HOMMAGE RECONNAISSANT
C'est de nos jours seulement, c'est grâce au fécond mouvement d'idées qui, depuis un demi-siècle, a renouvelé la méthode et élargi le champ de la critique et de Thistoire littéraires, qu'on a commencé à étudier, comme se rattachant à plus d'un titre à notre littérature nationale et en faisant partie, les monuments de la chaire française antérieurs, de près ou de loin, à l'âge glorieux de Bossuet et de Fénelon.
Au commencement de ce siècle, le lettré ou le chrétien, curieux de savoir par quels chemins ce genre d'éloquence avait passé chez nous avant d'atteindre sa perfection la plus haute, quels styles, quels goûts divers avaient régné dans la chaire parmi nos ancêtres barbares ou à demi polis, ne trou-
vait, pour s'éclairer sur cette intéressante question, qu'un petit nombre de travaux superficiels ou sèchement érudits, tels que la Sapientia foris prœdicans du docteur Bail (1666), recueil de brèves notices biographiques suivies d'insignifiantes analyses de sermons; la maigre et vague Histoire de la prédication du capucin Romain Joly (1767); le petit Dictionnaire des prédicateurs de l'abbé Albert (1756); et quelques notices éparses dans V Histoire littéraire des Bénédictins, interrompue depuis l'année 1763, et dont les derniers volumes ne dépassaient pas la fin du XIP siècle.
L'obscurité dans laquelle ces insuffisants travaux laissaient toute cette partie de nos annales littéraires, est aujourd'hui à pou près dissipée. Si l'on attend toujours qu'une main savante nous déroule en un seul ouvrage l'histoire approfondie et complète des transformations successives de la parole religieuse dans notre pays, depuis les premiers scolastiques jusqu'à Bbssuet, du moins des études partielles bien faites, d'exactes et substantielles monographies ont éclairé d'une
vive lumière plusieurs points de ce vaste sujet (1). Ainsi se prépare peu à peu, et devient plus facile la tâche du futur historien de la chaire. Déjà ces points éclairés commencent à former une chaîne, un ensemble, et Ton peut, en les parcourant, saisir d'avance les grandes masses et entrevoir les principales lignes de l'œuvre générale qu'on attend. Jusqu'ici, cependant, tout un âge de cette liistoire, le plus récent, et non pas le moins digne d'attention, est resté dans l'ombre.
Tandis qu'une érudite et pieuse curiosité recherchait les productions les plus, remarquables de la chaire du moyen âge, ou de celle du XVP siècle, et s'attachait à en
(1) Géruzez, Étude sur saint Bernard, Essais d'histoire littérairp, Paris, 1839. — P. Goux, De sancti Thomœ sermonibus, Paris, 1856. — Histoire littéraire de la France, t. XVI-XXIIÏ, articles de MM. Daunou, J. V. Le Clerc, P. Paris, sur divers prédicateurs du XIII" siècle; t. XXIV, Discours sur l'état des lettres au XIV'' siècle, par M. J. V. Le Clerc, p. 363-381. — L. Moland, Origines littéraires de la France, lllo partie, La Prédication, Paris, 1862. — A. Scheeffer, Un prédicateur catholique au XV^ siècle, Paris, 1862. — Géruzez, Histoire de Véloquence en France, cours de 1836-37, 5», 6o et 25® leçons. — Ch. Labitte, Michel Menot, Études littéraires, t. I«', p. 264. — Antony Meray, Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de Rabelais, Paris, 1860. — Leuieiit, La Satire en France au moyen âge, 1859, ch. XIX. — Ch. Labitte, Les Prédicateurs de la Ligue, 18H.
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marquer les principaux caractères, un oubli séculaire continuait à peser sur les générations d'orateurs chrétiens qui se sont succédé depuis la paix religieuse de la fin du XVP siècle, jusqu'à l'apparition de Bossuet (1598-1657). Même aujourd'hui, cette période de transition, marquée par des essais qui ne furent nullement stériles, n'est pas beaucoup mieux connue qu'au temps où l'abbé Lambert, dans la préface de ses notices siu* les principaux orateurs religieux du règne de Louis XIV, écrivait, très faussement, comme j'espère le prouver : « La » perfection que les sciences et les arts ont » acquise, ne doit être regardée que comme » l'eff^et d'une gradation successive, de pro- » grès plus ou moins rapides; mais il nen a » pas été de même par rapport à F éloquence de » la chaire : un subit changement l'a fait pas- » ser de l'état le plus obscur à l'état le plus » brillant (1). »
C'est à développer la thèse contraire que je me suis attaché dans cette étude. Per-
(1) Histoire littéraire du règne de Louis XIV, Paris, 1751, tome l^', page 209.
sonne encore n'ayant songé à regarder les œuvres et à peser le mérite des devanciers immédiats de Bossuet, la preuve était tout entière à faire (1), sauf pour cette école de prédicateurs qui, vers la fin du ministère de Richelieu, se forma à Tombre de Port- Royal, sous la direction de Tabbé de Saint- Cyran. Ceux-là ont trouvé dans le moraliste et critique éminent, qui, de nos jours, s'est fait rhistorien de la célèbre abbaye, un assidu et clairvoyant témoin, un juge impartial et définitif, doiit je n'ai eu qu'à recueillir, en m'effbrçant de les résumer de mon mieux, les pénétrantes appréciations, sans penser à refaire ses inimitables portraits.
Les Protestants, attentifs à combler toute lacune de leur histoire religieuse et littéraire, gardiens vigilants de tous les souvenirs qui peuvent honorer leur foi et leur
(1) Depuis la publication de cette étude (l^e édition), ont paru : Les orateurs sacrés à la cour de Louis X/F, 1643-1715, par M. l'abbé Hurel, 1872; une Étude sur le Père Le Jeune, de VOratoire^ par M. Tabbé Grange, 1867 ; Le Père Le Jeune, sa vie, son œuvre, ses sermons, par M. l'abbé Renoux, professeur d'histoire à la Faculté de théologie d'Aix, 1875; Des Panégyriques des Saints au XVII« siècle, par M. de Tréverret, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, 1868.
génie, ont pris soin de rendre à leurs pasteurs orateurs du règne de Louis XIII l'hommage qui est encore dû à nos prédicateurs catholiques du même temps. Chez eux, la gloire d'un Claude ou d'un Saurin n'a pas éclipsé les titres plus anciens et plus modestes des Du Moulin, des Daillé, des Mestrezat, de ces savants ministres, à la parole rude et méthodique, qui portèrent sans doute dans la chaire plus de raisonnement que d'onction, et plus de théologie que de morale, mais que leur austérité défendit contre la séduction des modes littéraires les plus futiles, et dont la constante gravité et la simplicité vraiment pastorale furent d'un excellent exemple pour leurs adversaires. Le cours dans lequel M. Vinet a raconté la vie de ces hommes énergiques, analysé leurs ouvrages et caractérisé leur parole, ce cours, revu et publié, depuis la mort du maître, par d'habiles disciples, est un livre complet, que je n'avais point à refaire [S), Les
(1) Histoire de la prédication parmi les Réfortnés de France au Xr//o siècle, par À. Vinet, Paris, 1860, ch. i-viii.
ingénieuses esquisses que M. Sayous a tracées des mêmes figures, le ferme et impartial jugement d'ensemble qu'il a porté sur le génie de la prédication protestante au XVIP siècle (1), achèvent de me dispenser d'une étude, qui, en s'ajoutant à celle que j'ai entreprise sur la chaire orthodoxe, pour tout un âge mal connu de réforme et de progrès, eût singulièrement compliqué ma tâche.
Un sujet de ce genre à traiter m'imposait des lectures et des recherches nombreuses, pour lesquelles j'ai dû visiter fréquemment, dans nos grandes collections publiques, l'espèce de livres anciens la plus délaissée aujourd'hui. C'est dans le riche fonds d'ouvrages théologiques amassé jadis par les Génovéfains, et qui forme la plus ample et la plus précieuse part de leur héritage, que j'ai dû le plus souvent puiser : l'obligeance avec laquelle MM. Rochebilière et Pinson, bibho-
(1) Histoire de la littérature française à Vétranger, t. 11, ch. vrrr. V. aussi les Observations pratiques sur la prédication, de M. A. Coquerel, étude didactique, à laquelle une érudition substantielle a mêlé de nombreuses vues historiques.
thécaires à Sainte-Geneviève, m'ont permis d'explorer ce trésor, n'a pas peu contribué à faciliter ma tâche. C'est grâce à leur active complaisance, et aux lumières spéciales par lesquelles ils ont secondé et souvent dirigé mes recherches, que j'ai pu recueillir à peu près tous les matériaux dont j'avais besoin pour ce long travail. Je me plais, en le disant ici, à payer une dette de reconnaissance.
Décembre 1862.
Intérêt de cette étude. — De la prédication au moyen âge et au XVI** siècle. — État de la chaire dans les dernières années du règne de Henri IV et au commencement du règne de Louis XIII. — Principaux prédicateurs de ce temps : Pierre de Besse, Seguiran, Valladier, le Père Coton, Du Perron, Gospéan, etc., saint François de Sales. — Fin de la prédication politique. — De la controverse en chaire avec les Protestants au commencement du XVII® siècle.
Si dans l'histoire de ces époques fécondes qui précèdent et préparent l'entier épanouissement du génie d'un peuple, la pleine maturité d'une littérature, l'attention se porte de préférence sur les talents créateurs qui se sont dès lors révélés par des œuvres inimitables et supérieures, bien qu'encore imparfaites, une part d'intérêt s'attache aussi à ces talents plus humbles, qui, par un labeur éclairé et patient, ont débrouillé et aplani les voies où d'autres devaient marcher glorieusement après eux. Par les soins de ces modestes précurseurs,
une tâche utile s'est accomplie ; des erreurs depuis longtemps en crédit, préjugés de l'esprit ou travers du goût, ont été combattues avec courage et détruites en partie; d'édifiants exemples de raison, de méthode, de langage correct et poh ont été donnés : des genres de littérature jusque-là défigurés par la barbarie ou l'affectation, ont été épurés, restaurés, et se sont trouvés tout prêts à recevoir -de la main du génie les beautés les plus hautes. Une place honorable, bien que secondaire, peut donc être réservée à de tels écrivains dans l'histoire des progrès intellectuels et des conquêtes littéraires d'une nation. Si leurs œuvres, privées de ce qui fait la fortune durable des ouvrages d'esprit, ont cessé d'être lues, leur nom mérite de survivre, et le spectacle de leurs efforts n'est pas indigne d'attirer nos regards. Chez eux, d'ailleurs, comme chez tous les auteurs de cet ordre qui ont eu leur moment de faveur et de succès, on saisit plus d'un curieux reflet des idées, des mœurs, des habitudes sociales qui régnaient autour d'eux, et l'on peut, en feuilletant leurs écrits les plus oubliés, trouver de quoi compléter l'histoire morale des temps où ils ont vécu.
Tel est, si je ne me trompe, l'intérêt qu'on peut
se promettre d'une revue des prédicateurs français du XVIP siècle depuis le commencement de cet âge jusqu'aux premiers sermons de Bossuet. Dans les cinquante ou soixante années que comprend cet intervalle, l'éloquence religieuse a jeté sans doute peu d'éclat : elle ne s'est signalée par aucune production forte et durable : elle n'a rien su mettre à côté des admirables monuments que les lettres profanes élevaient dans cette première et déjà brillante moitié du grand siècle ; cependant, tout en demeurant sans gloire, elle n'est pas restée inactive, et, quoique en retard, elle n'a pas cessé de marcher. Peu à peu, par un effort lent, mais continu, elle s'est débarrassée des règles étroites et des pédantesques formules qui l'opprimaient et la défiguraient, et des puériles manies ou des licences singulières qui la dégradaient plus encore : elle a repris une clarté de méthode, une décence de langage, une gravité de ton et d'allure, que, depuis longtemps, la chaire ne connaissait plus ; elle s'est épurée enfin par une réforme prudente et sage, et a pris ainsi une notable part au progrès générai de raison et de goût que cette époque voyait s'accomplir.
Sans doute, parmi tous ces sermonnaires du
règne de Louis XIII et du mimstère de Mazarin, après lesquels il paraît tout à coup, et dont la vogue pâlit aussitôt devant sa gloire, Bossuet n'a trouvé aucun modèle à imiter, aucun maître à suivre : rÉcriture, les Pères, dont il était nourri, son génie et sa foi ont été ses seules inspirations, ses seuls guides : mais, si ces humbles devanciers de Bossuet n'ont rien fourni à Bossuet lui-même, ils ont du moins réformé par leurs leçons l'idée très fausse que les contemporains, à l'exemple des âges précédents , se faisaient de l'éloquence sacrée : ils ont familiarisé leurs auditeurs avec une forme d'enseignement plus naturelle, plus convenable et plus digne ; et par là ils ont utilement travaillé pour le graiid orateur ; ils lui ont en quelque sorte préparé un public capable de le comprendre et tout prêt à l'admirer. Pour apprécier comme il faut le mérite de leur initiative et la valeur du service qu'ils ont rendu, il est nécessaire de se placer d'abord au point d'où ils sont partis eux-mêmes ; il faut aller chercher dans les œuvres oubliées des plus fameux sermonnaires de la fin du XVP èiècle, ôu du commencement du XVIP une idée exacte du triste genre de prédication encore en vogue à cette époque, malgré l'heureux progrès d'élégance
INTÉRÊT DE CETTE ÉtUDË.' \9
sociale et de culture littéraire qui marque le début de l'âge nouveau : il faut voir de près où en était la chaire au temps d'un Malherbe, un demisiècle à peine avant Bossuet, dans quelles stériles réminiscences du passé elle s'attardait, tout ce qu'elle empruntait encore de méthodes vaines, de libertés suspectes, d'ornements étranges, au goût grossier ou à l'art faux des temps antérieurs.
Dé bonne heure la parole sainte avait dégénéré de cette science profonde et de cette onction pénétrante qui avaient fait sa puissance dans les premiers siècles de l'Église. Dès la fin du VII* siècle, aux solides et pathétiques enseignements des Ambroise, des Hilaire, avait succédé une forme d'instruction religieuse toute différente, née du savoir étroit et formaliste, du goût rude et bizarre des temps nouveaux, et l'âge de fer de l'éloquence chrétienne avait commencé.
Un instant l'art et le génie des Pères avaient brillé de nouveau, en partie ressuscites par le grand saint Bernard et ses plus intelligents disciples. Mais cette lumière ne s'était rallumée que pour s'évanouir aussitôt et disparaître dans de plus épaisses ténèbres.
Fénelon, esquissant, au tenne d'un livre célèbre >
l'histoire de la prédication depuis la décadence de la grande éloquence des Pères jusqu'à son propre temps, avoue que neuf siècles de barbarie ont pesé sur la chaire (1).
Les croyances, . cependant, durant la plus grande partie de ce long intervalle, les croyances s'étaient conservées naïves et profondes, et ni l'ardeur du zèle, ni la foi vive dans l'efficacité des divins préceptes n'avaient manqué aux ministres chargés de les répandre. Mais la sincérité des convictions, la profondeur même du sentiment religieux ne suffisent pas pour élever la parole jusqu'à l'éloquence, pour lui donner du moins une vie et une puissance durables, quand les esprits sont incultes encore, ou, ce qui ne vaut pas beaucoup mieux, chargés d'une science indigeste ou puérile, quand les mœurs sont barbares, et que le goût est barbare comme elles.
Trois défauts surtout avaient altéré, durant cette
(1) « G. Mais combien a duré cette fausse éloquence que vous » dites qui succéda à la bonne? — A. Jusqu^à nous. — C. Quoil » jusqu'à nous? — A. Ouïy jîisqu*à nous, et nous n'en sommes pas M encore autant sortis que nous le croyons. Vous en comprendrez » bientôt la raison. Les barbares qui inondèrent l'empire romain » mirent partout l'ignorance et le mauvais goût, etc. » Dialogiies sur Féloquence, Ill« P. Œuvres, Paris, Lebel, 1823, t. XXI, p. 114.
longue enfance des nations modernes, le vrai caractère de la prédication. La prédication est un enseignement, mais un enseignement affectueux, dont la régularité doit se prêter aux effusions de la charité, et, par conséquent, aux libres mouvements de rame. Or cette méthode d'exposition, plus ou moins imitée d*Aristote, aux règles de laquelle la théologie et la philosophie chrétiennes s'étaient assujetties, non contente de régner dans l'école, avait passé dans les chaires, où elle s'appliquait indifféremment à Texplication du dogme et aux exhortations pratiques de la morale. Le moyen âge, dans son pédantisme naïf, oubliait que raisonner, démontrer en forme, n'est pas la seule manière d'instruire, et que ce n'est pas toujours la meilleure. Epris de cet art logique, legs vénérable des temps anciens, qui le charmait par l'appareil imposant des règles et des formules, qui l'aidait aussi, il faut le dire, à conduire par degrés ses méditations encore lentes et incertaines, il y sou mettait avec un égal empressement l'enseignement destiné à tous et la science réservée à quelques-uns. On divisait et on subdivisait un sermon comme un chapitre de somme théologique. On marchait de proposition en proposition jusqu'à la
conclusion, conformément à toutes les règles da sorite. Le sermon tout entier n'était qu'un syllogisme en trois points et en vingt, parties. Pour les formes de raisonnement, pour le style même, Pierre Lombard, auteur d'un manuel de théologie rationnelle connu sous le nom de Livre des sentences, et les nombreuses Sommes que les XII' et XIII* siècles virent éclore, servaient de modèles autant et beaucoup plus que les Pères grecs ou latins. En un mot, la scolastique, victorieuse de toutes parts, avait envahi l'éloquence elle-même ; et, sous son souffle aride, l'éloquence s'était desséchée ; elle avait passé en quelque sorte des formes animées du corps vivant à la triste régularité du squelette.
On sait que l'explication des Ecritures, qui est la principale, et même, à le bien prendre, l'unique tâche du prédicateur, se fait de deux manières, suivant que la parole divine s'offre avec l'évidence du sens littéral, ou dans le demi-jour du sens spirituel. Ici l'on approfondit des enseignements déjà clairs et frappants pour tous ; là on fait apparaître des vérités plus ou moins cachées sous l'enveloppe du langage figuré. Ce dernier genre d'interprétation a des libertés, comme aussi des diffi-
cultes particulières, à cause du droit que possèdent la foi orthodoxe et la piété sincère de chercher et de montrer dans le texte saint des leçons détournées ou voilées, indépendamment des figures que rÉglise a pris soin d'expliquer, et qui font partie du dogme lui-même. L'écueil de cette recherche est de s'y trop plaire, et de pousser l'investigation des sens mystiques ou pieux au delà de ce que l'instruction des fidèles exige, et de ce que le texte lui-même semble demander ou permettre. Du temps même des Pères, ces limites, de l'aveu de Fénelon, n'avaient pas toujours été respectées : d'illustres maîtres avaient eux-mêmes un peu négligé la lettre pour les allégories, et parfois montré, dans l'éclaircissement de celles-ci, plus d'esprit et de pieuse imagination que de doctrine solide et utile (1). Mais, après les Pères, ce goût, de plus en plus régnant, s'était développé sans contrainte, presque sans autre règle que l'inspiration et le caprice de chacun. De toutes parts, dans les moindres paroles des livres saints, on voyait des intentions cachées, de secrets rap-
(1) V, Fénelon, Dialogues sur réloquence, lU» P. Œuvres, Paris, Lebel, 1823, t. XXI, p. 117. — Fleury, Discours sur Vhxsioire ecclésias" tique, Paris, 1743 ; V« Discours.
2i LA CHAIRE AU MOYEN AGE.
ports, de mystérieux avertissements : on bâtissait sur une analogie douteuse, sur une vague apparence d'allusion, tout un échafaudage de commentaires subtils. Les féconds et salutaires enseignements dont le texte, simplement entendu, fournissait la matière, étaient abandonnés pour ces trouvailles ingénieuses, souvent bizarres, d'une exégèse raffinée. L'Écriture, entre les mains de ces singuliers prédicateurs, était comme une espèce de chiffre, dont chaque signe contenait un sens à découvrir, une énigme à deviner. L'un d'eux rencontrait-il ces paroles de l'ange aux saintes femmes : « Jesum queeritis Nazarenum ? Vous cherr » chez Jésus de Nazareth ?» il appliquait à ses auditeurs la question prise au sens morale et leur conseillait, pour trouver Jésus, c'est-à-dire, pour lui ressembler, de se faire eux-mêmes Nazaréens ; remarquant entre la loi des Nazaréens et certaines obligations de la vie chrétienne, de merveilleuses analogies très inattendues à coup sûr, retrouvant, par exemple, sous la défense faite aux Nazaréens d'entrer indifféremment chez tous les morts, le devoir imposé aux chrétiens d'éviter certains morts, c'est-à-dire, les pécheurs adonnés aux œuvres de mort ; qui vacant operibiis mor'
itiis, etc., etc. (1). Un autre rappelait-il la prophétie d'Ezéchiel : Germinet terra herbam virentem, il s'émerveillait du choix de l'image, et faisait sérieusement admirer à ses auditeurs une nouvelle convenance et comme un étonnant rapport de plus entre l'expression figurée et l'événement prophétisé ; la couleur de l'herbe, le vert, étant disait-il, une couleur douce, moyenne, prodiguée par la nature, qui ne se plaît pas aux extrêmes, et le Messie étant le moyen terme entre l'extrême clarté de l'essence divine et l'obscurité où la nature humaine est plongée (2). Pour un autre, cet objet que, dans le récit de Josué, l'humble femme de Jéricho attache à sa demeure, comme un signe de salut, pour la faire reconnaître et respecter des vainqueurs au milieu du sac de la ville, ce cordon couleur de feu qu'elle suspend à son toit^ symbolisait la charité elle-même, parce que la charité est de feu, et qu'elle est la corde qui nous tire jusqu'au port du salut éternel (3). Ainsi s'ébattait dans la chaire en
(1) Albert le Grand, Serm,de tempore. Opéra Lyon, 1651, t. XII, p. 70.
(2) Jacques de Voragine, archevêque de Gênes, mort en 1292. Sermones quadragesimaleSy Paris, 1518, gothique, in-12, Sabbato prims hebdomadiSy sermo L
(3) Saint Bonaventure, Venise, 1735, t. X, p. 278; In die PentecosteSj sermo II,
mille révéJatioDs bizarres, en tours de force d'inter- . prétation de toute espèce, le mystique et; subtil génie du moyen âge. Sans doute, il y avait dans ce travail étrange, qui nous étonne et parfois nous choque, il y avait l'involontaire élan, l'ardeur un peu visionnaire d'une foi passionnée, le pieux besoin de voir la pensée divine se refléter jusque dans les moindres parties du livre inspiré par elle, et de trouver à chaque ligne, sous chaque mot, des motifs de consolation ou d'espoir : il y avait aussi ce goût^ cette manie de conceptions symboliques propre aux peuples enfants, et, tout à la fois, cette curiosité pédantesque, cette subtilité de scoliaste, qui, dans les sociétés tardivement formées et compliquées, comme celle du moyen âge, s'associent plus aisément qu'on ne croit à la crédulité des imaginations et à la naïveté des mœurs.
Par un autre contraste non moins remarquable, cette gravité d'esprit et d'habitudes, cette retenue de langage qu'on prête naturellement aux époques où domine la pensée religieuse, manquaient au moyen âge, ou ne s'y montraient qu'accidentellement, comme un trait de physionomie fugitif et souvent éclipsé. Avec sa foi confiante et soumise, avec sa pieuse mysticité, le génie de ce temps gardait un
LA CHAIRE AU MOYEN AOE. Tl
fond d'humeur malicieuse et libre, un vivace instinct de moquerie : dans ce monde attristé par l'inquiète attente de la vie future, et docilement incliné aux pieds de l'autorité religieuse, s'agitait un esprit facétieux, railleur même, d'autant moins réservé, d'autant plus prompt à passer les limites, ou à se produire hors de propos, que ni l'instinct des convenances, ni la crainte du scandale, sentiments à peu près ' étrangers à une société aussi naïve et aussi rude, n'étaient là pour le refouler ou le contraindre. Cet esprit n'éclatait pas seulement dans les disputes et dans les jeux du siècle : il trouvait place jusque dans les manifestations de la vie religieuse elle-même ; il transformait à certains jours les cérémonies du culte en représentations divertissantes ; il égayait de ses folâtres caprices la sévère arclûtecture des cathédrales ; il se jouait dans les divers genres de littérature sacrée : de bonne heure, et bien avant les Menot et les Maillard, de bouffonne mémoire, il avait pénétré et s'était comme installé dans la prédication. Dès le treizième siècle, l'usage des comparaisons burlesques, des paraboles empruntées aux plus vulgaires détails de la vie réelle, des histoires morales débitées avec la liberté et la verve satirique du coîite ou du fabliau, ^'était introduit dans
la chaire. Aux instructions dogmatiques les plus sèches, aux explications mystiques les plus recherchées, succédaient tout à coup des traits familiers, des applications populaires, du goût le plus trivial, fort propres à réveiller l'auditoire, moins peut-être à édifier sa piété. C'était le temps où un prédicateur s'attirait l'applaudissement universel en exposant, sous l'emblème d'un traitement médical, décrit avec une incroyable exactitude de détails techniques, les opérations salutaires de la grâce divine au sein des âmes (1). Qui pourrait dire par quelles comparaisons un autre faisait ressortir, dans le drame sanglant de la Passion, la cruauté des bourreaux et les souffrances de la victime (2) ? où trouver dans les chroniqueurs
(1) Vincent Ferrier, IV« sermon pour le 17« dimanche oprès la Trinité. F. les trois points de la parabole qui se rapportent aux opérations du médecin per vomitum^ pet cauterium, et per clystere (in, VI et vn). Sermonum de tempore pars œstivalis^ Paris, sans date, gothique, in-12. Saint Vincent Ferrier appartient à la seconde moitié du XIV« siècle : mais ce style était en usage dès le siècle précédent. F. Dante, Paradis^ ch. xxix, v. 115. — Bail, Sapientia ^ forts prœdicans^ t. II, p. 128, Notice sur les sermons d'Odon, chancelier de l'Université de Paris. — Histoire littéraire de la France^
t. XXI, article de M. P. Paris sur un recueil de sermons manuscrits duXIIle siècle, p. 316 et 317.
(2) « Isti pessimi Judaei fecerunt de Salvatore nostro, sicut faciunt homines de capone assato : primo depilant eum, postea ponunt in veru, et tandem perforant eum de cultello, ut probent si bene sit coctus, an non : sic fecerunt isti pessimi Judaei Salvatori uostro ;
et les trouvères des tableaux de mœurs plus fidèles, plus hardis, plus railleurs que les revues des vices du temps crayonnées en chaire par certains prédicateurs sortis des ordres monastiques ou des plus humbles rangs du clergé (1) ? C'est par les moines surtout, c'est par la milice ecclésiastique inférieure, plus voisine du peuple, animée d'un esprit plus remuant et plus libre, que s'était propagée cette familiarité audacieuse du sermon, ce mélange de sérieux et de bouffonnerie, si nouveau dans la chaire chrétienne. Souvent ces obscurs missionnaires entraînaient sur leurs pas des foules immenses : la place manquant dans les temples, ils prenaient pour théâtre le carre-
exspoliaverunt eum, Dudum affixerunt cruel clavis ferreis, exposuerunt fervori solis, et tandem, ut probarent euiii, si bene coctus esset, lancea perforaverunt latus ejus, et tune exivit pinguedo gratifie, seiiicet sanguis et aqua de latere. » Jacques de Lausanne, Sermones dominicales et f estivales^ gothique, in- 12, 1523, DePassione Domini^ p. xciii. L'auteur du curieux pamphlet contre les Dominicains, mis à l'index en 1662, trouve la comparaison incomplète : « Euge, bone, » dit-il a l'évèque de Lausanne, « cur prœtermisisti citreum, cujus succo per compressionem affuso, capo meiius saperet? t^oteras sane œque acelum in maïi citrei succum mutare. » De tmmuniiate auctorum cyriacorum a censura (par Théophile Raymond, jésuite), § 84.
(1) J. Thauler, Sermones tam de tempore quam de Sanctis, Cologne, 1348, in-fo, p. XXVII. — G. Barelette, Sermones tam quadragesimales quam de Sanc<i>. Rouen, 1515, gothique, in-12, t. !«', p. lvhi, lxxvii;
t. II, p. XIX.
m LA CHAIRE AD MOYEN AGE;
four voisin Du le cimetière ; la multitude suspendue à leurs lèvres riait, pleurait tour à tour ; souvent le même sermon qui avait provoqué les plus vives explosions de gaité, était suivi de scènes de repentir, de manifestations publiques de contrition et de ferveur. Sans doute, ces brusques contrastes de ton et de langage, ce mélange même de malice triviale et de terreur religieuse, de licence et de sévérité, donnaient prise à l'orateur sur son grossier auditoire ; et le burlesque même avait, si Ton veut, son éloquence. Cependant de telles libertés n'en ravalaient pas moins le grave et austère génie dé l'éloquence religieuse, et pouvaient passer à bon droit aux yeux des sages pour une nouveauté suspecte, un moyen d'action équivoque et compromettant. Sur le rivage d'Hippone, aux murs d'Arles ou d'Alexandrie, les Pères s'adressaient aussi à des multitudes grossières, mais ils savaient descendre jusqu'à elles sans s'abaisser à leur niveau : leur parole unissait sans effort la paternelle simplicité du pasteur et la noble réserve du pontife, la vivacité familière de l'orateur et la sainte tristesse du chrétien.
Ainsi, tout en continuant à s'inspirer de croyances énergiques et vivantes, et sans rien perdre de sa popularité, la prédication avait pourtant délaissé, au
moyen âge, les plus pures et les meilleures traditions de la parole chrétienne. En se façonnant trop complaisamment à Fimage des temps nouveaux, en empruntant aux écoles le vain luxe de leurs divisions et de leurs formules ; à l'érudition mystique, ses subtiles explications des textes saints ; au génie satirique, à l'humeur grotesque du temps, leurs indécentes saillies, elle avait altéré sa beauté première et restreint son rôle à une influence toute contemporaine et tout actuelle : elle s'était condamnée à ne vivre que d'une vie éphémère, et à disparaître sans laisser d'elle-même aucun monument durable. Peutêtre même avait-elle sacrifié pour le présent une partie de sa puissance, et failli à l'un de ses devoirs, s*il est vrai que la tâche du prédicateur n'est pas accomplie tout entière, quand il a su réveiller le sentiment religieux dans les âmes, et qu'il lui reste encore à l'éclairer, à l'épurer et à l'ennoblir.
• Sortons du moyen âge ; entrons dans l'époque mémorable marquée par la renaissance des études classiques et par le premier développement des littératures itiodernes ; transportons-nous à ce moment du XVP siècle, où déjà, à l'école des plus beaux génies de Tantiquité, pieusement exhumés, étudiés par tous avec ardeur, s'étaient transformés en partie les