‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 73 sur 97 · ET LE LANGAGE · texte numérisé non relu

ET LE LANGAGE

Le vers se distingue-t-il de la prose, non seulement par son rythme, mais aussi par sa grammaire et son lexique particuliers, en d'autres termes, le poète doit-il parler en cadence, mais cependant comme tout te monde, en ce qui concerne le langage? Doit-il se servir des mêmes mots que l'orateur, que l'écrivain, ou que le simple causeur, ou au contraire doit-il employer des mots destinés à son usage particulier? En est-il de même en ce qui concerne l'orthographe, la prononciation, les règles de la morphologie, celles de la syntaxe1! Et si réellement le poète peut parler autrement que le prosateur, dans quel but doit-il le faire, et quelles sont les raisons, bonnes ou mauvaises, qu'il invoque? C'est un domaine de la rythmique qui donne lieu à de nombreuses controverses ; il est connu sous le nom de : licences poétiques, mais ce nom est très inexact. Il semble supposer qu'il ne s'agit que de faciliter la versification; or nous verrons que précisément dans tous les cas où ce but est le seul, la prétendue licence doit être rigoureusement proscrite.

En thèse, le poète doit parler comme tout le monde; s'il ne le fait pas, il risque d'être mal compris ou pas compris du tout ; de plus, son langage n'est pas naturel ; or, rien ne doit rester plus naturel que la poésie. Mais cependant le vers a une tendance aristocratique bien marquée ; à son regard la prose est la foule. Il veut s'en distinguer, et comme on le fait ailleurs par les habits, il essaie de le faire ici par Y habillement de la pensée, par le style. Comment s'en distinguera-t-il? En portant des vêlements à l'ancienne mode ou à la dernière ? Il emploiera l'uu et l'autre moyen, mais pendant longtemps le premier seul. Il introduira ou laissera dans son langage beaucoup d'archaïsmes ; plus tard il y ajoutera le modernisme, marchant ainsi d'un pas retardé ou accéléré sur celui des autres, jamais du même.

Telle est la tendance certaine ; il y a une différenciation et elle se retrouve dans toutes les parties du langage. Il en résultera, mais cet effet ne sera qu'indirect, une certaine facilité pour le compositeur ; il aura, pour ainsi dire, à sa disposition en même temps trois langues, celle actuelle, celle très ancienne et celle qu'il invente. Il pourra les employer ensemble ou les faire alterner et surtout dans les moments où l'une le gêne, avoir recours à l'autre. C'est en ce sens qu'il jouira d'une licence. Mais il ne l'avait pas envisagée au premier abord ; c'est le petit côté de l'institution.

Cette tendance est-elle légitime? Il est très difficile de discuter le bien fondé de ce qui existe. Il suffit d'311 constater l'existence. L'instinct qui pousse le vers à s'élever au-dessus de la prose, non seulement par son rythme, mais pat- son langage même, est naturel, de même qu'en sociologie, celui qui existe pour chacun à toujours hausser davantage sa capacité, son instruction, sa position. Seulement il ne faut pas que cette hausse soit artificielle ; de même, l'ascension poétique doi1 être une élévation véritable, et non un moyen de faciliter le métier, ce qui serait, au contraire, descendre.

Nous allons étudier cette divergence entre le langage du vers et celui de la prose successivement : i° dans la lexicologie, 20 dans la phonétique, 3° dans la morphologie, 4° dans la syntaxe.

A. — DANS LA LEXICOLOGIE

Il s'agit du choix des mots. Tous les mots de la prose sont-ils bons pour les vers? En tout cas, le vers ne peut-il pas ajouter les siens qui augmentent la liste?

Sur ce point les tendances ont varié.

Tout d'abord on sait que la langue française sous le rapport du vocabulaire a un double fonds : i° celui qui est absolument naturel et provenant delà transformation populaire et profonde du latin, 2° celui qui est artificiel provenant de l'emprunt savant fait au latin pendant le seizième siècle. Il suffit de citer hôtel et hôpital, sevrer et séparer, blâme et blasphème. Presque tous les mots de seconde couche ont acquis droit complet de cité et le peuple en fait lui-même usage. Pas cependant de tous. Ceux qui expriment des idées abstraites sont à l'usage exclusif des lettrés ; de même, les mots techniques empruntés plus tard au grec et au latin. On entend rarement les paysans se servir

des mots suivants : admiration, effervescence, pétulance, circonstance, miraculeux, immortaliser, balbutier, accessible, et de tant d'autres; c'est pour eux lettre close. Eh bien ! sans doute ce vocabulaire n'est pas fermé au poète, mais il doit en user sobrement. Pourquoi? Pour la raison qui l'interdit au paysan. Par ce que c'est le langage de la science et de la raison plutôt que du sentiment. Jamais lui-même dans le langage familier ne s'en servira, encore moins dans celui de la passion ; jamais il ne les emploiera pour exprimer l'amour ou la colère. D'ailleurs, ces mots sont trop longs ; ceux qui expriment nos sentiments chaque jour sont de deux ou trois syllabes. De même, la langue anglaise possède un double vocabulaire, l'un très concret, le saxon, l'autre abstrait, tiré du latin. La versification fait du premier un emploi beaucoup plus fréquent que du second. Le langage abstrait, artificiel, doit être écarté du vers.

Voilà une différence, celle-ci très fondée, souvent méconnue cependant, entre les deux langages. Le poète qui veut rester près de la nature la fera soigneusement.

La poésie classique en a établi longtemps une seconde qui, au contraire, n'était pas justifiée du tout. Il s'agissait de diviser tous les mots en deux classes : les mots nobles et les mots roturiers, absolument comme dans le monde social, suivant ce vers d'Hugo.

Un mot Etait un duc et pair ou n était qu'un maraud

On pourrait dresser le double vocabulaire : cheval, coursier ; ancien, antique ; aussitôt, soudain ; colère, courroux ; mariage, hymen ; sein, flanc : travail, labeur ; ventre, entrailles ; vent frais, zèphir ; épée, glaive.

Et encore : ville, cité; ciel, olympe; crime, forfait; les hommes, les mortels ; l'eau, l'onde ; vaisseau, nef : bateau, esquif; matelot, naulonnicr; souffle, haleine ; champ, guérets ; pensée, pensers ; différends, discors .

Il était défendu d'employer le mot vulgaire, même quand on ne pouvait le remplacer que par une circonlocution : l'animal nourri de glands.

Cette classification n'avait aucun fondement raisonnable; elle donnait à la versification une allure guindée, prétentieuse, antinaturelle, et a puissamment contribué à discréditer les classiques.

C'est Victor Hugo qui avec sa puissance s'est attaqué à ce préjugé.

Plus de moi sénateur, plus de mol roturier. Je déclarai les mots égaux, libres, majeurs

Et ailleurs, avec une brusquerie voulue

Je nommai le cochon par son nom. pourquoi pas ?

En effet, il rétablit en honneur les mots de la langue courante Tous sont, en effet, admissibles, et le double vocabulaire ne doit pas exister, ou du moins, il ne doit pas polariser ses doublets en mots de prose et mots de poésie, mais en mots ayant des nuances distinctes de signification, ce qui est bien différent. Le bon sens triomphe sur ce point et on le doit aux romantiques.

Ce qui avait trompé dans cette classification, c'est que la poésie a une tendance archaïque bien marquée, seulement c'en était une fausse application. Or, les mots qu'on avait ainsi relégués sont des mots archaïques qui d'abord avaient un usage courant, puis qui l'avaient perdu. C'est à ce titre que le latin, langue autrefois vulgaire, s'est conservé dans l'église.

Mais la distinction a recommencé dans les temps tout à fait contemporains, et le vers tend à reprendre son langage propre. Ce n'est plus cette fois par archaïsme, mais au contraire, par modernisme. On a voulu, pour nuancer davantage, puiser encore une fois à la source latine, et aussi pour obtenir un mot élégant ; c'est ainsi que languissant a paru trop vulgaire, et on l'a remplacé par languide, de languidus : on a justifié ce procédé en donnant à languide un sens moral : de même, à côté d'intrépide apparaît impavide ; puis on voit apparaître la rancœur, la néorose, l'enténèbrement.

C'est l'école décadente qui a ouvert cette source nouvelle. Quelquesuns de ses choix ont été heureux, c'est seulement lorsqu'il y avait des nuances importantes qui n'avaient pas encore trouvé d'expression. Mais, dans tous les autres cas, c'était une superfétation inutile et nuisible. Ces mots sont peu naturels, peu intelligibles, tout au moins, inintelligibles pour le plus grand nombre. Ils donnent au langage une afféterie, une recherche qui rappelle le langage des Précieuses Ridicules. En outre, ils révèlent une prétention éloignée de la véritable poésie.

Dans son vocabulaire, le vers et la prose doivent rester en un étroit accord, sans quoi le langage perd son naturel. Les mots les plus vulgaires, même ceux de l'argot de la population inférieure, sont admissibles, et excellents s'ils sont bien placés. Ce qu'on doit éviter seu-

lement, ce sont les mots plats : là est le prosaïsme qui répugne à la poésie, mais les mots ne sont plats que par l'agencement qu'on en fait et non par eux-mêmes. Cependant il y a des locutions qui sont telles en dehors de leur emploi : celles qui traînent dans la conversation familière et daus les journaux ; faire appel à... Jéliciter... et tous les adverbes ou substantifs abstraits trop longs.

B. — DANS LA PHONETIQUE

Ce sont des licences poétiques de rythme et elles sont condamnables. D'ailleurs, elles proviennent de l'archaïsme et n'ont pas été voulues directement par les poètes, mais ils ont eu et ils ont encore maintenant le tort de les conserver. Elles consistent dans ce qu'on appelle la rime pour l'œil. Du reste, il en résulte aussi l'interdiction de certaines rimes qui devraient être permises.

Autrefois la consonne finale sonnait toujours, et ne commençait à tomber que lorsque le mot suivant commençait par une consonne; elle reparaissait à la pause, par conséquent, à la fin du vers ; par conséquent désert, (pr. déserte) ne pouvait rimer avec mer, ni différent (pr. différente) avec rang. Maintenant ils devraient pouvoir rimer, il n'en est rien ; on le défend encore assez généralement, à cause de la prononciation ancienne disparue depuis des siècles. Au contraire, le pluriel rime bien, parce que la consonne finale s est commune aux deux mots.

Les poètes actuels commettent des licences injustifiées de phonétique lorsqu'ils font rimer infâme, a long, avec femme, a bref; sais avec cassés ; abhorré, ] honorai ; volontiers et tiers ; ennuis et Juifs (dans Régnier),^/' et associer (Racine) ; aimer et nier( Baudelaire ) ; monsieur et malheur (Voltaire); zénith et bénit (Hugoj ; rhinocéros et boléros Gaultier;; luth et salut , Verlaine; ; outil, veut-il (Hugo ; assis, cils Gautier, ; nus, lV/ms(Sainte-Beuve). D'autre part.il font rimer o bref avec o long et avec au. Le motif est que presque toujours la différence n'existait pas dans la prononciation, mais ce motif n'est pas vaiable.

Vis-à-vis de ces licences de prononciation, qui sont blâmables, se trouvent celles d orthographe qui, au contraire, ont pour résultat de rétablir la vérité phonétique.

C'est ainsi que, quand la première personne d'un verbe finit par s, on le supprime pour permettre de rimer avec un autre mot terminé par la voyelle précédeute ; je vois, s'écrira je voi, pour rimer avec moi ; je

ois, deviendra je vi, pour rimer avec suivi : on écrira de même je croi, Y averti, ]e sai,je revienne me souvien. Quoi déplus naturel, puisqu'on prononce ainsi ! D'ailleurs, autrefois la première personne n'avait pas d's, et cet s ajouté n'a jamais été que graphique. L'œil seul est étonné. Dans tous ces cas, c'est toujours l'antique orthographe qui est suivie. C'est elle qui permet d'écrire grâces à. jusques, guères,naguères, certes. mêmes, encor.

Page 1