‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 2 sur 97 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

des règles et des lois du rythmé

Lorsqu'on a posé les règles d'une versification, qu'elles soot le résultat d'un consentement général et d'une évolution inconsciente, il semble que tout soit dit, qu'on ne doive pas aller au-delà, que tout soit fixé, c'est Vapogée, on ne peut plus que descendre. Transgresser ces règles, même en raisonnant ces transgressions, c'est aller à rencontre des lois naturelles.

Nous croyons qu'on confond ainsi deux choses essentiellement différentes : les règles et les luis. Il y a dans l'évolution poétique, comme dans les autres, les périodes suivantes à distinguer.

Prenons un point de comparaison dans la grammaire. Là il y a essentiellement des règles et en même temps des exceptions nombreuses et obligatoires comme elles.

D'abord, ces règles n'existaient point. La langue se formait, elle était à l'état fluide, on employait souvent en même temps deux ou trois formes du même mot, puis ces formes se polarisèrent, chacune eut son emploi, les flexions suivirent des analogies, l'ordre se fit, la langue se solidifiait peu à peu. On put en induire des règles ou plus exactement plusieurs règles sur le même point; les" plus étendues devinrent des règles proprement dites, les autres des exceptions. C'est qu'en effet, plusieurs courants, plusieurs tendances s'étaient formées, et que l'une n'avait pas entièrement éliminé les autres, les exceptions sont, en réalité, des débris de règles, des règles vaincues.

Enfin la langue se cristallisa tout à fait, il ne lut plus permis d'innover, la grammaire la fixa entièrement et pour toujours, les règles l'arrêtaient, la pétrifiaient. Elle se présentait sous farine empirique sans recherche du pourquoi. C'était la constatation et la fixation de l'usage. Si l'on avait cherché la cause de ces règles, on eût trouvé en même temps \& cause des exceptions, en d'autres termes, les véritables règles, les lois.

Mais malgré la pétrification artificielle de la langue par les règles, les lois continuent à agir : elles brisent par une expansion invincible le cadre où la grammaire s'est enfermée, et lorsque les faits ainsi produits par elle seront nombreux, on en induira de nouvelles règles qui souvent abrogeront les premières.

Il en est de même en versification. D'abord le rythme est libre, encore fluide, le poète se compose son cadre en même temps que ce avec quoi il le remplira ; de même que l'abeille, la cire avec le miel. Il est forcément métricien, quoique seulement instinctivement. Il n'y a pas <le règles. Le poète se place forcément en vision directe des lois. Cela est difficile, rien ne le soutient et il y a dans cet effort continu une déperdition de forces.

Plus tard, et lorsque de nombreuses applications de lois ont été faites, on réunit les faits qui en ont été le produit, on en induit des règles, le poète a devant lui des formes toutes faites, il n'a plus qu'à les remplir de son sentiment et de sa pensée. De là une division du travail qui facilite sa mission. Les règles sont donc très utiles.

Mais elles ne se contentent pas de faciliter l'application des lois cristallisées et dont par conséquent Yévolulion est arrêtée, elle les remplacent ; en d'autres termes, les règles sont les pires ennemies des lois pour l'avenir.

Elles ont un autre inconvénient, celui de rendre inutile désormais ou du moins de faire omettre Y intelligence de la loi. On défend au poète, par exemple, de se permettre des hiatus, il n'en fera pas, mais pourquoi, il n'en sait presque plus rien; s'il le savait, il y en a qu'il se permettrait peut-être, non comme licence poétique, mais pour produire certains effets, ou tout simplement parce que, dans tel cas donné, la loi n'a plus de raison d'être, sa cause n'existe plus, ou enfin parce que telle loi est dans tel cas croisée et neutralisée par telle autre. Aussi admettrait-il l'hiatus pour ces divers motifs à la pause, les deux voyelles ne se rencontrant plus et ne se choquant plus physiologiquement, grâce à cette pause : ils l'admettrait aussi lors-

qu'une des voyelles peut devenir semi-voyelle et former ainsi une véritable syllabe (consonne plus voyelle) avec l'autre, par exemple, dans ces mots il y a ; il se la permettrait enfin lorsque l'expression ne peut être remplacée, par exemple : dans tu es, tu as, parce qu'alors la loi phonique est neutralisée par une loi psychique. Mais le poète ne reconnaît pas ces exceptions, parce qu'il connaît la règle et la suit exactement, aveuglément, et est devenu ignorant des lais elles mêmes.

Tels sont les avantages et les inconvénients des règles, tels ceux des lois envisagées directement.

Il semble que chacune ait sa période historique, on commence par les lois : plus tard les règles apparaissent. Ceci n'est pas tout à fait exact.

A l'origine, les lois agissent, il est vrai, directement, mais elles ne se voient pas, le poète procède seulement d'instinct en découvrant tel ou tel rythme, il y a inspiration, non seulement quant au poème, mais aussi quant au rythme du poème. C'est le règne de la loi latente.

Ce règne delà loi latente est suivi de celui de la règle, c'est-à-dire de la coutume qui en a été le résultat.

On peut vraiment trouver dans toutes les sciences et dans tous les arts des analogies étonnantes. Le droit est résulté de principes innés et nécessaires, mais dont l'homme était inconscient, principes qui ont produit les coutumes, aussi est-il d'abord coutumier ; à ce droit fluide succède la règle positive des lois codifiées, lois absolues, rigides. Mais cet état n'est pas le dernier mot juridique. A ces règles toutes arbitraires, venues trop directement de la volonté volontaire de l'homme, doivent succéder les véritables lois, naturelles, involontaires, à ce point de vue, ressemblant aux primitives, mais en différant en ce qu'elles sont conscientes.

Ainsi dans la poétique le règne de la règle ne saurait être définitif ; de même qu'à la loi spontanée, inconsciente et fluide, a succédé la règle apprise et rigide, de même à celle-ci devra succéder la loi, mais cette fois consciente.

L'instinct qu'il y a quelque chose qui dépasse la règle commence à poindre, mais dans la recherche de ce quelque chose on a fait fausse route. On a cru qu'il fallait revenir au commencement, quitter la règle nette et retourner à l'état fluide, primitif, à une sorte d'état chaotique. Cela constitue l'erreur essentielle de l'école décadente. Tout devient permis, chacun suit son inspiration pour le cadre de la poésie même, pour le rythme. Plus de césure, plus de symétrie, plus d'alternance de rimes, plus de comput de syllabes. On rapproche le vers de la

prose, il finit par se confondre avec elle, voilà le seul résultat obtenu. Au point de vue psychique, même chaos, l'obscurité règne, pas de lien entre les idées, pas de transitions, des sensations exprimées par la forme seule des mots. L'instinct s'est trompé, parce qu'il a voulu raisonner tout de suite et parce que l'instinct qui est presque infaillible s il est laissé à lui-même se trompe lorsqu'il raisonne et lorsqu il veut.

Le progrès n'esl jamais dans le retour en arrière, il ne peut donc être dans celui à 1 état à la fois lluide et inconscient du rythme, aux lois opérantes, mais inconnues: il faut passer de l'observation inintelligente des règles apprises en aveugle à l'intuition intelligente et consciente des lois elles-mêmes, poursuivies dans tous leurs replis et jusqu'à leurs racines. Ces lois donneront d'abord les raisons des règles existantes, dont quelques-unes sont justes, mais dont ou ignore les limites, puis elles feront découvrir de nouvelles règles, elles apprendront à combiner les unes avec les autres.

11 est inconcevable combien les écrivains les plus intelligents sacrifient sans s'en apercevoir à la routine et prennent des règles pour des lois, Becq de Fouquières établit comme un axiome que le vers ne peut pas dépasser douze syllabes, parce que ces douze syllabes renferment vingt-quatre atomes de temps et que le souffle ne peut dépasser ces vingt-quatre unités atomiques : il lui semble que ce soit une loi physiologique et ce n'est qu'une règle ancienne qu'on essaie de justifier, Les a4 atomes de temps qui composent l'alexandrin sont une fiction ; ce qui est certain, c'est qu'il y a des vers de plus de douze syllabes, l'hexamètre en a 18, que par conséquent la durée du souffle en admet au moins un de dix-huit syllabes. Il n'y avait donc pas de loi dans ce maximum des syllabes de l'alexandrin. Si l'on eût cherché la loi, on eût découvert que la durée du souffle n'est pas ici en jeu, puisque les repos des césures sont suffisants pour soutenir celui-ci, et que des vers supérieurs à douze syllabes ont été longtemps usités. Le môme auteur a été plus heureux en recherchant les lois de l'euphonie relatives à l'hiatus et en détruisant avec ses lois retrouvées plusieurs des règles admises à ce sujet.

Dans le rythme cette recherche des lois conscientes et leur substitution aux règles n'a pas été faite encore et c'est elle que nous avons BOUyent tentée. Elle doit faire découvrir des genres nouveaux. Nous ne voilions pas exposer en détail les découvertes qui en résultent, nous rie donnerons que quelques exemples.

Les vers de neuf, de onze, de treize, de quinze syllabes étaient pros-

crits pour le motif de l'impossibilité de réaliser avec ces vers l'égalité des deux hémistiches et d autre part pour celui de l'admission dans le vers d'une seule césure. Ces motifs n'étaient tirés que de règles et non de lois. Ce qui le prouve, c'est que le décasyllabe, dans sa formule i-6, a précisément deux hémistiches inégaux. La loi est qu'il doit y avoir non égalité, mdis proportion entre les hémistiches, elle est bien différente de la règle. De même, celle de l'unique césure du vers disparait devant la loi qui exige des parties de vers égales ou proportionnelles, quel que soit le nombre de ces parties

Une autre règle était 1 alternance des rimes masculines et des rimes féminines : on ne pouvait, par conséquent, jamais composer un poëoie tout en rimes masculines ou tout en rimes féminines. La loi, autrement la raison de la règle, elait que la rime masculine et la rime féminine ne peuvent rimer ensemble, puisqu alors la dernière syllabe de la rime féminine ne rimerait pas, que d'autre coté on ne peut entremêler irrégulièrement des distiques masculins avec des distiques féminins, parce qu'il n'y aurait pas l'alternance qui est nécessaire à la symétrie, mais la loi n'interdisait pas de faire un poème entier eu rimes féminines ou en rimes masculines, puisqu'alors il n'y avait pas violation de cette symétrie, mais bien plutôt une harmonie immédiate, parfaite et redoublée substituée à une harmonie ou simple ou différée.

Une autre règle était la place fixe d'une césure où le repos phonique et le repos psychique devaient toujours concorder. La loi était que l'harmonie entre les deux repos devait avoir lieu, mais pouvait être immédiate, ou quelque temps retardée et précédée d'une discordance momentanée pour augmenter l'effet de l'accord. La loi a brisé la règle trop étroite qui avait cru pourtant la contenir exactement, mais qui n'en avait saisi qu'une partie, la plus apparentent la césure du vers romantique a fait son apparition.

En ce qui concerne les sonances, les règles n'avaient prévu que ce qu'il y a de plus palpable en elles, la coïncidence des voyelles: la loi plus profonde avait senti l'importance de la coïncidence des consonnes. Delà, d'un côté, la rime plus parfaite, celle qui veut la consonne d'appui et que nous appellerons la rime parnassienne, parce qu'elle est observée rigoureusement par les poètes dits parnassiens, et d'un autre cùté.1' allitération que tant de poètes avaient instinctivement employée, parce qu'ils entendaient la loi tout en n'écoutant que la règle. Ici il n'y a plus seulement rectification d une règle, mais découverte d'une loi.

Lue règle de la versification italienne avait, par l'application d'une loi latente, organisé la sextine d'une manière très compliquée. En laissant de cùté ses règles et en ne s'inspirant que la raison de la règle, de la loi, d'autres poètes ont créé plusieurs poèmes similaires, mais d'allure plus libre et plus naturelle, fondés sur le même système de retour des mots ou des rimes.

L'avenir du rythme est non dans le retour à l'état primitif qui serait un recul, non dans sa liberté illimitée et capricieuse qui en serait destructive , mais dans l'abrogation des règles rigides, raisonnées et purement impératives, et la recherche et la contemplation directe des lois, lois de diverses sortes, lois physiologiques et acoustiques d'une part, lois psychiques de l'autre, qui. quelquefois s'unissent, quelquefois se traversent, au contraire, et se neutralisent en partie, mais dont on peut suivre les traces, constituer la synthèse.

Ces lois sont invariables et toujours les mêmes et dans ce sens on peut dire que, lorsqu'on les aura découvertes, tout sera terminé, mais leurs applications sont extrêmement variées et ce sera toujours un plaisir de les poursuivre dans le détail.

Nous avons voulu seulement faire ressortir ici la différence profonde qui sépare la règle de la loi et aussi celle non moins profonde qu'il y a entre le fait de remonter de la règle à la loi, seule vivante, et celui de vouloir se placer aussi bien au-dessus de l'une qu'en dehors de l'autre.

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