‹ Des Prédicateurs du xviie siècle avant BossuetChapitre 2 sur 14 · LA CHAIRE AU XVP SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA CHAIRE AU XVP SIÈCLE

idées, le goût, les mœurs mêmes. Quel avait été sur la littérature sacrée le contre-coup de cette révolution intellectuelle? de quel nouveau caractère s'était empreint le langage de la prédication sous l'influence des nouvelles études, du goût nouveau ? dans quelle mesure avait-elle subi cette influence, et qu'y avaitelle perdu ou gagné ?

Cet enthousiasme pour l'antiquité, qui devait être si fécond dans la suite, avait eu d'abord ses excès et ses travers. Gomme tout autre enthousiasme, il avait été, au début, plus vif qu'éclairé, plus généreux qu'intelligent. La grandeur merveilleuse, la beauté ravissante de ces chefs-d'œuvre tout à coup retrouvés, après tant de siècles d'oubli, avaient produit d'abord une espèce d'éblôuissement, une sorte d'ivresse^ qui ne laissait place ni à l'examen réfléchi, ni à l'imitation intelligente et Ubre. Dans la première émotion de la découverte, aisément l'esprit moderne s'était épris du passé au point de dédaigner et de perdre de vue le présent, et de méconnaître lui-même sa fécondité propre et ses ressources originales. L'admiration avait tourné à l'adoration exclusive et servile, l'étude fervente au plagiat. Au lieu de chercher surtout dans les ouvrages des anciens un riche fonds de vérités

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éternelles et des leçons excellentes d'art et de goût, on s'en était emparé pour les copier, pour y dérober les formes mêmes de Içi pensée, souvent même les plus particulières et les plus for-tement empreintes du génie indigène et des mœurs locales, pour mettre enfin au pillage la langue elle-même, et charger sans façon de mots grecs et latins les idiomes modernes, au risque de les défigurer par ces importations violentes. Ainsi la Renaissance, tout en détruisant les vieillq& superstitions de l'École, avait elle-même créé une superstition d'un autre genre : tout en sollicitant fortement l'activité des esprits, elle leur avait elle-même apporté de nouvelles entraves.

La littérature religieuse, expression de sentiments et de principes en grande partie étrangers ou même hostiles à l'antiquité païenne, aurait dû être préservée par son esprit même et par sa tradition particulière, de ces erreurs du goût classique renaissant et de ce pédantisme d'érudition profane. Elle-même y avait payé tribut, cependant. Ebloui comme tout le monde par l'éclat de ces chefs-d'œuvre qui attiraient tous les regards, intimement associé d'ailleurs, en raison de sa primauté intellectuelle, aux travaux et aux cour quêtes littéraires du temps, et mêlé ainsi à toutes les

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émotions de la Renaissance, le clergé avait suivi les entraînements du goût public, et cédé au torrent de la mode; et la prédication, comme les autres genres d'éloquence, avait revêtu la livrée bigarrée de l'imitation érudite.

Les sermons s'étaient remplis de pensées et de maximes d'auteurs anciens cousus à la morale des Pères, ou faisant cortège aux citations des livres saints (1). Poètes, philosophes, orateurs, historiens, politiques , l'antiquité tout entière avait fait irruption dans la chaire. En même temps que la sagesse des païens était sans cesse invoquée dans l'enseignement sacré, leur histoire venait s'y mêler à tout propos. Aux récits édifiants puisés dans la Bible, dans la vie des Saints, ou dans les légendes, se joignaient une foule de traits mémorables, d'exemples moraux, tirés des annales ou des chroniques grecques ou latines, souvent exposés avec détail, et curieusement narrés. De tels souvenirs, d'abord admis avec quelque choix,

(1) Il y avait eu plus d'un exemple de ce mélange dans les âges précédents. V. Histoire littéraire de la France j t. IX, p. 182; t. XVI, p. 425 et 433; t. XX, p. 64, article de M. V. Le Clerc sur Nicolas de Hanapes, contenant de curieuses remarques sur la popularité de Valère Maxime dans les écoles du XIII« siècle; t. XXI, article du même sur Robert de Wimi, p. 170. — Les prédicateurs du moyen âge ne s'interdisaient nullement les emprunts aux auteurs païens; mais, soit pieux scrupule, soit plutôt défaut de familiarité avec les

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comme supplément d'instruction morale, ou en manière de parallèle destiné à faire ressortir la supériorité des vertus inspirées par la foi, s'étaient ensuite et promptement multipliés par complaisance pour la frivolité d'un auditoire curieux de récits et de contrastes, et par vain étalage de savoir. Ainsi orné par l'érudition du prédicateur, le sermon tout entier formait comme une longue et confuse galerie où se rencontraient, se heurtaient les noms les plus divers, les autorités les plus disparates. Qu'on se représente un pêle-mêle de citations et d'exemples où Martial donnait la réplique à Job, Aristote à TertuUien, où Mucius Scévola figurait à côté de saint Etienne, Phocion en regard de saint Paul, et même^ faut-il le dire? Régulus auprès du Christ ! Il n'était pas jusqu'à ces comparaisons sensibles, jusqu'à ces similitudes naturelles, dont on s'aidait alors si volontiers pour faire pénétrer dans les esprits les idées abstraites de la morale ou du dogme, qui ne fussent laborieusement cherchées dans la science des anciens : on les tirait d'un phénomène rare et curieux décrit par Aristote ou Pline : on les demandait aux Histoires variées

littératures anciennes, ils en usèrent plus sobrement que ceux de la Renaissance. Ce fut surtout à partir du XVI<> siècle, ou de la fin du XV° que Vérudilion profane déborda dans la chaire.

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