B. - DISCORD MOMENTANE DES TROIS RYTHMES
C'est l'école romantique qui a créé ce discord, elle l'a fait avec intention pour qu'il se résolve en accord et que cet accord soit d'autant plus puissant et sensible, qu'il aura été plus longtemps attendu.
Ce discord momentané peut avoir lieu dans l'hémistiche, dans le vers, dans la stance. Dans l'hémistiche, il se réalise par la césure romantique; dans levers, par l'enjambement; dans la strophe, par l'enjambement strophique assez rare. Nous étudierons plus loin ces procédés en détail ; nous devons en ce moment en dégager seulement le principe.
Le discord dans l'hémistiche se place au point de jonction de celui-ci avec un autre hémistiche, à la césure. Hugo a maintenu à la fin de l'hémistiche non seulement le repos phonétique, mais aussi le repos lexicologique ; à cette place doivent se trouver une syllabe accentuée et une fin de mots, jamais il n'a transgressé cette règle, comme nous l'établirons, ni créé le véritable alexandrin trimètre; mais il en a séparé le repos
psychologique ; le sens ne finit plus, ne se repose même plus à la fin de l'hémistiche. Il continue de courir jusqu'à une place indéterminée de l'autre hémistiche, quelquefois très près des autres repos dont il n'est séparé que par un seul mot. Mais à la fin du vers, ce désaccord momentané cesse, et les trois repos coïncident.
Le lendemain — on vient \ enfouie — on le délivre.
Au milieu de l'hémistiche, après vient, on a un accent tronqué et une fin de mot, mais non une fin de sens ; le repos psychologique n'a lieu qu'après le mot Joule. A la fin du vers, après le mot délivre, les trois rythmes, un instant en désaccord, coïncident.
De même dans :
Dans la veillée — au bord \ des lacs — sur les hauts lieux.....
Le sol l'alourdit — l'air \ l enfièvre, — l'eau Visolè
L'apparition — prit \ un brin de paille — et dit :
Ce désaccord peut avoir lieu d'une autre manière que l'école romantique n'a pas connue. Cette fois, c'est la rythme phonétique qui se sépare des autres ; on n'a à l'hémistiche ni un repos d'idée, ni une fin de mot, mais seulement un accent tonique.
C'est ce qui constitue la césure enjambante, si en usage dans la versification italienne.
Mais alors il n'y a pas un désaccord réel entre les différents rythmes, puisqu'il n'y en a pas d'autres en dehors, il y a seulement prédominance, et c'est sous le titre suivant que nous devons le classer.
Le désaccord se révèle dans le vers romantique par l'enjambement. Dans ce cas, la fin du vers comporte bien toujours le repos lexicologique et celui phonétique ; on termine sur une fin de mot et un accent, mais l'apparition du repos psychologique est retardé jusqu'au commencement du vers suivant après quelques mots de ce vers. La coïncidence se rétablit à la fin du second vers. Voici des exemples :
Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait — et s'épandait sur la terre, inondant L'Orient — et fumant dans l'omhre à l'Occident.
Après le mot sandales on trouve bien le repos tonique du rythme phonétique et le repos lexicologique, puisqu'il y a une fin de mot, mais le sens est suspendu, le repos psychologique n'a lieu qu'au second vers
après le mot sortait. Ce n'est pas tout ; à la tin de ce second vers la coïncidence des trois repos ne se produit pas, on ne trouve plus que les deux premiers. Le premier a lieu après les mots du troisième vers : l'Orient ; et ce n'est qu'à la fin du troisième, après le mot ; occident.qne les trois repos coïncident.
Enfin dans la strophe il en est encore de même. Ordinairement à la fin de chacune les trois repos existent, mais quelquefois il y a rejet d'une strophe sur l'autre, et le repos psychologique ne se produit qu'au cours de la seconde.
C'est ce que nous constaterons sous la rubrique de l'enjambement strophique.
Quelquefois le repos lexicologique se sépare du repos phonétique, ou plutôt, celui-ci du premier ; c'est ce qui advient lorsque la césure est purement phonétique, cela se produit d'hémistiche à hémistiche, de vers à vers, de strophe à strophe.
La tristesse dans l'a- me je vais
Tous les jours, les longs jours, sont mauvais.
Le rythme partage chaque vers en trois parties égales. Dans le second, les trois repos coïncident à la fin de chaque fraction trisyllabique ; dans le premier, il y a simplement repos phonétique ; le repos lexicologique et le repos psychique ont lieu une syllabe plus loin, seulement la coïncidence se rétablit à la fin du vers.
De vers à vers on ne trouve pas d'exemple dans le vers français actuel, mais on peut en signaler dans le vers ancien.
Quant à la strophe, la coupure purement phonétique n'existe que dans la rythmique grecque.