‹ Des principes de l'écriture phonétique et des moyens d'arriver à une écriture universelleChapitre 20 sur 65 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

RECHERCHE DES SONS ARTICULÉS DE VALEUR DIFFÉ- RENTE QUE PEUT ÉMETTRE L'APPAREIL VOCAL DE L'HOMME ET QUI ENTRENT DANS LA COMPOSITION DU LANGAGE.

Nous ne pouvons plus procéder dans cette étude par voie de raisonnement, comme nous l'avons fait jusqu'ici, mais simplement par voie d’affirmation, puisque c’est à l’observation seule que nous sommes obligés de demander le nombre exact et le classement des sons articulés de valeur différente que peut émettre l'appareil vocal de l’homme. |

Des expériences que j'ai faites sur la langue et la prononciation, tant des Français que des étrangers, qui ont bien voulu se prêter à ces expériences, et des renseignements que j'ai puisés

accessoirement dans les diverses grammaires publiées en français, en anglais et en allemand, pour l'étude des langues étrangères, il m’a paru résulter que le nombre des sons que peut articuler l'appareil vocal de l'homme, si l’on ne tientcompte que de leur valeur et non des nuances infinies qui les différencient, ne dépasse pas trente-six (1).

Dans ce nombre ne sont compris, bien entendu, ni les sons inarticulés, ni ceux qui s’obtiennent autrement que par le passage de l’air entre les organes de la parole, comme le claquement de la langue contre le palais, le choc des dents inférieures contre les dents supérieures, et autres bruits de même nature qui entrent, dit-on, comme éléments dans la composition des langues à peine formées des Hottentots et des autres peuples de l’Afrique australe (2). Ces sons imparfaits et gros-

(1)- D’après Féline, il y en aurait trente-cinq, rien que pour la langue française. Ilen compte en outre une dizaine, non employés en français, mais usités, suivant lui, dans les autres langues. Marle en admet une trentaine, Domergue, treute-cinq, Eichoff, de quarante-deux à soixante, Lepsius, au moins cinquante, les physiologistes, de quarante à cinquante en général, et quelquefois davantage. Tous me paraissent n’arriver à ces résultals qu’en traitant comme différences de valeur, certaines différences de qualité.

(2) V. Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. IF, p. 246). M. Max Müller (Leçons sur la science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 195).

siers disparaissent des langues à mesure qu’elles se perfectionnent et se civilisent; et il n'y a pas lieu de s’en occuper, si ce n’est à titre de curiosité scientifique, ou dans les ouvrages spéciaux aux langues en question.

Au nombre des sons articulés, nous ne comptons pas non plus certains sons anormaux qu'obtiennent, par exemple, les ventriloques et ceux qui imitent le cri des animaux. Il faut, pour arriver à ces sortes de tours de force, faire prendre à l’appareil vocal une disposition toutà fait antinaturelle, et qui, interdite à la masse des hommes, ne pourra jamais concourir à la formation du langage ordinaire. Nous ne devons pas plus nous préoccuper de ces exceptions que le physiologiste ne doit s’arrêter, lorsqu'il étudie et décrit les fonctions des muscles et des articulations, aux mouvements de dislocation que parviennent à exécuter les saltimbanques.

Si donc nous écartons ces différents sons pour ous borner aux sons parlés proprement dits, c’està-dire aux sons articulés de valeur différente, que l’homme obtient aisément et naturellement par le passage de l’air entre les organes de la parole et qui entrent seuls dans la composition des lanvues des peuples civilisés, je répéterai que ces sons me paraissent être au nombre de trente-six seulement. Je n'’oserais affirmer, mais je suis

cependant très-porté à croire qu'il n'en existe auv'

cun autre (1). Ce que je puis dire, c’est que j'ai, dans toutes les langues civilisées, retrouvé en tout ou en partie les trente-six sons en question, et rien que ces sons, tantôt isolés, tantôt réunis habituellement dans la prononciation ou dans l’écriture, au nombre de deux ou d’un plus grand nombre, ainsi que le montre le tableau que j'ai dressé et que je donne plus loin, de la correspondance des sons et des lettres employés dans les principales langues parlées.

Si l’on croit généralement que le nombre des sons que peut émettre l’appareil vocal de l’homme est plus considérable, c’est qu’on tient compte non-seulement des différences de valeur, mais des différences de qualité que présentent les sons. C’est là une conséquence naturelle de la confusion entre ces deux sortes de caractères, si essentiellement distincts, des sons parlés. Or, les différences de qualité étant innombrables, ce n'est plus, si l’on en tient compte, trente-six sons, c’est une quantité in— définie de sons que peut émettre l’appareil vocal de l’homme, et qui entrent dans la composi-

(4) V. Sur ce point Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. II, p. 246) qui, après avoir analysé au point de vue purement physiologique, les différents sons qui se rencontrent dans les langues européennes, s'exprime ainsi : « Les sons que je viens de passer en revue sont les éléments essentiels de toute langue perfectionnée. »

tion du langage (1). I1 n’y a pour ainsi dire pas deux langues, bien plus il n’y a pas deux individus qui nuancent identiquement le même son ; et la preuve, c’est qu’on peut, sans voir une personne, la reconnaître à sa voix (2). La plupart du temps cependant, ces différences de qualité sont presque insensibles; et il ne vient à l’idée de personne de les compter comme constituant des sons particuliers. Mais quelquefois elles deviennent plus marquées ; elles influent même, nous l’avons déjà dit, sur la signification du langage ; et c’est en comptant comme plusieurs sons un son unique au point de vue de la valeur, mais différent au point de vue de la qualité, qu'on arrive à trouver quarante, cinquante sons et plus. Encore est-on obligé, dans cette voie, de s'arrêter à une limite tout arbitraire, et sur laquelle on ne peut et on ne pourra jamais s'entendre.

On s’entendra, au contraire, si l’on étudie les sons comme nous allons le faire, d'abord au point

(1) Ackermann (Essai sur l'analyse physique des langues) en compte 2,160, rien que pour la langue française, V. la note de la p. 55. V. aussi M. Coudereau (Essai de classification des bruits articulés, extrait des Bulletins de la société d'anthropologie de Paris, séances des 6, 20 mai 1875).

(2) Gerdy (Physiologie, p. 795) énumère en les ramenant à six différences principales, les différences individuelles de prononciation.

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