PRÉFACE
Rarement la versification française a été observée d'une manière entièrement scientifique. Dans les traités pratiques, les règles empiriques sont données; les plus récents les discutent cependant, mais d'une manière incidente. Des livres théoriques ont été écrits sur cette matière, mais les uns s'en tiennent aux formules classiques, sans oser s'en départir ; les autres examinent avec l'oreille seule ce qui est à la fois du domaine de l'harmonie acoustique et de celui du langage. Nous avons pensé qu'il était utile, dans un moment où le rythme tend chez nous à se renouveler ou à se modifier profondément, de faire subir une critique vigoureuse aux procédés de versification actuellement en vigueur, tant ceux de l'école classique que ceux de l'école romantique ou des écoles décadentes, d'en rechercher l'esprit exact, l'évolution et la destinée probable, de démêler ce qu'ils ont de juste ou d'injuste, c'està-dire de conforme ou de non conforme aux lois véritables. Cette recherche doit être faite à la lumière de l'expérience des divers pays et des différentes époques, mais sans exclure la part du possible, quoique non encore expérimenté. Le sentiment de l'euphonie et de la cadence, les sensations musicalesqui doivent instinctivement guider le poète dans sa composition auront à décider en dernier ressort ; ils constituent la raison propre aux choses des arts auditifs auxquelles le raisonnement pur et abstrait n'est pas directement applicable. Cependant nous ne saurions
partager l'avis de ceux qui, poètes et non mélriciens, prétendent que la théorie de la métrique est indifférente pour la confection des vers, qu'il suffit d'en connaître les règles adoptées et qu'une connaissance plus profonde ne peut que troubler dans une opération instinctive que cette analyse ne tend qu'à déconcerter, et qui repoussent ainsi les sciences au nom de l'art lui-même. Art et sciences se tiennent dans une nécessaire harmonie, ils s'apportent mutuellement un précieux secours: si le poète ne doit pas être savant au moment même où il est poète, si le savant à son tour ne doit pas être poète au moment où il est le savant, ces deux fonctions successives se préparent l'une l'autre, et lorsque le poète aura compris les raisons véritables d'une règle, il saura quand il lui est permis de la faire fléchir, quels effets on peut en tirer, quelles nouveautés sont légitimes.
En ce moment, plusieurs écoles poétiques se trouvent en présence, tant pour le rythme que pour l'esthétique du vers français : nous ne nous occuperons ici que du rythme.
("est d'abord la vieille école classique avec ses règles rigides, sa phrase uniformément coupée, ses obstacles traditionnels-.
Puis vient l'école romantique, maintenant bien connue, un peu démodée, qui s'est greffée sur la première par des hardiesses limitées et qui n'a jamais quitté définiti- ; nent le point de départ. Cependant elle est proscrite par la première qui se renferme dans son intransigeance artistique. Ni l'une ni l'autre n'ont procédé par voie de raisonnement ni d'induction, mais par impression ; seulement la seconde a rompu avec la tradition que la première maintenait.
En face est située une école contemporaine qui a porté' différents nom-, mais qui esi surtout connue sous celui
de décadentisme. Nous en avons laissé de côté le point de vue stylistique, pour envisager seulement le r\rthme, et pour ne rien préjuger, le rythme réglé ou non. En effet, aux règles rigides du elassieisme. à eelles plus souples du romantisme, elle oppose l'absence complète, apparente ou réelle, de règles rythmiques, il n'existe plus ni césure, ni rime entière, ni alternance régulière, ni interdiction de l'hiatus, ni diérèse. Le vers marche librement, annonçant de temps en temps sa présence par le comput des svllabes et par des assonances. Il ne se distingue presque plus de la prose ; chaque poète cherche lui-même une harmonie individuelle correspondant à son sentiment et à sa pensée.
N'existe-t-il pas une école qui ne veut ni de la monarchie absolue du vers classique, ni de celle constitutionnelle du vers romantique, ni de l'anarchie du vers décadent, mais qui. souhaiterait de créer à coté des rythmes anciens des rythmes nouveaux pour rajeunir la partie matérielle de la poésie, la versification? Tout évolue, et il n'est pas permis de penser que le vers français échappe à cette nécessité impérieuse : lorsqu'on essaie d'arrêter une évolution, on aboutit à une nécrose, et peut-être la poésie doit-elle le peu de faveur dont elle jouit à sa stagnation rythmique. Le désordre ne peut lui donner cette vie qui lui manque ou qui va lui manquer, car, si elle a trop de règles rigides, elle n'aspire pas à n'en observer aucunes, mais à en avoir de plus justifiées, de plus mobiles aussi, et de plus conformes à son cadre actuel, à son milieu psychologique, stylistique et musical. Pour les lui donner, pour les trouver d'abord, il faut remonter jusqu'aux sources de celles actuelles, jusqu'aux lois primordiales et naturelles de l'harmonie poétique; en même temps, on abrogera ou on rectifiera celles des règles qui ont dévié
ou qui n'ont plus de raison d'être, et on les remplacera par d'autres dérivant logiquement des mémos sources. Ce ne sera pas une création proprement dite, mais un dégagement des obstacles qui empêchent l'évolution rythmique de s'accomplir librement.
Tel est le mouvement actuel, lequel attire sur le rythme poétique l'attention des poètes et des esthéticiens qui l'avaient longtemps négligé; il faut bien d'ailleurs qu'ils le défendent, autrement que par leurs productions littéraires, car non seulement il ouvre de vives controverses sur la direction qu'il lui convient de prendre, mais il est contesté jusque dans son existence. Le vers tend à disparaître du théâtre, il est banni du roman, le poème épique étant considéré désormais comme un archaïsme lointain, et si la poésie lyrique lui offre un dernier refuge, c'est en lui imposant de se raffiner, de surmonter beaucoup d'obstacles, et de faire preuve d'une virtuosité souvent acrobatique. Même avec toutes ces conditions, on le lit peu, son public se restreint de plus en plus, il faut maintenant être un poète soi-même pour goûter un autre poète. Il est vrai que tout le monde l'est peu ou prou, peu plutôt, mais prou versificateur. C'est cette crise grave qui f;iit l'actualité du présent livre.
Mais elle ne constitue pas le principal intérêt de notre entreprise et dans ce domaine indivis entre la science et l'art, c'est la part de la science que nous choisissons, nous avons voulu pénétrer, autant que possible, dans le tréfonds du rythme dont on n'avait jamais examiné que la surface. Il en est autrement de la métrique gréco-latine. Quoique lr- résultats n'en soient pas définitifs, on l'a fouillée en tous sens, scruté tous les principes, découvert les procédés, restauré l'antique Jl en a été ainsi de la vieille versification germanique si abstruse , et des tra-
vaux profonds en ont retrouvé les fondations. Il en est tout autrement de la versification française, on n'a guère examiné que son coté artistique, mais instinctif, et beaucoup de personnes s'opposent à ce qu'il en soit autrement. On aime à la voir en vie et en mouvement, et toute dissection répugne. Son étude reste empirique. Si l'on veut s'élever au-dessus de cette pratique, il est permis seulement de suivre les raisons historiques, l'évolution du rythme, et dans ce but on a exhumé nos vieux romans en vers ; d'autres , plus hardis . ont recherché comment le vers français a tiré son origine du vers latin, soit populaire, soit lettré, mais on n'est pas allé au-delà. L'analyse psychologique et mécanique du vers, de la strophe, du poème a semblé inutile et peu sûre. On a préféré ne pas se rendre compte et se laisser guider, qu'on fût auteur ou amateur, par l'instinct, ou plus encore peut-être, par l'exemple, par l'imitation des modèles accumulés. C'est cette torpeur, cette indifférence scientifique qu'il importe de faire disparaître. On doit rechercher en tout les causes, celles historiques, mais aussi celles logiques, et celles psychologiques et physiologiques.
Quelques-uns l'ont essayé en s'appuyant sur le rythme musical, comme sur un soutien sûr. Mais ce rythme diffère sur bien des points, et s'il peut fournir des exemples profitables, l'assimilation totale est dangereuse. La versification a son rythme propre dont il faut chercher les règles indépendantes.
Ces règles il ne faut pas les demander aux poètes, ils les ignorent, ils les ont suivies d'instinct, ils en ont chacun créé quelques-unes, mais sans s'en douter, de même que le langage est né avant la grammaire, ils ont versifié avant la prosodie et la métrique, et même les effets poétiques qu'ils ont produits avec le rythme du vers, ils les ont ren-
contres inconsciemment. Il faut même de l'attention pour dégager ces effets, pour 1rs séparer et les rendre visibles. On les ressent, comme l'auteur lésa produits, d'une manière latente. Mais ils ne se refusent pas à l'analyse de la science exacte, car rien ne peut s'y dérober.
C'est cette analyse que nous entreprenons, mais en suite nous essayons de refaire la synthèse, au moyen surtout de la comparaison. En rassemblant les points les plus éloignés, mais les plus analogues, on peut parvenir à comprendre la cause de beaucoup de phénomènes, inexpliqués dans leur isolement.
Le titre du présent livre indique que ce n'est point un traité pratique de la prosodie et de la Arersification fran- « aise que nous voulons mettre entre les mains du public; ces traités sont nombreux, indiquent les règles et même les procédés, et entreprendre de les refaire, même en les améliorant, serait une presque inutileredite, et d'ailleurs il n'y aurait guèresà y ajouter que les nouveautés des écoles contemporaines et excentriques répudiées dans les ouvrages classiques; nous ne chercherons pas non plus à donner des leçons d'esthétique et de poétique, ce qui serait tout à fait en dehors de notre sujet qui est la versification seule. Nous essaierons seulement de partout découvrir les principes scientifiques qu'on peut induire de chaque phénomène rythmique, nous les coordonnerons, nous les expliquerons l'un par l'autre, nous en étudierons les effets et nous tenterons de construire ainsi dans ses partic- el dans sa synthèse la théorie du rythme de la versifical ion française.
Rennes, /' mai 1899.
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