CHAPITRE I
De l'Epoque actuelle.
Si Ton veut se faire une juste idée de notre position présente , il faut d'abord comprendre que nul gouvernement, nulle police, nul ordre ne seroit possible , si les hommes n'étoient unis antérieurement par des liens qui les constituent déjà en état de société , c'est-à-dire , par des croyances communes conçues sous la notion de devoir : et cette société toute spiri-
tuelle esl au fond la seule vraie, puisc[ue nulle autre ne peut sans elle s'établir ni subsister. Les lois humaines règlent uniquement lès rapports extérieurs : là s'arrête leur action 5 elles ne sauroient atteindre la pensée ni la volonté , qui demeurent , sous leur empire , dans une indépendance absolue. Or- quiconque a le droit de penser ce qu'il veut , a le droit d'agir comme il veut , et dès lors tout principe d'obligation morale étant détruit , le pouvoir n'est plus que la force, et Tobéissance que la servitude.
Quand don-c l'autorité des traditions divines 5 qui forment le lien des esprits , s'affoiblit chez un peuple , ou quand la société spirituelle se dissout, le corps politique périt en même temps. Je ne sais quelle défaillance interne se manifeste de toutes parts. Les institutions restent , mais sans vigueur, sans vie. Chacun s'isole et ne songe qu'à soi, à ses passions, à ses intérêts. Du sein du doute et de l'indifférence , s'élèvent de vagues opinions , semblables aux nuées stériles qui flottent dans un ciel d'hiver. Peu à peu la nuit se fait 5 tout s'engourdit, tout meurt.
Tel étoit rélat du inonde , lorsque Jésus- Christ parut. 11 sauva le genre humain , en ranimant la foi 5 c'est-à-dire en ramenant l'homme à sa véritable nature ; car U homme , dit Pascal, croit nature Ue me nt ^ et c'est pour cela qu'il est naturellement sociable.
Dès que la parole du Christ eut soumis deux disciples à sa doctrine , une société nouvelle fut fondée , société spirituelle d'où sortit ensuite sous des formes diverses de gouvernement, une société politique créée par l'Eglise 5 dont elle relevoit , et qui embrassoit comme elle dans son unité tous les peuples adorateurs du Messie.
U n'est pas de notre-^ujet de retracer l'histoire de cette magnifique institution , ni d'exposer les principes à la fois si élevés et si simples sur lesquels elle reposoit. Peut - être l'essaierons-nous ailleurs 3 ici nous ne voulons que faire remarquer la double influence exercée par le christianisme sur les individus et sur les états.
Et d'abord, eu établissant au-dessus de la raison de chaque homme une raison plus haute, la raison de Dieu même, perpétuel-
lement manifostée clans renseignement de l'Église , il les assujettit tous sans exception à une loi immuable de croyances, dont lun des effets est de produire entre eux l'union la plus intime qu'il soit possible de se représenter : car ils ont, et savent qu'ils ont dans l'esprit les mêmes pensées , dans le cœur le même amour, dans la conscience les mêmes de-*voirs^ unité merveilleuse, hors de laquelle on ne peut concevoir de véritables liens entre les hommes, et qui est la société même.
Ce fondement posé, lechristianisme qui règle Tusage des facultés humaines et ne les enchaîne pas, laisse à chacune sa libre expanr sion. Par ses dogmes qui contiennent toute vérité, par ses préceptes et ses conseils qui renferment toute vertu, il tend incessamment à développer rintelligence et le sentiment de la perfection morale. C'est ainsi qu'il agit sans interruption sur les mœurs, les sciences, les lettres, la philosophie, les lois 3 et ce développement qui ne s'arrête jamais, forme le vrai progrès des lumières , exclusivement propre aux nations chrétiennes. Tout peuple qui cesse dêtre chrétien , retombe à Finstaut dans
la barbarie , et on en retrouve des traces profondément marquées partout où ne règne plus le véritable christianisme, le christianisme complet.
Son influence sur Tordre politique et les gouvernements ne fut pas moins^ sous d'autres rapports, favorable à l'humanité. 11 montra dans le souverain le ministre de Dieu ^ , Je représentant du Christ , mais en l'avertissant que son droit, fondé sur la Loi divine qui Fobligeoit comme ses sujets , expiroit aussilôfc qu'il se révoltoit contre le Chef suprême de qui dérivoit son pouvoir. Les mêmes préceptes régloient les rapports des particuliers entre eux , et des particuliers avec FEtat. Il n*existoit point deux morales , Tune publique , Taulre privée 3 et quand la force abusdit d'elle-même , TÉglise intervenoit pour protéger le foible , et le garantir de Toppres-f sion. Ce n etoii point à Thomme qu'on obéisr soit, mais à Jésus-Christ. Simple exécuteur de ses commandements, le souverain régnoit en son nom ) sacré comme lui , aussi long-
^ Rom. , XIII , 4.
temps qii il usoit de la puissance pour maintenir Tordre établi par le Sauvenr-Roi ; sans autorité dès qu il le violoit. Ainsi la justice et la liberté constituoient le fondement de la société chrétienne. La soumission du peuple au Prince avoit pour condition la soumission du Prince à Dieu et à sa loi , charte éternelle des droits et des devoirs , contre laquelle venoit se briser toute volonté arbitraire et désordonnée.
Malgré la résistance opiniâtre et violente des souverainetés temporelles, cette grande action du christianisme sur les gouvernements alla croissant durant plusieurs siècles. De funestes circonstances en arrêtèrent plus tard , pour 1^ malheur des peuples et de leurs chefs , le salutaire développement. Peu à peu les rois s'affranchirent de cette haute juridiction qui coordonnoit Tordre politique à Tordre spirituel. Ils voulurent régner par eux-mêmes , en vertu d'un droit dont le Christ n'étoit pas la source. Dès lors il y eut deux sociétés mutuellement indépendantes , Tune civile et l'autre religieuse. Celle-ci fondée sur les devoirs^, celle-là sur les inté-
(7 ) rets ^ la première régie par le droit , la seconde opprimée par la force. Louis XIV proclama solennellement cette séparation , et fit ainsi du despotisme la loi fondamentale do FEtal. Il ramena , sous ce rapport , la société ,. détruite dans sa base , au point où le christianisme Favoit trouvée , et en préparant son entière dissolution dont nous sommes témoins, il légua aux princes des écbafauds, à l'Europe d'indicibles calamités, et remit en question Texistence du genre humain. . i; ,
En effet, le genre humain ne sauroit subsister dans un état contre nature : il a les lois de sa vie qui ne peuvent être violées impunément. Or la Révolution , ou la théorie philosophique moderne , les renverse toutes, en renversant le christianisme; et c'est là le caractère distinctif de Fépoque actuelle. Ses doctrines purement négatives , se réduisent à Fabolition absolue de tout lien social.
Et d'abord elles détruisent la société spirituelle ^ qui consiste, comme on Fa vu, dans Funion des esprits par des croyances communes 3 union qui ne peut s'établir et se conserver à moins que tous ne reconnoissent
une aulorité supérieure à la raison de chacun , une autorité divine ayant le droit de commander la foi.
Au lieu de cela , l'on pose dogmatiquement pour base du nouvel état social (ju'on veut substituer à Tétai social chrétien , l'indépendance universelle de chaque raison , le droit qu'a chaque homme de se faire seul sa religion et sa morale ^ , c'est-à-dire qu'on nie tous les devoirs en niant l'existence d'une morale et d'une religion obligatoires. Effectivement 5 selon la même doctrine , rien nétant absolument vrai et absolument faux =^, rien n'est absolument juste et absolument injuste , et le penchant, Tattrait , l'intérêt devient l'unique règle des actions , comme il l'est aussi des croyances , puisque la vérité n'est qu'une chimère , et qu'il seroit d'ailleurs ab-
* « Ces doctrines , qui. doivent présider à nçtre vie çc morale, religieuse, politique , littéraire , c'est à nous t« à les faire ; car nos pères ne nous en ont Jégiié que « de stériles et d'usées.... II nous laiit donc en lorger « de nouvelles. « Globe , n^ 32.
# Ibid. , no 56,
(9 ) surdc de se conduire d'après les aperçus d'une raison qui se trompe toutes les fois qu'elle affirme quelque chose absolument. Le monde sera donc livré à des opinions sans nombre et perpétuellement variables. 11 y aura autant de morales que de passions diverses , autant de religions que de têtes , et Ton en convient nettement. « Notre siècle « doute , et dans le doute , sa religion c'est la « liberté , parce que c'est le seul dogme qui « permette à chacun de suivre ce qui lui « plaît aujourd'hui 5 de lé rejeter demain. Le « caractère de ce siècle est de ne pas avoir « une religion , mais d'en avoir mille , mais <( d'en avoir presque autant qu'il y a de fa- <( milles dans chaque nation ^ ».
Qu'est-ce que cela, sinon Tanéantisseraent de toute société spirituelle, et l'anarchie la plus profonde qui se puisse même imaginer? En VQulez-vous l'aveu formel ? Ecoutez :
« On veut en vain se le dissimuler, la « E évolution, et après elle la Charte qui n'en
^ Globo , 11° 137.
( lO )
«. est souvent que la traduction légale, ont (( complètement changé le principe fonda- « mental de )a société. Jusque-là toute « croyance étoit réglée par le sacerdoce; <( c'est lui qui faisoit la vérité ou Terreur/ 3 {( la loi morale même venoit de lui, et il <( l'imposoit telle qu'il la concevoit à la loi « politique. En vain les dissidents de tous les (( âges avoient tenté l'affranchissement 3 il a <{ fallu la philosophie du dix-huitième siècle , « ses longs et patients combats , et enfin la « terrible ruine qui les a suivis. La vérité, <( telle que le catholicisme, telle même que « le christianisme l'avoit proclamée , a cessé « d'être la vérité universelle. Travaillées de « tous les doutes en présence de mille re- « ligions diverses, de mille systèmes con-
* On ne fait point la vérité , et le sacerdoce n'eut jamais cette absurde prétention. Le prêtre, comme le simple fidèle , croit ce qu'enseigne l'Eglise , dépositaire des révélations divines qu'elle conserve par la tradition. Sont-elles attaquées sur quelque point , elle dit : Voilà ce qu'on a cru toujours; et cela suffit pour convaincre d'erreur l'opinion nouvelle opposée au dogme primitif.
« tradictoires , clierchant sans tutelle et sans <( prêtre la solution du grand problème de <( Dieu, de la nature et de Thomme, les in- « telligences se sont proclamées souveraines <i chacune de leur coté. Qu'il y ait heur ou « malheur à cette émancipation audacieuse, « qu*il y ait foiblesse ou force dans cette « anarchie des esprits , il n'importe 3 elle <ç est aujourd'hui notre premier désir , <{ notre premier bien y notre vie : et voilà <{. pourquoi la loi, cette expression variable de « la nécessité, a constaté et consacré l'anar- <( chie. Par elle , toute opinion , ce qui est « bien plus général qu un culte , toute opi- « nion a été déclarée libre et autorisée à se « proclamer. Ainsi sont tombés sous la jurl- « diction de chacun toutes les révélations , <{ tous les sacerdoces, tous les livres saints. <{ Si rÉtat n reconnu des mystères, des <{ livres et un culte , c'est pour ainsi dire un « choix privé qu'il a fait ; il a parlé pour une « collection d'hommes qui aimoient et révé- « roient ce culte, ces livres , ces mystères. Mais <{ il ne leur a point donné le caractère de la « vérité légale et obligatoire, il ne les a point
<( soustraits à la disciissiou. Sous notre légiste lation , rÉvangile, comme la loi de Moïse, « comme les Yëdas , comme le Coran , est le « domaine de tous. Divine ou humaine , cette « pensée des lu qu'elle est écrite ou préchée « est notre bien 5 j'en prends ce que je veux , « j'en retranche ce que je veux.... Telle est <{ notre liberté en religion ^, »
Vou s l'avez entendu , la i^ évité , telle que le catholicisme ^ telle même que le christiamsm,e Vavoit proclanhée ^ a cessé d'être la vérité universelle ^ ses croyances ne sont plus le lien des esprits 3 on rejette son autorité : mais en admet-on quelque autre ? Nullement : Les intelligences se sont proclamées souveraines chacune de leur côté. Ainsi sont tombés sous la juridiction de chacun toutes les révélations^ tous les sacerdoces, tous les libres saints : l'Evangile , comme la loi de Moïse y comme les J^édas ^ comme le Coran y est le domaine de tous. Cette pensée y dès là quelle est écrite ouprêchée^ est mon bien; j'en prends ce que je veuocj^
'^ Globe du -li novembre <826.
fen retranche ce que je veux. Rien d'obligatoire , rien de commun que la liberlé de tout admettre et de tout nier, sans exception , ni limites. Oui, certes, on a complètement changé le principe fondamental de la société. Et qu est-il résulté de ce changement ? TJanarchie des esprits : elle est aujourd*hui notre premier désir , notre premier bien y notre vie* Ainsi la société humaine, composée détres intelligents , reposera sur l'anarchie des intelligences : la division la plus absolue sera le principe d'union , et le chaos le fondement de Tordre. Voilà ce qu'on établit syslématiqucment 3 et Ton ne sauroit trop louer ceux qui parlent avec cette franchise , qui exposent de bonne foi leurs doctrines tout entières , n*en dissimulant aucunes conséquences. II y a dans cette sincérité, de rhonneur et même de la force, et nous ne connoissons pas de plus sûr moyen de hâter le progrès de la discussion, et le triomphe de la vérité.
Quelques personnes s'étonneront peut-être des maximes étranges qu'on vient de lire, et se persuaderont difficilement qu'elles puissent
fbrnjer une opinion générale et influente. Il est vrai cependant qu'elles expriment très exactement la pensée implicite de toute cette partie de la population qui a cessé d'être clirétienne , et qui n*a pu cesser de l'être , sans tomber nécessairement, de droit et de fait, dans l'anarchie que Ton représente comme le premier besoin du siècle. A peu d'exceptions près j elle est partout constatée ^ consacrée par les lois j et même elle n'est devenue de nos jours une théorie , qu'après avoir été * long-temps la doclrine pratique des gouvernements.
Enfin toute société spirituelle, c'est-à-dire, toute croyance commune , toute notion de devoir, tout lien moral et intellectuel, étant détruit , il s'agit de savoir comment l'on concevra la souveraineté, et sur quelle base " on établira la société politique.
Le christianisme, en enseignant que le pouçoir est de Dieu ' et qu'il a pour règle la Loi divine , explique le droit de commander, le devoir d'obéir, et place entre l'un
' Rom., XIII, 1.
et l'autre et au-dessus de tous deux la justice inflexible. Cette doctrine est claire, et le monde l'a conçue. Pendant une longue suite de siècles , il n'en a point connu d'autre. Voyons quelle est celle qu'on y substitue.
« Comme il s'est fait des dieux , l'homme « s'est fait des maîtres. Il a essayé de placer <( la souveraineté sur la terre aussi bien que a la Divinité. Il a voulu que sur lui régnât « un pouvoir qui eût à son obéissance un a droit immuable et certain. Il n'a pas mieux <( réussi à fixer, sans limite et sans retour, « son obéissance que sa foi. Il a investi de « cette souveraineté originelle et complète , « tantôt un homme, tantôt plusieurs; ici une <( famille, là une caste, ailleurs le peuple <i entier. A peine leur étoit-elle attribuée « qu'il s'est vu contraint de la leur contester, <( de la leur retirer. Il vouloit un maître « constamment et parfaitement légitime : nul- <{ le part et en aucun temps il n'a pu le ren- « contrer. Cependant il n'a pas cessé de 'le <i chercher ou de croire qu'enfin il Tavoit <{ trouvé.
a C'est l'histoire des sociétés humaines
« En niatitTé de gouvernement, on à vu le <{ droit divin des rois s'élever sur les ruines « du droit de conquête, la souveraineté du « peuple sur les ruines du droit divin des
« rois Le souverain , seul légitime éler-
« nellement et par sa nature , c'est la raison , « la vérité , la justice ^ ou pour parler un « langage plus philosophique, c'est Fêlre im- « muable de qui la raison, la justice et la « vérilé sont les lois
« Quand on a voulu fonder la souveraineté « des rois, on a dit que les rois sont l'image <( de Dieu sur la terre; quand on a voulu <{ fonder la souveraineté du peuple , on a dit « que la voix du peuple est la voix de Dieu : « donc Dieu seul est souverain.
« Dieu est souverain , parce qu'il est infail- « lible, parce que sa volonté, comme sa pen- « sée, est la vérité, rien que la vérité, toute « la vérité.
a Voici donc Talternative oii sont placés « tous les souverains de la terre, quels que « soient leur forme et leur nom. Il faut qu'ils « se disent infaillibles, ou qu'ils cessent de « se prélendre souverains.
rt Autrement ils seroient contraints de dire «. que la souveraineté , j'entends la souve- « raineté de droit, peut appartenir à l'erreur, «au rnalj à une volonté qui ignore ou re- « pousse la justice , la vérité, la raison. « C'est ce que nul n'a encore osé.
« Comment donc ont-ils osé se prétendre « souverains ?..... •
« On a vu les gouvernements , une fois en « possession de la souveraineté de droit, in- <( terdire aux hommes tout examen , tout « contrôle de leur conduite ; et soutenir que <( ce pouvoir définitif, indispensable aux so- «t ciétés humaines, résidoit dans leur volonté « seule, sans que nul eût le droit d'en con- <( tester le mérite, ou d'en discuter les motifs.
« Qu'est-ce qu'une telle prétention sinon « celle de l'infaillibilité?
« Les philosophes ont procédé comme les a i^ouvernements. A peine avoient-ils déposé « quelque part la souveraineté de droit, qu'en* a traînés par une irrésistible pente , ils lui ont <i accorde Finfaillibilité , seule capable de « la légitimer. Le soui^erain , dit Rousseau , <( par cela seul qu'il est , est toujours tout
« ce qu'il doit être ' . Etrange timidité de Ja <( pensée humaine , même aux jours de sa plus <î grande audace ! Rousseau n'a pas osé porter « le dernier coup à l'orgueil de Fhomme. et ^< dire que nul n'étant , ne pouvant être ici- <i bas tout ce qu'il doit être , nul n'a le droit « de se dire souverain.
« Ainsi , soit qu'afiirmant l'infaillibilité on « en déduise la souveraineté , soit que j posant « d'abord la souveraineté en principe, Fin^ « faillibilité en découle à son tour, on est « poussé , par Tune ou l'autre voie , à recon- « noître, a sanctionner un pouvoir absolu. a Et le résultat est également imposé, soit <i que des gouvernements oppriment , ou que « des philosophes raisonnent , soit qu'on « prenne pour souverain le peuple ou César.
<{ La conséquence est odieuse, inadmissible « en fait comme en droit; nul pouvoir absolu ({ ne sauroit être légitime. Donc le principe <{ est menteur 3 donc il n'y a, sur la lerre, a point de souveraineté de droit, point de
Contrat social , liv. I , chap. 5.
( «9) « force pleinement et à jamais investie du « droit de commander'. »
Remarquons avant tout deux conséquences de ces principes :
Premièrement, que le christianisme complet 5 le christianisme catholique étant admis, il en résulte une société parfaite.
Secondement, que, dès qu'on rejette le christianisme catholique , toute société devient radicalement impossible.
Que faut-il , en effet , pour constituer une société parfaite ?
i*" Ne reconnoître de soui^eraineté absolue et éternellement légitime quen Dieu ^ de qui la rais on ^ la vérité et la justice sont les lois»
2° Ne considérer le pouvoir humain , ou la souveraineté subalterne et dérivée, que comme le ministre de Dieu, et ne possédant dès lors qu'un droit conditionnel 3 légitime quand il gouverne suivant la raison , la vérité ,
» Traité de Philosophie politique, par M. Guizot ; livre de la Souveraineté'. Globe du 26 novembre
la jiisli'ce ; sans aiitorilé, dès qu'il les viole* <{ Partout, en effet, où le pouvoir trouve à a s'exercer, il a une règle légitime à suivre, « Ceâ règles sont les lois du souverain légitime {( (les lois de Dieu) 3 et c'est celui-là que « poursuivent tous les vœux , tous les travaux (( du genre humain. ... A la vérité, à la jus- « tice, est réservée la souveraineté, et les « hommes ont droit de n'obéir qu'à la loi de ^< Dieu. ' »
5° Admettre qu'il existe un moyen infaillible de connoître la vérité et la justice ^ c'est-à-dire la règle légitime ^ la vraie loi ^ la Loi divine d'après laquelle le pouvoir humain, le ministre de Dieu doit gouverner 3 sans quoi nul ne seroit obligé à l'obéissance. « Si la souveraineté de droit ne peut apparte- <i nir qu'à rinfaillibilité, à coup sûr elle lui « appartient 3 car si l'homme a droit de n'o- « béir qu'à la vérité , à la raison , en revanche <( il est absolument tenu de leur obéir a. »
Or, toutes ces choses, nous les trouvons
ibid.
Ibid.
dans le christianisme catholique; elles forment le résumé exact et complet de sa doctrine sur la société. Il ne rcconnoît de souverain absolu et été nie Heine nt légitime que Dieu , Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Il ne considère le pouvoir humain, ou la souveraineté subalterne et dérivée^ que comme le ministre de Dieu pour le bien ; obligé de gouverner selon sa loi, selon la vérité, la justice , et perdant tout droit de commander, àhs qu'il les viole fondamentalement.
Il enseigne enfin qu'il existe, dans l'autorité de l'Église, un moyen infaillible dé connoître toujours cette justice, cette vérité , règle légitime du pouvoir : ce qui lie étroitement, d'après un mode de subordination nécessaire , Tordre politique et Tordre religieux^ l'action humaine et la raison divine 3 de sorte que , par le principe de son institution , la souveraineté dévolue è Tétre faillible n'est que la manifestation , l'exercice extérieur de la souveraineté de Dieu , et la société est une comme Thomrae même.
Qu'on rejette , au contraire , le christianisme catholique , on est contraint de nier
rexistence d'un moyen infaillible de connoître Ja Loi divine, la justice et la vérité élernellement immuables. Le pouvoir n'a plus de règle que sa pensée propre 3 et aussitôt il faut conclure qu'il ny a point , sur la terre y de soupe? aineté de droit^ ou, en d'autres termes, point de droit de commander, point de devoir d'obéir- maxime qui exclut radicalement la possibilité qu'il existe une société légitime quelconque.
Telle est la théorie philosophique du jour » . Il est clair que Dieu y apparoît uniquement pour la forme, puisqu'en supposant qu'il ait parlé, on ne peut savoir ce qu'il a dit ; aucune autorité infaillible ne peut apprendre aux hommes quelles sont les lois qu'il leur a prescrites, ce que c'est que la vérité , la justice,
* te Cette théorie de la souveraineté de la raison, que ce les études historiques ont fait découvrir a M. Guizot , « un autre Jeune professeur, M. Cousin, la déduisoit ce alors aussi de ses études métaphysiques et psycholo- « giques ; et peu de temps après , M. Benjamin Cons- V. tant l'établissoit dans sou commentaire sur Filangieri ». Ibid.
Tordre enfin. Ainsi, en réalité, le Dieu souverain n'est que la raison souveraine , et c'est encore ce que Ton avoue formellement.
« La révolution de i8 ï4 remit tout en ques- « tion , les doctrines encore plus que les cou- (( ronnes. Mais comme le droit divin se don- « noit pour l'emblème particulier du pouvoir « absolu , la souveraineté du peuple ne man- <( qiia pas d'être arborée comme l'étendard de « la liberté. Les courtisans de Bonaparte , les « fonctionnaires sans emploi, se rappelèrent <( que leur ancien maître a voit régné en vertu « des constitutions de lempire , lesquelles « avoient été sanctionnées par le peuple. A « ceux-ci se joignirent quelques vieux repu- <{ blicains, quelques vieux philosophes ency- « clopédistes; et la France resta d'autant plus « fidèle au culte de la souveraineté du peuple, « qui se retrouvoit au fond de tous les écrits « de Fopposition, que jadis elle Favoit invo- « quée avec succès contre une tyrannie dont «. elle se croyoit encore menacée.
<r C'est alors quune nouvelle école philo- « sophique osa s'élever contre les prétentions « d'une doctrine qui , depuis trois siècles ,
a servoil de bannière aux opprimés. La nou- « velle école démontra que le pouvoir absolu « ne change point de nature parce qu'il est « exercé par le peuple, ou au nom du peuple, « ou par une caste, ou parmi maître, et au « nom de Dieu. Aux droits de Tboinme invo- « qués jadis contre la cour, elle opposa les «, droits Je Tindividu , si souvent sacrifiés par «. la société. I/a doctrine beaucoup plus pro- «fonde de V individualisme devint la base (( de la nouvelle politique rationnelle» L'in- <{ dividu fut en quelque sorte créé élément « vivant de la cité, obéissant aux lois qu'elle « Itii impose , mais n'en reconnoissant d'ab- « solues que celles qui sont justes; se soumette tant à toutes les souverainetés, mais n'ac- <{ captant comme légitime que celle de la <( Raison », »
Tant que la puissance publique contient les résistances particulières , force est bien aux individus de se soumettre aux lois , aux souverainetés établies. Mais il s'agit de savoir
» Glohe du 3o janvier 1828.
C 25 ) s'il en est de légitimes ou qui aient droit de commander robéissance. Or, selon la philosophie du siècle^ point de souveraineté légitime que celle de la raison. Et comme , en même temps 5 cette philosophie ne reconnoît de raison que la raison individuelle, donc aussi point de souveraineté que la souveraineté individuelle. Chacun est souverain de soi-même dans le sens absolu du mot. Sa raison voilà sa loi, sa vérité, sa justice. Prétendre lui imposer un devoir qu il ne se soit pas auparavant imposé lui-même par sa pensée propre et sa volonté, c'est violer le plus sacré de ses droits , celui quilescomprendtous- c'est commettre le crime de lèse-majesté individuelle. Donc nulle législation , nul pouvoir possible 5 et la même doctrine qui produit l'anarchie des espritSi, produit encore une irrémédiable anarchie;politique 5 et renverse jusque dans ses .premiers fondements la société humaine.
Cependant 1 homme ne vit que dans Ja société. Si donc ces prodigieux principes , déjà si répandus , venoient à prédominer en- J^^ièrement , que pourroit-on prévoir que des troubles , des désordres, des calamités sans fin
et une dissolution universelle? L'état extérieur du monde n'est jamais que l'expression fidèle de l'état des intelligences. Point de chimère plus vaine que celle d'un ordre purement matériel. Les institutions , les lois , les gouvernements tirent toute leur force d'un certain concours général des pensées et des volontés. Qu'est-ce que Je pouvoir sans Tobéissance ? Qu'est-ce que le droit sans Je devoir ? L' individualisme qui détruit l'idée même d'obéissance et de devoir , détruit donc Je pouvoir, détruit donc le droit 5 et alors que reste- t-il qu'une effroyable confusion d'intérêts , dépassions , d'opinions diverses? Telle est la hase de la nouvelle politique rationnelle ^ et le terme inévitable oii doit aboutir toute doctrine exclusive du christianisme. La souveraineté de chaque raison dans l'ordre spirituel une fois admise , la souveraineté de chaque homme dans l'ordre politique s'en déduit immédiatement, et de ces deux maximes inséparablement liées , il résulte que la domination , toujours dépourvue de droit , n'a d'autre fondement que la force 3 qu'il ne sauroit y avoir sur la terre
(27 ) que des pouvoirs usurpés , des gouvernements lyranniques par le seul fait de leur existence; qu'ainsi les corps peuvent être soumis, mais la raison , la conscience jamais ) que nul commandement n'oblige 3 qu'au contraire , commander c'est opprimer, et que dès lors, sitôt qu'il en a la puissance , chacun est libre de rentrer dans son indépendance première , ou de reconquérir sur la force usurpatrice son inaliénable souveraineté. On nous dit que cette doctrine est celle du siècle , et cela est vrai en partie, comme i] est vrai qu entre elle et la doctrine du christianisme il n'existe aucun milieu. Il faut nécessairement se décider pour Tune ou pour l'autre , et l'avenir des peuples dépendra du choix auquel ils s'arrêteront. Les destinées de l'homme sont celles qu'il se fait \ Dieu Va laissé des le commencement dans la m,ain de son conseil * ^ et quand, viendra la fin, quand le dernier jour luira sur le monde , l'extinction totale
' Eccles., XV, 14.
de la société , la mort du genre humain ne sera point le châtiment d'une simple erreur de la raison , mais d'un crime de la volonté.