‹ Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet (volume 4)Chapitre 20 sur 21 · LA FRONDE · texte numérisé non relu

LA FRONDE

Aubry. La Bourgeoisie surtout, avec sa foi sérieuse, son esprit d'ordre, et ce qu'elle gardait de seulimeuts monarchiques jusque sous les drapeaux de la Fronde, ne pouvait entendre sans malaise et sans tristesse un pasteur, un évêque, apportant en chaire l'apologie de la rébellion et de la guerre civile, et proposant l'une et l'autre aux fidèles comme épreuve méritoire et pénitence à offrir à Dieu. Tout le feu d'une parole ardente, toutes les séductions du talent ne pouvaient faire oublier le criant et scandaleux contraste d'un tel langage avec la profession et l'habit de l'orateur.

Ces réminiscences de la Ligue, disons-le à l'honneur de l'Eglise française, ne trouvèrent point d'écho dans le clergé. Si Retz réussit, comme il s'en vante, à enrôler dans la Fronde plusieurs curés et vicaires de Paris, ceux-ci, de son aveu, se bornèrent à distribuer ses largesses, à faire circuler parfois ses mots d'ordre, et à travailler l'opinion en sa faveur par divers moyens secrets (1) : on ne les vit pas mêler publiquement la politique à la religion dans la chaire, ni profaner les temples par des déclamations factieuses. Les journaux et relations du temps offrent rarement trace de ce genre de scandale (2). Le clergé, en ces jours agités et diffî-

(4) Mémoires^ éd. Champollioii, p. 89, 92, 420, 480, 252.

(2} Sur Téloquence frondeuse des Capucins George Tassy et Jo^

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ciles, ne fut ni pour la Fronde, ni pour le Parlement, ni même pour Mazarin : il resta pacifique, soumis aux lois, animé d'un vif sentiment de fidélité à la cause monarchique, qui représentait à ses yeux la cause de Tordre, et à laquelle il se croyait lié par la religioQ même. Il y eut alors plus d'un sermon royaliste comme celui que prononça Bossuet, tout jeune encore, en 1651, dans la grande salle des Actes de Navarre, à l'occasion de la fêle des paranympheSf sur ce texte, Deum timeiey regem honorificate ; comme celui que prêcha, vers la fin des troubles, le célèbre Père Le Boux, sur ces paroles de l'Évangile : DicitCf filiœ Sion, ecce rex tuus venit tibimansuetus(i). Parfois même des allusions peu ménagées aux tristes équipées de la Fronde, de libres et vives protestations contre l'anarchie, partirent de la chaire. Au mois de mars 1649, un sermon anti-frondeur de Claude de Lingendes, où, sous des noms et des images bibliques, la leçon était faite amèrement aux Parisiens révoltés, excita une grande rumeur : le duc de Beaufort, ce roi des halles, aux longs cheveux, ne pardonna pas à l'orateur un por-

seph de Morlaye, V, Loret, Mu%e historique^ mars 4652, et le Journal cTun voyage à Paris en 4657, publié par M. Faugère, p. 459.

(4) Floquet, Études sur la vie de Bossuet^ 1. 1, p. 449. — Sermons du P. Le Boux, Houen, 4766, t. I, p. 430.

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trait du rebelle Absalon, où il avait cru se reconnaître (1).

L'abus que faisait Retz du ministère sacré, dans ses prédications démagogiques et incendiaires, devait d'autant plus étonner et contrisler la portion la plus saine de son auditoire, que de telles audaces donnaient un démenti cruel à tout ce qu'il avait fait espérer de lui par sa conduite si habilement calculée et par son rôle si bien joué de docteur et de pasteur, de 1640 à 1648. Ayant formé, à vingt-six ans, le dessein de ranger, par ambition, sa vie si follement commencée, et d'être ou de paraître d'abord un autre Richelieu dans l'Ëglise,

(4 } A. Feillet, La misèrependant la Fronde^ p. 44 8. — Sur les sentiments et Tattitude du clergé pendant la Fronde, F. même ouvrage, p. 449, 420, 484, et Y Éloge de Bossuet, par M. Saint-Marc Girardin, Mélanges de littérature et de morale^ t. I, p. 34. — Il se peut que quelques-unes de ces prédications royalistes n'aient pas été parfaitement spontanées et désintéressées. La Cour, on le pense bien, ne négligeait rien pour acquérir ou pour conserver un tel instrument d'action sur Topinion publique. On lit dans une biographie (ms.) du célèbre Père Des Mares, que la reine lui fit offrir en 4649 de lui rendre la chaire, dont les Jésuites Pavaient fait éloigner, s'il s'engageait à prêcher pour Mazarin : l'austère Oralorien refusa, quoique bon sujet et dévoué à son prince [Articles de plusieurs grands hommes de VOratoire^ Archives de l'Empire, M. 479 B, p. 540). Moins scrupuleux, le prédicateur cordelier François Faure, peu après évèque d'Amiens, servit très-activement par la parole et par la plume la politique de la Reine et du Cardinal. Il poussa même le zèle jusqu'à composer plusieurs pamphlets en réponse aux Mazarinades.

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pour devenir plus tard un autre Richelieu danaFÉtat (1), il s'était appliqué, en remplissant ses fonctions de coadjuteur, à édifier les peuples par ses études théologiques, ses prédications, ses aumônes, par la réforme de son clergé ; et il avait réussi, sans rien sacrifier, au fond, de ses goûts très-profanes, à se faire une réputation épiscopale de science et de zèle. L'apparition d'un autre Retz, du Retz de la Fronde, turbulent tribun et coureur de galantes aventures, devait péniblement surprendre ceux qui avaient cru au premier ; et pour les naïfs spectateurs de cette longue et habile comédie, le désappointement était rude.

Un monument incomplet, mais non sans prix, de ces premiers travaux, de cette première éloquence de Retz, toute sérieuse et religieuse, en apparence du moins, s'est conservé jusqu'à nous. C'est un ancien recueil de sermons manuscrits, portant ce titre : Diverses prédications de monsieur le coadjuteur de Varcheveschè de Paris, Paul de Gondif depuis archevesque et cardinal soubs le nom de cardinal de Rhetz, et contenant quatre pièces : un panégyrique de saint Charles Borromée, prononcé en lj646; un autre, de saint Louis, daté du 25 août 1648 (veille de la journée des Barricades) ; et deux sermons,

(1) Mémoires du cardinal de Retz, éd. GhampoUion, p. 49 et 34.

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Yxm pour le jour des Cendres, Tautre sur ce texte : Cumjejunatis, nolite fieri sicuthypocritœf elc. (1). Ce manuscrit, je me hâte de le dire, n'est pas de la main du cardinal. Le style, à première vue, ne répond guère à ce que le nom de Retz fait attendre. Cependant, parmi les lieux communs et banalités de prédication que nous offrent, en trop grand nombre, ces vieilles pages, on découvre des passages d'un tour vif et rapide, où de hautes pensées sont rendues dans une langue ferme et précise, et où brillent p?ir instants des expressions neuves et originales, du genre de celles qui jaillissent si heureusement sous la plume de Fauteur des Mémoires. Ainsi, dans le panégyrique de saint Lpuis, après avoir montré le mélange et l'infirmité des vertus nées et formées à l'école de la raison et de la philosophie, et auxquelles la religion n'a point de part, l'auteur dit de celle-ci : « La religion chrestienne agit « avec beaucoup plus de force et de vigueur. Elle ne « redresse pas seulement les intentions des hommes , « elle ne leur donne pas seulement des veiies plus « hautes et plus eslevées; mais encore elle les rend

(4) Bibliothèque impériale, FR, 469, fonds Béthune. Ce manuscrit est inédit, à l'exception du panégyrique de saint Louis, qui a été imprimé à la suite des Mémoires dans l'édition de 4754, et reproduit dans la plupart des suivantes.

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« capables de se servir de ses lumières : elle purifie et a leurs volontés et leurs actions ; et, en un sens, on peut « dire très-véritablement que, par un changement pro- « digieux, des crimes mesmes elle fait des vertus. »

« Saint Paul ne respire que le sang des disciples de a Jésus-Christ; il ne songe qu'à la ruine et qu'à la « perte de la religion : Spirans erat cœdis et minarum « in.discipulos. Et en mesme temps et au mesme mo- « ment qu'il est dans celte malheureuse disposition, « Dieu le touche, ou, pour parler plus conformément à « sa vocation. Dieu remporte, par un coup violmt et exa traordinaire de sa misèrtcordej dans la connoissance du « christianisme, et, en un instant, sa fureur se change « enuue saincte ardeur pour le salut de ses frères. i' ÎTesl-ce pas un prodige? »

<( Théodose, fumant encore du sang des citoyens de « Thessaloniqûe, monte d'un pas superbe pour entrer « dans Tesglize, comme pour la rendre complice de sa « cruauté. Sainct Âmbroise, d'un seul regard, arreste « la fierté d'un empereur victorieux de toutes les par- «( ties du monde, et, dans un moment, sa fierté se « change en un profond respect et dans une saincte « soubmission, pleine d'une véritable humilité. Et ce « dernier exemple, qui nous représente Yorgueil de la « tisrre confondu, et, pour ainsi parler, anéanti par un

« seul mouvement du ciely nous marque puissamment « le dernier effort de la grâce, puisqu'il nous fait « veoir, etc. (1). »

Après un éloge quelque peu déclamatoire des vertus du saint roi, mais entremêlé de libres et chrétiennes leçons au jeune Louis XIV sur ses obligations de souverain (2), et à tous les fidèles sur leurs devoirs, l'orateur, se hâtant à regret de finir, arrive au dernier exploit de son héros, au martyre du croisé. Mais que dire devant le lit de mort de saint Louis? Le panégyriste s'élève ici, et devient éloquent par l'aveu même qu'il fait de Timpuissance et de l'inutilité des paroles en présence d'un si grand objet : « Je m'arreste, » dit-il, « contre mes « sentiments, je m'arreste pour voir mourir ce grand

(4) Prédications diverses (ins.)yp. 46.

(2) Celte liberté ne sent pas encore le frondeur. Seulement, à la fin, une allusion aux souffrances et aux plantes du peuple s*entrevoit sous forme de conseil. On peut s'étonner que ce discours ait été trouvé très-emporté et très-séditieux par les courtisans, ainsi que Taffirme dans ses Mémoires Tancien secrétaire de Retz, Guy- Joly (éd. Michaud, p. 40). Rien, il est vrai, ne nous assure que le discours soit entre nos mains tel qu'il fut prononcé. Retz raconte dans ses Mémoires qu'à la sortie de l'église, le cardinal le remercia avec une douceur affectée de ce qu'en expliquant le testament de saint Louis, a il avoit recommandé au Roi, ainsi qu'il est porté par « le mesme testament, le seing de ses grandes vUles. » (Ëd. Champollion, p. 60). — Cette recommandation, qui, au lendemain des émen* tes causées dans Paris par les nouvelles taxes, pouvait n'être pas du goût de la cour, ne se retrouve nulle part dans la pièce manuscrite.

<( monarque, mais non pas pour parler de sa mort. On « peut exagérer la mort des hommes ordinaires, parce « que, assez souvent, on n'en est pas esmeu qu'après de « longues réflexions : mais celle des grands rois touche « par la seule vue de leurs tombeaux. Sainct Louis « estendu sans sentiment sur une terre estrangère, « marque plus fortement la vanité du monde que tous « les discours qu'on pourroit faire à ce sujet. Et à ce « triste spectacle, je me contente de m'escrier avec le « prophète : Ubi gloria Israël ? où est la grandeur de <c la France? où est cette florissante noblesse? où est « cette puissante armée? où est ce grand monarque, « qui commandoit à tant de légions? Et au mesme mo- « ment que je fais ces demandes, il me semble que « j'entens les voix confuses et ramassées de tous les « hommes qui ont vescu dans les quatre siècles écou- « les depuis sa mort, qui me répondent qu'il règne « dans les cieux (1). »

Il y a certainement de la grandeur dans l'imprévu de ce trait final. Voilà, je crois, un des plus beaux mouvements d'éloquence que puisse ciler l'histoire de la prédication française avant Bossuet.

Dans le panégyrique de saint Charles Borroméc,

(4) Prédications dù»rses (ms.), p. 33.

parmi des louanges communes et des moralités assez froides, je trouve un tableau fièrement tracé et trèsanjimé des grandes entreprises chrétiennnes et des héroïques actions du Saint, Je remarque çà et là comme uq heureux épanouissement et un plus mâle essor de la langue» et une élévation de ton et d'accent à laquelle ne m'ont pas habitué nos estimables réformateurs de la chaire. Ainsi, rappelant au début avec éclat tout ce que le bonheur de lanaissance avait apporté à son héros de biens mortels et de périlleuses félicités ; grand nom, domaines considérables, honneurs, titres fameux; l'orateur abrège cette énumération et la conclut de la manière la plus heureuse en disant : « ... et tous ces avan- « tages, qui, n'estant que des dons de la fortune, ne « méritent pas d'être relevés avec plus de paroles dans <^ une chaire chrétienne ; mais qui ne sont pas toutefois si « foibles selon lemonde^ quils n^ emportent presque toujours « un jeune courage^ quand il commence à les sentir (1). » Ailleurs, s'effrayant pour le jeune cardinal de toutes les dignités et hautes charges accumulées sur sa tête : « Sainct Charles, » dit-il, « n'avoit pas achevé le cours « de ses études, quand la promotion du cardinal de « Médicis, son oncle, au souverain pontificat porta en

(i) Prédications diverses (ms.), p. 6.

« un instant sa fortune au degré le plus élevé où celle <r â*un particulier puisse monter. Il se trouva comblé « de biens ecclésiastiques; il se vit presque en meâme « temps cardinal y vice-chancelier et pénitencier de ¥ TEglize romaine» et archevesque de Milan. Le pape « lui confia tous les emplois qui peuvent animer ces a grandes dignités. Il gouverna Testât de rEsglize^ c'est- « à-dire, il eut part, et part considérable^ au gouver- « uement de l'Europe. Je ne puis considérer sainct « Charles en-cet estât sans tremblement : je ne me sçau- « rois former une idée d'un jeune homme de vingt trois « ans surpris, pour ainsi dire^ par Texcès d'une grandeur « inespérée, assiégé de toutes parts par les attraits de la i< volupté qui paroissent avec toute leur pompe dans les « grandes fortunes; engagé dans le maniement de ces « sortes d'affaires où il est souvent si difficile d'accor- « der la politique humaine avec l'intérest de Dieu; je « ne me sçaurois, dis-je, former une idée de la jeu- ¥ nesse et de la vertu exposées à tant de dangers, « au milieu de toutes sortes de grandeurs, que je ne « m'imagine en mesme temps que je voy une mer « agitée, surlaquelleje contemple avec pitié ces vais- «< seaux qui, pour porter ces noms superbes de foudre, « de victoire et i^nvincible, n'en sont pas plus respectés « des tempestes, n'en sont pas moins menacés du nau-

tt frage. Ainsi^ considéranl sainct Charles dans ce 4< trouble et cette agitation des affaires et des occu- « palioDS du grand monde, etc. (1). »

Quelques endroits d'une touche forte et brillante pourraient aussi se détacher des deux autres pièces contenues dans le même recueil. Un des plus dignes d'être cités me paraît être celui où l'orateur, commentant à tous les points de vue et dans tous les sens le Mémento^ Aomo, s'attache à convaincre l'homme de l'impuissance de sa raison, du néant de ses prétendues connaissances, et réduit loti te sa science et toute sa sagesse à l'aveu de son ignorance (2). Une vive allure de raisonnement, un style concis et pittoresque sans effort, distinguent ce passage, que termine une conclusion chrétienne, mais qu'anime une inspiration toute pyrrhonienne et sceptique. C'est une véritable et remarquable paraphrase du fameux. Que saisie? L'esprit de Montaigne est là, avec un reflet de sa verve et de son éloquence.

On peut donc sans témérité reconnaître dans ces discours qu'une main étrangère nous a conservés, l'œuvre du célèbre cardinal , ou les considérer tout au moins

(4) Prédications diverses (ms.), p. 7.

(2) Ibid. sermon pour le jour des Cendres, p. 48. F. une partie de ce sermon reproduite à la fin de ce volume.

3U RETZ PRÉMCÂTEUR.

comme une rédaction de ses paroles, due 'à quelque Qdèle auditeur ou secrétaire, dans laquelle brillent encore çà et là des traces de son génie. Assez animé et assez fort par instants pour être digne de lui, le langage de ces sermons ne trahit, d'ailleurs, dans ses meilleures parties, que haute intelligence et imagination vive : on n'y surprend pas Taccent du cœur : on n'y sent ni ferveur touchante, ni pénétrante onction, ni aucune de ces qualités affectueuses du prédicateur, que k talent simulerait en vain, et dont un Retz dans la chaire devait manquer en effet.

Quoi qu'il en soit de la valeur originale de ces manuscrits, nous ne pouvons douter, en consultant les témoignages contemporains, et Retz lui-même, qu'il n'ait obtenu dans ce rôle d'orateur sawé tout le succès qu'il pouvait désirer (i).Tout PariSy comme on disait déjà dans ce temps-là, était à ses avents et à ses carêmes (2). Son vénérable maître d'éloquence et de théologie, le bon vieil évoque de Lisieux, Cospéan, en pleurait de joie (3). Le véridique d'Ormesson, après avoir été l'entendre, écrivait sur son journal : << Le 3 décembre 1643,

{<) Mémoires^ éd. ChampoUion, p. 49 et 39.

(2) Gazette de France du 10 novembre 4 646.

(3) « Ce bonhomme, » dit Retz, « qni aroit tant d'amitié pour c moi, qu^l me faisoit trois fois ]a semaine des conférences sur les « épUresde saint Paul, m Mémoires^ éd. ChampoUion, p. 3SI.

« M. le coadjuteur prescha à Saint-Jean , oùestoitla <f reine, avec toute la suffisance et éloquence possible, <v dont chacun espéra beaucoup de fruit, quand il sera « archevesque de Paris. » Un saint, qui pourtant le connaissait mieux que personne,. Vincent de Paul, son ancien précepteur, commençait à croire à sa conversion, ou du moins à l'espérer. « Les dévots, » nous dit Retz, « répétoient après M. Vincent, qui; m'avoit ap- « pliqué ce mot de l'Évangile, que je n'avois pas assez « de piété, mais que je n'étois pas trop éloigné du « royaume de Dieu (1). » Balzac, empressé à se faire le panégyriste ei le courtisan de toute gloire naissante, écrivait à Retz lui-même, en lui offrant un de ses ouvrages; « Qui ne craindroit, Monseigneur, des yeux « aussi subtils que les vostres pour des compositions « si mal achevées que les miennes, si dépourveues de « Fart de la Cour, presque aussi irrégulières que les « bastimentsde nostrevi)lage? Elles paroistroient en « bien meilleur estât, n'ft doubtez pas, si j'avois Thon- « neur de vous approcher, et d'estre de ces bienheu- « reux qui vous escoutent, lorsqu'enseignant à bien « vivre, vous donnez des exemples de bien parler. Je « compte entre les disgrâces de mon exil les pertes

(4 ) Mémoires du cardinal de Bete, p. 32.

3f6 RETZ PRÉDICATEUR.

« que je fais icy d« ces agréables et utiles enseigne- « menls, de ces torrents d*or qui tombent de voslre « boucbe^ et dont vous enricbisi^ vostre peuple. C'est « ut) grand malheur, il faut Fadvouer, de tf estre plus « du monde en un temps où le monde est si beau à « voir, et ce n'est pas un petit acte de modération de « se contenter du silence de l'hermitage, à cette heure « qu'il y a dans l'Église un autre fils du tonnerre^ et que « vous traitez des choses divines avec toute la force et « toute la dignité dont est capable Véloquence humaine. » Ailleurs, il osait dire que, pour ouvrir les yeux aux détracteurs de la chaire moderne, « il suffiroit de leur dé- « biter ce qui a esté presché à Sainct-Jean en Grève (1) « pour une traduction d'un Père grec, et d'un Père « de là plus haute classe, tant de l'une que de l'au- * « tre église. Il ne faudroil pour cela que mettre An- « tioche à la place de Paris, et traduire en françois, « ayoTT/îToe et Trpoç tyjv àydwnv (2). »

Le cardinal de Retz et saint Jean Chrysostomel Quel rapprochement! Encore Balzac, à celte date (1645), pouvait-il ne pas soupçonner ce que cachait le jeune démon sous son costume de docteur et d'apôtre. Mais après la Fronde, après l'évanouissement des espérante) C-à-d. TA vent que le coadjuteur avait prêché dans celte église. (2) Œuvres de Balzac, 1. 1, p. 509 et54f.

RETZ PHÉDICATEUR. 3i7

ces que Retz avait données à la religion et aux lettres sacrées, quand le vice-archevêque de Paris, jeté à Vincennes sur un signe de Mazarin, disparaissait ati milieu de l'indifférence universelle de ses ouailles, comment Balzac pouvait-il faire dire à l'un des interlocuteurs de son Socrate chrétien, publié celte année même (1652) : « Je ne connois point voslre sainct Jean Cbry- « soslome, mais vous ne dites rien de luy qui ne se « vérifie en nostre monsieur l'abbé de Rais ; Téloquence « avec laquelle il explique les mystères du christia- « nisme, n'est point inférieure à celle que vous nous « av^z figurée : elle n'instruit pas moins et ne plait « pas moins. On y remarque la mesme beauté, la mesme a domeuvy la mesme force. Car il tonne et il foudroie « quelquefois : mais les orages de ses figures ne gas- « tent point la pureté de sa diction : dans ses sermons, « le calme subsiste avec la tempeste, aussi bien que « dans les homélies de sainct Chrysostome : ainsi « vous ne pensiez faire qu^un éloge, et vous en avez fait « deux (1). »

C'était outrer scandaleusement la louange. Au reste, Balzac, qui s'attribuait sans hésiter la gloire d'avoir ressuscité et remis en honneur la grande éloquence

(4) Socrate chrétien^ otaïème Discours, Œuvres^ U II. p. 274.

318 PIUX D'ÉLOQUENCE.

dans rÉglise comme dans le siècle, trouvait bon de faire croire et se persuadait volontiers que les Basiles et les Cbrysostomes poussaient d'eux-mêmes dans un sol renouvelé par ses soins et fécondé par son influence. Balzac, que les contemporains avaient proclamé tout d'une voix Empereur de Uloquence^ paraît avoir jusqu'au bout, de très-bonne foi, compris l'éloquence sacrée dans rétendue de ses domaines. Jaloux de signaler son règne par un dernier bienfait, il eut, avant de mourir, la triomphante idée de faire établir par l'Académie un prix de sermon. Le célèbre prix d'éloquence, dans sa première forme, qu'il garda longtemps, n'était pas autre cbose. D'après le vœu de Balzac, et suivant la décision que prit en 1655 l'Académie, sans s'arrêter aux objections railleuses de Patru, un sujet pieux de morale cbrétienne, ou de théologie morale, devait être mis au concours tous les deux ans. Chaque discours présenté devait commencer par un verset de l'Évangile, et se terminer par une prière à Jésus-Christ; la doctrine en devait être vérifiée d'abord, au point de vue de l'orthodoxie, par deux théologiens experts, ayant diplôme de docteur : seule, ensuite, la compagnie examinait, donnait le prix(l). C'était donc bien,

(1 ) D'Olivet, HisL de V Académie^ éd. Livet, p. 4 3, 4 4, 75. — Le prix était de deux cents livre» à prendre sur le legs de Balzac. Plusieurs

PRIX D'ÉLOftUENCE. 349

comme on voit, des sermons, ou peu s'en faut, que nos académiciens se mettaient en devoir de juger et de couronner. Ce qui avait paru un instant à l'Hôtel de Rambouillet, une réunion de lettrés et de mondains rendant des arrêts sur l'éloquence sacrée, un prétendant à la gloire delà chaire appelé, écouté, jugé par un salon (on se rappelle Bossuet prêchant à dix-sept ans devant les habitués de la chambre bleue^ sur un texte de leur choix), allait se voir régulièrement, périodiquement, sous forme d'épreuve publique, à TAcadémie. Cependant le projet voté ne fut pas mis aussitôt à exécution. Diverses circonstances retardèrent l'ouverture de la lice, qui se fit enfin en 1671, plus de quinze ans après la mort de Balzac. De grandes choses s'étaient produites dansl'intervalle.La parole d'un nouveau Chrysostome avait retenti sans relâche pendant ces années ; et déjà, appelé à d'autres devoirs, Bossuet fermait sa carrière de présujets furent désignés d'avance par le fondateur. En voici quelquesuns : Non nohis^ Domine^non nobis^ sed nomini tuo da gloriam, — ce Marthe, Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans « le soin de beaucoup de choses : cependant une seule est nécesa saire. » —Ave^ Maria^ gratia plena. — Discite a me quia mitissum et humilis corde. — « Patru et les plus sensés, » dit Talleihiant, « se « moquoient de cette fondation de hibus [vieux mot familier ^ pour « dire, rien qui vaille)^ car il y avoit un million de difficultés pour la « seureté, et aussy bien du chagrin à lire les compositions d'un tas « de moines ; mais les caballeurs Chapelain et Conrart l'emportè- « rent. » [Historiettes y éd. Monmerqué et P. Paris, t. IV, p. i07.)

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320 PRIX D'ÉLOÛUENCE.

dicateur, et laissait la place à Bourdaloue, qui se révélait maître à son tour. Les grands et sûrs modèles étaient en vue désormais; la vraie voie était ouverte à tous. L'Académie put donc, sans grand danger pour la chaire, présider tant qu'elle voulut ces étranges concours, et couronner solennellement les froids talents qui s'y produisirent (1).

(4) Qui connaît aujourd'hui Tabbé Raguenet, Tabbé Melunde Maupertuis, le chanoine Savary, M. de CIervilie,M. Brunel, M. Mongin ? Parmi tous ces lauréats du xvil® siècle, depuis longtemps oubliés, on ne distingue que Nicolas Le Tourneux, auteur d'homélies estimées ; mademoiselle de Scudéry, qui triompha, âgée de soixante ans, au premier concours de \ 674 ; et une autre non moins étrange recrue pour Téloquence sacrée, Fontenelle (concours de 4687). Ce fut sans doute encouragé par cette bizarre institution, qu'un laïque, un avocat, M. Richard, se mit à composer des sermons en forme, qu'il publia en huit volumes, et dédia à l'archevêque de Paris, M. de Harlay, Paris, 4685. F. Albert, Dictionnaire des Prédicateurs, p. 226.

PC«lT-ROYAL. m

Impulsion donnée à la réforme de la chaire par le Port-Royal de M. de Saint-^yran. — Sentiments et pensées de M. de Saint-Gyran touchant le ministère évangélique. — Caractère de la prédication

, chez ses disciples. — M. Singlin. — Le Père Des Mares. — Gloire légitime de cette école.

Je viens de faire connaître quelques-uns des accidents et contre-temps dont la réforme de la chaire, au xvii* siècle, eut à triompher. Le plus fâcheux peut-être fut cette exagération des bienséances, cet abus du style noble, des formes de langage graves et pompeuses, où tombèrent ceux que nous avons pu appeler les élèves de Balzac dans la chaire. Grâce à eux, Foeuvre réparatrice se compliqua d*un nouvel effort. II fallut, dans le même temps, en finir avec plusieurs défauts et vices anciens, qui ne se laissaient pas aisément détruire, et combattre Tinvasion d'un travers nouveau, né de la réforme même.

Nulle part la nécessité de cette double lutte ne fut

mieux comprise, nulle part ou ne sut mieux se mettre en garde contre les mauvaises traditions du passé, routine scolastique, paganisme d'érudition, bel esprit facétieux, et contre les perfectionnements mal entendus du présent, purisme exagéré, dignité compassée, pompe cérémonieuse et vide, que dans cette portion du clergé français qui eut son école de discipline et de mamrs et son foyer d'inspirations religieuses à Portr Royal. Là, on peut le dire, la réforme de la chaire eut toute sa prudence (je mets à part les questions de dogme), et toute sa sévérité.

« Il n'y a rien de si grand que la prédication dans « PÉglîse de Dieu, et il n'y a rien de si avili, » disait celui qui fut le vrai fondateur du Port-Royal du xvTi* siècle, le célèbre abbé de Saint-Cyran.

Pour bien saisir la force de cette parole, il faut, pour ainsi dire, la replacer en son lieu ; il faut la rattacher à Tensettible de sentiments et de principes que professait Taustère réformateur touchant le ministère du prêtre, et dont il s'appuyait sans cesse dans la direction pratique (fes âmes.

M. de Saint-Cyran, comme les courageux auteurs de la congrégation de FOratoire, s'affligeait hautement de voir tant de ministres sans vocation, et si peu de vrais serviteurs de Dieu dans FÉglîse. Selon lui, la

faeilité avec laquelle le sanotaaire s'ouvrait à des ^mm non appelées ou trop peu éprouvées, la tolérance aisément accordée aux habitudes mondaines de prêtre* négligents ou déréglés, faisaient trop voir que, par Teffet du relâchement introduit depuis plusieurs siècles, ridée même du prêtre s'était altérée et comme faussée dans les consciences. Sa grande préoccupation, son principal objet, en parlant ou en écrivant aux disciples qu'il formait pour la milice sainte, ou qu'il travaillait à y affermir, c'était de redresser et d'épurer cette idée d'après la vraie tradition, c'était de la réhabiliter pleinement, en quelque sorte, avec toute sa divine grandeur et son effrayante majesté. Pour cela, il remontait droit au principe et à la source, sans tenir aucun compte des accommodements et des compromis amenés par la faiblesse humaine et consacrés par le temps. A quo or-^ dinatus est^et ad quid?Le prêtre, selon lui, n'avait point à considérer autre chose ; et il lui suffisait d'avoir toujours présente la décisive réponse que font à cette double question l'Evangile et la pure doctrine des Pères, pour estimer sa condition et son rôle au juste prix. Ayant Jésus-Christ même pour instituteur et pour modèle; étant, comme on dit, Vhomme de Dieu, chargé de distribuer en son nom l'aliment de vie, de purifier les âmes, de répandre la parole de vérité

(Eucharistie, Confession, Prédication), à quel degré de vertu, à quelle pureté et à quelle sainteté, pour se rendre digne d'un si haut état, le prêtre ne devait-il pas prétendre? Etait-ce trop de demander la pureté de l'ange à celui que Dieu, par la puissance qu'il lui confère, élève en quelque manière au-dessus des anges? Au prêtre seul, en effet, Dieu a commis le pouvoir de « former le corps de Jésus-Christ et de l'offrir sur l'au- « tel; » et par là, Dieu ne fait-il pas de ses ministres mortels comme des anges de la terre, supérieurs par un côté aux anges invisibles du ciel (1) ?

Comparant l'état sacerdotal avec l'état religieux, M. de Saint-Cyran, tout en tenant compte des différences, repoussait, comme une erreur énervante et mortelle, le préjugé qui met en quelque sorte à meilleur marché la perfection du premier que celle du second. Aux ecclésiastiques qui se conduisaient d'après ses lumières, il répétait sans cesse que le simple vœu du prêtre n'implique pas, au fond, un moindre renoncement que ceux du religieux. A .ses yeux» le clergé était aussi une religion ; car « Il est vrai, » disaitil, « que le clerc a été autant séparé, par la vocation à

(4) Lettres chrétiennes et spirituelles de Messire du Verger de flauranue, abbé de Saint-Cyran, 4744, t. I, p. 46, 48, 59; t. II, p. 440 et m.

« la prêtrise, du commun des fidèles, que le chrétien, i< par la vocation au baptême, a été séparé dçs hom- « mes infidèles. » Il faisait remarquer que la plus ancienne des religions n'était autre que le clergé luimême : car, à rorigine> et longtemps, TEglise n'avait pas eu d'autres religieux que les prêtres ; et il voulait qu'on honorât, comme la plus parfaite et la plus excellente de toutes, celle que Jésus-Christ] lui-même avait fondée, la àainte milice sacerdotale, si pénitente et si agissante à k fois, si étrangère au siècle, et si vaillamment mêlée au siècle pour l'éclairer et le combattre (1).

A ceux qui se préparaient sous sa direction à la prêtrise seule, M. de Saint-Cyran définissait ainsi d'un mot la perfection de leur état futur : « Etre prêtre et « moine tout ensemble (2). »

Pour éveiller dans l'âme du prêtre un saint orgueil mêlé de crainte, il aimait à placer en idée le sacerdoce dans l'wdre des principautés et des royautés, et à le considérer à ce point de vue. Prince et roi, le prêtre l'était à ses yeux, mais la manière de Moïse, d'Âaron et de Jésus-Christ, c'est-à-dire plus réellement et plus

(4) Lettres chrétiennes, i. I, p. 249, 308 ; t. II, p. 574. F. aussi le recueil de Lettres spirituelles du même auteur, publié en 464$, t. II, p. 445.

(2) II n'aimait pas le terme de prêtre séculier : Tusage de ce mot lai paraissait comme un avén d'affaiblissement et de déclis.

9» MiTMMt^AI..

glorieusement qu'aucun autre : fe prince ei le roi des âme^j investi d^lIne pucssance, revêtu d'une spkndenr, afoprès desquelles pâlissent les f^mtipes et les^andeuns de tous les monarques de la terre. Mais^ ^n revanche, iiuei poids de responsabilité sur lui ! <( S^le^t véritaMe « que les imprudences ou lesmiBfes des ppîoces «peu- « vent «coûter en peu détestants la vie à des milliecs « dilemmes, il n'e^ pas moins certain que les man* « quemmits du prêtre négligent ou scandaleux peu- -«< vent^n un moment donner la mort à des nâites a ^d*âraes ; aussi, ei^t-ce du prêtre, encore pl«s juste- « ment que des rois, qu'on peut dire : Patentes ^ennter k( Pomi&ntapatienhAr : les puissants seronk puissammenl H< tmirmentés (!).'>

Des trois grandes et principales iomstiaus du SMerdece,^elle qui parait aux esprits trompésipar la routine fm le préjugé, moins ^mystérieuse et momsiteiTiUeiÇtte ées ddux^autres^ et que la vanité ou la tiédeur 'cvugneat nt^8 de profaner, la prédication, était inlBaûbleiaôid Ireplaoôislauméme faîvéauiparle sévève maître, tlsié*tonnait qu^onpùts'y préparer (Fun cœur -mdlBsmôiieîUi

424; t. II, p. 640. —On nes'étonnera pas trop après cela d'enteadre a^ irigitte ^feeteur^4soaelare «HMU- etttte4ernble«idt6iiifttife ricSi le « prétre4i?mi^pa»te iinlttmp,'ili«M'Ie pira. * ilrid.'^A^i^^ML

*ei mùins Iremblaoïtqu'au. myslàre jmême' du Baerifiûe, et tqiK^ la chair«<parût àtotttdedévites.unlieu moin&saflit -etd'oiaiXKxiQS périlleus: aoeès que Tauteh II n'en yx)tiiait QroÂra là-^des^u^ qu^e tes PàPes, qui ^ .relèvent taM, <« d'après rÉcriteire, la vertu de la parole divi&e, quHs « la mettent au pair du eorf>s du Eih de Dieu, >>«t jugent qu'il ûe faut ^s <rune moindre disposition ¥. pour la prêcher et opéner par elle un grand change- M nment dans les âmes» que pour consacrer le pain de Ai l'autel) ejt Qpao^er ce grand changement du pain au ^< corps du Fîlsde Dieu^ qui ^mble être le modèle u dos aotreS'di^aBgements spirituels (!).)>

U ne s'en tenait pas là, et continuant de jnéditer sur l'un et l'autre mystère^les confrontant sous4e nouveaux aspects, il en venaitpresque à voir dans la prédication le plus grand des deux, en un sens, et le plus redoutable pour la^OtUâciefiee du prôtre.«C'estpar laparole, » remarquait-îl, « qu'on engendre ou qu'on ressuscite, les «c âmes à Dieu, tandis qu*on ne fait que Les nourrir « parrEuchariSlie, ou, pour mieux dire, guérir... » — 4i C'est, )»*ajoutaU-il en termes énergiques, « c'est uae « soFittiâc que l'atttéh la chaire est une assemblée a ^publique, oùie dai}g^r4'offeuser Je JUaibse est plus

(4) leUres chrétienn^^ L U,j». 75i.

« grand (1). )» U avouait que, pour lui, il aimerait mieux dire cent messes que prêcher une fois. Il semblait par moments demander, au sein de la grâee sacer* dotale, une nouvelle grâce à part pour la prédication, comme il y en a une pour le sacerdoce même, au sein de la grâce première (2).

Sans aller aussi loin, et en gardant mieux la mesure et l'équilibre, Bossuet devait reproduire avec une admirable éloquence ce beau rapprochement, ce parallèle tout chrétien de la chaire et de Tautel. Â la vérité, il n'en avait pas pris lldée chez Fabbé deSaint-Cyran : il Favait trouvée lui-même dans ses maîtres de tous les jours, dans Augustin, Tertullien, Ghrysostome ; mais en fouillant, comme il le faisait, dans le trésor des Pères, et en s'appropriant leurs richesses, Bossuet, ne roùblions

! (4 ) Lettres chrétiennes^ t. II, p. 743. Et il fortifiait par différentes preuves cette idée de la grandeur suréminente de la prédication. Saint Paul dit aux Corinthiens qu'il n'avait baptisé parmi eux que Crispe et Caîus, parce que Jésus-Christ ne Vavait pas envoyé pour baptiser^ mais pour prêcher rEvangile. — Les douze apôtres dé^ clarent, au ch. vi des Actes, qu'ils ne se réservent rien queToraison et la dispensation de la parole (Lettre Sur les dispositions à la prê" trise^ 4648, p. 9). — Saint Jean a été prêtre parfait, sans avoir servi an temple, ni offert aucun sacrifice, mais par le seul fait qu'il avait prêché (Lettres chrétiennes, 1. 1, p. 334). — Durant les quatre premiers siècles de l'Ëglise, aux évêques presque seuls, c'est-à-dire aux plus excellents, la prédication était réservée {Ibid. t. II, p. 753}. (S) Lettres chrétiennes^ t. 1, p. 435; T. 11, p. 744.

pas» suivait^ m même temps que rinstibiît de son pmpre géAie» rimpD^ion donnée aux études saturées par vm de Bérulte, un SaiutrCyraa» et p^ leurs prenxîers dis*» ciples. ^ >

Il disait doue, daQS ce style pietu irï m^guififue^ qui eiipose avec gmudeutce que Saiut-Cyraa, dans sou lau* gage mâle et négligé, se borne à iudiiG|iièr fortemeut» il disait:.

« Le temple de Dieu, chrétietts^: a deux pli^ies au^ <c, giustes et vénél?9M6s^ je veux direTau|leIâ la cb^e. « Là se {Ntés^teUt fes requêtes, ici se )[>ubli6nt les or- « donnwees; là les ministres des obo^SàSacrées paar<- <( lent à Dieu de Ja part eu peuple, ici Rs parlent au « peuple de la, part de Dieu : là Jésus-Cbrist.se Isit « adorer dans la vérité de son corps^ ti se fait reeon^ « noistre ici dans la vérité de sa doctrine. Il y a une « très-étroite alliance entre ces deux places sacrées, et « les œuvres qui s'y accomplissent ont un rapport ad- « mirable. De l'un et de l'autre de ces deux endroits « est distribuée aux enfants de Dieu une nourriture « céleste : Jésus-Cbrii^ prescbe dans l'un et dans l'aua tre. Là, rappelant en nostre pensée la mémoire de « sa paSsion, et nous apprenant par le mesme moyen à « nous sacrifier avec luy, il nous prescbe d'une ma- « nière muette; ici il nous donne des instructions ani-^

mm Mn^hMÊL,

4( véei ^r U'vive voix. Eît si vow voulez eneore un •« pki$ grand rsqpporl, là, par i'«iicace éà Saint fi^t 4( et par deB:paiole8>iD^tk|<te5, duxqnelles on ne peat « penser sans tremblement, se transforment les ûm^ *€:pi»pMè8 2«iictorpi4e nostreâesIgftoWviéstts^Ciiiist; HK ;iai,.par Je rneBine «spiitv et eaaohe paor la pimsaiœe («de la partie diMne, dnivent eslirèsecrMeniéat tnafis- « formés les fidèles de Jésus-Christ, pour estre foit^son ^«««rps let »«$ membres (1); »•*- . lEU'pluBliiin^^après^afvoMr rappeM^^

ofÊLe des! £èFes ont dohnéB à la "préâicâtii^ii^ ; « Que 'K teutent-its dire, Measîeisirs, ;> ^deéiaBde Torateur, «ic;iet^ queHe resweniblanoe oat-^ils *pit l(rt)iiver entre le -<%'tînrp^ die nostce âanveur et ia parole de son Ëvanc i gilie ? Voioî ifi fond decette penvée : c'est queie Fits de H( Pieu retirant deoMins cette apparence visible, et dé- ^( :siEraiit néanmoins demeurer encore avec ses£dèles, ^ aipits connue une espace de secoaid corps, ]e Yeux « dîne la panole de son lÊvangile, qui est œ «Ifet « coaune an eonpe. dont la vérité eàtreirétue ;t6t)pâr le « .moyen de œ noiwcau eocps, âmes saintes, J .vit et

(\) Sermon Sur la parole de Dieu : t. II des Sermons manuscrits de'BossnetfBibltetlïèc[u«ifflpéHalè),p. 134; éd. d]B*Vcr5aflles,t.XII,

« il converse encore avec nous, il agit et il travaille « eneare pournostre salut, il {yresche et il nous donne ^ tottS'les jows ctes eni^gneMeints de vie élei^iielie ; il ki wooitveiie à nos yeux tous ses mystères. »

«< .. îSi vctts avez assez entendu cette dMtrine,

SK vom devez maètftenantitôtre convaiD<)u8'^e iM^é*- « dieateurs de 'TÉvaDgile ne montent pas dan^ les ^ «diair^ pour y ftiiréde vains discours qtftl faille' en- ^ *ewdre pour se divertir, A Dieu ne plaise qti» nous H( «le <(îfoyi6Ws ! -/te ymor^ent âdiis le fnêmie esprit i^fj^Us « vont à Vautelj pour y célébrer un mystère, et wn mystère '«c smAlabie à rjEucharistie ; car ie corps de Jéius^Ghrist ^ n^iest pas plus réellement dans k s^remeM tadafiMej ^ que la t^érité d^ Jims--ChTi»t m dans daprédiàotian « évaûgéliqu^ {i).*»

Revettdns â Port^oyal. ^La méthode de. Il* ile Saint tîyran est d'aller tout droil des principes les plus i^vés^À la pratique. Les conseils qu'il adresse au pféâîcateur, les règles qu'il lui trace, répondent tout à lait, ^fM leur eaiaotène <de rigoureuse pradeaoe» à TiHée sathite et Tedoiïtabte qu'il vient de donner de la ^édifiiiitioB* PessA&neaaieAiiîtpkis étcoitMfiûiit en cette

'p') IÏB*t^ep«)dtf5 tetle dernière "plirase soalignëe, comme dans fc*tt«flfu«erit.-*-"'«f. ^mdgytiqne i8te-saSiil'Parfl,iîd. de^eweSîtes,

m PORT-ROYAL.

malière l-austère logique de la sagesse chrétienne.

D'abord, il veut qu'on se prépare de loin à ce grand ministère de la parole par un profond détachement du monde et de ses va&ités, par un entier renouvellement de cœur, par une vie vraiment sacerdotale, toute d'amour pour Dieu et de charité apostolique pour les hommes : et par une vaste et profonde étude des choses diviaes, dont la science est contenue tout entière dans FÉcriture, et chez les n^eillaurs iuterprètes et propagateurs de la sagesse des livres sacrés, qui sont les Pères de l'Église (1).

Mais, même pour le ministre armé de science et de vertu, que de périls s'offrent dans cette carrière! A quelles épreuves surtout y est exposi&e l'humilité, sans

(4) F. Fontaine, Mém. pour servir à VkisL de Port-Royal^ 1748, 1. 1, p. 177, 178; Saint-Cyran, Lettres chrétiennes^ 4744, t. I, p. Sl<>. — En traitant de rinstruction du prêtre, M. de Saint-Cyran encourage peu ses disciples à ces grandes études de théologie scolastiqué, qui étaient encore si fort en honneur au commencement du xvii® siècle, et par lesquelles il avait passé lui -môme. Il s'accuse de s'y être arrêté trop longtemps. Tout en admirant beaucoup les grands représentants de la scolastiqué, saint Thomas, saint Bonaventure, il juge cette méthode d'étudier les choses de Dieu trop philosophique et trop contenu lieuse. Il remarque que u la plupart des docteurs scolastiques ne <( lisoient pas beaucoup les anciens, quoique ceux qui les ont suivis <( les aient lus encore moins ; ils conservoient plus la tradition par les c( restes qui en étoient demeurés dans l'usage, que par la lecture. « // faut^ » concluait-il, « il faut toujours aUer à notre source. » j

laquelle toutes les autres vertus chrétiennes perdent leur prix ! Un des ennemis auxquels M- de Saint- Cyran, comme guide et médecin des âmes, a juré une guerre implacable, c'est cette espèce d'amourpropre, le plus subtil de tous et le plus dangereux, qur se développe dans les plus hautes et les plus saintes occupations de l'esprit, et en corrompt tout le mérite. Il connaît bien cet ennemi-là, pour en avoir étudié la fidèle image chez les meilleurs maîtres de \^ vie morale, surtout pour l'avoir attentivement observé chez les autres et dans lui-même, et n'ignore riieh de ses pièges délicats, de ses secrètes surprises. 11 sait et montre à merveille comme, dans les plus bienfaisants travaux de la pensée, dans les meilleurs emplois de la parole, on revient par une pente insensible sur soimême, pour se regarder avec complaisance, s'applaudir tout bas, se rendre hommage; comme on goûle, en s'élevant aux plus belles connaissances, cet orgueilleux plaisir qu'un Père appelle libido sciendi ; comme on se sait gré de les communiquer aux autres, comme on est flatté du rôle d'initiateur et de guide des intelligences {libido excellend%) ; comme, en travaillant à revêtir la vérité des formes les plus attrayantes et les plus persuasives du langage humain, on jouit délicieusement de son esprit^ sans songer à ouvrir son cœur à cette

m^ PORT-ft€WiUb«

vérité, et à se juger par elle. C'est, à ses yettx, une- des marques les plus certaines de la corruption et die la mi^ aère des enfants d*Adam que cet enchantement mYeloi^taire et funeste, auquel le cœur cède à son insu, que cet ensorcellement de la ve^mté^ fascinatio nugadtaHs (1). Il faut à tout pcix^ vaincre le démon secret, sans peine de périr. Pour cela, le vigilant directeuir veut un retranchement intérieur rigoureux, quï« sépare l'âme en u quelque façon d'avec elle-même, )> autant que, par le renoncement aux biens extérieurs, elle s'est séparée dn monde. Au prêtre qui doit nourrir les âmes de la parole, il prescrit un régime d'bumble travail sous l'œil deDieu, de prière, de silence, et, comme il dit, <i de solitude « dans la solitude même, » tout propre à opérer en M la mortification de t esprit (2). Il ne trouve pas bon ^'il s.'applique à écrire ce qu'il doit dire en prêchant (3). L'art lui est suspect, même cet art savant et supérieur, qui ordonne et achève les belles œuvres, parce qu'il

(1) F. Fontaine, Mémoires pour servir à Vhistoire de Port- Roy at, t. I, p. 475, entretien de Saint-Cyran avec M. Le Maître; Saint-Cyran, Lettres chKéttentm^ 1648, diverses pensées sur 1« concupiscence de Tesprit et de la langue, t. Il, p. 304; Cf. Lettres spirituelles du môme, 1744, t. II, p. 551, 744; Sainte-Beuve, Port- Royal, t. I, 2'édit. p, 453; t. U,p. i64.

(2) Lancelot, Mémoires touchant la vie de M. de SaintrCyran^i. II, p. 106, 107 ; Fontaine, Mémoires, t. I, p. 1S4.

(a} Lanc^lo^, ijbid. t U, |^ 430.

offre trop depiriâes àreanemi caché : U s'eu défie anssiy caoune d'une préoocapatioa et d'ua eikat iki&cûem^iA compatibles avec la parfaite obéîs&ance et doeîtîté de l'âme à tous les mouvements de la grâce, a^ee cette vive et contiDuelle orsôsop que. Dieu dj^mande à ses serviteurs. Méditer longtemps en sUence devant Dieu, etprier^ pirière et méditation coBlondues, voilà la meib leure préparation, et presque la seule utile, avaail de parler aux âmes. Cette grande justesse de termes, cette beauté de langage à laquelle on vise dans les cbaires, c'est aux aeadémisUs^ et noa aux défenseurs de la vérité qu^il convient de la chercher r quatrt au* style du prêtre, il su[^t presqw qu[il n^y ait rien de cho^ fuant (1).

Un historien de Port-Royal nous a gardé ces pajroie^ par lesquelles M. de Saiwl-Cyrau calmait le zète trop inquiet d'un de ses disciples : « Si i'avois, » disait-il, « quelque occasion de prêcher, je me présenteroîs de- « vaut Dieu pour lui demander les pensées sur le sujet « que j'aurois pris : et puis sim«plement, je les mettrois . « en chefs par écrit, et» après les avoir dCheure en heure i< orrwsife^ par de fréquentes oraisensy je m'en irois prê- <( cher sans aucupe jcéflexion d'esprit ni sur moi, ni sur

(4) Lancelot, ibid,, X. Il, p. 43#i keOres^ ^»Hte«i^de M. de

m les autres. » — « Priez, » disait-il encore, « et dites <( ensuite ce que Dieu vous aura donné, elle dites siiïi- « plement, plus par manière d*eayposUion que de haute pré- « dication (1). » Un discours simple, grave, uni, d'une diction saine, non châtiée, sans grand mouvement, sans beauté éclatante de langage, mais pénétré de l'esprit de Dieu, et tout vivant de grâce, en quelque sorte, sous sa réserve modeste, c'était là, pour le saint abbé, la meilleure éloquelice du prêtre (2). Les grands dons

(4) V. Fontaine, Mémoires^ 1. 1, p. 226, 227.— Ces idées du maître furent plus tard professées en forme par un disciple indirect, qui les compromit par défaut de tact et de mesure. F. le discours-préface mis en tête des sermons traduits de saint Augustin par Philippe Goibaud Du Bois (le même qui répondit avec Barbier d*Aucour à la célèbre petite lettre de Racine) ; Paris, 1694. A force d'insister sur la faiblesse des moyens humains de persuasion, et de montrer, comme on aimait à le faire à Port-Royal, Técueil moral de Fart et du talent, à force de demander au prédicateur la simplicité désintéressée, Tabandon à Celui qui prêche en chacun de nous, ce discours semblait conclure contre toute espèce de style et d'éloquence, et réduire toute prédication à la forme la plus élémentaire d'homélie. Un des maîtres les plus sensés et les plus lettrés de PÔrt4loyal, Amauld, lout ami de l'auteur qu'il était, releva et réfuta tout au long le paradoxe avec une sévérité d'autant plus méritée, que le zèle de Du Bois à propager ces rigoureuses doctrines ne paraissait pas exempt d'affectation (Réflexions ^ur Véloquence^ 4695). F. sur ce personnage dévot et bel esprit, familier des Messieurs^ et membre de l'Académie française, M. Sainte-Beuve, Port-Royal^ t. V, p. 309.

(2] Ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste.

Ragdii, hymne du lundi, à Laudes.

PORT-RQYAL. 337

naturels, les grands talents qu'on souhaite ordinairement à roraleur, vive sensibilité, richesse d'imaginalioni force et impétuosité de génie, lui semblaient autant à craindre qu'à envier : il y voyait surtout des écueils.

Toutefois, hâtons-nous de le dire, cette prudence ombrageuse, excessive, n'entraînait pas M. de Saint- Cyran à vouloir imprimer une direction trop exclusive aux études du prêtre. Daos Téducation ecclésiastique, comme dans l'éducation chrétienne en général, il faisait aux lettres profanes leur part, et même ne craignait pas de la faire assez large, pourvu qu'une surveillance assidue, efficace, du maître sur les disciples, et surtout des disciples sur eux-mêmes, prévînt cette fièvre de savoir, cette ivresse des plaisirs de l'esprit, qu'accompagne ou que suit ordinairement Venflure du cœur. Â celte condition, et moyennant ce perpétuel qui-vive, il trouvait bon que les orateurs et les poètes païens eux-mêmes, les meilleurs d'entre eux, du moins, et les plus purs, vinssent, à leur manière, instruire et cultiver la jeunessse destinée au saint ministère. Volontiers il reconnaissait qu'il n'était pas de meilleure école pour donner à l'esprit clarté, rectitude, et aussi souplesse et mesure, pour le former, l'humaniser et le polir. Et même, considérant les grands écrivains de

rantiqnité comme des organes de véritéy choisis par Dieu pour répandre dans le monde les lumières de la révélation naturelle^ en attendant la morale supérieure de l'Évangile, il voyait dans l'étude de leurs ouvrages un aliment très-utile pour l'âme elle-même. Comme on s'étonnait un jour de l'entendre conseiller à un des solitaires de Port-Royal, de s'occuper à traduire le De officiisy il avouait ingénument son goût pour le moraliste latin, « un des hommes, » disait-il, « en qui Dieu tt a voulu que la raison humaine fît ses plus grands « efforts avant la loi de grâce : » et il approuvait qu'on eût sous la main de tels écrits à côté des meilleurs traités moraux des Pères et des Docteurs de l'Église, « afin, » disait il, « que par la comparaison des uns « avec les autres, on pût voir la grandeur de Dieu, « qui a jeté les fondements^ pour ne pas dire seulement « qu'elle a tracé les figures des vérités chrétiennes dans « les livres païens. » Paroles dignes du créateur de ces Petites Écoles de Port-Royal, où les bonnes études fleurirent, comme on sait, sous la double inspiration de la raison et de la foi, où les deux antiquités, s'appelant, se secondant l'une l'autre, conspiraient à former Thonnète homme et le chrétien (1) !

(I) F. Fontaine, Mémoires, 1. 1, p. 171 ; Sainte-Beuve, Part-Royal^ 1 IV, ch. i et sttiv.

PORT-lVOYAl. 339

La doctrine de M. de Saint-Cyraii touchant la mis* sion et les devoirs du prédicateur, si timorée et sî austère qu'elle dût paraître, ne resta pas à Tétat de théorie et d'idéal. Il était un de ces maîtres des esprits, doués d'une autorité singulière, auxquels on ne se donne point à demi, et dont on ne se contente pas d'applaudir les leçons, sans embrasser et faire ce qu'ils enseignent. Le genre de prédication qu'il concevait et recommandait de préférence, Port-Royal l'adopta, le pratiqua, de manière à remplir exactement sa pensée et son désir.

L'éloquence de la chaire à Port-Royal se distingue par un caractère tout particulier d'austérité, de simplicité et de réserve. La tâche de l'orateur sacré, selon Port-Royal, consiste surtout à énoncer, à exposer, dans la disposition d'âme la plus sainte, en toute fidélité et clarté, la vérité chrétienne : c'est proprement un enseignement, où le prêtre s'attache à présenter cette vérité sans ombre aux intelligences, à l'approcher toute pure des cœurs, en quelque sorte, en s'effaçant Ini-même devant elle, et en se dérobant de son mieux, pour la laisser agir par sa vertu propre. Fidèles à cette haine du moi, qui est un des grands traits de l'esprit religieux de Port-Royal, les élèves de M. deSaint- Cyran s'efforçaient, au rebours de tant d'autres, de

mettre le moins possible de leur personne dans la parole qui instruit et régénère. Ils auraient craint» en se livrant aux saillies et aux élans de l'orateur, en s'appliquant au savant labeur, à Tarlifice délicat de récrivain, de céder à un amour-propre déguisé sous Tapparence du zèle, et de troubler, par l'accent trop marqué d'une voix mortelle, le travail secret de Dieu au fond des âmes. Leur langage porte partout la trace de ce sévère scrupule. Peu ou presque point d'images; peu de ces expressions qui attirent et qui fixent, de ces tours animés qui entraînent ; de la clarté sans éclat ; une conviction profonde sans épanchemenl, une onction intérieure sans effusion ; un style d'une trame régulière et continue, parfois un peu lâche, d'une teinte grise et uniforme : c'est véritablement une parole mortifiée et pénitente. Pour être bien écoutés et suivis, de tels orateurs veulent qu'on les aborde avec une disposition d'âme particulière. Cette médiocrité, fille de l'humilité, risque fort, îaujourd'hui surtout, de lasser quiconque ne chercherait pas avant tout dans leurs écrits l'instruction et l'édification morales, une nourriture pour l'âme, une lumière pour la conduite de la vie. Â cette condition seulement, on sentira tout ce qui se cache sous ces pâles dehors, et sous celte apparente froideur, de science chrétienne profonde, de

PORT-ROYAL. m

connaissance intime et délicate de notre nature, d'affectueuse et brûlante charité. Pour tenir en haleine ceux qui ne demandent à un livre que de les intéresser, la vérité et la beauté morale du fond ne suffisent pas, quand la forme est sans relief et sans nuances. Lés plus sérieux auront eux-mêmes besoin d'un certain effort persévérant d'attention, pour s'habituer et se plaire au langage nu d un moraliste tel que M. Singlin, le sermonnaire par excellence de Porl- RoyaL II en coûtera moins assurément pour prendre goût aux humbles et familières, mais vives leçons du Père Le Jeune, ou même pour ressaisir et apprécier, sous son travestissement latin, la parole âpre, mais passionnée du Père de Lingendes.

Je ne rabats rien, cependant, de ce que j'ai dit des services rendus à la chaire par le Port-Royal de Saint Cyran. L'esprit dans lequel ce petit bataillon de chrétiens rigides s'employa, pour sa part, à redresser la forme de l'enseignement sacré, fut, j'en conviens, radical, excessif : mais par là, et grâce à cet excès même, Port-Royal se trouva placé à cent lieues de toutes les sortes d'affectation, de tous les genres d'éloquence bâtarde que la chaire admettait encore, et n'eut jamais la tentation d'y tomber. Il y eut avant Bossuet, qu'on y songe bien, toute une école profondément pé-

Bétrée de toutes les bienséances comme de tous les devoirs de la prédication, parfaitement exempte de vaine logique, de pédàntisme frivole, d'élégance apprêtée «t fastueuse, dont tous les discours et tous les écrits étaient autant d'exemples pratiques et vivants de modestie chrétiemie, de goût sobre et pur. On n'en peut dire autant ni de l'Oratoire, qui, déjà moins sévère au temps de la Régence, s'ouvrait à demi à l'inflence de Balzac, et produisait, tout à côté des Pères Bourgoing et Le Jeune, des orateurs savamment cohh passés et académiquement polis, comme le Père Senault ; ni de la Société des Jésuites, où, en dépit des manifestes du Père Gaussin et des exemples du Père de Lingendes, toute une veine de fadeur séraphique et de bel esprit de collège continuait à s'épancher. Même chez cet apostolique Le Jeune, chez ce grave Lingendes, la parole, toute purifiée qu'elle était par un esprit nouveau, gardait encore quelque alliage. Un peu plus de familiarité que n'en comporte le sermon populaire, un reste de trivialité, se glissaient parfois, nous l'avons vu, dtns les fortes et saintes leçons dupremier.Le second, si remarquable comme logicien et comme moraliste, était encore trop de son temps et de sa compagnie par un certain matérialisme d'imagination pieuse, qui éclate dans ses peintures funèbres, parfois dévelop-

PORT-ROTAL. 343

pées avec un impitoyable et repoussant détail, dans ses vues du ciel ou de l'enfer. Ajoutez que Le Jeune, Lingendesy le second surtout, n'avaient pas absolument renoncé aux divisions stérilement compliquées de la théologie d'école, ni tout à fait rejeté l'appareil épinen^L de ses formules. De toutes ces dissonances et inconvenances, de toutes ces diverses erreurs, on ne retrouve nulle trace à Port-Royal. Là, d'une volonté inflexible, et avec le plus parfait accord, on a véritablement fait table rase. Cette inexorable réforme a procédé un peu, je l'avoue, à la manière du philosophe scythe ; avec les rejetons parasites, les excroissances malsaines, avec l'abondance stérile et nuisible, elle a retranché ce qui fait la grâce même et la légitime parure : mais, après tout, ce rude traitement a profité aux qualités de la sève, et, tout à l'heure, sous d'autres mains non moins prudentes et plus libérales, l'arbre fécond refleurissant grandira jusqu'au ciel.

Ne jugeons donc pas les prédicateurs de cette école d'après l'impression assez froide que nous recevons aujourd'hui de la lecture de leurs écrits. N'oublions pas à qui ils succédaient, et revoyons-les en leur temps, et au milieu de leur auditoire, au sein de ce mouvement religieux dont Port-Royal fut un des plus ardents foyers. On a peine à se figurer aujourd'hui quelle

séduction (le mot n'a rien de trop fort) ces orateurs si simples» si effacés en apparence» mais si fermes» si sensés, si saintement convaincus» exerçaient sur le monde choisi qui formait leur ordinaire auditoire» sur ces délicates et nobles âmes» que la fatigue du siècle» ou un impérieux besoin de progrès dans les voies religieuses, appelait au pied de la chaire de Port-Royal. L'église du monastère de Paris avait peine à contenir Taffluence des fidèles» quand M. Singlin devait y prêcher. Là» se pressaient» avides d'entendre le renommé médecin des âmes» des magistrats hautement considérés, comme MM. de Bernières et de Bagnols» de vaillants militaires comme M. de Pontis» de brillants gentilshommes comme M. de Roannès» de grandes dames» célèbres parleur esprit et leur beauté» comme madame de Longueville et mademoiselle de Vertus, des savants distingués comme M. Hamon. Dans cette foule, la sagesse persuasive de l'humble prêtre gagnait incessamment des âmes à Dieu ; elle recrutait pour le désert des Champs de nouveaux solitaires. La Mère Angélique Arnauld disait dans une lettre écrite à l'ancienne élève de Port-Royal devenue reine de Pologne: « M. SiDglin fait des sermons qui ravissent l'esprit de « ceux qui rentendent» et les cœurs de plusieurs» qui « se donnent à Dieu véritablement. Le Seigneur lui a

« leliement augmenté sa grâce depuis un an, que ses tt sermons» qui ont toujours été solides, comme votre « Majesté le sait, le sont encore davantage.... Notre « nouvelle église viendra bien à propos, car le monde « ne peut plus tenir dans notre chapelle (mars 1648);» et au mois de juin de la même année : <c M. Singlin ^< prêche sans comparaison mieux qu'il ne fit jamais, et « notre nouvelle église est toujours pleine : il se con- <c vertit toujours quelqu'un (1). »— « Ce quelqu'un, >> dit M. Sainte-Beuve, « fut un jour Pascal (2). »

(4) Lettres de la Révérende Mère Angélique Arnauld, 4742, 1. 1, p. 363, 375, 445.— « H semble, » écrivait une autre Mère de Port- Royal, « qu'on pouvoit dire de lui ce qui se dit de saint Etienne, « qu'on ne pouvoit résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu , qui étoit a en lui. » [Mémoires pour servira V histoire de V abbaye de P. -R., 4 742, 1. 1, p. 574). F. sur l'effet des prédications de M. Singlin les témoignages unanimes de M. de Sainte-Marthe, supplém. au Nécrologe de Port-Royal, M^o, p. 232; de Dufossé, Mémoires, 4738, 1. 1, p. 320 ; de Racine. Celui-ci, après avoir rapporté la nomination de M. Singlin aux fonctions de supérieur de Port-Royal, en 4656, ajoute : « 11 y avait déjà plusieurs années » (seize ans au moins) « qu'il était confesseur de la maison de Paris, et ses sermons y atU- « roient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage, « que par les grandes et solides vérités qu'il prêchoit. On les a de- « puis donnés au public sous le nom dlnstructions chrétiennes ; et a ce n'est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis « de Port-Royal. » — Les cinq gros volumes de sermons, ou abrégés de sermons, qui portent ce titre, furent publiés sept ans après la mort de M. Singlin, en 4674, parles soins de ses amis, sans nom d'auteur.

(2) Port-Royal, 1. 1, nouvelle édition, p. 472; t. II, p. 499.

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Je youdrai$ faire connaître d'un pea plus près, par quelques citations» l'éloquence qui obtint de pareils triomphes. Mais un orateur, un écrivain comme celuilà peut-il être apprécié sur des citations? et quel passage choisir de préférence chez M. Singlin? Rien ne brille, rien ne se détache dans la manière nette, sobre, recueillie et uniforme de ce fils de Saint-Cyran. Ce qui fait surtout la beauté de ses écrits, beauté intérieure et toute morale, c'est la justesse continue et Fonction cachée : ces mérites-là ne frappent qu'à la longue, et ne se révèlent bien qu'au lecteur assez patient pour prendre le livre comme il s'offre à lui, dans sa suite et sa teneur même.

Voici pourtant un passage d'un sermon ou abrégé de sermon sur VAmour des hommes, où, si Je ne me trompe, il est aisé de reconnaître le coup d'oeil judicieux et pénétrant du moraliste, et où la plénitude et la chaleur de cœur se font sentir sous la frugalité un peu indigente de l'expression. L'orateur vient de définir l'amitié véritable, laquelle a nécessairement l'amour de Dieu pour principe et pour soutien :

« Or, » ajoute-t-il, « quel est le principe de la plu- « part des amitiez que nous voyons aujourd'hui dans « le monde? Les uns aiment, parce qu'on les aime; « les autres parce qu'on les honore; les autres parce

PORT-^RÔYAl. UT

4c qu'on leur est utile, et pour d'autres sujets sembla* « blés. On ne s'entr'aime que par des. intérests tout « séculiers; et on a peine à trouver des amitiez vé- « ritables, fondées en Jésus- Christ et formées pour «c Jésus-Christ. »

« Ce n'est pas ainsi que Tapostre saint Paul aimoit a ses amis : son amour brûlant ne respiroit que Jésus- « Christ : et quoy qu'il ne vist pas dans ceux qu'il aif( moit une correspondance de charité, il ne les en « aimoit pas* moins ; parce que son affection avoit jette « de si profondes racines dans son cœur, que rien ne « la pouvoit ébranler. Mais hélas ! on ne s'aime plus « de celte sorte ! Si l'on considère bien aujourd'huy les <c amitiez des chrestiens, on trouvera que l'origine en te est entièrement différente de celle de ce grand « Aposlreo Je ne veux que vos cœurs pour témoins de « ce que je dis. Si je les pouvois sonder, je vous ferois « voir que dans cette grande multitude presque toutes « nos amitiez ne sont établies que sur des intérests bas, « et ne s'entretiennent que par le commerce des né- « cessitez de la vie. »

« Mais, sans entrer dans cette discussion, vous re- (c connoistrez cecy sans peine, s^ vous voulez exami- « ner les différents sujets qui causent des divisions « parmy vous, et qui vous rendent ennemis les uns

tt des autres. Car, lorsque Tamitié n'est fondée que sur « des intéresls humains et passagers, elle ne peut estre « ardente, ni perpétuelle : elle s'évanouit au moindre « mépris, au moindre intérest, à la moindre jalousie : « parce qu'elle n'est pas attachée à l'âme par cette ra- « cine céleste, qui seule soutient nos amitiez, et qui « les rend fermes et inébranlables. Rien d'humain et « de terrestre ne peut rompre un lien qui est tout spi- « rituel. La charité que l'on se porte réciproquement « en Jésus-Christ est solide, elle est constante, elle est « invincible : elle ne s'altère ni par les soupçons, ni <( par les calomnies, ni par les dangers, ni parla mort « mesme. On verroit mille périls, sans s'en étonner. « Celuy qui n'aime que parce qu'on l'aime, cesse d'ai- « mer, aussi tost qu'il reçoit quelque mécontentement « de son amy ; mais icy cela n'arrive jamais, parce que, « selon saint Paul, La charité ne périt point. Car quel « prétexte pourriez-vous alléguer, pour avoir laissé « périr la vôtre? Direz-vous que vostre amy ne vous a « rendu que des mépris pour des déférences, et des « injures pour de bons offices? Direz-vous qu'il a « voulu vous ester la vie? Si vostre amitié a Jésus- « Christ pour objet, c'est cela mesme qui l'affermira. « Tout ce qui ruine les amitiez humaines, redouble « et fortifie les chrestiennes. Vous me demandez

Digitiz-ed by

PORT-ROYAL. ZH

« cemment cela se peut faire. C'est parce que Kû- « gratitude de vostre amy vous devient le sujet ft d'une récompense infinie, et que, plus il a d'aver- « sion pour vous, plus vous devez estre touché de <( compassion pour le secourir dans un si grand « mal. »

« Il est donc clair que celuy qui aime véritablement « dans la seule veûe de Jésus-Christ, ne cherche dans « son amy ni la noblesse, ni les dignitez, ni les rir « chesses, non pas mesme amour pour amour; mais « qu'il aime sans intérest, sans interruption, sans re- « froidîssement, quand mesme son amy luy manque- « roit de foy, quand il deviendroit son ennemy, quand « il auroit résolu de le perdre : Jésus-Christ seul, qu'il « aime dans cette personne, soutient tout, supplée à « tout, et suffit pour tout. Tant que celuy qui aime « jette les yeux sur Jésus-Christ, son amitié demeure « ferme.

<( C'est luy-mesme qui nous a donné le modèle de « cette amitié toute divine. C'est luy qui a aimé des « ennemis et des blasphémateurs qui le haïssoient à « mort, qui ne pouvoient souffrir de le voir, qui « estoient prests à tous moments de courir aux pierres « pour le lapider; et qui les a aimez de cette charité « la plus sublime, celle qui va jusques à donner sa vie

360 PORT-RÛYAl.

i( pour ce que Ton aime. Soyoas sans cesse attentifs à « ce modèle : imitons cette charité d'un Dieu (I).., »

Voilà le style de la prédication à Port-Royal; style avant tout clair et probe, mais non pas froid et aride, où rame parle aux âmes, sans se répandre ; où la vie respire, sans épanouissement et sans fleur; style médiocre, un peu triste^ mais utile, mais bien chrétien, dont ]a pâleur ne tient pas uniquement au défaut de génie, mais résulte en partie d'une habitude austère de désintéressement et d'humilité. <^ S'ils n'ont pas l'éclat « et la couleur de la lumière, » a dit l'auteur de Port- Royal des écrivains de cette école, « ils en ont la « chaleur et la salutaire influence (2) ; » si l'on ne voit pas chez eux le rayon, on sent du moins le foyer.

Les émotions d'une destinée aussi traversée et aussi orageuse que le fut celle de Port-Royal au xvii* siècle,

(4) Instructions chrestiennes^ 1. 1, p. 746.

(2) K. les jugements de M. Sainte-Beuve sur de Saci, considéré comme directeur et comme écrivain (M. de Saci prêcha peu) ; t. II, p. 325 ; sur Duguet, t. V, p. 403. — Arrivant à M. de Saint-Cyran par un riant détour à travers saint François de Sales, le même écrivain rappelle le mot de saint Bernard : Lucere et ardere perfectum est : « Nous arrivons, » dit-il, « à ceux qui brûlent, mais ne luisent pas. y (t. 1, p. 284). — F. aussi dans Chateaubriand et son groupe littéraire^ une remarquable définition du style chrétien, inspirée au critique des Martyrs par son étroite familiarité avec les hommes de Port-Roytl;tI,p*283.

PORT-ROYAL. m

triomphèrent-elles quelquefois de cet esprit de retenue et de silence? Une parole plus vive et plus expansive, des accents plus émus et plus voisins du pathétique, quelque chose enfin de plus semblable à Téloquence proprement dite faisait-il par moments irruption dans la chaire de Port-Royal, quand l'ennemi était aux portes du saint asile, lorsqu'à la veille de la dispersion et des exils, la communauté désolée se pressait une dernière fois autour du guide chéri qu'elle allait perdre, ou lorsqu'après l'orage, elle se trouvait, comme par miracle, de nouveau réunie dans la vieille nef reconquise ? Souvent le prédicateur séparé par la persécution de son fidèle auditoire, le rejoignit à la dérobée, dans l'ombre, en usant de pieux stratagèmes. Dans le temps où les religieuses étaient gardées prisonnières au Port-Royal des Champs, en plein hiver de l'année 1664, M. de Sainte-Marthe (le second et le successeur de M. Singlin) partait souvent le soir de Paris, ou de la maison qu'il habitait près de Gif, et arrivait le long des murailles du monastère, à quelque endroit convenu d'avance et assez éloigné des gardes ; là, il montait sur un arbre, assez près du mur, au pied duquel, en dedans, étaient venues les religieuses du côté du jardin; et de cette tribune improvisée, il leur adressait des discours propres à les fortifier dans leurs disgrâces et à let

coBSoler (1). Quelle source de pathétique et d^éloquence dans le mystère et la singularité de telles entrevues I Mais à Port-Royal, en toute situation M dans toutes les fortunes, fût-on intérieurement assailli des émotions les plus profondes et les plus légitimes, la vigilance sur soi, le qui-vive contre la nature et les sens, restaient les mêmes : tandis que la chair frémissait, que les cœurs blessés saignaient, rhabitude de gravité repliée, d'austère et douce réserve, ne fléchissait pas : tout allait du même train sous Forage (2). La parole vive à Port-Royal, même aux jours des grandes épreuves, n'eut donc probablement rien de bien différent de la parole écrite, conservée jusqu'à nous, sur laquelle nous jugeons son génie et son éloquence. N'oublions pas toutefois qu'un des premiers noms

(4) V, Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Royal^ 1750, 1. 1, p. 387 ; Sainte-Beuve, 1. 1, p. 29 ; t. IV, p. 239.— Claude de Sainte-Marthe fut un des plus saints confesseurs et des prédicateurs les plus efficaces à Port-Royal. Il y remplit cette double tâche de 4656 à 4664, et de 4669 à 4678. Le recueil de ses lettres et discours spirituels montre en lui un autre Singlin, encore plus humble, s'il est possible, plus empressé à s'effacer. Nicole le mettait, pour la sainteté, au-dessus de tous les solitaires. C'est entre ses bras que voulut mourir Pascal.— Né en 4620, mort en 4690.

(2) Entre autres moments dramatiques et touchants de l'histoire de Port-Royal, où se marque ce stoïcisme chrétien, voyez celui que retrace si bien M. Sainte-Beuve, t. II, p. 369; récit des funérailles de M. de Saciet des morts qui suivirent.

d'orateurs, une des grandes célébrités de la chaire avant Bossuet» se rattache à Port-Royal par un lien très-étroit. Le fameux Père Des Mares, élevé à l'Oratoire, sous les yeux de Pierre de Bérulle, avait, sans répudier sa compagnie, écouté les leçons et subi TascendantdeM. de Saint-Cyran, et déjà, sous son titre d'Oratorien, c'était un Port- royaliste du dehors, des plus fidèles, lorsqu'il fit, vers l'année 1637, son début de prédicateur avec un succès qui alla croissant sous la Régence, jusqu'en 1648, où, soit divergence sincère et passionnée sur quelques points de doctrine, soit rivalité envieuse, un parti puissant se déchaîna contre lui et le fit exiler de la chaire (1). Il n'y put remonter que vingt ans plus tard, en plein règne de Louis XIV; mais

(4) En tout cas, les adversaires du P. Des Mares eurent le tort de ne garder avec lui aucune mesure. Les Jésuites Tattaquèrent avec feu dans les chaires ; quelques-uns avec une violence burlesque : « Le P. Bonnefond, faisant le catéchisme dans l'église des Jésuites, « entreprit de soulever le peuple contre lui ; car, prenant son bon- « net à deux mains et l'enfonçant sur sa tête, il s'écria d'un ton sé- « ditieux : Quoi ! peuple de Paris, souffrirez-vous qu'on vienne planter « le pétard jusqu'à notre porte? » (le Père Des Mares prêchait dans ce temps-là à Saint-Paul, tout près de l'église des Jésuites.) « Et dans tf sa chaleur il se laissa aller à bien d'autres emportements, ce qui « faillit causer une sédition contre les Jésuites mêmes. » {Articles de plusieurs grands hommes de VOratoire^ Archives de l'Empire, M. 179B, Vie du P. Des Mares.) Ce Père se vit, dans le même temps, en butte à d'étranges accusations. Comme il avait enseigné, dans un sermon, à Saint-Eustache, jusqu'où doit aller, suivant l'Evangile, la

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son latent était sorti si populaire de eette épreuve ée dix années, une impression si vive étak testée ée ses leçons, que, lorsqu'il lui fat donaé de n^paraltre» déjà sexagénaire» au lendemain de la paix de l'Église (i669)y une foule immense accourut au premier bruit 4e sw retour ; les cœurs s'ouvrirent comme autrefois à sa pih rôle, dont la vieillesse n'avait en rien refroidi/ raccml. L'Avent qu'il prêcha à Saint-Rocb, au tnilku é'«n côft* cours extraordinaire, n'eut rien à envier M mtcè^ du jeune Bourdaloue, qui prod«fisait c^ors pour la première fois à Paris un talent aguerri par un laborieux et briliant noviciat dans les chaires de province^ Cette station de Saint-Roch fit événement, et laissa un profond souvenir, que Boileau, ving^ctnq ans plus tard, trouvait encore vivant autour de lui, et qu'il se plaisait à consacrer, en faisant dire à l'un des interlocuteurs de sa satire Sur les fefmnes (1698) :

Sur ce poiflt si ôavammeïïf tatwW,

Des Mares, dans Sainl-Roch, n'attfoitpas mieux prêché.

Cette éclatante revanche d'un long sileûce fut d'ail-

modéralion d'un chrétien dans Tusage des plaisirs des seos^ « on a prétendit qu'il avoit prêché contre les parfums et les odears^ et « qu'il en vouloit à la Reine-mère, qui passoit pour les ainer fort et « en user fréquemment; » et la Reitie eut d'abord la faiblesse de le croire. {Ibid.)

PtmT-ROYAL. 356

kors aussi courte que glorieuse. Assailli de nouveau par une ardente cabale, menacé d'interdit, d'exil même, le Père Des Mares accepta l'asile que lui offrait dans ses terres le vertueux duc de Liancourt, et y acheva sa vie, solitaire et caché, dans l'étude et la prière (1). Rien

de lui, malheureusement, ne s'est conserve jusqu'à

nous; mais, d'après les récits et jugements contemporains, il semble permis de croire que la sagesse un peu terne du style de Port-Royal dut s'éclairer chez lui de quelques nuances plus vives; qu'à la gravité saine des Sit>glin, des Sainte-Marthe, il joignit des fermes de raisonnement plus animées, plus oratoires, une dialectique plus pressante, nne action plus faite pour les foules, plus expressive, sans être moins sévère (2). De Torateur, il dut avoir le prompt coup d'œil

(1) F. Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Royal et de phtsieurs personnes qui leur étoient attadiées, Amsterdam, 4750, t. 1, p. 457; Journal du Président Olivier d'Ormessoù, publié par M. Chéruel, 1. 1, p. 435, 443. Cf. extraits des mémoires d'Aûdré d'Ormesson, joints au joursâl du Président, t. il, p. 639.

(2) « Il ne disoit que des choses solides, qui alloient au cœur, et « d'une manière très-persuasive, pi^tne d'onction et de force, y> {Vies intéressantes^ t. I, p. 47t>). Le même biographe remarque que la Leauté de sa voix, la sincérité et la convenance de son geste aidaient merveilleusement chez lui à l'effet des paroles : « Tout parloit « en Inî, jusqu'à rair de son visage, qui étoit mortifié, recueilli;, et « qui marquoit toujours que son cœur, parfaitement d'accord avec « son extérieur, étoît touché le premier des choses dont il vouloit « tovdter les autres. » [Ibid, p. 461).

et Tà-propos soudain, Thomme qui un jour accumllit ainsi la visite imprévue du vainqueur de Rocroy : « Le « grand Condé voulant, entendre le Père Des Mares, « arriva comme le sermon étoit commencé. Le prédi- « cateur se tut, jusqu'à ce que le prince fût placé, et (( s'adrdkantàlui : «Monseigneur, » dit-il, «j'explique « cet endroit de l'Évangile où il est dit que Jésus-Christ « guérit une main sèche. Il m'est très -glorieux que « Votre Altesse vienne augmenter le nombre de mes « auditeurs. Je prie le Seigneur de consacrer ce bras « qui est la terreur de toute l'Europe et le bonheur « de la France ; mais en même temps que Votre Altesse « se souvienne que si elle ne rapporte pas à Dieu tous « ses exploits, comme à sa fin dernière, Dieu permettra « que ce bras sèche comme celui de notre Évangile...» <( Et il reprit son sermon, qui étoit fort pressant. Le « prince, en sortant, dit à deux Jésuites qui l'accom- « pagnoient : « On me Tavoit bien dit que cet homme « étoit dangereux ; si je l'entendois une seconde fois, (( je me convertirois (1). »

Au reste, qu'un.talent d'une énergie plus populaire, d'une physionomie plus vive, se soît rencontré au sein de celte austère école, cela au fond importe assez peu.

{\) Vies intéressantes ^U I, p. 488. C'est ce môme Condé, qui, un jour, en voyant arriver Bourdaloue, s'écria '.Silence! voilà Venn^mi!

Je ne liens pas à revendiquer pour Port-Royal une sorte d-intérêt qu'il n'a pas cherchée, et dont sa gloire n'a pas besoin. Je laisse ce qui a pu n'être qu'une exception heureuse, et je reconnais, s'il le faut, avec de Maistre, que la famille spirituelle de Saint-Cyran n'était pas une école d'orateurs (l). Qu'importe, après tout, si l'éloquence peut revêtir toutes les formes et tous les costumes, les plus humbles comme les plus magnifiques : si le simple et recueilli Césaire d'Arles a su pénétrer dans les âmes comme l'ingénieux et pathétique saint Augustin ; s'il y a un rôle utile, efficace, assuré dans la prédication moderne aux Singlin comme aux Bossuet ? Permettons à de Maistre de refuser aux sermonnaires de Port-Royal un titre qu'eux-mêmes n'ont pas ambitionné : mais ne tolérons pas Tinjustice dont il se rend coupable à leur égard, lorsqu'il ajoute : « Il n'y a rien de si froid ^ de si vulgaire, de si sec, que <c tout ce qui est sorti de leurs mains. Deux choses «c leur ont éminemment manqué, V éloquence et Vonction ; » lorsque, par une étrange boutade, il s'écrie : « Je te vou mirai f dit l'Écriture en parlant à la tiédeur; j'en dirais « autant en parlant à la médiocrité ! Je ne sais comment « le mauvais choque moins que le médiocre continu.

(1) De VÊglise gallicane, cb. v, Port-Royal,

€ Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direi sur-le- « ehamp en lisant la première page : il n'est pas assez a bon, ni assez mauvais pour venir d'ailleurs. II est « aussi impossible d'y trouver une absurdité on un <^ solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement *i d'éloquence; cest le polif la dureté et le froid de la <* glace (1). » Quel parti pris de sévérité, on queHe légèreté paradoxale dans ce jugement ! Et un peu après, croyant leur porter le coup de grâce, il ne voit pas quelle concession il leur fait et quel hommage il leur prépare. « Étrangers, » dit-il, « à tout ce qu'il y à de « noble, de tendre, de sublime dans les productions « du génie, ce qui leur arrive de plus heureux dans « leurs meilleurs moments, cest d'avoir raison. 7> Quoi donc ! est-ce là un si mince avantage, un mérite si vulgaire ? Avoir raison ne donne-t-il droit qu'à cette espèce de louange ironique et de félicitation dédaigneuse ? Déraisonner, en ce monde, est malheureusement chose si facile et si commune, que c^est en effet un précieux bonheur et un mérite distingué d'avoir raison : c'est souvent une glorieuse exception

(4) De VÊgUse gallicane^ ch. v. De JMaislre s'est refusé d'abord à compter Pascal parmi les écrivains de Port-Roy al. Et il est vrai qu'un Pascal fut, avant tout, lui-même, et qu'il ne relève, à proprement parler, d'aucune école.

et un rare privilège. Ce qui fait précisément pour nous la haute valeur et la solide originalité des hommes ^ de Port-Royal, c'est qu'ils ont aimé, servi la raison, dans un temps où ses droits étaient encore si mal établis et ses conquêtes si peu avancées ; c'est qu'ils ont été, pour leur bonne part, dans la littérature religieuse et dans la chaire, les restaurateurs de la raison chrétienne (X)iCQ titre, auquel ils ont un droit incontestable, est assez beau, et suffit à leur gloire.

(\) Je laisse toujours de côté, bien entendu, la théologie contentieuse et le débat sur un point du dogme.

Je crois avoir établi par de solides preuves qu'il y eut au xvii* siècle, pour relever la prédication si tristement tombée sous les Valois, et restée si bas sous le premier des Bourbons, plus que des tentatives isolées, plus que des efforts épars et intermittents ; qu'il se fit en ce sens, pendant près de cinquante années, un travail vaste et continu, dont les effets^ déjà aisément appréciables vers le temps de la mort de Richelieu, étaient ^ tout à fait sensibles à la veille du jour où parut Bossuet (1655).

La réforme de l'éloquence sacrée au xvii* siècle, avant son glorieux épanouissement sous Louis XIV, ei^tun fait certain et digne de mémoire, jusqu'ici trop vaguement ou trop inexactement signalé par la critique littéraire, ou par l'histoire religieuse elle-même. Née de ce réveil sincère de l'esprit chrétien qui se ma-

nifesta au lendemain des conflits douloureux et des agitatioDs dissolvantes du xvr siècle, appuyée dès l'origine sur une active rénovation des mœurs et des études ecclésiasliques, cette réforme se propagea et grandit, nous l'avons vu, par les efforts combinés des hommes de foi, de talent et de vertu dans lesquels se personnifiait le mouvement religieux du temps, et par l'émulation féconde des trois sociétés célèbres qui en étaient les principaux foyers (l'Oratoire, les Jésuites, Port- Royal). Entravée, retardée par plus d'un obstacle, elle marcha lentement, laborieusement, mais marcha sans relâche. Je ne crois rien exagérer en disant qu'à la date où je suis parvenu, et où je dois m'arréter, elle était déjà très-avancée; qu'elle avait, dans un grand nombre de chaires, rétabli, à la place d'une dialwtique stérile, bu d'un «avoir profane et frivole, la science féconde de l'Évangile, et substitué aux licences d'une parole triviale, ou à la vame pompe d'un style fastueux, la dignité, la liberté et la modestie du discours pasto» rai : qu'eftfin elle avait resûis en honneur la vraie méthode, les vraies formes de>reoselgnament chrétien.

Le souvenir d'une telle œuvre méritait bien d'être consacré dans l'Iûstoire de nos idées et de nos croyancea, autrecaeat que par le laconique homma^ de quelques louanges banales. Pour honorer l'intelli-

CONCLUSION. 36a

gence et le zèle des courageux auteurs de cette révolution salutaire; pour rendre justice à uu Le Jeune, à un Lingendes» à ces hommes de sens et de cœur» dont la raison, échauffée par l'ardeur du sentiment religieux, fut parfois éloquente, ce n'était pas assez d'une simple mention, d'une courte inscription honorifique, trop aisée à oublier, comme tout ce qui rappelle un fait et un nom, sans retracer distinctement un rôle, sans évoquer une physionomie. L'honneur d'une attentive et particulière étude leur était assurément mieux dû qu'à tant de talents également secondaires, et bien moins utiles, qu'à tant de frivoles renommées, dont on s'est plu de nos jours à rassembler curieusement ou à retrouver les titres.

En m'appliquant à mettre leurs mérites en lumière, je, ne crois point avoir dissimulé leurs côtés faibles. Dans la voie meilleure qu'ils ont su trouver et suivre, j'ai dit quels ont été leurs faux pas et leurs écarts : j'ai dit les concessions que, sans le savoir, ils faisaient euxmêmes par instants aux travers qu'ils combattaient, et aussi, comment ils ont exagéré parfois leurs excellents principes de simplicité et d'austérité* S'il est juste de reconnaître que la vraie et bonne prédication a été par eux retrouvée et mise en honneur, il fauJL avouer qu'elle n'a reparu dans leur bouche m toi^o^j^s compléieittent

Digiti

épurée, ni assez riche d'inspiration et d'éloquence pour éclipser définitivement ce qui restait encore de faux talents en crédit, et pour ramener de toutes parts le goût public à la vérité. Au génie seul il est donné de marcher d'un pas sûr et infaillible dans le droit chemin, et de s'y faire suivre victorieusement par tout le monde. Le vrai, pour triompher pleinement, doit se montrer dans tout son éclat, c'est-à-dire apparaître revêtu de la splendeur du beau. Le bon sens, le talent honnête et sage préparent et même commencent les révolutions du goût : seul, le génie, par son action toutepuissante, les accomplit.

Le véritable réformateur de l'éloquence sacrée fut donc, en un sens, celui-là même qui la porta à un degré de beauté et de grandeur inconnu des siècles précédents : ce fut Bossuet. Quand une telle voix parla ; quand on entendit ce théologien, qui, sans tlransporter l'École dans la chaire, sans appareil compliqué de démonstration, sans nuageuse subtilité, s'élevait d'un plein vol aux plus sublimes hauteurs du dogme chrétien, et y emportait avec lui ses auditeurs étonnés de pénétrer si avant dans ces mystères; ce moraliste à l'expérience profonde, aux regards perçants, à qui rien n'échappait des secrets de la nature hum^ne et de la vie, pour qui le cœur humain, cet obscur

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abîme, n'avait point d'ombres; ce dialecticien au langage animé et poétique; cet orateur inspiré et réglé, noble sans faste, familier sans bassesse, riche de tous les tons et de tous les accents, tour à tour grave, doux, austère, insinuant, pathétique, sublime, toujours simple ; talent complet, âme immense, génie multiple, véritablement fait pour servir d'organe à cette religion qui sait parler à tout l'homme, et pour exprimer toutes les tendresses du christianisme, comme toutes ses sévérités et toutes ses grandeurs (1); alors une nouvelle lumière se fit dans les esprits : on reconnut à plein la frivolité et l'impuissance des faux ta^ lents dont la vogue se soutenait encore, appuyée sur un reste de mode ou de préjugé; on s'étonna d'avoir pu si longtemps confondre l'éloquencedu saint ministère avec ces subtiles démonstrations ou ces déclamations insipides qui en avaient pris la place. Ce faux art moderne de la chaire, en qui un reste des procédés scolastiques se. combinait avec les traditions pédantesques de la Renaissance, succomba sous le mépris public, disparut pour jamais. A l'école du pathétique et du sublime,

(1) (K La grandeur de Tcsprit de Bpssueta caché à beaucoup de « gens sa sensibilité, comme la douceur des vers de Racine leur « cache sa vigueur et sa force. » (Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 238).

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les dernières illusions tombèrent, les dernières incertitudes s'éTanonirent, et le règne de Fart simple et fécond et dn grand goût commença.

Toutefois, cette éducation suprême des esprits par la parole d'un Bossuet ne se fit pas en un jour. Le goût public, quand il a longtemps erré, ne revient et ne se fixe qu'après de longues oscillations. Des orateurs obstinément fidèles aux modes expirantes recueillirent encore plus d'un applaudissement en face de la chaire même de Bossuet (1). La réputation des talents estimables qni avaient de leur mieux frayé la route au génie, ne pâlit point à son apparition autant qu'on powrait le croire (S). On dirait, à voiries témoignages d'admiration prodigués à quelques-uns d'entre eux à l'heure même de la popularité croissante de Bossuet,

(4) Un de ces attardés, Fr. Faure, éf. d'Amiens, était encore fort suivi en 4660 et dans les années suivantes. F. comme échantillon de rincorrigiWe mauvais goût de ce prélat, son 0. F. d^Anne d'*Autriche.

(2) Le Père de Ungoides meurt dans toute sa gloire en 4660. --^ Les chaires se disputent Senault, sexagâiaire, jusqu'en 4669, où il se retire, vaincu par l'âge. — Deux autres estimables devanciers de Bossuet, Biroat et Tener, sont à l'apogée de leur succès dans ees années mômes oùBossuetse déploie tout entier, 4660.— 4669. F. Gor zette de France^ et Liste générale des prédicateurs qui ont prêché VAteni et le carême en îa ville et faubourgs de Paris de 4 646 à 4700. (IK})l.împ.) f . aussi comment Bossuet était jugé et classé en 4662 par un professeur d'éloquence sacrée, dont Fléchier a fait l'éloge en vers, par Richesource. Rhétorique des Prédicateurs y p. 204 eX 449.

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que celui-ci n*est point encore venu : tant ont de peine à se répandre le sentiment juste et la pleine intelligence de la vraie et durable beauté ! tant il est difficile aux contemporains de mettre un homme supérieur à son véritable rang! L'histoire poursuivie jusqu'au bout, et de» tout point complète, de la réforme du goût dans la chaire, au jsvii" siècle, devrait donc dépasser cette date, solennelle d'ailleurs, des premières prédications de Bossuet à Paris (1657) ; elle se prolongerait, en se confondant avec l'histoire même des ouvrages et du génie de Bossuet, jusque vers la fin de sa carrière oratoire (1669 ou 1670), et, par conséquent, aurait aussi à tenir compte de l'effet produit par la parole naissante de Bourdaloue ; car, par un bonheur providentiel, ce fut au moment même où Bossuet, appelé à une autre lâche, allait quitter la chaire, que Bourdaloue y parut, non, comme le dit Voltaire, pour le faire oublier, mais pour le remplacer à sa manière, et continuer, sous une autre forme, la tradition retrouvée de la grande éloquence chrétienjie.

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