IV
Que ces deux Ordres embrassent toutes les pensées humaines»
Comme il n'y a pas de milieu entre l'acte par lequel l'homme adhère au témoignage d'une raison supérieure , et l'acte par lequel il acquiesce h ses propres conceptions , l'esprit humain ne peut exister que selon ces deux modes. En conséquence , otn doit retrouver , dans chaque partie des connoissances humaines , cette distinction fondamentale.
Et d'ahord en ce qui concerne la relfgion , que trouvons-nous dans l'esprit humain? Des croyances générales promulguant des dogmes et des pré-
ceptesj et ensuite une multitude de systèmes qui ont pour objet de faire concevoir , à quelque degré', les uns et les autres. Les philosophes de Pantiquité ont fait des systèmes sur les vérités de la religion primitive , comme les théologiens en ont foit sur les vérités évangéliques ; et les hérétiques j à l'une et l'autre époque , ont été ceux qui , conduits par leurs conceptions à nier quelque point de foi , ont méconnu les rapports de ces deux ordres , et ont voulu , indépendamment de toute règle extérieure , clioisir, par Ja y oie du jugement privé , leur religion , comme leur nom même l'indique.
De la distinction de ces deux ordres , relativement à l'intelligence, dérive, relativement à la volonté, une distinction identique , qui est le fondement de la théorie de la société, comme la première est le fondement de la théorie de l'esprit humain : car tout a sa racine dans l'intelligence. De même donc que la vie intellectuelle suppose, premièrement la foi, ou l'adhésion à la raison générale, secondement les conceptions propres de chaque esprit; de même la vie sociale suppose d'ahord l'ohéissance à des devoirs communs , et ensuite le lihre exercice de la volonté de chacun , à condition de ne pas violer ces devoirs. Ainsi la société se compose de deux ordres , l'un de dépendance , l'autre de liherté ; Tun qui réunit et lie entre elles toutes les volontés , l'autre qui consiste dans l'expansion de chacune d'elles; l'un qui est la hase de la société, l'autre qui en est le
iléveloppemeut ; l'un absolu et immuable , l'autre variable et progressif: eu un mot ces deux ordres ont les mêmes caractères respectifs , et sont entre eux dans les mêmes rapports que l'ordre de foi et l'ordre de conception , parce qu'ils ne sont au fond que ces deux ordres eux-mêmes , conside'rés dans leurs conséquences relativement aux actions humaines. L'homme en effet n^est tenu d'agir conforme'ment aux devoirs proclamés par la raison commune que parce qu'il est tenu de croire aux vérités qu'elle certifie , et , dans tout le reste , il est maître d'agir comme il veut , parce qu'il est maître de penser comme il veut. Aussi , de même qu'en détruis sant l'ordre de foi , on dissout , par l'anarchie des opinions , la société des esprits , de même en détruisant l'obéissance à des devoirs communs, on dissout , par l'anarchie des actions , la société politique ; tandis que , d'un côté , détruire la liberté individuelle, ce seroit transformer une société d'êtres actifs en une agglomération de forces purement passives et mécaniques , de la même manière qu'anéantir l'ordre de conception, ce seroit réduire l'homme à l'état de la brute. D'où l'on voit que la perfection de la société dépend de la meilleure combinaison de m*
l'obéissance et de la liberté , par la même raison que l'état le plus parfait de l'esprit humain seroit, comme nous l'avons vu , celui où l'ordre de foi subsisterait avec le plus de force , tandis que la plus grande ac-" tivité régneroit dans l'ordre de conception.
Si maintenant nous considérons les sciences dans leur ensemble , qu'y trouvons-nous encore ? Deux parties bien distinctes; l'une qui est la base, appartient à l'ordre de foi , puisque cette base se compose , pour les sciencejs appelées physiques , ainsi que pour les arts industriels qui en sont l'application , de faits constatés par l'expérience générale, et, pour les sciences intellectuelles , de vérités de sens commun : l'autre, qui est la partie théorique, est , relalivement à la première, ce que les systèmes des théologiens sont par rapport à la religion.
En littérature nous retrouvons également la distinction de ces deux ordres. La question fondamentale de la littérature. Qu'est-ce que le beau , et comment le connoître ? n'est qu'une face de cette question plus générale : Qu'est-ce que le vrai ? car le beau , suivant le mot de Platon , n'est que la splendeur du vrai. Prenez pour critérium du beau le goût individuel, vous êtes conduit au scepticisme littéraire , absolument de la même manière qu'en prenant la raison individuelle pour critérium de la vérité , on est conduit au scepticisme universel. Donc point de littérature , si on n'en cherche la base dans le goût général. Tout ce qu'il déclare être beau, doit être tenu pour beau, et un individu, qui n'auroitpas le sentiment de cette beauté, devroit croire que son goût particulier est vicieux , en tant qu'il n'est pas 'Conforme au goût universel. Voilà l'ordre de foi en littérature. Mais, en même temps, de
( 377 ) même qu'il existe diverses manières de concevoir , de même chaque indi^vidu , chaque peuple, chaque époque 5 ont diverses manières de sentir , lesquelles tant qu'elles ne choquent pas le goût ge'néral , ne sont que le développement varié et inépuisable de tout ce qu'il y a de sentiments au fond de Fume humaine : ce développement représente, en lilîérature, l'ordre de conception. D'où il suit que la littératui'e peut être viciée dans sa base ou arrêtée dans ses progrès par deux théories également fausses : l'une qui renverse l'ordre de foi , en ne donnant pour règle à cha-' que écrivain, que les caprices de son goût individuel; l'autre qui détruit la liberté des conceptions, en substituant à l'autorité du goût général, l'auto-f rité de tel ou tel peuple , de telle ou telle époque , et présentant les formes littéraires usitées chez ce peuple , comme le type unique du beau , comme une espèce de moule dans lequel chaque peuple devroit jeter sa littérature. De ces deux théories , la première engendre les littératures extravagantes , la seconde les littératures inanimées. Tout ce que nous venons de dire de la littérature, s'applique également à tous les arts qui ont le beau pour objet. Cette doctrine , en liant la théorie du beau à celle du vrai , le goût à la raison, montre l'unité primitive de l'esprit humain dans ses différentes sphères d'activité , et les mêmes principes qui fournissent la solution des questions fondamentales en religion et en politique , contiennent également la solution des
questions foiickmeutalcs en littérature , agitées aujourd'hui.
Classification des Connoissances humaines.
Dieu et les êtres créés , ainsi que les rapports des créatures avec Dieu et des créatures entre elles, voilà Pobjet des connoissances humaines.
L'existence de Dieu et des créatures appartient à l'ordre de foi , ainsi que les rapports fondamentaux de tous les êtres. Les rapports des êtres spirituels avec Dieu lesquels déterminent les rapports des êtres spirituels entre eux , sont les lois de la vie intellectuelle et morale, et constituent la religion. Ces lois en tant qu'elles règlent les relations extérieures des hommes constituent la société politique.
Les rapports des êtres matériels les uns avec les autres sont les lois dites physiques, et constituent cet ensemble de phénomènes que nous appelons Tunivers.^
Les rapports des êtres intelligents et libres avec la matière brute et passive sont les lois qui unissent les deux mondes spirituel et matériel.
Ainsi l'ordre de foi , considéré dans sa plus grande généralité , comprend , soit l'existence des êtres , soit les lois intellectuelles et physiques , et la combinaison des unes avec les autres.
L'ordre de conception, pris aussi dans sa plus grande géne'ralité , a pour but d'expliquer , plus ou moins imparfaitement , l'ordre de foi dans son ensemble. Tous les travaux intellectuels du genre humain tendent vers cette explication qui seroit le complément de toutes les sciences. Que fait-on en effet dans chaque science particulière ? On compare certains éléments analogues , de manière à former un ordre d'idées liées entre elles : mais cet ordre d'idées , général par rapport aux éléments dont il se compose , est particulier par rapport à la totalité des connoissances humaines ; de sorte qu'après avoir combiné des idées, on doit ensuite combiner des ordres d'idées tout entiers. Chaque science n'est plus alors qu'un simple élément dans cette combinaison générale , par laquelle on cherche , relativement à toutes les sciences , ce que , dans chacune d'elles , on cherche relativement aux idées qui en sont l'objet spécial. Le procédé par lequel l'esprit humain s'efforce d'atteindre à ce but a reçu le nom de métaphysique. Ce qui a déerédité cette science , particulièrement dans les temps modernes , c'est qu'on y a suivi une marche contraire à celle que l'on suit dans toutes les autres. Dans chaque science , on part de certaines notions ou certains faits de sens com-. mun j comme d'une base dont on n'entreprend pas de démontrer l'existence , et sur lesquels l'activité de l'esprit s'exerce pour en trouver l'explication : en
métaphysique, au conti-aire , on a voulu démo titrer ce qui forme sa base , c'est-à-dire , cet ensemble de notions communes , qui comprend les bases particulières de chaque science. De là il est résulté que la métaphysique , non seulement isolée des autres ordres de connoissance , mais encore constituée en sens inverse , s'est trouvée en contradiction avec la loi fondamentale de l'esprit humain , qui s'efïorce nécessairement de ramener toutes ses connoissances à l'unité de méthode. Au lieu donc de chercher inutilement à démontrer que les notions permanentes et universelles correspondent à des réalités, on doit prendre les vérités ou les faits qu'elles représentent comme un ordre réel , dont il s'agit de trouver l'explication; et de même que la théorie physique qui expliqua , de la manière la plus satisfaisante , les phénomènes connus , est admise par cette raison seule , puisqu'il n'en existe aucune démonstration àpriori , de même la meilleure métaphysique ne sauroit être autre chose qu'une explication du même genre , mais qui comprendroit les divers cercles de nos connoissances.
Avant de les classer, nous remarquerons qu'il est un genre de connoissance , pour ainsi dire instrumentale, la connoissance des langues. Elle est le moyen nécessaire pour étudier l'histoire de l'esprit humain , laquelle comprend celle des traditions et celle des opinions ; et conune il faut , pour que cette
histoire soit aussi complète qu'il est possible , non seulement constater quelles ont été, défait, ces traditions et ces opinions , mais aussi savoir de quelle manière elles se sont propagées dans le genre humain, Pe' tu de des langues est encore très utile sous ce rapport , parce qu'en jetant un grand jour sur la filiation et les migrations des peuples , elle aide à reconi;ioitre ^ soit le centre primitif et commun , soit les centres particuliers d'où sont sorties les principales races , dont les nations particulières ne sont que des subdivisions. Or la connoissance des langues , considérées sous le rapport grammatical , appartient à l'ordre de foi , puisqu'elle n'est fondée que sur le témoignage. Mais en même temps , comme elles présentent les différentes formes de la pensée humaine , les langues , considérées sous un point de vue philosophique , occupent une place très importante dans l'ordre de conception.
Revenons maintenant à la classification des connoissances, en distinguant toujours ce qui appartient, dans chaque science , à l'un ou à l'autre de ces deux ordres.
La partie de l'ordre de fol qui constate les rapports de l'homme avec Dieu , ainsi que les rapports des hommes entre eux , tels qu'ils sont déterminés par la loi divine , est la base de la théologie , laquelle , en tant que science, consiste à présenter les vérités qui expriment ces rapports sous une forme méthodique et rationnelle.
La science de la société humaine comprend deux |)arties, parce que la société est h la fois esprit et corps, comme l'homme même. Point de société possihle entre des êtres intelh'gents , s'ils ne sont liés entre eux par des devoirs communs , et par Ih même, par des croyances communes 5 et comme les devoirs supposent nécessairement des droits également imprescriptibles, le principe de l'ordre est aussi celui de la liberté. Mais en même temps la société a , comme l'individu , une organisation matérielle, et les conditions fondamentales de cette organisation sont constatées par l'expérience générale , comme les devoirs communs sont proclamés par la raison générale. A chacune de ces deux parties , dépendantes de l'ordre de foi , correspond un double développement de la science : car , d'une part, elle doit tendre incessamment à tirer de la loi universelle de justice , le plus grand nombre possible de conséquences, pour les faire passer dans la législation de chaque peuple; et, d'une autre part, les conditions de l'organisation de la société, bien que partout identiques dans ce qu'elles ont de fondamental, se reproduisant sous des formes prodigieusement variées , déterminées elles-mêmes par les variétés morales et physiques qui constituent l'individualité de chaque peuple , la science a également pour objet de trouver la raison de chacune de ces foimes sociales, d'en expliquer le mécanisme , et d'en calculer les résultats.
Les mathématiques forment en quelque sorte la transition des sciences intellectutlles et morales aux sciences purement physiques. Comme les premières, elles s'occupent de vérités nécessaires, et en même temps elles sont uniquement relatives , dans l'ordre d'application, aux phénomènes matériels qui sont l'objet des secondes. Leurs progrès réels tiennent essentiellement à ce double rapport. Car si , d'un côté, elles ne sont utiles que par leur combinaison avec les sciences physiques , d'un autre côté, elles doivent remonter jusqu'à la métaphysique, jusqu'à la région des essences , comme parle Leibnitz , pour y trouver la source qui peut seule les féconder. Aussi les hommes supérieurs qui ont fait en mathématiques ces grandes découvertes qui changent la face d'une science, ont été, en général, de profonds métaphysiciens , et ont été conduits à ces découvertes par des spéculatix)ns philosophiques , entièrement indépendantes des procédés du simple calcul; et il est également de fait que lorsque l'alliance des mathématiques avec la métaphysique est rompue , et qu'elles se trouvent réduites , par suite de cette séparation , à une sorte de mécanisme intellectuel, elles ne savent plus s'ouvrir ces vastes points de vue, qui offrent tout à coup à la science comme un nouvel horizon. Du reste, ijuels que soient leurs progrès, elles ont toujours pour base certaines notions indémontrables , qu'on ne suppose
vraies , suivant la remarque de d'Akmbert , que ,parce qu'elles sont admises généralement.
Les sciences purement physiques , lesquelles embrassent la théorie , premièrement des phénomènes astronomiques , qui sont les plus simples parce qu'ils ne sont soumis , relativement à nous , qu'à la loi la plus universelle, celle du mouvement; secondement , des phénomènes qui appartiennent à la physique terrestre et qui, soumis aussi à la même loi, se compliquent d'autres lois qui leur sont p^irticulières ; troisièmement , des phénomènes chimiques , qui , dépendants de toutes ces lois , dépendent en outre , probablement , d'une loi plus spéciale encore j celle des affinités ; les sciences physiques , disons-nous , n'eussent jamais existé, si cbaque homme étoit réduit , relativement h ces divers phénomènes , à sa seule expérience. Comment en effet un individu, qui n'occupe qu'un point de l'espace et de la durée , pourroit-il déduire, des faits qui s'offrent à lui durant le court période de son existence , la connoissance certaine d'une loi de la nature?
La physiologie, qui considère les phénomènes vitaux , fait partie , sous un rapport , des sciences physiques, puisque ces phénomènes ne se produisent que sous des conditions matérielles ; et , en tant que science physique , elle est distincte de la physique céleste , terrestre , et de la cbimie , en ce que les êtres vivants , bien que soumis, à certaines égards.
aux diverses lois du monde matériel, offrent une série de lois qui leur sont exclusivement propres. Mais, comme les phénomènes de la vie , qui impliquent chez les animaux la faculté de sentir , impliquent en outre, dans l'homme, l'action d'un principe intelligent et libre , la physiologie , sous ce rapport, sort de la catégorie des sciences purement physiques , et se trouve immédiatement liée aux sciences spirituelles. Sans faire ici l'application de nos principes à chacune des sciences physiologiques , nous nous bornerons à les appliquer à la médecine , qui renferme seule toutes les autres.
On doit distinguer deux espèces de médecine. L'une est essentiellement empirique : elle repose entièrement sur l'expérience, qui nous apprend que, lorsque tels ou tels symptômes se sont manifestés , l'emploi de tel ou tel traitement a ordinairement réussi. Cette médecine , qui constitue l'art de guérir , a sa base dans l'ordre de foi , puisque sa certitude est toujours proportionnée à la constance des faits et à la généralité des observations. Voilà pourquoi la doctrine d'Hippocrate a conservé dans tous les temps un empire auquel l'histoire de la médecine ne présente rien de comparable. C'est qu'il n'avoit fait que résumer les résultats de l'expérience antérieure, et si , de nos jours, un homme du même mérite résumoit aussi les résultats de l'expérience depuis Hippocrate , ce travail , joint à ceux diLmd-
deciii grec, contiendroit les véiitaLles bases de la (Science.
L'autre sorte de médecine , purement théorique , se compose d'hypothèses sur le principe de la maladie en général , et de chaque maladie en particulier. L'histoire de la médecine , sous ce rapport , n'est à peu près que l'histoire de ses variations.
La confusion de la médecine empirique , qui appartient à l'ordre de foi, et de la médecine théorique, qui appartient à l'ordre de conception , est lé plus grand obstacle qui puisse s'opposer aux progrès de cette science. Car alors l'on méconnoît et l'on fausse les résultats de l'expérience pour les plier aux théories , et l'incertitude des théories obscurcit à soii tour l'expérience confondue avec elles.
La classification que nous venons d'indiquer, présente les principales divisions des connoissances humaines, auxquelles il est aisé de rattacher les sciences particulières qui s'y rapportent.