‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 8 sur 97 · C — PRÉDOMINANCE DE L'UN DES RYTHMES · texte numérisé non relu

C — PRÉDOMINANCE DE L'UN DES RYTHMES

Il est rare, si ce n'est dans le modèle logique absolu, que l'un des rythmes ne prédomine pas. Mais celui qui l'emporte n'exclut pas les autres. Ordinairement, c'est le rythme phonétique qui est l'essentiel, c'est le substrat um. En français, il se réalise dans la rime, ainsi que dans l'accent, avec diverses coupures; en latin, il se manifestait parla quantité, surtout par celle des pieds ; dans les langues germaniques, par l'alternance des accents. C'est la rime de la dernière syllabe du

dernier mot du vers qui chez nous le constitue surtout. A l'hémistiche, c'est surtout l'accent tonique, et si nous voulions faire une incursion dans la métrique gréco-latine, nous constaterions que c'est l'alternance et l'équivalence des pieds composés de brèves et de longues qui constitue le vers.

Par exception, c'est le rythme lexicologique ou le rythme psychologique qui domine. C'est surtout dans la rime qu'on peut le constater.

Ordinairement celle-ci est phonétique, elle consiste dans la répétition d'un son final ; cela est si vrai, quoiqu'elle coïncide avec un repos psychologique et un repos lexicologique, ce qui fait que son rythme nest pas exclusif, cela est si vrai, disons-nous, que cette rime exclut la répétition du même mot et aussi de la même idée, ce qui la fausserait. Mais quelquefois aussi, au contraire, la rime consiste dans la répétition du même mot. de vers à vers ou de strophe à strophe. Quand il s'agit d'hémistiche, la rime n'est plus en jeu, puisqu'elle est interdite entre eux, mais dans chacune des deux parties des vers doivent se trouver des mots se correspondant grammaticalement.

Un des exemples de ce rythme se trouve dans la sextine, il est employé pour constituer l'unité de la strophe et même celle du poème. On en connaît l'agencement que nous décrirons davantage en son lieu.

La sextine est une strophe de six vers qui, quant aux rimes finales, suit le système suivant. Les vers de la même strophe riment entre eux comme à l'ordinaire : ceux de la strophe suivante finissent, non seulement par les mêmes sons, mais par les mêmes mots, que ceux de la strophe précédente, cependant dans un ordre interverti. On ne fait pas attention au sens exact des mots : au contraire, on cherche à les employer avec un écart de sens, si c'est possible, c'est donc bien du mot, comme mot, et non pas comme idée, qu'il s'agit.

Lorsque les rimes de la i'e strophe sont âge, divin, davantage, héritage, vain, vint, celles du second sont : vint, âge, vain, divin, héritage, davantage, la 3% la 4e strophe auront encore pour fin les mêmes mots dans un autre ordre.

Un poëme moins compliqué, que nous appellerons le poëme réversif, en donne un spécimen plus naturel.

La femme ou la fleur, quelle est plus mignonne'? L'oiseau dans la fleur est tout reposé, Le meilleur parfum la femme le donne, Le plus vif éclat ses yeux l'ont osé,

La fleur ouverte eut l'amour plus usé.

Et dès le matin au plein ciel se donne, Mais il est plus doux, ton cœur reposé, L'aurore est venue, aime-moi, mignonne'.

In autre poème, le ghazal, consiste dans la continuelle répétition d'un vers l'un, du même mot final qui conserve le même sens, mais qui fait partie dépensées différentes. Même au commencement, le même mot se trouve répété deux fois de suite.

La lionne aime en son grand cœur, La fourmi dans son petit cœnr, La femme aime aussi dans son âme Et dans son sein et dans son crur.

L'amour différent est le même, Différent le même est le cœur.

On peut créer à côté un ghazal de même cadence, mais ici le rythme lexicologique ne domine plus, si ce n'est aux deux premiers vers pour servir de base.

La musique la mieux aimée, C'est la voix de la bien aimée, Quand de loin sous un rire clair, Sous une haleine parfumée.

Elle redit au frais matin La même note accoutumée.

On peut compter encore parmi les poèmes à rythme lexicologique dominant, le rondeau, la ritournelle.

Dans l'intérieur de la même strophe, le rythme lexicologique se réalise dans un cas rare, lorsque deux vers riment ensemble par le même mot, autrement dit, quand un mot rime avec lui-même. Quelquefois cette rime spéciale s'appuie sur une rime ordinaire d'un autre vers. On peut en tirer certains effets poétiques.

I m peut prendre ce mot dans la même acception, mais on peut aussi l'employer dans un sens différent, ce qui rend le procédé plus lexicologique en lui tirant tout mélange de psychologisme.

Dans le vers lui-même, il ne s'agit plus de rime, mais de correspondance d'un mot d'une hémistiche à l'autre, d'une correspondance non pas psychologique, mais purement grammaticale. Cette correspondance existe rarement dans le vers français, mais elle était fréquente

dans levers latin. L'étude de l'ordre des mots forme un chapitre très curieux de cette métrique. Voici quelques-unes de ces lois, ou plutôt des usages qui sont constants chez les poètes.

On recherche pour le substantif et son adjectif ou son génitif une place symétrique dans chacun des hémistiches, et cette place est, en général, la dernière.

hex. . . Floribus atque apio — crinis ornatus amaro

Quam sibi quœ Vari — prescripsit pagina nomeit penl . . Compressa et Lernx — puisa tridente palus iambe. Hic conspiratis — factionum partibus saph.. Lenit albescens — animos capillus.

Quelquefois la césure où l'on place l'un de ces mots peut n'être pas secondaire.

Butina cogebat priscos — ad verba Quirites. . . Et tacitam — mensœ duxit in orbe notam.

De même, on peut placer l'un à la césure principale et l'autre à la césure secondaire, mais l'opposition est moins nette.

Tu calamos inflere levés, ego dicere versus.

Quelquefois les deux mots se joignent, mais sont séparés par la césure : ils sont chacun dans son hémistiche.

Nil praeter domini — nomen mutant pauperes.

Il y a là une nouvelle antithèse, non de pensée, mais de mots dans leur forme grammaticale.

A son tour la rythme psychologique domine dans la strophe, dans le poème et aussi dans le vers et l'hémistiche. Il ne s'agit plus du mot, abstraction faite de sa signification, mais de la poésie elle-même.

Dans la strophe, il y aune rime psychologique, qui ne se met pas en opposition avec la rime phonétique, ni avec celle lexicologique, puisqu'elle les implique, mais qui les domine. Il s'agit du cas où un vers rime avec lui-même, non pas pour se dispenser de trouver une rime, et en n'agissant que par les mots qu'il contient, cas que nous rencontrerons bientôt, mais pour se répondre à lui-même et constituer un petit refrain.

Le triolet en est un charmant modèle, d'autant plus sensible qu'il

y a par ailleurs d'autres rimes qui permettront de se passer de cette rime psychique.

De tous côtés, d'ici, de là.

Les oiseaux chantaient dans les branches,

En si bémol, en ut, en la.

De tous côtés, d'ici, de là,

Les prés en habit de gala

Etaient pleins de fleurettes blanches.

De tous côtés, de-ci, de-là,

Les oiseaux chantaient dans les branches.

Sous cette forme savante, souvent le dernier vers de la strophe répète le premier et lui fait une rime psychologique.

La rime psychologique de strophe à strophe est beaucoup plus fréquente. Elle consiste à répéter le même vers à la fin de chaque strophe ou au commencement, ou le même refrain entre toutes les strophes, en le faisant rimer phonétiquement avec le vers qui précède. C'est ce qui a lieu dans la ballade dont le dernier vers identique se retrouve à la fin de chaque strophe et de l'envoi final.

On peut aussi répéter alternativement à la fin de chacune des strophes suivantes l'un des vers de la première, ce qui a lieu dans la villanelle, le virelai nouveau, la glose.

On peut répéter le même couple de vers après chaque strophe, comme dans la chanson.

On répète aussi dans la seconde strophe deux des vers de la première ; dans la troisième, deux des vers de la seconde, comme dans le pantoum.

Sur les bords de ce flot céleste Mille oiseaux chantent querelleurs, Mon enfant, seul bien qui me reste, Dors sous ces branches d arbre en fleurs.

Mille oiseaux chantent querelleurs, Sur la rivière un cygne glisse, Dors sous ces branches d'arbre en fleurs, () toi, ma joie et mon délice.

Dans tous ces cas, il y a rime non d'une fin de vers, mais d'un vers entier, et l'on rime non par la consonnance seule, mais par la répétition de la pensée.

Ce poëme tout entier participe à la rime psychique de chaque strophe, de sorte qu'on pent appeler les poèmes à forme fixe des poèmes psychologiques. Cette union directe a lieu surtout dans la chanson où il n'y a plus de correspondance de strophe à strophe par le refrain, puisqu'on ne répète le vers d'aucune strophe, mais synthèse générale par plusieurs vers résumant le poëme et qui reviennent toujours.

La rime psychologique d'hémistiche à hémistiche, ou plus exactement, le lien entre les deux consiste dans l'antithèse. Nous avons vu tout à l'heure celle entre les mots qui existe en latin, il s'agit ici de celle entre les pensées qui se trouve chez nous, et qui a. été mise particulièrement en honneur par Victor Hugo. Elle dérive du parallélisme pur. Dans le second hémistiche, on exprime une pensée qui se met en opposition ou en répétition avec celle du premier .

En voici des exemples :

Mourad fut magnanime — il détruisit Elie. . . .

Ce palais colossal — dans le roc ténébreux

Il s'en va dans l'abîme — et s'en va dans la nue

Les vieux enfers éteints — des dieux évanouis

Par derrière une mitre — et par devant un goitre

Les halliersoù l'agneau — paissait avec le loup

Toi, tes nuages noirs, — toi, tes haillons hideux

Elle sur le fauteuil, — eux sur les escabeaux

Roi, nous te saluons — sans plier les genoux

Ur d où vint Abraham — Bethsad où naquit Pierre

Les sables, les graviers — l'herbe^et les roseaux verts

Le peuple étant bétail — et le roi berger, Sire

Rien ne me verra plus — je ne verrai plus rien

Comme le matin rit — sur les roses en pleurs

Comme l'arc-en-ciel rit — entre l'ombre et la pluie

Des constellations — faites avec des taches

Il fut héros — il fut géant — il fut génie

Dans le serpent — dans l'aigle altier — dans la panthère

Tantôt des bois — tantôt des mers, — tantôt des nues

Marcher à jeun, — marcher vaincu — marcher malade

Prends le rayon, — saisis l'aube, — usurpe le feu

Ruth songeait — et Booz dormait — l'ombre était noire

De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet

On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. Ce qui est très curieux, c'est que l'antithèse n'est plus à deux termes quand du dimètre

on passe au trimètre, il devient alors à trois termes, soit d'opposition, soit de synonymie. Chaque hémistiche comprend une pensée opposée à relie de l'autre.

Cette antithèse peut se retrouver dans l'intérieur d'une strophe, c'est ce qui arrive dans le pantoum que nous avons déjà cité. On y poursuit parallèlement deux pensées qui doivent coïncider seulement dans la dernière strophe. Jusque-là les deux premiers vers de chaque strophe appartiennent à l'une des pensées et les deux derniers à l'autre.

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