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CHAPITRE XIII DE LA STROPHE

La slrophe est une unité rythmique, supérieure au vers, inférieure au poème et qui se compose de plusieurs vers, non pas juxtaposés, mais coordonnés et unis par un lien, le lien strophique.

Comment ce lien se constitue t-il ?

i° D'abord en ce que chaque strophe a le même nombre de vers que la précédente et la suivante, et en général, des vers de même longueur ;

2° Puis, en ce que le sens dans chaque strophe se termine avec la strophe elle-même, cependant il existe des exceptions, comme nous l'avons vu, puisqu'il peut y avoir des enjambements de strophe à strophe.

3° Ces conditions ne suffiraient pas pour donner à la strophe une autonomie suffisante. Il est utile que les rimes de ses différents vers ne trouvent leur solution, leur correspondance complète, que dans le dernier ; elles y pourvoient par le système des rimes embrassantes.

h° L'autonomie est mieux marquée, si en même temps le dernier vers forme elausule, c'est-à-dire est plus court ou plus long, généralement plus court, que les autres.

5° Un autre mode de bien marquer la stance, mais très rarement employé, consiste à ne faire rimer enlre eux aucun de ses vers, mais à les faire rimer symétriquement avec ceux de la stance suivante.

6" Enfin sans qu'il y ait lieu de se préoccuper des autres strophes, celle considérée se constitue en laissant sans rimes ses vers impairs et en ne faisant rimer ensemble que ceux qui sont pairs. Ce dernier mode est très usité dans la poésie populaire.

D'autre part, de même que nous verrons qu'il existe trois sortes de poèmes, celui à lien phonétique, celui à lien lexicologique, celui à lien psychologique, de même il y a trois sortes de strophes, celle qui est constituée phonétiquement, celle qui l'est lexicologiquement, celle qui l'est psychologiquement. La première trouve son lien dans les divers procédés que nous venons d indiquer, mais surtout dans l'agencement et le retour de ses rimes ; la seconde rejette à la fin de la strophe un mot du commencement ; la troisième répète un vers entier.

Enfin la strophe peut se composer d'un nombre de vers plus ou moins grand : la plus faible sous ce rapport est le distique ; la strophe la plus usuelle est le quatrain. Nous traitons de la strophe sous ce rapport sous la rubrique : de laparité et de l'imparité du rythme.

a) — De la strophe à lien phonétique.

Cette strophe se réalise par les rimes croisées ou embrassantes .

Rime croisée.

Ruisseau peu connu, dont l'eau coûte Dans un lieu sauvage et couvert, Oui, comme toi, je crains la Joule, Comme toi j'aime le désert.

Ce n'est qu'à la fin de la strophe que la rime couvert du deuxième vers se trouve résolue par celle désert du quatrième et dernier, mais celle du premier l'a été auparavant par le mot foule ; il n'y a donc pas un lien très serré.

Au contraire, avec la rime embrassante, le lien strophique devient complet

Vous qui parcourez cette plaine, Ruisseaux, coulez plus lentement ; Oiseaux, chantez plus doucement, Zéphirs, retenez votre lialeine.

On attend jusqu'à la fin pour avoir un correspondant au dernier mot du premier vers ; plaine ; le dernier mot de la strophe : haleine donne une véritable clôture rythmique.

Ce lien se marque mieux encore si la strophe contient un plus grand nombre de vers, et si par conséquent l'attente est plus longue.

De l'arbre aux rocs moussus, et des herbes aux fleurs, Tout un essaim d'oiseaux fourmille, vole et rode, Ceux-ci trempent dans l'eau leur poitrail à'émeraude, Ceux-là, séchant leur plume à la brise plus chaude, Se lustrent d'un bec frêle aux bords des nids nijfleurs.

(Le comte de Lisle).

Le vers clausule, c'est-à-dire final et hêtérométrique, vient compléter l'effet et en produit aussi un qui lui est propre.

Heureux celui qui près de toi soupire, Qui sur lui seul attire ces beaux yeux. Ce doux regard et ce tendre sourire!

Il est égal aux dieux.

Grâce à cette clausule,, il devient absolument impossible de confondre une strophe avec l'autre.

La clausule est à la strophe ce que Yépode est au poème, ce que le rime est au vers, c'est la conclusion naturelle de l'unité rythmique.

Quelquefois la strophe se constitue par un mélange de vers isornériques et de vers hé ter 'ométrique s dont le dernier sert en même temps de clausule. C'est ainsi qu'est cons-truit le quatrain suivant :

Vous qui m'aiderez dans mon agonie.

Ne me dites rien;

Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

(Sully Pkcdiiomme).

C'est le système élégiaque de l'hexamètre et du pentamètre latins. Quelquefois cette hétérométrie prend l'aspect d'une double clausule.

La pauvre enfant ! regardez :

La toux, par coups saccadés,

La secoue, Et la brise qui la mord Met les roses de la mort

Sur sa joue.

(Richepin).

Le système qui consiste à faire rimer des vers d'une strophe avec les vers d'une strophe suivante est appliqué dans cet exemple :

Une robe blanche Là-bas flotte et court Parmi le feuillage Et sur l'herbe fraîche Dans un rayon court.

L'oiseau sur la branche Dit : bonjour, bonjour.

Et son babillage Très vif se dépèche De chanter l'amour.

Cet agencement, comme nous le verrons bientôt, contribue à former l'unité du poème.

Au contraire, la strophe peut ne contenir qu'une seule rime, c'est ce qui a lieu dans le distique, ainsi que dans le ternaire; pour pouvoir obtenir deux rimes le ternaire doit devenir le tercet.

Distique.

A deux genoux l'aimé se complaît devant elle, La caresse des yeux traverse la dentelle.

Ternaire.

L'arbre de la forêt n'est qu'un gazon géant Car devant l'animal l'arbre n'est qu'un néant Que Dieu fit comme ébauche et qu'il jetta créant

Enfin le rythme populaire emploie un genre de strophe où les vers ne riment pas tous, mais seulement les impairs ; le dernier vers pair renferme ainsi une rime beaucoup plus concluante.

Mon père m'a mariée

A la Saint-A7coZas,

Il m'a donné un homme

Que mon cœur n'aime pas.

Ah ! Ah ! Ah ! ça ne va guère,

Ali ! Ah ! Ah ! ça ne va pas

Tels sont les divers procédés des fonctions de la strophe à lien phonétique.

Elle contient tous les nombres de vers, à commencer par la strophe binaire ou distique ; toutes les combinaisons sont possibles pourvu que le dernier vers marque bien la fin de la strophe.

b De la strophe à lien lexicologique.

Existe-t-il une strophe qui ait pour clausule non seulement un vers hétérométrique ou à rime embrassante, mais un vers terminé par un mot qui se retrouve à la fin de chaque stance, ou par un mot qui était déjà placé au commencement de celle ci et qui revienne à la fin ?

Voici un exemple d'un mot revenu à la fin de chaque stance et la clôturant.

Quel est l'ami qui nous rit Quand l'amitié devient rare, Quand un noir chagrin nous prit, Que l'amour est trop avare Qu'aucun cœur ne nous comprit ?

C'est le cigare.

Qu'importe s'il vente ou pleut, Si le chemin nous égare !

Pourvu que l'on fume un peu, On s'en va, sans crier gare, Parmi le nuage bleu De son cigare.

Le rythme est encore plus lexicologique, c'est-à-dire réduit à un mot dans l'exemple suivant :

Le sanglier,

Qu'un rang d autres chasseurs accule Vers le précipice oublié, Le boutoir en avant recule Sur le bord de l'étroit palier -, Mais ce n'est pas qu'il capitule.

Le sanglier !

C'est qu'il apprit pendant la lutte Qu'à peine d'être humilié Il faut ruser, et vers la chute Quand tu crois qu'on va le plier.

Il te faut faire la culbute, Le sanglier !

c - De la strophe à lien psychologique.

Ici l'on peut citer toutes les strophes composant un poème dont chaque dernier vers est identique, celles de la ballade, par exemple, mais nous les décrirons complètement sous la rubrique du poème, et pour ne pas nous répéter, nous ne citerons ici que celles qui isolées présentent entre leurs vers le lien psychologique, c'est-à-dire résultant de la répétition finale d'une pensée tout entière.

En voici d'abord un exemple qui consiste à répéter par un vers surnuméraire.

C'êlail un bon temps, le vieux temps des fées; Pour les écouter et vibrer encor, L'âme des Bretons a des cordes d'or. C'était un bon temps, le vieux temps des fées.

Quelque fois c'est le second qui fait retour à la fin.

Il est ciselé, mais dur, Le vers où j'ai mis mon âme ; Le fer se forge en la flamme.

On trempe souvent sa lame, Il souffre pour qu'il soit pur, Le vers où j'ai mis mon âme.

Ici le vers-rime n'est plus surnuméraire, mais fait partie intégrante de la strophe.

Mais c'est dans le triolet que cette strophe a pris sa perfection.

La couleur sans pareille est celle de la rose Que vient d'épanouir un regard du matin, Hommes, tissez la soie et créez le satin, Que chacun à son tour vienne et lutte s'il l'ose ! La couleur sans pareille est celle de la rose. Avec tous vos pinceaux vous ferez peu de chose, Et le savant lui-même y perdra son latin La couleur sans pareille est celle de la rose Que rient d'épanouir un reyard du malin.

Le premier vers se trouve répété deux fois et le second une seule, il y a donc un retour constant vers la même pensée ; d'ailleurs, la strophe commence et se clôt par les deux mêmes vers qui enferment tous les autres. Aussi reflet pychique est-il puissant, beaucoup plus que celui phonétique de la simple rime. Mais les sentiments exprimés par le triolet doivent être gracieux, ou autrement cette répétition constante deviendrait lourde et pénible. C'est par excellence la strophe psychique. Ce n'est point une unité poématique, car ses strophes sont tout à fait indépendantes l'une de l'autre.

Telles sont les trois sortes de strophes, la seconde est peu usitée, la troisième l'est d'avantage, mais ne se réalise pas de beaucoup de manières diiïérentes;ce n'est qu'en constituant l'unité du poème qu'elle prend son plein développement ; quant à la première, elle domine toute la poésie lyrique. D'ailleurs, il est très difficile de parvenir au poème

proprement dit, si l'on ne passe pas par l'unité intermédiaire, la strophe. Quant aux strophes à base phonétique, le caractère de chacune d'elles est très différent suivant l'isométrie ou l'hétérométrie de leurs vers composants, il diffère aussi suivant le nombre des vers et surtout selon que ce nombre est pair ou impair. C'est un point important que nous examinerons. Le nombre impair donne à la stance une impression plus grave, plus mélancolique, tandis que le nombre pair lui communique son calme et son fort équilibre.

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