‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 47 sur 97 · C. — DU POÈME ARTICULÉ PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

C. — DU POÈME ARTICULÉ PSYCHOLOGIQUE

Ce poème est tantôt à parties, tantôt sans parties diflérenciées, mais en tout cas, la rime s'étendant à tout le poème qui le constitue, est une rime psychologique, c'est-à-dire ne consistant pas dans la répétition d'un son, ni dans celle d'un mot ou idée, mais dans celle d'une pensée tout entière.

a). — Sans parties différenciées.

Ce genre comprend un petit poème des plus connus, la chanson ; cependant cette absence de différenciation n'est peut-être qu'apparente. Chaque couplet forme une strophe ou une antistrophe, le refrain ordinairement plus court et chanté par le choeur forme l'épode. Nous la rangerons donc dans la classe suivante.

b.) — Avec parties différenciées

II s'agit ici du poème triadique, avec cette circonstance que la rime est psychologique et d'une phrase entière.

Tout d'abord la chanson. Elle a cette particularité qu'après chaque strophe et chaque antistrophe en nombre illimité, apparaît l'épode, c'est-à-dire le refrain.

La facture de la chanson est trop connue pour que nous ayons à faire de citation.

La ballade contient trois strophes ou antistrophes suivies d'une épode appelée envoi. Le dernier vers est identique dans toutes les strophes et antistrophes et dans l'épode. En outre, tandis que chaque strophe contient huit vers, l'envoi n'en contient que quatre. Les rimes de l'antistrophe sont les mêmes, vers à vers, que celles de la strophe, et celles de l'envoi correspondent à celles des quatre derniers vers de la strophe et des antistrophes. La ballade se constitue donc phonétiquement parles rimes identiques des strophes, et psychiquement par l'identité du vers final.

En voici un exemple que nous abrégeons :

Strophe.

L'homme, lorsqu'il descend à son triste déclin, Voudrait tant remonter l'enfance et la jeunesse, Pour retrouver sa mère et son doigté câlin, Il laisserait le pain pour le lait qui caresse, Et son lourd vêtement pour le voile de lin. Mais l'aurore est finie et son ombre effacée, Et même ses petits s'éloignent à leur tour, Vers le vaste horizon d'une marche pressée. Quel est celui qui reste à son dernier amour ? C'est le poème blond, l'enjant delà pensée.

Antistrophe .

Son passé fut nouveau, son avenir fut plein Une femme souvent le retint en sa tresse, A battre sur un cœur son cœur était enclin, Il attendit longtemps la première tendresse ;

Pour lui la jeune fille était du Caolin, La porcelaine à Sèvre était moins bien tassée, La nature elle-même avait mis sur son tour La pâte fine. . . si fine qu'elle est cassée, Qui le consolera de son bonheur d'un jour ? C'est le poème blond, l'enfant de la pensée.

L'injustice est partout, le sort fut un félin ,

Quand tous nous ont laissé, soi-même on se délaisse,

On était trop naïf, on devient trop malin ;

Et la belle franchise et l'honnêteté baisse,

Quand on a vu partout triompher le vilain .

La main de son travail inutile est lassée ;

On a souffert sa part, à d'autres le labour !

Qui viendra nous guérir notre bonté blessée?

Qui nous éveillera, qui nous dira bonjour ?

C'est le poème blond, l'enfant de la pensée .

Envoi.

Poète, s'il te faut, l'âme toute abaissée, Le cœur meurtri, périr en ton triste séjour, Etends la main... soudain quelqu'un te l'a pressée. Quel est celui qui vient à ton dernier détour? C'est le poème blond, l'enfant de la pensée.

Dans ce poème le nombre des strophes et des antistrophes esl préfîx : dans d'autres, leur nombre est indéfini, maie elles se terminent toujours par l'épode qui les résume ou qui après des détours revient à la strophe fondamentale.

De ce nombre est la villanelle. Ici la strophe se rapproche de l'épode et se distingue des antistrophes dont chacune ne comprend qu'un des deux vers servant de refrain.

Strophe.

Ta grandis petite fille Chaque soir, chaque matin Pendant que l'oiseau babille.

Antistrophes.

Et trop courte est ta mantille El ton jupon de lutin, Ta grandis, petite fille.

La libellule est gentille Plus beau ton corps enfantin, Pendant que l'oiseau babille.

Epode.

Au loin le malbeur fourmille Et pas sur pas on l'atteint,

Tu grandis, petite fille Pendant que l'oiseau babille.

Le virelai nouveau a ceci de particulier que la strophe et l'épode sont très ressemblantes, sauf qu'il y a entre elles interversion, tandis que les antistrophes sont d'une longueur plus grande. Comme dans le poème précédent, les deux vers de la strophe sont repris alternativement chacun par chacune des antistrophes.

Le Papillon.

Je suis un vers, maisfai deux ailes, Petits yeux ont mille prunelles .

La première antistrophe de cinq vers finit par celui-ci : je suis un ver, mais j'ai deux ailes; et la seconde par l'autre : petits yeux ont mille prunelles; en conséquence, toute la pièce roule sur la même rime féminine.

Quant à l'épode, c'est la strophe renversée.

Petits yeux ont mille prunelles.

Je suis un vers, mais j'ai deux ailes.

Le pantoun réalise l'unité du poème par la répétition dans chaque strophe de deux vers entiers de la strophe précédente. Quant à l'épode, elle se construit par la répétition dans le dernier vers du premier vers de la strophe.

Sur les bords de ce Ilot céleste Mille oiseaux, chantent querelleurs .

Mon enfant, seul bien qui me reste, Dors sur ces branches d'arbre en jleurs.

Mille oiseaux chantent querelleurs Sur la rivière un cygne glisse, Dors nir ces branches d'arbre en fleurs, 0 toi, ma joie et mon délice !

Sur la rivière un cygne y lisse.

Dans les feux du soleil couchant Otoi, ma joie et mon délice.

Endors-toi, bercé par mon chant !

Epode.

Je vois des topazes de feu

Qui chassent tout songe funeste.

Ferme tes yeux de lotus bleu

slr les hords de ce flot céleste.

(de Banville).

Ce poème possède encore une autre particularité, c'est le parallélisme de pensées. Les deux premiers vers de chaque strophe ont rapport à un ordre d'idées, et les deux derniers à un autre.

Le ronde! a pour antistrophe la strophe renversée ; les deux premiers vers de la strophe la termine, le premier termine 1 épode.

Pour les grands biens qui sont en elle,

Dieu ! qu'il jait bon la regarder.

La gracieuse, bonne et belle,

Pour les grands biens qui sont en elle,

Chacun est prêt à la louer.

Qui se pourrait d'elle lasser ?

Toujours sa beauté renouvelle .

Dieu ! qu'il fait bon la regarder,

La gracieuse, bonne et belle

Epode.

Par deçà, au delà la mer Je ne sçay dame ne demoiselle Qui soit en tous biens parfaits telle.

C'est ung songe que d'y penser.

Dieu qu'il /ait bon la regarder !

La glose consiste en une strophe dont chacun des vers va être reproduit dans une antistrophe, d'un nombre d'antistrophes suffisant pour épuiser ces vers, enfin d'une épode dont le quatrième vers reproduit le quatrième de la strophe suivi des trois premiers mots du premier vers de celle-ci. La combinaison est originale.

Voici les strophes :

Au clair matin, je t'aime, ma mignonne, Quand minuit brille, il est sur notre amour, Le soir je t'aime encore plus que le jour, La douce nuit c'est elle qui te donne

La première antistrophe finit par :

Au clair matin je t'aime, ma mignonne La seconde par :

Quand midi brille, il est sur notre amour La troisième par :

Le soir, je t'aime encore plus que le jour

L epode sera ainsi conçue :

Mais quand la nuit a mis sa dernière ombre, Alors mon cœur s'approcbe encor du tien. S'approche tant que ton cœur est le mien, La douce nuit, c'est elle qui te donne

Au clair matin.

Tels sont les poèmes à rime psychologique, ou plus exactement, à structure psychologique ; ils diffèrent de ceux à structure lexicologique, autant que la pensée complète diffère de l'idée. C'est un vers entier et non plus un mot qui sert de rime de strophe à strophe. C'est ce qui faille caractère d'une grande partie des poèmes dits à forme fixe.

Sans doute, cet agencement s'appuie encore sur la rime ordinaire, car le vers entier contient à plus forte raison le mot qui le termine, et celui-ci la consonnance qui le finit, mais c'est surtout le retour de la pensée qui est directrice ; la rime est à l'intérieur, non dans l'oreille, mais dans la sensation centrale et mentale elle-même.

Emploi poétique du poème articulé à parties différenciées.

Ce poème, qui forme une particularité rythmique, projette l'impression de sa forme sur la poésie elle-même et crée une sorte d'onomatopée subjective, il parvient à exprimer un certain état d'esprit. Surtout, lorsque le nombre des antistrophes est limité, il force la pensée à se

condenser, à devenir plus substantielle, le sentiment à s'accumuler. 11 les charge et les recharge, pour ainsi dire, dans la strophe et l'anlistrophe et les décharge dans l'épode. 11 faut attendre jusqu'au dernier vers pour avoir une conclusion. C'est un mérite spécial. Déplus, il se crée un dessin rythmique commun à toutes les strophes. Déjà dans le poème amorphe, il y a de vers à vers un esprit de retour par la rime ; cet esprit de retour se marque davantage dans la strophe isolée, le dernier vers ramenant un des premiers, ou tout au moins, en reproduisant la rime. Le retour se marque davantage dans la poésie à parties différenciées, soit lorsque toutes les strophes finissent par le même vers, soit lorsque chaque antistrophe reproduit un des vers de la strophe, soit lorsque le refrain toujours le même, vient s'intercaler entre chaque strophe. Il se réalise surtout dans l'épode qui reproduit souvent la strophe après les divergences des antistrophes, en l'abrégeant ou en en intervertissant l'ordre, de sorte qu'à la fin on retourne au commencement. En outre, on n'a jamais complètement perdu de vue celui-ci et il nous accompagne à chaque antistrophe par quelque réminiscence, par une sorte de leitmotiv.

Tel est l'eflet général, mais le poème à lien psychologique en a de spéciaux ; il laisse de côté l'harmonie matérielle pour s'attacher à celle des sentiments et des pensées ; c'est ce qui fait la supériorité de la ballade, de la chanson, sur le sonnet. Elles sont plus naturelles. La chanson surtout avec son refrain a survécu malgré la rime hors de mode de la poésie, non seulement parce qu'elle est unie au chant, mais à cause de son leitmotiv, du retour incessant de la même pensée. C'est un rythme très intime ; aussi le rencontre-t on souvent dans la poésie populaire.

Chacun de ces poèmes à forme fixe a son effet poétique particulier. Il serait trop long de faire ici cette appréciation esthétique détaillée. Le pantoun, la ballade, le sonnet ne sauraient être employés indifféremment. Le pantoun cherche les rapports secrets entre deux sentiments ou deux ordres de faits en apparence différents et même contraires. Il a un certain caractère de morosité ne quittant jamais tout à coup la strophe précédente pour la strophe suivante. Sa nuance est mélancoique, voilée. La ballade a un air archaïque. Par un retour continuel au même vers à la fin de chaque strophe, elle semble destinée à rappeler des choses anciennes. Par un échange continuel de vers reproduits, la villanelle, la glose indiquent la rapidité, la mobilité des impressions. Quant au sonnet, il semble destiné à condenser

la pensée, à l'accumuler, puis à la résoudre par le trait final qui termine l'épode.

Ce n'est cependant pas que le poète choisisse très consciemment son genre de poème, pas plus qu'il ne choisit sa strophe, mais ce genre lui vient à l'esprit par une certaine concordance. Sur un sujet qui l'inspire, le mode rythmique convenable envahira son esprit, assiégera son oreille jusqu'à ce qu'il le réalise.

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