours, votre cœur en est attendri, et vous « luy faites l'aumosne, comme saint Paul le recom- « mande, avec des entrailles de miséricorde ; viscera « misericordiœ (1) . »

L'accent du cœur se fait entendre dans ces simples paroles, que n'a pu gâter la citation profane accolée sans aucune nécessité au témoignage de saint Bernard. Le Père Le Jeune, si pénétré qu'il fût des sévères convenances de la chaire, n'avait pas su renoncer tout à fait à ce genre d'ornements, si cher à ses devanciers. Au reste, je dois dire que, le plus souvent, ce qu'il tire des anciens, et qu'il va chercher dans le trésor de leur plus saine morale, est si pur, si élevé, si voisin, par certains côtés, de la sagesse chrétienne elle-même, et s'a-

(I) Le Missionnaire de l'Oratoire, ibid.

juste si heureusement aux vérités qu'il veut prouver, qu'on n'ose regretter de le voir puiser dans ces richesses étrangères (1).

Ailleurs, le Père Le Jeune fait honte aux chrétiens de leur peu de charité pour les pauvres, et combat les vains prétextes par lesquels on se dispense si aisément de l'aumône. A tout le monde, il prouve la facilité de l'aumône par les plus simples calculs ; par des questions d'une familiarité pressante, irrésistible, il contraint grands et petits d'avouer la superlluité de tant de choses dont ils composent leur nécessaire ; et, quand il leur a ôté toute excuse, il prononce leur sentence par la bouche de Celui qui souffre et veut être soulagé dans la personne du pauvre. Ce passage, d'une

(1 ) V. par exemple, comme il se sert, dans un sermon Sur les devoirs des pères envers leurs enfants, de ce mot du Philosophe moral (Sénèque) : « Si tu veux être aimé, aime : Si vis aman, ama. » — Ce serait une question de savoir si cette espèce d'autorités, dont on avait tant abusé, devait être interdite absolument à la chaire. Pourquoi l'éloquence chrétienne, tributaire elle-même en tant de choses de la sagesse et du génie des anciens, ne pourrait-elle quelquefois invoquer directement leur témoignage, et répéter même leurs glorieux noms ? Bossuet n'a pas cru faire trop d'honneur à Virgile, à Sénèque, à Tacite, en les citant parfois dans ses sermons. L'austère Bourdaloue s'est autorisé de « la sagesse du Satirique romain » pour foudroyer le luxe de son temps (Sermon sur les Richesses, 1er point). En proscrivant l'abus, ces grands hommes ont réservé une place à l'usage discret et légitime.

âpre franchise, peut étonner un goût délicat. En le lisant, on croirait entendre parfois la voix rude et triviale d'un de ces moines prêcheurs du moyen âge, censeurs fougueux et peintres naïfs des vices ou des iniquités du siècle. Mais jusqu'en ses plus libres invectives, le pieux Oratorien garde un sérieux, une dignité d'âme, une sainte amertume, qu'on ne trouve pas toujours chez ces orateurs populaires. Si bas qu'il descende, il est toujours grave et pathétique : il ne s'abaisse que pour frapper plus fort.

« Eh quoy? Est-il vray que vous n'avez rien qui

« ne vous soit nécessaire? Ne pouvez-vous pas retran- « cher mille choses dont vous n'avez pas absolument « besoin, et qui sont nécessaires aux pauvres? Quand « vous retrancheriez tous les jours un verre de vin et « une bouchée de pain de vostre ordinaire, vous ne « mourriez pas de faim : ce seroient trois cent soixante- « cinq bouchées par an. Vous portez pour trente écus « de hardes ; quand vous n'en porteriez que pour « vingt; quand vos coëffes, vos rabats, vos cottes ne <« seroient pas si précieuses, en seriez-vous déshono- « rée? Faul-il que vostre carcasse soit si curieusement « ornée, et que les membres de Jésus périssent de « froid et de misère? Que de frais inutiles faites-vous « pour enjoliver vos chambres, vos métairies, vos jar-

« dins, vos enfants? Que de superfluités en linges, en « tapisseries, en meubles, en livres, dont vous pour- « riez vous passer? Tout cela seroit supportable en un « autre temps ; mais il est criminel en ce temps remply « de misère. Quand ces livres que vous acheptez, ne « seroient pas en vostre bibliothèque, ces tapisseries « en une telle chambre, ces viandes exquises à vostre « table ; et qu'on sauroit que vous retranchez tout « cela pour assister les pauvres; quel inconvénient « vous en arriveroit-il? En perdriez-vous vostre hon- « neur, vostre santé, vostre office ou vostre bénéfice? »

« Nonobstant les misères du temps, vous trouvez « bien del'argent pour assister à la Comédie, pour payer « les violons du bal ; vous en trouvez pour achepter « les Gazettes par pure curiosité : ce ne sont, dites- « vous, que deux ou trois sols par semaine : non, mais « ce sont cent sols, ou sept livres par an; il y a des « pauvres qui en seroient notablement soulagés. Vous « ne laissez pas, dites-vous, de faire des aumosnes, « encore que vous achetiez cela; mais vous feriez « encore celle-cy : vous assistez plusieurs pauvres ; v mais vous en assisteriez encore un autre de ces « choses superflues. »

« Enfin, si vous estes si pauvre que vous ne puissiez « rien donner ; vous pouvez assister de vostre crédit,

« de vostre conseil, de vostre service ; plaider pour ce « Villageois, conseiller cette veuve en son procès, sol- « liciterpour les prisonniers, faire des visites pour eux, « visiter les malades, faire leur lit, les consoler, les « instruire. Jésus-Christ ne dira pas, vous m'avez ra- « cheté de prison; il ne dira pas, vous m'avez apporté « des confitures, parce que tous ne le peuvent faire : « mais il dira, Vous m avez visité, parce qu'il y a fort « peu de gens qui ne le puissent. »

Se défend-on encore? Le prédicateur sait à qui il a affaire : il cite avec indignation et moquerie de nouvelles excuses, toutes si misérables, qu'il ne daigne plus y répondre. Il reprend d'un ton plus sévère :

« Toutes ces excuses, et autres semblables, sont si « vaines et si frivoles, que vous n'oserez seulement « ouvrir la bouche au jour du Jugement pour en allé- « guer une seule : vous direz seulement, quand est-ce « que nous vous avons veu, mon Dieu, avoir faim, estre « malade, etc. Voilà la vraye cause de vostre peu de « charité : vous ne croyez pas que Jésus-Christ souffre « avec le pauvre ; vous, ne croyez pas qu'il soit en la « personne du pauvre ; et c'est ce qui vous fera enrager « de dépit contre vous de n'avoir point ajouté foy à « une vérité, dont il vous a adverti si expressément. « C'est ce qui vous rendra inexcusable au Jugement de

« Dieu ; c'est ce qui vous apportera beaucoup de con- « fusion; c'est ce qui vous feraestre l'objet des repro- « ches, des invectives, des analhèmes et des malédic- « tions de Jésus. Il vous dira, Esurivi : vous faisiez des « festins, vous donniez le bal, des collations, des con- « fitures à des femmes volages, affétées, sensuelles; « vous faisiez bonne chère à des coquines ; vous nomce rissiez des chiens, des oyseaux, des singes, des per- « roquets ; et vous refusiez un morceau de pain à ces « petits orphelins qui crioient à la faim ! Sitivi : vous « donniez des vins délicats à des flatteurs, à desyvron- « gnes, à des pourceaux d'Épicure, vous les invitiez, «. vous les pressiez, vous les contraigniez de boire plus « que la nécessité, et plus que leur soif ne l'exigeoit; « et vous refusiez un peu de vin à ce bon vieillard âgé « de quatre-vingts ans, à ce pauvre vigneron, qui tra- « vailloit à vostre vigne ! Nudus fui : les parois de « vostre chambre, les colonnes de vostre lit étoient « revestuës de drap ou de tapisseries ; et vous laissiez « geler de froid ce pauvre nécessiteux, faute d'une « vieille couverture. Hospes eram : vous aviez des « salles en vostre maison, des chambres en vos métai- « ries, inutiles, qui ne servoient que de promenoir aux « rats et aux souris ; et vous avez refusé un petit coin <v de grenier à ce pauvre homme, qui n'avoit pas de

« quoy vous payer le louage. jEger fui : vous vous las- « siez à jouer à la boule des journées entières, aux « Festes et Dimanches, et vous n'avez pas voulu pren- « dre la peine de faire deux pas pour visiter ce malade. «. Discedite a me, retirez-vous de moy, car vous n'estes « pas dignes de moy, puisque vous m'avez tant mé- « prisé. A me, de moy à qui vous avez des obligations « infinies ; moy qui ai tant fait pour vous ! Je vous ay « donné ma chair à manger, et vous m'avez refusé un « petit morceau de chair de boucherie. J'ay voyagé « trente-trois ans en cette vallée de misères, et vous « n'avez pas daigné me visiter en prison. Je me suis « rendu vostre advocat, vostre pleige, et vostre caution « devant mon Père, et vous n'avez pas daigné plaider, « faire un exploit, et signer une requête pour me tirer « d'affaire. Discedite a me, maledicti (1). »

Rudes et pathétiques paroles, dont l'éloquence, il est vrai, n'appartient pas tout entière au PèreLe Jeune! On retrouve dans ce remarquable passage la trace directe des modèles qu'on étudiait sans cesse à l'Oratoire. Les Pères de l'Église sont remplis de ces hardis tableaux, où la vie sensuelle et raffinée des heureux du monde est opposée en détail aux privations et aux souffrances

(1) T. IX, Sermon vu, p. 209.

du Christ personnifié dans les pauvres. « Quoi! » disait l'un d'eux au riche avare, « tu manges outre mesure, « quand le Christ n'a pas même le nécessaire ! On te « serties pâtisseries à profusion ; lui n'a pas même du « pain sec ! Tu bois du vin de Thasos, et tu ne lui as « pas même donné un verre d'eau, quand il avait soif! a Tu t'étends sur un lit moelleux et riche, et lui gre- « lotte à l'air glacé ! etc. (1). »

Notre missionnaire était tout plein delà lecture des Pères. En mille endroits, il les laisse parler euxmêmes, se contentant d'ajouter aux admirables traits qu'il détache de leurs écrits un commentaire court et solide, et, quand il parle à son tour, bien souvent, ce qu'il semble tirer de son fonds n'est qu'imitation libre ou involontaire réminiscence de ses modèles. Vous croyez l'entendre seul, lorsque, prêchant sur l'observation du saint jour, il dit à des auditeurs de fortune et d'éducation très-diverses : « Vous travaillez les jours ou-

« vriers pour les autres ou pour vostre corps : travaillez « le Dimanche pour vous-mesme et pour vostre âme : « vous estes Marchand, vous avez compté toute la se-

(1) S. Chrysostome, InMatth. homilAS. V. d'éloquentes pages de M. Villemain sur le libre et hardi génie de charité qui respire dans les prédications de saint Chrysostome sur l'aumône, T ableau de V éloquence chrétienne au IVe siècle, 1849, p. 181 etsuiv.

« maine avec vos créanciers : rendez maintenant « compte à vostre Dieu. Vous estes Tailleur, vous avez « fait des habits aux hommes ou aux femmes; faites

<( maintenant des ornements à vostre âme Vous

« estes un homme de Justice, vous avez fait le procez « aux autres ; faites-le maintenant à vous-mesme, ju- « gez et punissez vos fautes. Vostre Office est de faire « rendre à chacun ce qui luy appartient : faites rendre « à Dieu l'honneur qui luy est dû en ce jour... etc.(l).» Un Père est encore là. En feuilletant saint Chrysostome, je retrouve le trait qui a suggéré à notre prédicateur ce tour d'exhortation familier et ingénieux (2).

Raisonnements pratiques, tableaux de mœurs pris sur le vif, leçons morales d'une application directe, voilà ce que le Père Le Jeune imite surtout des Pères. Gomme eux il aime à s'adresser en face aux différents états de la vie, aux divers rangs de la société. Dans cette foule accourue pour l'entendre, il démêle et suit du regard plusieurs auditoires profondément distincts les uns des autres par l'âge, la fortune ou la naissance, et s'applique à faire à chacun d'eux sa pari, autant que le permettent la forme générale et les convenances de

(1) T. II, Sermon XLVIH.

(2) Homil. 26, In acta apost.

la prédication. Dans une môme instruction, il parle successivement au jeune homme, à l'homme fait, au vieillard : d'un même principe de morale, il fait tour à tour une vérité particulière à l'usage des puissants et des faibles, des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs; il poursuit un même vice au sein des professions nobles ou roturières, parmi les hommes d'épée, de justice ou de trafic, sans épargner au besoin le clergé lui-même. Voyez avec quelle évangélique franchise, dans l'homélie qui a pour titre : Non furtum faciès, il avertit les marchands, les gens d'affaires, les magistrats, les seigneurs ayant terres et domaines, des infractions qu'ils commettent à ce commandement, les uns par leurs fraudes et piperies, les autres par leurs partialités ou leurs interminables lenteurs, les autres par leurs exigences tyranniques envers les petits (1)! Dans cette équitable distribution des vérités dont sa main était pleine, le Père Le Jeune n'oubliait pas cette partie de l'auditoire qu'il est plus difficile d'instruire directement en public, mais qui attend aussi de la chaire des leçons à son usage. Il sait réserver aux

(I) T. IX, Sermon lxiv. V. aussi les sermons Sur V endurcissement du cœur, Sur la satisfaction (T. I, xvn et xxiv), Sur V honneur dû aux églises (t. II, xlvi). Les deux derniers contiennent plus d'un trait à l'adresse du clergé.

femmes leur part dans tout ce qu'il dit de l'oisiveté, du vain désir de paraître, du luxe, des folles amours, etc. Souvent il leur fait essuyer à bout portant de franches et parfois un peu vives mercuriales, toujours accompagnées d'affectueux conseils, d'utiles avis sur les vertus et les bienséances particulières de leur sexe (1).

Il faut en convenir, ces peintures réelles, ces détails pratiques et familiers de direction morale, mêlés à l'enseignement de la chaire, sont très-propres à le rendre efficace. En pénétrant ainsi dans les réalités de la vie, l'éloquence religieuse engage une lutte plus directe avec les consciences, et les serre en quelque sorte de plus près. L'orateur qui, selon l'exemple de l'Apôtre, se fait ainsi tout à tous, ne s'adresse plus à un auditoire abstrait, mais à une foule vivante, au sein de laquelle chacune de ses paroles retentit.

Peut-être, en achevant de s'épurer par un dernier

(1) V. t. II, Sermon lxi ; t. IX, Sermon xvm ; t. X, Sermon xxxvi. Se plaignant dans celui-ci du luxe de toilettes mondaines étalé jusque devant la chaire, il s'interrompt tout à coup par ce hardi mouvement, qui dut faire frissonner l'auditoire : « Voyez les tombes des « morts qui sont enterrés en l'église, Mesdames; percez avec les yeux « de l'esprit ces pierres sur lesquelles vous estes assises ; vous y verce rez les ossements de plusieurs Demoiselles, qui ont esté autrefois « aussi belles, aussi braves, éclatantes, glorieuses que vous, et en- « core plus ; et toute leur gloire n'a esté que fumée ; elles sont mises •< en oubly : leur corps est la proie des vers : Dieu veuille que leur « âme ne soit point rongée du ver qui ne meurt point, etc. »

progrès de dignité et de décence, la morale de la chaire, au xvne siècle, est-elle devenue un peu trop sobre de cette espèce de leçons. Avec une admirable sagacité, avec une incomparable délicatesse, elle a scruté les mystères de la nature humaine corrompue; elle a observé d'un profond regard les différents états de l'homme intérieur, tel que l'a fait le péché, tel que la grâce essaie de le refaire, ses passions, ses remords, ses combats, et a tracé de ses grandeurs et de ses misères des peintures d'une vérité immortelle; elle s'est livrée à cette étude avec l'inflexible austérité et la généreuse ardeur de l'esprit chrétien : mais c'est l'homme, c'est le cœur humain qu'elle étudie et qu'elle juge, bien plus que la société humaine considérée dans la diversité de ses états, dans la variété multiple de ses travers, de ses désordres et de ses scandales. Aussi sévère, aussi chrétien, et, à coup sûr, non moins éloquent que l'antique homélie, le sermon, dans sa forme nouvelle, eut moins de variété, de liberté et d'abandon : il fut moins familier, plus général, et, par conséquent, moins immédiatement pratique. Les nouvelles gloires de la chaire, un Bossuet, un Bourdaloue, avaient pour ordinaire auditoire la Cour elle-même, ou la brillante élite d'une société polie. Cet enseignement qui creusait les vérités les plus importantes de la théologie morale, et cher-

chait dans l'analyse des moindres fibres du cœur le secret de nos erreurs et de nos misères, cet enseignement offrait à un tel choix d'esprits cultivés et délicats un intérêt inépuisable : par ses pressants avis, par ses réprimandes austères et tout évangéliques, mais ordinairement appliquées d'une main discrète et rapide au détail de la vie, aux devoirs des diverses conditions (1), il effrayait, il touchait, sans assaut trop direct, sans trop rude secousse, ce monde élégantet fier, cette aristocratie amoureuse des bienséances, et dominée, jusqu'au milieu des épanchements de la foi, par ses

(1) Je sais jusqu'où la vérité, la réalité, en fait de peintures de mœurs, peuvent aller chez Bossuet. C'est lui qui, prêchant Sur la justice devant le Roi, demande aux joueurs de Cour pourquoi les dettes de jeu sont privilégiées, c'est-à-dire payées les premières : « Comme « si, » dit-il, « ces lois étaient les plus saintes et les plus inviolables « de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle : non point pour -( ne tromper pas, car au contraire on ne rougit pas de prendre tous '( les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer « exactement; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement « languir des marchands et des ouvriers, qui seuls soutiennent de- « puis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement « trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de « votre vertu, ni même de votre bourse. » Voilà cette familiarité des Pères, qui entre si ouvertement et si efficacement dans le détail réel des mœurs. Mais, chez eux, de pareils traits abondent: chez Bossuet, on les compte. Bourdaloue, plus complet que Bossuet, plus pratique, en a davantage. Lui-même, cependant, reste bien loin, sous ce rapport, de la franchise des Pères, de leur libre et hardi génie. Je considère ici la méthode habituelle des deux orateurs et l'ensemble de leur œuvre.

préjugés de naissance et de fortune. A Dieu ne plaise que je veuille accuser de timide réserve ou de complaisance habile les glorieux maîtres delà chaire régénérée, dignes héritiers des Chrysostome et des Augustin ! Ce qu'il est permis de regretter, c'est que ce genre et cette forme de prédication, qui ne pouvait se placer en toute circonstance et dans tous les milieux avec la même convenance et le même succès, et qui, moins que tout autre, peut-être, s'accommodait des talents médiocres, se soit accrédité et propagé dans la seconde moitié du xvne siècle, au point de régner à peu près exclusivement dans les chaires, et ait passé comme un modèle unique, ou peu s'en faut, aux âges suivants. Fénelon, à la fin du siècle, se plaignait de voir le sermon relevé, méthodique et abstrait usurper la place de l'instruction pratique et populaire, même auprès des ignorants et des simples (1). Les réclamations si sensées du grand évoque trouvèrent peu d'écho. Cet empire trop uniforme d'un même genre a survécu même à la destruction de l'ancienne société. A peine, de nos jours, a-t-on commencé à s'en affranchir. Que de sermons j'ai entendus, dont le premier et principal défaut était de ne point s'appliquer ou de peu convenir

(\) Dialogues sur l'éloquence, IIIe partie, Paris, Lebel, t. XXI, p. 80, 96etsuiv.

aux auditeurs auxquel ils étaient adressés, et de passer, comme on dit, par-dessus leurs têtes! Que de fois j'ai entendu de bons prêtres, en mission dans un des quartiers populeux de notre grande ville, traiter noblement et méthodiquement des origines de la concupiscence, ou de l'aveuglement spirituel, devant un auditoire composé surtout de femmes , de pauvres femmes, servantes, ouvrières, etc., sans leur dire un mot, un seul mot des épreuves et des devoirs de leur humble et pénible vie, sans leur parler d'ellesmêmes (1)!

Lorsque le Père Le Jeune, examinant son public avant de monter en chaire, le trouvait en grande partie formé de personnes de même classe et de même condition, il saisissait bravement l'à-propos, et, dans un sermon fait tout exprès pour ses auditeurs, il s'expliquait à son aise et, comme en tête à tête, avec eux sur les tentations et les obligations particulières de leur

(1) Avant Fénelon, le Père Rapin, dans ses judicieuses Réflexions sur l 'éloquence, avait dit : «• Reaucoup de sermons ne touchent pas, « parce que l'auditoire auquel ils sont adressés ne s'y retrouve pas. « On presche à des gens de bien comme à des scélérats : on parle ■x aux gens de la Cour, comme à des gens de bien : on porte une « morale bourgeoise au village, et Ton fait des sermons où il ne fau- « droit que des catéchismes tout simples et des instructions toutes « pures. » (en. xvi).

état. C'est ainsi que prêchant devant le menu peuple, il traite Des devoirs des serviteurs envers leurs maîtres, et s'étend sur cette matière avec une exacte connaissance des passions et des vices des petits, et une remarquable intelligence d'un des plus graves intérêts de la famille. A un auditoire tout féminin, il adresse le sermon qui a pour titre, Du pèche le plus ordinaire aux femmes (c'est le goût de la toilette, le besoin de se parer pour être vue), curieux sermon, où un grain d'humeur railleuse et de verve satirique vient égayer par moments le sérieux des conseils et la sévérité des reproches (1). Placé un jour en présence de la magistrature d'une grande ville, il osa faire en chaire la revue Des

(1) T. VIII, S. lxvi. V. dans ce sermon la comparaison de la femme mondaine avec le paon, p. 706. V. aussi un curieux détail des superlluités et vanités qui entrent dans la parure d'une coquette, p. 694 et 708. Saint Chrysostome reprochait aux dames d'Antioche leurs robes trop précieuses, et ces robes superflues, qui « ne servent pas, » disait-il, « à couvrir le corps, mais à couvrir d'autres robes. » Le Père Le Jeune applique au costume féminin du XVIIe siècle ce joli trait, qui serait encore plein d'à-propos aujourd'hui. Il ose citer un terme de toilette inventé par les beautés du jour, qui ne peut laisser, dit-il, aucun doute sur leurs projets homicides à l'égard des âmes ; c'est ce nom tfassassiîi, donné par elles-mêmes au nœud de rubans qu'elles se mettaient sur le sein. V. aussi quelques pages, d'un autre accent et d'une grande force, sur la concurrence impie que font à

Dieu de telles femmes jusque dans son temple : « Oui, Mes-

« dames, » leur dit-il, « à teste levée, impudemment, au haut de « l'église, tout auprès de l'autel, pendant le sacrifice où le vray Dieu

péchés qui se commettent au Palais, c'est le titre de son discours, qui, en effet, s'adresse à toutes les sortes de mauvais juges, au juge paresseux qui éternise les procès, au juge complaisant, au juge passionné, au juge ignorant, qui « a étudié à peine deux ou trois titres du « code; » au juge nécessiteux, qui, « s'il ne fait valoir « le métier, ne pourroit payer son office, et revend in- « justement en détail ce qu'il a acheté en gros (1). » Prêchait-il à des ecclésiastiques les vertus de leur état, aucun ménagement politique, aucun esprit de corps mal entendu ne venait entraver sa franchise ou paralyser son zèle. Qu'on lise les sermons De l'intempérance des clercs (2), et Des devoirs des pasteurs dans V Église, prononcés l'un et l'autre devant un nombreux auditoire de prêtres; aucun témoignage contemporain ne fera

« est adoré, vous voulez estre adorées ; vous estes cause qu'au sacri- « iîce de vérité on dit des mensonges ; vous démentez le prestre qui « tient la place de Jésus, et qui dit, Sursum corda, élevez vos cœurs <( à Dieu : vous dites, non : ne les élevez pas à Dieu, abaissez-les à « une vile créature, appliquez vos cœurs à me regarder et aimer. On « répond au nom de tout le peuple, Habemus ad Dominion, nous « élevons notre cœur à Dieu, et vous estes cause que Ton ment : car <( plusieurs ont le cœur à vos vains ornements, au lieu de le porter « à leur Créateur et Sauveur. » (p. 699.)

(1) T. II, Sermon LXV, prononcé à Toulouse, en 1642.

(2) T. VI, Sermon LXH. Le vrai litre est : Du vice qui peut empêcher un prestre d'achninistrer validement les sacrements, qui est Vxjvrognerie.

mieux comprendre l'état de relâchement contre lequel s'armait l'esprit de réforme ecclésiastique, et les résistances qu'il avait à vaincre.

On le voit, la prédication morale, chez le Père Le Jeune, s'applique à une foule de sujets divers, sans jamais s'arrêter à des questions trop particulières. Le recueil entier de ses sermons ne le cède pas en étendue ni en variété aux cours les plus complets de morale chrétienne, et pourrait en tenir lieu. C'est une ressemblance de plus avec les Pères, chez lesquels l'enseignement de la chaire se rapproche sans cesse de la direction des âmes, et se confond souvent avec elle (1). Dans cette partie si variée des œuvres du Père Le Jeune, où il traite spécialement des devoirs, je signalerai encore les homélies, Du soin des domestiques, De la piètè filiale, De l'affection déréglée des pères et des mères pour leurs enfants, Du danger des mauvais exemples daris les familles; Du mariage; De l'honneur dû aux prêtres; beaux sujets pratiques, qui eussent fourni un admirable texte au génie de nos grands orateurs chrétiens, et dont on regrette qu'un Bossuet, un Bourdaloue ne se soient pas emparés. Bourdaloue, cependant, ne l'oublions pas, nous offre quelques sujets de ce

(1) Villemain, Tableau de V éloquence chrétienne au IVe siècle, 1849, p. 187.

genre supérieurement traités dans le recueil, aujourd'hui trop peu lu, de ses Dominicales.

En somme donc, comme un des plus fidèles disciples des Pères au xvne siècle, comme savant et naïf catéchiste, et peintre courageux des mœurs, le Père Le Jeune mérite qu'un souvenir durable s'attache à son nom, et même n'est pas indigne, quelles que soient les imperfections de ses écrits, de trouver encore aujourd'hui des lecteurs (1).

Ces imperfections, au reste, notons-le bien, tiennent beaucoup plus à la rapidité du travail, et à un excès de modestie, ou, pour mieux dire, d'humilité, qu'au défaut d'imagination et de talent. Dans ces esquisses à peine correctes, où le bon missionnaire se contente de fixer en courant sa pensée, il n'est pas rare de rencontrer des tours expressifs, des images simples et neuves, des manières de dire trouvées et frappantes, qui trahissent une sensibilité vive et délicate et une veine heureuse. Quelquefois même une page, d'un jet soutenu et d'une couleur originale, se prête à une attention plus

(1) Son œuvre entière a été réimprimée avec soin de nos jours à Lyon, 4825-27, 4 5 vol. in-8°. On a eu tort seulement d'introduire dans le texte les divisions indiquées à la marge dans les anciennes éditions. — Un bon choix des sermons de Le Jeune a été donné dans les tomes V et VI de la Bibliothèque des orateurs chrétiens, Paris, 4 827, in-18.

lente et plus littéraire : celle-ci, par exemple, où toute une instruction consolante sur les motifs de sécurité de 1 aine fidèle, sur l'heureuse mort du juste, s'achève et se couronne par une comparaison gracieuse: « .... Le « juste qui a tenu bon en la citadelle de son cœur, « résistant généreusement aux attaques du démon, de « la chair et du monde, est animé d'une sainte con- « fiance, quand Dieu l'appelle à son jugement, sca- « chant que c'est pour le louer et le couronner de « gloire en la présence de ses Anges. Voyez ces belles « fleurs qui sont en nostre jardin; elles ayment tant le « soleil, que lorsqu'il quitte nostre hémisphère pour se « faire voir aux antipodes, elles se tiennent toutes « recueillies et reserrées, la teste baissée, comme « atteintes de mélancolie : mais il semble que le soleil « rapporte en ses rayons la clef dorée pour les ouvrir « de nouveau; car aussi-tost qu'il remonte sur nostre « horizon, et qu'il les mignarde de son œil favorable, « elles se dénouent, se déboutonnent, ouvrent leur « sein, estaient et espanoûissent leurs richesses, « comme pour luy donner le bon jour, et luy témoi- « gner le bien qu'elles reçoivent de sa présence. Il en « est de même des âmes prédestinées, pendant cette « vie, qui est une nuit obscure ; quand leur soleil est « absent ou plustost couvert de nuages, elles se

« tiennent retirées, solitaires, séparées des compare gnies, humiliées, mortifiées :Mortaiestis,etvitavestra « abscondita est in Christo : mais, à l'heure de la mort, « quand leur bien-aymé Jésus les daigne visiter, elles « se réjouissent, elles ouvrent et dilatent leur cœur, « se tournent devers leur Astre d'un visage gay et « assuré; expérimentant la vérité de cette parole de « saint Paul : Cum Christus apparuerit, vitanostra, tune « et vos apparebitis cum ipso in gloria (1). » Quelle vérité et quelle fraîcheur de coloris, quelle suavité d'accent dans ces paroles, où respire et se trahit involontairement l'attente consolée du serviteur vaillant et fidèle, et que parfume en quelque sorte une bonne odeur d'espérance ! La poésie du langage chrétien n'a rien de plus doux et de plus pénétrant chez saint François de Sales lui-même.

Je n'ai pu qu'esquisser en passant, à grands traits, la manière de prêcher du célèbre Oratorien, dont la vie et les œuvres mériteraient bien l'honneur d'un patient examen, d'une particulière et complète étude. Ce n'est pas à moi, d'ailleurs, qu'il conviendrait déjuger le Père Le Jeune comme moraliste chrétien et directeur catholique. Peut-être, à ceux qui seront tentés de faire con-

(I) Sermon pour le vendredy de la quatrième semaine de carême, t.X, p. -177.

naissance avec lui, sa morale, si vigilante, si prévoyante, semblera-t-elle, parfois, bien rigoureuse. On goûtera difficilement, je le crains, ses instructions sur le bal, sur les fêtes mondaines (1), où il ne se contente pas de signaler et de proscrire l'abus, où il frappe d'une absolue réprobation des divertissements tolérés par des maîtres plus doux, dont l'indulgence n'est pas suspecte. On se demandera si, dans ses ardentes prédications sur la pénitence, sur la vie simple et retirée du chrétien, où il semble prendre pour mesure des renoncements qu'il exige, les mœurs du christianisme primitif, il ne perd pas de vue les différences nécessaires des temps, et ne force pas l'application du célèbre précepte : Qui utuntur hoc mundo. tanquam non utantur (2). Mais à de tels hommes, engagés dans un généreux et incessant combat contre la piété falsifiée et la morale relâchée du siècle, était-il possible de lutter comme ils le faisaient, sans frapper parfois de trop rudes coups, sans réagir avec certaines exagérations ou certains emportements

(1) V. T. 11, Sermon lxii, Contre les bals, danses, comédies et autres divertissements mondains, etc. ; t. X, sermon lxvii, D'éviter les compagnies : à comparer avec les chapitres suivants de saint François de Sales : Des bals et passe-temps loisibles, mais dangereux. — Quand on peut jouer et danser. [Introduction à la vie dévote, xxni et xxiv.)

(2) « Que ceux qui usent de ce monde, soient comme n'en usant « pas. » Ad Cor. I, VII, 31.

contre le mal qu'ils voulaient détruire? Il est bien difficile de garder constamment l'équilibre, à qui se raidit contre des obstacles presque invincibles. Ce qui arriva à Port-Royal pour la morale, devait arriver de même, et arriva en effet plus d'une fois à l'Oratoire (1), surtout aux premiers jours et dans la première ferveur de l'institution. D'ailleurs, en de telles entreprises, on a d'autant plus de peine à garder toujours la mesure, qu'on s'épargne moins soi-même, et qu'on s'immole plus complètement à l'idée que l'on défend ou à la cause que l'on sert.

Le Père Le Jeune était un de ces hommes d'une vocation ardente et d'une trempe énergique, qui semblent

(1 ) Je dis pour la morale, non pour le dogme. M. Sainte-Beuve a parfaitement signalé le caractère d'austérité commun aux divers Ordres religieux nés en même temps que Port-Royal. (Discours préliminaire.) 31. de Saint-Cyran disait : « Il faut plutôt se raidir que « se relâcher, et faire plutôt trop que trop peu, à cause de la malice gnité des temps. » (Lettres cltrétiennes, éd. de 1744, t. II, p. 527.) Tout naturellement, le Père Le Jeune obtint de MM. de Port-Royal des témoignages marqués d'approbation et d'estime. Un commerce d'amitié l'unissait à deux prélats célèbres par leurs vertus et ..leur attachement à Port -Royal, aux évoques d'Alet et de Pamiers, MM. Pavillon et Caulet. Ce fut à leur demande et sur leur instante prière qu'il se décida dans sa vieillesse à publier ses sermons. 11 fut un des correspondants du grand Arnauld. V. Mémoires littéraires (ms.) de Dom Clémencet, l. I, article Le Jeune; Nécrologe de Port- Royal, in-12, 1760, p. 136; Œuvres d' Arnauld, Lausanne, 1775, 1. 1, p. 215.

nés pour les labeurs et les dévouements héroïques de l'apostolat. Enfant du Jura, élevé saintement et fortement par une mère pieuse, à treize ans il sentait sa foi s'exalter à la lecture des œuvres de Louis de Grenade, et s'échappait des murs de Dole, pour aller évangéliser les villageois et les pauvres des campagnes voisines (1). Reçu dans l'Oratoire en 1614, il embrassa aussitôt avec joie la carrière des missions, et s'y donna tout entier, avec une activité extraordinaire qui défiait toute fatigue. Sa vie, qui fut longue, se passa littéralement tout entière à prêcher. « Il ne scavoit, » dit son biographe, « ce que c'est que repos ; il ne finissoit une « mission que pour en commencer une autre. La seule « nécessité des pauvres peuples, et l'incompatibilité de « leurs moissons temporelles avec les moissons spiri- « tuelles de la mission, auroient pu suspendre ses tra- « vaux perpétuels, et luy donner la liberté de respirer, « s'il n'avoit trouvé l'invention de faire toujours mission, « allant aux lieux où les moissons sont plus reculées, « comme dans les montagnes, pour se trouver ensuite, « à la fin des moissons, dans les meilleurs pays (2). »

(1) Discours sur la vie et la mort du R.P.Le Jeune, appelé communément le Père aveugle, par un de ses disciples et zélés coopérateurs, G. Ruben, de l'Oratoire, Limoges, \ 674, p. 8;l .

(2) Ibid. p. 93.

La triste infirmité à laquelle il dut son surnom populaire, le frappa à trente-cinq ans au milieu de ses travaux, sans les interrompre ni les ralentir. Il se trouvait alors en mission à Rouen. « On raconte (si c'est une « légende, elle est belle) qu'étant monté un jour en « chaire clairvoyant encore, et ayant commencé de « prêcher, le nuage de cécité (quelque goutte sereine) « lui vint brusquement, avant qu'il eût achevé son « sermon. Il fit une légère pause, passa la main sur « ses yeux, et reprit, comme si de rien n'était. Mais, « lorsqu'il eut fini de parler, il étendit les mains pour « chercher les degrés qu'il ne voyait plus, et demanda « qu'on vînt l'aider à descendre (1). » Pendant quarante ans encore, il continua, du même train, voyages et prédications (2). Insensible à son mal, il disait en riant, comme cet autre saint aveugle, César de Bus, que Dieu l'avait délivré de « deux grands ennemis, » et se félicitait de ne plus voir aucune chose, « tout

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. 1, note de la page 471. G. Ruben, p. 61 et suiv.

(2) Seulement, à partir de ce jour, il dictait ce que la méditation et la prière lui avaient suggéré, et l'apprenait en se le faisant relire. (G. Ruben, p. 52.) C'est sans doute de ces dictées, plus ou moins corrigées plus lard, que s'est formé en grande partie le recueil publié en 4662, et on s'explique ainsi comment il s'y trouve un aussi grand nombre de sermons inégalement développés, et plusieurs à l'état de simple canevas.

« ce qui est dans le monde étant vain et la vanité <( même (1). »

C'était assez pour le Père Le Jeune de pouvoir se dévouer encore, et c'est ce qu'il fit de plus d'une manière, prêchant l'abstinence, la pauvreté volontaire, l'amour des pauvres, par les exemples de sa vie, autant que par ses infatigables missions. « Combien de « fois, » s'écrie son biographe, « l'avons-nous vu plus « travaillé de la faim des pauvres que de la sienne « propre, et se réduire luy-même, non -seulement à « l'indigence, mais presque à l'extrémité, pour le vivre « et le vêtement, afin de pouvoir donner la nourriture « et des habits à ceux qui en manquoient!... Jusques « dans sa dernière maladie, il trouvoit des prétextes « innocents pour se dispenser de prendre les soulage- « ments et rafraîchissements que lui envoyoient ses « supérieurs, et donnoit ordre qu'on les distribuât « aux pauvres. J'ay en main des preuves autantiques « qui m'apprennent que pendant les rigueurs de l'hi- « ver, travaillant dans les missions à Saint-Junien, il a « fait coucher dans son lit des pauvres couverts d'ul-

(1) Vie du vénérable César de Bus, fondateur de la congrégation de la Doctrine chrétienne, par le R. P. Pierre Dumas, Paris, 1703, p. 496. Cf. Articles de plusieurs grands hommes de V Oratoire (ms.), Archives de l'Empire, M. 479 B, p. 804.

« cères (1)..... » Il n'est pas étonnant qu'un peu d'ascétisme se soit glissé dans les prédications morales d'un tel homme. C'est sans doute aux Saints qu'il appartient de demander beaucoup à la nature humaine. Ne nous plaignons pas de leurs exigences, surtout quand elles n'affaiblissent en rien le sentiment divin qui remplit leurs âmes et inspire leur dévoûment, la charité.

Celle du Père Le Jeune fut à l'épreuve même des luttes de la controverse, où, si aisément, la conviction s'emporte et le zèle s'envenime. Nul n'a conféré ou discuté en chaire avec les Protestants d'un esprit plus posé, dans un langage plus conciliant (2). Chose remarquable, sa parole si vive, si véhémente même, quand il dévoile courageusement les plaies de l'Église orthodoxe, quand il fait la guerre aux casuistes relâchés, aux confesseurs trop faciles (3), se contient, s'observe, quand il est aux prises avec les calvinistes, et

(1"1 Discours sur la vie et la mort du P. Le Jeune, p. 31 ; Articles de plusieurs grands hommes de l'Oratoire, p. 810 et 811 .

(2) V. 1. 111, sermons sur VEucliaristie, et t. II, abrégé de deux sermons preschés en la mission de Metz, faite par la piété et la libéralité de la Reyne-mère, Van 1 644. Cette mission était dirigée par saint Vincent de Paul. V. Histoire de Metz par les Bénédictins, t. III, p. 299.

(3) V. 1. 1, Sermon xxiv, Sur la satisfaction ; t. II, Sermon LXXV, Sur la nécessité d'un bon directeur.

semble se refroidir à dessein, pour mieux garder la forme et le ton d'une discussion toute pacifique. Il s'applique uniquement alors à éclairer ceux qu'il combat, et, lorsqu'il laisse enfin parler son cœur, c'est seulement pour déplorer la désunion des frères et hâter de ses vœux le jour de la réconciliation. Témoin attristé des imprudentes violences de langage que les deux partis échangeaient encore, il disait aux jeunes prêtres auxquels il dédiait son livre : « Quand vous « parlez contre les hérétiques en chaire, ou avec eux « en particulier, que ce soit toujours avec respect, « compassion , tendresse et témoignages d'affection, <( leur accordant tout ce que vous fourre-, sans intéresser « la vérité. Abstenez-vous de toute injure, de toute « invective , de toute parole qui ressente le mé- « pris (1). »

Le petit écrit d'où je tire cette belle leçon de tolérance, quoique tracé à la hâte et sans beaucoup d'ordre, est de ceux qu'on ne doit pas oublier : c'est un trésor d'idées saines et de judicieux conseils sur la mission et les devoirs du prédicateur. Eu quelques paroles naïves et profondes, le pieux Oratorien y résume l'expérience acquise par quarante ans de travaux, ou

(1) Avis aux jeunes prédicateurs, placé en tête du t. 1 de l'édition de 1662, et reproduit dans la plupart des suivantes.

plutôt s'y peint lui-même au vif, avec ses goûts de simplicité, sa répugnance pour l'appareil et les raffinements du langage, sa préférence raisonnée pour l'enseignement pratique et populaire. « L'éloquence, » dit-il à ses jeunes disciples, « la propriété et emphase « des paroles servent à persuader; mais je ne puis « vous conseiller de prescher par périodes carrées, et « d'user de pensées ou de pointes trop étudiées. i° Le « Fils de Dieu ne preschoit point comme cela, et saint « Paul dit, noi\in persuasibilibus humance sapientiœ ver- « bis. 2° Cela sent un peu sa vanité, et toute imperfec- « tiondu prédicateur mes-édifie ses auditeurs. 3° Vous « perdez du temps à rechercher ces fleurettes et à élu- « dier ces périodes, et il le faudroit employer à prier « Dieu, pour attirer sur vos paroles sa bénédiction. « 4° Ces fleurs nuisent souvent aux fruicts; car l'esprit « de l'auditeur s'amusant à admirer la gentillesse des « paroles, ne s'applique qu'à demy à la vérité des sen- « tences. » Observation d'une parfaite justesse, que l'heureuse précision du langage rend plus frappante. <• En chaque sermon que \ous composez, » dit-il en- « core, « regardez toujours quel profit en pourra tirer « un artisan, une servante, etc. Mais surtout, faites en « sorte qu'il n'y ait personne qui n'en puisse retirer « quelque profit; car peut-estre telle personne s'y

« pourra rencontrer, qui n'a assisté et qui n'assistera en « toute Tannée à aucun autre sermon qu'au vostre, et

« qui pourra se convertir, si vous lu\j parlez »

« C'est une grande erreur de vouloir contenter par « des discours relevés trente ou quarante personnes « doctes, et laisser à jeun un grand peuple qui vous « écoute. Croyez assurément que les grands et les « doctes sont ravis d'entendre un prédicateur, qui, « plein de zèle, instruit et touche le peuple, quoique « par un discours familier et populaire. » Il avait dit ailleurs : « Par ces prédications morales, familières, « accommodées à la condition et capacité de chacun, « les vérités entrent bien plus avant et demeurent bien « plus longtemps en l'esprit et au centre du cœur (1). » C'est la pensée de Fénelon, et, par instants, c'est presque son langage. Ressemblance naturelle et inévitable : l'humble missionnaire et le grand orateur se sont rencontrés en suivant les traces de saint Augustin, leur commun maître (2).

(I ) T. I, Sermon I, Que la mission est un effet de la prédestination. V. aussi t. I, Sermon V, Sur la manière d'entendre la prédication. Malgré la forme un peu scolastique du début, et quoique le premier point contienne un de ces récits miraculeux, propres à frapper les foules, mais d'origine purement légendaire, que le Père Le Jeune contait trop volontiers, ce sermon est un des meilleurs du recueil.

(2) V. S. Augustin, Sermones, Appendix,X: Eruditi inclinent se ad ignorantiam imperitorum. Cf. De doct. christ.], IV, c. V, VI, vu.

Un docte et sincère Oratorien de la seconde moitié du xyiic siècle, le Père Lami, cherchant dans son ordre même un maître pour ceux de ses jeunes confrères qui se destinaient à la chaire, n'hésite pas à leur proposer le Père Le Jeune comme un exemple d'éloquence vraiment chrétienne, et salue en lui le meilleur sermonnaire de la compagnie (1). Massillon n'avait pas encore paru.

Cependant, parmi ces restaurateurs de la chaire qu'enfantait l'Oratoire, on a plus d'une fois signalé, en l'égalant, ou même en le préférant au Père Le Jeune, le Père François Senault, général de l'Ordre de 1663 à 1672, prédicateur en vogue dès 1640. Par sa manière méthodique, réservée et nohle, par la constante politesse de son langage, le Père Senault se rapprochait davantage de l'espèce de prédication qui définitivement prévalut : mais, dans son genre, il offre beaucoup moins d'inspiration, de profondeur et de naturel que

(1) Entretiens sur les sciences, 1683. Suite du VIIe entretien entre Théodose et Àminte, p. 384 et sniv. D'après une tradition répandue dans l'Oratoire, Massillon lui-même parlait avec estime et admiration du Père Le Jeune, le lisait et le recommandait aux jeunes Oratoriens comme un excellent modèle (Articles de plusieurs grands hommes, p. 833,. Honneur insigne pour notre missionnaire, mais un peu inattendu. Entre un Le Jeune et un Massillon, esprit, méthode, langage, tout diffère, et Ton ne saurait trop dire en quoi l'étude des œuvres du premier a pu profiter au second.

n'en a eu, dans le sien, le Père Le Jeune. Quoique recommandable lui-même à plus d'un titre, ce prédicateur favori d'Anne d'Autriche est en réalité très-inférieur à son confrère le missionnaire. Tout en reconnaissant le bien qu'il a fait, il faut rabattre beaucoup des éloges que lui ont donnés deux Oraloriens, l'éloquent Fromentières, son disciple (1), et le savant abbé Goujet (2), et de la magnifique notice que lui a consacrée l'académicien Charles Perrault (3). On ne peut même entièrement souscrire au jugement porté sur le Père Senauit par un des maîtres de la critique, par Voltaire lui-même. Voltaire, qui, en général, s'inquiète peu des prédicateurs secondaires dans son Dictionnaire des écrivains français du siècle de Louis XIV, y a cependant admis le Père Senauit, et a dit de lui :

« Senauit (Jean-François), général de l'Oratoire ; « prédicateur qui fut à l'égard du Père Bourdaloue ce « que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur et <( rarement son égal. Il est compté parmi les premiers « restaurateurs de l'éloquence, plutôt que dans le petit

(1) Œuvres meslées, 1690, p. 296.

(2) Bibliothèque française, t. II, p. 359.

(3) Éloges des hommes illustrés du xvne siècle, article Senauit. V. aussi l'article Senauit dans VHistoire littéraire du règne de Louis XIV, de l'abbé Lambert, 1. 1, p. 211 .

« nombre des hommes véritablement éloquents. Mort

« en 1672. »

Et dans une note ajoutée au texte de la Henriade, sur ces vers :

La Discorde a choisi seize séditieux Signalés par le crime entre les factieux;

il remarque que Pierre Senault, un des Seize, ardent ligueur, « était père de J. Fr. Senault, cet homme élo- « quent, qui est mort général des prêtres de l'Oratoire « en France (1). »

Rarement Vègal de Bourdaloue! Ce serait quelque chose, ce serait beaucoup d'avoir, même quelquefois, même rarement, égalé un tel homme, d'avoir été à Bourdaloue ce que fut à Corneille Rotrou, duquel Voltaire a dit ailleurs dans le même recueil :

« Rotrou, le fondateur du théâtre. La première «. scène et une partie du quatrième acte de Venceslas « sont des chefs-d'œuvre (2). »

Voltaire, dans cette notice sur le Père Senault, paraît avoir rapproché les noms un peu au hasard. Ce Père

(4) Œuvres, éd. Beuchot, t. X, p. 149.

(2) Si Rotrou a mérité dY-tre appelé le fondateur du théâtre, ce n'est pas, du moins, par le Venceslas, qui r.'est venu qu'en 1648, après le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, etc.

n'était pas de ceux qui fondent, mais de ceux qui préparent et déblaient le terrain où d'autres bâtiront.

Avec les Panégyriques des Saints, qu'il nous a laissés en trois gros volumes (ses sermons proprement dits n'ont pas été recueillis), on peut se faire une idée de ce qu'il fut dans la chaire, le sermon tenant à peu près autant de place que l'éloge dans ces discours. Droiture et piété, solidité de doctrine, morale haute et sévère, méthode précise et rigoureuse, pureté, décence, élégance soutenue de langage, ce sont là des qualités précieuses, dont aucune ne peut être refusée au Père Senault, et c'est plus qu'il n'en faut pour le faire estimer : mais il lui manque ce que rien ne peut remplacer, chez l'orateur surtout, l'émotion, le souffle, l'effusion et l'élan, ce qui fait surtout et plus que tout l'expression éloquente, ce qui donne l'âme et la vie à la parole. Outre qu'il est froid et uniforme, il n'est même pas assez naturel, s'étudianttrop à donnera son style cette élégance noble, qui était nouvelle alors dans la chaire comme ailleurs, et que la piété elle-même s'empressait d'y introduire, comme pour rendre aux vérités saintes un hommage de plus en les revêtant de cette parure. Sa marche est compassée, son allure, trop concertée, a de la raideur : il s'avance à la manière de Balzac, de l'art duquel il semble avoir fait une

étude approfondie, très-habile comme lui à balancer et à opposer les mots, à soutenir et à cadencer la phrase. J'aurai plus loin et bientôt à marquer l'influence que le célèbre écrivain eut lui-même, un moment, sur l'éloquence sacrée renaissante, et à montrer comment, jusque dans la chaire, à l'heure de sa vogue la plus éclatante, il fit école.

Le moraliste chrétien et l'élève de Balzac ne se présentent-ils pas à nous mêlés et confondus dans ce passage d'un sermon composé pour la fête de saint Martin ?

« Christianus patienter vivit et delectabilitei' mori-

« ter (S. August.). Cette disposition n'est point parti- « culière aux parfaits, mais commune à tous les fidè- « les; et, si nous en croyons Tertullien, elle leur est si « naturelle, qu'elle entre dans leur définition mesme. « Car ce grand homme définissant les chrestiens avec « cette éloquence masle qui le dislingue de tous les <- orateurs de son siècle, dit que c'est un genre d'hom- « mes « qui est toujours prest de mourir ; » qui a celte « pensée imprimée dans l'esprit, ce désir gravé dans « la volonté; qui ne pense qu'à la mort, et qui la re- « garde comme la fin de sa servitude et le commence - « ment de sa liberté : genus homirwm morti expédition. « C'est un genre d'hommes distingué de tous les autres

« parle désir qu'ils ont de mourir : ils ne sont jamais « plus contents que quand ils sont plus proches de la « mort; ce qui afflige les autres, les console; et sça- « chant que le baptême les a séparés du siècle, ils sont « ravis que la mort les en délivre. Ils pensent que « c'est faire tort à leur créance, de s'estonner de sa pré- « sence ; ils croient que c'est ne vouloir pas aller jouir « de Jésus-Christ, que c'est douter de ses promesses, « et que c est imaginer que ceux qui meurent pour « luy ne doivent pas aller avec luy. Quis inter hœc tre- « pidus et mœstusest, nisi cui spes et fides deest? Ejus est « enim rnortem timere, qui ad Christum nolit ire : ejus est « ad Christum nolle ire, qui se non crédit cum Christo in- « cipere regnare. »

« Et certes, il ne faut pas s'estonner que la grâce « inspire ce désir à tous les fidèles, puisque la mort a « changé de condition , depuis qu'elle a passé par la « personne de Jésus-Christ. Car celle qui estoit autre- « fois un supplice, est maintenant une faveur: justi « meritum sit supplicium peccatoris (S. August.): celle « qui estoit un châtiment, est devenue un sacrifice ; « celle qui faisoit le sujet de nostre crainte, fait le « sujet de nostre espérance, et celle qui tiroit des « plaintes de nostre bouche, n'en tire plus que dés bé- « nédictions et des louanges. Enfin, Messieurs, c'est

« la mort qui finit nostre exil et commence nostre bon- « heur; c'est elle qui nous délivre de la prison et nous « met en liberté, qui nous garantit de l'orage et nous « mène au port; c'est elle, pour m'expliquer par les « paroles de saint Bernard, « qui estant l'ennemie de « la gloire, nous la procure, qui estant la mère de la « tristesse, cause nostre joye, et qui estant la porte de « l'enfer, nous introduit dans le ciel : » Usurparis ad « gloriam, gloriœ inimica; usurparis ad lœtitiam, mater « mœroris; usurparis ad introïtum Regni, porta inferi. « Vous estonnez-vous donc que la mort ayant changé « de nature, les hommes ayenl changé de sentiment; « qu'ils désirent celle qu'ils craignoient, qu'ils cher- « chent celle qu'ils fuyoient, et qu'ils appellent à leur « secours celle qu'ils regardoient comme leur plus « grande ennemie (1)? »

L'antithèse est, comme on le voit, la figure favorite du Père Senault (2). L'auteur des Hommes illustres du

(i) Panégyriques des Saints, Paris, 1C56 ; t. III, p. 349.

(2) Il a aussi quelque faible r»our l'hyperbole. Quelquefois il emploie et redouble l'hyperbole, accompagnée de métaphore, tout à fait dans le goût et dans le pire goût de Balzac : par exemple, lorsqu'il dit de saint Benoît, poursuivi jusqu' en sa solitude par l'admiration du monde : « Quelque soin qu'il pust prendre.... sa vertu le trahit, son « mérite le découvrit ; et le ciel, d'intelligence avec tous les deux, « publia la gloire de cet hermite par toute la terre. Chacun voulut « voir ce solitaire qui fuyoit le monde, ce reclus qui n'avoit point

xvii' siècle a remarqué que ce prédicateur avait fait une étude assidue des œuvres d'Amyot (1). On ne s'en douterait pas en le lisant, car sa manière d'écrire est fort éloignée du style naïf (2). Nous sommes moins surpris d'apprendre que le Père Senault, avant de faire imprimer ses livres, les portait à l'un des pères de l'Académie française, au célèbre Conrart, pour en revoir et en polir avec lui le style (3).

Quelquefois le Père Senault s'anime et s'élève, mais sans perdre cette allure symétrique et ce goût d'anti-

« d'autre retraite que la caverne des bestes farouches, ce vivant en- « sevely avec les morts, ce Jonas qui n'avait pas esté noyé* trois « jours dans les abysmes de la mer, mais qui avoitesté caché trois « ans dans les entrailles de la terre. Tous les échos de son désert ne « répétoient que son nom, etc. »

(1) Ch. Perrault.

(2) On sait, au reste, de quelle faveur le traducteur de Plutarque jouissait en ce temps, comme maître de langue, auprès des écrivains qui s'appliquaient à constituer et à fixer notre idiome. Ce que le Père Senault devait surtout goûter et étudier chez Amyot, c'était la pureté duvrai langage français, dont cet auteur, de l'aveu de Vaugelas, offrait un si excellent modèle. [Préface des Remarques sur la langue française.)

(3) R. Simon, Lettres choisies, t. 1, 1. xxn. — Le Père Le Jeune reprochait franchement à son confrère d'énerver la. prédication par trop de politesse et d'art. De son côté, le Père Senault, ne pouvant se faire au langage inculte et suranné du saint homme, lui écrivit, quand les deux premiers volumes de ses sermons parurent, pour le supplier de revoir le style dans les autres, ce que le Père Le Jeune ne se mit pas en peine de faire. Articles de plusieurs grands hommes deVOratoirc (ms.), Archives, M. 179 B, p. 813 et 827.

thèses. Dans le panégyrique de deux Martyrs, de saint Gervais et de saint Protais, avant de passer du récit de leur pénitence et de leurs charités à celui de leur mort glorieuse, il s'interrompt et se résume par cette fière et ingénieuse apostrophe :

« Permettez-moy, Messieurs, de défier toutes les « puissances de la terre pour nos Martyrs, et de les « contraindre d'advouer qu'ils s'estoient procuré par « advance tous les maux que l'on pouvoit leur faire « souffrir. Car, si vous pensez, monarques romains, « oster les biens à nos Saints, ils vous ont prévenus « par leurs aumosnes, et les ayant distribués, ils vous m ont mis dans l'impuissance de les rendre plus pau- « vres ; si vous croyez les dégrader de leur noblesse « et les charger de confusion en leur ostant les mar- « ques de leur grandeur, ne voyez-vous pas qu'ils ont « rompu leur maison, qu'ils ont affranchy leurs es- « claves, et que, renonçant à leur liberté, ils se sont « volontairement engagés dans la servitude? Si vous « croyez les bannir ou les jeter dans la prison, ne « voyez-vous pas que toute la terre est un exil pour « ceux qui n'ont point d'autre patrie que le ciel, et « qu'il est bien mal-aisé que vous leur donniez une « prison plus estroite que celle qu'ils ont choisie en « sortant de leur palais? Si vous pensez les faire lan-

LE PfiftE SKiNAl LT. 191

«. guir de faim, ne voyez-vous pas que toute leur vie « est un jeusne opiniastre, et que, s'apprivoisant par « son moyen avec la mort, ils en ont déjà éprouvé les « plus rigoureux efforts? Jejunans martyr de proximo « mortem novit. Enfin, si vous croyez les estonner par « les tourments qui la précèdent, ne voyez-vous pas « qu'il n'y a sorte de supplices que leur pénitence in- « génieuse n'ait inventés, que leur courage a prévenu « voslre cruauté, et que, sans le secours de vos bour- « reaux, ils se sont acquis la qualité de martyrs? »

Le Père Senault a plus d'un passage de cette fermeté et de cet éclat (1). Si ce n'est pas là de l'éloquence, c'est du moins de la belle rhétorique chrétienne.

Reportons-nous, d'ailleurs, pour être tout à fait juste, au temps où vivait le prédicateur, et nous nous figurerons sans peine l'effet que dut produire, après tant de déclamations plates ou grossières, cette parole grave et digne, parfois brillante, édifiante toujours, soutenue de toutes les grâces et de toutes les bienséances de l'action. Le Père Senault, qui était, nous disent ses confrères, «un fortbel homme,» avait en chaire l'air modeste, humble et majestueux tout ensemble, la voix nette

(1) V. Panégyriques des Saints, t. I, p. 4o4; t. II, p. 386; t. III, p. 270.

et sonore, le geste noble et réglé (1). Son succès fut des plus vifs, et se soutint pendant de longues années. L'église de la rue Saint-Honoré, où il prêchait d'habitude, vit bien souvent venir la reine Anne d'Autriche, empressée d'entendre un prédicateur dont elle devait, plus que personne, goûter le style dévot et pompeux.

La Reine, avec sa robe noire,

Alla Dimanche à l'Oratoire

Ouïr les vespres et sermon

De Senault, prescheur de renom,

Que très-habile homme on peut dire,

Tant pour parler que pour écrire,

Lequel sermon la contenta.

Ou bien, c'était Louis XIY adolescent, avec toute sa Cour :

Lundy, jour de la Chandeleur,

Le Roy, Monsieur et l'Eminence Allèrent le tambour bâtant, Avec un cortège éclatant D'honneur, de grandeur et de gloire, Ouïr vespres à l'Oratoire, Où le Père Senault prescha, Et très-certainement toucha Maint auditeur de conséquence Par sa singulière éloquence (2).

Ce fut aux Avents et aux Carêmes du Père Senault

(1) Recueil des vies deq.q. prêtres de V Oratoire, Archives M. M. 635. (2)Loret,Lettresdu23nov. 1652 et du 7 février 1634. V. aussi L. du

qu'on vit pour la première fois des scribes se grouper autour de la chaire, pour recueillir les paroles du prêtre. « Jusques-là, » dit son biographe, « on se con- « tentoit, au sortir d'un bon sermon, de mettre sur le « papier les paroles qu'on avoit pu retenir (1). » Le Père Senault eut souvent autour de lui plus de vingt copistes, qui trafiquaient ensuite de leurs notes mises au net. Ses sermons couraient ainsi de main en main, voyageaient dans les provinces; et les orateurs, ses confrères, ne se bornaient pas toujours à y chercher des inspirations, ou à les étudier comme des modèles. Un jour, étant allé à Glermont pour y prêcher l'Avent, il fut fort étonné d'apprendre que les sermons qu'il se proposait d'y faire entendre, avaient été débités, mot pour mot, l'année précédente , par son devancier dans la même chaire. « Il se vit obligé d'en « faire de nouveaux, veilla pour cela une partie de « ses nuits, et en tomba dangereusement malade. » « — Une autre fois, étant dans une voiture pour aller

4eroct. 1650, du 26 juillet 4 653, du 34 janvier 1660, et du 4 4 février, mt'me année. Chapelain accordait moins au Père Senault. « Son principal mérite, » disait-il, « est dans la clarté et la pureté du langage, « comme dans la douceur de ses mœurs. Par l'agrément de sa pro- « nonciation, il est suivi de la Cour. » Mélanges de littérature tirés des Lettres manuscrites de M. Chapelain, Paris, 1726, p. 204. (1) Vies (ms.) de quelques prêtres de l'Oratoire, Archives, M. 220.

« prêcher un Carême dans une ville de Parlement, un

« Révérend, qui alloit dans le même endroit, et à même

« fin, fut fort étourdi d'apprendre de lui que le Père

« de l'Oratoire avec lequel il voyageoit, étoit le Père

« Senault, c'est-à-dire, celui-là même dont il avoit

« compté d'aller débiter les sermons comme siens, la

« tête levée. 11 lui avoua qu'il étoit perdu de réputa-

« tion, n'en ayant pas d'autres à dire, et qu'il n'avoit

« d'autre parti que de rebrousser chemin, couvert de

« honte et de confusion. Le Père Senault, touché de

« l'embarras où ce Révérend se trouvoit, l'en tira géné-

« reusement, en lui disant qu'il n'avoit qu'à faire usage

« de ses sermons, que pour lui, il en prêcheroit de

« tout différents, et ne le déceleroit pas sur la confi-

« dence qu'il lui faisoit; et, en effet, il lui tint parole

« sur l'un et sur l'autre (1). »

Le Père Senault fut un des écrivains les plus lus,

(1) Vies de quelques prêtres, etc. Ce genre de larcin paraît avoir été assez fréquent au XVIIe siècle. V. Discours sur la vie et la mort du Père Le Jeune, par G. Ruben, p. 205; De fart de parler, par le Père Lami, Paris, 4675, dernier en. — Saint Augustin permet au prêtre qui n'a pas le don de la parole, de débiter des sermons déjà prêches par d'autres. Si ab aliis sumat eloquenter sapienterque conscriptum, memoriœque commendet, atqne ad pupulum proférât, non improbe facit. 11 ajoute que l'éloquence du prédicateur est de Dieu, non do. l'homme : que ce n'est donc pas sa propriété, mais le bien commun de tous les prêtres qui ont vraiment le goût de la parole divine, et sont, par leurs mœurs, dignes de la répandre [De doct.

LE PÈRE SENAl'LT. 19o

comme un des orateurs les plus applaudis de la Régence. Son traité De l'usage des Passions (1), que Boileau craignait de rappeler à ses lecteurs , lorsqu'il se sentait devenir trop méthodique dans ses vers (2), ce traité qui a souvent l'allure et le langage des sermons du même auteur, eut une furieuse vogue, qui se soutint jusqu'à l'apparition de nos premiers chefs-d'œuvre en prose. Longtemps après, en plein règne de Louis XIV, de beaux esprits comme madame de Grignan, Corbinelli, se plaisaient encore aux définitions morales et aux belles périodes de ce livre. Madame de Sévigné, il est vrai, s'en étonnait, et leur rompait tout net en visière là-dessus. «Je m'en vais, » écrivait-elle des Rochers à sa fille, « je m'en vais prendre quelque livre,

christ. IV, 29). Saint Augustin entend, sans nul doute, que l'auteur d'un tel emprunt n'en fera mystère à personne.

(1) Paris, 1641 : réimprimé souvent et traduit en plusieurs langues. Une traduction anglaise de ce livre parut à Londres en 1 649 ; elle était peut-être d'Henri, comte de Monmouth. Vies (ms.) de quelques prêtres de VOratoire, Archives, M. 220.

(2) N'allons pas, dit-il ,

Traiter, comme Senault, toutes les passions, Et, les distribuant par classes et par titres, Dogmatiser en vers et rimer par chapitres ; Laissons-en discourir La Chambre et Coeffeteau.

Sat. VIII, Sur l'homme.

Ces deux derniers étaient auteurs de Traités des passions, comme Senault.

« pour faire usage de ma raison. Je ne prendrai pas « votre Père Senault : où allez-vous chercher cet « obscur galimatias (1) ? » Le mot était dur en parlant d'un auteur qui justement avait contribué pour sa bonne part à bannir de la chaire l'érudition obscure et le jeu d'esprit amphigourique, et à mettre en honneur dans l'Église et dans le monde l'élocution nette et polie, la phrase française. Madame de Sévigné ne pardonnait pas au bon Père de l'avoir ennuyée, et elle ne pouvait comprendre qu'on allât étudier le cœur humain chez le Père Senault, lorsqu'on avait sous la main les Pensées de Pascal, les Maximes de La Rochefoucauld, les Essais de Nicole. Elle avait raison sans doute, tout en manquant de justice envers un écrivain recommandable, qui avait eu son moment de légitime succès et d'influence utile. Je n'ai pas rappelé le meilleur titre du Père Senault, qui est sa Paraphrase de Job, publiée en 1637, la même année que le Discours de la méthode; œuvre de foi et d'art, trop éloignée sans doute de la sublime et fougueuse poésie du modèle, d'une sagesse trop calme, d'un pathétique trop noble, mais édifiante et touchante même, dans sa forme savante et ornée, et, au point de vue de la diction, un des livres les plus

(1) Lettre du 9 juin 1680.

remarquables qui aient paru en cet âge de transition, un des plus français avant Pascal (1).

Comptons aussi parmi les meilleurs ouvrages du Père Senault les talents qu'il suscita et dirigea, les élèves qu'il forma dans cette excellente école de Saint- Magloire, où, pendant de longues années, il présida aux études de la jeunesse oratorienne , et professa lui-même avec ardeur l'éloquence sacrée. De son enseignement sortirent presque à la fois le Père Le Boux, si célèbre à la veille des débuts de Bossuet, et même en face de Bossuet grandissant ; le fameux Père Mascaron, populaire en son temps par ses défauts autant que par ses qualités, subtil, enflé, mais grave et fier, avec des éclairs d'admirable éloquence ; les Pères Hubert et De la Roche, sermonnaires habiles, moralistes sévères et hardis, sous leur constante élégance de langage ; l'aimable Fromentières , vrai précurseur de Massillon, dans l'Oratoire, par sa méthode insinuante,

(•I) La première édition était dédiée à Richelieu. En 1667 on réimprimait ce livre à Rouen pour la neuvième fois. Le curieux pamphlet anonyme intitulé : Lettre d'Eugène à Phileuglottie, contenant la censure de la Paraphrase sur Job (sans date), relève avec raison des élégances assez singulières dans la bouche du patriarche, mais applique très-injustement au style de l'ouvrage ces paroles de Quintilien : vitiosum et corruptum dicendi genus, quod,autimmodico tumore turgescit, etc.

son abondance persuasive , sa douce fluidité (1). Ce dernier a rendu à l'enseignement 'du Père Senault un magnifique hommage, trop affirmatif et trop sincère d'accent pour n'être pas en grande partie mérité. Dans l'oraison funèbre de ce Père, après avoir rappelé avec quel empressement élèves de l'Oratoire et ecclésiastiques du dehors suivaient « ces conférences réglées de « Saint-Magloire, où le généreux maître communiai) Ces orateurs formés parle Père Senault se mûrirent, il est vrai, en écoutant Bossuet et Bourdaloue, puisqu'ils appartiennent tous à la seconde moitié du XVIIe siècle, excepté le Père Le Boux, connu dès 1643 par un panégyrique de Louis XIII, et dont le plus grand succès date du retour de la Cour après la seconde Fronde. Le gazetier Loret, naïf écho des admirations du temps, proclame le Père Le Boux (décembre 1 656) ,

Des sçavants prescheurs l'exemplère,

Un des plus solides esprits, Et voire l'un des plus habiles Pour expliquer les Evangiles Avec ardeur, zèle et clairté, Qui jamais en chaize ait monté.

Le Père Le Boux est pour lui :

Cette âme en clairtez sans pareille, Cet ange humain, ce ^el esprit Qui les plus durs cœurs attendrit ; Ce prescheur que chacun admire :

Le Père Le Boux, c'est tout dire.

Cf. Journal d'un voyage à Paris, en 1657, publié par A. P. Faugcre, p. 96. — Il nous est malheureusement impossible de vérifier les titres du Père Le Boux à de telles louanges. A sa mort (1693 , ses confrères renoncèrent à faire imprimer ses sermons, craignant, lil

LE PERE SENAILT. 499

« quoit à tous libéralement son esprit, » il ose dire : w Les prédicateurs qui ont eu depuis vingt ans le plus « de réputation, n'ont -ils pas été ses disciples? « Avouons-le, puisqu'il est vrai,Z)e plenitudine ejusnos « omnes accepimus, « nous avons tous reçu de sa plé- « nitude , » moi, proportionnément à ma faiblesse , « mais ces grands hommes qui vous ont charmés, et « que leur mérite a élevés aux dignités de l'Eglise, « avec abondance : et à voir enfin le grand nombre « de prédicateurs qu'il a formés, ne diroit-on pas que « Dieu avoit établi ce prestre en notre siècle, comme « autrefois Jérémie dans le sien, « pour être le maître « et le capitaine de tout homme qui devoit prophé- « tiser : » Dédit te Duminus sacerdotem, ut sis dux in « domo Do mini super virum prophetantem (1). » En somme donc, on le voit, l'Oratoire, par ses vertus

un biographe, que le style n'en parût trop suranné (4 rticles des plus grands hommes def Oratoire, Archives de l'Empire, M. 479 B. p. 97). Le recueil de seize sermons publié sous son nom à Rouen, en 4766, « d'après le manuscrit original,» dit la préface, et sans autre changement que « quelques retouches de style, » contient trop d'attaques contre la philosophie du XVIIIe siècle, et beaucoup trop d'expressions étrangères à la langue du XVIIe, pour être accepté comme son ouvrage. Le prétendu éditeur est sans doute en grande partie l'auteur de ce livre, où respire d'ailleurs un christianisme généreux et austère, tout à fait cligne de l'âge de l'Oratoire auquel appartenait le Père Le Boux. V. les sermons Sur le luxe et Sur le mariage. (4) Œuvres meslées, p. 310.

et ses travaux, par cet esprit sérieux et élevé qui, dès l'origine, était en lui, a fait beaucoup pour la chaire dans l'âge de débrouillement et de réforme que nous parcourons. Si loin qu'elle soit restée de la perfection originale et du grand art, et bien qu'elle n'ait pas su toujours se garder de la simplicité trop négligée, en revenant au naturel, ou de l'élégance trop pompeuse, en voulant s'ennoblir, l'éloquence des premiers Pères de l'Oratoire, a été, sans contredit, neuve et féconde; car elle a réellement inauguré un art plus pur, plus digne et plus fort, un enseignement plus chrétien. La mission que le fondateur de l'ordre avait donnée à ses disciples de relever à la hauteur du ministère évangélique la science et le talent du sacerdoce, ils l'ont remplie, autant que le pouvaient faire des esprits droits, des cœurs dévoués, auxquels Dieu n'avait pas accordé le génie.

Du goût chez les Jésuites. — Delà part que prirent les Jésuites à la réforme de la chaire. — Manifeste du Père Caussin. — Le Père Claude de Lingendes, célèbre prédicateur. — En quoi digne de sa réputation. — Ce que lui doit Bourdaloue. — A été plus d'une fois à demi confondu avec Jean de Lingendes, Tévêque. — Les deux Lingendes. — Lequel des deux a été loué par La Bruyère.

On a pu voir par ce qui a été dit précédemment de certains orateurs, tels que les Seguiran, les Coton, les Valladier, qui eurent la vogue et la célébrité à la veille de l'âge que nous parcourons, et dont le talent fut vivement encouragé par les suffrages de leur compagnie, on a pu voir combien peu les Jésuites s'affranchirent d'abord des travers d'imagination et de goût chers au xvie siècle, et quel mélange d'inspiration pieuse et de jeu d'esprit, quelle confusion de science chrétienne et de souvenirs profanes ces intrépides et dévoués soldats de la foi portèrent eux-mêmes dans la chaire. La vérité est que le goût, chez eux, fut, à l'origine et longtemps, très au-dessous du zèle, et laissa

place dans leur enseignement public, comme dans leurs écrits, à bien des grâces douteuses et à de singuliers écarts d'imagination. Surtout les prédicateurs jésuites abusèrent de ce style pittoresque et dévot, trop en l'a veur alors, où foisonnaient la métaphore, la comparaison fleurie, la parabole descriptive, et dont les enluminures symboliques, au lieu de mettre, comme on le croyait, en plus grande évidence les leçons du divin Maître, ne servaient qu'à en farder la simplicité et à en rapetisser la grandeur. Ce symbolisme intempérant et mesquin fit peut-être par eux de nouveaux progrès dans la chaire, de même que, par l'influence de la Société, il se mêla davantage aux conceptions de l'art religieux, et déborda dans la décoration des temples. Rien ne rappelle à première vue les sermons dont je parle, comme certaines églises, bâties alors pour les Pères Jésuites sous l'inspiration de leur esprit. Dans l'œuvre de l'architecte, comme dans celle de l'orateur, c'est la même surabondance de fleurs, la même profusion d'arabesques dévotes ; c'est le même déluge de figures allégoriques et d'emblèmes, représentant aux yeux avec une réalité parfois bizarre, ou peu séante, les plus intimes émotions de la vie religieuse et ses plus délicats mystères.

Ces défauts ont été plus d'une fois relevés avec se-

vérité et malice dans les longues guerres du libre esprit moderne contre la puissante compagnie. Peutcire, en s'égayant, autant qu'on l'a fait, sur ces erreurs de goût, a-t-on trop oublié qu'elles étaient, après tout, communes à toute une époque, et que le seul tort des Jésuites fut d'adopter avec trop de facilité, et peut-être d'outrer quelque peu certaines modes partout répandues. Ajoutons qu'avec plus d'impartialité , on leur aurait tenu compte des efforts qu'ils firent eux-mêmes bientôt après dans une voie meilleure, et de la part très-efficace et très-honorable qu'ils surent prendre aux études et aux travaux d'où la prédication sortit amendée, régénérée, rattachée à ses plus pures traditions.

A l'époque où Bourdaloue , encore très-jeune , vint commencer chez les Jésuites son noviciat d'orateur (1649), une école d'un goût plus discret, d'un esprit plus sévère, amie des fortes études, et sérieusement éprise des bons modèles, s'était, depuis quelque temps déjà, formée au sein de la Compagnie. Bourdaloue trouva donc chez ses premiers maîtres assistance éclairée et direction utile, et n'eut, plus tard, rien ou presque rien à désapprendre de leurs leçons. Volontiers l'on s'étonne que le plus austère de nos grands orateurs sacrés appartienne aux Jésuites par son éducation et par ses vœux, et volontiers l'on suppose que

les enseignements de ses instituteurs ne contribuèrent que très-médiocrement à former en lui ce goût si sobre, cet art si pur, ce talent si mâle et si simple. En y regardant de plus près, tout esprit impartial reconnaîtra qu'il y avait dans la discipline sous laquelle il grandit, de quoi seconder efficacement les dons heureux de sa nature, et que l'honneur d'avoir beaucoup fait pour le progrès d'un tel élève appartient sans conteste à ceux qui dirigèrent ses premiers pas (1).

L'assentiment des Jésuites aux projets formés par les premiers Oratoriens ne s'était pas fait attendre, ainsi que le prouve le très-curieux livre publié à La Flèche, en 1619, par le Père Caussin, un de leurs maîtres d'alors les plus influents et les plus célèbres. C'est un petit traité de l'éloquence sacrée, placé à la fin d'un de ces savants et volumineux manuels de rhétorique, comme il en sortit beaucoup alors des presses de la Société. Dans cet opuscule, écrit en latin comme le reste du volume, tantôt sous forme d'entretien entre des personnages supposés, tantôt en son propre nom , l'auteur

(1) « Pardonnez-moi, » dit ingénument et cordialement Bourdaloue à la fin d'un magnifique éloge de la Société de Jésus, « par- '( donnez-moi, Chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce « témoignage à une compagnie dont je reconnais avoir tout reçu, et « à qui je crois devoir tout. » Panégyrique du fondateur de l'Ordre, IIe partie.

examine quel genre de science et d'éloquence convient surtout au ministre de l'Évangile, et fait justice de l'art frivole et malsain que, depuis trop longtemps, le faux savoir et la vanité ont accrédité dans les chaires. Il met en scène un jeune clerc , beau parleur, subtil , nommé Logoda?dalus, qui, sous prétexte de sauver les droits de l'éloquence, de l'art, et de la culture littéraire, qu'un certain puritanisme défiant voudrait interdire au prédicateur, plaide en réalité pour l'art raffiné, pour l'éloquence fardée et pour le savoir pédantesque, et présente, à grand renfort d'autorités douteuses et de raisonnements équivoques, une complète, quoique indirecte apologie du triste genre à la mode. Un grave personnage, représentant sous le nom de Théophraste le bon sens et la religion, répond au jeune sophiste. Il remet en lumière les vérités que celui-ci a obscurcies de ses paradoxes, distingue hautement la bonne rhétorique de la mauvaise, et l'art sobre et fécond du bel esprit intempérant et stérile ; puis, prenant à partie ces modernes talents dont la gloire est si chère à Logodaedalus, il les avertit sans détour, avec une inexorable et parfois railleuse franchise, de la futilité de leurs goûts, de l'inconvenance de leur parure, du scandale de leur succès, et les somme d'abandonner au plus tôt leurs profanes bagatelles, ou de céder la chaire qu'ils

déshonorent à de plus dignes interprètes de la vérité. Cette partie de sa réponse est fort vive. Impatienté d'entendre ces orateurs si étrangement nouveaux se donner comme imitateurs et disciples des Pères, et invoquer avec un respect dérisoire dans leur bouche, les noms des Chrysostome et des Augustin, il s'écrie : « Vous nous vantez les Pères ! eh ! plût au ciel qu'on «. vous vît imiter de tels maîtres, et non ces Philostrate « et ces Gallistrate, qui font montre de leur esprit dans « les choses de Dieu ! Voulez-vous réellement prendre « pour modèle et pour règle cette éloquence que vous « louez si fort? Tout est dit alors, plus de difficulté: « car c'est justement celle qui convient aux chrétiens ; « point d'afféterie, nulle parure, aucun fard; une force, « une puissance irrésistible, victorieuse, maîtresse « des âmes, telle, qu'il n'est rien en ce monde qui « commande avec plus d'empire. »

« Mais vous n'admirez, vous ne louez cette éloquence « que de bouche, et toujours c'est votre esprit, votre « goût que vous suivez. Faut-il traiter en chaire des « choses les plus saintes ? Vous êtes à cent lieues de « cette simplicité, de cette modestie de langage : vous « épluchez curieusement les mots et les syllabes, « vous combinez les sons avec un soin puéril, trem- « blants à l'idée de commettre la plus légère cacopho-

« nie ; vous lissez, comme on dit, tout le discours à la « pierre ponce. Votre manie de fausse élégance est « telle, que vous rougissez d'appeler simplement Nolre- « Seigneur Jésus, le Sauveur. Les mots du langage ec- « clésiastique, ces mots employés pendant tant de siè- « clés parles plus saints des hommes, vous répugnent. « Vous cherchez des périphrases pour désigner la Tri- « nité, le baptême, la messe : vous imaginez vous- « mêmes les plus singuliers équivalents, les plus longs « circuits de paroles, plutôt que d'appeler une figue « une figue et une barque une barque. Quelle est, je « vous prie, cette éloquence si éloignée du vrai? Et « que dire de ces mille figures de style, de tous ces pe- « lits artifices de diction, dont vous émaillez vos ser- « mons jusqu'à la nausée ? Que dire de vos périodes si « savamment arrondies....? Ajoutez cette abondance « de digressions, de petites descriptions, toutes ces « histoires que vous allez chercher à l'autre bout du « monde, ces animaux fantastiques, ces fleurs qu'on « n'a jamais vues, ces pierres précieuses que personne « ne connaît, tout cela rapproché sans cesse, à tort et à « travers, des mystères de notre religion, avec quelle « insipidité, quelle froideur, le peut-on dire? Les neiges k du Rhodope, comme on dit, ne sont pas plus froides. « Et vous nous parlez des Pères ! Qu'y a-t-il de sem-

« blable dans leur parole? Qu'y a-t-il de faux, de fardé? « Qu'y a-t-il qui ne soit marqué au coin de la vérité et « du bon sens (1) ? »

Ailleurs, Théophraste, indigné du caractère mondain et à demi -païen de ces prédications, ne se contient plus : il tonne et foudroie : c'est une véritable catilinaire contre les profanateurs de la chaire. « Je ne puis, » dit-il, « assez m'élonner de la licence de cette éloquence « dépravée, qui n'a plus de front, ni d'yeux, car elle ne « respecte plus rien, ne voit plus rien. Hélas! dans quel « abaissement sommes-nous tombés! Peu s'en faut « qu'on ne fasse de l'église un théâtre, et de l'éloquence « religieuse un jeu d'acteurs! Que les mânes des saints « ensevelis à l'ombre de nos temples me pardonnent, « mais je m'imagine que leurs cendres mêmes, si elles « sentent encore quelque chose, frémissent de honte « et de douleur, lorsqu'on apporte devant les autels « des discours faits pour amuser les oreilles profanes « dans les cercles et dans les théâtres. Nos maîtres d'é-

(I) « ... Accedunt tôt excursiones, tôt descriptiunculse , tôt historié, ab extrema sœpe India petit», tôt ignotse belluae, tôt flores invisi, tôt gemmae, non magis indigenis quam vobis noise, quae cum mysteriis nostrae religionis conferunlur ubique, quanto frigore non dico, sed nihil aiunt in rhodopœis nivibus esse frigidius. Quid est in Sanctis Patribus simile? quid adulterinum ? quid fucatum ? quid non ex optima disciplina profectum ? » Eloquentiœ sacrœ et humanœ parallela, La Flèche, 1619, L. XV. p. 627.

« loquence nous ont appris, dans notre enfance, qu'un « jour, les Athéniens montrant un violent désir d'avoir « dans leur ville des jeux de gladiateurs, à l'exemple « des peuples voisins chez qui cette barbare coutume « s'était établie, Démonax, un de leurs plus illustres « orateurs, combattit ce dessein de toutes ses forces. « Que veulent, leur disait-il, ces combats de gladiateurs « dans une ville où la Pitié a des temples ? Ou bien re- « poussez ces abominables tueries d'hommes, ou bien « renversez cet autel de la miséricorde que vous voyez i « devant vous ; car il n'est pas possible que des choses « si éloignées de leur nature, soient mêlées et confon- « dues dans les mêmes lieux. »

« Et moi, dans un sujet différent, non pas pourtant « autant qu'on le pourrait croire, j'ai le droit de m'é- « crier : Qu'y a-til de commun entre la fable et la vén rite ? entre les ornements de la rhétorique et la sainv< teté de l'Evangile ? Pourquoi mêler parmi les feux « vigilants et les autels redoutables du Christ l'autel « de Silène et les jeux des Satyres ? Olez d'abord, ôtez « du temple ces images vénérées, éteignez ces flam- « beaux, renversez ces autels, détruisez cet appareil « imposant delà religion, dont la majesté sainte frappe « de respect le cœur même de l'impie; ou bien, si vous « n'osez porter vos mains sur ces gages de notre foi

« qui protestent contre vos vanités, du moins couvrez- « les d'un voile, avant de débiter vos harangues proie fanes ; et encore craignez que du lieu saint, de cette « terre sainte que foulent vos pieds, une voix ne s'é- «* lèvepourvous confondre.... »

« Où en sommes-nous ? Quoi ! l'esprit généreux de « nos pères s'est tellement corrompu et gâté dans nos « âmes, que nous rougissons de prendre pour guides u ceux qui nous ont enfantés au Christ! On aurait honte « de parler par la bouche de Pierre ou de Paul, de Ma- « thieu ou de Jean ; ce sont des barbares au langage « rude et inusité. Quels sont les maîtres qu'il faut étu- « dier sans cesse, qu'il convient de citer dans les « chaires élégantes d'aujourd'hui? Les Philostrate, les « Ovide, les Plutarque ; joignez-y même les Pétrone et « les Apulée ; car ceux-là même qu'il faudrait tenir à « jamais cachés, se montrent et circulent, non seu- « lement à l'ombre des écoles, c'est chose reçue et « consacrée, mais dans la chaire des prédicateurs, « dans la pleine lumière du christianisme, dont ces « auteurs, s'ils revenaient au monde, ne pourraient <• soutenir l'éclat (1). »

L'auteur Jésuite, on le voit, n'atténue rien de la vé-

(1) « Adeone generosus ille Sanclorum Patrum spiritus extabuil in nobis, ut pudeat eos agnoscere, qui nos tarnen ( si modo christiani

rite par esprit de réserve et de prudence, et je ne sais, si, môme à l'Oratoire, on faisait à ce genre d'abus plus vive et plus franche guerre. Après ce véhément réquisitoire, le Père Caussin nous expose, toujours par la bouche de son Théophraste, comment il entend luimême l'éducation de l'orateur sacré. Il réclame pour lui un libre accès à toutes les grandes sources de la tradition; il ne songe nullement à l'éloigner de l'antiquité profane : celle-ci aura place dans ses études à côté de l'antiquité chrétienne, et les trésors de l'une et de l'autre lui seront libéralement ouverts. Mais ce qu'il devra surtout retirer de son commerce avec la première, c'est, en même temps qu'un premier fonds de connaissances sur l'homme, un amour éclairé du beau, et une pleine intelligence des règles -de l'art : la seconde est sa vraie

siimus) in Christo genuerunt? Scilicctpudor est eu m Petro et Paulo, cum Matthœo et Johanne loqui; sunt enim barbari ctlingua voeeque absoni. Qui igitur diurnis nocturnisque terehdi manibus, qui apud molles cathedras appellandi ? Philostrati, Ovidii, Plinii, Plutarchi; addite etiam Petronios, Apuleios; ita illi ipsi, quos aeternis tenebris sepelire oportuil, prodeunt, non in scholarum umbracula tantum, jam enim commune est, sed in suggestum concionatorum, et in liane lucem christiani nominis, quam ipsi, si reviviscerent, auctores non auderent intucri. » lbid. p. 619. — On retrouve un éebo de ces plaintes et de ces invectives dans le livre d'un autre Jésuite publié à Milan, en 1639, sous le titre àcActio in corruptores eloquentiœ,quum profanée, tum sacrœ, qui eut aussi beaucoup de vogue dans les classes des Jésuites. Malheureusement, l'auteur, A. d'Alberti, n'évite pas toujours lui-même la déclamation et le jeu d'esprit.

mère el nourrice : c'est en se plongeant dans l'Ecriture et dans les Pères, qu'il trouvera, avec l'inspiration qui lui est propre, les hautes lumières dont il a besoin pour distribuer la parole de vie et l'approprier à tous les états des âmes. Ce n'est pas, comme on en a Irop pris l'habitude dans les derniers âges, ce n'est pas à l'aide de recueils, de Silves, de compilations toujours très-incomplètes, qu'il devra faire connaissance avec les grands théologiens, les grands orateurs des premiers siècles; il faut qu'il aille droit à eux, sinon sans secours, du moins sans intermédiaire infidèle, qu'il fasse lui-même dans leurs écrits, sans cesse relus et médités, ses provisions de science théologique et de sagesse morale, sa moisson de saintes maximes et de paroles d'or (1;. Préparé, comme il l'est, par une forte culture classique, il lira dans le texte les Pères grecs eux-mêmes (2). Puisse-t-il braver le préjugé timide qui renvoie à la théologie érudite l'étude de l'hébreu, comme trop longue et trop difficile, et s'affranchir de la servitude des traductions pour la lecture du livre des livres! Il se mettrait ainsi plus près encore delà source où, à toute heure, il doit puiser (3).

(1) Eloquentiœ sacrse ei humanœ, etc. p. 034, D.

(2) Ibid.E.

(3) Ibid. p. 6:i4, B.C. 0.

Dans cette éducation idéale, le progrès de la personne morale doit marcher de pair avec celui de l'esprit et du talent. L'homme de Dieu mis en scène par le Père Caussin ramène toutes les qualités et perfections morales du prédicateur à trois, qui, en effet, comprennent tout : charité, humilité, courage. Il montre en quelques traits, mais avec force et générosité, toute l'étendue de chacune d'elles. Sur la dernière (constantia, fortitudo), il s'explique en homme qui sent tous les obstacles, tous les périls, et ne croit pouvoir transiger sur aucun (1).

Parmi les meilleurs maîtres que l'antiquité chrétienne offre aux prédicateurs, celui que le Père Caussin recommande de préférence, comme le plus complet de tous, est saint Chrysostome. A ses yeux, l'auteur des homélies sur l'Ecriture est à lui seul toute une école d'éloquence sacrée : c'est plus qu'un prédicateur élo-

(I) « Eadem virtus hominem ita confirmatum (c'est-à-dire bien établi d'abord, et affermi dans la pureté et l'intégrité de la vie sacerdotale) instigat utmanum mittat ad fortia, ut in agro domini, quicumque obtigerit, excolendo generose et patienter desudet, ne frangatur laboribus, ne conniveat in flagitiis, ne blanditiis cedat, ne terreatur minis, ne potentiorum libidini serviliter ancilletur, sed pro tide et juslitia, pro domo Dei, pro Ecclesipe liberlate stet quasi murus adamantinus, cui Deus dicat per Hieremiam : Dedi te in civitatem munitam et columnam ferream, et in murum œneum super omnem terrain. Sceviant licet grandines, etc. » p. 632, B.

quent entre tous, c'est le génie même et comme le vivant idéal de laprédication. Le Père Caussin croit donc bien faire de s'arrêter en finissant sur ce grand modèle. Dans une suite de chapitres réunis sous le titre de Chrysostomus sive Idea, il passe en revue et caractérise à mesure les divers dons del'excellent maître : autorité, douceur, intrépidité, prudence, véhémence, onction; morale sévère et persuasive à la fois, théologie profonde et compréhensible pour tous; art savant et naturel, majesté sublime et familiarité populaire. Il signale ainsi et représente, mieux que par des définitions et des préceptes abstraits, les différents caractères et les diverses puissances de la parole religieuse. Sur chaque point, la peinture s'éclaire, l'éloge se confirme par des citations expressives, tirées des plus éloquents écrits du Saint. Cette dernière partie forme ainsi une sorte de rhétorique chrétienne en exemples, d'une utilité pratique et d'un haut intérêt.

Le livre, très-inconnu, je crois, à cette heure, dont je viens de donner une idée sommaire, fut populaire dans les écoles dès son apparition, surtout dans les collèges et séminaires de la Société. Longtemps après, la vogue n'en était pas épuisée, puisque en 1643 on le réimprimait encore avec additions et corrections. Vraisemblablement, il fut mis entre les mains de Bossuet,

élève de rhétorique, par ses maîtres jésuites du collège de Dijon, et put servir à diriger ses études.

Le fond, je dois l'avouer, vaut mieux dans ce livre que la forme. L'auteur, homme de collège, garde en écrivant certaines habitudes d'amplification contractées dans la chaire du maître de rhétorique, et donne trop le tour et l'appareil oratoires à un traité de morale et de goût. Né en 1580 (1), entré de bonne heure chez les Jésuites, et longtemps nourri dans ce goût subtil et fleuri auquel s'étaient ouvertes leurs écoles, il a quelque peine, comme tous ceux qui s'éclairent par une conversion tardive, à dépouiller le vieil homme : malgré lui, et sans en avoirbien conscience, il garde quelque chose des défauts qu'il abjure et qu'il combat (2),

(1) Selon Alegambe ; en 4570 selon Sotuel. V. Bibliotheca scriptorum Societatis Jesu, Anvers, 4 643, et Rome, 4 676.

(2) Ce mélange est encore plus marque dans ses ouvrages de dévotion en français. On peut donc sans regret laisser dormir dans la poudre des bibliothèques son Buisson ardent, figure de V Incarnation, contenant vingt-quatre discours sur les mystères de VAdvent, Paris, 4648 (il n'avait pas rompu, comme on voit, avecles titres bizarres), et sa Cour sainte, Paris, 4 624, traité familier de dévotion à l'usage des gens deCour, composé à l'imitation du chef-d'œuvre de saint François de Sales, mais où l'on chercherait vainement la finesse ingénue et le discret enjouement du modèle. Cependant, ce dernier ouvrage eut un nombre prodigieux d'éditions, et fut traduit en six langues. Aussi disait-on que « le Père Caussin avait mieux fait ses affaires à la « Cour sainte, qu'à la Cour de France. » Confesseur de Louis XIII, peu docile à la politique du cardinal-ministre, il avait été sacrifié par le

et recommande parfois la sobriété, l'art simple et naturel, en phrases sonores, trop relevées d'antithèses et trop enjolivées de traits pittoresques. Latiniste habile et brillant, il imite Sénèque au moins autant que Cicéron, et ne choisit pas assez dans saint Augustin. Enfin il n'a pas toujours le style de ses idées : mais ses idées étaient excellentes, et nul doute que, malgré ces imperfections involontaires de langage, elles n'aient contribué efficacement à ranimer dans sa compagnie l'esprit de la simplicité chrétienne, le goût des hautes études religieuses, et à y susciter pour la chaire de purs et sérieux talents.

A quelle rigueur de raisonnement, à quelle gravité, et parfois même à quelle force de langage laprédication atteignit bientôt après dans l'Institut des Jésuites, par quelles mâles et vraiment chrétiennes inspirations elle

prince à la rancune de Richelieu, ei envoyé en exil dans la Basse- Bretagne, d'où il ne revint que sous le règne suivant. V. sur la vie et les œuvresdu P. Caussin les bibliothécaires des Jésuites, Alcgambe et Sotuel ; Isaac Bullart, t. II de Y Académie des sciences et des arts, contenant les vies des hommes illustres, avec portraits, Amsterdam 1682; Bayle, Dictionnaire ; Balthazar Gibert, Jugements des savants sur les auteurs qui ont traité de la rhétorique, 1713-1719, t. VIII, IIe p. p. 197. Ce dernier a fait de l'ouvrage du P. Caussin sur l'éloquence une critique très-dure où l'on sent l'adversaire des Jésuites. M. Cousin a publié de curieux documents contemporains sur ce « Jé- « suite vertueux et courageux: » c'est ainsi qu'il appelle le P. Caussin. V. Madame de Hautefort, p. 307.

y préluda aux sévères accents de Bourdaloue, on aurait pu le savoir au juste en consultant les écrits d'un religieux que tous les tableaux et manuels d'histoire littéraire s'accordent à désigner comme un des principaux restaurateurs de la chaire, du Père Claude de Lingendes. On s'est contenté jusqu'ici de répéter son nom, en inscrivant à côté une louange banale : on ne s'est pas mis en peine de le connaître et de le juger.

Je conviens que, dans la forme où ils nous sont parvenus, les sermons du Père de Lingendes promettaient peu d'intérêt, et devaient, au premier abord, médiocrement tenter la curiosité. Soit pieuse modestie et calcul chrétien d'humilité, soit plutôt habitude, déférence traditionnelle à un antique usage, moins complètement abandonné alors qu'on ne se l'imagine, le célèbre religieux a rédigé ses sermons en latin (1). C'est la matière surtout et la substance qu'il en a recueillie, s'atta-

(I) Ce qui rend plus probable cette dernière supposition et donne à penser que cet orateur si écouté et si vivement goûté en français, écrivait naturellement en latin, c'est qu'il avait coutume, dit Bayle, de tracer en latin l'esquisse de ses sermons avant de monter en chaire. Pour beaucoup d'ecclésiastiques et de savants distingués de ce temps, le latin était toujours la langue naturelle écrite. On assure qu'il arriva plusieurs fois à Bossuet lui-même, dans sa jeunesse, de se préparer en latin à prêcher en français (Le Dieu, Mémoires sur la vie de Bossuet, publiés par l'abbé Guettée, 1856, p. MO et 111).

chant à offrir à certaines personnes, particulièrement aux jeunes clercs, sur tous les grands sujets qui sont dans la chaire d'un éternel à-propos, un ensemble méthodique de doctrines et de textes sacrés à l'appui. Je ne m'étonne pas que ces trois volumes in-4°, tout latins (1), dont le texte se hérisse à première vue de divisions et de formules dogmatiques, Prima consideratio : Secunda consideratio ; 1° Cogita; 2° Cogita, etc., n'aient obtenu qu'un regard superficiel des critiques laïques, ou même ecclésiastiques, qui en ont parlé. J'avoue de bonne foi ne m'y être engagé qu'en hésitant, et en avoir trouvé d'abord la lecture assez aride et ingrate. Bientôt, cependant, ces leçons, d'une forme nue et didactique, me frappèrent par leur enchaînement, m'atta-

(1) Imprimés à Paris en 1661, après la mort de Fauteur, sous le titre de Conciones in Quadragesimam, et non sous celui de Concionum quadragesimalium argumenta , comme le dit Sotnel !Bibliotheca scriptorumSoc. Jesu). Ce dernier titre, d'ailleurs, eût été plus exact. L'éditeur affirme que sa tâche s'est bornée à reproduire le manuscrit laissé par l'auteur : Qualesma7iusua conscriptos sermon es seposuerat, edimus in lucem,iisdem plane verbis, quibus latine illos expresserat. — Publiés de nouveau à Paris, 1664; àMayence, même année ; à Cologne, 1689; à Augsbourg, 1758 ; à Montrouge, collection Migne, 1844. En 1666, on essaya de refaire en français un certain nombre de ces sermons à peu près tels que l'auteur les avait prononcés, en s'aidant 'des notes prises pendant qu'il prêchait : ce travail de remaniement, fort téméraire et assez mal exécuté, ne mérite pas du tout l'annonce louangeuse qui en fui faite peu après dans le Journal des savants (article de l'abbé Gallois, avril 4667).

chèrent par l'austérité de l'accent et la fermeté du langage. Tout en y remarquant encore trop de restes d'une scolastique subtile et d'une exégèse raffinée, j'y pris cet intérêt que commande toute exposition savante et bien conduite de hautes vérités. A l'étendue et à la précision des plans, à l'ordre lumineux des preuves, aux marques irrécusables qui s'offraient à chaque instant de l'intime familiarité de l'auteur avec l'Ecriture et les Pères, choix intelligent de citations, réminiscences heureuses, commentaires tl'une instructive sagacité, je reconnus un catéchiste éminent, un maître de l'enseignement religieux. Mais le sermonnaire proprement dit, l'orateur, où était-il? Avait-il péri tout entier dans celte substitution du livre dogmatique à la parole vivante, du traité au sermon? J'eus bientôt la satisfaction de voir qu'il en était resté quelque chose, et même beaucoup plus que je ne l'avais espéré. De temps en temps, et surtout là où il faut conclure au profit des mœurs, les souvenirs de la chaire reviennent au pieux écrivain, et l'entraînent. Comme s'il avait encore devant lui un auditoire à toucher ou à confondre, il exhorte, presse, menace : au besoin il effraie et consterne par de saisissantes peintures de la brièveté de la vie, des terreurs du dernier moment, des tardifs désespoirs des âmes rejetées. Ce n'est plus le docteur qu'on en-

tend, c'est le prédicateur, un prédicateur simple, grave, animé, parfois véhément et terrible. En disant qu'on trouvera dans ces parties de l'œuvre du Père de Lingendes une certaine beauté sévère, que depuis longtemps les chairesne connaissaient plus, je ne crois rien surfaire. On en jugera, au reste, par quelques citations.

Voici comment il achève, dans un de ses sermons sur le Lazare mendiant, une première réponse aux objections tirées contre la Providence divine de l'inégalité des conditions humaines, si frappante dans l'Evangile du riche et du pauvre :

<( 11 arriva que le pauvre mourut, factum est ut more- « retur mendicus. Toutes ses misères furent donc terce minées, puisque le sentiment de nos maux s'éteint « avec notre vie. Qu'importe donc désormais au pauvre « tout ce qu'il a souffert, et quel malheur est-ce pour « lui d'avoir manqué de tout, d'avoir vécu dans l'op- « probre et dans le mépris, d'être resté si longtemps « gisant, couvert d'ulcères, mourant de faim? La mort « amis fin à tous ses maux. « Il ne pleurera plus, ne gé- ^ mira plus de ses douleurs, tout cela est passé. » Neque « luctus, neque clamor, neque dolor erit ultra, quia prima « abierunt. Or, combien rapide, combien vaine et in- « différente est la durée de ce qui a passé sans laisser

« do traces ! Coin nie il ne reste rien, qu'un peu de cen- « dres, là où un feu dévorant a passé; de même, quand « la mort a tout détruit, il ne reste rien de nos doute leurs, de nos tourments, de notre misère. Voyez donc « maintenant comme l'inégalité a disparu, et quelle « parfaite égalité a été mise entre le pauvre et le riche ; « car, dans la mort, le riche n'a rien de plus que le « pauvre : la mort enlève toutes les différences des « conditions humaines. »

« Pourquoi donc, ô ver de terre, t'entles-tu d'or- « gueil? Pourquoi rebutes-tu le pauvre, comme s'il « n'était pas homme aussi bien que toi? Pourquoi le « méprises-tu ? Pourquoi l'appelles-tu misérable ? Un « jour viendra, lequel vous fera tous les deux égaux. « Considère par delà ce jour l'état de l'un et de l'autre, « et vois ce qui demeure de toutes ces choses qui vous « distinguaient par le dehors. 11 est aussi nu, celui qui « est dépouillé de tout, que celui qui n'a jamais été « revêtu. L'un manque de tout aussi bien que l'autre. « Tout ce qui faisait différence s'est évanoui, ta santé, « ta force, ta beauté, tes riches habits, ta bonne chère, « ton palais de marbre , tes domestiques, tes flatteurs. « Allons dans un cimetière, approchons de ce charte nier, et montrez-moi un peu quelle différence il y « a entre les os d'un pauvre et ceux d'un riche, d'un

« homme qui a toujours été saoul, et d'un autre tou- « jours affamé; d'un éloquent et d'un stupide ; d'un « homme toujours couvert de soie, et d'un autre toute jours enveloppé de haillons : assurément, tu ne le « peux, et nul ne le saurait faire. Et de même que, sur « la scène d'un théâtre (ainsi parle à peu près saint « Jean-Chrysostome), les acteurs jouent des rôles di- « vers, les uns de rois, de généraux , d'empereurs, de « philosophes, les autres de vignerons, de laboureurs, « de pauvres ouvriers; mais, à la fin du jour, après le « départ des spectateurs, lorsqu'ils ont quitté la scène « et mis bas le costume de leur rôle, ceux qui étaient (< rois et empereurs redeviennent ce qu'ils sont; toute « cette dignité empruntée s'en va avec les habits dont « ils brillaient, avec la pompe qui les entourait et le « corlégequi les suivait : ainsi, vous, mon cher audi- « teur, qui êtes assis à ce grand théâtre du monde et « regardez les spectacles qui s'y jouent, quand vous « voyez des riches, ne vous imaginez pas que ce soient « de véritables riches : ce sont des gens vêtus en ri- « ches; ils en font seulement le personnage; car, « quand la mort sera venue et qu'on aura fermé le « théâtre, lorsque tous ces acteurs auront déposé leurs « habits de pauvres et de riches, et que tous auront été « là où ils devront être jugés après leur mort, alors on

« verra avec pleine lumière quels sont vraiment les « riches et vraiment les pauvres, quels les grands et <( les illustres, et quels les petits et les obscurs. Et c'est « là ce qui est arrivé à notre riche de l'Évangile : main- « tenant que le soir est venu, c'est-à-dire, la mort, et « qu'il a dû sortir de la scène et déposer son rôle, par « où pourriez-vous le distinguer du pauvre ? Regardez « donc les inégalités si grandes qui sont entre les « hommes, sans en être troublé : c'est une comédie « qui se joue : attendez la fin de la pièce, et bientôt « vous verrez que les acteurs ne différaient les uns des « autres que par leurs personnages, et que tous, « comme ils n'ont qu'une même nature, n'ont aussi « qu'une même condition et qu'une même destinée (1).»

Le génie d'un Bossuet tirera sans doute un tout autre parti de ces idées, de ces images. Mais ne peut-on pas dire qu'en attendant, l'éloquence de la chaire est retrouvée ? n'est-ce pas elle que nous venons d'entendre ?

Dans ces paroles, il est vrai, dans les plus expressives de ces paroles, le Père de Lingendes n'est que l'écho d'une des plus éloquentes voix de l'Eglise. En voici d'autres, non moins dignes, je crois, d'être citées, où il s'est plus librement inspiré de lui-même.

(4) Concionum, Paris, 1661 , t. Il, p. 253.

Au milieu d'un sermon Sur le pardon des ennemis, dont une grande partie roule sur le duel, après avoir patiemment exposé les raisons plus ou moins spécieuses par lesquelles le monde prétend justifier cette coutume si peu chrétienne, il ne se peut contenir plus longtemps, et, avant de répondre par une réfutation en règle, il s'écrie :

« Voilà donc, mon cher auditeur, les maximes de la « prudence humaine ! Voilà jusqu'où peut aller cette « sagesse, de laquelle l'Apôtre a dit : La sagesse de la « chair est ennemie de Dieu, car elle nest pas soumise à la « loi de Dieu, et elle ne peut Vêtre. Telles sont les géné- « reuses raisons que l'on allègue, pour assouvir de « brutales passions, pour obéir à une ardeur de ven- « geance ! Voilà le poison dont la jeunesse se nourrit, « et qui a tellement gâté le cœur de nos gentilshommes « par toute la France, que ni les anathèmes de l'Église, « ni les édits des princes, ni la douleur des familles, « ni l'horreur des trépas, ni la rigueur des supplices « ne peuvent réprimer cette fureur. Il faut que le sang « coule, pour venger d'imaginaires offenses, pour sou- « tenir ce qu'on appelle honneur, et qui n'est qu'une « apparence vaine et trompeuse, un vain fantôme « d'honneur! Est-ce la peine, dis-le moi, d'oublier ton « salut, de souiller ta conscience? Est-ce la peine de

< commettre, au mépris des devoirs et des engage- »< ments les plus saints, un crime digne de mille morts k (on le commet toujours, au moins d'intention et de « volonté), et de le livrer toi-même à la colère de Dieu, « aux feux éternels, aux supplices qui n'auront pas de « fin? »

Pour rompre l'enchantement du préjugé et de la coutume, le prédicateur emploie un artifice qui lui est familier : il en appelle tout à coup de l'illusion présente aux lumières implacables du dernier jour :

« Quelles seront, à la mort, tes pensées et ton espé-

« rance, quand tu te verras suspendu au bord de l'a-

« bîme, et qu'en frémissant, tu attendras l'arrêt du sou-

« verain juge? Demande à ceux qui, dans ces crimi-

« nelles rencontres, ont été frappés d'un coup mortel,

« quels sentiments s'éveillent en eux à l'heure suprême.

« Gomme ils se repentent de cette action qu'ils ont

« eue tant à cœur, et qu'ils estimaient si glorieuse !

« Comme ils condamnent eux-mêmes ce détestable

« dessein, dont ils se sont fait tant d'honneur ! Alors ils

« pardonnent à ceux dont la main leur a porté le coup

« fatal, eux qui, naguère, pour la plus légère offense,

« pour un tort supposé, brûlaient de se venger, même

« au péril de leur vie. Si se venger est d'une âme cou-

« rageuse et noble, pourquoi cette faiblesse à leur der-

226 CL. DE L1NGENDES.

« nière heure? Pourquoi ne meurent-ils pas comme « ils ont vécu? Si la vengeance est un acte d'hon- « neur et de vertu, digne des cœurs forts et mate gnanimes, pourquoi cessent-ils d'être hommes « d'honneur et de vertu, au moment même où ceux qui « l'ont été le moins, ont le désir de l'être ? Ah ! c'est « qu'au moment où ils ferment les yeux à la clarté du « soleil, ils les ouvrent à la splendeur de la vérité ; « c'est qu'ils sortent alors des illusions et des erreurs « de la vie. Alors ils ne sont guère en peine du jugece ment des hommes, mais beaucoup de celui que « Dieu, la vérité suprême, va porter sur leurs actions. « — Gomment alors te justifieras-tu?Que diras-tu pour » ta défense devant le trône de sa majesté redouta- « ble? Il s'agissait, diras-tu, de mon honneur. Et Dieu « te répondra : il s'agissait aussi de mon honneur. — « J'étais offensé ! — Il le dira : tu n'as pas craint de « m'offenser ! — J'ai dû obéir aux lois du monde où je « vivais, et dont je faisais partie. — Tu devais vivre « selon les miennes. — Eh ! je n'ai fait que ce qu'ap- « prouvent tous les hommes. — Ce qu'ils approuvent « est justement ce que je défends. — Je me suis con- « duit en honnête homme. — Dis en mauvais chré- « tien.... — Tu m'avais fait naître noble! — Quelle « noblesse y a-t-il à se venger, quand le dernier des

« hommes le peut faire ? — Cette épée que ma condition « me donnait le droit de porter, ne l'avais-je donc que « pour n'en faire jamais usage ? — Non, mais ce n'é- « tait pas pour faire le gladiateur, chercher querelle à « tout venant, venger loi-même tes injures, répandre « la terreur autour de toi : c'était pour défendre ta pa- « trie, servir ton prince, venger au besoin les offen- « ses faites à ton Dieu. Dis - moi, mon cher audi- « teur, etc. (1). »

Comme on le voit, le Père de Lingendes était autre chose et mieux en chaire qu'un maître savant et lucide de morale chrétienne. L'émotion, une émotion sincère et communicative, venait au besoin vivifier ses enseignements, et leur prêter une nouvelle puissance. A la vérité, même en s'animant, il raisonne, discute encore : Sous ces formes plus vives, sous ces apostrophes, ces hardis dialogues, le logicien exact se retrouve; on le reconnaît à l'enchaînement étroit des motifs, au progrès méthodique du discours. Il y a dans les pages qu'on vient de lire, du logicien orateur.

J'ai dit que le Père de Lingendes s'animait parfois jusqu'à la véhémence, en attaquant ses auditeurs sur leur asservissement aux vanités de la vie et leur im-

(I) Concionum, i. I, p. 303 etsuiv.

228 CL. DE LIXGEXDES.

prévoyant oubli de la mort et du jugement. Ce qu'il peut oser dans ces chrétiennes objurgations, quel caractère de sainte violence et de religieuse terreur y prend parfois et volontiers sa parole, on le verra par le passage suivant, dont l'énergie m'a vivement frappé, je l'avoue, et où j'ai cru sentir une réelle éloquence, malgré la vérité trop peu voilée de certains détails, et le développement excessif et scabreux de certains contrastes :

<( Je n'ajoute plus qu'une seule chose, » dit-il

à la fin d'un sermon In profanationem templorum, où il a tonné contre cette jeunesse mondaine des deux sexes, qui ose profaner la maison de Dieu par le luxe de ses ajustements et la licence de ses regards; <> je n'ajoute « plus qu'une seule chose : quoique les deux sexes « aient l'un et l'autre à répondre de cette irrévérence « sacrilège, cependant il faut reconnaître que le Pro- « phète, au passage déjà cité, nomme particulièrement « les femmes. Et ecce ibi mulieres sedebant plongentes <v Adonidem (1). J'avoue que ce siècle est rempli « d'hommes impudiques; j'avoue qu'il y a quantité de <^ femmes fort vertueuses et fort chastes; néanmoins

(1) Ezéchiel, c.vin,v. 6-1 5 : vision du Temple profané. Ce que dit le Prophète en cet endroit par rapport à l'ancien Temple, est appliqué par l'orateur au nouveau.

« je ne puis nier que les femmes ne soient la principale « cause de cetle abomination dont nous parlons. Et « ecce ibi mulieres sedebant, dit le Prophète. Pourquoi « les voit-on rester assises à l'église si longtemps, « oisives, inoccupées, sans prière, sans oraison, sans « dévotion? Non, certes, ce n'est pas pour prier « qu'elles demeurent : disons vrai, c'est pourvoir et « être vues. Proptor ipmm conventum et muluum videra « ac videri omnes pompœ in publicum conferuntur (Tertul- « lien). Pourquoi viennent-elles dans ce saint lieu pa- « rées et ajustées de manière à tourner sur elles tous « les regards; sein dévoilé, épaules nues, bras décou- « verts, tout l'équipage de la luxure, le visage coloré de « fard, les cheveux frisés et poudrés (1) ? De tous côtés

I) Lapilli cincinnis et peregrino pulvere ornali. — L'usage de la poudre dans les cheveux avait commencé à la fin du XVIe siècle. Y. une sortie burlesque du prédicateur Valladier contre cette mode, Mëtauëalogie sacrée, Rouen, 1628, p. 14. Valladier nous apprend qu'où employait surtout la poudre de Chypre et de Florence : voilà l'explication des mots peregruwpulvere.— La mode depuis longtemps adoptée par les femmes, et surtout par celles de la Cour, d'assister en grande toilette et en robe décolletée aux offices et au sermon, résistait à toutes les attaques, souvent très-vives, des prédicateurs. Bossuel, en s'en plaignant, a, dans la grandeur accoutumée de son langage, quelque chose de la hardiesse un peu crue de ses devanciers : « Ces gorges et ces épaules découvertes, » dit-il, « étalent à r l'impudicité la proie à laquelle elle aspire. » Fragment d'un sermon Sur la nécessité de la pénitence ; éd. de Versailles, t. XI, p. 400.

« les regards se portent sur elles : quoi d'étonnant, si, « partout où elles se montrent, elles blessent, elles « lancent des traits qui pénètrent? Personne n'est à « couvert : les prêtres eux-mêmes, les diacres, le pon- « tife qui officie à l'autel, ne sont pas en sûreté, pas « même les anges, si nous écoutons saint Paul, puis- « qu'il commande que les femmes se voilent et ca- « chent leur visage, à cause des anges qui assistent « aux divins mystères (à moins qu'il n'entende par là « les prêtres eux-mêmes). Voyez, Madame, voyez quel « péril et quel fléau vous êtes, avec ces ornements , « cet appareil , ces feux dont vous embrasez les « cœurs (1). Ne rougissez-vous pas de devenir une « victime de luxure et d'impudicité dans le même lieu « où le fils d'une Vierge très-pure est immolé pour nos « péchés (2) ? Ici même, par sa divine chair, ce grand « Sauveur nourrit les âmes pour l'immortalité, inspire « l'amour de la chasteté, éteint les ardeurs delà con- « cupiscence ; et vous, le dirai-je ? avec la vôtre, vous « fascinez les yeux, vous troublez les âmes, vous exci- « tez les sens, vous attisez l'ardeur des passions. Quelle

(1 ) Je ne sais comment rendre l'énergique concision du latin : Vide, mulier, vide quo periculo, quo damno, sic orneris, sic incedas, sic incendas.

(2) Te fieri impudieUiœ liostiam et lu.vuri'v vietimam.

« est, grand Dieu, celte impiété? Osez-vous bien op- « poser votre corps au corps de Jésus-Christ, votre « chair à la sienne, votre amour impudique à sa cha- « rite, vos feux aux siens ? et, tandis qu'il travaille à « sauver les âmes, prendre à tâche de les faire périr? « Voilà ce que vous faites : et vous vous persuadez « n'avoir commis que faute légère et péché véniel ! « Ah ! sachez bien que, quand vous éveillez ainsi « dans les cœurs des jeunes gens ces vœux et ces sou- « pirs dont vous faites gloire, vous pleurez proprement « la perte d'Adonis avec les femmes païennes ! »

« Que ne dit-on pas dans les églises touchant la chas- « teté et la virginité, que n'enseigne-t-on pas ! Tous « les jours les belles leçons que l'Apôtre en a laissées « aux fidèles, y sont hautement rappelées ; tous les » jours la doctrine de Pierre y retentit par la bouche « des prédicateurs; et vous, dans le même lieu, en « face de cette chaire, vous dressez une école de li- « bertinage (1), et vous faites plus de mal par votre « présence que l'Apôtre ne fait de bien par ses leçons ! >

« Enfin, dans cette église, car je ne veux rien « taire de ce qui vous peut ouvrir les yeux sur votre « folie, oubliez-vous que vous foulez aux pieds les

(1) Scholam libidinis excitas.

« cendres de beaucoup de personnes, qui jadis ont « été, comme vous, belles, délicates, adorées? Et « maintenant, elles gisent ici, en proie à la corruption « et aux vers, et bien haut vous avertissent que vous- « même, un jour, cadavre hideux, dont l'œil même « des proches se détourne, et qu'on a hâte d'ense- « velir, vous viendrez ici reposer en leur compagnie. « Si une telle pensée vous laisse insensible, je ne sais « pas, non, je ne sais pas ce qui peut enfin voustou- « cher (1). »

Ces citations montrent assez que, dans la guerre qu'il fait aux passions et aux vices, le Père de Lirigendes attaque volontiers de front. Il n'enlève pas un à un, d'une main délicate, les voiles dont s'enveloppe la conscience des pécheurs : il les arrache d'un geste prompt et hardi, et ne s'inquiète pas de choquer d'abord les âmes par son austère franchise, pourvu qu'il les domine et les dompte par la force des vérités qu'il leur fait entendre. L'art patient et souple des insinuations, cette habileté prudente et un peu timide, qui multiplie les précautions et les détours, ne sont point à son usage. Quant à cette habileté d'un autre genre, qui, sous prétexte d'indulgence pratique, transige ou

(1) CoHcionum, l. II, p. 611.

gauchit sur la loi morale, et, afin de conquérir plus d'âmes, met en quelque sorte TÉvangile à meilleur marché, on n'en trouvera pas chez lui la plus légère trace. Par le fond de sa doctrine, comme par la forme de ses leçons, il est à cent lieues de ces maîtres subtils et accommodants, qu'une malheureuse et inhumaine complaisance, dit Bossuet, portait à mettre des coussins sous les coudes des pécheurs (1). S'il est de la même compagnie qu'Escobar et Sanchez, il n'est pas du tout de la même école. Certes, ce n'est pas un chemin de velours que celui qu'il nous ouvre pour aller au ciel (2). Un célèbre Jésuite nous peint ainsi l'effet que produisait sur les auditeurs le genre d'éloquence et d'action propre au Père de Lingendes : « Rien ne parloit tant « à son avantage, » dit le Père Rapin, « que le silence « de l'assemblée, quand il avoit achevé son sermon. « On voyoit ses auditeurs se lever de leurs chaises, « le visage pâle, les yeux baissés, et sortir tout émus « et pensifs de l'église, sans dire un seul mot; surtout « dans les matières touchantes, et quand il avoit trouvé

(I) Oraison funèbre de Nicolas Cornet.

(-2) Wut-on monter sur les célestes tours,

Chemin pierreux est grande rêverie; Escobar sait un chemin de velours.

La Fontaine, ballade VI, 166i.

« lieu de faire le terrible, ce qu'il faisait fort souvent. « persuadé qu'il étoit de cette réflexion de ce grand « maître de l'art : Naturaliter plus valet apud plurimos <( malorum timor quam spes bonorum (1). »

A ceux qui auraient été tentés de le trouver trop menaçant en chaire, et trop sombre, le Père de Lingendes répondait avec une remarquable simplicité et vigueur de bon sens et de dialectique : « Mes très- « chers (fin d'un sermon Sur la damnation des pécheurs et les peines de l'autre vie), vous ne devez pas « me trouver trop dur ni trop fâcheux, parce que je « vous annonce ces choses dures et terribles. En effet, « 1° je ne les fais pas telles moi-même, en les disant et « en les annonçant; mais elles sont réellement et sim- « plement telles de leur nature : 2° ces choses seront, « non parce que je vous les annonce, mais parce « qu'elles sont déjà, ou arriveront inévitablement : si « je me tais, elles ne viendront pas moins, et viendront « d'autant plus terribles, qu'on ne les aura pas prévues; « et on ne les prévoit pas, quand on ne les entend pas, «• et que personne n'en parle. Mon but est justement de « faire que vous craigniez ces choses, afin qu'un jour « vous ne les sentiez pas. Les craindre est grandement

(1) Réflexions sur V éloquence, Paris, 5 672, ch. XXXVI. L'auteur latin cité dans ce passage est Quintilien; Inst. orat. III, vin, 40.

« utile; les sentir est intolérable : apparemment, ceux « qui ne veulent pas les craindre, veulent les sentir un « jour, et en faire l'expérience. »

« Mais, disent quelques-uns, de telles prédications « excitent une crainte trop forte, et c'est plus qu'on ne « peut supporter. Que parlez-vous de crainte trop forte? « Est-il possible de trop craindre des maux qui passent « tout ce que notre imagination et nos sens peuvent « concevoir? Et comment osez-vous dire que cette « crainte ne se peut supporter, puis qu'elle n'a en- « core produit en vous aucun mouvement salutaire, « et ne vous a point fait changer de vie? Si vous l'avez « en effet éprouvée autant que vous le dites, comment, « je vous prie, se peut -il faire que rien encore en vous « ne soit changé? Un jour, le prophète Jonas, prêchant « dans la ville de Ninive, s'écriait : « Encore quarante « jours, et Ninive sera détruite ! » Adhuc quadraginta « dies, et Ninive subvertetur. Le peuple trembla, le roi « fut effrayé : aussi quel changement on vit bientôt « dans les mœurs de l'un et de l'autre (1) ! »

Ce n'est là, si l'on veut, qu'un canevas, une simple esquisse d'argumentation : mais, dans cette ébauche, ne sent-on pas quelque chose de cette logique serrée

(1) Comionum, t. I, p. 548.

236 CL. DE L1NGENDES.

et rapide, et de cette chaleur contenue de raison, qui font les dialecticiens de la tribune et de la chaire? L'œuvre du Père de Lingendes est remplie de ces discussions en forme d'apostrophe ou de dialogue, où chacune des objections ou des excuses des pécheurs appelle une réponse brève et péremptoire, et dont l'irrésistible stratégie fait tomber en peu d'instants l'édifice de sophismes élevé par la passion ou la fausse conscience. Une espèce d'ironie grave, qui est l'enjouement de la raison sûre d'elle-même, anime parfois ces sortes de leçons, comme dans le passage suivant, qu'en raison de sa brièveté, je demande la permission de citer en latin :

Quid a te sperare possum, mi auditor, in teinta tucc salutis négligent ici (fin d'un sermon sur la préparation à la mort)? Quid hactenus fecisti, ut te ad tantum opus comparares? An putas rem non esse tanti, ut hoc curare debeas? Sed cum mortem dico, œternitatem loquor. Cogita hic agi de tota vita tua, de toto te. de tuis totis rébus, de ceterna felicitate autmiseria, decœloaut de in fer no. Pudeat te in aliis rébus adeo esse sollicitum, in isto negotio tam esse desidem. Tu unum aut alterum diem in anno tibi denegas, qui tôt (lies aliis vel hominibus vel relus tam liberaliter douas? Quantum temporis donas corpori? Cur tam parum denegas animœ? Quantum impendis huic cita'

et cjus negotiis? Cur tamexiguam partem et tibimortuo et tuœ (pternitati negas? Tarn multi hoc unum semper cogitant ; cur tu non aliquando ? An id ad te non spectat? Sed te aliquando mori oportet, et cilius quamputas. At tibinon décrit tempus. Itane? Al incertus es, et occupaberis, si te et nos Christ us non fefellit. An res est facilis bene mori? Sedvix tota vit a addisci potest. At si semel maie, alias bene fiel? Sed semel tantum morimur. Slalutum est omnibus hominibus semel mori : post hoc autem judicium. Non licet hac in re bis peccare. Quod cum ita se habeat, pertinet ad prudentiam christianam de re tanta, in qua rerum omnium nostrarum cardo vertitur, sic disponere, ut semper extra periculum vivamus (1).

A quelque dislance qu'il reste placé du grand sermonnaire qni sortit après lui de la même compagnie, le Père de Lingendes a cependant le mérite d'avoir senti avant Bourdaloue ce que peut dans la chaire la raison prêtant ses armes à la science et à la charité du prêtre. Sans le traiter avec trop de complaisance, il est

(1) Concio prima de prœparatione ad mortem, t. III, p. 367. — .l'indiquerai encore comme dignes de figurer dans un choix de passages traduits de Lingendes, les pages 96, 436, 137, 146, 147, 466 (Quis tibi tune erit sensus, etc.), 500, 501, du t. I. — t. II, p. 169 Quid enim Mis pronuntiem, etc.), 333, 398. — T. III, p. 84 [Ex animi incredibiliperplexitate, etc.), 147, 349,385, 514 (Cum necesse iit prias nos, etc.), 534.

permis de voir en lui un devancier de la morale austère, de la méthode exacte et de l'éloquente logique de Bourdaloue.

Au moins en croirons-nous sur ce point Bourdaloue lui-même. Apparemment Bourdaloue a jugé que le Père de Lingendes avait su trouver le bon chemin, et y marcher avant lui, puisqu'il n'a pas dédaigné de faire une étude particulière de ses sermons, de s'en inspirer quelquefois, d'en emprunter même quelques traits. Oui, le Père de Lingendes a l'honneur d'avoir été consulté comme un guide utile, et, quelquefois même, imité par Bourdaloue. L'étude comparée des textes m'a fait découvrir chez le vieux sermonnaire oublié la première pensée, ou même la première forme, un peu rude et inculte, de passages éloquents qu'on admire chez son immortel successeur.

Dans le beau sermon Sur la cérémonie des cendres, après avoir dit que ces cendres qu'on nous met sur la tête, ont quelque chose de plus touchant que tous les raisonnements du monde pour humilier nos cœurs, Bourdaloue poursuit en ces termes :

« Elles nous apprennent, en effet, ce que nous vou- « drions peut-être ne pas savoir, et ce que nous tâchons « tous les jours d'oublier : elles nous apprennent que « toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie, et

« dont l'orgueil des hommes se repaît; que cette nais- « sance dont on se pique, que ce crédit dont on se « vante, que ces biens dont on s'applaudit, que ces « dignités et ces charges dont on se prévaut, que cette « beauté, cette valeur, cette réputation dont on est k< idolâtre, que tout cela, malgré nos préventions et « nos erreurs, n'est que vanité et que mensonge. Car, « que je m'approche du tombeau d'un grand de la « terre, et que j'en examine l'épitaphe : je n'y vois « qu'éloges, que titres spécieux, que qualités avanta- « geuses, qu'emplois honorables; tout ce qu'il a jamais « été et tout ce qu'il a jamais fait y est étalé en termes « pompeux et magnifiques. Voilà ce qui paraît au-de- « hors. Mais qu'on me fasse l'ouverture de ce tombeau, « et qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme : je « n'y vois qu'un cadavre hideux, qu'un tas d'osse- « ments infects et desséchés, qu'un peu de cendres, « qui semblent encore se ranimer pour me dire à « moi-même : Mémento, homo, quia pulvis es, et in pul- « verem reverteris (1) . »

Lingendes avait saisi avec force le même contraste dans une page latine , qui est à l'éloquent morceau qu'on vient de lire, ce qu'est l'ébauche vigou-

(1) Œuvres, Paris, 1822, Méquignon aîné, t. II, p. 62.

240 CL. DE LINGEiNDES.

reuse au tableau achevé. Bourdaloue a repris l'ébauche et en a fait une œuvre de maître. Je cite, d'après le texte d'une savante et substantielle instruction De cœremonia cinerum : le passage débute un peu scolastiquement, mais prend bientôt après accent d'orateur :

Nulla re alia melius rerum omnium amissio denotatur, quam reductione rerum omnium in cinerem. Quemadmodum enim, quamdiu res existant, spes semper subest eas recuperandi, sed ubi semel in cineres redactœ sunt et consumptœ, irreparabilis est jactura : ita nulla re melius exprimitur rerum omnium amissio, quam si dicas hominem redigendum esse in cinerem, secundum illud Jobi : Homo cum mortuus fuerit, nudatus alque consumplus, ubi quœso est? Rem vis experientia cognoscere? Adi mortuo rum sepulcra. Adiisti? Hicsiste, viator, alque inmarmore lege gloriœ titulos et magna nomma ; uno sepulcro condita dicuntur virtus, honor, dignitas, nobilitas, scientia, robur, divitiœ, pulchritudo, favor et amor omnium : jam sepulchrum , quanta cura potes, excute : quid cemis? pulverem, cinerem, nihilum. Jam quis locus nobilitatis, quis honoris, quis dignitatis? Quœre, si potes, illam oris venustatem: ostende geminum oculorum lumen, illud os purpureum, liane disertam linguam, etc. Et propter huncfinem tibi cineres injiciuntur, ut intelligas in quid aliquando sis redigendus, ut,

cum te moriturum expectas, intelligas quid sis aliquando futurus (1).

Bourdaloue s'armant plus loin de la funèbre et sublime parole contre un autre ennemi non moins redoutable que l'orgueil, contre l'esprit de mollesse, l'amour immodéré du corps, s'écrie :

« Fut-il jamais un aveuglement plus déplorable

« que d'idolâtrer un corps qui n'est que poussière et « corruption; un corps destiné à servir de pâture aux « vers, et qui bientôt sera, dans le tombeau, l'horreur « de toute la nature? Or, voilà le terme de tous les « plaisirs des sens; c'est là que se réduisent toutes ces « grâces extérieures de beauté, de santé, de teint, « d'embonpoint, qui nous font négliger les précieuses « grâces du salut : c'est là qu'elles vont aboutir : à un « corps qui commence déjà à se détruire, et qui, après « un certain nombre de jours, ne sera plus qu'un « affreux cadavre dont on ne pourra pas même sup- « porter la vue (2) ! »

Si enhardi que fût Bourdaloue par son propre génie à froisser par de telles vérités les oreilles mondaines, il ne lui avait pas été inutile de lire dans le Père de

; (1) Concio prima de cœremonia cinerum, t. 1, p. 99.

(2) Œuvres, t. Il, p. 86, deuxième sermon pour le mercredi des Cendres, IIe point.

Lingendes, à côté du passage qui vient d'être cité, cette vive apostrophe à l'homme charnel :

Nihil profecto magis mortelles commovere solet ad peenitentiam quam mortis consideratio et vitœ brevitas. Quid enim corpus et carnem eximimus, quœ brevi in putredinem corrumpenda surit et in pulverem dissolvenda? Quid ad saginam vivis, utmortem abundantius pascas, ut ve?r)nibus convivium pares, ut majus et morti et sepulcro trophœum instruas ? Times pallorem, mox erit unicus ille tuus color : vereris maciem, hic erit habitus corporis tui : vis oculis placere, mox eosdem tuo cadavere offensurus. Adi corpora mortuorum, etiam pulcherrima, quam fœda et horrenda ! Times carnem delicatam divexare : vide cujus sit œstimationis, etc. (1).

« Ah ! mes chers auditeurs, » continue Bourdaloue, « quelle indignité, qu'une âme chrétienne, capable de « posséder Dieu, s'attache à un sujet si méprisable! « Vous surtout, Mesdames, à qui je parle, et qui avez de « la piété; ne devez-vous pas gémir pour ces person- « nés de votre sexe qui semblent n'être sur la terre < que pour servir leur corps? Combien en voit-on « dans le christianisme uniquement appliquées à le parer, « à le nourrir, à ï 'embellir, à le plâtrer? Combien en fe-

(1) Concionum in quadragesimam, t. I, p. 153.

« roient, s'il étoit possible, l'idole du monde, et en « font, sans y penser, une victime de l'enfer! Puis- « que ce corps est quelque chose de si vil et de si « abject, n'est-on pas bien plus sensé de le mépriser, « de le dompter, de l'assujetir, et de lui faire porter le « joug de la pénitence ? Pour peu que nous consultions « et la raison et la foi, ne doit- on pas rougir de se « rendre si attentif à étudier ses goûts, de s'asservir à « ses appétits, et de lui donner honteusemont tout ce « qu'il demande, et souvent plus qu'il ne demande? » Et bientôt après, comme preuve de ce que peut l'image présente de la mort pour détacher l'âme des illusions de la vie, il rappelle la conversion d'un grand Saint achevée par ce terrible et éloquent spectacle. « Il n'en « fallut pas davantage à un François de Borgia pour « le déterminer à quitter le monde. La vue du ca- <c davre d'une reine et d'une impératrice, etc. »

Avec une énergie dont Bourdaloue s'est inspiré, tout en l'adoucissant, le Père de Lingendes avait dit, au terme d'une impitoyable et, il faut le dire, excessive analyse de la décomposition du corps humain abandonné de son hôte immortel :

....Hic finis est omnis pulehritudinis, hicamorumexitus, hoc Jibidinis cœnum. Pudeat liomincs christianos. ob rem cideoabominandam,pulehritudinemœteniamdeserere!Vidit

Francisais Borgia inchoatam cadaveris reginœ putrefactionem, quanquam corpus esset multo odore conspersum etaromatibus conditum ; et ita exhorruit, ut decreverit rébus omnibus humanis nuntium remittere. Quid, si peractam vidisset putredinem? Quid, si peractum sepulcri mysterium? Pudeat mulieres christianas corpus, tantae fœdilati reservatum, sic amare, sic ornare, sic colère, sic nutrire. Etc. (1).

Tantôt, comme dans les passages que je viens de confronter avec le texte latin de Lingendes, c'est l'image ou le mouvement, c'est le langage même qui trahit pour nous l'imitation, ou tout au moins le souvenir : tantôt les idées seules se ressemblent : mais ces ressemblances de fond sont telles parfois, qu'on ne peut raisonnablement y voir la rencontre fortuite de deux auteurs travaillant séparément sur la même matière. Ainsi, dans ce même sermon de Bourdaloue sur la cérémonie des Gendres, dans le premier point surtout, le sujet est expliqué comme chez le Père de Lingendes; la démonstration roule sur les mêmes arguments, les mêmes preuves, et suit une progression analogue. Enfin, certaines citations, certains exemples, dont l'usage n'est pas banal dans la chaire, se retrouvent les mêmes des deux parts. Le hasard, à coup sûr, n'a pu

(4) Concio prima de verbo, Veni et vide, t. III, p. 73.

faire que les deux orateurs allèguent le même mot de Grégoire de Nysse, empruntent le même exemple au cardinal Pierre Damien ; que l'un et l'autre appliquent très-ingénieusement à l'homme convaincu dans ce jour de n'être que terre et poussière, le cri redoutable du Prophète : Terra, terra, audi vocem Domini (ce texte a fourni à Bourdaloue un très-beau mouvement) ; qu'enfin, en faisant l'un et l'autre à grands traits l'histoire de ce sentiment qui pousse l'homme à évoquer, jusqu'au milieu de ses joies et de ses triomphes, le souvenir et l'image de son néant, ils empruntent les mêmes faits, les mêmes particularités aux annales profanes ou sacrées (1). Bourdaloue répète même une citation profane, que son devancier s'était permise, et qu'il aurait peut-être mieux valu lui laisser (2).

(1) Par exemple, l'offrande que faisaient les Grecs Byzantins d'un vase plein d'ossements à leurs empereurs après la cérémonie du couronnement ; l'usage romain de faire marcher derrière le char de triomphe un héraut criant au vainqueur qu'il est homme et sujet à la mort ; le soin que prenait le grand prêtre des Juifs de répandre sur sa tête un vase de cendres, avant de pénétrer dans le sanctuaire aux jours de fête ; ce rite symbolique de la consécration des papes, qui consiste à brûler sous leurs yeux quelques étoupes, etc. Ce que Lingendes raconte du cercueil portatif de Maximilien Ier et de Charles-Quint, et de la tête de mort de Philippe II, reparaît dans Bourdaloue sous forme d'allusion. V. t. II, p. 70, 71 : Lingendes, t, I, p. 90 et 131.

(2) « Malgré les vastes desseins que forme l'ambitieux...., la mort, « par une triste destinée, le bornera bientôt à six pieds de terre,

En mettant de même en regard les sermons des deux orateurs sur la Mort, sur le Jugement dernier, sur l'Éternité malheureuse, sur le Pardon des injures, j'ai reconnu chez Bourdaloue d'autres emprunts non moins évidents. La place me manque pour de nouvelles citations, et je me contente de renvoyer les lecteurs curieux aux textes mêmes (1). Ai-je besoin, d'ailleurs, de faire remarquer que la gloire de Bourdaloue n'est pas le moins du monde intéressée dans cette enquête? Que le grand orateur ait retenu quelques mots d'un homme de talent, son prédécesseur; qu'il ait été prendre, ainsi qu'ont pu le faire beaucoup d'autres, des

« c'est trop, aune poignée de cendres.... Ecce vix totam Hercules a implevit urnam. Quel changement, disoit un sage, quoique mon- « dain, en voyant l'urne sépulcrale où°étoient les cendres d'Hercule ; « cet Hercule, ce héros, est ici ramassé tout entier ! etc. (p. 65). » Ce souvenir d'Hercule, que Lingendes avait évoqué le premier (Concio tertia de cineribus, t. I, p. 134), ne semble pas fort à sa place en un tel lieu. Notez que Bourdaloue, copiant la citation sur le texte de Lingendes, où elle figure sans nom d'auteur, prête ou semble prêter à un sage, à qui l'on aurait présenté les cendres d'Hercule, ce que Sénèque le Tragique fait dire à Alcmène, la mère du héros, au vers 1757 de Y Hercules Œtœus.

(1) V. Lingendes, t. I, p. 96; Bourdaloue, Paris, Méquignon aîné, 1 822, t. III, p. 41 5. Lingendes, t. I, p. 249 ; Bourdaloue, t. VII, p. 340 et 341. Lingendes, t. I, p. 544; Bourdaloue, t. VII, p. 282. Lingendes, 1. 1, p. 53 1 ; Bourdaloue, t. II, p. 263/:Lingendes, t. III, p. 216 et suiv.; Bourdaloue, t. VU» p. 248 etsuiv. Lingendes, t. H, p. 169 ; Bourdaloue, t. III, p. 76.

thèmes et des cadres dans un bon livre, à demi scolastique, disposé à l'avance comme une sorte de répertoire pour les prédicateurs, à vrai dire, il n'importe guère, et il n'y a certes pas, dans la révélation de ce fait, de quoi émouvoir la susceptibilité de ses plus fervents admirateurs. Voici ce que je tiens le plus à conclure, à l'honneur du Père de Lingendes, de ces confrontations et de ces rapprochements. Son œuvre a été connue de Bourdaloue, et a obtenu de lui attention et estime. En présence de ce consciencieux et vigoureux logicien, de cet intègre et rude censeur des mœurs, Bourdaloue a dû sentir croître et s'affermir son goût naturel pour l'éloquence de preuves et pour la morale franche et austère. Tel a été surtout pour lui l'intérêt et le profit de cette étude, et je ne réclame pas pour le Père de Lingendes d'autre gloire.

Sur un autre Lingendes, évêque, qui dans le même temps se fit un nom par ses prédications, et que les Rhétoriques du xvne siècle comptent aussi parmi les introducteurs d'une meilleure méthode, un mot suffirait, si l'auteur du Siècle de Louis XIV n'avait étourdiment exagéré le mérite de cet orateur, au point de faire de lui le réformateur par excellence avant Bossuet, et comme le Malherbe de la chaire. Après avoir brièvement rappelé où en étaient, au commence-

ment du siècle, la chaire, et le barreau,Yoltaire ajoute : « Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujourd'hui « inconnu, parce qu'il ne fit point imprimer ses ouvra- « ges, fut le premier orateur qui parla dans le grand goût; « ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés « encore de la rouille de son temps, furent le modèle des « orateurs qui l'imitèrent et le surpassèrent (1). »

Parla le premier dans le grand goût! Personne, pas même Claude de Lingendes, dont j'ai pu noter quelques traits heureux, n'a eu cet honneur avant Bossuet : personne n'a fait avant lui ce pas décisif et glorieux. Le grand goût suppose des dons supérieurs et un art que nul, en ce genre d'éloquence, ne possédait encore. De tous ces honorables précurseurs, Bourgoing, Le Jeune, Claude de Lingendes, Jean de Lingendes, etc., il n'en est aucun dont on puisse dire, Il vint enfin! Malherbe prédicateur a manqué : mais dans tous ces hommes de sens et de talent, utiles ouvriers d'une réforme depuis longtemps attendue, la chaire, s'il est permis de le dire, a eu comme la monnaie d'un Malherbe.

Voltaire ajoute, en manière de preuve : « L'oraison « funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, sur-

(1) Siècle de Louis XIV, ch. xxn, Des Beaux-Arts.

« nommé le Grand dans son pays, prononcée par Lin- « gendes en 1630, était pleine de si grands traits a"élo- « quence, que Fléchier, longtemps après, en prit « Vexorde tout entier, aussi bien que le texte, et plusieurs « passages considérables, pour en orner sa fameuse orai- « son funèbre du vicomte de Turenne. »

Le texte, l'exorde tout entier et des passages considérables ! Si Fléchier, en effet, a pris tout cela, voilà sa probité littéraire fort compromise, et la valeur originale de son œuvre fort diminuée! Heureusement pour lui, cet éloge funèbre du duc de Savoie est parvenu jusqu'à nous, et la comparaison que chacun peut faire des deux ouvrages, au lieu de confirmer l'assertion de Voltaire, la dément de la manière la plus formelle. Le texte choisi par le panégyriste de Victor-Amédée (1) est tout autre : l'exorde n'a rien de commun avec celui de Fléchier; et ces parties considérables enlevées à Lingendes, se réduisent à trois courts passages de quelques lignes, auxquels Fléchier a fait l'honneur de

(1) Et non de Charles-Emmanuel. Celui-ci étant mort brouillé avec la France, son éloge public ne pouvait être prononcé à Paris. Voltaire se trompe également sur la date du panégyrique. La cérémonie funèbre en l'honneur de Victor-Amédée, mort généralissime des troupes françaises en Italie, eut lieu le 29 octobre 4637. Le cardinal Maury a relevé le premier ces erreurs de Voltaire [Essai sur V éloquence de la chaire, t. I, note n° 3).

250 J. DE LLXGENDES.

les reproduire avec quelques retouches, mais qu'un écrivain moins curieux que lui de la pompe oratoire du langage et des petits artifices de diction, eût à peine remarqués (1). Rien, absolument rien dans ce panégyrique ne méritait d'être imité ou dérobé : ce qui y manque surtout, c'est l'éloquence, ce sont ces grands traits que Voltaire affirme y avoir trouvés en si grand nombre» La langue même y est très-imparfaite encore. L'auteur, élève laborieux, mais encore novice, de

(4) Voici, je ne dirai pas le plus saillant, mais le moins insignifiant de ces passages. J. de Lingendes avait dit : a Puissances adversaires « et ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de charité du « christianisme, qui m'interdit de faire aucuns souhaits pour votre a mort, m'en donne ou me permet d'en concevoir beaucoup pour la « correction de vos crimes et de vos injustices. Mais vous vivez, et « cependa'nt je plains en cette chaire la mort d'un prince, de qui les a mœurs et la piété paraissoient mériter le ciel plus doux et plus face vorable, et une vie plus longue et plus étendue. » Fléchier emprunte l'apostrophe, et cette harmonieuse et vide clausula de la dernière phrase, et refait ainsi le passage, en y ajoutant de son crû une antithèse de larmes et de feux, aussi banale que puérile : « Puissances « ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chré- « tienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissiez- « vous seulement reconnoître la justice de nos armes, recevoir la « paix, que, malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée, et, « dans V abondance de vos larmes, éteindre les feux d'une guerre que « vous avez malheureusement allumée! A Dieu ne plaise que je porte « mes souhaits plus loin! Les jugements de Dieu sont impénétrables. « Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux « capitaine, dont les intentions étoient pures, et dont la vertu sem- « bloit mériter une vie plus longue et plus étendue. »

Balzac, ne tire souvent que des épreuves très-défectueuses du moule de phrases créé par le grand ouvrier de langue : il retombe malgré lui plus d'une fois dans la période vague et diffuse du xvie siècle L'oraison funèbre de Louis XIII, par le môme, à peu près aussi dépourvue d'inspiration et d'accent, est du moins exécutée d'une main plus sûre, et atteste un certain savoirfaire d'écrivain (1%

Il est plus que probable que Voltaire n'avait pas lu l'insignifiante composition qn'il nous vante aux dépens du chef-d'œuvre de Fléchier. lien parle sans doute sur lafoid'autrui, d'après des renseignements très-inexacts, auxquels on s'étonne de le voir ajouter foi si aisément. Mais, quand il s'agit de prononcer dans une question de propriété littéraire, où la gloire d'un écrivain illustre du xvne siècle est en jeu, il ne faut attendre de Voltaire ni étude consciencieuse, ni patiente et impartiale cri-

8(1) V. le passage où le feu Roi est loué de sa continence : Oraison funèbre de Louis XIII par messire Jean de Lingendes, conseiller du Roy en ses conseils, évêque de Sarlat, Paris, 1643, p. 33. Thomas a raison de dire [Essai sur les éloges, ch. xxvm), qu'on trouve dans ce discours « des traces heureuses de cette harmonie cherchée « par Du Perron et Coeffeteau. >» Mais il ajoute : « Enfin Balzac « la créa parmi nous. » C'est comme si Ton disait que Malherbe

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

après les essais de Maynard et de Racan.

tique. Il a traité ici Fléchier comme il traite ailleurs

Corneille et Lesage (1).

Voltaire n'a pas dit un seul mot de Claude de Lingendes, par oubli sans doute , car ses maîtres jésuites du collège Louis-le-Grand avaient dû plus d'une fois répéter devant lui ce nom cher à la Compagnie. Peutêtre y a-t-il dans l'éloge qu'il décerne à Lingendes, l'évêque, un vague souvenir de ce qu'il leur avait entendu dire de l'éloquent religieux. Les deux Lingendes, se seraient ainsi confondus en un seul dans cette page, qui offrirait tous les genres d'inexactitude. Pour conclure ces éclaircissements par un peu de biographie précise, disons que le Jésuite et l'évêque, nés à Moulins, le premier en 1591, le second en 1595, appartenaient à une des plus vieilles et renommées familles du Bourbonnais, qui, dans le même temps, donna à la France un poëte aimable et un habile diplomate (2). Claude

(1) V. Anecdotes littéraires sur Corneille, par A. Viguier, inspecteur général de l'Université, Rouen, 1846 : Dictionnaire des écrivains français du siècle de Louis XIV, article Lesage : « Son roman de « Gil-Blas est demeuré, parce qu'il y a du naturel ; il est entier e- « ment pris du roman espagnol : La vida del escudero don Marcos « de Obrego. »

(2) J. de Lingendes, le poëte, formé à l'école de Malherbe, fut populaire sous Henri IV et sous Richelieu par quelques Stances, qui ont de la pureté et de la douceur. 11 était oncle de l'évêque. — Nicolas de Lingendes, frère de l'évêque, maître ordinaire de l'hôtel du Roi, eut part à la négociation du mariage de Louis XIII avec Anne d'Au-

de Lingendes, entré dans la Société fort jeune encore (il avait, au moment de ses vœux, seize ans comme Bourdaloue), y professa d'abord pendant quelque temps la rhétorique et les belles-lettres, et bientôt s'essaya dans la chaire avee une ardeur et un succès qui révélèrent clairement à ses supérieurs la nature de][sa vocation et l'avenir de son talent. Comme Bourdaloue, dès qu'il eut mis le pied dans cette voie, il y marcha sans repos jusqu'à la fin de sa vie : il prêcha près de quarante ans (1) avec l'assiduité la plus grande et les

triche. Loret (Muze historique, décembre 1 657) vante cette noble maison comme étant, de plus,

En célèbres esprits féconde. 1

On fit pour le poëte, le religieux et l'évêque, l'épitaphe suivante :

Janus apollineas devincit carminé mentes, Dum fluit ausonium gallico ab ore melos ;

Alter melliflua demulcet pectora lingua, Dum populo expandit mysticaverba Dei;

Tertius alterutri necquicquam cedit, et illos Divini praeit jure ministerii.

(1) 1623-1659. V. Bibliotheca scriptorum Soc. Jesu, Rome, 1676, p. 153. Sa mort, arrivée à Paris le 12 avril 1660, est annoncée en ces termes par Loret, le gazelier :

Ce célèbre prédicateur, Des vices grand persécuteur, Digne d'avoir place aux légendes, Qu'on nommoit le Père Lingendes, Mercredy, nous disant adieu, S'en alla tout droit devant Dieu, Causant douleur presque infinie Dans les cœurs, etc.

plus grands fruits : homme apostolique et vrai religieux, tout détaché et tout intérieur au milieu du siècle auquel il se mêlait pour le combattre. Une Sainte, madame de Chantai, fut heureuse au lit de mort de recevoir du Père de Lingendes les encouragements et les consolations suprêmes (1). Jean de Lingendes, qu'aucun vœu monastique n'enchaînait, et que n'animait point un zèle aussi austère, passa une bonne partie de sa vie auprès des grands ; d'abord précepteur d'un fils naturel de Henri TV, du comte Antoine de Moret, puis attaché à la maison de Monsieur, ensuite aumônier et conseiller du roi Louis XIII, qui voulut récompenser le mérite de ses sermons par ce double titre. Nommé en 1642 à l'évêché de Sarlat, il résida beaucoup plus à la cour d'Anne d'Autriche que dans son diocèse, et peut-être y suivit trop les exemples de certains prélats brillants et mondains (2). Sa vieillesse, du moins,

(1) V. le touchant récit que fait de cette mort H. de Maupas, évêque du Puy ; Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Fremiot, Paris, 4644, p. 375 et suiv.

(2) Il est bien difficile de faire la part de la médisance et de la vérité dans les caquets de Tallemant des Réaux sur le compte de Jean de Lingendes. On lit dans les Historiettes : « M. de Sarlat eust « esté plus tost évoque, s'il n'eust point esté à Monsieur. Son cou- « sin, le Père de Lingendes, un des meilleurs prédicateurs de la So- « ciété, le remit bien avec les Jésuites ; il estoit brouillé avec eux ; « il le fit prescber dans leur église. Ce furent eux qui, par le moyen

LES DEUX L1NGENDES. 255

depuis sa translation au siège de Màcon (1650), où il se fixa, et où il mourut, fut celle d'un évoque (1).

Dans ses sermons, que nous n'avons pas, il paraît s'être distingué surtout par une pompe savante, par ces mêmes qualités de diction et de nombre dont son oraison funèbre de Louis XIII porte trace (2). Encore,

u de M. de Noyers, le firent évesque On en a fort mesdit avec

« une madame de Marigny, femme d'esprit, qui logeoit sur la Tour- « nelle : il y avoit un vaudeville :

Éloquente de Marigny,

Quel amoureux

Je le connoy, je l'ai vu dans la chaize (chaire).

« Il passe pour un bon courtisan, et il est toujours prest à flatter « ceux qui donnent les bénéfices. Une fois, chez madame Sainctot, « quelqu'un luy disant, «Je pense que le sermon d'hyer est le meil- « leur que vous ayez fait; » — « Le meilleur que j'aye fait. » reprit- « il, « c'est celuy d'un tel jour; il me valut soixante pistolles. » Une « autre fois, il estoit encore chez madame Sainctot avec quatre ou « cinq prélats ou abbés ; pas un ne sçeut dire quelle feste il es- « toit. » (Ed. Monmerqué et P. Paris, 1854, t. VII, p. 436). Le même prélat disait que « les trois livres qu'il aimoit le mieux, c'estoit la « Bible, Erasme et VAstrée. » (Ibid. t. V). Nous voyons dans les Mémoires de Retz que ce fut M. de Lingendes qui le présenta, jeune abbé, à Richelieu (éd. Michaud, p. 19). Si les Historiettes n'ont pas menti, l'introducteur était bien choisi, et digne de celui qu'il présentait.

(1) Gallia christiana,Ecclesiamatisconensis, t. IV, p. 1103.

(2) V. le P. Houdry, Bibliothèque des Prédicateurs, préface, p. 13. — En tête d'un fragment de Bossuet surla pénitence, dont Deforis a fait le premier point d'un abrégé de sermon pour le vendredi de la première semaine de carême (V. éd. de Versailles, t- XII, p. 289), on lit dans le manuscrit original (Bibl. impériale, t. II, p. 110) : M. de Sarlat, écrit, en manière de titre, de la main de Bossuet. Ce

s'il faut en croire un témoin médisant, retombait-il parfois de là dans des platitudes dignes d'un moine prêcheur. « M. de Sarlat, » dit Tallemant des Réaux, « ne sait que médiocrement ce que c'est qu'éloquence. k II y a quelquefois beaucoup d'esprit dans ses série mons : il fait aussi quelquefois des prédications de « Gordelier. »

Voilà, autant que j'ai pu m'approcher d'eux et les distinguer, les deux Lingendes. En savons-nous assez maintenant pour deviner auquel des deux a pensé La Bruyère, lorsqu'au bout de cette curieuse et piquante énumération de tous les avantages et profits que le sot trouve à mourir , après avoir dit : « Son âme alors « pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait « précisément tout ce qu'elle ne faisoitpas... Je dirais « presque qu'elle rougit de son propre corps et des or- « ganes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue at- « tachée si longtemps..., » il ajoute : « Elle va d'égal

fragment, d'un goût subtil et suranné (F. surtout le commentaire de ces paroles du Psalmiste : Intravit maledictio sicut oleum in ossibus ejus), ne serait-il autre chose qu'un résumé fait par Bossuet d'une prédication de Jean de Lingendes, à laquelle il aurait assisté en 1 649 ou \ 650, vers la fin de ses études de Navarre, ou au temps de ses épreuves de Sorbonne? A en juger par l'écriture, Bossuet a dû tracer ces lignes très-jeune encore : l'écriture, en effet, ressemble beaucoup à celle de ses premières prédications, et même parait être d'une date plus ancienne encore.

« avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes « têtes ou les hommes d'esprit. L'âme à' Alain ne se « démêle plus d'avec celles du grand Condé, de Riche- « lieu, de Pascal et de Lingendes (1)1 »

Tous les commentateurs, sans hésiter, ont écrit au bas de la page : Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, célèbre orateur, etc. ; même M. Walckenaer, qui, je le crains, ne s'était renseigné sur ce prélat qu'auprès de Voltaire. N'est-il pas beaucoup plus probable que La Bruyère, qui savait l'histoire littéraire de son siècle, même celle d'avant Louis XIV, un peu mieux que Voltaire et Thomas, a entendu nommer ici celui des deux cousins qui tenait réellement la meilleure et la plus haute place dans l'estime publique, et que l'honneur de cette glorieuse mention revient à Claude de Lingendes, à celui que le père Rapin, en 1672, dans un petit trailé de l'éloquence approuvé de tous les bons juges, proclamait le plus parfait prédicateur du siècle, étant mis à part les vivants, dont par délicate réserve, il ne voulait rien dire (2).

De Pascal, il est vrai, au meilleur des deux Lingendes, quelle chute encore! On demeure étonné du rapprochement de ces deux gloires si inégales, de. ces

(1) Ed. Walckenaer, De ïliomme, cxliii.

(2) Réflexions sur l'éloquence, ch. xxxvi.

deux noms si disparates. Peut-être, à ces âmes de capitaine, de politique, de géomètre grand écrivain, dont le sot est devenu l'égal, le satirique a-t-il voulu, pour achever la triomphante métamorphose de cet Alain, si muet pendant sa vie, ajouter une âme d'orateur, et n'a-t-il introduit Lingendes, après Condé, Richelieu et Pascal, que faute de mieux, parce qu'écrivant en 1688, à côté de Bossuet, de Bourdaloue et de Fénelon, à la veille des débuts de Massillon, il ne trouvait parmi les contemporains disparus aucun représentant plus accrédité de l'éloquence que le célèbre jésuite.

A côté du Père de Lingendes on a souvent placé un autre Jésuite, comme lui dévoué à la réforme de la chaire, sermonnaire très-suivi de 1640 à 1660, André Castillon (1). Les prédications de ce Père ne nous offrant, dans leur forme régulière et pure, d'autre mérite que celui d'une médiocrité saine, à peine caractérisée par quelques accents d'une insinuante douceur, il suffira sans doute de le nommer ici avec honneur, comme un des meilleurs représentants et soutiens de l'art simple et des austères convenances dans cette compagnie, où, malheureusement, le bel esprit de

(1) Né en 4599, mort en '1671 . Ses Sermons sur V Avenu ont été imprimés en 1672. F. sur ce Père, Sotuel, Bibliotheca scriptûrum Soc. Jesu, p. 49 ; Rapin, Réflexions sur l 'éloquence, cli. XXXVI.

collège, compliqué de fade mysticité de couvent, avait jeté de profondes racines, et, même encore à cette heure, fleurissait et s'épauouissait dans les sermons pédantesques et folâtres du Père Nouet (1643), dans les Peintures morales, dévotement galantes, du Père Le Moyne (1), et dans les lusus poetici, si bizarrement illustrés d'emblèmes, de Y-Imago primi sœculi (1640).

(I) 1643. V. entre autres pièces curieuses de ce livre, la Guirlande immortelle, à mademoiselle d'Agénois, le Secret de la longue vie, à madame de Leuville, et Vllymne de la pudeur, à madame de Pontchâteau, dont Pascal a cité, en s'indignant, deux couplets.

De la part de l'Académie française dans la réforme de la chaire. — Influence de Balzac. — Académiciens prédicateurs. — Godeau, évêque et sermonnaire. — École de Balzac dans l'oraison funèbre. — Réaction du vieil esprit populaire et facétieux. Dernier âge de la prédication burlesque. — Essai de sermon politique pendant la Fronde. — Retz prédicateur. — Du prix d'éloquence fondé par Balzac.

Plus d'une fois, sous le grand règne, l'Académie française, dans les hommages publics qu'elle se rendit elle-même, osa compter l'éloquence de la chaire au nombre des genres épurés par ses soins et fécondés par son influence. Dans un discours Sur l'utilité des académies prononcé en 1675, un de ses membres ne craignait pas de dire : u Demandez quelle est la cause « de la politesse du langage et des mœurs, et d'où vient « que la France est maintenant si remplie de science « et d'esprit : fera-t- on à l'Académie l'honneur de lui « en attribuer quelque chose? Cependant, Messieurs, « il est vrai de dire que tout ce qu'il y a d'éloquence

« dans la chaire et le barreau, que toute celte pureté de « langage qui est répandue dans les écrits des particu- « liers, celte justesse de style qui est presque universelle « dans le royaume, sont venuesinsensiblementdes con- « férences de l'Académie (1).» Plus tard Massillon, dans son discours de réception, ménageait encore moins la modestie de l'illustre corps : après une peinture rapide, et, sur plusieurs poinls, fort exagérée, de l'état anarchique et confus où s'agitaient les lettres françaises avant la fondation de l'Académie, il s'écriait : « Enfin « V Académie parut : le chaos se débrouilla; la nature « étala toutes ses beautés, et tout prit une nouvelle « forme. La France ne vit plus rien qu'elle ne dût en- « vier aux meilleurs siècles de l'antiquité.... La chaire « elle-même rougit de ce comique indécent ou de ces « ornements bizarres et pompeux, dont elle s'était « jusque-là parée, et substitua l'instruction à une « pompe vide et déplacée, la raison aux fausses lueurs, « et l'Évangile à l'imagination. Partout le vrai prit la « place du faux. »

Le remercîment académique ne se piquait pas alors, comme on voit, d'observer en louant les degrés et les

(I) Discours de l'abbé Tallemant le jeune; Histoire de V Académie française, par Pellisson, éd. Ch. Livet, t. I, pièces justificatives, p. 398.

nuances. A coup sur, la chaire française, pour commencer à rejeter ce comique indécent, ces ornements bizarres et pompeux, dont elle s'était longtemps parée, n'attendit pas que l'Académie vînt au monde : sa régénération fut moins étroitement liée que ne semble le croire Massillon à cet heureux perfectionnement du goût, à ce brillant essor des lettres françaises, qui suivirent, non pas d'aussi près qu'il paraît le dire, la naissance de l'Académie, et dont il rapporte peut-être un peu trop l'honneur à cette institution. Mais il est juste de reconnaître que, dans la réforme de la chaire, l'Académie eut sa part d'action et d'influence ; et il est vrai qu'elle en seconda utilement, quoique indirectement, le progrès par ses travaux.

En accomplissant ce qui était sa principale tâche, c'est-à-dire, le dernier débrouillement et la constitution de la langue, l'Académie travaillait pour l'orateur religieux au moins autant que pour l'orateur profane : car de quelles ressources de langage le premier n'a-t-il pas besoin, soit pour l'explication publique des plus sublimes et des plus mystérieuses parties du dogme, soit pour cette étude analytique du cœur humain, de ses plus secrets penchants, de ses misères les plus cachées, à laquelle se livre, avec une curiosité et une profondeur inconnues de toutes les philosophies, l'en-

seignemcnt moral du christianisme? De quelle importance n'est-il pas pour celui qui a tant de ténèbres à dissiper, tant de convenances à observer, d'avoir à sa disposition une langue claire, précise et noble, instrument tout prêt pour l'expression des plus hautes ou des plus délicates vérités ? Tout ce que l'Académie tentait, avec plein effet, pour amener à ce point de perfection la langue de notre pays, n'était pas de médiocre conséquence pour la réforme immédiate, ou pour le développement à venir de la prédication. D'ailleurs l'Académie ne se mettait-elle pas elle-même de moitié dans cette réforme, par les principes élevés qu'elle professait sur l'éloquence, par les nobles idées qu'elle en donnait dans les manifestes littéraires qui signalèrent son apparition? En invitant « la valeureuse « nation française » à se porter pour héritière des Grecs et des Romains « dans l'éloquence, qui est le plus « noble de tous les arts (1) ; » en définissant cet art, par la bouche d'un de ses plus illustres membres, « celui « qui commande à tous les autres, qui ne se contente pas « de plaire par la pureté du style et par les grâces du lan- « gage, mais qui entreprend de persuader par la force de la

(1) Projet de l'Académie française; considérants des lettres-patentes d'établissement : Histoire de l'Académie, par Pellisson, éd. Ch. Livet, ch. i.

« doctrine et par l'abondance de la raison (1), » n'apportait-elle pas, en quelque sorte, l'appui du sens humain à cette théorie chrétienne de l'éloquence, dont la tradition, quelque temps affaiblie, reprenait force au sein de l'Église? Enfin, les efforts de l'Académie, secondés par ceux de l'hôtel de Rambouillet, pour établir dans la littérature et dans les mœurs ce qu'on appelait alors Vemyire des bienséances, ne venaient-ils pas heureusement en aide au scrupule religieux, qui déjà murmurait contre la vogue usurpée des pédants ou des bouffons de la chaire (2)?

Mais on sait aussi, et il n'est pas possible d'oublier ce qui, malgré ces excellents principes et ces louables desseins, se mêla, en fait, de factice, d'outré et de faux dans la littérature académique du règne de Louis XIII

(1) Balzac. Le même a dit : « Le beau coule du bien comme de sa « source. » Lettre à Cospean, OEnvrcs, Paris, 4665, t. I, p. 226.

(2) Tout se tient dans un même âge des lettres et du goût, et les genres les plus différents se développent solidairement en quelque sorte. Le théâtre lui-même, en commençant alors à offrir des mœurs plus pures, des passions plus nobles, un langage plus vrai, contribua de loin, aussi bien que l'Académie et les salons, à dégoûter le public de ces peintures de mœurs trop peu voilées ou grossièrement chargées, qui s'étalaient dans la chaire, et des farces qu'on osait y jouer. Il y eut même un jour où le théâtre, revenant, pour en tirer meilleur parti, à ces sources d'intérêt et d'émotion où puisaient jadis les auteurs de Mystères, offrit à la chaire d'admirables modèles, nonseulement de pathétique ou sublime éloquence religieuse, mais de

et de la Régence. On sait comme ces auteurs, entre les mains desquels la langue prenait son tour et sa consistance, jaloux à l'excès de bien dire, en vinrent à se préoccuper des mots plus que des choses. L'ouvrier de langage fit tort chez eux à l'écrivain; l'artiste prévalut sur l'homme. La sévérité dans le choix des termes tourna au purisme , le souci de l'arrangement à la symétrie compassée, la recherche du nombre à la sonorité creuse : la dignité du ton devint raideur, la noblesse du style, emphase.

Ces défauts, auxquels échappaient en partie les écrits collectifs de la compagnie, grâce à un certain esprit de sagesse inhérent à l'institution , faisaient irruption dans les œuvres personnelles des académiciens auteurs, dans celles-là surtout, où, sans attendre

ce grave et lumineux langage que réclame d'ordinaire renseignement chrétien. Quelle leçon pour les prédicateurs de ce temps que ces vers de Néarque à Polyeucte !

Il est toujours tout juste et tout bon, mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace ; Après certains moments que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré : Le bras qui la versoit en devient plus avare ; Et cette sainte ardeur qui nous portoit au bien, Tombe plus rarement ou n'opère plus rien. Celle qui vous pressoit, etc.

Page 1