‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 71 sur 97 · VII · texte numérisé non relu

VII

Nous avons noté ceux de ces vers qui ne sont pas des octosyllabes ; ce sont des décasyllabes ou des vers de six syllabes tout à fait analogues et qui en sont l'extension ou la réduction. Quant au vers unique de sept syllabes, il se réduit à six, si l'on prononce le mot inclination, comme dans la prose.

Voici une autre série où le rythme de l'octosyllabe et celui des vers de six syllabes alternent.

Mais vous ne considérez pas Que le jeu qui vous divertit Tient mon cœur au supplice Et (ju'on n'est point capable De se jouer longtemps Lorsqu'on a dans ï esprit Une passion — tout aussi sereine Que celle que je sens pour vous etc.

Voici un quatrain de vers de quatre syllabes.

J« vous envoie, Au lieu de moi, Pour le portrait Que vous savez

Nous avons emprunté ces citations de Molière à un intéressant ouvrage de M. Souriau, intitulé : « l'évolution du vers au XVIIe siècle. 0 Elles sont convaincantes et il est impossible d'y voir l'effet du hasard.

dos.)

Molière a caché beaucoup de ces vers sous le mauteau de la prose. Ce qui est curieux, c'est qu'il n'a pas recours aux assonances que quelques décadents recherchent ; au contraire, il les évite. Mais le sens est nettement coupé à chaque incise, et cette incise elle-même, quand elle contient douze ou dix syllabes, est séparée en deux par une césure. En réalité, c'est le vers blanc qu'il emploie, mêlé à la prose, et tous les modèles de cette prose rythmée sont en même temps des modèles de vers blancs.

Quel est l'avantage rythmique de la prose rythmée ? Est-ce que la prose, en restant elle-même, n'a pas déjà son rythme, ne doit-on pas balancer ses périodes, éviter les hiatus cacophoniques, faire attention au poids respectif des mots pour les placer, ne pas situer côte à côte deux accents toniques ? Oui, mais elle peut amplifier ce rythme en prenant quelque chose de la versification. Elle se trouvera ainsi rehaussée par moments, plus harmonieuse ou plus sonore; son balancement sera plus complet ; chaque proposition au moyen d'une césure introduite aura deux parties symétriques.

Mais il y a aussi un avantage poétique. La prose rythmée n'est pas employée d'une manière continue, mais seulement lorsque la pensée s'élève, ou au contraire, lorsqu'elle éprouve le besoin de jouer avec elle-même, de tourner, par un instinct mécanique. Les passages les plus importants seront mis en vedette. Cependant le rythme employé restera latent ; on attribuera le charme de la versification à la prose, c'est ce que veut celle-ci. Elle a sa part d'illusion qu'elle distribuent le prosateur, sans qu'aucun le sache que lui, se sent par moment devenir poète, la Muse présente à ses yeux ne parle qu'à lui seul.

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