D. — DANS LA SYNTAXE
La poésie a bien, eu effet, sa synlaxe particulière et, à bou droit, elle en a besoin. Avec le caractère analytique de la langue française, souvent le langage languit, il est encombré d'une foule de proclitiques ou d'enclitiques qui le retardent, enfin il n'a pas sa libre allure, étant tenu à un certain ordre dans les mots. L'emploi régulier et précis des temps et des modes l'oblige à se servir de formes souvent peu usitées et languissantes qui retardent sa marche et diminuent le naturel et la spontanéité requise. Elle doit se débarrasser de ces entraves. Quelquefois elle se trompe cependant quand elle se laisse guider soit par un archaïsme excessif, soit par l'unique désir d'une composition plus facile.
Les points principaux de cette grammaire spéciale du vers sont : i° la substitution d'un temps ou d'un mode à l'autre (en latin d'un cas à un autre), 20 ïaccord avec l'idée et non avec le mot, 3° Vellipse, !\° l'inversion.
a). — Substitution d'un temps ou d'un mode à l'autre.
En latin, il faudrait ajouter celle d'un cas à l'autre.
Cette substitution est très fréquente dans cette laugue. En outre, on y change souvent l'adverbe en adjectif, c'est Thypallage, comme dans ce vers .
Nocturnisque Ilecale triviis bacchala per urbem (V.)
L'hypallage a d'autres fonctions ; il transporte à une chose une épithète qui ne convient qu'à une personne.
Heu ! Juge crudeles terras, juge littus avarum,
Il s'agit d'une terre où règne un roi cruel, un rivage où règne un roi avare.
Le nominatif s'emploie souvent pour le vocatif.
<) funestus multis populi dirusque Javor
Le présent est mis au lieu du passé ; idem\ Atlas générât, pour generavit, le présent au lieu du futur.
Jam flammis urere geiilem jurabat Pbrygiam pour se usturum.
Ce qui est plus grave, des verbes qui devraient être au même temps dans la suitedudiscourssont employés à des temps différents. Ce qui est plus curieux encore, les substantifs qui devraient être ensemble en relation génitive sont mis sur le même plan.
Sensit enim nimia cœde alque cupidine ferri pour cœdis cupidine.
En français, l'interversion des temps et des modes est fréquente. On trouve le passé défini pour le plus-que-parfait.
Le flot qui l'apporta recule épouvanté
L'expression est un peu plus resserrée, plus énergique, comme celle de tous les temps exprimés sans verbe auxiliaire.
Souvent on remplace le participe passé par l'infinitif.
Seigneur, quand pour l'empire on s1 est vu désigner Le comparatif peut remplacer le superlatif.
b) — Accord avec l'idée et non avec le mot.
Ce cas est assez rare, il est très remarquable en ce sens que la grammaire normale se trouve mise décote pour une syntaxe nouvelle.
Ainsi le verbe peut rester au singulier, quoiqu'il ait plusieurs sujets ; cela semble tout à fait naturel, quoique antigrammatical, surtout quand le verbe précède les sujets ; on n'a d'abord en vue que le premier.
Quel était en secret ma honte et mes chagrins
D'où le bannit ton sexe et ton impiété
Les sujets peuvent cependant précéder.
Ni crainte, ni respect ne m'en put détacher .
En latin, il y a accord plus direct avec l'idée ; c'est ce qu'on appelle le syllepse.
Hic genus antiquum Terra:, Titania proies,
Fulmine dejecti
dejecti se rapporte à Titanes tandis que le texte donne titania proies .
De même Horace.
Quùm mea nemo Scripta légat, vulgo recitare timentis
Timentis se rapporte à mei, non exprimé.
c). — Ellipse.
Ici l'irrégularité est plus hardie et la suppression du mot laisse subsister l'idée.
En latin, on supprime le pronom personnel suivi d'un infinitif.
Infelix Dido, verus mihi nuntius ergo \~encrat extinctam.
Pour te extinctam esse.
Le verbe dicit est supprimé avant les paroles citées.
On sous-entend les verbes dant, tribuant.
Di meliora piis, erroremque hostibus illum V . )
On sous-entend certaines prépositions.
Nulli certa domus ; locis habitamus opaci* (V.)
In se trouve supprimé.
On supprime souvent ut avant le subjonctif.
Te deinde juheto certet Amyntas. (V.)
L'ellipse du verbe être est fréquente.
En français, une ellipse importante est celle de l'article, c'est en même temps un archaïsme, car on sait qu'il manquait souvent en vieux français, état qui nous a été conservé par une foule de proverbes.
Comparaison n'est pas raison ; pauvreté n'est pas vice.
Dans beaucoup de fables de La Fontaine l'article est supprimé ; il en est ainsi dans les locutions actuelles, même non proverbiales ; crier famine, chercher noise.
Cette suppression a pour effet de rendre l'expression plus concise, plus frappante, et en même temps plus naïve ; elle a quelque chose d'enfantin aussi.
Est-elle permise dans l'état actuel de la poésie ? Sans aucun doute, quand on veut donner à dessein une tournure archaïque, mais en dehors de ce cas ?
Nous pensons qu'elle n'est pas permise, à moins qu'on ne veuille et qu'on ne puisse en tirer des effets particuliers qui sont celui d'une grande simplicité, d'une imitation très rapprochée de la nature.
Une autre ellipse consiste à supprimer la répétition des prépositions à, de, nécessaire dans la prose.
Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède
Je ne veux que celui de vaincre et pardonner. .. A vaincre la Hollande ou battre i Angleterre .
Une autre consiste à ne pas se servir d'un pronom comme sujet, lorsque le substantif est éloigné.
Je condamnai les dieux et sans plus rien ouïr, Fis vœu sur leurs autels de leur désobéir .
On peut mettre en ellipse le pronom et la copule : être.
S'il pardonne, il est mou ; s'il se venge, barbare; S'il donne, il est prodigue, et s'il épargne, avare.
(Rotrou)
Ou la copule être seulement.
Il fut votre tuteur, et vous, son assassin.
L'ellipse peut être plus hardie et supprimer touie une proposition, sauf un mot, comme dans le vers célèbre de Racine :
Je t'aimais inconstant, qu'eusse- je fait fidèle ?
Il peut en résulter que le pronom suppose un verbe non exprimé à une autre personne que celle exprimée déjà, ce qui emporte un accord avec l'idée pure.
Peuple roi que je sers.
Commandez à César, César à l'univers ! (Voltaire)
On supprime souvent l'un des ni, ou ne.
Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet. (Corneille.;
Tu n'as crédit ni rang qu'autant quelle t'en donne Id )
Vient-il point f Est-ce pas lui ?
Ici le langage recherché confine au langage populaire.
L'ellipse est un des points les plus importants et les mieux justifiés de la grammaire spéciale de la versification. Sans doute, son point de départ a été aussi l'archaïsme, et si elle n'avait pas d'autre raison d'être, il y aurait lieu de la rejeter, mais il n'en est pas ainsi. Elle peut se soutenir par un motif persistant. La prose a certainement des locutions traînantes qui nuisent à la vivacité du sentiment et de la pensée ; elle parle plus qu'il n'est nécessaire pour se faire comprendre, elle agit ainsi d'ailleurs dans l'intérêt d'une grande clarté et en vertu de son
caractère analytique, et aussi pour conserver le logique grammaticale et l'entière correction, mais la pensée y perd en force et en concentration, or c'est précisément cette concentration que la versification a pour mission de lui donner ; il faut bien que dans ce but elle brise quelques obstacles. C'est ainsi que le substantif traîne toujours lourdement devant lui l'article. Ne pourra-t-il pas quelquefois s'en débarrasser? Jamais en prose. Le vers le lui permettra de temps en temps quand il s'agit de produire uu effet spécial. Dans le style dit marotique cette suppression devient la règle :
En ceslui temps stériles monts et plains Seront de bleds et de vignes tout pleins
En son giron jadis me nourrissait Dame fortune ....
Villes et bourgs de muraille défendre
Elle donne un grand caractère de naïveté. On sait combien les proverbes qui emploient ce procédé ont aussi d'énergie.
Le style marotique supprime le pronom sujet, même lorsque le sujet n'est pas exprimé, ce qui dépasse la licence ci-dessus relevée.
S' ainsi était, pour l'aller voir seulette, Souvent ferais de ma lance houlette ;
Et conduirais
Lors la verrais séant sur la verdure Et lui dirais la peine que j'endure. . . Si recevez un plaisir, je le sens. .
Car si de joie ensemble jouissons. .
Comme il s'agit de la première et de la seconde personne nettement marquées par le contexte et aussi par les désinences du verbe, on peut supprimer le premier sujet sans nuire à la clarté et au grand profit de la concision; il est fâcheux que cela soit défendu en prose et même interdit en vers, car l'allure du langage y gagnerait. L'italien, le russe, beaucoup de langues, permettent de garder ou de rejeter le pronom dans le vers ; on ne le supprime que quand la clarté reste entière.
La suppression du verbe être, et même de membres de phrase, se justifie aussi complètement , toutes les fois que la clarté est suffisante. C'est une qualité excellente et française qu'il ne faut pas perdre, mais lorsqu'elle n'est pas en jeu, on redevient libre ; une correction plus rigoureuse rend le discours guindé et pédantesque.
d). — Inversion.
L'inversion est le renversement de l'ordre naturel du discours : cet ordre est nettement réglé en français et obligatoire; le sujet d'abord, puis ses compléments , notamment les mots en relation génitive avec lui, le verbe, le complément direct, les autres compléments ; c'est l'ordre descendant ; tout autre choque, cause de l'obscurité, empêche la pensée de se dérouler analytiquement et logiquement. 11 n'en a pas toujours été ainsi ; le latin, grâce à ses désinences claires, avait un ordre libre, il gardait même une préférence pour un ordre contraire à celui que le français a définitivement adopté. Il plaçait volontiers l'adjectif et le mot au génitif avant le substantif, et le complément direct, voire même les autres, avant le verbe. Dans le passage du latin au français il y eut un moment de virement où , à côlé de l'ordre nouveau, l'ordre ancien régnait encore. Le complément suivait le verbe, mais, par une inversion qui était plutôt un ordre différent parallèle, il le précédait souvent aussi La poésie recherche le passé, les choses archaïques, elle pratiqua cette inversion plus longtemps que la prose, d'ailleurs cela lui était commode. Ce n'était point cette commodité qu'elle recherchait directement. Elle y trouva, comme dans l'ellipse, un moyen de naïveté, de naturel, c'était du moins ce qu'elle croyait.
L'inversion régna donc longtemps dans la versification française, même alors qu'elle était absolument proscrite de la prose Dès lors, elle ne fut plus qu'une survivance rythmique, et. comme toutes les survivances, condamnable. Elle domina encore toute la période classique; Corneille et Racine en font un fréquent emploi. La rythmique moderne l'a, au contraire, absolument proscrite. Elle choque notre oreille et notre esprit.
Eu effet, quand on lit ces vers de Racine qu'on a beaucoup admirés-
Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple orné partout dejestons magnifiques
Le peuple saint en Joule inondait les portiques,
Et tous devant l'autel avec ordre introduits
De leurs champs dans leurs mains portant tes nouveaux fruits.. ...
on est péniblement impressionné ; la clarté même a disparu, le sentiment est impossible, la phrase hachée ; les mots : du temple
précèdent de deux alexandrins entiers les mots les portiques qui les régissent : comme les mots : le peuple commencent le second vers, on est d'abord tenté de croire que du temple en est le régime; l'effet est plus choquant encore dans le dernier vers; le commencement de leurs champs est sous la dépendance de la fin les nouveaux fruits ; on commence par où il aurait fallu finir ; certainement, si l'on parlait ainsi en prose, on ne serait pas compris du tout.
La place du complément direct devant le verbe est plus choquante encore.
Puis en autant de parts le cerf il dépeça
(La Fontaine.)
Le rejet du sujet après le verbe nous étonne encore plus.
Rome à qui vient ton bras dimmoler mon amant
(Corneille . )
Examinons dans le détail maintenant quelles sont les diverses inversions et ce qu'il est permis en rythmique d'en conserver .
Celle consistant à placer le génitif avant le nominatif est une des plus fréquentes usitées par les classiques ; on la rencontreà chaque pas.
Voici des exemples où elle est encore plus choquante, c'est quand le substantif au génitif précède immédiatement l'autre.
Et écoutons du rossignol le chant (Marot).
Elle prit de nos jours le printemps pour l'automne (Racan).
Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie (Florian).
Au contraire, l'inversiondevient permise, ou du moins, elle ne choque plus l'esprit lorsque le substantif au génitif, sans être trop éloigné de manière à produire de l'obscurité, est cependant séparé du mot dominant par un autre mot :
Tous ceux qui de son chant admiraient l'harmonie... Imite: de Marot l'éléjant badinage.
D'autre part, le mot au génitif ne doit pas séparer la préposition du substantif, comme dans ce vers :
Malgré de nos destins la rigueur importune
(Corneille)
Enfin, il ne faut pas cumuler deux inversions :
Je n'ai pu de mon fils à la mort consentir (Corneille.)
Telles sont les restrictions que les critiques de l'école classique ont apportées à l'emploi de l'inversion résultant de la position du génitif avant son sujet.
Mais l'école moderne la rejette même ainsi circonscrite et la bannit absolument. A-t-elle raison d'en agir ainsi ? Nous ne le croyons pas. Celle de la formule :
II donnait de son art les charmantes leçons nous semble admissible :
De son art il donnait les charmantes leçons encore meilleure :
Et celle-ci :
Et de son art divin aux sublimes chansons Il donnait dans ses vers les charmantes leçons
tout à fait bonne, car elle approche de ce qu'il est permis de dire en prose quand le régime indirect est marqué par : à. pour, dans ; on l'étend un peu , en l'appliquant à de. D'ailleurs , cela est nécessaire pour mettre en relief un mot ou une idée; le principal moyen est de lui donner la place initiale.
L'inversion qui consiste à mettre le sujet après le verbe existe déjà en prose ; le verbe est alors au subjonctif dans le sens de l'impératif, il a une nuance impérative. Cela doit être permis à plus forte raison en vers.
Périsse mon amour, périsse mon espoir. (Corneilu:.
L'inversion est ordinaire pour la prose dans beaucoup d'autres cas, et doit l'être pour le vers.
Sur le repos qu'enfin a retrouvé mon âme .... (Corneille.) Dans ses yeux brille une douceur perfide * ici.
En général, cette inversion est entraînée par une autre, celle du régime direct.
Mais lorsqu'elle n'est pas permise dans la prose, elle est choquante.
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts
(Boileau). , Et il y a lieu de l'exclure.
La troisième principale inversion, celle qui place le régime direct ou le régime indirect datif avant le verbe est aussi très choquante.
Un courage élevé toute peine surmonte (Malherbe).
Mais vous avez cent fois notre encens rej usé (La FontaineV
Elle est contre le génie de la langue française et condamnable.
Il existe d'autres inversions, l'une plus forte encore puisqu'elle transpose un mot d'une proposition dans une autre, les autres plus faibles puisqu'elles changent l'ordre d'un mot subalterne vis-à-vis d'un autre subalterne, ou d'un subalterne vis-à-vis de deux supérieurs.
Je rejuse à l'autel de lui servir de garde (Racine.)
Grammaticalement les mots : à l'autel sont dans la première proposition, tandis que d'après le sens ils devraient être dans la seconde.
Je jure à mon retour qu'ils périront tous deux
(Corneille) .
La vertu d'un cœur noble est le moyen certain (Boileau).
Dans ce dernier vers l'amphibologie est plus forte. Ces deux mots d'un cœur noble semblent appartenir au sujel.
Les inversions moindres consistent à mettre le pronom régime avant celui des verbes dont il ne dépend pas directement quand l'un de ces verbes est un auxiliaire : vouloir, pouvoir.
Si tu me veux aimer, aime moi sans me craindre
(Corneille).
Au lieu : si tu veux m'aimer.
Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir (Boïleau).
Au lieu de : il faut V éclaircir.
Il s'est osé promettre un traitement plus doux (Corneille).
Au lieu de : il a osé se promettre.
Il en est de même avec tout verbe dont l'un est à l'impératif.
Sors du trône et te laisse abuser comme moi (Corneille.)
Quelquefois c'est le contraire de l'inversion ordinaire, on substitue l'ordre descendant à l'ordre ascendant.
Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner (Corneille.) Et jamais tous ses soins ne peuvent m? offrir rien (Mollikre.)
C'est surtout à titre de curiosité que nous relatons les règles de l'inversion, car elle tend à disparaître complètement, ou du , moins elle
n'est plus permise que là où elle existe dans la prose. Ces cas sont assez fréquents, et la prose française, si elle proscrit l'inversion des termes essentiels de la proposition, du nominatif, du génitif, de l'accusatif, admet assez facilement celle du régime indirect précédé de la préposition à et de tous les régimes indirects précédés d'une préposition. Même elle s'en sert pour les mettre en vedette. Mais, en vertu des lois du rythme de la prose, elle exige que ces membres de proposition ainsi placés en tête aient une certaine étendue, c'est une condition d'équilibre. Telle est la grammaire spéciale de la versification. Elle tend de plus en plus à se confondre avec la grammaire ordinaire, et le vers à ne se distinguer de la prose au point de vue mécanique que par le rythme.