A. — DU POEME ARTICULE PHONETIQUE
a) — A parties non différenciées.
Comment le lien phonétique s'établit-il entre les diverses stances ? De plusieurs manières.
Une première peu remarquée, qui n'a pas reçu de nom, et que nous proposons d'appeler procédé des stances liées consiste à reproduire au commencement de la deuxième strophe la rime de la fin de la première, et ainsi de suite. Voici un exemple :
La convalescente :
On a déjà roulé la chaise à la fenêtre,
On devient un enfant, on était un ancêtre,
Et la convalescente appuyant chaque main
De meuble en meuble afin de tous les reconnaître,
A travers le bonheur, à travers le bien être,
Le long de la maison retrouve son chemin.
Elle sera plus forte encore le lendemain,
Même elle écoutera le babil du gamin,
Son dernier, qui s'en vient crier près de sa tète ;
Et sur sa joue pâlie et pareille au jasmin
Le sang jeune a remis un peu de son carmin.
D'un pas inconscient elle est à sa toilette
Elle sera longtemps sans chapeau ni voilette,
11 faut que doucement on la chauffe, on l'allaite,
On l'entoure de jeux de ba'sers et d'amour, etc.
Un second moyen a été réalisé par les Espagnols dans ce qu'ils appellent la décime. Ils intercalent entre leurs strophes une petite strophe qui renferme un vers de la précédente et un vers de la suivante, mais alors le procédé devient psychologique.
Tel est aussi le système du virelai. La seconde strophe reproduit les rimes de la première, mais en les renversant, puis la troisième revient aux anciennes rimes. En voici un exemple :
L'enfant est béni, Quand il sort du nid,
Sa mère Encore le finit, Il rit dans son lit ;
Son père, Lui-même lui dit :
Dodo, mon petit,
Espère !
Vire sur la terre, Enfant du mystère,
Puni, Tu ne sais que faire Bois tout plein ton verre,
Jarni !
Amour et chimère, Et point de misère,
Nenni !
Le tercet emploie un procédé tout différent ; chaque stance contient trois vers ; deux riment ensemble, la troisième rime avec deux vers de la strophe suivante, et ainsi jusqu'à la fin du poème. Le nombre de stances est, il est vrai, illimité, mais le poème a une clausule qui consiste en un seul vers lequel vient achever la rime restée incomplète de la dernière strophe. En voici un exemple :
Frères, voici pourquoi les poètes souvent Buttent à chaque pas sur les chemins du monde, Les yeux fixés au ciel il s'en vont en rêvant.
Les anges secouant leur chevelure blonde
Penchent leurs fronts sur eux et leur tendent les bras
Et les veulent baiser avec leur bouche ronde
Eux, marchent au hasard et font mille faux pas Ils cognent les passants, se jettent sous les roues Ou tombent dans les puits qu'ils n'aperçoivent pas.
Que leur font les passants, les pierres et les boues !
(Th. Gautier).
Ce système peut être simplifié. Au lieu de résoudre dans la strophe suivante seulement la rime d'un des vers de la strophe précédente, on peut faire en sorte qu'aucune des rimes de la première ne rencontrent une rime correspondante. Elles devront la chercher dans la strophe suivante. Il est vrai que l'unité du poème se trouve interrompue, car deux strophes réunies se suffisent alors à elles-mêmes.
En voici uu exemple :
Seigneur immuable, impassible.
En ta solitude éternelle,
Toi qui n'a jamais rien souffert,
Pourquoi fis-tu l'homme possible,
La douleur qui se renouvelle,
Le bonheur qui toujours se perd ?
Et pourquoi créas-tu la femme.
Elle plus misérable encore,
Et l'enfant qui ne meurt jamais ?
Pourquoi dans le corps mettre l'âme, Dans la chair ce qui la dévore, Et la mort dans ce que j'aimais ?
Au contraire, chaque stance peut avoir ses rimes complètes, mais s'il s'agit d'un quatrain, par exemple, deux de ces rimes se répètent dans toutes les autres strophes du poème. En voici un exemple :
Salut, Chaumont,
Et ses tourelles :
Bientôt diront
Les hirondelles.
Sous le grand pont
La Loire est belle,
Large et projond
Son lit appelle,
Blanches maisons Et huttes grêles A ses pieds blonds Vivent fidèles .
Comme on le voit, dans tous les es, le poème se forme en reliant ses strophes au moyen d'une rime commune à toutes, ou qui n'est, abandonnée que quand elle a déjà servi à une seconde strophe.
Mais le lien peut s'établir directement au moyen des vers, sans qu'il existe de strophes intermédiaires entre les deux autres.
C'est ce qui a lieu d'abord dans le poème monorime, bien différent de la laisse, lequel est un poème amorphe.
Voici un exemple de ce poème :
Jour (l'tic
11 fait beau. . . le soleil s'avance vers lété . . . Tous les petits oiseaux volent en liberté, Dans le jardin touffu règne la rose thé, Une rose mousseuse exhale à son côté Le capiteux parfum, l'odeur de la beauté, Le lys s'élève aux cieux blanc de virginité, Montrant son pollen d'or en sa naïveté. Partout éclate aux yeux la pleine puberté, etc.
Le ghazal, du moins, une sorte de ghazal, celui qui n'exige pas la répétition des mêmes mois, réalise aussi cette unité du poème, sans l'intermédiaire de strophes. Il y a encore monorimie, mais elle n'a lieu que de deux vers l'un ; les autres vers sont blancs.
La musique la mieux aimée, C'est la voix de la bien-aimée, Quand de loin, sous un rire clair, Sous une haleine parfumée, Elle redit au clair matin La même note accoutumée.
Je l'écoute et l'entends toujours Au fond de l'oreille charmée.
Le tintement de soie et d'or, Le battement d'aile fermée, etc.
Nous allons observer le poème phonétique contenant des parties différenciées.
b) — A parties différenciées.
Il faut d'abord poser le prircipe qui remonte jusqu'à la rythmique grecque.
Le poème s'y divise en trois parties : la strophe, Y antistrophe et Yépode. La troisième est plus courte et forme comme le résumé des deux premières. Son dessin est un peu différent. Au contraire, la strophe et l'antistrophe ont exactement le même dessin rythmique ; ellas présentent dans chaque vers d'une strophe correspondant à celui de même rang de l'autre la même disposition de brèves et de longues. Du reste, le vers continuée courir à la fin de la strophe et de l'antistrophe, et même de celle-ci à l'épode, sans interruption. Seulement le dernier vers de l'épode doit être de dessin semblable au dernier vers de la strophe et de l'antistrophe, c'est ce qui établit le lien. C'est le poème triadique grec. Dans l'hymnographie grecque, ce poème a perdu l'épode. Quelquefois il se compose d'une seule triade, d'autre fois il en renferme plusieurs. Cette triade peut être mutilée, même chez Pindare il n'existe souvent que la strophe et l'antistrophe sans épode Dans ce cas, il arrive parfois que toutes les strophes du poème se correspondent. Les vers correspondants delà strophe et de l'antistrophe non seulement ont un dessin rythmique pareil, mais possèdent entre eux le lien de l'isosyllabie.
Ce qui est très curieux, c'est que le système de l'ancienne rythmique germanique, quant au poème, repose aussi sur la division triadique, la strophe et l'antistrophe portent le nom de stollen, Yépode celui d'abgesang ; seulement l'épode n'a plus toujours la même place. Les deux stollen prennent le nom générique d'aufgesang qu'on oppose à Yabgesang solution du poème). On ne peut s'empêcher de remarquer l'analogie qui existe entre cette constitution du poème et celle du vers germanique lui-même. On sait que ce dernier se constitue par l'allitération de deux stollen placés dans le premier hémistiche avec le hauptstab situé dans le second.
Il s'agit de différencier Yabgesang de Yaufgesang. Dans ce but, on emploie des moyens divers. Tantôt on donne une plus grande longueur aux deux derniers vers de Yépode ; tantôt on rend catalectiques les deux premiers et hypercatalectique le der/iier; surtout on introduit dans iabgesang un vers non rimé, appelé orphelin (waise); quelquefois l'orphelin renferme, au contraire, les rimes de Yabgesang ; d'autres fois
enfla Yabgesang consiste en un refrain. Il peut avoir un nombre de vers différent de celui deYaufgesang ; le nombre des arsis peut aussi différer.
Tel est le principe qui seul pourra nous faire comprendre les règles du poème français. Il est vrai qu'il s'agit de strophes, mais non des trophes isolées. de strophes réunies par trois, constituant un véritable petit poème.
C'est cette division en strophe, antistrophe et épode que nous retrouvons chez tous nos poèmes, dits à forme fixe.
Cette division se rattache originairement au chant : la strophe est chantée par une voix, l'antislrophe par une voix très différente (voix de femme après voix d'homme), Y épode l'est par le chœur ; la constitution subsiste même après la disparition du poème chanté.
Ce qui conserve ce poème, c'est qu'il répond en même temps à un besoin psychologique : thèse, antithèse et synthèse, suivant une division célèbre : en tout cas, la strophe exprime un sentiment, l'antistrophe, un sentiment contraire ou modifié et l'épode les harmonise.
La première réalisation du poème triadique en français, c'est le sonnet. Les deux quatrains forment l'un la strophe et l'autre l'antistrophe, leur dessin rythmique est pareil, leurs rimes les mêmes ; puis les deux tercets réunis forment l'épode de dessin différent et de rime3 différentes. Le sonnet est bien connu. Nous en citons un pour faire sentir cette division.