ET CONCLUSIONS
Les procédés de dosage qui viennent d’être exposés ont été successivement l’objet d’une étude particulière dans laquelle j'ai examiné le principe de chacun d’eux, le manuel opératoire, la limite des erreurs et les applications possibles en clinique et en physiologie. Parmi ces procédés, les uns ont donné des résultats satisfaisants ; les autres, au contraire, ont dû être rejetés immédiatement, tant à cause de l'incertitude de leur point de départ, que des erreurs considérables que comporte leur application pratique.
Mais il ne suffit pas de s’assurer qu’un procédé de dosage donne, dans une série d'analyses, des résultats concordants. Les méthodes employées sont ordinairement si différentes dans leur principe, dans leur manuel opératoire et, en général, dans les conditions de leur application pratique, que deux procédés également exacts et dont les indications devraient théoriquement concorder, peuvent très bien fournir en pratique des résultats dissemblables. Il suffit qu’ils comportent, l’un et l’autre, une erreur constante, ce qui arrive souvent, et que cette erreur se produise en sens contraire dans les deux procédés, pour que les résultats obtenus de part et d’autre présentent aussitôt des différences notables et cessent, par suite, d’être comparables entre eux. Il était donc nécessaire de compléter l’étude isolée de chacun des procédés, par un travail de comparaison et de contrôle.
J'ai dit tout à l’heure que, parmi les procédés qui ont été exposés, plusieurs ont dû être immédiatement écartés. De ce nombre, sont d’abord tous ceux dont le point de départ est fourni par une numération de globules. Je partage sous ce rapport Pavis de M. Regnard, qui dit «manquer d’enthousiasme, pour des procédés où l’on agit sur des cent millièmes de millimètre cube en commençant l’expérience, pour ne plus parler que par millions quand elle est faite, où l’on multiplie les causes d’erreur par des nombres de six chiffres, et où une erreur de quelques centaines de mille passe pour péché véniel et faute sans conséquence ». Du reste, Malassez, Soerensen, Guérard (1), ont montré combien sont nombreuses les causes qui, à l’état physiologique, peuvent faire varier, dans un espace de temps très court et dans des limites considérables, les résultats d’une numération.
Enfin, rien ne prouve que le globule physiologique est une unité d’une puissance colorante constante. Les recherches entreprises jusqu’ici sont encore trop incomplètes, pour qu’on puisse affirmer qu’il existe, à l’état normal, une relation fixe entre la richesse globulaire et la puissance colorante d’un sang. Il est également impossible d’admettre qu’à l’état physiologique, la richesse du sang en hémoglobine est assez constante pour qu’elle puisse servir de point de départ à la graduation d’un appareil colorimétrique. En effet, les déterminations de Becquerel et Rodier permettent de calculer qu’à l’état normal, 100 gr. de sang contiennent les quantités suivantes d’hémoglobine :
Maximum. Minimum.
HOME SLR 155",07 128,09 Femme Him 13 ,69 PTS?
Il est donc permis de conclure que tous les procédés de dosage dont le point de départ est fourni par une numération de globules, ou par la puissance colorante d’un sang (normal », donnent des résultats incertains qu’il est impossible de comparer entre eux. Je crois que, pour acquérir des con-
(1) Thèse de Nancy, 1879.
naissances exactes et réellement utiles sur la richesse du sang en hémoglobine, tant en physiologie qu’en clinique, il faut renoncer résolument à tous les procédés dont le point de départ est incertain, et dont les résultats ne représentent pas un poids absolu d’hémoglobine ou d'oxygène absorbé.
J’ajouterai que la plupart des auteurs ont voulu rendre leur procédé trop rapide, trop clinique et qu’ils opèrent sur des quantités de sang si minimes que la moindre erreur, le plus petit défaut de graduation se multiplie par un chiffre considérable; et que, dans beaucoup de cas, lerreur peut dépasser la valeur des variations qui font le but des recherches. Il vaudrait mieux opérer sur 1 à 2 gr. de sang qu’il est toujoursifacile de se procurer à l’aide d’une ventouse. On ferait moins d’expériences, mais elles seraient plus exactes et les résultats n’auraient pas trop à souffrir de la rapidité et de la commodité des dosages,
C’est pour ces raisons que je ne saurais recommander l’emploi des procédés de Worm-Müller, Bizzozero, de Welker, Hayem, Quincke, Mantegazza. Certes, l’habitude élimine peu à peu une partie des causes d’erreur, mais quel intérêt peuvent présenter des résultats n’exprimant que des grandeurs relatives qu’il est impossible de comparer entre elles, d’un appareil à Pautre, souvent même d’un observateur à l’autre pour le même appareil?
Tous les autres procédés fournissent, au contraire, directement, soit des poids d’hémoglobine, soit des quantités d’oxygène absorbé, et les chiffres obtenus sont théoriquement comparables les uns aux autres. Mais j'ai dû renoncer successivement à l’emploi d’un grand nombre d’entre eux, pour n’en retenir que quelques-uns qui ont fait l’objet d’une étude plus approfondie.
Ainsi, il m’a été impossible de me servir de l’appareil de M. Malassez. Son hémochromomètre constitue certainement, comme disposition générale, la tentative la plus heureuse qui ait été faite pour appliquer au dosage rapide de l’hémoglobine, les propriétés optiques du picro-carminate d’ammoniaque. Le point de départ de la graduation, quoique établi par un nombre d'expériences tout à fait insuffisant (une seule détermination d’oxygène !), doit être considéré comme exacte en principe. Les expériences de MM. Jolyet et Laffont, qui ont été confirmées dans le courant de ce tra-
vail (1), établissent d’une façon bien évidente que la puissance colorante d’un sang peut servir de mesure de sa capacité respiratoire.
Malheureusement l’altération du picro-carminate qui paraît être inévitable au bout d’un certain temps et qui, surtout, peut se produire lentement et à l'insu de l’observateur, enlève à ce procédé une grande partie de sa valeur. Une semblable altération s’était produite probablement dans l’appareil que javais à ma disposition, si bien que j'ai dû le laisser complètement de côté.
Le procédé de Hoppe-Seyler, modifié par Rajewski, peut certainement fournir des résultats très exacts ; mais comme il exige de temps en temps la préparation de solutions titrées d’hémoglobine, il est difficilement applicable d’une facon courante, même dans un laboratoire, et son usage clinique est tout à fait impossible.
Le procédé de Lesser, fondé sur la mesure de la largeur des bandes d’absorption, ne constitue évidemment qu’un moyen de dosage approximatif; il exige de plus un appareil instrumental assez compliqué, qui m’en a fait rejeter l’emploi.
Enfin, parmi les procédés chimiques, j’ai écarté immédiatement celui de Brozeit basé sur un dosage long et incertain de l’hématine et le procédé décolorimétrique de M. Quinquaud, auquel certaines particularités de l’action du chlore sur le sang me semblent enlever une grande partie de sa valeur (2).
Je restais donc en présence des procédés suivants:
1° Dosage par le fer;
2° Dosage par l’oxygène absorbé;
3° Procédé colorimétrique de Jolyet et Laffont (colorimètre Duboscq) ;
4 Procédé spectroscopique de Preyer ;
5° Procédé spectrophotométrique de Vierordt.
I est évident que je n’entends pas présenter ici le dosage de l’hémoglobine par le fer, comme un procédé d’une application courante. Je m’en suis servi simplement pour contrôler les indications des quatre autres méthodes
(4) Voir page 78.
(2) Voir page 69.
qui viennent d’être citées. Celles-ci ont été longuement étudiées dans le courant de ce travail et leurs limites d’erreur déterminées avec soin. Il ne me reste donc plus qu’à donner ici les résultats d’une série de dosage comparatifs exécutés à l’aide de ces quatre procédés sur du sang de bœuf défibriné.
Le dosage de l'oxygène a été fait par le procédé de Schützenberger, et les résultats obtenus ont été transformés en poids d’hémoglobine à l’aide de la constante 1,89 dont la valeur a été établie (page 63) par des dosages comparatifs d'oxygène et de fer. J’ai indiqué, à ce propos, que cette transformation n’est qu’approximative puisqu'on ne connaît pas encore exactement la quantité d’oxygène fixée par 1 gr. d'hémoglobine et que le chiffre 1,89 ne représente qu’une valeur approchée et probablement trop forte de cette quantité. ,
Le procédé colorimétrique de Jolyet et Laffont, et le procédé spectroscopique de Preyer fournissent, au contraire, directement le poids de matière colorante contenue dans le sang, grâce à des déterminations préalables faites avec des solutions titrées d’hémoglobine.
Quant aux coefficients d’extinction trouvés au spectrophotomètre, ils sont transformés en poids d’hémoglobine à l’aidé du rapport d'absorption À', =0,001135, établi par une série de dosages de fer dans du sang de bœuf; j'ai montré (page 144) que cette valeur n’est, évidemment, qu'approximative.
Les quantités d’hémoglobine sont, comme toujours, rapportées à 100 cent. cubes de sang.
NU
Dosage par | Dosage par | Procédé de | Colorimètre | Spectrophot. | le fer. l'oxygène. Preyer. Duboscq. | de Vierordt. 13er, 94 145", 20 14sr, 30 148,02 13", 84 13 ,54 — 13467 13 ,24 15 544 13,78 13 ,40 13 ,00 13 ,24 13 ,41 Tri) 13 ,49 13 ,00 13 ,45 13 ,93 11292 122667 11 ,46 12 ,27 11 ,84
8,03 8 ,83 7 ,86 D 02 8 ,88 10 ,82 114,83 12 ,34 LASa ES] 10 ,49 1062 2P 10005 10 ,44 1657 11 ,43 — | 10 ,69 11 ,41 10 ,87 | ol js 15 ,13 15 ,20 15 ,18 |
On voit que ces résultats présentent des écarts assez notables, mais, en se reportant à l’étude des divers procédés, on voit que la limite des erreurs établies pour chacun d’eux devait faire prévoir des différences assez sensibles. Il ne faut pas oublier que le dosage du fer comporte facilement une erreur de 05,30 d’hémoglobine pour 100 gr., et que la valeur de A,' n’a pu être établie qu’indirectement à l’aide de déterminations de fer. Je regrette de n’avoir pu faire porter ces analyses sur du sang de chien pour lequel la constante A,' a été fixée avec exactitude par Hüfner. D’autre part, les résultats fournis par les dosages d'oxygène devaient nécessairement présenter des écarts si l’on se rappelle les oscillations des valeurs dont la constante 1,89 est la moyenne. Cependant plusieurs de ces chiffres présentent un accord remarquable, étant données la diversité des méthodes employées et la difficulté d'opérer sur des échantillons identiques; je crois qu’on peut en
conclure que les résultats fournis par le dosage du fer et de l’oxygène d’une part, le colorimètre Duboscq etlespectrophotomètre del’autre, sont sensiblement comparables entre eux, et qu’on obtiendra des résultats plus concordants encore lorsque la valeur de la constante d’absorption 1,89 pour le dosage d'oxygène, celle du rapport d'absorption A,’ pour le spectrophotomètre auront été déterminés avec plus d’exactitude.
Le procédé de Preyer, contrairement à toutes mes prévisions, a donné des résultats qui concordent d’une façon vraiment remarquable avec les chiffres fournis par les autres procédés. Je crois néanmoins que cette méthode expose à des erreurs considérables, comme le montrent plusieurs séries d’essais cités page 95, et je lui préfère de beaucoup le colorimètre de Duboscq dont l’emploi est plus simple et les résultats plus constants,
Finalement, les procédés que je crois devoir recommander d’une façon spéciale sont :
1° La détermination de la capacité respiratoire par l’hydrosulfite de soude.
2° Le dosage colorimétrique à l’aide de l’appareil de Duboscdq.
3° Le dosage spectrophotométrique.
1° Les résultats fournis par cette méthode ne peuvent pas être transformés exactement, du moins à l’heure qu’il est, en poids absolus d’hémoglobine. Mais ils n’en sont pas moins du plus grand intérêt, puisqu’ils nous renseignent sur la vraie valeur physiologique d’un sang. L’appareil instrumental est, comme on l’a vu, assez compliqué; en outre, la nécessité de préparer des liqueurs titrées altérables rend difficile l'emploi du procédé en dehors d’un laboratoire. Néanmoins, comme il n’exige qu’une petite quantité de sang, 2 à 3 cent. cubes, il peut être employé pour des dosages cliniques, comme le démontrent amplement les nombreux résultats réunis par M. Quinquaud. Enfin, son exactitude estsuffisante pourla plupart des recherohes physiologiques.
2° Le colorimètre de Duboscq est d’un maniement simple et commode. La seule difficulté réside dans la détermination de la valeur en hémoglobine ou en oxygène de l’étalon coloré. Mais cette connaissance une fois acquise, on a l'avantage considérable de posséder un point de comparaison d’une fixité
absolue.
Les quantités de sang dont on dispose dans les recherches physiologiques permettent certainement de faire, avec cet appareil des dosages très exacts. Avec 1 à 3 cent. cubes de sang, on peut préparer plusieurs dilutions et obtenir ainsi des résultats très convenables.
En outre, j'ai montré que cet instrument pouvait servir également en clinique, si l’on rétrécit l’un des godets du colorimètre, afin de pouvoir opérer sur un volume total de liquide plus petit, et par suite sur une quantité de sang plus faible ; dans ces conditions, 0°,05 de sang suffisent au dosage.
Enfin si l’on a déterminé par une série d’essais (1) la valeur en oxygène du verre étalon, on pourra à l’aide de cet appareil déterminer par un simple essai colorimétrique la capacité respiratoire du sang.
Mais il faut se souvenir ici que dans quelques états pathologiques, ou sous l'influence de certaines substances, le sang peut perdre en partie son pouvoir absorbant sans être altéré dans sa couleur ; dans ces conditions, le colorimètre indique toujours une épaisseur et par suite une capacité respiratoire normale, alors qu’un dosage direct par l’hydrosulfite montre que la quantité d'oxygène fixée a notablement diminué. Ces deux procédés, employés en même temps, se contrôlent donc réciproquement, et permettent une étude parallèle de la capacité respiratoire du sang et de la puissance colorante.
3° Le procédé de Vierordt fournit d’abord d’une façon générale des renseignements exacts sur le spectre d’absorption du liquide sanguin.
Il permet en outre d’affirmer l’intendité optique des différentes hémoglobines et de déceler à côté de la matière colorante du sang d’autres produits colorés, même ceux qui ne présentent pas de bande d’absorption.
Les coefficients d’extinction obtenus à l’aide des intensités lumineuses restantes expriment des richesses relatives d’hémoglobine, qui peuvent être traduites en poids absolus sitôt que l’on connaît le rapport d'absorption A : Hüfner a déterminé ce rapport aŸec une grande exactitude pour Poxyhémoglobine et l’hémoglobine du chien dans deux régions spectrales différentes. Ces données permettent de doser côte à côte, dans un même sang, les deux matières colorantes et dese faire ainsi une idée de l’intensité relative des phénomènes d’oxydation dans deux territoires vasculaires donnés.
(1) Voir page 79.
omme une dilution considérable est nécessaire, des quantités minimes de sang, de 0°,02 à 0,05 suffisent au dosage : néanmoins, en raison des précautions minutieuses et de la grande habileté qu’elle exige, je doute que la méthode spectrophotométrique puisse être employée souvent en clinique.
Je la crois, au contraire, appelée à un grand avenir dans les recherches physiologiques où elle permet d’aborder d’une façon générale l’analyse qualitative et quantitative de tous les liquides colorés de l’organisme. |
Qu'il me soit permis, en terminant, d'exprimer toute ma reconnaissance à M. le professeur Ritter, qui m’a suggéré le sujet de ce travail, et qui m’a, pendant plusieurs années, instruit et guidé avec tant de bienveillance dans mes études chimiques.
Je dois, en outre, remercier M. le professeur Beaunis et M. le professeur agrégé Garnier, des excellents conseils qu’ils m’ont donnés dans le cours de ce travail ; je garde un très reconnaissant souvenir du bienveillant accueil que j'ai toujours reçu d'eux.