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A LA DÉRIVE

La barque s'en allait sans rames et sans voiles, Le courant l'emportait veuve de gouvernail, Désemparée, hélas ! et des remous la proie. Le fleuve à l'embouchure était presque la mer.

Parmi les larges flots, un homme seul, un homme Avec sa frêle planche est perdu parmi l'eau, Il va sans mouvement parmi l'épaisse brume, Sur son épaule pèse un air humide et froid.

Il ne fait nul effort pour remonter la route, Il se laisse descendre, il se laisse arrêter, Par un pli tournoyant qui le tire en arrière, Et puis il redescend rapidement toujours .

Le vers blanc serait plus rythmique si on le garnissait de pieds véritables,comme dans la poésie latine ; nous verrons qu'il est possible de le faire dans une certaine mesure. Les terminaisons masculines et féminines croisées dans le vers ci-desssus servent à faire sentir le rythme.

C'est l'école moderniste qui a mis en usage les vers de neuf et de onze syllabes qui étaient peu usités auparavant et ceux supérieurs à douze syllabes qui ne l'étaient pas du tout. Ces vers sont, en effet, presque tous bicésurés, et en tout cas leurs fractions sont inégales ; cette inégalité est une altération d'harmonie que les classiques et même les romantiques rejetaient, mais que cette école à son tour apporta. En outre, en ce qui concerne les vers dont le nombre de syllabes est supérieur à douze, l'éloignement des rimes fait ressembler cette versification à de la prose rythmée et constitue ce genre mixte entre le vers et la prose que nous venons de décrire.

Enfin l'école décendente supprime avec raison la règle de l'hiatus toute les fois que pour l'oreille l'hiatus n'est pas cacophonique.

Pour la quantité de syllabes des vers, elle applique la stance libre. Mais toutes ces dérogations ne doivent pas être employées à la fois, car il en résulterait un vers indéterminé, mais pour le constituer il suffît que celui-ci reste garni d'un de ces éléments.

b). — Dans la strophe et dans le poème.

Il n'y a pas ici d'innovation considérable, si ce n'est celles déjà opérées dans le vers et qui réagissent. Dans une strophe, le nombre de vers peut être différent que dans une autre strophe, et le dessin rythmique peut ne plus coïncider ; des strophes peuvent composer la poésie amorphe, elles peuvent même composer la prose.

Dans le poème le nombre des strophes peut être indéfini et les formules exactes des poèmes à formes fixes sont modifiées.

B. — Effet poétique

Si ces modifications importantes n'avaient pas pour résultat de modifier l'impression poétique, on pourrait les constater comme des curiosités, mais sans y attacher un grand intérêt. Il n'en est pas ici. Cette rythmique nouvelle a fourni un dangereux mais parfois utile instrument à la poésie.

Il est des sentiments qui, pour être bien exprimés, ont besoin du concours des vers et de la prose amalgamés. Le vers dans toute son intensité habituelle est trop vigoureux pour eux, il leur faut un organe approprié, tempéré. Ainsi, par exemple, au théâtre, il est certain que le vers pur ne convient plus toujours, il était déjà contesté du temps de Corneille, ainsi que l'a dit lui-même ce grand poète ; le dialogue en vers surtout a quelque chose de peu naturel, le vers ne convient bien qu'au monologue et aux choeurs. Cependant dans les grandes situations quelque chose de plus solennel que la prose devient nécessaire. Dans la prononciation scénique actuelle on semble avoir masqué la mesure. Dans les drames ou les comédies en vers, le comédien dissimule celui-ci par sa diction, il escamote les rimes, il essaie de faire croire qu'il déclame de la prose ; en un mot, le rythme devient latent ; il serait plus exact de dire qu'on lui met une sourdine, qu'on retranche ce qu'il a de superflu, qu'on le voile. C'est justement ce que font levers libre et le vers décadent dans sa foimule rythmique ; ils fournissent au théâtre une versification mobile qui n'enferme plus la phrase en un moule uniforme et pesant. Dans 1 opéra il se passe quelque chose d'analogue. Le temps tout entier n'est pas rempli par le chant proprement dit ; il y a des intervalles tenus par un intermédiaire entre lui et ia déclamation. C'est le récitatif, c'est-àdire le chant tenant à la fois de l'un et de l'autre, devenu plus libre que le chant proprement dit. Au théâtre, le vers adoucissant son éclat semblerait donc avoir une grande supériorité. Dès à présent c'est le seul qu'il soit facile de chanter à l'opéra ; aucun autre rythme n'est assez simple. C'est le véritable terrain du vers libre.

Celui-ci cependant a trouvé un autre emploi dans la poésie didactique, la fable, les formes légères où le vers proprement dit est tropgrave.

Tel est son emploi naturel. Mais quels sont les avantages poétiques qu'il présente ?

Un principal consiste en ce qu'il empêche les chevilles souvent né-

cessaires pour combler les interstices que laisse une forte pensée dans un vers trop grand ; il faudrait sans lui affaiblir cette pensée par des mots explétifs ; la prose serait alors préférable, elle n'empêcherait pas la pureté des lignes. Comment unir cet avantage essentiel de la prose au charme du vers? Par l'emploi du vers libre.

Si l'on ne doit exprimer qu'une pensée ou un sentiment qui tienne en trois mots ou en quatre, on pourra en faire un vers spécial qui conservera toute l'énergie de la pensée ; il suffira de le faire rimer avec un plus grand pour lui donner le droit d'exister ainsi ; que si la peusée devient plus ample, on ne la mutilera point, on lui donnera le moule d'un alexandrin. Dans le rythme ordinaire, cela est impossible, il faut remplir le vers, encastrer parfois la pensée dans des matériaux indignes.

C'est promettre beaucoup ; mais qu'en sort-il souvent ? Du vent

Si c'était à la fin d'une strophe, la rythmique normale permettrait ce vers clausule ; dans un poème non strophique, elle le défendrait. Il faudrait dire, en continuant les alexandrins :

C'est promettre beaucoup, mais qu'en sort-il souvent ? De la vaine promesse il ne sort que du vent.

Ces mots : de la vaine promesse, seraient une cheville, puisque l'idée est parfaitement claire sans eux.

Ce n'est pas tout ; lorsque surtout il s'agit d'un tout petit vers après un grand, on obtient dans le poème non strophique le même effet que celui qui se produit dans la strophe au moyen de la clausule, c'est-àdire un résumé final et condensé de la pensée.

Il faut y joindre les avantages rythmiques que nous avons signalés, en particulier, le mouvement varié que donne l'hétérométrie constante.

Le vers blanc a aussi ses effets spéciaux. Il y en a d'abord un tout à 'ait remarquable. C'est qu'il est un admirable instrument de traduction de la langue étrangère en français. Ce qu'il y a de plus gênant dans cette traduction, c'est la nécessité de la rime, surtout lorsqu'on lutte de plus contre l'impression de la rime étrangère qui nous fait à chaque instant dévier. Que si la poésie étrangère n'est pas rimée, l'introduction de la rime nous semble singulière; elle en change le caractère. Au contraire, sans rime il est facile de créer des vers de la même longueur que ceux de l'original ; en leur donnant une forte césure, ils se trouvent bien constitués. On peut même ajouter au vers

blanc le caractère de vers libre, pourvu qu'il y ait toujours deux vers à se correspondre pour donner la détermination. Ce qui fait que Vossa pu traduire si exactement Homère en allemand, vers par vers, ligne par ligne, c'est qu'il l'a fait en vers blanc, il est vrai qu'il a pu mettre en dactyles et en spondées ce qu'Homère avait chanté en spondées et en dactyles, mais ils ne sont pas situés à la même place. Un Français pourrait aussi traduire en vers Homère, mais la rime est un obstacle infranchissable. Quels efforts il a fallu à un de nos bons poètes, Sully Prudhomme, pour traduire Lucrèce! Quant aux traducteurs ordinaires, il font une œuvre insipide, rebutante à la lecture et non ressemblante pour ceux qui peuvent lire dans la langue originale. Cela est si vrai qu'il n'y a qu'une manière satisfaisante de traduire les poésies étrangères, c'est d'abord de ne pas employer les vers, puis de ne pas se servir delà prose non plus, ou plutôt de couper cette prose optiquement de manière à ce que chaque coupure corresponde à la fin d'un vers du poème traduit; ainsi on peut avoir quelque impression de l'original. Cette impression serait plus forte si l'incise française traduisant le vers étranger était convertie en vers blanc, ayant la même longueur que le vers suivant et coupée en deux ou plusieurs parties égales.

To be or nor to be, that is the question

Etre ou n'être pas, c'est la question.

Voilà un vers français qui répond exactement au vers anglais ; le suivant pourra répondre aussi exactement, pourvu qu'on n'exige pas la rime.

Sans doute, quand le vers original est rimé, il aura perdu quelque chose, mais il n'aura pas tout perdu, comme lorsqu'on le traduit en vers rimé.

L'innovation qui consiste à substituer l'assonance à la rime peut aussi avoir de puissants effets poétiques. La rime se trouve comme voilée. Elle est moins éclatante que ne l'est la rime suffisante et surtout la rime riche. En outre, elle produit une impression mélancolique, si on la multiplie et si elle réapparaît à distance. Enfin elle permet, en soutenant de temps en temps le rythme, de pouvoir supprimer la rime continue.

Il en est de même de l'alternance des vers rimes et des vers non rimes. Cet agencement est si naturel qu'il domine toute la poésie populaire. Il empêche la monotonie.

Ce qui concerne la césure est plus discutable dans quelques parties ; et cependant il est incontestable qu'il est avantageux souventde substi-

tuer celle qui est purement phonétique à la césure psychologique, comme nous l'avons démontré sous cette rubrique. Le vers devient plus doux, moins heurté. Il importe surtout de faire alterner ces deux modes de césures. La suppression de l'une d'elles quand il reste une césure basique indique dans la seconde partie un sentiment qui doit se hâter, une pensée rapide et qui n'a pas besoin à chaque instant d'être étayée.

De même, l'asymétrie totale des deux césures peut donner un effet intense, pourvu qu'elle ne soit pas continue, elle indique une rupture voulue d eliquilibreet empêche la monotonie, mais alors on n'est plus en présence d'un vers formant une unité supérieure à l'hémistiche.

Enfin l'absence totale de césure donne l'impression d'une pensée hardiment lancée dans le vide, ne se constituant que dans ses rapports avec une pensée voisine ; elle donne une grande rapidité, en forçant dans l'alexandrin à prononcer douze syllabes sans arrêt.

L'emploi de l'hiatus constitue fortement l'harmonie imitative.

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