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CHAPITRE XII

DE LA DIÉRÈSE

Nous avons recherché déjà dans divers chapitres de la versification actuelle les lois et les règles rythmiques, montré en quoi les unes diffèrent des autres et soumis les secondes au jugement des premières qui les ont édictées, mais qui l'ont fait souvent dans un temps et un milieu d'harmonie acoustique, d'état linguistique et d'esthétique déjà disparus et qui ne peuvent aujourd'hui dans bien des cas que les désavouer, les abroger. La règle devenue mécanique a souvent obscurci la loi, l'a fait perdre entièrement de vue, et le poète qui la suit servilement ne s'adapte plus au besoin rythmique réel, il n'est plus compris par l'oreille, et se retranche derrière des principes rythmiques, justes autrefois, mais devenus artificiels et descendus au rang de simples survivances. La diminution du goût du grand public pour les vers, surtout pour la poésie lyrique, tient peut-être beaucoup à cette fausse évolution, ou plutôt à ce défaut d'évolution, à cette stagnation du rythme.

Un des exemples les plus fréquents de cet état s'observe dans la diérèse Chacun sait que certaines diphthongues en français se composent tour à tour de toutes les voyelles précédées soit d'un î, soit d'un u ou d'un ou, et que les sons des deux voyelles composantes se fondent ensemble de manière à être prononcées par une seule émission de voix.

On obtient ainsi : ia, ie, io. iu, iou. et iia, ùe, ùi, ùo, enfin, oua, oue, oui, ouo. Les mots qui renferment ces diphthongues sont nombreux, mais dans le langage ordinaire il n'y a aucun doute sur leur prononciation, les deux phonèmes ne sont jamais séparés. On prononce : milliard et non pas milli-ard, fier et non pas fi-er, adoration et non pas adorati on, lieu et non li-ea, vertueux et non vcrtu-eux, fruit et non fru-it. Même dans le langage soutenu, le langage oratoire, la prononciation ne diffère pas ; agir autrement serait encourir un certain ridicule, un renom de pédantisme, sans atteindre même la correction qui est contraire à ce procédé.

Une seule exception est faite par une saine phonétique. Lorsque la syllabe est précédée d'un r ou d'un / suivant une autre consonne, les deux voyelles se détachent nécessairement l'une de l'autre. On ne prononcera pas : cruel en une seule syllabe, mais toujours en deux. On ie fera dans le langage le plus familier, parce qu'il y a à cela une nécessité qui s'impose.

Celte absence d'exception, cette fixité, n'existe pas partout ailleurs dans la lansue française, elle est ici d'autant plus remarquable. Quand il s'agit du plus ou moins de sonorité de Ye muet, iioua verrons que noire langue a une grande élasticité, laquelle peut d'ailleurs être comptée au nombre de ses richesses. Le langage tout-à-fait familier, surtout le langage populaire, supprime presque tous les e muets, ce qui lui donne un caractère d une certaine durelé, l'air ne circule plus autour de la syllabe accentuée, des heurts se produisent, la souplesse disparait. Si le langage devient plus soutenu, dans le parler mondain, on voit réapparaître une partie des e muets effacés, pas tous cependant car la diction deviendrait trop solennelle et quelque peu pédantesque. Dans le discours oratoire, ce reproche n est plus à craindre, la phrase doit y être plus développée, de nouveaux e muets se sonorisent, ils donnent d'ailleurs à l'orateur le temps de se recueillir, de reposer son souffle, d'attaquer une nouvelle idée par la parlie accentuée du mot qui va suivre Cependant ils ne sont pas tous gardés, le choix dépend des besoins de la pensée. C'est au théâtre où il faut un certain grossissement aussi bien acoustique qu'optique, que le muet apparaît de plus en plus ; et enfin dans le langage le plus affiné, celui de la poésie, il ressort tout-à-fait, se prononçant toujours, ailleurs qu'à la pause, et à moins d'élision. Sa prononciation donne au vers un degré plus grand de distinction, quelquefois aux dépens du naturel, mais les lois du langage ne sont cependant pas transgressées, car l'e muet a une sonorité certaine et il est permis de la faire apparaître au moyen de certains réactifs.

Il n'en est pas de même des diphthongues françaises. Jamais, sauf l'exception ci-dessus indiquée, elles ne séparent leurs éléments dans la prononcialion. Jamais elles ne sont en diérèse, mais toujours en union, en synérèse. Elles se prononcent d'un seul trait

La scansion du vers français ne semblées] pouvoir être contraire à celle du langage. On devrait, par conséquent, ne jamais admettre la diérèse, ne jamais dire li-on, diamant, vi-olence, secou-er, ni surtout atlmiraii-on.

Cela est si vrai que celui qui compose des vers les premières fois accuse une tendance qu'il a de la peine à vaincre, à faire partout la synérèse,, au lieu de la diérèse, et il scande le vers comme la prose, ne pouvant admettre que la prosodie soit en contradiction avec le langage. C'est le défaut habituel de tous ces essais, la nature y triomphe de la règle imposée.

Eh bien, en effet, la règle est ici contraire au rythme naturel de notre langue ; elle exige presque toujours que nous prononcions dans le vers autrement que dans la prose et d'une manière inverse. En prose nous disons : le lion, en vers, le H-on : en prose V ambition, en vers, Yambiti-on. Pourquoi ce désaccord?

Est-il justifié?

Quelles que soient les causes historiques, dès que ces causes ont disparu, l'effet doit cesser, parce que le rythme doit s'adapter constamment à l'impression. Nous ne rimons pas pour être entendu de nos ancêtres ; nous ne faisons pas la diérèse pour être mieux compris par eux.

Les meilleures raisons historiques ne peuvent donc valoir.

Elles le peuvent d'autant moins, qu'elles exigent de nous, non pas un renversement complet de notre habitude de prononciation, ce qui, à tout prendre, serait plutôt facile. Lorsqu'il serait bien entendu que, tandis qu'en prose on réunit toujours les sons des deux voyelles de la diphthongue, qu'en poésie on les séparera toujours, cet ordre deviendrait, grâce à l'habitude, commode à exécuter, peut-être même se formerait-on une sensation acoustique et phonétique double,admettantici ce qu'on rejette là, mais régulièrement, comme on change alternativement de manière d'être dans des milieux différents. Mais il n'en est pas ainsi. Tantôt on nous commande de suivre l'instinct naturel qui est de prononcer dans les vers comme dans la prose ; tantôt on nous le défend. On fait à ce sujet des distinctions, des sous-distinctions ; on entasse les exceptions empiriques sur les exceptions, sans même, pour ceux qui n'ont pas la connaissance du latin, qu'il y ait de fil conducteur qui puisse les guider. De telle sorte que celui qui n'a pas une grande habitude de versifier peut s'y tromper à tout instant, qu'il devient comme éperdu, et qu'il doit corriger, ce qui est souvent mauvais, le vers d'une belle venue dicté par 1 inspiration.

Ce qui est singulier, c'est que le vers français est le seul qui possède ce tourment de la synérèse et de la diérèse ; non seulement le vers germanique, allemand ou anglais en est exempt, mais dans les langues issues, comme la nôtre, du latin, dans les autres langues romanes, il

y a unité de système, on prononce la diphthongue de la même manière en vers et en prose ce qui est conforme à la nature, et ce qui rend injustifiables les règles du vers français.

Quelle est donc l'origine de cette règle? Gomment se fait-il que le rythme sépare ce que le langage a uni ?

Il y a là une survivance, et ce sont les survivances qui encombrent et vicient aussi bien le monde esthétique et rythmique que le monde social.

Toute idée a eu sa raison d'être, et lorsqu'elle a dominé, d'abord sa légitimité; tant qu'elle accomplit sa fonction, elle doit être conservée ; mais elle doit être éliminée lorsqu'elle ne la remplit plus et ne peut plus la remplir, lorsqu'elle devient en désaccord avec le besoin.

La règle de la diérèse dans certains cas, celle de la synérèse dans certains autres, ont eu leur cause, à cette époque, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de désaccord entre le rythme et le langage sur ce point, entre le vers et la prose. Toutes les fois que le vers voulait la diérèse, c'était parce que la prose la voulait aussi dans la prononciation ; lorsque le vers voulait la synérèse, c'était pour se conformer la prose. Alors nulle difficulté pour le poète, il n'avait qu'à suivre l'instinct naturel, il versifiait comme il parlait, et n'était pas obligé de se dédoubler.

La règle la plus générale était la diérèse, ou plus exactement, il y avait deux règles générales faciles à comprendre.

Lorsque lï, Vu, l'on commençant la diphthongue existaient déjà dans le mot latin dont le mot français était dérivé, il se prononçait distinctement de l'autre voyelle.

Par exemple, le mot viande dérive du latin vivenda ; le second v est tombé, et ainsi l'i s'est approché de l'a, mais la prononciation continuait à les distinguer. On prononçait vi-ande et il n'était pas difficile pour le poète de scander ainsi, puisqu'il ne faisait que suivre la prononciation familière. Nous choisissons cet exemple, précisément parce que le mot viande est devenu de nos jours d'une seule syllabe, par une déviation que nous étudierons bientôt.

De même, le mot lion vient du latin leo, ïe s'est transformé en / ; mais la prononciation des deux voyelles restait distincte, on n'avait donc pas de peine à scander comme ou prononçait : li-on.

La grande famille des mots abstraits en ion suivait la même règle ou plutôt la même Ici : passi-on, après le latin passi-o : admirati-on après le latin admirati-o.

Le mol fuir vient du latin fugere\ après la cluile du g, les deux voyelles se sont rapprochées, mais elles restaient distinctes, on scandait donc, comme on prononçait, Ju-ir; c'était en vertu de la même loi. aujourd'hui on scande fuir en une seule syllabe, par une déviation.

Le mot duel se prononçait en deux syllabes comme venant de duel lum De même le mot di-able de di-abolus. En un mot, la règle était générale ; les mots qui avaient déjà les deux voyelles en latin les distinguaient aussi bien dans la prononciation que dans le rythme.

Y avait-il à cette loi de persistance des exceptions'? Nous ne le pensons pas. Elle était générale, elle n'avait pas subi les altérations qui plus tard l'ont atteinte.

La seconde règle ou la seconde loi parallèle était que dans les mots où 1', lu, l'ou, initiais n'existaient pas en latin, il fallait faire la réunion, la synérèse, aussi bien dans la prononciation de la prose que dans celle des vers.

Comment donc 17, lu, You, qui n'existaient pas en latin, s'étaient ils introduits en français dans certains mots et dans leur prononciation, et pourquoi se confondaient-ils alors avec la voyelle suivante, au lieu de s'en détacher ? Comment l'instinct distinguait il ces deux cas?

L'introduction d'un î, d un u\ initiais et surnuméraires, n'est pas spéciale au français, mais exis-te aussi dans les langues congénères, l'italien et l'espagnol; elle résu te de la loi de compensation. La désinence des mots s'est abiégéeen passant du latin aux langues romanes, et comme le mot doit retrouver dans une syllabe ce qu'il perd dans l'autre, en vertu précisément de cette loi de compensation, la syllabe ultième,se raccourcissant, la pénultième s'allonge d'autant, elle se dichotomise, se diphthongue, c'est-à-dire qu'elle dédouble le son de sa voyelle; l'o devient uo, ïe devient ie ; en italien, par exemple, bonus devient buono ; cœlum, cielo ; pede, pie ; opère, uopo; de même, en es pagnol bueno dérive de bono. Le français fait subir la même transformation ; pede produit pied ; celo, ciel ; lepido, tiède; cera, cierge ; fero, fier ; sede, siège. Dans tous ces cas, 17, Vu, survenus ne sont pas syllabiques.

Pourquoi ? Parce que, non seulement originairement ils n'existaient pas, et par conséquent ne formaient pas syllabe, mais aussi l'i, par exemple, n'est que le mouillement de la consonne qui précède, ou plus exactement, la bifurcation de la voyelle qui suit. C'est cette voyelle qui se développe, se scinde en deux, se dédouble, se crée une semi-voyelle semblable à elle-même. Au lieu de ie,oûe,\l faudrait écrire

plus logiquement ye, we, où l'on voit qu'il n'y a, en réalité, qu'une seule voyelle, appuyée sur une semi-voyelle correspondante, et qu'il n'y a jamais eu la concurrence de deux voyelles indépendantes. Il eut été contre toute logique de séparer ensuite ces deux sons, de tout temps inséparables depuis l'apparition du dernier né. lorsque toute l'évolution du langage penchait vers la synérèse. Le désaccord eut alors été trop profond, et la versification malgré ses subtilités ne pouvait aller aussi loin.

Pas plus à cette règle qu à la précédente aucune exception n'était faite. Bien plus, on la poussait à des conséquences extrêmes qui maintenant paraîtraient bien choquantes, et où pourtant étymologiquement on aurait pu hésiter. C'est ainsi que dans les noms et adjectifs eu 1er et en ière qui dérivent du latin en arias et en aria et où par conséquent 17 n'apparaissait pas au moins dans la même syllabe, il y avait diphthongue et synérèse. 11 en est de même actuellement, mais on fait exception pour le cas où ie est précédé des groupes consonnantiques composés d'une consonne suivie de / ou de r, parce que la phonétique fait obstacle. Gomment prononcer les syllabes dans meurtrier, par exemple, et dans sanglier, trier et plier d'une seule émission de voix. Les anciens poètes ne s'arrêtaient pas devant ce scrupule euphonique ; d'ailleurs, ils écrivaient sangler, meurtrer, et 17, n'est apparu que d'une façon hystérogène. De là ce vers de la chanson de Roland : Puis sont montés sur leurs corans destriers, et celui-ci d'Alexandre : De plaine terre saute ne s'y prit à estrier ; et plus tard celui de Rotrou : Et le même bouclier met ma tête à couvert : il en était de même de la rime féminine en rière, rième: quatrième, chambrière, etc., il n'y avait qu'une seule syllabe.

Par un motif contraire dans la terminaison des verbes en ions et iez, il y eut d'abord deux syllabes à cause de la dérivation du latin ; ebamus, ebatis, où se trouve l'e qui a produit 17, puis l'usage très grand de ces désinences avait créé la synérèse et la synérèse persistait, ce qu'il faut remarquer ici même, dans les verbes en liez et riez précédés d'une autre consomme, par exemple montriez, sembliez.

Témoin ce décasyllabe de Marot :

Vous le prendriez, malgré lous ses gendarmes .

Le rythme actuel fait exception, au contraire, pour les désinences où 17 est précédé de deux consonnes dont la seconde est un r ou un / :

en- trions, voud-rions ; l'ancien français ne Ja faisait même pas. 11 était donc parfaitement logique : le rythme du vers y reproduisait exactement la prononciation de la prose.

La première loi, celle de la diérèse, toutes les fois que I'iVI'h, \'ou existaient déjà en latin, soit eux-mêmes, soit par un e ou une autre voyelle dont ils sont dérivés, était donc sans exception.

Mais on ne doit pas exagérer cette règle. Il fallait pour son application que lï, lu, l'ou ou son représentant, existassent déjà en latin dans la même syllabe que la seconde voyelle ou dans une syllabe précédente La loi ne s'appliquait plus dans le cas inverse, celui où 17, par exemple, venait d'une syllabe suivante. C'est ce qui avait lieu dans les terminaisons précitées, en arius, devenues ier.

11 en était de même dans les mots huile de oleum, huis de ostium, puits de pute um, juin dejunius.

Franchissons maintenant d'un seul coup la distance qui nous sépare chronologiquement d'un pareil état.

Les différences se sont totalement comblées dans le parler ordinaire. Aujourd'hui, qu'il s'agisse d'un mot qui possédait déjà lï ou l'a en latin. ou d'unautre dans lequel cet i ou cet u s'est introduit d'un manière hystérogène par suite de la loi de compensation, nous n'en faisons aucune dilïérence dans la sensation actuelle du langage ; nous disons aussi bien pieux que pieu et pieu que pieux en une seule syllabe, sans nous soucier de l'étymologie, et aussi bien secouer que fouet ; ce n'est que dans les vers qu'on prononce pieu, mais pi-eux, jouet, mais secou-er. On est arrivé à l'uniformité dans la prose, on y fait toujours la synérèse, jamais la diérèse, si ce n'est dans le cas où la diphthongue est précédés d'un groupe consonnantique où se trouve / ou r, sangli-er, ouvrier.

Il semble que l'évolution du vers aurait dû suivre celle de la prose, et aboutir à la même terminaison, de sorte qu'aujourd'hui il n'y aurait plus sur ce point de question rythmique, mais que les deux voyelles ne devraient faire qu'une émission. Il n'en est rien.

Le vers na pas suivi la prose ; elle a conservé les deux principes antiques, qui se sont pourtant fondus ensemble, elle les maintient en leur état archaïque, de sorte que le rythme, qui doit reposer sur une sensation vivante, ne repose en réalité que sur une science d'antiquaire.

Cependant jusqu'à un certain point, quoiqu il ne soit pas arrivé à cette dernière étape, le vers a suivi, quoique en retard, cette évolution. Il faut d'abord noter que soit dans la prose, soit dans le vers, aucune ou

presque aucune dérogation, sauf celle notée pour les désinences en trier, plier, n'a eu lieu à la règle de la synérèse dans les mots où Vi n'existait pas en latin ; mais, au contraire, pour la règle de la diérèse et quant aux autres, des dérogations assez nombreuses eurent lieu peu à peu dans la prose jusqu'à ce qu'on parvint à sa suppression définitive ; ces dérogations ont été suivies par la versification et il est très intéressant de les observer.

Lorsqu'un mot devenait tout à fait usuel, la prononciation avait une tendance naturelle à l'abréger, et par conséquent, à convertir la diérèse en synérèse. de telle sorte que, parmi les mots qui en latin possédaient un i, beaucoup, malgré la règle, ne conservaient pas à cette voyelle une prononciation isolée. Or, parmi les mots les plus usuels, apparurent au premier rang les monosyllabes, parce qu'ils étaient plus concrets, tandis que les polysyllabes formaient des mots abstraits. D'où à la fois les mots très usuels et les monosyllabes tendirent à tomber en synérèse. Il y a lieu d'étudier sur quelques exemples cette chute successive.

Le mot Diable, comme en latin, était autrefois de trois syllabes, on l'écrivait d'ailleurs souvent déable ; ce n'est qu'au XVe siècle qu'on hésite dans la versification entre la synérèse et la diérèse et qu'on incline à compter deux syllabes. Au XVII9 siècle et depuis, la synérèse l'a emporté. Ce qui est curieux, c'est que dans l'adjectif diabolique on compte encore souvent deux syllabes à îa. C'est qu'alors le mot est polysyllabique et qu'il se trouve beaucoup moins usité. Il est inconnu des paysans, qui emploient très fréquemment le mot diable. Celui-ci leur est devenu tcut-à-fait familier, ils l'évoquent à chaque instant, ils ont sans le savoir travaillé à la synérèse. Elle est devenue tellement énergique qu'elle a passé de la prose au vers. Il en est ainsi du mot diacre ; par suite de la même familiarité avec les idées religieuses, il a acquis peu à peu une syllabe de moins

De même, le mot biais formait deux syllabes : mais sous l'influence d'une prononciation rapide et de sa brièveté, il devint, après des oscillations, définitivement un monosyllabe, mais il ne l'était pas encore au XVIe siècle, où on le trouve compté des deux façons, tandis que niais, qui semble formé sur le même modèle, est resté dissyllabique.

L'étymologie du mot lierre est connue, l'article se tiouve repété deux fois quand on dit le lierre, dérivé de hedera ; Vi existait donc en latin sous la forme e ; les deux voyelles se sont rapprochées après la chute du d, elles devaient rester encore distinctes : c'est ce qu'elles ont fait

d'abord, même encore au XVIe siècle : mais le mot est si court qu'il a fallu le renforcer par un double article : les deux voyelles ont dû se serrer fortement et se confondre, quoique ce vocable ne soit pas d'un emploi continuel.

Dans un sens contraire, hier était d'abord d'une seule syllabe ; au XIVe siècle il apparaît quelquefois frappé de diérèse, c'est qu'il est si bref qu'on sent le besoin de le développer ; aujourd'hui il est devenu un dissyllabe, tandis que dans avant hier, mot plus long, il est resté un monosyllabe.

Les adjectifs terminés en ien dérivent des latins en ianusel, par conséquent, on devrait compter deux syllabes, c'est ce qui a lieu. Mais il est fait exception pour deux mots très usités, d'abord pour celui de chrétien, où la diérèse existait d'abord, mais où la synérèse s'est introduite depuis Marot. Il en est de même des mots ancien et gardien. contractions ne sont pas le résultat de règles précises, mais de tendances.

Il en est ainsi encore de moelle, dérivé de medulla où il y avait d'abord diérèse.

La même observation doit se faire sur le mot fouet, autrefois de deux syllabes jusqu'au XVIIe siècle.

Le mot oui, dérivé de o'/l, devait être et élait de deux syllabes ; il l'est demeuré longtemps, mais cest à la fois un mot très court et d'un grand usage, aussi est il devenu monosyllabique.

La même évolutien pour l'un de ces motifs s'est accomplie dans le mot écuelle de scutella.

De même fuir, fui, était autrefois de deux syllabes comme dérivant de fw/ere ; mais sa brièveté sou grand usage lui ont imprimé fatalement une prononciation rapide depuis le XVIIe; cependant il s'agissait alors de fuir à l'infinitif et au participe car aux autres temps on a toujours réuni les deux voyelles : Je fuis, je fuirai. Dans le premier cas, on ne comprend guère la différence, ou peut dire cependant que je fuis est plus concretqu'un infinitif, plus usuel, et se prononce plus rapidement encore. De même, fuite n'a toujours eu qu'une seule syllabe. Il y a là une violation de la règle de 17 latin, qui ne peut s'expliquer que par une évolution dont ou ne retrouve pas toutes les traces.

Juif a suivi une évolution analogue; ce mot était judeus, autrefois de deux syllabes, mais il est devenu un monosyllabe au XV" siècle, r qu'il était extrêmement usuel.

Si l'on ne retrouve pas dans toutes les exceptions les étapes de l'évo-

lu lion accomplie, on peut voir par ces exemples ce qu'elle a été partout. C'est certainement à la suite d'un usage très fréquent, par exemple, que bréviaire est parvenu à faire la synérèse.

C'est aussi par le motif de la grande fréquence d'emploi que dans presque toutes les terminaisons des verbes, ie, ue, ne forment qu'une seule syllabe.

D'autre part, l'évolution a introduit, au contraire, en faveur de la diérèse, la règle que ie, ua, etc.. précédés d'une consonne plus /, d'une consonne plus r, deviennent des dissyllabes ; ici l'euphonie, un facteur tout différent, l'a emporté.

Certaines exceptions s'expliquent difficilement ; par exemple, les mots en ien, dérivés du latin en ianus, doivent faire et font la diérèse d'après le principe par nous énoncé. Pourquoi alors admet-on.au contraire, la synérèse dans comédienne, athénien, persienne, gardien. Prussien. Autrichien, Amiens, plébéien, faubourien, chrétien ? Mais il il faut noter d'abord que la question pour les six premiers mots est douteuse, que, comme nous l'avons vu, ancien et chrétien ont longtemps séparé les deux voyelles. Les deux noms de peuples ci-dessus ne dérivent pas d'originaux latins et ne sont formés que par analogie il en est de même du mot faubourien. D'ailleurs, comédien fait la diérèse, et c'est bien arbitrairement s'il en est autrement au féminin ; la synérèse de plébéien reste seule inexplicable.

Ce qui peut surprendre, c'est que le mot poète ait fait d'abord la synérèse, quoique les deux voyelles existassent d'abord en latin : cependant le fait est certain.

Le mot ouest est, à bon droit, monosyllabique, sans qu'il y ait d'exception véritable; Y ou n'est que la reproduction du w germanique, lequel n'est qu'une semi- voyelle. Il en est de même de Suède, quoi qu'il y ait eu oscillation, et de piano. Il fallait suivre dans les mots la syllabisation étrangère.

Le monosyllabisme envahissant a menacé même le mot duel que Victor Hugo a mis en synérèse, mais on a fait retour au dissyllabisme naturel. Il en est de même du mot Juan que l'espagnol nous avait livré monosyllabique. Le mot suicide, pourtant d'origine latine bien claire. a oscillé aussi entre les deux. Sans doute, l'explication historique reste difficile pour certains mots ; mais en poussant plus loin les recherches, on parvient toujours à retrouver à l'origine l'application du principe auquel on n'a dérogé que peu à peu par voie d'exceptions, et ces exceptions sont nées de l'usage extrêmement fréquent qui a abrégé la prononciation.

Il existe à ce sujet encore quelques cas fort curieux que nous n'avons point passés en revue. Nous nous contenterons de citer le monosyllabisme de certains mots qui sembleraient devoir être dissyllabique! d'après la règle : rouet, couette, suivre, appui, bruit, liard, diantre, fiole, pioche, piaffe, pion, miette, mioche, poète. Le mot liard, par exemple, a subi beaucoup de fluctuations ; il dérive de l'ancien français liard, blanc, lequel provient de lié, laelum ; l'équivalent de lï existait donc déjà en latin ; aussi fit-on d'abord liard de deux syllabes ; c'é|ait la prononciation du temps de Marot ; puis ce substantif si usuel se contracte, mais l'oscillation n'est pas terminée, et Victor Hugo l'a scandé en deux syllabes.

Le mot pion, venu de pedonem, pe-on, devrait aussi se scander en deux syllabes ; la contraction résulte de l'extrême brièveté du mot.

Autrefois, mi-etle était de deux syllabes; il s'est contracté en une pour le même motif.

Il en est de même de pi-oche, mi oche,po èle,qu'\ étaient de plusieurs syllabes en vieux français.

Le mot hruit, remarquable avec son monosyllabisme actuel, malgré le groupe initial br, l'a acquis dans le cours de l'évolution. C'est par diacritisme que le verbe bruire distingue, au contraire, et écarte les deux voyelles, conformément à l'étymologie.

Dans la plupart des cas, il reste une oscillation ; c'est ainsi que le mot assiette, quoique maintenant faisant la synérèse contre la loi primitive, fait encore quelquefois diérèse chez des modernes, par exemple, chez Augier. Des poètes emploient pour un même mot, tantôt la synérèse, tantôt la diérèse, suivant les besoins du moment ; c'est ce qui est arrivé fréquemment à Victor Hugo. Enfin, quelques-uns innovent et on les suit, ils se conforment au langage ordinaire qui les a entraînés, et ils entraînent à leur tour. C'est ainsi qu'ils amènent les plus graves et inattendues dérogations, surtout en ce qui concerne les mots savants et polysyllabiques qui devraient plus que tous les autres conserver la diérèse. Par exemple, Augier a fait véniel de deux syllabes seulement et de Musset avait fait la synérèse pour matériel. On admet même à cet égard une distinction qui est à noter. Tandis que la diérèse persiste dans les genres de poésie graves, la synérèse s'accomplit dans ceux de poésie plus familière Ce n'estqu'une étape, mais elle nedoit point passer inaperçue. Tout dépend souvent du caprice des poètes, pourvu qu'ils soient célèbres. Contre toute étymologie, le mot circuit se scande maintenant avec synérèse, comme il se prononce. Il en est de même de

jésuite, pituile, fortuit, fortuite. Il en est de même aussi, comme nous lavons vu, de suicide

Nous ne poursuivrons pas davantage l'explication des exceptions et l'étude de l'évolution. On voit que la persistance des deux lois a été grande, qu'elles se sont cependant en chemin chargées de nombreuses exceptions qui ne peuvent former aucune règle, mais seulement qu'aujourd'hui l'oscillation dure encore pour beaucoup de mots entre la synérèse et la diérèse. Cependant, fait remarquable, l'évolution ne penche que du côté de la synérèse ; aucune conversion ou presque aucune n'a lieu de celui de la diérèse, et cela se conçoit, puisque la prononciation ordinaire a adopté la règle générale de la contraction.

Cette synérèse s'est encore accrue du fait des mots français dérivés d'autres mots français, où 17, par exemple, formait déjà une diphthongue avec une syllabe précédente, entre autres, balayer venu de balai, égayer de gai, essayer de essai, monnayer de monnaie, et où, par conséquent, il n'a pu influer sur l'e suivant, mais s'est simplement converti en semi-voyelle.

Tout converge donc vers la synérèse dans la scansion. Nous avons successivement décrit l'état antique, l'état actuel et les différentes étapes. Quant à la prononciation dans la prose, l'évolution plus hâtive s'est complètement accomplie, il n'y a plus de diérèse.

Aussi dans les cas où la diérèse a persisté dans la scansion, et ils sont nombreux, l'oreille est-elle vivement choquée. Il résulte même de cette scansion un certain ridicule ou une ironie voulue, comme dans ces vers cités dans ce sens :

Considérati-on, considérati-on,

Ma seule passi-on, ma seule passi-on .

Aussi certains poètes ont ils essayé de l'éviter et de s'octroyer à euxmêmes une commodité rythmique, en faisant à leur gré la synérèse ou la diérèse dans le même cas, par exemple dans ces vers de Barbier :

Et sous un faux semblant de civilisa-don Si l'univers entier subit leur acti-on.

Mais c'est se jouer à la fois du lecteur et du rythme.

Cependant certains métriciens, au défi de la logique, ont proposé sérieusement de laisser la synérèse et la diérèse s'employer ad libitum, admettant l'une ou l'autre suivant les besoins de l'emploi. Ce serait substituer le rythme fluide au rythme solidifié, ce qui d'ailleurs serait

parfaitement jusle si c'était pour une raison euphonique que la distinction s'était établie. Mais il n'en est pas ainsi; c'était pour une raison linguistique. Il ne s'agit pas du rythme, mais aussi du langage et de la prononciation, et une telle licence, outre qu'elle est anarchique. confond un point de vue tout conventionnel avec une autre naturel et essentiel.

Lorsque, comme dans les deux premiers vers précités, il y a une accumulation de diérèses contraire à la prononciation usuelle, l'étonnement s'accroît, et en même temps, l'effet désagréable à l'oreille ; mais cela n'est pas néce saire, et il y a des cas où la diérèse détruit l'impression qui viendrait du rythme naturel du langage et même de la vertu accidentelle des mots.

Le mot lion, par exemple, dans sa prononciation ordinaire, donne bien une impression de la force précisément par la synérèse, par son monosyllabisme massif et puissant, c'est, sans doute, leflet du hasard, ce n'est le résultat d'aucune onomatopée, puisque son prédécesseur leo n'a pas le même aspect. Mais c'est un accident dont le poète peut profiter. Li on en deux syllabes n'a pas le même effet. Il est vrai que Victor Hugo a dit, dans Uernani :

Vous êtes mon li-on superbe et généreux.

Ce qui est un très beau vers.

Mais celte beauté se trouve diminuée par la prononciation en deux syllabes qui en tempère trop l'énergie.

Il est vrai que le poète y a mis une compensation par la nasale sonore du m )t mon, de sorte que ce mot fait écho à la sonorité de la finale de lion ce qui relève de l'affaiblissement causé par la diérèse.

Il est vrai aussi que si lion avait dû atteindre la synérèse, et s'y arrêter, une loi rythmique eut été violée en le faisant précéder immédiatement de mon, car la séquence de deux syllabes de même son est désagréable, et c'est précisément la diérèse de lion qui a permis de placer mon auparavant. Mais le poète eût pu remplacer mon par un autre mot.

Quoi qu'il en soit, la scansion // on affaiblit la force naturelle de ce vocable. Il en est de même dans bien des cas. Mais le ridicule est d'un efiet bien pire. Avisez-vous dans la conversation d'assurer quelqu'un de votre considérati-on, et il pensera que vous voulez vous moquer de lui.

Que faut-il donc faire?

Il faut résolument détruire ce désaccord entre la prononciation et la scansion. C'est la prononciation qui doit l'emporter, celle de la prose, celle qui est naturelle. L'autre est devenue une pure attraction .une manie d'antiquaire au moyen de laquelle on réussit à vivre complètement dans un autre âge, oubliant ce qui est autour de soi. L'oreille, ce juge en dernier ressort, proteste et condamne. Il faut revenir à la nature. D'ailleurs, l'évolution y a fait retour en partie.il ne s'agit plus que de lui donner un mouvement plus rapide, de la terminer d'un coup. Presque toutes les exceptions qui font de ce côté la difficulté de la prosodie française se sont produites dans le sens de la synérèse, il n'y a qu'à les étendre, à les généraliser.

Il vaudrait mieux revenir à l'état primitif que de rester dans le statu quo illogique et anti-harmonique où nous sommes. En effet, en thèse, deux partis se présentent : effacer les exceptions, revenir à l'application des deux lois pures : diérèse pour tous les mots où VL, Vu, You existaient déjà en latin, synérèse pour tous les autres ; ce serait mauvais, mais logique ; ou bien s'apercevoir de la disparition réelle de ces deux lois dans la prononciation et déclarer que cette disparition a dû s'étendre au vers. C'est ce dernier parti qu'il faut prendre, car on ne ressuscite pas ce qui est mort, on fait seulement grandir ce qui est vivant.

Mais c'est ici que se marque bien l'antagonisme entre la loi et la règle. La loi de la diérèse a dû périr depuis longtemps ; jamais, en parlant, on ne songe à l'appliquer ; elle a eu sa raison d'être, elle ne l'a plus ; une fusion s'est faite entre le cas qui l'appelait et le cas contraire, au profit du dernier. Mais la loi fluide avait fondé des règles solides, cristalisées ; ces règles, chassées de la prose par la parole vivante, se sont conservées dans le vers écrit, plus éloigné du mouvement. Elles s'y maintiennent et résistent, effets désormais sans causes ou dont les causes ont péri et ne peuvent plus vivifier. La science didactique les préserve, les poètes inconscients de la poétique les conservent, c'est un moule traditionnel auquel ils se sont habitués. C'est en même temps une sorte d'élégance, d'aristocratie de langage dont on ne peut plus se départir, le langage des dieux, c'est-à-dire le langage différent de celui des hommes, même dans sa prononciation. Aussi les plus audacieux se sont-ils docilement rangés sous l'empire de la règle devenue fausse, qu'ils savent fausse, mais qu'ils croient respectable, comme toutes les survivances, comme toutes les erreurs ayant ei de la durée. Pourquoi, disent-ils, ne pas s'accommoder à ce

que les siècles ont institué, car ils ne l'auraient pas fait sans une raison, au moins secrète ?

Sans doute, les siècles ont fait cette règle, non seulement pour une raison secrète, mais pour une raison patente, en outre, très juste ; mais ce qui est juste à une époque ne l'est plus à une autre ; la règle, tant qu'elle traduit une loi naturelle et l'impose, est bonne ; elle ne l'est plus si derrière elle une autre loi a détruit et remplacé la première.

Aucun motif intrinsèque valable ne peut donc s'opposer définitivement à l'universalisation de la diérèse dans la scansion poétique. Dès ce jour, non seulement le versificateur n'aura plus à vaincre un obstacle inutile, ce qui est le petit côté de la question, mais l'harmonie, le naturel du vers ne seront plus détruits par une scansion qui, par la surprise qu'elle cause, produit une sorte de ridicule. Il en résulte un froid, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui glace les effets produits par l'inspiration communiquée et force à reporter l'attention sur les artifices de la métrique.

Il ne reste, en faveur de l'état actuel, qu'un seul argument en ap parence raisonnable, qui vient au secours de la routine. C'est celui-ci, Il ne s'agit pas seulement du présent et de l'avenir, dit-on, maisaussi du passé. Comment, si la scansion est changée, pourait-on scander les vers anciens, non seulement ceux des poètes antérieurs, mais aussi ceux des poètes contemporains, où la 'diérèse est observée? Que deviendront les anciens vers, même ceux du XIXe siècle, en présence de la scansion du XXe ? Auront-ils donc une syllabe de moins ? Nous comprenons que, pour satisfaire une théorie, même la plus naturelle et la plus raisonnable, on ne puisse faire abstraction des vers les plus beaux qui se sont produits sous l'empire de la théorie ancienne et les déformer. Il y a là un obstacle rétrospectif capable d'arrêter les plus hardis penseurs ou les plus consciencieux métriciens. Mais n'est-il pas possible de concilier la métrique actuelle et formaliste avec celle de l'avenir rejettant les règles empiriques et ne reconnaissant que les règles naturelles ?

On pourrait et, par conséquent, on devrait employer dans la transition en're l'un et l'autre système, celui qui est traditionnel, et celui qui est rationnel, un moyen terme acceptable et qui ne contredirait pas le rythme naturel du langage. Voici en quoi il consisterait :

Il s'agirait de recourir au procédé si souvent en usage dans l'évolution du langage, celui de la compensation. Par exemple, dans le mot passion, voici la diérèse qui va passera la synérèse, et, par conséquent,

les trois syllabes qui vont se réduire à deux : et en môme temps, le vers, ou plus exactement l'hémistiche, possédera une syllabe de moins, ce qui rendra levers inégal dans ses deux parties symétriques. Comment procédera-t-on en lisant les poètes antérieurs à la nouvelle règle? On compensera la syllabe perdue par un allongement de la syllabe restante.

Dans l'exemple ci dessus cité :

Vous êtes mon lion superbe et généreux

on ne dira plus :

Vous êtes mon li-on ni

Vous êtes mon lion mais

Vous êtes mon lion

On donnera à l'on de lion la valeur temporale de deux syllabes, en insistant sur lui sans laisser aucune valeur syllabique à IV.

C'est l'application de la loi de compensation, si fréquente dans la grammaire évolutive : IV sera absorbé comme dans le langage ordinaire, dans la prose, et converti en y, en semi voyelle : mais la valeur de la voyelle finale on sera doublée, ce qui revient su même pour la scansion.

De cette façon, on pourra lire les poètes anciens sans fausser leurs vers et cependant sans abandonner les vrais principes qui veulent la synérèse.

Nous avons recommandé ailleurs le même procédé en ce qui concerne la scansion des e muets.

Ainsi la transition serait possible, sans perturbation ni dans l'orthographe, ni dans la diction ; l'orthoépie ne serait pas altérée, mais, au contraire, restituée, sans que le vers devint faux.

Dans la prosodie moderne un principe unique régnerait désormais, celui de la synérèse.

Il n'y aurait aucune exception, si ce n'est celle qui est commandée par l'euphonie lorsque la diphthongue est précédée d'un groupe de consonnes dont la dernière est un /ou un r . nous prions, nous plions ; en réalité, il y aurait exception à la synérèse, mais non à la pronon-

dation de la prose, car en prose on prononce déjà ces mots en deux syllabes. On pourrait même étendre cette scansion à tous les cas où la diérèse a lieu dans le langage d'une manière plus ou moins complète, par exemple, lorsque la diphthongue est précédée d'un simple r : nous rions, vous ri ez, nous sourions. Il en serait de môme toutes les fois que la synérèse donnerait trop de brièveté et qu'on en résout les éléments dans le langage oratoire. Mais la distinction étymologique serait entièrement éliminée.

Désormais, la vérité rythmique, celle grammaticale, seraient d'accord, ce qui est essentiel C'est le désarcord qu'il faut faire cesser, comme anti-naturel, anti-harmonique, et comme résultant de la suravance de l'effet à la cause, de la règle à la loi, de ce qui est devenu purement artificiel et formel à ce qui est naturel et logique.

Avantde terminer ce chapitre, il n'est peut-être pas inutile d'indiquer comment une langue ayant même origine que la notre traite la diérèse et la synérèse; l'italien, comme le français, a introduit dans sa phonétique la diphthongue de deux manières, soit par l'addition au latin : bono est devenu buno ; Jero ; fiera ; levi ; lieve ; Joco, fuocoo ; dans ce cas, on fait, comme chez nous, la synérèse et l'on prononce en une seule syllabe: soit par succession du latin, l'i, Yo, Vu, étant déjà contenus dans celui-ci, et alors il semble qu'où va maintenir la dissociation des deux voyelles : ori-ente, l'orient ; armoni-oso, harmonieux ; dicéa, il

disait.

Eh bien ! dans ce second cas, il n'en est pas toujours ainsi, et il faut

faire des sous-distinctions.

Si la diphthongue porte l'accent sur la dernière voyelle, on suit bien cette règle, ori-énte, armoni-ôso, mais ad libitum, on peut aussi faire la synérèse, orié nte, armoniô so, c'est une grande ressource laissée, au poète. Si, au contraire, l'accent est sur la première voyelle ; méo, mon ; dicéa, il disait ; farai, tu feras, la seconde voyelle, n'a plus qu'une valeur de semi-voyelle, et on fait la synérèse.

Il résulte de ces règles, ce qui est bien remarquable, qu'en italien le poète peut, s'il le veut, toujours faire la synérèse, la diérèse est descendue au rang de simple faculté dans certains cas. Par conséquent, on est beaucoup plus près de la vérité rythmique. Cet exemple d'une langue sœur de la nôtre est utile à signaler. Il nous enseigne combien sont artificielles les règles de la pratique française en cette matière.

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