‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 76 sur 97 · CONTENU DANS LE VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

CONTENU DANS LE VERS FRANÇAIS

Nous avons déjà çà et là remarqué comment, sous l'action du langage poétique, les traits anciens de la langue française maintenant oblitérés réapparaissent avec une netteté plus grande. C'est ainsi qu'en matière de diérèse la versification conserve l'ancien comput de syllabes qui avait dispaiu : li-on pour lion. Il s'agit maintenant de synthétiser et de noter ce rôle du rythme poétique dans les divers domaines de la linguistique.

Ce n'est pas, du reste, le rythme poétique seul qui sert de réactif. L'écriture de son côté est essentiellement conservatrice du langage et de ses formes primitives. C'est ainsi que l'orthographe étymologique garde en français et en anglais une foule de lettres qui ne sont plus prononcées, mais qui l'ont été certainement pendant un temps plu3 ou moins long.

Si l'on abandonne à lui-même le langage parlé, il tend de plus en plus à se raccourcir, les voyelles finales tombent, puis les consonnes, laissées ainsi à découvert, disparaissent elles-mêmes, il finit par ne plus rien rester de ce qui suit la voyelle tonique. C'est ce qui a lieu surtout chez nous ; dans ce processus rapide, le langage populaire dépasse de beaucoup encore le langage ordinaire. Tous les e muets y sont supprimés, les mots se fondent les uns dans les autres, jamais un mot ne se termine par une consonne si cette consonne n'est pas soutenue dans le langage courant, au moins, par une voyelle muette suivante. La langue arrive ainsi à une décomposition, à une transformation qui ne laisse bientôt plus apercevoir ses origines.

C'est à cette force destructive que s'opposent deux forces conservatrices antagonistes, celle de Yècritare, celle de la versification.

La force de l'écriture est très grande ; à partir du jour où le manuscrit et surtout l'imprimé deviennent en usage, la rapidité de la trans-

formation linguistique est enrayée, l'écriture fixe la langue, ne tien pas compte de ses transformations ultérieures ; en même temps, le public devient lettré, dès lors l'écriture réagit elle-même sur la phonétique, on s'habitue à prononcer d'après ce qu'on lit, une lecture étymologique s'impose et imprime une nouvelle direction.

La force du rythme poétique n'est pas moindre et elle est un peu différente. Tandis que l'écriture conserve aux yeux la prononciation ancienne, le rythme la fait réapparaître tout à coup à l'oreille. C'est ici que s'applique bien l'expression de réactif. En chimie telle substance fait reconnaître par des indices certains la présence cachée dans un mélange ou une combinaison de telle autre substance, c'est un réactif. De même, telle règle ou tel phénomène prosodique fait apparaître des prononciations primitives dissimulées par le langage ordinaire.

Un des exemples les plus frappants de cet emploi du réactif est le cas de la diérèse. L'i qui forme diphthongue avec la voyelle suivante, était-il originairement distinct de cette voyelle, et se prononçait-il séparément, ou bien n'est-il que le résultat de la fracture de cette voyelle dans certaines conditions linguistiques données? Par exemple, dans lion l'i est primitif, il représente le latin dcleo ; dans admiration, l'i est primitif, il existait déjà dans le latin admiratio, aussi l'i s'y prononce-t-il distinctement. Au contraire, dans le mot bien, l'i n'est pas primitif, il n'existait pas dans bene, il est le résultat de la fracture de l'e après la chute de la voyelle finale. En conséquence, il ne fait que diphthonguer cette voyelle, et doit se prononcer avec elle sans diérèse. C'est ainsi, en effet, qu'on prononçait à l'origine, mais bientôt cette différence s'effaça, que l'i fut une voyelle existant déjà en latin, et ayant une origine autonome, ou qu'au contraire il ne fut que le résultat d'une fracture, on le diphthongua ; partout on prononça lion, admiration, demême, bien etc; il en est autrement en prosodie ; la diérèse a lieu seulement dans les cas où elle existait autrefois, c'est-à-dire lorsque l'i avait préexisté en latin, soit par lui même, soit représenté par une autre voyelle.

Un autre exemple non moins frappant est la réapparition des e muets, soit dans la rime féminine, soit partout ailleurs dans le vers. A partir d'un certain moment, l'e muet final s'éteint, le langage populaire ne le connaît plus ; d'un autre côté, l'ancien français employait les rimes masculines etlesrimes féminines, sans alternance. Puis un rythme plus avancé fit réapparaître Ye muet partout où il existait, en

lui conférant une certaine sonorité. De là, l'importance donnée à l'alternance entre les rimes pour faire réapparaître l'e muet, quoique dans une plus faible mesure le rythme ne soit pas indispensable pour obtenir cet effet, le langage soutenu suffit déjà. Dans la langue familière on dit le clivai ; dans le langage soutenu, on n'oserait déjà plus prononcer ainsi. Dans celui-ci on dit : inconc'vable, dans le rythme on dira inconcevable. Le langage familier dira : /" V le dis ; le langage soutenu ; je te l'dis ; le rythme : je te le dis.

Ce qu'on appelle la rime pour l'œil est une chose bien déraisonnable, mais dont l'origine est très logique, autrefois certains mots se prononçaient dans leur syllabe finale de la même façon, plus tard cette prononciation a divergé, on continue, malgré cette divergence, de faire rimer les deux mots. Par contre, on n'admet pas aujourd'hui la rime de deux autres, dont les finales ont acquis le même son, parce qu'autrefois ces finales avaient un certain écart, ainsi dans Régnier on voit ennuis rimer avec Juifs, parce qu'alors ce dernier mot se prononçait Juis. De même, Racine fait rimer fier avec associer, parce qu'autrefois on prononçait associerr. Ainsi reparaît l'ancienne prononciation, mais ici à tort, parce que le sens acoustique répugne à cette violence qui est trop forte.

Les règles si sévères qui interdisent l'hiatus sont aussi un exemple du rythme appliqué au langage. On sait que l'hiatus est actuellement permis, lorsqu'il n'existe que pour l'oreille et non en même temps pour l'œil, ainsi on peut dire : le lion est, Y archer Eros, ledesseinen est pris. Dans tous ces cas, l'hiatus est flagrant, mais il n'existait pas autrefois, on prononçait : le lion n'est, Varchère Eros, le Dessein n'en est pris.

Depuis, la prononciation achangé, mais la règle s'est conservée. Pour être logique, il faudrait seulement prononcera l'antique.

Ce n'est pas seulement dans la sphère phonétique que ce réactif du rythme poétique opère, mais aussi dans le domaine psychique. Le langage de la poésie a conservé les mots anciens, les tournures archaïques, il est très aristocratique, malgré les efforts qu'on a faits pour le démocratiser; quoiqu'on ait fait entrer dans son vocabulaire bien des mots qui en étaient exclus, il en reste beaucoup qui ne peuvent y être admis.

Le mot trivial et naturel y fera bien invasion heureusement, mais le mot bourgeois s'y introduira moins facilement et il restera une differenceentre les deux langages. A ce point de vue, l'inversion, après avoir disparu

du langage ordinaire, est restée longtemps cantonnée dans le vers et ne vient d'en être chassée que tout récemment. On corrige les archaïsmes par des néologismes, plutôt que de rentrer dans le langage courant.

Au point de vue linguistique, l'emploi d'un réactif peut être d'un grand secours pour faire apparaître l'état ancien du langage. C'est ainsi que dans le déchiffrement de vieux textes sanscrits ou autres, plus ou moins oblitérés ou interpolés, les règles prosodiques ont permis de reconstituer le texte primitif, en faisant non seulement réapparaître le langage régulier, mais en mettant sur la voie du langage disparu.

Cette qualité de réactif tient au développement donné à la parole par le chant ou parla déclamation. Le langage est essentiellement élastique, il peut se contracter outre mesure jusqu'à devenir non reconnaissable, dans le langage populaire et trivial ; que si on lit ou si l'on prononce plus lentement, il s'étend, se détaille, rend ses diverses parties distinctes ; la déclamation poétique presse encore sur son ressort, le développe davantage, rend sonore ce qui n'était qu'assourdi, et le langage atrophié reparaît, dans toute sa puissance et tout son lustre, ce n'est pas un des moindres avantages du rythme.

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