Variété du mouvement
Si le mouvement est toujours le même, il continuera d'être lent s'il était lent, rapide s'il était rapide, mais, dans tous les cas. il deviendra monotone, on finira par ne plus le percevoir. Pour qu'il continue de frapper l'attention, il faut que de temps en temps il change ; si c'est souvent, l'attention sera plus souvent excitée; s'il change sans cesse, elle sera énervée.
Un autre moyen d'obtenir la variété du mouvement, c'est de ne pas établir toujours au même endroit ses points de repos ; mais de tantôt les reculer, tantôt les avancer, et de ne les faire coïncider que de temps en temps, ainsi que le fait l'école romantique pour la césure et l'enjambement. On peut même jeter un pont sur quelques-uns de ses silences pour les adoucir.
Enfin la variété du mouvement, et en même temps une vivacité indirecte s'obtient en reculant les points où, par la rime servant de clôture, l'unité rythmique se trouvera achevée, et en la faisant attendre pendant une série de vers où d'autres rimes prolongeant l'attente se seront accumulées.
Le premier moyen est le plus matériel et le plus saisissable. 11 consiste à faire se succéder des unités rythmiques de rapidité inégale, et aussi des unités de vivacité inégale. Dans le premier cas, il y a hétérométrie. Cette hétéroinétrie est de plusieurs sortes ; on peut placer simplement un vers court après un vers long ou réciproquement, ou après un vers un autre qui soit évidemment le catalectique du premier. Dans le second cas, l'effet est plus sensible Enfin l'hétérométrie est complète dans le vers libre.
Nous n'avons pas à indiquer ici les divers exemples de l'hétérométrie, nous en traitons sous la rubrique du Nombre comme élément rythmique. Cette hétérométrie est plus accentuée quand elle forme le distique. Elle l'est davantage au point de vue slrophique lorsqu'elle se rencontre dans le clausule.
Alternance régulière de vers isométriques croisés avec des vers héléromélriques.
Second vers , réduction du premier.
Bénits soient Vhomme et la bête et la plante.
Et les oiseaux, El la grenouillé'el la coquille lente
Au fond des eaux.
. Hétérométrie retardée (le vers hétérométrique moitié de l'autre).
Le petit oiseau pour un plus petit qu'il couve et qu'il aime, Brave l'aquilon, brave le vautour, brave l'homme même, Au bord de son nid.
Il a rassemblé son aile tremblante, ouvre sa paupière. Jusque dans les cieux il a regardé la grande lumière, Et Dieu le bénit
Hètérométrie où le petit vers précède le grand.
Peuples, élevez vos concerts, Poussez des cris de joie et des chants de victoire.
Voici le roi de l'univers Qui veut faire éclater sa puissance et sa gloire.
Hètérométrie finale consistant en un vers clausule.
Heureux celui qui près de toi soupire ; Qui sur lui seul attire ces beaux yeux, Ce doux regard et ce tendre sourire.
11 est égal aux dieux. (Delille).
Le vers libre constitue une hètérométrie bien plus constante, et où il n'y a pas de symétrie entre les vers de même longueur. Le mouvement était uniformément varié, il devient irrégulièrement varié ; nous traitons du vers libre dans un autre chapitre. C'est même spécialement pour cette variété de mouvement que le vers libre a été créé.
L' hètérométrie n'existe pas seulement dans le vers, mais aussi dans les hémistiches. Le premier dans un vers peut être plus long ou plus court que le second. C'est ainsi que dans un vers de 9 syllabes on peut employer l'une des deux formules 5 -f- 4 ou 4 — J- 5, et même celle 3 -f 3 -f 3. Dans les deux premiers, il y a hètérométrie de l'hémistiche et dans la dernière, isométrie. Il en est de même dans le décasyllabe des formules 4 -f- 6, 6 -)- 4 et 5 -}- 5.
De même, dans les langues où existent des pieds, il y a hètérométrie entre un dactyle et un spondée qui se suivent.
Le second moyen d'obtenir la variété du mouvement consiste à ne pas toujours placer les repos de différentes natures ù la même place, mais d'éloigner l'un de l'autre le repos psychique de la fin de la phrase et le repos phonétique de la fin du vers, le repos psychique et phonétique de la fin de l'hémistiche. Ce n'est qu'un peu plus loin que les deux se rejoignent. Nous avons décrit ce procédé de l'école romantique sous le nom d'harmonie différée. En même temps qu'il y a variété, il y a accélération, et lorsqu'on reprend le vers classique, retardement. En voici quelques exemples.
Et d'une voix encore tremblante : « Àmi, le ciel écoute qui l'implore. »
A la fin du premier\'ers, il n'y a que repos phonétique et lexicologique, ce n'est qu'après le mot tremblante du vers suivant que le repos psychologique se produit ; puis à la fin du second tous les repos coïncident. En outre, le mouvement est accéléré. Après le repos pho" nélique isolé sur le mot encore, on s'avance plus vite pour obtenir la fin du vers
Il en est de même à l'hémistiche.
Je te perds, une plaie ardente, envenimée.
Les trois repos n'existent plus à l'hémistiche comme d'ordinaire : le repos psychologique est après le mot : ardente ; à la fin les trois repos coïncident. En même temps le rythme est accéléré. Si les q*eux vers suivants sont construits sur le modèle classique, le mouvement est ensuite retardé.
Dans l'alexandrin trimètre, le mouvement, comme nous l'avons démontré, est plus vif que dans le dimèlre. Si le trimètre et le dimètre se suivent, il y aura un mouvement varié.
Enfin dans le même ordre d'idées, une variété peut naître du fait de faire alterner la césure purement phonétique avec celle qui est lexicologique ou psychologique et de corriger certains des silences qui se trouvent ainsi comblés.
Ta voix jeu-ne, ta blanche main douce Et ton pas d'un oiseau sur la mousse.
Il y a contraste entre les césures de ces vers sous ce rapport.
Enfin la variété s'obtient aussi par le croisement des rimes féminines et des rimes masculines ; avec les premières le vers est plus long, avec les secondes il est plus court. En les faisant se suivre par couple, sans doute le mouvement est varié, mais il l'est beaucoup plus, lorsqu'il y a croisement suivant la formule A B A B ou suivant celle A B A B A, ce croisement donne à l'ensemble une grande souplesse ; le vers accéléré est toujours suivi d'un vers ralenti. Lorsqu'on est parvenu à la fin du premiers vers, on se hâte d'ailleurs pour trouver la rime correspondante, et ne la rencontrant pas à la fin du second, on se hâte encore davantage.