‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 52 sur 97 · B. - EFFET POÉTIQUE · texte numérisé non relu

B. - EFFET POÉTIQUE

La vitesse plus ou moins grande du mouvement, sa vivacité, sa variété produisent des effets poétiques très importants, au-delà des effets rythmiques. On peut les constater déjà dans le vers latin, où le choix des dactyles ou des spondées dont la valeur temporale est pourtant équivalente influe dans ce sens. En multipliant les dactyles, on obtient de l'harmonie imitative, objective, optique, c'est-à-dire que par la rapidité du rythme on imite^ la rapidité de l'action. Qui ne connaît le verscélèbre de Virgile donnant la sensation du galop du cheval.

Quadrupedante patrem sonitu qualil unguln campum

Par contre, les spondées imitent la lourdeur des cyclopes forgerons.

Mi inter sese multa vi brachia tollunt.

et les efforts des matelots. t

Adnisi lorquent spumas, et œquora verrunt

Le spondée placé exceptionnellement au cinquième pied a un effet encore plus puissant.

Supremamque auram ponens capot expiravit.

Mais l'onomatopée d'objective devient bientôt subjective ; ce qu'on exprime ainsi, ce sont les mouvements de l'àme rendus par les mouvements du rythme

Par exemple, la colère cause des mouvements précipités et haletants de l'àme, elle sera rendue par des mouvements précipités du rythme.

Sequar atris ignibus absens ; Et, quum Jrigida mors anima seduxeril artus. Omnibus umbra lotis adero : dabis, improbe, pœnas. (V.)

Où l'on voit qu'il y a une accumulation de dactyles. De même :

Ferte citi flammas ; date vêla, impellite remos . (V.>

La douleur est rendue par le mouvement lent du spondée.

Et casum insontis mecum indignabar amici. V-

De même la majesté.

Vultu quo coelum tempestates que serenat, (V.)

De même le deuil.

Pontum adspectabant fientes

Le vers spondaïque, c'est-à-dire où le spondée est substitué au dactyle au 5* pied, exprime encore plus énergiquement les sentiments sombres par une modification du mouvement du rythme.

Lquorex monstrum Néréides admirantes.

L'effet est accru aussi si le dactyle ou le spondée employés sont en rejet sur le vers suivant.

Il en est de même en français. Cela y est cependant moins sensible en raison de ce que la versification française ne possède pas de pieds réglés et que ceux qu'elle a naturellement sont peu nombreux. Cependant avec ses iambes, ses anapestes et ses péons quatrièmes diversement agencés, ses vers normaux et catalectiques, ses strophes isométriques et hétérométriques et les différences de mouvements qui en résultent, elle peut imiter soit les mouvements matériels, soit les mouvements de l'esprit.

On peut noter cette impression différente résultant d'hémistiches hétérométriques. suivant que le mouvement du rythme se trouve retardé ou accéléré, par exemple, dans le vers de 9 syllabes suivant la formule 4 + 5 ou 5 -j- k.

Pour mieux faire sentir le contraste, nous choisissons deux strophes d'un sentiment triste.

Le vent levait — parmi la tempête Nos souvenirs, — nos bonheurs passés, Qui vont tournant — dans la pauvre tête, Mais sous la pluie — ils sont tous glacés.

IIJait son devoir —pensif et morne Bête de labour — au lourd collier, Le pauvre cheval — jusqu'à la borne Où Von doit tourner — je replier.

La suite de la première strophe est simplement mélancolique, parce que le mouvement s'accélérant à la fin vient tempérer limpression du

commencement ; dans la seconde, au contraire, où le mouvement se ralentit, la tristesse s'accumule.

Le péon quatrième, le pied le plus rapide, se trouve dans le décasyllabe de la forme 5 + 5 ; aussi ce vers est-il un des plus gracieux. Il en est de même du vers de 1 5 syllabes avec la formule analogue 5 j 5 j 5^ et aussi du vers de 5. Cela est dû à la rapidité du pied

employé.

Dans ton petit nid,

Ou la vie est douce,

• *• Mon oiseau bem,

Eclos sans secousse.

L'amour réuni

Que le temps émousse

Enfin t'a fini,

Petit oiseau, pousse.

Ce vers est pourtant moins rapide que les suivants, parce qu'il tend à se décomposer en deux pieds inégaux : Où la vie est douce ; un oiseau-béni.

Quand rentrés au nid — nous lisions ensemble. Tu m'as dit un soir — un long soir d'hiver : Vivre ainsi toujours — ami, que t'en semble ? Nous chauffer toujours — à ce feu si clair î

(Manuel.)

Quand tous les baisen — longtemps retenus — aut:ur de ta chair Viendront éclater — au jour radieux — qui partout se lève, Ah ! tu m'aimeras - d'un premier amour — tout mêlé de rêve. D'un amour naïf — demi conscient — virginal et clair.

La coupure bicésurée donne rythmiquement une grande vivacité, par comparaison avec le même vers unicésuré. Le mouvement rythmique ainsi accéléré exprime le mouvement correspondant du sentiment et de la pensée.

En voici un exemple d'autant plus net que le grand vers est suivi d'un petit dans la même strophe.

Par les vallons, par les grands monts, parmi le flot,

Un soujfle passe, Déracinant chêne et clocher dans son sanglot,

Semence et race.

Il y aurait à noter bien d'autres effets poétiques produits par le mouvement retardé ou accéléré, lent ou vif, du rythme; les exemples donnés suffisent. C'est une harmonie imitative spéciale, créant un mouvement parallèle à celui de l'objet ou à celui de 1 idée.

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