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CHAPITRE XTX DE LA POÉSIE POPULAIRE FRANÇAISE

Il nous est impossible de traiter ici d'une manière complète ce sujet important. La versification populaire, très défectueuse au point de vue poétique, est. au contraire, très naturelle au point de vue rythmique. D'autre part, elle conserve souvent intact le rythme ancien qu'on retrouve ainsi vivant, malgré les transformations subies. A tous ces titres, elle mérite d'être étudiée. Nous voulons seulement indiquer quels sont ses traits essentiels qui la distinguent de la versification française lettrée.

Il faudrait, pour pousser l'étude à fond, distinguer celle des campagnes qui a conservé davantage l'état ancien, et celle des villes. Elles se distinguent surtout par la manière de traiter l'e muet.

Voici les différences qui caractérisent la poésie populaire.

i° La poésie populaire tantôt supprime, tantôt conserve lèse muets suivant, le besoin, de la versification, celle des campagnes les conserve davantage.

M'ouvrirez-vous la porte

La port' m'ouvrirez-vous ? (Gh. d'Ille-et-Vil.^

J'appelis pies et cônies

Venez tout' s diner ici

Et vois notre grand' vacK noire

Dit' s li un de profundis

Le muet a été conservé dans notre. (id )

A Paris y a un' marchande ; Laissez-moi vendre mes oublis

Souvent Ve muet est supprimé à l'intérieur.

Dans son chemin rencontre Un gentilhomme à ch'va

La poésie populaire urbaine admet ou retranche aussi le muet ad libitum, mais le retranche plus souvent dans le corps du vers.

a0 La poésie populaire admet Y alternance entre les terminaisons masculines et féminines, même lorsque les vers ne riment pas.

De vous ouvrir la porte

Je n'en ai point la clé,

Mon père, ainsi qu' ma mère,

Tous les deux sont couchés

Passez donc par derrière, La porte vous ouvrirai. . .

Qui s'en va voir sa belle Au bourg de (ïuêmenè Y n'y trouvit personne Que Perrine à Volet

Cependant il y a des exceptions, et des pièces entières suivant le système moderniste sont composées en rimes masculines. On peut prendre pour exemple cette chanson très curieuse : la fille mariée à un Anglais.

C'était la fill' d'un roi français Qu'on veut marier o un Anglais.

De cet Anglais je n'en veux point,

De tout son bien ; J'aim'rais ben mieux un bon Français

Qui n'aurait ren

Qui n'aurait ren.

Mais la poésie populaire ne fait pas rimer une terminaison masculine avec une féminine.

3° La poésie populaire admet l'hiatus.

Par la grand'rue, je passe J'ai vu une clarté

Il s'agit dejl'hiatus le plus désagréable, celui où la voyelle rencontre une voyelle identique.

Mon cœur est resté libre Tout comme auparavant, Je l'ai et je le garde A mon fidèle amant

Souvent aussi 1 hiatus est évité en insérant fautivement un t ou un 5 entre les deux mots.

Malbrough s'en va-t-en guerre

4e In mot rime très fréquemment avec lai-même. La poésie populaire se rencontre sur ce point avec la poésie décadente.

Va mon ami, va, La lune est levée.

Va mon ami, va, La lune s'en va.

On voit par cet exemple qu'un vers entier est souvent reproduit, mais ce n'est pas dans ce vers qu'est contenu le mot qni rime avec luimême.

5° Un singulier rime avec unpluriel et souvent un féminin avec un mabulin ; on ne considère que la prononciation.

Et vous, sur le haut du pignon Vous vous chaufferiez les talons. ..

Mon père a fait bàlir maison Par quatre-vingt-dix maçons.

G0 Celte rythmique a gardé l'assonance, telle qu'on la trouve dans la chanson de Roland à la place de rime, non seulement celle qui termine le vers sans consonne d'appui et qui constitue la rime insuffisante, mais aussi celle qui est suivie d'une consonne dans les deux vers.

11 l'envoya-t-au-bois, guenillon.

Cueillir la noisille La branche était haute, guenillon,

La fille était petite

La branche était haute, guenillon,

La fille était petite Elle s'enfonce au doigt, guenillon,

Une verte épine. .. .

C'était un doux paysan

Venant du labourage ; Sur sa route il rencontre

Quantité d'hommes d'armes.

7° La monorimie n'est pas absente et semble dériver de la laisse, elle remplit souvent un poème tout entier. Dans l'exemple cité : Il l'envoyait au bois, tous les vers pairs assonent m i.

8° La poésie populaire ne connaît pas le poème amorphe ; tous ses vers sont groupés d une manière strophique.

La strophe la plus commune, c'est le quatrain. Quand il y a six vers, les deux derniers sont comme ajoulés au quatrain et empruntent ses rimes.

Mon pèr' m'a mariée

A la saint .Nicolas,

11 m'a donné un homme

Que mon cœur n'aime pas

Mon lit n'est pas un arbre Pour l'oiseau passager, Cherchez une autre branche Qui pourra vous porter.

Et une autre maîtresse Qui pourra vous aimer

9° Il n'existe pas de longs vers, ou ils sont modernes et imités de la poésie lettrée. L'alexandrin y est inconnu, ainsi que le vers de dix syllabes.

Le vers le plus fréquent n'est pas l' octosyllabe, comme dans la poésie française moderne, mais celui de six syllabes. On y rencontre aussi ceux de sept et de cinq.

Frappant du pied la porte La porte m'ouvrirez- vous !

Je suis couvert de neige Mouillé jusqu'au genoux. . .

Dans la ville de Rennes Y a-t-un prisonnier, Personne ne va le voir Que la fill' du geôlier.. .

Je n' veux ni manger ni boire, J'ai le cœur trop affligé.

io° Une habitude fréquente esl celle de répéter dans la seconde stance un des vers de la stance précédente, comme dans le pantoun.

Mon père a fait faire un étang, C'est le vent qui va frivolant, Il est petit, il n'est pas grand.

C'est le vent qui vole, frivole.

C'est le vent qui va frivolant

// est petit, il n'est pas grand.

Trois canards blancs vont s'y baignant, Trois canards blancs vont s'y baignant.

Le fils du roi les va chassant

1 1° Souvent la rime a lieu non de vers à vers, mais de stance à stance.

Quand j'étais chez mon père Pour les moutons garder,

Je n'en gardais point guère, J n'en gardais qu'un millier

1 2° Ce qui est tout à fait remarquable dans la plupart des quatrains, il n'y a de rime que d'un vers Van ; tous les vers impairs sont des vers blancs. C'est le système du ghazal.

Ce sont les filles de Josselin, Oh ! qu'elles sont belles !

Ell's ont vendu leur cotillon Pour porter de la dentelle.

Not' maitr' pourquoi me battez-vous ?

Si j'ai fait faute Monsieur, c'est votre bon vin Qui en était la cause simple assonance)

Voici la Toussaint, Le temps des veillées, Où tous les amants Vont à la soirée :

Le mien n'y est pas, J'en suis assurée

Cependant ce procédé est modifié, et on arrive à faire rimer chaque vers par le moyen auquel nous arrivons, celui du mot ou du vers explétifs.

i3° Nous décrivons dans un chapitre spécial le rythme explétif; il consiste à remplacer soit un vers, soit un mot d'un vers par de simples

sons saus signification qui riment avec un autre vers, ou par un vers n'ayant aucun rapport avec le sujet traité. Quelquefois c'est le mot explétif qui rime avec lui-même.

Mon père n'avait pas, guenillon,

Valant une épille.

Mais il avait bien, guenillon,

Une joli' fille, Ah ! Ah .' ah ! ah ! guenillon,

Saulons la guenille.

La moitié de cette stance est remplie par le mot explétif guenillon.

Bonjour, pèr' Chevalier, Lundi, mardi, laderille, Bonjour, pèr' Chevalier, Veux-tu m' donner ta fille' ?

Non, non. tu n' l'auras pas Lundi, mardi, laderille.

Non, non, tu n' l'auras pas Tu n'est pas assez riche

Ce procédé est très commode ; il fournit facilement une rime et à plus forte raison une assonance dont le dernier vers s'est contenté.

i4J Non seulement la rythmique populaire fait rimer un mot avec lui-même, mais elle repète un vers tout entier placé à une place symétrique.

C'était une bergère, Ron ion petit papabon ; C'était une bergère Qui gardait ses moutons.

Un jour lui prit envie Ron ron ion, petit papabon, Un jour lui prit envie De tirer ses moutons

On cumule les deux procédés dans ces deux stances, le vers entier rimant avec lui-même et avec le vers explétif.

iô° Un autre procédé consiste à répéter deux fois de suite le même vers, le bis en usage dans la musique.

Mon père, mon cher père Quel mari ai-je là ? Ah ! Ah !

Quel mari ai-je là ?

— Ah ! taisez-vous, ma fille 11 a de bons ducats, ah I ah !

i6° La poésie populaire connaît Y harmonie différée au moyen de la rime retardée et elle emploie dans ce but différents procédés.

L'autre jour en allant danser.

La fari dondé.

Une épine entra dans mon. . . eh ! eh I

Dans mon. .. eh ! eh !

Dans mon soulier.

En voici un autre exemple d'une formule très fréquente.

Quand j'étais chez mon père Quand j'étais chez mon père J'allais cueillir la rose blanche

gai, gai J'allais cueillir la rose blanche

gaiement

Je la cueillis Jeuille à feuille Je la cueillis feuille à Jeuille Dedans mon tablier blanc

gai, gai Dedans mon tablier blanc

gaimenl

Ces deux stances nous apprennent beaucoup de choses. D'abord la répétition du premier vers qui est un moyen facile de lui trouver une rime ; il en est de même de la répétition du second vers ; mais la rime entre ces derniers : blanc, blanc est retardée par l'intercalation de gai, gai et à la fin renforcée par l'addition de gaiement.

Un autre procédé du même genre consiste à faire pressentir le mot explétif qui servira de rime, avant même que le mot qui en a besoin ait apparu, et à le compléter ensuite. Il en résulte une harmonie différée d'un genre tout particulier.

Comme j'étais chez mon père,

Leste, leste, Petit' fille à quatorze ans.

Lestement

// Jallait garder les vaches.

Leste, leste, Et les moulons quant à quant,

Lestement

17. Le vers populaire ne comporte pas de refratn,comme la chanson moderne. lien présente parfois l'embryon, mais ce refrain particulier consiste dans des vers explétifs qui n'ont aucun sens. Quelquefois le refrain est véritable, mais au lieu d'être détaché, il forme la fin de chaque strophe à laquelle il se relie par la rime.

Je sais bien un' petit' chanson, Qui n'est ni court' ni longue ; S'il y a t'un'mot de vérité, Je veux que l'on me tonde. — bon !

Tout est vert, mon Jean ^imon, Tout est vert dans ta maison.

Quand je fus-t-à mon logis

Je trouvai : devinaille !

Je trouvai mes poul's à filer

Ma femme qu'était à pondre — bon !

Tout est vert, mon Jean Simon,

Tout est vert dans ta maison

Ces vers nécessitent plusieurs remarques. Le refrain est relié à la stance par le mot postérieur à la rime du quatrain et qui ouvre les rimes nouvelles. C'est un refrain accollé au couplet. D'autre part, on ne rime que par assonance ; longue et fondre, et dans la seconde stance on ne rime pas.

Quelquefois la stance rimant de deux vers l'un est précédé de deux vers servant de prélude qui ne riment pas du tout.

Voici le jour venu Que Rosette s'y marie ; Elle va prendre un homme Qu'a ben quatre vingts ans,

La petite Rosette Qui a son cœur content.

Tels sont les traits les plus remarquables delà poésie populaire française; elle ressemble sur quelques points à celle du vieux français, mais en diffère sous beaucoup d'autres.

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