‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 66 sur 97 · VI · texte numérisé non relu

VI

Il faut remarquer que tous les vers impairs sont de 10 syllabes.

On voit que la stance libre en droit ne l'est pas tout à fait en fait et reste astreinte non à des règles, mais à des tendances rythmiques bien marquées. Ce vers trouve presque toujours son correspondant. D'ailleurs, on passe facilement des vers de 12 à ceux de 10 et de 8, même de 6, mais ce sont des vers de la même famille.

Pour réparer la rupture légère qui est faite ainsi au rythme, Molière corrobore souvent celui-ci en répétant plusieurs fois la même rime.

Mille coups de bâton doivent être le prix D'une pareille effronterie.

— Justice, citoyens ! au secours, je vous prie

— Comment bourreau, tu fais des cris ? — De mille coups tu me meurtris

Et tu ne veux pas que je crie (VI, 377;.

Tel est le vers libre ; il faut ajouter qu'avec le mètre la rime en est très libre aussi, mais elle n'enfreint pas les règles, on la trouve unissant des vers de différentes longueurs. La césure est respectée. Ce respect de la césure est nécessaire, car autrement rien n'indiquerait la nature du vers. Supposons un alexandrin isolé entouré de vers d'autres mètres, comment pourrait-on le reconnaître s'il n'était pas césure ou bicésuré. En un mot. le vers libre proprement dit n'est libre que quant au nombre de ses syllabes.

Quel est Yavanlaç/e rythmique du cers libre? Nous verrons plus loin quel est son mérite poétique. Il introduit dans le rythme une grande variété. Tous les vers n'ont pas la même vitesse de mouvement : les petits sont plus rapides, puisqu'ils demandent dans l'ensemble moins de temps pour être prononcés ; de même, les vers impairs, catalectiques du vers pair supérieur, sont beaucoup plus rapides que celui-ci et cette différence de mouvement est très sensible à l'oreille. Celui qui n'emploie dans une pièce que des alexandrins est condamné à un mouvement lent et uniforme ; il est vrai qu'il peut obtenir une variation en faisant alterner l'uni-césure et la bicésuré, mais cette dernière n'était pas encore connue au XVIIe siècle. Cette variation peut être modérée, en peut ne pas sortir du même mode, du mode majeur, ou du mode mineur, c'est-à-dire du nombre de syllabes pair, ou du nombre impair, mais on peut aussi en sortir par des transitions et alors la variété de mouvement est plus grande. En général, le petit vers doit être plus condensé quant au sens, mais ceci concerne la poétique. Ce qui est rythmique, c'est la variété du mouvement. On peut augmenter cette variété par la distribution des rimes qui non seulement sont croisées, mais peuvent se trouver très écartées. Quelques exprits très hardis du grand siècle ont certainement essayé d'échapper par là aux entraves d'une métrique trop minutieuse Mais ils n'ont pu pousser cette audace très loin.

Un autre avantage purement rythmique de ce vers consiste à produire une sorte d'harmonie différée, analogue à celle qui résulte de la césure romantique. Dans le vers libre la sensation rythmique est dérangée de sa situation normale et d'équilibre. Elle y revient avec un véritable plaisir quand de temps à autre apparaissent des couples réguliers de vers isométriques.

L'harmonie différée et letaidée quelque temps par l'hétérométrie se trouve résolue.

Innovations. contemporaines

Les contemporains, du moins quelques-uns d'entre eux, car leurs innovations sont vivement contestées , et plusieurs sont à rejeter, ont de beaucoup dépassé ce stade et créé sur plusieurs points une rythmique nouvelle. Ils n'ont pas touché au vers libre qu'ils ont peu employé. Ils se sont attaqués surtout à la césure et à la rime. Il ne s'agit pas des réformes faites par les romantiques sur ces deux points. Ceux-ci ont respecté la césure phonétique médiane, ainsi que nous l'avons expliqué, se contentant d'établir en dehors les césures psychologiques libres. Quant à la rime, ils ont, au contraire, exigé une richesse plus grande. Tout autre a été le système de l'école décadente.

L'effort principal a porté aussi sur la césure. D'abord, cette école a favorisé le développement de \â césure trimélrique que l'école romantique n'avait point admise complètement, puisqu'elle voulait garder à l'hémistische une syllabe tonique. Puis, le vers trimétrique constitué, elle a proclamé que la césure de lalexandrin, au lieu de se trouver au tiers exact et aux deux tiers des vers, pouvait être située ad libitum, pourvu que les coupures fussent à peu près égales et que le vers put conserver son équilibre. Ceci n'eut lieu cependant que par degrés. D'abord on dut placer après la 4" syllabe et la 8e une tonique, sans que cette tonique fut la fin d un mot, c'était la césure phonétique.

El tout-à-coup - l'ombre des feuil-les remuées

Puis on supprima la seconde césure et la première seule subsista, devenant une césure basique, le reste des vers ainsi appuyé au commencement pouvait continuer jusqu'à la fin sans un appui nouveau.

Quelquefois c'est la première césure qui suffit, mais n'est elle-même que phonétique et ce cas se rencontre chez Leconte de Lille, un parnassien.

Comme des mer-les dans l'épaisseur de la forêt

Mais le poète a peut-être scandé :

Comme des merles dans — l'épaisseur des buissons. Ce qui serait une mauvaise scansion

On trouve aussi la seconde césure seule, ce qui est moins logique, puisqu'elle n'est plus basique.

Sur des sables d'azur — des parjums rares

Enfin toute place fixe soit de la ire ou de la ae césure du trimètre, soit de l'unique césure du dimètre, disparut. Il survécut pourtant, à défaut de règles, cette loi que l'équilibre du vers devait être assuré par deux repos ou par un seul à peu près médian convenablement placé.

Courant éperdument — dans les vertes campagnes De la Thrace — avec les naïades — ses compagnes

Banville

Dans ce dernier vers, la formule est 3 -f- 5 -j- 4 ; il y a trois tronçons de vers.

11 y a beaucoup de vers de M. Vicaire construits ainsi.

Enfin l'école décadente a supprimé toute césure ; le vers n'existe plus alors que par le nombre total des syllabes et par la rime; les deux supposent qu'il y a un second vers analogue, car sans cela il serait indéterminé.

Voici quelques exemples de ces vers absolument sans césure.

Toi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire,

Qui voulûtes mourir vengeant votre maison

Des choses de la politique, et du délire,

De cette intense dans la maison,

De cette science, assassin de l'Oraison. . .

Mais sans doute, et moi j'inclinerais fort à le croire,

Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même.

Il avait gardé comme qui dirait la mémoire .

Le second effort a porté sur la rime. On a commencé par l'affaiblir et la réduire à une simple assonance comme dans le vieux français C'était une réaction contre le rime riche de l'école romantique.

Voici des exemples de rimes en simple assonance.

Ces veilles de départ, chère âme, sont si tristes. Si tristes et pourtant si pleines de douceurs ; C'est pleurant dans la nuit un rêve qui se brise, Et le passé qui chante en lointaines rumeurs.

La simple assonance suffit, comme on le voit, pour établir un lien entre deux vers, et ce lien est encore très sensible ; souvent l'affaiblissement résultant de la simple assonance est compensé par la répétition plus fréquente de la même rime.

Au point de vue de l'effet rythmique,l'assonanceasurla rime l'avan-

tage de sembler moins recherchée, de ne pas trop accentuer le rythme, mais d'établir, au contraire, une sorte de rythme latent. Du reste, la puissance de la consonnance est tellement grande qu'elle suffit à relier, même en l'absence de césures et d'isosyllabie, des vers qui se suivent, même à distance.

L'assonance est employée d'une manière obligatoire dans un poème particulier, la ritournelle, qui n'est employé qu'en italien, mais dont nous donnons en français le spécimen suivant :

Ta jeune voix, Que je buvais si claire en la brise du soir, Elle parle si bas qu'à peine je la vois

Ton jranc sourire Qui caressait de loin de son discret d>'lice Se tourne lentement en un pli qui déchire.

Ta bonne main Et ton bon petit doigt mystérieux et fin En se tendant vers moi se perdent en chemin.

On voit que le premier et le dernier vers de chaque strophe riment ensemble, tandis que le second assone seulement.

On peut aller jusqu'à supprimer la rime de place en place : c'est ce qui est fréquent dans les versifications étrangères. Par exemple, en Chinois telle est la constitution de la stance, les vers impairs ne riment pas; ouïes deux premiers et le quatrième vers riment ensemble, le troisième ne rimant avec aucun. En Arabe, dans le Ghazal, (nous en donnons un exemple s: us la rubrique du poème l, les vers pairs sont les seuls qui riment. Dans le moyen haut Allemand, la strophe contient un vers, l'orphelin, waise, qui ne rime pas avec les autres.

11 en est de même dans la stance du roman cero espagnol.

Pour ne pas sortir du français, une grande partie de la poésie populaire est fondée sur ce système.

Quand j'étais chez mon père.

Petite à la maison, J'allais à la fontaine Pour cueillir du cresson,

J'allais à la fontaine Pour cueillir du cresson, La fontaine était basse Mon pied coula-z-au Jond,

C'est ce principe que les décadents ont repris ; ils laissent des vers sans rime parmi les vers rimes.

Par contre, ils admettent, ce que l'école classique défend rigoureusement, de faire rimer un mot avec lui-même. On en trouve de fréquents exemples chez Verlaine. On sait que le rythme régulier ne permet même pas de faire rimer un dérivé avec un autre dérivé ou avec la racine. Mais il est certainement des cas où la rime d'un mot avec lui-même produit d'heureux effets ; elle empêche, en outre, d'en chercher d'autres moins appropriés, et dont le choix marque un effort. Pourquoi exclure la répétition des mots lorsqu'elle est naturelle?

Un autre procédé en emploi dans le rythme moderniste est celui que nous avons signalé de la rupture de l'alternance entre les rimes fémi nines et les rimes masculines. On compose des stances entièrement en rimes masculines ou entièrement en rimes féminines, et même des poèmes entiers.

Voici un exemple d'une strophe entièrement féminine :

Pure et blanche Vénus naquit de ton écume. Elle est épaisse celle apparue en la brume, Qui du pôle glacé descend en lourd costume ; La tienne, s'il lejaut, glisse comme une plume, Se pose un seul instant quand le désir s'allume. Puis retourne en sesjlots dont le bain la parfume .

Enfin, dans le même ordre d'idées, cette école admet les vers absolument sans rime, les vers blancs. L'admission du vers blanc chez nous a donné lieu à de longs débats : il a été essayé par d'anciens poètes, puis délaissé ; les modernes s'en sont servi surtout pour en intercaler au milieu des vers rimes.

Voici un exemple de poème composé entièrement en vers blanc. Pour que ce vers ne soit pas indéterminé, il doit être fortement césure et l'alternance entre les rimes masculines et féminines rigoureusement observée.

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