UNE DIGNITÉ
i Ce nom ne les épouvanterait guère alors ; ils le réclameraient avec empressementyce^a i'eêt vu / Mais, à ce propos, Tbistoire seule a le droit de parler : Versia fin de Tempire romain , des liommes moins dégradés, moins malheureux que nos prolétaires, sollicitèrent Tesclavage comme une faveur, et ne purent point l'obtenir ! Ils avaient compris tout ce qu'il y a d'amertume et de dérision dan^ une liberté dont le nom formait un perpétuel contraste nvec la servitude qu'ils enduraient. Kt ces hommes c'étaient les ouriales, les chefs de la classe moyenne écrasée d'impôts, les riches de la cité, victimes cPanciens privilèges , victimes des besoins croissants d'un état' en décadeneef et de la cupidité des empereurs ! Leur fortune et leur personne répondaient au souverain du n^ontant des impôts dont le peuple épuisé ne pouvait plus supporter le poids, a Plusieurs ayant déserté leurs terres et leur patrie, s'6« taient dérobés à la splendeur de leur naissance, et se cachant dans des de* meures serviles cherchaient à travestir leur position sous les livrées de . l'esclavage, vain espoir du malheur! Le pouvoir se prit à dire à chacun d'eux ! Tu ne seras point esclave^ ni toi, ni les tiens ! Amende de quatre^
Que si TOUS tenez à connaître la vérité par le jugement même de ceux qu'elle intéresse, veuillez procéder d'uneautre sorte. Exposez aux yeux de nos nègres le sort du prolétaire, et proposez-leur, après cela, de troquer, contre sa dignité et sa liberté, leur esclavage et leur ignominie ! Vous nous direz par quels rires insultants votre proposition sera refoulée dans votre gorge.
Que m' offrez- vous? vous dira le noir, s'il conserve assez de calme pour raisonner, et résumer nos documents officiels : — Le travail! un travail sans dignité, un travail abrutissant, accablant; un travail qu'il faut poursuivre quelquefois au travers du poison des usines, des meurtrissures et des blessures; le travail jusqu'à la mort! Que m'offrez-vous? le jeûne et le froid, les privations... la misère, l'abandon, le mépris... les difformités du corps, des maladies sans médecin... la prostitution comme ressource pour mes filles et pour ma femme... des traitements indignes, des sévices intolérables pour mes enfants... l'ivrognerie pour m' étourdir, pour m'hébèter...^ rien sur la terre, si ce n'est un enfer terrestre! Et là-haut, point de Dieu ! Car tout est Dieu ; et le prolétaire même est partie de ce Dieu, affirment, dit-on, certains railleurs, du haut de
leurs chaires philosophiques
Oh ! tout n'est point Dieu , prolétaire; et tu ne l'es point : le panthéisme devrait en convenir ! Mais Dieu est pour tous; mais la Croix du Christ, debout, au faite de nos monu-
Yingt livres d^or... peine de mort, contre celai qui réclame an patronage... L'esclavage, d'ailleurs, ne sera plus un refuge contre le titre et les charges de cnrial ; car le caractère d'homme libre ne se prescrira pas pour le curial , fût-ce même par soixante années d'esclavage! Le privilège vous a faits libres, toi et les tiens , vous resterez libres. » (Extrait de l'iJi^t. au peuple de Parie), Et pourquoi donc l'étrange despotisme de ce décret? Parce que ces libres curiales étaient devenus les serfs da fisc et que l'affranchissement de cette odieuse dépendance ne se trouvait plus que sous le titre d'esclave 1
meuts y ne se lasse point d'élever , au-dessus de toutes les douleurs et de toutes les humiliations, Fespèrance et Famour. L'esprit général de notre société est un esprit de charité, de bienveillance mutuelle, et souvent même de dévouement! Européens , relevons donc avec empressement ces hommes abattus, ces âmes foulées dans la fange! Relevons-les! ne fût-ce que par ëgoïsme et par orgueil.
Allons, courage ! notre cœur est bon : sans arrêter nulle part le mouvement , hâtons-uQus d'élever nos esclaves au niveau des esclaves de nos colonies; et puis, tous ensemble, unissant nos sincères et pacifiques efforts, nous ferons enfin de la liberté et de la dignité de l'homme une réalité universelle !
O&OAHISATXOV BIT «LATAXli BJÙVS %*IMrtB!tt 9V TBiOtÉTAiBM 3BT B3B TOUS.
Examen de quelques moyens purement profanes. •» Socialo-communisme. — Aperçu général. ^Objections.
Tout n'est point dit et rien n'est fait, lorsque Témancipateur se borne à l'émission d'un vœu stérile; et le désir', la résolution de rendre l'homme aux douceurs d'une liberté réelle conduit un esprit généreux et sage à l'étude des moyens propres à fonder une liberté yraîment hostile à toute apparence de perturbation sociale. Le salut ou la ruine de la société est dans l'essence et la direction de ces moyens, appréciables d'après leur résultat. Jusqu'à ce jour, avonsnous vu poindre ceux dont les circonstances réclament l'emploi? — Si nous jetons les yeux autour de nous, une crise violente et prochaine ne semble-t-elle point menacer l'avenir de notre société? et dépend-t-il de soi de calmer ses alarmes lorsque, de toutes parts, les esprits sérieux s'agitent ; lorsque les hommes les plus désintéressés au désordre s'entre-heurtent et se renversent dans leur ardeur à combattre les envahissements du mal! Cette situation est-elle' régulière ? Nul homme sérieux ne le croira ! Mais convient~il de la changer pour une situation moins connue et plus menaçante à la fois? Telle est la question que font naître les écrits
de ces penseurs èminents dont l'œil inquiet n^entrevoit le salut du corps social que sous Finfluence de remèdes héroiV ques; et tels me parurent être ceux que propose Fauteur de la terrible et magnifique Histoire de dix ans de règne, dan9 son Traité de l'organisation du travail •
Examiner les pages les plus importantes de cette brochure , les étudier , les critiquer selon la mesure de son intelligence , c'est préparer la solution du grand problème, en ne laissant debout que ce qui trouve en soi l'équilibre et la force; c'est aborder la question tout entière; elle est effrayante* — Mais je ne veux compter pour rien ma perisonne, et après avoir salué dans mon adversaire l'éclat et la supériorité d'un mérite qui ne se borne point à Pari d'écrire , je procède en soldat qui fait son devoir !
Emporté par les séductions de ce principe d'association que tout homme intelligent rencontre au fond d'une loyale nature, M. Blanc me paraît l'avoir tourné contre l'essence même de la société dont il est , dont il cherche à le faire l'âme et la vie.
Amant passionné de l'égalité , cet intrépide niveleur anéantit la liberté qu'il lui est impossible de ne point chérir; il l'anéantit, parce qu'il l'enlace à ce système de concurrence illimitée où il voit la cause universelle des maux qui travaillent lés parties inférieures , je veux dire la large base du corps social.
D'après le plan que sa main nous a tracé, le gouvernement , régulateur suprême de la concurrence, s'imposerait la tâche de fonder des ateliers sociaux, réunis par des liens communs. Il travaillerait donc à se détruire , en fondant une association qui , tout aussitôt que née , deviendrait , par sa vertu native , le gouvernement même de la société. Nous reviendrons sur ce point. — Ce système, d'ailleurs, n'atteint son but que par la destruction de la liberté gêné-
raie, attaquée sons les bannières de Tinclnstrie individuelle. A mesure que ses conséquences désastreuses percent et se développent , nous voyons languir et se dessécher l'intelligence frappée dû coup dont Témulation périt. Un niveau fatal , promené sur les éminences de la société, porte le découragement et r effroi dans les âmes , et la barbarie rentre dans les arts et dans les sciences, sous F égide du sentiment trop généreux de M. Blanc , qui veut que le mérite et la vertu portent en eux-mêmes leur récompense.
Fécondé par la Religion, ce sentiment pourrait s'élever à la hauteur de ses vérités sublimes ; mais la Religion des vérités universelles reçoit ici, dans un nouveau baptême, le nom de sophisme impie; et le système qui la flétrit de cette insulte est celui de l'organisation du travail ! Il ne faut point, en conséquence^ s'aviser d'y chercher cette vérité : que X organisation intellectuelle du travail ne peut appartenir qu'à la Religion seule , parce que , seule , elle l'impose à toute conscience humaine sous forme de loi; parce que, seule, elle le mesure, le modère et le partage entre l'esprit et le corps; parce que, seule, elle en adoucit les inégalités douloureuses , elle en répartit les fruits inégaux; parce qu'il faut, si l'on avance d'un pas hors de son empire, matérialiser l'homme, le mécaniser; faire de l'individu et de la société une machine à travail plus ou
moins savante ce qui n'est point du tout organiser le
travail. Dans ce système où la Religion a cessé d'être, la propriété ne laisse plus pour souvenir d'elle-même qu'un incomplet usufruit. . . Le commerce s'évanouit, lafamille succombe, attaquée dans son esprit par le plan de l'éducation, et dans son existence matérielle par la transformation de la propriété. En un mot, dans ce système ^oaa/o-commu— niste^ dont nous nous essaierons à interroger les aspects, l'unité ne se produit pas dans les esprits par l'union libre
qu'y engendrent les croyances. Elle se forme par l'action du nWeau sous lequel l'action gouYernementale presse et amalgame les individus.
La première et la plus persistante objection qui soulève r esprit contre ce plan 'de l'organisation du travail et de la société, c'est le premier de ses effets : l'effrayante décomposition qui commence et s'accomplit sous son empire! De quelque côté que Ton y regarde, c'est pour voir s'amonceler avec fracas des ruines sur d'autres ruines ; et , à la place de ce qui fut, sur ce vaste champ de décombres, rien n'apparaît, si ce n'est un édifice éphémère croulant déjà sur ses bases mouvantes !
« Sans réforme politique, nous dit l'auteur, pas de réforme sociale possible ^ » Et c'est là ce que nous répète notre patrie, interrogée du fond de ses profondeurs à sa surface. Mais pourquoi donc, au lieu de faire un épou vantail du nom seul de cette réforme , en l'accouplant à l'idée de ses projets, pourquoi l'auteur, qui doit être sûr de leur avenir s'il est sû^ de leur excellence , ne s'est-il pas dit : arrêtons-nous là : développons cela : amenons cela : la sagesse générale fera sortir plus tard , et bientôt , de cette première réforme toutes celles qui importent à la nation ! Dès lors , cette haute mesure politique , prélude des réformes sociales, n'eût point pris l'aspect d'une révolution aux yeux de cette multitude qui a le bon sens de les redouter comme le plus cruel et le plus meurtrier des remèdes.
Le plan général de l'auteur se déroule, et nous le suivons à grands pas avant de nous engager dans ses attrayants détails.
Le gouvernement , nous dit-il , serait considéré comme le régulateur suprême delà production ; par la concurrence,
^ J'entends par politique, réforme électorale. Or(jf an. > p. 68.
il tuerait la concurrence ; à l'aide d'un emprunt, il établirait des ateliers sociaux^ , et tous ces ateliers ne formeraient qu'un corps unique, qu'une association indivisible. — C'est-à-dire que la mission du gouvernement consisterait à désintéresser les industries particulières vouées désormais au néant : tâche vraiment inexécutable par l'énormitè de la dépense ! ou bien il se verrait réduit à écraser cette forme de l'industrie individuelle par une concurrence irrésistible, puis à tourner contre la classe des propriétaires leurs propres richesses , transformées en impôts, dans le but de les sacrifier à une classe moins fortunée. Injustice insoutenable, et , qui mieux est, impraticable; injustice qui pro< vient de ce sophisme le plus vulgaire, le plus dangereux de ceux qu'ont fait éclore les temps modernes et que je réduis à sa plus simple expression, dans ces paroles :
Le bien des hommes réunis en société est un fonds social : le principe de V égalité y donne à tous des droits égaux.
Non , il n'en est rien. Le but évident des sociétés est de conserver et de reproduire; c'est pour conserver, pour féconder et non pour partager leurs propriétés, que les hommes, que les familles s'associent ! Le bien des associés ne formera donc , en bonne justice , un fonds social également possédé, qu'à la condition d'une mise égale de richesses, de travail et de talent*. Au delà de cette vérité, la spoliation commence sous l'empire du sophisme où de la force ! Les fruits du travail ou de l'industrie de la famille, les fruits de sa patience et de ses privations lui sont ravis... Le droit de propriété s'abîme... et c'est là le vœu formel d'un trop grand nombre! mais nuln'y gagnerait assez longtemps
1 Organis,^ p. 7fti — ^ Ce que le fouriérisme admet.
Si le gouvernement se décidait à intervenir d'une façon si plènière dans la constitution de T industrie, cette impolitique intervention n'en serait-ellepoint la ruine certaine? L'effet le plus direct de Son action ne serait-il point de semer, de hérisser d'obstacles les voies du progrès, sous prétexte de les aplanir. Un nivellement décourageant ne préparerait-il pas aux sciences, aux arts, aux professions diverses, une langueur qui précéderait de peu d'instants leur rechute dans la barharie ! Il me paraît difficile de se refuser aux clartés de cette évidence.
On a beau dire que l'émulation est un de ces mots dont la critique a fait le pliis fréquent abus ; cette assertion , juste ou fausse, ne détruit pas le ressort de l'émulation, et il n'en reste pas* moins indubitable que le propre de la création projetée , ce serait de le briser. — C'est se fier démesurément à la nature humaine et l'avoir étudiée avec de trop favorables préventions dans l'histoire entière du monde, qne décompter sur de belles paroles, et sur de nobles sentiments pour réchauffer et soutenir à tout jamais le zèle et l'énergie des travailleurs. Que l'aveu soit plus ou moins pénible à notre orgueil, il est de vieille et d'universelle expérience que l'intérêt , presque seul ,• opère en nous avec efficacité, lorsque sa grandeur et sa force égalent la force ou la grandeur du travail et des obstacles. Assurés de rencontrer des consommateurs qui bientôt cherch^aient vainement d'autres produits que les leurs , lés ateliers sociaux, nos tyrans futurs, tarderaient-ils beaucoup à ralentir la production et à négliger la qualité de l'ouvrage? La nécessité, cette mère active de l'industrie, viendrait-elle les éperonner et les faire sortir, par ses stimulants, des ornières où cette organisation les aurait trouvés? Peu importerait au bonheur de l'homme, je le veux bien, une certaine décadence daus les produits de l'industrie humaine, si, dans
ce cas, elle ne devenait Tindice et le symptôme d'one décadence analogue et progressive dans les facultés morales de notre nature , inévitablement livrée par ce système aux énervantes inspirations de F indolence.
La lutte engagée entre les ateliers sociaux et F industrie privée ne pourrait tarder à mettre au jour ce résultat de son action meurtrière. Le gouvernement in$taliateur , maîtrisé par les sociétaires unis, dont le nombre, les ressources et les prétentions iraient toujours croissant, sentirait bientôt toutes ses forces se paralyser dans ses membres; il ne serait plus qu'un instrument; il ne lui resterait de forces libres que celles qui se plieraient à soutenir les produits des ateliers de sociétaires à un niveau tellement bas qu'il complétât l'anéantissement de l'industrie privée, prélude de l'apathie de l'industrie publique. Phénomèue tout naturel d'ailleurs que cette défaillance des forces productives; phénomène d'autant plus naturel que, sollicités par les avantages de l'association , les ouvriers auraient trop l'intelligence ou le sentiment de leur intérêt pour prêter leurs bras aux ateliers individuels , où la concurrence leur impose la nécessité d'un travail accablant et de privations intolé-^ râbles !
Voilà donc qui répand l'évidence sur ce fait, que le con-* cert formé par cette pléiade d'associations produirait deux phases successives et bien opposées : un gouvernement d'une faiblesse extrême, donnant le jour par sa mort à un autre gouvernement d'un despotisme irrésistible.
En effet, tout gouvernement antérieur à l'association , et qui ne se ferait point son serviteur exclusif, n'aurait, on le conçoit, qu'à se hâter de plier ses tentes, s'il ne voulait périr, étouffé dans les bras du Briarée sorti de ses flancs.
Puis, aussitôt après, le gouvernement qu'il aurait pour successeur devrait tout oser et tout accomplir, par la raison
que nulle autre puissance ne saurait nattre ou se soutenir sous la pression de cette multitude organisée pour Faction , et dont il ne serait que l'expression ou le ministre!
Quelque facile et débonnaire que la nature de ce nouveau-né titanique lui permit de se montrer^, à peine lèverait-il la tête hors du berceau, que son despotisme réaliserait tout à la fois une institution de servage et d'anarchie. Une nécessité de fer le dominerait, je veux dire la néces^ site d'opprimer des classes aisées, dont il s'agit de réduire les supériorités sous le rouleau égalitaire, et qui se verraient rançonner à discrétion par le travail. Changer de place l'oppression, ce UQ serait pourtant point la détruire!
Après cela, lorsque déjà nous produisons si chèrement, et que cette cherté n'a de tendance qu'à s'accroître, pouvonsnous bercer nos esprits du rêve d'une révolution industrielle et simultanée chez tous les peuples? Sortira-t-elle tout à coup des quatre points où souffle le vent, qui, partout, ne souffle pas des tempêtes ! Non, sans doute! Comment alors cette cherté croissante de nos produits ne les livrerait-elle point aux risées des consommateurs, sur tous les marchés du monde où ils auraient l'impudeur de s'aventurer et de s'étaler?
Or, veuillons bien y songer : notre commerce avec le dehors, et les richesses intérieures dont il émeut le flot, dont il dirige les courants sur les pentes naturelles du sol ; nos échanges de toutes sortes, nos ^relations extérieures de toute nature; ces navires qui se multiplient sur le sein de$ mers, avec le fruit de leurs chargements; cette autre marine, enfantée par la fécondité de la première, et qui couvre du pavillon national les intérêts les plus éloignés et les plus obscurs; cette marine qui, protégeant contre l'insulte les abordsde la patrie, porte et propage au loin nos forces et notre gloire; tout cela, tout s'évanouit ou tombe à. la fois, d'un
sraleC même coup; tout cela laisse le monde couvert de raines» et se dissipe, comme les illusions d'un prestige, devant ce fait unique : renchérissement des produits, qui les exila du monde industriel.
Quelles sources inappréciables de richesses rentrent sous terre et disparaissent^ chaque fois que retentit sur le timbre l'heure fatale, Theure, si impatiemment attendue, de Télévation arbitraire des salaires, qui devient celle de Faugmentation des produits ! Mais demandons-nous àce propos si nous établirons des salaires uniformes entre les ouvriers d'une même industrie? •-** L'égalité le veut, dans sa rigueur, si la justice est dans l'égalité ; car « c'est une pauvre philosophie, dites-vottS) que celle qui sépare l'utile du juste ^ » Or, à côté de ces paroles^ votre projet avoué de graduer les salaires offense l'égalité sans juste motif, et par égard pour ce vain besoin d'émulation que vous flétrissez. Vous blessez l'égalité sanjs respect pour les généreux instincts de la nature humaine qui répugne, selon vos assertions, à la doctrinede l'intérêt individuel. VousPeffensez en établissant entre le plus et le moins de science et d'habileté, dans une même profession , ces distinctions qui vous semblent blés* santés et odieuses entre le plus ou moins de science et d'uti*lité des diverses professions sociales^ I Mais, après tout, cette inconséquence ne serait qu'une concession temporaire, accordée aux infirmités de la nature humaine, dont votre système va restaurer les ressorts! Et , pQur tempérer cette injustice , ajoutee-vous, « la différence des salaires , graduée sur la hiérarchie des fonctions , sortirait du principe électif ^ »
Est*ce à dire que, tout d'abord, vous comptez sur le calme
' Organl
•<., p. m.^^Ihid., p. 150. — 3 Ibid., p. 183. — * Ibid.,
inaltérable, sar rinëbraolable équité des hommes Jes plus nécessiteux et les moins perfectionnés par la culture , lorsqu'il s'agira pour eux, tout simplement et directement, de se partager les vivres, dont ils sont affamés, le feu, le couvert, et ce premier de tous les superflus, qui se présente avec les charn[ies de F inconnu à la vivacité de désirs provoqués par une cruelle attente? L'expérience ne vous le dira point , je Tespére ;. mais la guerre réside dans la constitution même de cette association. L'intrigue et la corruption pénétrent dans toutes les parties de ce corps, composé déjà de tant d'éléments corrompus par le défaut primitif et invétéré d'éducation. Une concurrence individuelle, dont l'argent et l'ambition sont le but, vicie, par son anomalie, un système dont le dessein avoué est la destruction même de la concurrence. Et ce qu'il y a d'effrayant dans ce régime, s'il est permis de discourir sérieusement sur son existence, c'est qu'il provoque et contraint la population de tout un royaume, à passer dans les rangs des ouvriers, à s'y absorber dans une misère inévitable et dans une anarchie accrue du mélange de» opinions et des préjugés l^plus dissidents.
En effet, le pouvoir, un pouvoir absolu, passant aux mains de l'association , par la vertu de cette organisation , quel homme ne voudra tout aussitôt se ranger du même o6té que cet irrésistible, que cet écrasant pouvoir? qui en consultera l'avenir? qui ne s'empressera de s'en faire membre et de s'identifier à sa masse?
Mais, n'importe, et bondissons, par la pensée, vers ce jour heureux, où « les membres de l'atelier social sont appelés à profiter également des succès de l'association ^ » L'égalité triomphe; interrogeons ses conséquences.
* Organ.^ p. 150.
OBOABnSATIOV DU TAATAZX..
{Suiie.)
Égalité du salaire entre l'ouvrier manuel et Touvrier intellectuel. — Gain définitif des prolétaires.
En promenant mes yeux sur les différentes professions qqi se présentent aux vôtres, comme é^(â:/^m^^^ honorables et dignes d'une égale rémunération , je pourrais bien hasarder une objection , la voici : c'est que Técorcheur, par exemple , le misérable qui vit dans la fange des égoûts pour les curer,... et tant d'autres encore voués à des fonctions indispensables , sans compter la masse entière des prolétaires, se persuaderont à peine eux-mêmes que leur profession soit aussi savante, aussi complète et libérale que celle du mécanien, puis de l'horloger, puis du professeur, puis du diplomate ou du guerrier, puis du pontife! Mais votre système ne permet point cette licence à leur humilité ! Les gourmandant de leur pudeur, vous leur ordonnez de se ranger sans façon au niveau des professions les plus nobles , et de franchir la distance qui tes séparait jusqu'à cette heure des oUifriers des beaux-arts et de la science, des ouvriers de la politique et de la morale !
Quelque gauchement qu'ils s'y prennent pour se prêter à Vos vues ëgalitaires, laissons-les un instant, pour porter
notre attention sur ces derniers, que nous regardions comme les plus nobles. C'est en effet pour ceux-^i que les lois de la concurrence nous semblent être plus spécialement les lois de la y\e et du mouvement , les lois du progrès et de la perfection. Mais, cela n'est que trop clair, la concurrence ne saurait vivre en paix sous le toit d'une société systématiquement dominée par le niveau de l'association unitaire... Soumettez-vous donc à la nécessité de vous associer , je ne sais trop comment, mais, enfin, associez-vous avocats, médecins , maîtres de langues et professeurs libres , ingénieurs, architectes, musiciens, sculpteurs et peintres... Que chacune de vos professions forme une bourse commune, ouverte au salaire uniforme de chaque associé. Cela sera, cela doit être... Un décret économique vous y condamne!
Cependant, je serais curieux d'observer par quel art ce» individus parviendront à s'associer sans comprimer en eux l'essor du. talent et du zèle, sans en écraser le germe sous le poids de la vaine fatigue et de l'ennui? Faisons passer, par exemple , faisons agir et croître sous un même niveau le médecin sagace et habile à côté du docteur ignorant et homicide; rémunération, honoraires, considération, que tout soit pareil entre eux; que toute chance de fortune et d'honneur demeure également pareille entre l'architecte inspiré, le peintre de génie, l'avocat laborieux et éloquent , et l'avocat, le peintre, l'architecte ignares et fainéants... *..«... Sous le plomb de ce système , les hommes de mérite, distingués de la foule de leurs confrères par les suffrages du public , n'ont d'autre privilège que de se voir misérablement usés à son service, exténués sans pitié, et forcés de marcher jusqu'à la mort ! Car l'usage du talent ne coûtera pas une obole de plus à ce public qui les tient alignés sous sa main , que l'usage de l'ignorance et de l'incapacité.
Les homiiK» d'un mérite perçant s'efforeeront-ilf de percer ou de se dissimuler» lorsque le talent, le gënie, le mè« rite ne sont plus pour les malheureux auxquels la nature les a départis que des écueils où la yie se heurte , et la santé se brise, sans honneur et sans profit? Que dire, puisque les fa* cultes transcendantes, Tabnégation la plus complète et les sacrifices héroïques ne conduisent plus F homme à aucun avenir, si ce n'est l'avenir d'un monde meilleur, celui que promet la loi chrétienne dont vous faites un sophisme im<» pie M
Moins prodigue en surnaturel, cette religion enfante quelquefois des dévouements sublimes, mais elle les range au nombre des exceptions ; elle se garde bien de les ériger en loi commune. Elle permet au travail de chercher sa récompense dans le temps où coulent ses sueurs, et sur le ter--' rain qu'ils fécondent! Si l'injustice humaine la lui refuse ,• elle lui signale au loin l'avenir; elle suscite le génie, elle le stimule, parce qu'elle sait les endroits sensibles de sa nature ; tandis que vous forcez l'homme, dont rien ne combat plus l'inertie, à enterrer ses facultés au plus profond de son être, comme un arrêt de malédiction! Lorsqu'elle dit : que celui qui veut s'élever au-dessus de ses frères, mette son ambition à les servir , elle offre à tout venant la société comme une conquête ; elle réveille les talents et le mérite qui la protègent et la fortifient! Vous la livrez traînante et demiglacée aux désolantes nullités qu'enfante le régime le plus provocateur de l'apathie que l'esprit humain puisse concevoir ! C'est le public tout entier que votre sophisme économique attaque , et c'est une perte sèche qu'il prépare à la fouie serrée des misérables*.
1 Organ,^ p. 133.
2 parmi les chapitres et les passages qae le défaut d^espace m^engage à sapprimer, se^trouve celnijde VOuvH&r littérateur et des Bibliothèques so-
ciales (après Egalité du salaire). J^en extrais quelques lignes de réponse à cette proposition : Que le droit de propriété littéraire doit appartenir à la so« ciété , puisque c'est la société qui confère une \aleur aux ouvrages d'esprit, par la raison que la pensée tire toute sa valeur de la publicité. P. 489, 490. Tirée du domaine commun où chaque passant la foule aui pieds, la pensée emprunte-t-elle ou non sa valeur eiquise au sceau du génie dont elle est frappée ? La manière de frapper ou de présenter la pensée est-elle ou non pour Tanteur ce qu'est au statuaire la manière de présenter le marbre ? Du marbre, qui n'a de prii que la valeur vulgaire de sa substance, le ciseau du niaUre dégage un Antinotia , fait bondir un Pégase ou rayonner on Apollon. C'est par le ciseau que, la substance grossière s'évanouissent sons la forme, la pierre et le dieu ne sont plus qu'un l Cette valeur tonte divine du marbre, qui la lui donne, l'artiste on le public ?... Tous deux. ' — Eh bien ! soit ! car le public attache par son suffrage un prix vhml à ce chef^d^cenvre qui, méconnu, n'en aurait pas moins la valeur d'un chef-d'œuvre ! Mais quelle différence incommensurable entre les deux ! ! et quels droits subalternes du cAté où, pour former une valeur, il suffit de se donner la peine d'en jouir!... La rose partage-t-elle le mérite de ses parfums avec le voluptueux qui l'effeuille, avec le rustre qui la flétrit! etc., etc...,,
, Si j'examine la première édition de cet ouvrage, c'est que j'ai
surtout voulu combattre les idées dangereuses que M. Blanc y a répandues et fortifiées , sans me préoconper en ce lien des progrès réels on possibles de cet éminent écrivain.
o&oAviflAnov. ^ oAnr M^inMmr mr »moiiivAz&s.
Pins d*hérédité ; soit abolition des successions collatérales.
Lancé sur la pente des innovations radicales , votre génie niveleur vous a suggéré l'idée de la voie la plus directe et la plus prompte pour arriver à Tépuisement de la fortune des classes aisées : ce qui s'entend de Tabolition sociale de la propriété, déguisée sous le projet un peu moins violent de la suppression des successions collatérales.
Sans nous traîner longuement sur ce moyen, toujours ancien et toujours nouveau, d'organisation générale et de soulagement des prolétaires , nous nous bornerons à penser que l'univers social ne marche pas encore avec vous, mon-sieur, malgré cette assertion qui le donnerait à supposer : que ff l'abus des successions collatérales est universellement reconnu. Ces successions seraient abolies, dans votre société, et les valeurs dont elles se composent déclarées propriétés communales. Chaque commune arriverait de la sorte à se former un domaine qu'on rendrait inaliénable et qui, ne pouvant que s'étendre, amènerait sans déchirement ni usurpation une révolution agricole immense; l'exploitation du domaine communal devant avoir lieu sur une plus grande
échelle, et suivant des lois conformes à celles qui régiraient rindustrie\
Ce plan est facile à concevoir; mais, là comme ailleurs, le premier devoir et le premier soin des ouvriers , ce serait de violer le dogme de l'égalité , qui est Tàme de tout le système. Car, sans laisser prendre l'avance par uoe saison , il leur faudrait lestement établir entre eux les règles sévères de la hiérarchie ; sinon, et en dehors des lois de l'obéissance, les.succès de l'exploitation agricole resteraient aussi promptement que sérieusement compromis.
Cependant , nous admettons que cette difficulté sérieuse s'évanouit aujourd'hui devant la parole du gouvernement , et demain devant une cause souvent assez propre à l'aggraver , devant les décrets de l'urne électorale.
Le premier effet du travail de l'association agricole, établie sur les fonds qui passent des familles aux communes, ce sera bien évidemment l'effet que s'est proposé le législateur ou la ruine de l'exploitation individuelle.- Car le simple fermier ne saurait soutenir la lutte contre les associés que dans un seul cas' : celui où le propriétaire s'empresserait de lui céder ses terres, moyennant une rente fort inférieure au taux actuel ; c! est-à-dire le cas où le propriétaire renoncerait, pour sauver la fortune du fermier, au quart, au tiers, à la moitié de sa propre fortune : soit à sa propriété. En effet, l'association étant capable de produire à plus bas prix, grâce au nombre et à l'action simultanée de ses bras , il ne restera plus au fermier d'autre alternative que d'obtenir une énorme diminution de fermage , ou d'abandonner complètement sa culture; or, c'est à ce dernier parti que le réduirait la résistance opiniâtre des propriétaires. — Plus de fermiers déjà! serait-ce un bien? — 11 est au moins permis de sup-
*■ Organ., p. 89, 90.
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poser que oes eoap0 rapidement portés sur tous les points où la mort ferait litière de collatëraax, augmenteraient pour la population croissante la rareté des subsistances en diminuant r industrie et le travail que stimulait la nécessité. La fortune arrivant sans efforts et faisant h toutes les portes d'où elle était bannie une visite obligatoire, un nombre considè* rkble de travailleurs se résigneraient à Tattendre les bras croisés, et sur leur seuil , jusqu'au jour où la marée montante de Tassociation, c'est à-dire de la population, parvien-* drait à rendre le travail indispensable, en couvrant la totalité du territoire. Mais glissons encore sur ces mouvements, qui pourraient bien s'élever aux proportions d'unç catastrophe !
Atteints dans leurs moyens d'existence, les propriétaires ou capitalistes fonciers se sont efforcés de résister au torrent. Ils ont tenu bon , et les fermiers se sont retirés, incapables de subsister sous la loi de leur condition primitive : quel changement va s'opérer, à partir de ce moment, dans le sort de ces misérables propriétaires, forcément transformés en cultivateurs? Chaque jour leur nombre diminue et leur pauvreté s' accroît , à mesure que fonctionne la loi qui convertit la fortune des familles en succession publique!
Que vont--ils faire ? se résigneront-ils à louer leurs terres à bail éternel au preneur de l'association agricole? Mais le temps seul qui, heure à heure, mine et dégrade la valeur du numéraire, aura promptement fondu leur fortune entre les mains des preneurs, devenus si dédaigneux lorsque Vabon^ danoe des biens à louer les rendra mdtres de toutes les con^ ditions du loyer.
Mieux avisés et plus chanceux , parviendront-ils A ren^ contrer des tenanciers assez simples pour leur fournir des rentes en nature? Je le veux bien; mais cette simplicité durera peu ; et tant que dure cet éiaJLj la nécessité de convertir en argent ces denrées les transforme tout à coup en
~ 847 — misérables dètainaiits^ an sein d'un système social dont le calcul est de rainer et de supprimer le commerce. Votre main les attache h la glèbe ; elle les réduit à végéter h la place même où Tègètent leurs intérêts; ou bien, elle les con-^ traint de se livrer à la conscience des hommes d'affaires!
Admettons, toutefois, que notre population agricole, lo« cataire à bail emphythéotique ou éternel de la propriété vaincue, prospère et pullule! Elle pullule, engraissée par cette abondance du bien d' autrui que la loi lui jette en pâture. Mais cette prospérité s'épuise avec sa source; elle chancelle, elle rétrograde enfin; car cette population, à force de se distendre et de s* accroître, arrive, au bout de quelques générations, à ne pouvoir plus payer la rente primitive sans attaquer ses habitudes d'aisance et de bien-être, sans compromettre bientôt son nécessaire. Ce jour est celui où la pénurie lui représente, comme un acte de justice, la spoliation des propriétaires dont les titres , ou plutôt déjà les prétentions commencent à lui paraître bizarres. Car c'est dans ces crises que le génie du sophisme invente ou refond à neuf quelqu'un de ces grands mots interprétés par les passions et à Taide desquels se consomment les grandes injustices, tels que : le salut du peuple est la loi suprême, et le peuple, c'est la multitude; le reste ri est rien!
' Lorsque les bouches affamées répéteront cela l'une à l'autre, qu'arrivera-t-il? Les occupants seront les maîtres! — Oui, direz-vous, mais, à ce moment, les vrais maîtres spoliés , profitant de la loi commune , se seront petit à petit fondus dans la masse copartageante !
Et bien encore, ces combinaisons laborieuses
n'auront abouti qu'à nous faire rentrer, par un long détour, dans un état de barbarie fort analogue à celui des tribus germaines, où des arbitres, décorés par l'histoire du nom de magistrats , distribuaient chaque année à chaque individu
son àgale portion de terres. Ce mouvement, cette agitation perpëtnelle, cette mobilité dn sol, pouvaient sembler on admirable usage à des tribus nomades ou guerrières qui, ne devant point s'attacher au sol , s'inquiétaient peu de le féconder et de Tenrichir; à des barbares, qui ne songeaient à laisser à leurs descendants que le cheval de bataille et la framée, peu soucieux d'accroître ou de diminuer la somme des richesses gènèrales^, ce point capital du problème de l'économie sociale !
Que dire, en somme? Entre les mains des familles qui . chercheraient à saisir la terre , à y fonder quelque chose , la terre se dérobe et fuît avec la fluidité des eaux ! — Misère , misère encore que ce projet qui ravale le public à la condition du prolétariat, au lieu de noyer la masse des prolétaires dans le courant de la richesse publique.
Examinons maintenant, dans l'intérêt général et dans l'intérêt spécial du prolétaire, quel est le sort que ce système réserve à la famille.
OBOAHISATIO V. — IJL FAKZUJB.
Dernier bien du prolétaire.
Penser à la propriété sans la famille, à la famille sans la propriété, ciela n'est point possible; telle est Fétroitesse des nœuds par lesquels se tiennent et se lient ces choses dans le monde social ! « Et lajamille^ c'est le dernier bien du prolétaire ; » ce bien qui tous les jours lui échappe «par le travail qui la dissout; » ce bien qu'il faut s'empresser de lui rendre , mais sans Tôter à ceux qui le possèdent , ainsi qu'on le ferait en détruisant dans la propriété héréditaire cette base sur laquelle la famille est assise.
Trompé par le feu de ce génie qui vous transporte au delà du but, comme la vigueur du lion le lance au delà de sa proie , vous n'avez attaqué l'hérédité que faute d'avoir compris la famille , que faute d'avoir voulu l'étudier dans . son essence. Et, cependant, si vous ne l'avez contemplée que dans ses débris , il vous en reste un bon souvenir ; car la famille vient de Dieu, dites-vous \ Or, Dieu l'aura faite bonne sans doute ! c'est-à-dire utile aux membres qui la forment, utile à la société qui doit la conserver, qui doit en
* Organ,p p, 457.
reproduire l'image, et, par conséquent, ne point l'absorber et la confondre dans sa substance. La destruction, l'abâtardissement des croyances religieuses, les systèmes de corruption et d'ëgoïsme que les gouvernements ont déduits d'un état d'indifférence et d'incrédulité dont les progrès ont été rapides, voilà qui n'a plus guère laissé d'autre foi et d'autre amour au cœur de chaque homme que la foi en sa personne, que l'amour de son individu. C'est un malheur, et de ce malheur provient l'allanguissement de la famille , être moral , être indivisible formé par le lien du sang, des affections, des habitudes et des croyances; être dont les membres marchent solidaires sous un même nom , uni^ par un même intérêt moral ^ animés par les inspirations d'un honneur commun ) et soutenus par une fortune commune. Pourquoi détruire cet être , ce milieu formé par la nature entre l'individu et la commune , entre l'individu et l'Etat. Pourquoi détruire individu, famille, commune, c'est-à-dire, en définitive, la société tout entière , pour ne vouloir plus laisser subsister qu'un Etat impossible, sous le nom et la substance de cette ligue étroite d'associations ^ La nature punit implacablement tout ce qui est écart à ses lois souveraines*
Lorsque, par le fait de rhërèditéi les biens passent d'un parent à un autre , ils ne changent ni de destination, ni de maître. Et s'il est ditque la famille ne doit pas mourir^ la loi qui répartit ces biens entre les membres de la famille, les répartit entre les membres d'un même être; elle distribue a chacun ce que chacun , par ses services et sa conduite ^ a dû contribuer à fonder; ce que chacun, par le crédit qu'il inspire et l'idée de durée collective qu'il participait à représenter, a dû contribuer à conserver.
llaiS) dites-orous, en jetant, au-delà même de votre
1 Entre ces associations et celles dont il sera question plas loin, il n^y a de commun que le nom. Les effets en sont diamétralement çppetés.
but apparent, un coup d'œil de mépris sur notre législation : serait-il conforme aux lois de la nature, qu'un fils pût être amené i compter avec impatience les jours de F homme qui qui lui a donné la vie^? «
Non, certes^ et si son cœur est accessible à des sentiments si monstrueux, l'éducation doit donner à cette nature vi^ cieuse la moralité dont l'absence est si choquante; mais, parce qae la pos^bilité de l'abus natt de la chose, serait-il pins sage d'anéantir la chose? serait-il plus moral d'aggraver le malheur du fils; de lui enlever, avec son père, l'espoir de sa postérité naissante, l'espoir de cesenfants qui étaient la consolation et la joie de l'aïeul mourant? Cet aïeul ne fut pourtant un si rude travailleur et ne s'imposa de si dures privations autrefois, que parce qu'il concentrait tout son avenir sur les héritiers issus de son sang! Qui, désormais, suivra son exemple, et se souciera de pousser le travail au-delà des fruits que sa bouche peut consommer!
Quelle haute moralité dans un système où l'homme ne peut survivre à ses membres glacés; où ses derniers sentiments restent sans expression et sans signe; où la mort lui arrache des mains la faculté de relever la fortune d'un fils imprudent, d'un parent malheureux, d'un ami sans avenir; où la mort lui défend de récompenser ce vieux serviteur, ces longs et onéreux services, ou bien cet admirable dévouement ! Contre une loi si détestable, la vie tout entière de la pensée ne serait plus qu'une longue et sourde conspi* ration !
Mais, selon votre jugement, le sort de la famille ne dépend point de l'hérédité ; car, dans le milieu impur où nous vivons, le pauvre lui-même trouve une famille*.
Ëh bien ! même en supposant que le sort immédiat de la
* Organ.» p. 455. — * /Md., p. 156. .
famille' se dérobe au coup de rexhérëdation directe ou collatérale, est-ce que les forces, le bonheur, la durée de la famille ne se lient point, en thèse générale, aux phases et aux modes de l'hérédité? Si l'hérédité eut ses abus chez les puissantes nations de TOrient^, bornons-nous à la considérer dans sa physionomie et dans sa puissance actuelle. Nous la voyons soutenir le faible, qui souvent succède au fort et engendre le fort. Ce dernier, nous savons qu'elle le récompense en accroissant les moyens dont il dispose pour la prospérité de sa famille, k la grandeur de laquelle se lient la grandeur et la prospérité des sociétés. Nouveau Sisyphe, chaque membre de la famille n'élèvera-t-il son rocher au point extrême où aboutissent les efforts du travail, que pour le sentir retomber de ses înains défaillantes! N'aura-t-il rien à léguer qujB la même fatigue à son successeur qui, sur ce roc une fois assis, allait fonder sa démeure, reposer son corps, élever son intelligence, et répandre forcément les bienfaits de l'opulence sur les régions inférieures!
a Ce droit de paresse^, » selon vos termes, est selon les miens, un droit de repos physique, accessible à tous les hommes par le travail, mais que T hérédité n'accorde, dans sa plénitude, qu'à T imperceptible minorité des citoyens. Eh bien, ce droit n'est-il pas, de nos jours, la faculté de se former d'enfance et de se perfectionner dans un travail d'un ordre supérieur aux travaux manuels? N'est-il point le droit de préparer à la société, par de profondes et coûteuses études, par des voyages, par l'expérience de l'esprit et des yeux, ces chefs sans lesquels elle ne présente à la pensée qu'un corps brut et déréglé qui se détruit de luimême par le désordre de ses mouvements ?
Où, quand, à qui, le principe d'hérédité a-t-il arraché
* Egypte, Assyrie, Indes, etc. V'Lafarelle. — ^ /ôîd., p. 156.
à un être vivant ce qu'il donne à Thëritier d'un homme qui. vient de mourir. Où s'adressent donc les phrases creuses et homicides de Texhérëdation? Je dis homicides, parce qu'elles irritent des oreilles échauffées déjà par les passions; parce que, animées d'une brûlante précipitation, elles signalent à la société, comme spoliateurs, des êtres dont le crime principal est de ne vouloir pas qu'on les spolie! — Cependant, nous savons combien de tels effets répugnent à la générosité de votre nature !
Mais si « la famille vient de Dieu, l'hérédité vient des hommes ^ » Vous le dites, monsieur, ne songeant plus que si le principe vient de Dieu, la conséquence en émane. Si la famille procède de Dieu , permettez-nous donc de croire que l'hérédité reconnaît la même source, car elle est le moyen que Dieu donnç à l'homme de conserver cette première et naturelle institution. Sans elle, point de famille, et le pauvre en est la preui^e. Ouvrons les yeux : ses enfants se dispersent; les générations qui se succèdent oublient bientôt celles qui les ont précédées; elles en perdent jusqu'au nom; elles n'ont pas de nom! Demandez au pauvre sa généalogie, il se figurera que vous le raillez ! La famille n'est ' point, ou n'est presque plus pour le pauvre! — L'hérédité vient des hommes! oui, mais de la même manière que les hommes proviennent les uns des autres. Elle est la conséquence des lois primitives de la famille ; elle sort du fond de leur nature, comme les hommes de nos jours sortent du premier que Dieu créa. Au lieu de ravir à ces familles leur héritage, disposez plutôt les choses de telle sorte que les membres de toute famille puissent avoir le leur en perspective. Que l'hérédité ne s'entende donc plus condamner, par votre tribunal, à suivre la même pente que les hommes qui meurent'^.
1 Offlfon., p. 457.-2 Ihid,
Les hommes! Nos, ce collectif ne meurt point. Je ne connais de vraiment mortels que les individus; rhèrëditë, saisissant le vif par le mort, place les générations successives sous le rempart de la famille, et cette tutéle s'exerce dans r intérêt des sociétés, jusqu'au jour où un arrêt fatal les condamne à périr.
Mais à quoi bon Thérédité si, dans un état social régulier, le travail d'un homme doit représenter ses moyens suffisants d'existence, c'est-à-dire l'élever au-dessus des atteintes de la pauvreté. A quoi bon? C'est que, dans mille cas fortuits, ou qui accuseront moins l'imperfection des sociétés que celle des individus, l'équilibre se trouvera détruit entre le travail et les besoins de l'homme. Que l'association vienne en aide à la famille, et je la comprends; mais que, par son principe où ses conséquences, elle la dissolve, et je dis aussitôt qu'elle dissout le cœur... Elle le brise en voulant le dilater à Fexcës. Etendues au-delà de leurs limites naturelles, les affections s'évanouissent ou se transforment; et nous voici, semblables aux citoyens de certaines républiques mi~ croscopiques de l'antiquité, forcés d'apprendre nos vertus, non plus dans la conscience universelle du genre humain, mais dans les écoles et sous les pédants gagés de l'Etat. ' Pour tous, toujours et partout, rien que l'Etat, c'est trop ; rien que l'individu, trop peu ; place donc à la famille, mais à la famille chrétienne, où s'opèrent, entre les membres, d'incessantes et naturelles compensations; où le trop peu de l'un acquiert son juste niveau, grftce à l'excédent et à la surabondance de son plus proche; place à la famille, où l'hérédité représente ce que représente la fortune des riches dans les sociè^ tes : je veux dire une réserve permanente, un fonds mobile dont la notoriété forme l'espoir et le crédit des autres membres. Place à la famille, où l'hérédité facilite les transactions, répond d'avance aux surprises des accidenta, et fait taire les
— 35» — craintes de l'avenir, si souvent fatales à Tenfant qai devait naître, si souvent contraires à Tenfant qui a vu le jour , et dont l'éducation fut tronquée par des prévisions sinistres. Place à la famille, dont il devient évident que l'organisation précède et doit soutenir l'organisation du travail. Place donc, place au dernier bien du prolétaire, au bien qu'il n'a plus, ou qui lui échappe, et qu'il s'agit de lui rendre!
Votre système , sous prétexte d'attaquer un privilège , attaque le droit commun, le droit le plus universel qui existe, celui de posséder une famille; il dissout la famille par la destruction de l'hérédité , c'est-à-dire par la destruc* tion du moyen le plus vulgaire, le plus ancien, le plus efficace qui se puisse imaginer pour la conserver et la soutenir. Oh ! si tout ce qui porte le nom ou l'apparence de privilège doit succomber, que ne ravissez- vous aux parents leurs fils et leurs filles , car tous les hommes n'ont point le privilège de la paternité. Ne rions point ; cela s'est fait ailleurs , cela s'est tenté. Que ne les confiez-vous , comme dans la cité de Platon, aux soins d'une nourrice publique, afin de leur donner ensuite le public pour père? Voyez donc : sans qu'un enfant se donne plus de peine pour nattreque le fils de son obscur ou imbèciile voisin , n'est-ce déjà pas un privilège pour lui que de tenir le jour d'un homme de génie, d'un homme habile, adroit, souple, ingénieux, vaillant, savant ou fort, d'un homme considéré pour son mérite ou considérable par sa fortune? d'un homme dont les leçons et l'exemple développeront dans son fils dés qualités où le vulgaire, élevé dans la haine de toute supériorité^ ne verra souvent qu'un objet d'envie. N'est-ee pas un privilège que la vigueur naturelle de l'esprit j un privilège dangereux pour toute communauté ègalitaire , puisqu'il conduit à l'empire et au despotisme. Pourquoi donc ne pas ajouter quelque chose à Platon ? Pourquoi donc, à côté des nourrices
publiques, au sein des gymnases publics, ne pas installer des médecins et des instituteurs habiles à saisir toute inégalité naissante dans le corps ou dans Fesprit; habiles encore à ramener par leur art la santé florissante au niveau de la constitution débile, et T intelligence qui prendrait son essor au degré de F intelligence la plus béotienne! Ainsi, peut-être, prenant sans nous lasser jamais, tous les êtres naissants un à un, parviendrions-nous à dompter dans chaque nature ces privilèges départis par leur auteur... Et malgré le ridicule dont ce conseil est empreint, je ne conçois point comment certaine logique égalitaire pourrait, sans inconséquence et sans faiblesse, refuser de s'y assujettir. Pourquoi reculer , en effet , devant la répression précoce des facultés de Tindividu, lorsque, plus tard, la faux du niveleur doit abattre intrépidement toutes les inégalités qui les distinguent !
Je me résume : abolir Thérédité, n'importe laquelle ou n'importe comment , c'est follement tester de suspendre un instant les effets de la misère , pour élargir et universali-< ser son domaine. — C'est engager contre la famille une lutte dans laquelle elle succombe. C'est la tuer; et la famille qui est le dernier bien du prolétaire , est le générateur essentiel de toute société d'hommes libres. — Elle n'est point sans l'hélréditè, la civilisation n'est point sans elle ' !
1 Comme il me suffit de défendre les deux bases , matérielle et intellectuelle, de ta famille, la propriété héréditaire et Téducation, qui sont aussi celles de Torganisation du travail, je supprime mes deux chapitres sur les capitaux et le commerce. Les capitaux, selon M. Blanc, représentent la paresse et Pinutilité; le commerce suscite l'intrigue et la fraudé, et conduit, par Tesprit d'aventure, au bouleversement des empires. De mes deux chapitres, je ne donne que les réflexions qui suivent :
Une antipathie instinctive et raisonnée vous roidit contre la propriété foncière et contre les capitaux, c'est-à-dire contre la fortune acquise, dont la possession forme et conserve la famille, qui cependant est le dernier bien des
prolétaires. Cette antipathie se coordonne fort logiquement avec celle que vous professez contre le commerce, dont le 6utesila fortune individuelle et inégale : la fortune, qui élève, perfectionne et maintient la famille au-dessus du niveau de la médiocrité ; la fortune qui dispose chaque membre de la famille, devenu notable, à quitter son propre service pour consacrer au service du public les aptitudes et les qualités qu^elle lui permet d^acquérir.
Cependant, encore, à quoi bon tuer de gatté de cœur cet esprit
d^aventure qui anime et tourmente , au profit du état» tagement constitués, Tbomme audacieux du commerce P. . . Où sera Tâme de la marine sociale, lorsque lèvent de la liberté ne viendra plus en gonfler les voiles ?... Lorsque Tintérét individuel et les passions légitimes qui stimulent Thomme, riche ou pauvre, retiendront apathiquement leur souffle ?. . Si Tesprit d'aventure est le moteur de tous les bofileversements, le Sang, qui entretient la vie, quelquefois aussi la brise en frappant le cerveau ! Substituer la léthargie à la fièvre, ou bien vider un homme de sang pour le soustraire à la chance des apoplexies, oh! non, ce n'est point là Tart de guérir... Je m'arrête à ces quelques figures, plus propres à saisir l'esprit dans une note que ne le seraient de longs raisonnements.
£docatioD, baM intdlecttteUt de la famille, qm «tt le dernier bien da prol4lair«.
La pensée do système dont je m^essaie ,à redresser les écarts 9 est de « rendre l'éducation obligatoire en mévM temps que gratuite ^ »
Entendons-nous.
L'éducation est cette seconde paternité qui engendre Tesprit à la lumière et le cœur aux sentiments de la morale* : . c'est assez dire la mesure de faveur que lui doit un Etat où l'on ne se contente pas d'avoir pour citoyens des brutes à visage d'hommes! Mais la vouloir gratuite, c'est dire à l'Etat d'en solder les dépenses. Gratuite pour le pauvre seulement, elle devient, pour toute famille soumise à l'impôt, le fruit d'une taxe à laquelle cette famille participe. Et si l'éducation répond à l'idée que doit s'en former l'homme de la civilisation , nos impôts ne pourraient recevoir une destination plus auguste et plus utile.
Une éducation religieuse et morale abolirait tant de services onéreux à l'Etat , ou permettrait de diminuer sf considérablement de si considérables dépenses ! Il n'y a point de rêve, point d'utopie dans cette pensée, que réveille chez les
* Drganis,, p. 90. — * Nous ne confondons pas rinstruction avec TéducatioD.
— S59 — hômm^ habitués aux leçons de l'histoire, entre tant de souvenirs, le souvenir des populations religieuses du Para^ guay ! Ce n'est point que les exemples de cette société toute primitive puissent convenir à la nôtre et lui servir de modèle; mais on ne me blâmera point, tout-à-l'beure, d'y chercher un principe régénérateur et d'y puiser les documents de L'expérience? Combien deviendrait facile et douce la condition du pouvoir public sous un régime où l'éducation graverait dans l'esprit, et enracinerait au cœur des générations, les principes qui préviennent et qui répriment, à peine éclose dans les replis du for intérieur, l'idée de l'injustice et du mal.
. ...••• Mais un vice inhérent au système égalitaire de M. L. Blanc, où quelque part que se tourne la liberté ce n'est que pour gémir, c'est que ce système, dans son inexo* rable logique, ravit implicitement au chef de la famille le plus sacré des droits attachés à son titre; c'est qu'il trans*<fère aux mains de l'Etat le droit naturel du père d'élever ses enfants selon la nuance des besoins de la famille , des idées et des goûts combinés de son chef et de ses membres, ou , ce qui revient au même , le droit de choisir les agents plus ou moins intellectuels auxquels il veut confier le soin de lui former des continuateurs*
£t ce droit, cette faculté, cependant, je ne sais si l'obser-^ vation en fut faite, c'est la faculté pure et simple de résister à la destruction de la famille. Que devient-elle, en effet, séparée de l'esprit qui l'anime et qui la vivifie?
Que si la totalité , si la majorité des familles, contraintes de céder à Tirrésistible violence d'un monopole intellectuel, se voient dépouillées du droit de transmettre cet esprit ou de le faire communiquer à leurs membres, un sinistre phénomène se réalise. Cet esprit, que leurs générations succèssives se sont l'une à l'autre transmis en le soumettant
dans lear sein à l'insensible et graduelle modification des temps» Tesprit de famille disparaît sans retour avec la liberté douce et sage dont il vivait. Il s'èTanonit pour céder aux influences de l'éducation publique dont F unité, hors du catholicisme flétri par vous du nom de dogme impie , ne résulte que de la volonté mobile ou d'un homme ou d'une assemblée! C'est-à-dire que cette unité, en dehors du dogme , ne peut être que contrainte , versatile et mensongère! — En un mot , et pour exprimer nettement le phénomène qui se développe sous l'influence de croyances façonnées et imposées par l'homme, l'esprit d'école et de secte, ou de faction, c'est-à-dire de confusion et de discorde , anime et irrite les individus dont se compose le corps social ; car tout système exclusif d* éducation nationale ^ équivaut alors, dans ses effets, aux religions nationales, qui se résument d'une façon si grotesque et si terrible dans les papautés royales ! Sous le trompeur uniforme d'une éducation à laquelle l'esprit, dans sa justesse naturelle et son besoin de croyances fortes et stables, travaille invinciblement à se soustraire, ces systèmes livrent le monde aux conséquences de l'anarchie intellectuelle! De là, ces divisions, cette opposition d'homme à homme, de père à fils* de frère à frère, qui se répètent brutalement partout où le sang devrait respecter sa source; de là cet individualisme croissant, cet égoïsme universel qui ne trouverait sa mort qu'étouffé
I Le système eiclasif d^instniction et d^édacation nationales est demandé par ceux des révolutionnaires qui sont hostiles à la liberté de renseignement, de même que les papautés royales furent réclamées comme le seul moyen d^union des sectes protestantes par le fameux ministre Jurieu. (Bossnet, Tanations, vol. n, p. 502 à 505, éd. de Paris, 1747.) C'est que Tunité détruite dans le principe catholique d'autorité ne se refait que sous la hache! Et quant à la liberté que nous offrent les révolutionnaires ci-dessus, elle égale la liberté religieuse offerte par les protestants à papes royaux. Elle consiste à ne pouvoir penser et croire que ce qu'ils croient et pensent.
au berceau dans les liens de la fao^ille que je vois attaquée de toutes parts ! Abstenons-nous donc scrupuleusement de toucher à la famille , nous ne saurions répéter assez énergiquement ni sous trop de formes , cette importante recommandation ; car la nature semble avoir placé dans Forganî-sation de la famille la condition^premiére de l'organisation du travail, et de l'existence du faible et du pauvre! Le Dieu qui nous a créés pour vivre à la fois par le tras>ail , et dans la famille^ a voulu que Tune de ces deux chqses vécût de la vie de l'autre. Et le travail , l'éducation, le système social, l'organisation qui , de quelque façon que ce puisse être, dissolvent la famille, répugnent essentiellement aux lois de la nature qu'il nous a donnée.
Matériellement atteinte par le coup porté au principe de la propriété, la famille reçoit du monopole de l'éducation forcée et égalitaire, une blessure qui la frappe dans son esprit, dans son essence ! Gomment, après cela, concevoir le désordre ou la léthargie de la famille, sans le désordre ou la léthargie de la société? Que si, déjà, ce fléau d'éducation nous a gagnés , s'il se propage , s'il porte ses fruits de mort, puisera-t-on , je le demande f dans les larmes des familles encore vivantes une raison de le fortifier ou de l'étendre? — Non.
Peut-être même dans cette pensée, ajoutez-vous : « Beaucoup d'esprits sérieux pensent qu'il serait dangereux de répandre l'instruction dans les rangs du peuple, et ils ont raison. Mais comment ne s'aperçoivent-ils pas que ce danger de l'éducation est une preuve accablante de l'absurdité de notre état social ^ ? v
De bons esprits, il est vrai, semblent persuadés que cette éducation ne compte guère pour apologistes que ceux dont elle est la fortune et le fief; ou que ceux encore dont les
^ Organ,, p. 90. — Voir la note à la'^fin de ce chapitre, p. 371 .
— 38S — facoUto débiles se pervertissent en la subissant. Or, wn principe est celui du monopole» dont votre projet semble encore agrandir le cercle et appesantir le joug ! HâtoDS*nous donc d'introduire l'action réformatrice des lois dans cesys-^ tëme, dont les résultats permettent à une^plume toute populaire de tracer les paroles que je transcris.
« Grftce à un enseignement corrupteur donné sous toutes les formes et jusque sous le manteau révolutionnaire ^ nous n'avons vu que trop d'ouvriers élever un culte aux
appétits grossiers » « Si quelque cbose nous chagrine ,
c'est de n'avoir point l'autorité nécessaire pour réparer le mal profond que l'enseignement du doute a fait à notre classe; » enseignement qui, des classes supérieures, descend sur elle ! « enseignement qui tarit infailliblement la source des vertus sociales , qui laisse l'homme seul avec lui-même, sans autre règle que celle des instincts, qui justifie toutes ces tliéories prétendues sociales , où les appétits sont la seule loi ; enseignement, enfin, il faut bien le dire , dont la plupart des écrivains de la démocratie n'ont pas à se laver les mains, y Et, cependant , si la masse du peuple devenait sceptique , « on pourrait apporter le linceul de la nation française^ et la livrer aux vers du tombeau ^., »
Au lieu de l'inapplicable uniforme imposé par le despotisme de tous ou d'un seul , ce que nous requérons , nous, comme* l'un des deux remèdes au maux du prolétaire et du public , c'est une éducation libre du côté de la forme et des instituteurs; une éducation livrée aux excitations sala-* taires de ta concurrence ; raisonnée , savante et sérieusement basée sur renseignement de la religion chrétienne que vous traitez de sophisme impie^. Il n'y aurait rien de commun entre ses résultats et ceux de la désastreuse éducation
1 V Atelier, organe spécial de là classe laborieuse, numéro de janvier 4845, 2^ article dt VOfuaniêaiion dn travail, ^ * Organ., p. 433.
qui , dites-vous , est « une preavo accablante de Tabsorditè de notre état social; de cet otàre social où tout est fa!i!it, où le travail n*est point en honneur , où les professions utiles sont dédaignées , où le laboureur est tout au plus un objet de compassion , et où Ton n'a pas assez de couronnes pour une danseuse. Voilà donc, ajoutez-vous, pourquoi r éducation du peuple est un danger; voilà pourquoi nos collèges et nos écoles ne versent dans la société que des am» bitieux, des mécontenta et des brouillons ^ »
Si les couleurs de votre tableau empruntent leur éclat à la vérité I la désorganisation du travail, de la famille et de la société, n'est-elle point précisément le mal que le catholicisme attaque , et que vous découvrez en germe dans Té^ ducation dont vous stigmatisez les effets , après avoir stig^ matisé la religion qui les prévient ou les détruit !
A tous les arguments qui frappent avec précision sur le^ défauts de notre état social , nous devons donc opposer en première ligne un moyen naturel de redressement et de ré-^ forme qui nous conduit, on va le voir , à Féradication suc-^ cessive de tous les abus. La religion , elle encore et tou« jours, voilà le moyen. Je ne le propose point comme exclusif, mais comme indispensable! QueThomme s*aide, et le Ciel , en P aidant , bénira ses efforts !
Voyez, voyez donc, tout est faux, dîtes- vous,
dans cet état social , et le travail n'est pas en honneur ! Te* noDs cet abus d'hyperbole pour vérité mathématique ! Eh bien! par la religion, dont T essence est de se faire toute à tous^ parce qu'elle est universelle: par cette religion qui se prête, en conséquence, aux enseignements les plus vulgaires avec autant de souplesse et d'énergie qu'aux plus sublimes , l'état social rentre sous les lois de la vérité et
* Organ., p. 90, 91.
de la justice , ses institutions répondent pleinement à leur objet : le bonheur de rhomme ; car la religion n'est que la science des rapports ou des devoirs qui doivent exister entre les êtres. Elle est donc , si on me passe le terme, \ histoire naturelle et philosophique des êtres intelligents^ dont elle retrace Torigine, la nature et les lois. En les classant selon la raison de leur valeur et les exigences de leurs fonctions, elle engendre Tordre, qui est la règle de toute organisation ; elle est Tordre même, c'est-à-dire la première condition de la paix et du bonheur , ou plutôt le bonheur même, sous la forme de Tordre. Il faut peu de philosophie pour s'élever à la hauteur sublime de cette vérité de petit catéchisme, mais il en faut quelque peu , cependant ! Je renvoie donc à ses rudiments ceux dont Tintelligence ne serait pas assez primesautiere pour avoir saisi ce point capital.
« Le travail n'est pas en honneur^ v dans notre société ! Ce doit être le désespoir de tous les cœurs honnêtes, mais en première ligpe, du malheureux prolétaire qui ne peut tirer profit et honneur que de son travail. — Que dire à cela , si ce n'est que ce dédain pour le travail est le signe le plus évident de Tabsence de la religion catholique , ce sophisme impie ! Tous les maux que vous signalez proviennent uniquement de son absence , ou sont le mal même de son absence. En effet, quel est le premier mot de ce dogme impie à l'homme qui ne peut le connaître sans apprendre ses devoirs : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Le pain du corps et le pain dé Tâme; car Thomme, cette intelligence servie et asservie par des organes,, ne vit pas seulement du pain grossier dont la terre paie ses sueurs. A qui Thomme religieux réserve-t-il sa considération et ses hommages? à Thomme juste, et ce mot veut dire obéis-
* Organ.y p. 90.
saBt^ Celui que F homme raisonnable ou religieux honore au premier chef , c'est donc Tindividu qui obéit à ce premier et éternel précepte, condamnation et récompense, deuil ejt joie de Thomme exilé , le travail.
Dans notre société, «les professions les plus utiles sont dédaignées '^. » C'est un tort, et notre dogme impie ne permet d'en mépriser aucune. Ce n'est point que le christianisme détruise une disposition aussi vigoureuse chez le rustre que chez le philosophe, et qui les entraîne à accorder un peu plus de considération aux professions libérales qu'aux professions routinières ou manuelles. La raison, que le christianisme somme de veiller autour de ses croyances , la raison distingue entre la tête et les pieds; elle s'abstient d'improuver l'hommage que l'homme rend à la plus noble partie de son être, en honorant de ses préférences les professions où l'exercice et les sueurs de l'intelligence l'emportent sur l'exercice et les sueurs du corps. Mais , en se pliant à cet hommage, elle en corrige, elle en modère l'excès; et, après le Christ, ouvrier en bois, écoulons Paul, le faiseur de tentes, cet apôtre des nations, dont la bouche enseigne la variété et l'inégalité des dons que Dieu répartit aux hommes. Paul leur commande, en toute rencontre, des témoignages mutuels de déférence et d'honneur^ d'amour fraternel et de dévouement ^ !
Si les hommes sortis de nos écoles « n'ont point assez de couronnes pour une danseuse^, v je suis bien loin de m'en étonner, vraiment; mais ce n'est point notre dogme impie qui les tresse, ces couronnes; «t celle du Christ ne lui en fournirait guère le modèle. Non pas, cependant, que la doctrine intelligente du Nazaréen réduise l'homme à l'état de froid automate ; non pas que son souffle glace ou dissipe les
1 Justus à jubeo, Justum; qui facit quod juttum etL — * Org., p. 90.
passioQS doDt le mouvemeDt se mêle aux mouvements du cœur ; mais elle en apaise les ardeurs, elle en règle la fougue ou les caprices; elle en calme le tumulte désordonné; elle les gouverne et les dirige ; en un mot, elle règle la vie et ne Téteint pas. Les couronnes que l'homme déréglé jette à la danseuse, le christianisme les offre à ce qui est vraiment aimable et fort ! à la vertu sincère, modeste, active, sans grimace et sans roidenr , sans puritanisme et sans rancune ! Voilà ce que fait le christianisme, qui est la gloire et la richesse de r homme sans richesse et sans gloire! On appelle ces hommes-là des prolétaires !
EnGn, pourquoi, grâce aux labeurs chèrement rémunérés des monopoleurs de notre éducation , nos collèges 'ne versent-ils dans la société que des ambitieux, des mécontents et des brouillons^? Vous allez nous le dire tout le premier, car j'espère que vous vous êtes rendu aux clartés de la raison religieuse : c'est qu'elle n'y verse point de chrétiens!
Faites ouvrir aux ignorants TÂpologétique de Tertullien ; cela est vieux ! feuilletez, d'un bout à l'autre, jusqu'à nos jours, l'histoire, plus vieille encore, et vous verrez quels hommes de paix et de modestie sont les chrétiens au milieu des hommes de l'ambition la plus perverse. Qui donc, et sous quelque forme de société que ce puisse être, a pu dégoûter d'en laisser faire ou d'en former? La doctrine chrétienne est, immuable , elle n'a pu faiblir. Si ses ministres ont failli ; s'ils peuvent faillir, hommes qu'ils sont, tous ensemble ne tomberont point d'une même chute; et, pour les redresser, ne verrions-nous pas d'ailleurs, au-dessus d'eux, leur propre règle!... Hélas! trop d'abus, revêtus des couleurs de la religion, en ont discrédité l'esprit auprès d'observateurs su-
* Organ,, p. 94,
perficiels ; et ce qn^elle a toujours redontè le plus an monde, c'est r ignorance : la science est on flambeau qui la révèle!
^mis et organisateurs du traitait et de la justice^ les chrétiens sont-ils oo non les hommes que vous demandez? Je parle de ceux qui vivent fidèles aux lois de leur religion. A-t-on cessé de les reconnaître aux signes que j'énumère? Trop perspicace est votre loyauté, pour permettre de les confondre avec les hommes qui n'ont conservé du catholicisme que le nom ; avec ceux dont Timbécillité le profane, ou dont rhypocrisie n'y prend position que pour l'exploiter. Car le christianisme , cette mer immense sur les eaux de laquelle se promène l'esprit de Dieu, n'a pas un mouvement qui ne rejette sur ses bords cette écume flottante et impure.
Mais si, nous détournant de ces sources antiques et inta-* rissables, nous abandonnions , au premier venu patenté , le soin d'iûculquer à nos enfants, sous T unité prétendue des doctrines de l'Etat, sa propre philosophie et sa propre morale y substituées à la philosophie et à la morale universelles, qu'attendre de cette culture désordonnée, de cette organisation unitaire dtt désordre? Quel ordre espérer de cette confusion? Quel salut se promettre d'une science qui est essentiellement désorganisatrice^ puisque sa nature est de pouvoir se montrer contraire à elle-même dans chacun de ses apôtres?
Au lieu de cela, la doctrine simple et douce, une et active du Christ rendrait bientôt au malade le bien>ètre, ta vigueur, l'activité. Suivons-la donc, car un bon régime restaure et renouvelle un corps atome par atome; mais on ne le refait pas d'un coup et de toutes pièces. L'allégorie du vieux Pélias, coupé en morceaux par ses filles, et jeté dans la chaudière dont le liquide bouillant doit le rappeler à la vie; cette vieille et terrible allégorie doit être l'éternelle le-
çoD des peuples que travaille la fièvre des essais et de F empirisme ! Des membres hachés, do sang, des douleurs
et la mort, voilà le fruit de Tessai. Lorsque dv^ corps il ne reste plus qu'un mélange hideux et sans nom, ceux qui oot commis Terreur la reconnaissent quelquefois; il'est trop tard; et ceux qui les suivent la nient! ou plutôt ils prè* tendent recommencer /^our mieux faire. Des transformations subites^ et accomplies d'un léger coup de baguette ^ n'étaient possibles que du temps des fées.
Pour moi qui ai vu, qui ai suivi les effets du catholicisme, c'est sa doctrinequejeréclame, au nom et dans l'intérêt de nos prolétaires ! Ce plan n'est point tout à fait le vôtre, celui dont l'utopiqueperfection vousa fait dire : « Alors, il appartiendra au génie , et cela est digne de lui , de constater son légitime empire, non par l'importance du tribut qu'il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu'il lui rendra. Car ce n'est pas à l'égalité des droits que l'inégalité des aptitudes doit aboutir : c'est à l'inégalité des devoirs ^ 9
En effet, j'ai rappelé que la loi légitime, lareligion, guide et rectifié le cixur de l'homme : mais elle ne songe, en aucun cas, à le transformer; elle s'interdit toute métamorphose; elle sait qu'il n'est pas un ressort dans toute la constitution de l'homme qui n'aboutisse, en définitive, au grand et univer— . sel mobile de l'amour de soi. Et la religion adopte cette base, parce qu'elle émane de Dieu, qui, ayant fait l'homme, le connaît et le traite d'après les lois intimes de sa nature. — Vouloir la parfaire en ce point, c'est oublier qu'elle est ou parfaite ou néant; c'est la corrompre, et ce fut, chez les Juifs, l'erreur des Saducéens. Vous y tombez. Les fondateurs de cette secte de puritains aidèrent au pervertissement de la nation, en niant les récompenses futures, c'est-à-dire
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en détruisant le dogme de rimmortalitë de Fàme. Et leur prétexte était sublime. Il leur semblait indigne et méprisable de servir Dieu de telle sorte que F amour divin se colorât, dans le cœur de l'homme, des plus faibles nuances de Tamour de soi. Homme qui nous commandez de nous éprendre de la vertu, pour les fardeaux qu'elle impose, et pour la gloire stérile de les porter, oh ! que vous nous croyez surhumains! — Nous pouvons l'être par exception, — mais avec la foi, car elle ouvre un avenir infini à celui qui sait y adapter sa raison; pourquoi donc nous en dégoûter, en la couvrant de mépris? Pourquoi donc? puisque sans elle l'éducation de l'homme n'est qu'un débit de phrases creuses, et sa vie, la vie surtout du misérable , n'est qu'un abîme de misères et de souffrances !
Lorsque l'homme souffre, quelle autre philosophie sait utiliser les larmes et donner au malheureux cette foi : heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Quelle autre sait maudire le riche, s'il ferme son cœur à la pitié; quelle autre sait empoisonner dans sa bouche ou dans ses mains le superflu dont il frustre le pauvre? Quelle autre sait réduire à néant le mérite de ses dons, s'il les jette en supérieur hau-» tain et fastueux; si Sa charité, vraiment fraternelle et humble,— je ne dis point son aumône, — n'est pas faite comme il la ferait au Fils de Dieu lui-même, qui vient tenter sa foi sous les haillons et les ulcères du mendiant? Quelle autre philosophie dit au riche , par la bouche de son fondateur : ce malheureux, cet infirme, ce prisonnier, cet homme dont le cœur saigne , dont le corps soufTre la faim, la soif , le froid , cet homme qui répugne à la délicatesse de tes organes : dest mieux que toi, c'est moi ! Mon jour approche! Qui ne m'aura point logé,. chauffé, vêtu, nourri, enseigné : qui ne m'aura point aimé de tout son cœur, de tout son esprit, de toute son intelligence, dans ce Job sans poé*
— S70 — flie^ dont la chair jonche ignoblement la paille des bônges^ celui-là^ ce grand coupable ^ ce contempteur de mon humanité, subira son éternité à côté du riche qui méprisa Lazare.
Eh qnoil le Catholicisme qui tient ce langage est un sophisme impie , propre seulement à empêcher la légitime insurrection des opprimés contre les oppresseurs \
Quelles sont donc celles de ces paroles , terribles poUf le riche, fortifiantes et consolantes pour le pauvre qui tendent à persuader à la foule qu'elle est destinée à souffrir sans consolation et sans espoir^ en vertu des lois de la Provi*dence*?
Résomons-nous une dernière fois :
Vous proscrivez de l'Etat et de Tèducationla religion catholique comme impie^ et toutes les autres sont impossibles, parce qu'elles proviennent des hommes, parce qu'elles sont variables, et sans autorité; parce qu'elles sont contraires les unes aux autres, et contraires à la vérité qui, étant une, %8i par cela même immuable.
De là, point d'éducation morale, puisque la morale, qui ne peut dériver que d'une religion divine, meurt avec elle!
De là, point de propriété , puisque n'ayant plus de sanction morale, elle ne peut avoir de sanction légale !
De là , plus de familles conservées par la propriété , c'està-dire plus de protection pour le travailleur, pins d'organisation pour le travail; plus de travail régulier * quel en serait le but? et dès lors plus de richesses en réserve; plus de richesses accrues et supérieures au besoin actuel de l'in^^ dividu travailleur !
De là, plus de sociétés dans l'univers, mais tout un monde composé de groupes sans liensoud'indivldus sans lois!
^ Organ,, p. 133. — » /ftid., p. 132, 133.
Qael monde et quel avenir !
11 est le contraire de celui que vous prétendez former et qu^une éducation libre etchrétienne peut seule accorder à nos communs désirs; car elle seule honore le travail en nous y condamnant ^ sans mêler la contrainte au précepte. Travaillons donc d'un commun accord à l'introduire dans notre société malade; car la loi du travail étant universelle, veut que tous ne soient sauvés que par tous !
JifoU relative à la p. 364, et plus haut aux p. 332 à 237.
Ni M. L. Blanc, ni M. E. Baret n^ont rien dit de plas cruellement éner^ gique contre le système universitaire d^instruction et d^édacation, c*est-àdire contre le monopole de renseignement, que ce qii^en ont répété les hommes les plus éminenls du gouvernement et de ropposition. On peut s'en assurer ^n lisant le livre Pacification religieuse, de M. Dupankmp, p. 34, fetc, 96, etc., p. 443 à 433, etc.} (4845). Comment, après de telles révélations, après de (els aveux, s^expliquer chez des hommes droits la résistance à une loi définitive sur renseignement { loi qui, selon M. DuchAtél, ne peut être botine sans commencer par ces mots : Venneignemeni est likre, p. 1144. "«» Le père de famille qui pouvant lire ce livre ne le Ht peei manque à ee| devoirs de bon français et de bon père. S'ils le lisaient, la France e( T^ii» rope seraient sauvées... par rédacation!
VABAOVAT, OlElGAMIlAnOV.
Le phalanstère et domination exclusive du principe religieux; c'est rêver utopie!
L'organisation dont nous venons d'examiner le mécanisme, repose sur une base purement profane et entraine des conséquences inacceptables pour la civilisation moderne. Veuillons en écarter nos regards pour les jeter sur une organisation purement religieuse : ni Hune, ni V autre ^ ne peuvent convenir à Fétat où le temps et la science nous ont placés.
Il s'en faut donc beaucoup que, proposant cette forme sociale à l'admiration d'une société, je songe & dire : étudiez-la pour l'imiter. Plutôt dirais-je à la virilité : reprenez les lisières de l'enfance. Mais il est un désir que rien n'a pu séparer de mon intelligence ni de mon cœur, dans le cours de cette rapide revue d'une société composée des hommes le plus fraternellement charitables, et, cependant, sortis du roc le plus dur, sous la magie de la parole divine : c'est quechaque observateur puisse se convaincre de la puissance et de la vertu sociale d'une religion qui réalisa, sous l'influence exclusive du principe chrétien, les rêves du plus harmonieux phalans* tère! A des systèmes, à des projets, à des fantômes, voici que succède l'histoire. Etudions, admirons, condamnons; et
— 873 ~ puis après, que faire? Eh, mon Dieu! cela ressort du but même que nous devons nous proposer : profitons.
Dans les régions du Paraguay soumises au despotisme religieux et paternel des Pères jésuites^ Tadmiration de la foule me paraît s^ètre généralement trompée de route. Admirer cette société en elle-même et dans sa propre constitution , c'est se laisser pieusement aveugler sur ses vices ; mais aussi cet aveuglement est facile à concevoir à Taspect des avantages vraiment prodigieux qu'elle eut le bonheur d'offrir au rebut des peuples sauvages, dans les circonstances de temps et de lieux où Théroïsme et Thabileté de pauvres religieux parvinrent à les réunir en corps social.
La merveille du retour aux voies de l'humanité et du perfectionnement, de la part de peuplades abruties, ce fut, à des yeux favorablement prévenus, la perfection dans sa pureté \ L'histoire n'est point dans ces illusions; mais ce que l'on peut admirer sans se lasser, et on l'admire avec François Corréal, le détracteur pseudonyme des Pères du Paraguay, c'est la puissance civilisatrice du principe religieux, c'est la patience des hommes de Dieu a que rien n'égale, c'est la sagesse et l'ardeur d'une charité qui , le plus souvent , ne recueillait pour récompense que' des fatigues mortelles et le martyre'. »
Après avoir puisé nos leçons au sein de cette constitution sociale si vantée, et de cette fraternelle organisation £?a prolétariat et du tra\?ail^ nous nous retournerons vers les hommes que des passions , souvent généreuses , entraînent à calomnier plutôt qu'à redresser les institutions de la société moderne. A eux de nous dire s'ils consentiraient à l'adoption de ces formes, que l'on peut bien appeler pri-
^ Je puise, mes principaux documents daps la collection originale des Lettres édifiantes, et dans le Judicieux Muratori, le philosophe Raynal, Crétineaa-Joly, etc., etc. — * Muratori, p. 494.
~ 374 — initives ; s'ite 66 résigneraient^ pour les réaliser^ an sacri^ fices d'orgaeil et de liberté qae cette résolution leur Imposerait; stle peuple y trouverait son salut et sa force?
L'homme tombé dans les conditions de la vie sauvage ne se relève point de lui-môme, il ne progresse pas, il reste sauvage; il s'enfonce et disparaît dans la barbarie : cette vérité, constatée par Texpérience , frappa trop vivement rintelligence des apdtres de la Foi', pour qu'ils omissent de s'appliquer avec leur invincible constance à transformer les habitudes caractéristiques des peuplades qu'ils prétendaient enfanter à la civilisation. De là , cette sainte persévérance d'efforts pgnr fixer à la terre la farouche et vagabonde humeur des néophytes, pour occuper leurs dangereux loisirs par les tra^faux continus de l'agriculture, et pour leur inspirer le goût et l'amoiir du travail par la douceur de ses fruits.
Réformer les habitudes d'apathie et de férocité du sau<^ vage, l'attirer par les amorces d'une jouissance matérielle aux harmonies d'une vie régulière, l'entraîner par les pentes de sa nature sensuelle à un régime de lois où l'esprit asservit le corps c'était former un nouvel être, c'était
presque tenter l'impossible; et, cependant, l'œuvre fut entreprise sans hésiter par des hommes qui ne doutaient point du succès. Aux railleries des esprits superficiels , à l'incrédulité décourageante d'hommes vertueux, mais dépourvus de foi vaillante , les religieux opposèrent un modeste et calme héroïsme... Laissez-nous faire, dirent-ils; et devant eux surgirent des difficultés dont la description serait effrayante! Qu'importaient le temps, les sueurs et les dangers à ces défricheurs , à ces pionniers de l'Evangile, à ces hommes dont les obstacles grandissaient le courage et dont Vbabilçté était «iLtréme » car elle égalait presque leur dévouement !
Leur habileté! C'est ainsi que Tinsatiable Toracitè des Indiens devint aux mains des missionnaires le moyen r api^ tal de la formation des sociétés chrétiennes ! Entre le moyen ti TefTet, la distance est inGnie, mais la grâce de Dieu ne Test pas moins! Promettre à ces barbares imprévoyants une nourriture saine et copieuse, la leur prodiguer à tout instant, calmer les grondements de leurs entrailles, ce fut une irrésistible séduction. Nul entraînement plus énergique ne triompha de la résistance de ces mangeurs d'hommes. Manger était leur premier besoin et leur passion; aussi lorsque la question fut nettement posée « de fonder les pr^ . mières peuplades , les Indiens disaient aux missionnaires : si vous voulez que nous restions avec vous, donnet-noos bien à manger : notis ressemblons aux bètes qui mangent à toute heure U t 11 fallut donc les repaître, et ce ne fut point Fœuvre d'un jour; car les leçons de tempérance des Pères n'ont jamais subjugué la brutale gloutonnerie des Indieus!
Quoi qu'il en soit , voici les Pères à l'œuvre; la barbarie perd du terrain... le sauvage s'arrête, écoute, prie, il n'est plus sauvage : il travaille! Petit à petit se forment et s'étendent les Doctrines ou Réductions. C'est le nom des Etats naissants qui se partagent le territoire du Paraguay ! Nous y entrons de plein pied.
Au premier coup d'œil , il semble que chacune de ces réductions se gouverne comme une véritable république*; mais la liberté politique et administrative qui règne dans ces Etats n'y est pas de droit. L'absolutisme, échelonné sur l'absolutispfie , y cache deux fois son principe sous la douceur et la mansuétude des formes : nous sommes sur le point de le voir!
Les peuples chez lesquels pnt prévalu les idées de coosti-
« MaratorI, p. 70. — > îhid,, p. 436.
tution sur papier timbré , n'accueilleront , peut-être , que par un rire sardonique une liberté qui leur semblerait sans racine y si elle ne reposait sur un écrite Posséder la liberté par écrit, cela est si bon ! le papier donne tant de force aux paroles*!
Contentons-nous pour F heure de demander aux nations qui mettent leurs droits en portefeuille, de vouloir bien ne pas se montrer trop difficiles à Tégard de ceux qui se soumettent librement à vivre sous la direction absolue d'un pouvoir qu'ils ont choisi... Je suis aussi loin de me sentir du goût pour V absolutisme que de donner pour modèle ces puînés de la civilisation : mais, je le répète, ne les jugeons point avec des préventions étroites, et en prenant la surface des mots pour le fond des choses.
Les habitants des réductions chrétiennes sont réellement sujets des rois d'Espagne , et dépendent de gouverneurs que ce prince envoie dans les trois grandes provinces de Tucuman, de Rio-de-la-Plata et du Paraguay. Mais cette dépendance ne consiste guère que dans les paroles qui la formulent ; elle ne se présente à leur esprit que sous la forme d'une -protection reçue, et qui écarte de leur fête le joug formidable des commanderies*^.
La sujétion des républiques chrétiennes n'est donc qu'une vassalité dont le but est de détourner de leurs terres la tyrannie des puissances subalternes. Tous les Indiens qui ont embrassé la foi catholique et qui se sont soumis librement à la couronne, comptent au nombre des sujets immédiats du roi, mais sans que leur pays ou leur personne puisse être jamais cédée en fief, ni en commanderie. On ne saurait exiger d'eux, annuellement, plus d'une piastre par tête^.
^ Les goûts deviennent un peu plus sérieux^ et je m'en réjouis, — ^ Datations dont les concessionnaires écrasaient de travaux les Indiens. — ^ Environ cinq francs.
Tandis que les Indiens de commanderie, exposés d^ailleurs, sans protection, aux injustices les plus accablantes, doivent payer légalement une somme cinq fois aussi forte. La douceur de la perception égale la modicité de la taxe. Car les Indiens jouissent du droit d* aller consigner eux-mêmes leur argent aux mains des officiers royaux. Ceux-ci veillent, avec les missionnaires, à Tacquittement de ce tribut, et il est hors d'exemple qu'une difficulté s'é-« lève. On ne connaît donc point en ce pays le fléau des exactions plus pesant que celui des impôts ; et ce qui est certain , c'est que l'argent perçu sur ces Indiens par le roi d'Espagne, ne l'indemnise qu'imparfaitement des sommes dépensées en leur faveur! Hors ce tribut, ils ne subissent d'autre obligation que celle de marcher au service du roi, sur son ordre, soit pour la guerre, soit pour le cas, plus rare encore, où il s'agit de bâtir et de fortifier des villes! En un mot, les charges auxquelles leur dépendance les assujettit sont tellement légères, que je cherche en vain une nation européenne assez heureuse pour n'en supporter que de pareilles ^
Voilà dans quelle mesure les réductions relèvent du roi d'Espagne^ représenté au dehors par les gouverneurs des provinces américaines. Dans le sein de ces sociétés, la place la plus importante est celle de corrégidor royal, ou de lieutenant du gouverneur. Nommé par le gouverneur, l'Indien qui la remplit possède toute l'autorité nécessaire au maintien du bon ordre ! Les autres officiers sont élus par les In«diens, et sortent de l'ùrne année par année. Deux alcades forment le tribunal chargé du jugement des affaires crimiminelles, tandis que d'autres magistrats tiennent en main les intérêts de la police, et président aux affaires civiles.
*■ Lire Maratori, p. 438 à 441. Id, Lettres édifiantes^ yol. vi
378 — Ctêl encore du sein de la race indienne qae Vëlectien tire les caciques, les capitaines et les autres officiers militaires; car, à l'exception du gouYemeur, il n'est permis à aucun officier espagnol de séjourner dans les peuplades. Une in-* flexible loi les en bannit.
L'Espagnol qui fut, jadis, pour Tlndien un objet d'hor* reur insurmontable, reste à ses yeux un 6^}et de scandale et d'aversion. Ce sentiment est utilisé par les Pères, à qui rexpèrience a fait connaître l'impossibilité de convertir les Indiens assez rapprochés de la race conquérante pour la juger par le spectacle de ses mœurs ^ Malheureusement, alors, ces hommes faibles, au lieu d'étudier le catholicisme dans ses effets généraux et dans sa doctrine, ne veulent l'apprécier que par les mœurs de ceux qui le déshonorent. Ce sophisme pratique est aussi celui de nos sociétés I
Au-dessous des gouverneurs espagnols, et au-dessus du premier fonctionnaire de la réduction, les missionnaires for* ment le second pouvoir; celui dont l'autorité bienveillante, mais efficace, domine et protège la sécurité des peuples : le pouvoir de fait ! Cependant, les Pères ont pris Thabitude de ne rien entreprendre sans consulter les prélats, dont ils se regardent comme les serviteurs et ies instruments; humilité précieuse à la discipline des réductions : car l'Indien ne peut, de la sorte, se familiariser avec l'autorité, dont la source lui parait, en raison de l'éloignement, plus vénérable^.
La sage ei puissante autorité des missionnaires qui ont laborieusement enfanté ces Etats, marque et s'accuse de toute part, malgré ses soins à se dissimuler sous l'autorité laïque, et h se dérober sous les plis de la toge séculière. Mai^^ en tous lieux ^ on les bénit ! Les magistrats « ne se . déterminent jamais sans avoir pris conseil de leurs mission-
1 MnratoFi, p. 53, 55, 499. — ' V Crétinean-Joly, p. 30S.
— 379 ~ nftires^ » Ils s'àbstienneot scrapakuscfflent de châtier lis coupables suivant la rigueur des lois; ils ont égard au peu d'étendue des lumières de leurs administrés, ce qui entre en effet pour beaucoup dans les fautes commises par les Indiens. Cependant il faut sévir quelquefois, et dans ce cas encore, une habileté profonde et dirigée par le cœur trouve le moyen de punir les fautes sans rendre odieux au!i prévaricateurs le séjour des lieux où l'expiation s'est accomplie.
Aq nombre des bienfaits de cette organisntion , il faot compter l'avantage inappréciable de trancher en un instant tous les procès. L'esprit de chicane s'y rend aux premiers efforts, privé de ses labyrintbeset de ses redoutes. Une contestation ne s'élève que pour tomber aussitôt sous l'arrêt déGnitif des alcades. Ces hommes incorruptibles ignorent ou méprisent l'art de faire traîner une affaire en longueur^. La discorde ne pétrit pas leur pain.
Il est vrai qu'un des plus solides fondements de l'union générale, c'est l'absence totale de l'or et des métaux précieux, dont le Paraguay ne renferme aucune mine! Ces éléments de la cupidité y sont inconnus^. Mais dans nos sociétés modernes, quelles puissances pourraient les anéantir! quel bras seulement remettrait en vigueur les lois pé^ cuniaires de Lycurgue, et quelle tête se permettrait un moment d'y songer? L'âge mûr ne remonte point sans folie vers les pratiques de l'enfance!... Peut-être les. Européens, accoutumés au luxe, au faste et au plaisir, auront-ils peine à se figurer qu'une nations! pauvre soit véritablement heureuse, tlne liberté bien réglée, des provisions aussi abondantes que le travail peut les fournir , un logement étroit, è la vérité, rnai^ suffisant, la paix, Tunion, la concorde,
* Muratori, p. i38. — « /6t(i., p. U2. — » Ihid., p.
n*e9t--€e point là de qaoi compléter le bonheur de ces peuples œfants et iUettrès? Oui! ce tableau même commencerait à nous séduire si le chapitre des restrictions à la liberté n'arrêtait tout à coupnos entraînements; car c'est à ce point que perce et se met en relief le défaut commun de toutes les organisations où les facultés physiques et morales de rindiyidu et de la famille s'affaiblissent, et tendent à disparaître sous la pression gênante ou pénible de l'Etat.
Pour découvrir ces restrictions, il s'agit de savoir à l'aide de quels moyens les régulateurs de ces peuplades dirigeaient leur autorité. Deux principaux se manifestent. Le premier, c'est la police des consciences par la confession. Ce moyen est de tous les pays. Le second, c'est la police diurne et noc-turne de la société par des agents dévoués aax Pères.
La confession, a dit le philosophe Raynal, tient lieu, à elle seule, de lois pénales et veille à la pureté des mœurs ^ Elle est l'arme la plus puissante des missions qui, selon le langage de cet autre philosophe, le plus éloquent des natu- . ralistes, « ont formé plus à! hommes dans les nations barbares que n'en ont détruit les armées victorieuses des princes qui les ont subjuguées ^. i Cet éloge n'est pas médiocre, et nous savons que la dernière retraite de l'homme, étant le fond de sa conscience, y pénétrer, c'est le réduire, y rentrer c'est le reprendre!
Pour des gens peu capables de se conduire, et destinés à devenir la proie de l'astuce ou les victimes de mauvais conseils, la société, qui est leur tutrice naturelle, doit-elle craindre ou désirer une direction si discrète et si sûre? Et si le faible peut y obtenir de si frappants avantages, qu'est-ce que le fort risquerait d'y perdre? En présence du nombre crois-
* HisU philos, f vol. m, p. 347. — * Buffon , l. xx, p. 282, 1788, dans Crétineaa-Joly, vol. m, p. 284. Je n^ai sous la mafn que Tédition de 4785.
sant des protestants éclairés qui se confessent ou qui regrettent le sacrement de Pénitence; en présence de ceux qui avouent venir demander à des prêtres catholiques un remède aux passions et aux chagrins qui désolent leur âme, il faudrait un aveuglement bien passionné pour décrier la douce énergie de l'institution.
Les Pères du Paraguay, qui ne transplantaient sur le sol des réductions que des plantes déjà tout élevées , que des individus déjà croyants , maintenaient donc en grande partie, sous rinflnence discrète de ce sacrement , les citoyens de la société dont ils étaient Tâme. Et, comme la loi de FEtat, c'était presque uniquement la loi de Dieu, il leur suffisait de fortifier la foi et de réchauffer la ferveur des pratiques chrétiennes, pour fortifier les principes mêmes du gouvernement et pour exciter à l'amour des règles de cette société cénobitique.
Nous avons dit que le deuxième moyen de gouvernement était l'action de la police occulte , l'espionage. Nous ne saurions ni goûter , ni faire agréer par une société française l'emploi de cette ressource toujours odieuse et plus souvent dangereuse qu'utile; car baser la confiance et l'action du gouvernement sur la perfidie salariée des hommes les plus m^risablesf, c'est un bien audacieux travers de raisonnement i Si les Pères n'étaient pas tout à fait inexcusables d'avoir recoufs à ce moyen fâcheux, ce n'est point par la raison qu'ils ne chargeaient du rôle de délateurs que des hommes sincères et véridiques; car ce rôle, qui tente naturellement les passions haineuses, déprave. et ravale celui qui l'exerce. Leur excuse se trouverait plutôt dans la nécessité réelle de surveiller , non-seulement un peuple d'enfants, mais un peuple d'enfants vieillis dans des habitudes enracinées. Et cependant , grands et justement fiers , ainsi que le sont des hommes droits et mûrs , nous ne savons plier
~ 38Î — notre intelligenee à comprendre ces voies mystérieuseê ei détournées. La surveillance ostensible ei directe est la seule qui ne soulève point noire dégoût. Soyons asseï justes après cela pour distinguer, entre les émissaires secrets el attitrés des Pères, et ces faux frères ou agents provocateur^^ dout les services sont la honte éternelle des gouvernements civilisés qui les soudoient.
Quoi qu'il en soit, ces émissaires/ia/^nAi ou myêtérieiiof étaient, pour le petit nombre de Pères qui gouvernaient les peuplades, le secret de se rendre présents pattout et de multiplier leur action ^ ; tout y était disposé dans ce but , et voici quelles étaient les fonctions des premiersi
Dans ce monde, d'une apparence quasi monastique , il ne se rencontre en chaque cellule^ je veux dire en chaque maison, qu^ une seule et unique famille, composée du père, de la mère et des enCants. Là, point de serviteurs, jpoint de maîtres; Végalilé règne entre les familles* Une séparation nette et permanente subsiste entre les hommes et les femmes dans tous les lieux où se répand le public. Les puits, les fontaines, les lavoirs , ces rendee*>vous obligés de tout le monde, subissent des dispositions qui en découvrent les abords à la vue facile de tout le monde. Eh bien! c'est aa« dessus de cette surveillance exercée par le public sur lui'» même , que Tautoritè a établi la surveillance ostensible de vieillards respectables par leur flge et par leur vertu ; Car Lacédémone revit par quelque endroit dans ce mélange de vie publique et séparée. Jusque dans les églises, les hommes et les femmes ont chacun leur région distincte, dessinée par uii espace vide , et cette région se subdivise ensuite en trois quartiers. La première classe qui les occupe est celle des enfants. Derrière eux se tiennent les zélateurs, ou agents
' Maratori, p. 89, 90. Créttneau-JolYi p. Z\%
de la discipline, le bras arme d'une baguette dont ils t6a«i ehent oa frappent sur-le-champ quiconque s'oublie et s' écarte des règles de la modestie et du respect. D'autres zè^ lateurs, d'un âge plus ayancé, surveillent la deuxième classe ou celle des jeunes gens. La troisième comprend les hommetf de tout 'âge, également conGés à la vigilance de zélateurs choisis parmi les vieillards les plus respectables. Le même arrangement se répète du côté des femmes, et cet ordre inaltérable s'observe et se perpétue avec un assentiment si général, que nul ne songe à y contrevenir ou à s'eu plaindre \
Tyrannie I tyrannie! nous récrierons-noQS« Majorité, volonté du nombre, nous répondra-t-on$ et quelle sera noire réplique?
Mais ce luxe de précautions ne sufflt pas encore à la sollicitude des pasteurs de ce troupeau qui, cependant, ne cesse de les bénir I Veiller le jour, soit par autrui, soit par eux-mêmes sur la conduite des néophytes, cela n*est pas assez pour leur zèle. Partout où l^homme peut remuer, des agents secrets et nocturnes sont apostés pour observer et prévenir les Pères du plus léger incident qui solliciterait une résolution , une répression , un remède. Ces sentinelles infatigables semblent, en s' acquittant de leurs fonctions, ne se préoccuper que de la sûreté de la patrie. Prévenir Ie$ surprises de la part des sauvages, ou l'agression imprévue des Mammelus^, ces ennemis bien plus cruels, bien plui redoutables que les tribus du désert , voilà le but apparent de leur vigilance ; l'objet réel, ou capital , c'est la sûreté des âmes»
La seule idée de cette surveillance me paratt un intolé^ raUe fléau j mais avant de me permettre les lieux*communs
*■ Maralori, p. 88, 89. — > Nous tn dirons iw mot.
et les déclamations de pacotille au sujet de cet infatigable système d'observation , je veux me rappeler le prix des âmes au point de vue des pères et de leurs néophytes! Chacune d^ elles vaut un gouvernement tout entier; et la stricte justice ne me permet pas d'oublier un seul instant ce que ces âmes, si jalousement parquées et surveillées dans les bergeries saintes, avaient coûté de sueurs et de sang .aux pasteurs qui les avaient enfantées à la Foi.
Outre ces mystérieux observateurs, chaque réduction place le soin journalier de Tordre public sous la tutèle de quelques anciens, néophytes qui sont, a chez les Indiens , ce que furent les censeurs à Rome et les Monophylax chez les Grecs ^, )> Ceux-ci se nomment régidors. S'il arrive qu'un Indien commette une faute grave, qu'il donne un scandale , qu'il offense les lois de la pudeur, qu'il lèse, dans un mouvement de colère, les intérêts ou l'honneur du prochain, les régidors saisissent le délinquant, le conduisent à l'église sous un costume de pénitent et lui imposent une expiation sévère. De ce lieu , le coupable s'achemine vers la place publique, où il reçoit, devant le peuple assemblé , une correction proportionnée à la griëveté de sa faute. « Le coupable baise ordinairement avec reconnaissance les mains qui l'ont frappé en disant : Dieu vous récompense de m'avoir soustrait, par cette punition légère, aux peines éternelles dont j'étais menacé *. » Mais, ce qu'il y a de merveilleux dans la foi de ces néophytes, si paresseux et si grossiers encore , c'est de voir des Indiens et des Indiennes, secrètement coupables de la prévarication que vient de punir publiquement l'exécuteur de la justice publique, courir se dénoncer eux-mêmes et solliciter comme une faveur le châtiment qui doit l'expier! Le communisme ne sera
* Muratori, p. 76. — a /6W., p. 77.
possible et praticable que sous Vempire d'une foi et d'une loi qui enfante journellement de tels miracles. La découverte n'en est point faite! et, le fût-elle, il ne nous plairait point encore !
Une chose contribue plus puissamment que toutes les précautions matérielles à écarter du vice jusqu'à la pensée des Indiens, c'est l'habitude de la présence de Dieu et de Yidée du devoir ^ puisée dans l'éducation et fortifiée sans cesse par les pères. Tout les y rappelle sans cesse; et c'est là précisément ce que je sollicite avec instance en faveur du prolétaire européen , en faveur du nègre des colonies, convaincu que je suis, par une expérience de tant de siècles et de pays , que le Dieu présent à l'esprit de sa créature en est le plus vigilant gardien ! Il sauve la société par les consciences , ce qui vaut mieux que par les Argus.
Les défauts que Tlndien tient de sa nature et qu'il partage avec le nègre, ce vieil enfant dont les vices attendent, pour se rendre, la voix du prêtre au cœur apostolique % ces défauts motivèrent l'organisation économique des familles et des peuplades du Paraguay. De quelque façon qu'on aime à se l'expliquer, il ne faut pas oublier que les peuples d'Amérique, aussi bien que ceux d'Afrique , sont naturellement ennemis du travail'. La sagesse fit donc une loi permanente aux missionnaires de veiller à ce que l'apathie , la voracité et le goût de la dissipation des néophytes ne les exposassent point aux cruelles privations des disettes , aux désastres de la famine. Les conséquences directes de ce fléau eussent été le mécontentement des Indiens , le dispersement de la peuplade , la perte simultanée de la société et de la Religion. Leur devoir était donc de se regarder provisoirement comme les pères d'une famille nombreuse dont
1 Disette de prêtres aux colonies, V zut^xq» — * Muratori, p. 454.
^ 386 — les enfants n'ont point encore assez de raison pour se con^ dnire d'après leur pt^opre jugement , ou pour savoir ce qal convient à leur état ! — Mais avant d* avoir à ménager des provisions y il' était indispensable de les produire) il fallait donc vaincre à tout prix Tapathie de ces peuplades, sous peine de les voir réduites par une éternelle disette d'aliments et et idées cmlùatrices à Fisolement et au vagabondage de la Vie des forêts. Comment s'y prendre?
Antérieurement aux premières tentatives des ^ères, la paresse, l'ignorance, la stupide brutalité des Indiens avaient accumulé les obstacles les plus insurmontables devant le zèle de ces apôtres. Ainsi T avait jugé cette foule d'observateurs , ou plutôt d& discoureurs , dont les paroles oiseuses forment, dans toutes les circonstances qui nécessitent l'action , autant d'échos qui se modifient en se répétant. Il y a mieux, et je dois le dire en sollicitant l'attention des négrophyles religieux , mais dont la Religion ne se sustente que d'une foi languissante : cette conviction n'avait pas seulement pénétré les penseurs abstraits dont les idées et les systèmes aiment à se formuler dans lé plus beau lointain des faits qui en sont la base. En Amérique , sur les lieux mêmes, au sein des villes espagnoles, il ne se rencontrait personne qui ne traitât de folie le projet qu'avaient conçu les missionnaires ^. Le corps épiscopàl du Pérou avait paru désespérer lui-même de la possibilité de cette œuvre. A tel point des passions dégénérées et des instincts sanguinaires avaient étouffé dans les indigènes , ces monstres à visage humain, les germes de la raison^ 1
Civiliser ces idiots! ces brutes! c'était démence^ au sens humain ! et ce que les pusillanimes , ce que les sages et les savants soutenaient alors des Indiens, ils le répètent intré-
ïMar.i p. U5. — ^Crétineaa-Joly, vol. ni; p. 30â.
pidement aujourd'hui même de nos prolétaires et de nos nègres 1 Mais, à ces impossibilités que la science décrète par le sentiment de ces ressources bornées, le catholicisme oppose ses démentis. L'histoire les dit, et les redira quand nous le voudrons. Gela doit être, puisque le catholicisme, en nous apprenant son nom, dont il nous a {)rouvè la Vertu, nous apprend qu'il est la religion des vérités révélées , pour tous les hommes et dans toutes les conditions imaginables* L'épreuve est digne d'un siècle hostile aux préjugés! — Que ne laissons-nous donc cette doctrine rappeler à leur nature ceux de nos frères qui sont abrutis : que ne l' aidons-nous à prouver, au milieu de nous, par la rapidité de ses merveilles , l'unité de notre race et la fraternité de nos intelligences?
Dans les effrayantes régions du Paraguay , une poignée de missionnaires se mirent à l'œuvre. La foi fut leur courage ; elle transporta réellement des montagnes par leurs mains débiles , mais infatigables. La terre, ouverte d'abord et remuée par eux, se montra féconde pour les Indiens spectateurs oisifs de ces travaux. Ceux-ci voulurent bien, après quelques résistances, se laisser nourrir par ces ouvriers prédicateurs, et les enfants ne tardent guère de s'attacher à leur nourrice!... Ici le pain de la parole accompagnait celui du corps. Cependant il fall ut aux Pères assez de longanimité pour épuiser tous les rôles , toutes les professions et pour en répandre tous les bienfaits , avant d'éprouver la satisfaction de rencontrer quelques imitateurs. Car, pour la multitude, occupée sérieusement de la contemplation de ces travaux, elle se contentait d'exprimer sa reconnaissance par une lâche et stupide extase ; croyant à peine ses yeux , elle se bornait à regarder et à manger. Mais de bons prêtres dé mission ne se laissent rebuter par aucun dégoût, parce qu'ils ont toujours présente au cœur la vie qui doit être la leur :
non point une vie mondaine de mollesse et de langaeur; mais celle de leur maître, cette vie d'abnégation soutenue, d'activité, de douleur, de combat et de patience, sans laquelle on se représente difficilement le prêtre, le vicaire de FHomme-Dieu.
Charpentiers, maçons, serruriers, tisserands, sculpteurs, architectes , doreurs , peintres même et artistes : les missionnaires furent donc tout cela, sans cesser d'être apôtres. En tous lieux, on les vit infatigables, prêcher d'exemple, et prêcher jusqu'à ce que des imitateurs et des émules sortis du sein de la peuplade vinssent arracher de
leurs mains l'instrument de l'ouvrier et de l'artiste On
s'étonna bientôt de la rapidité avec laquelle ces brutes de la veille rivalisèrent dans les professions utiles, et jusque dans les arts d'imitation, avec les sujets les plus distingués de l'Espagne \ Il y a tant de gens que leur paresseuse incrédulité condamne à se laisser entraîner de chute en chute dans une interminable série d'étonnements ! En un mot, l'aptitude de ces sauvages aux genres variés d'études dont il plut aux missionnaires de les occuper, permit bientôt aux hommes qui avaient pétri cette grossière argile d'établir sous forme d'axiome cette vérité qui , désormais^ brava les contradicteurs.
a Les tètes indiennes valent bien les nôtres : il ne leur manque que l'étude et la culture^, n
Réduit à sa plus claire expression, cet axiome, applicable à toutes les races humaines, se réduit à ces paroles : l'homme vaut l'homme. On fut longtemps à trouver cela!
A l'homme qui est imparfait, il ne manque donc pour se développer que le travail, dont Inorganisation se con-
1 V les Lettres édifiantes sur le Paraguay ; c^est le monument le plus briginal; vol. v. — * Muratori, p. 448.
Jbnd avec V organisation religieuse ^ politique et cnnle des sociétés intelligentes; le travail , dont une extrême nécessité impose seule la contrainte aux intelligences qui n'ont point subi la préparation rudimentaire de l'éducation; le travail, dont la civilisation^ sortie de l'idée religieuse, donne seule le goût et seule aussi le soutient , lorsque r homme, pour obéir à sa conscience, trouve à lutter contre les influences du tempérament, de l'exemple et du climat.....
J'attends le jour où , lorsque nous nous déciderons à le vouloir, la Religion produira dans nos Antilles^ ces merveilles sans lesquelles l'émancipation si désirable de l'homme n'enfantera qu'une société grossièrement révolutionnaire ou païenne , c'est-à-dire ayant pour dieux ses propres vices et s' adorant dans ses passions!... Voyons cependant quels tours de force et de persévérance la mollesse naturelle des Indiens imposa aux hommes qui se refusèrent à stimuler cette société naissante par le contact et l'exemple de sociétés étrangères ; par les appâts du commerce , des richesses et du luxe; par ces excitants de toute nature, bons et mauvais, qui rompent si brusquement entre les individus .ou les familles le niveau fraternel des âges primitifs.
La paresse et l'imprévoyance de ces braves Indiens obligèrent les missionnaires, organisateurs du travail, à choisir parmi les néophytes d'une vigilance et d'une activité reconnue des inspecteurs chargés de parcourir les campagnes et de surveiller les travaux rustiques.
Savoir si le cultivateur répand son grain en saison convenable; si la terre promet, par sa culture, la fécondation des semences ; si la moisson tombe à temps; si le père de famille
^ Ce joar n'y viendra pas avec des ordonnances qui régleront mathématiquement les devoirs, et souvent en prenant les mœurs à rebours ;*il arrivera, grâce à un renfort de bons prêtres sagement organisés.
-^ 390 — prend de justes mesqres pour faire durer sa récolte josqu'i la récolte de Tanuée suivante, voilà quel est le devoir de Tinspecteur» obligé de prévoir et de peoser en sous-ordre pour le public. Les Indiens trouvés en défaut subissent upe punition sévère, et cela est justice; Fintérèt des particuliers, rintérêt public veut que chacun s'acquitte de sa tâche; sinon les paresseux puisent dans leur indolence le droit de vivre des sueurs du travailleur assidu. C'est, après tout, la même règle d équité socialiste qui préside à la discipline de nos habitations coloniales, dont les membres entretenus et enrichis par le travail commun ont à souffrir de la paresse et de Findigmoe commune ^ Mais jusque sous le joug bien aimé des Pères du Paraguay, le trai^ail attrayant^ .avait moins d'attraits pour les Indiens que la paresse et r intempérance ! Quels que fussent donc la rigueur et le luxe des précautions, il se rencontrait toujours quelque famille où les vivres s'épuisaient avant la révolution de l'année. Tant6t une maladie, un accident, quelque calamité particulière avait frappé la famille indigente, tantôt une incorrigible négligence, une imprudente prodigalité était la cause pure et simple de la pénurie qui se révélait ^.
Afin de remédier aux atteintes delà disette en stimulant, par l'émulation et par la surveillance universelle, l'activité des individus , il fut décidé que chaque famille posséderait à part, que chacune jouirait de la portion de terrain nécessaire à la satisfaction de ses besoins. C'est donc dans le but d'ôter tout prétexte aux paresseux que la République fournit à chaque famille, qui le demande , la quantité de grain que réclame l'ensemencement des - terres. Mais une condition règle ce prêt; c'est de rapporter dans les magasins
* O/fieiel, p. 45, 425, 428, 406, et Rapport Mérilhou.p, 14.— » Poariérisme. — • Mnratori, p. 466. Crétineau-Joly , p. 307, Lettres édifiantes -, Usez attentivement le vol. r, p. 496 à 400.
— 39i — publics ope partie de rèeolte égale h la quantité reçue. Sinon 5 TexpÊrience a mis hors de doute qne les Indiens déi^areni en une année tout leur awir et s'ôtent jasqu'à Fesp^ance d'une nouvelle moisson ^
La communauté prête, en outre, à chaque ménage une ou deuK paires de hœub pour les laboum. On les leur prête I car, 1^ donner aux Indiens, ce serait mettre incontinent hors de service ces agents indispensables de la culture, et affamer la République. La paresse et la voracité des In-«diens sont , en effet , d'une nature si particulière , qu'afin de s'épargner la peine d'ftter et de remettre le joug à ces animaux, ils les y laissent attachés à demeure) ou bien ils les assomment et les dévorent I
Interrogés sur le motif de cette conduite , ils répondent tout débonnairement : Nous avons eu faim^. Leur appétit sauvage ne peut encore résister à la vue de la chair I L'Eu« ropéen ne sait ni manger ni jeûner comme Flndien*
Si les membres apathiques de cette société se fussent trouvés tout k coup abandonnés à leur propre gouverne, sans autre fruit que celui de leurs labeurs , -sans autre régime que le régime du travail libre indmduel, ils n'eussent pu échapper aux atteintes de la disette, qui les eût dispersés derechef dans les solitudes des forêts. Tels sont , pour les hommes longtemps maintenus en tutelle, les dangers de Té^ mancipation subite!
Dans ces sociétés, l'absence de tout commerce sérieux ne ^ permettait point à l'industrie de fonder l'aisance et la fortune; il ne pouvait se rencontrer, en cas de pénurie, un riche à côté de chaque indigence fortuite pour la secourir ou la relever par des prêts ou des largesses! La réserve sociale des richesses individuelles manquait, par ce^ même^ aux
* Maratori, p. 455. — « Ihid,, p. 465.
temps de crise. Au milieu de ces hommes également dëponr« TUS de confiance en eux-mêmes, d'énergie et de stimulant^ il était donc nécessaire qu'une tu télé assidue et rigoureuse combattit chaque jour, et pied à pied , des causes sans cesse renaissantes de pénurie et de disette. Tout ne pouvait être chef-d'œuvre i la fois , et de tous côtés , dans la constitution et l'économie de ces sociétés égalitaires , où les plus agiles se voyaient forcés de retarder le pas pour attendre les plus paresseux et les plus lourds !
Pauvres y et dénués de tout superflu , les Indiens souffraient rarement, il est vrai, du besoin des objets indispensables à la vie. L'égalité parfaite qui régnait entre eux se maintenait facilement sous un régime où l'émulation ne se sentait jamais réveillée par les aiguillons de ïintéréû personnel. Mais , l'égalité dans la subjection et la pauvreté, nous l'appellerions servitude, et la réaction de nos mœurs en briserait promptement le niveau , si l'inexpérience des modernes égalitaires parvenait à nous l'imposer.
Ce fut pour obvier à ces causes naturelles d'appauvrissement et de disette que naquit une des institutions du pouvoir tutélaire du Paraguay; je veux dire qu'un fond commun fut attribué à chaque peuplade, et choisi, pour chacune d'elles, dans le sol le plus docile à La culture. Cette réserve, connue sous le nom de Tupambue^ ou de possession de Dieu , était exploitée par les enfants de la Réduction. Employés à ce travail jusqu'à l'âge de quinze ans, sous la direction d'adultes intelligents , ils compensaient , par le nombre, ce qui leur manquait du côté de la force ^
Dans l'enceinte du Tupambue, la saison régie et varie les travaux de la journée; et chaque jour, lorsque le soleil descend, le travail cesse! Les enfants s'acheminent alors vers
* Muralori, p. 156.
Téglise, le missioniiaire les catèc&ise, et le peuple attend la fin de cet exercice pour réciter en commun les prières dn soir. Au sortir de Féglise, les petites filles se réunissent sur la place, tandis que les garçons entrent dans la cour du missionnaire. Les uns et les autres reçoivent leur ration de viande dans le lieu de ces réunions, et chacun court la manger chez soif avant de se mettre au lit.
Du soir au matin, il y a donc famille; du matin au soir, tous les. individus ne forment plus qu'un public, dont les âges et les sexes s'isolent et se séparent les uns des autres. — Remarquons bien cela, car moins il y a de famille, moins il y a de ressort dans un Etat
Les magasins publics s'ouvrent aux grains, aux fruits, aux cotons et à tous les produits bruts de la culture publique. On les recueille avec un soin extrême, pour les dis-* tribuer, durant le cours de l'année, non^seulement aux orphelins , aux négligents et aux infirmes , mais encore aux artisans de professions diverses, dont ces subsistances en na-^ ture formentï unique salaire \
Une vaste cour réunit tous les ateliers et toutes les boutiques, situés auprès de la maison, et sous les yeux vigilants du missionnaire. C'est en cet endroit que fonctionnent , les uns à côté des autres , les ouvriers indispensables aux be- ^ soins de la réduction. Les plus nombreux sont les tisserands, occupés sans cesse à fabriquer des toiles; car l'habillement des Indiens ne demande pas moins d'attention que leur nourriture; et si les missionnaires s'en rapportaient , sur ce chapitre, à la sollicitude de ces hommes, chez lesquels le régime égalitaire de la Réduction semble comprimer et éteindre toute sporitanéité de nature^ on les verrait bientôt, et petit à petit, « omettre le soin de se vêtir , et marcher nus, comme le vrai sauvage^, v
i Muratori, p. 459. Çrétineau-Joly, p. 306. -^ ' Moratori, p. 459<
Uoe pharmacie, entretenue à frais commatts, et placée aa centre dq Paraguay , fournit à toutes les réductions les médioaments nécessaires aux besoins de leurs nombreux malades. X côté de ces remèdes du corps, une bibliothèque commune à tons les missionnaires offre aux directeurs de cette société les lumières qu'ils y répandent , et que leurs mains seules y mesurent ! , . . .
Ce que j'ai omis, comme à dessein , de rapporter ; ce qui frappait auflsi le plus TÎTomept Fesprit prévenu desTÎsiteors, c'est rimage de la satisfaction et du bonheur qui régnaient dans ces peuplades. Rien n'égalait la douceur des manières et l'angëlique pureté des mœurs de ces hommes droits et simples!,.. Et malgré cette rigueur de surveillance, de discipline et de châtiments, dont l'idée seule glace notre admiration, et soulève nos sentiments de fierté, le père d'une famille vertueuse n'y est pas. plus tendrement chéri que ne l'était le missionnaire dans sa Réduction. Aujourd'hui même, ce souvenir y est mêlé de tant d'amour, qu'à leur nom seul tout vieillard se recueille et s'incline, comme s'il suffisait de les nommer pour les rendre visibles et présentsS
ff Avec cette intelligence dont les Jésuites ont toujours fait preuve, pour dominer les hommes en les conduisant au bonheur, dit M. Grétineau, ils avaient établi une telle variété de plaisirs innocents et de distractions pieuses, que les générations se succédaient sans songer à se plaindre , et sans sayoir même qu'en dehors de leur horizon il se trouvait des volontés coupables et des cœurs corrompus. L'atmossphère dans laquelle on les plaçait suffisait à leurs désirs; ils n'allaient pas au-delà'. » Et malgré cette dépendance, dont nous nous sentons accablés pour eux, «ils étaient libres, ajoute rbistorien que je cite, car ils étaient heureux^, n
^ Lire Cr^anMD-Joly, vel. m, p. d46.-^t jm., p. 944 .—> Jh,, p. 343.
Us étaient libres, dirais-je plutôt, parce que leur dépeu*dance n'était pas forcée; parce qu'elle reposait sur une règle morale invariable; parce qu'elle se dérobait sous le charme d'une vie exempte de fatigues et de ioucis , sous le charme d'une existence paresseuse, -*^ maïs qd la pensée, toujours conduite et soutenue, délivrapt l'homme de toutes les con^ traintes du raisonnement, le maintenait dans une perpé*^ tuelle enfance ! — jls étaient libres , parce que des forêts natives ouvraient de tons çôté^ un asile k leur mécontenterment, à leurs dégoûts,.. L'égalité de ce régime devait plaire à des hommes nécessairement médiocres | mais cette liberté n'avait rien de mâle, rien de viril; et le bonheur qu'elle procurait est précisément le bonheur du nègre, lorsqu'il se sent attaché de cœur aux liens de son maître I Je permets trais aux philanthropes de le mépriser , s'ils savaient le remplacer ou l'accroître !
A l'aspect et au souvenir de cette société, je me bom^ donc à admirer les prodiges de la charité, de l'héroïsme et de l'abnégation qui la fondèrent et la maintinrent; j'admire une habileté qui, pour avoir eu ses méprises, excusées d'ail«leurs par des circonstances de temps etde lieu, n'en fut pat moins surprenante. J'admire ce qu'il est impossible d'admirer assez , lorsqu'à côté des résultats obtenus et de la faiblesse apparente des moyens , il faut placer les obstacles surmontés et les sacrifices fabuleux qu'ils exigèrent ^ J'admire, parce que j'ai suivi la succession de tous ces prodiges, parce que j'ai assisté à la création, à la marche et aux évolutions de ce phalanstère chrétien. Mais, comme je ne puis m'é-* prendre d'un fol amour, pour ce que le temps et les mœurs s'accordent à rendre impossible;... comme je ne puis non plus me dépouiller des sentiments ni des idées des hommes
* V les Lettres édifiantes, vol. ▼, p. 407, etc., etc.
faits de mon siècle , mon «sprit reste où Dieu m'a placé, où Dieu yeat que je marche dans le temps aussi bien que dans l'espace, et j'y demeure , parce que là seulement, l'homme peut se rendre utile en s' associant aux forces vives et aux efforts raisonnables de ses semblables. La liberté chrétienne et politique me captive et m'attache ; elle seule peut donner aux sociétés modernes ce que lés missionnaires du Paraguay surent donner par une discipline claustrale à leurs peuplades naissantes : le bonheur ! Je m'y arrête , parce qu'autrement l'imagination dans ses écarts pourrait me transporter sur un terrain maudit, dans ces régions nuageuses et décevantes que caractérise le nom d'utopie.
Inclinons-nous devant cette société de néophytes, composée d'enfants de tout âge; soit : mais qui de nous pourrait en désirer, qui pourrait en rêver la réalisation, le retour! — Tout la rend impossible; et ce serait pourtant le plus parfait des phalanstères : le seul que domine un inaltérable principe d'union! Sans éprouver la crainte de tomber dans des redites , il est facile de laisser percer du sein de cette organisation sociale quelques-uns de ses vices économiques les plus saillants ; leurs résultats nous les révèlent.
Il semble, dit le philosophe Raynal , examinant tous les bienfaits du gouvernement des missionnaires au Paraguay, que « ce pays devrait être le plus peuplé de la terre*. » 11 ne Test point, et tant s'en faut! Il faut donc qu'une organisation, fondée sur la communauté des biens^, contienne des vices bien profonds pour neutraliser tant de bienfaits.
On ne peut trop le répéter en face des théories impatientes du communisme; c'est qu'une telle organisation brise dans la nature de l'homme le premier ressort de son
*■ Hist. phih de l'êtabU89€ment des Européens, yol. iir, .p. 351 . — ' Au fond, les biens et le vivre étaient commans*
action : celui-ci de rintërèt personnel, de rintërèt privé qui, de Tindividu, s'ëfend sans efforts à la famille, aux enfants, parce que ceux-ci sont, par la génération son sang, par l'éducation son âme, parce qu'en un mot ils sont sa per-
sonne encore !
L'homme peut donc bien s'aimer avec égalité, quelquefois même avec redoublement d'amour dans sa famille, parce que le plus fécond des sentiments, l'amour, proportionne son action aux besoins des objets aimés, et que ces besoins augmentent av^c la famille. Mais il ne peut s'aimer de la sorte et avec la même constance dans le public ; le public diffère trop de lui, cela se sent. Quelque lien qui nous y attache , ces liens ne serrent point la même région du cœur, ce ne sont plus les liens de la chair.
Lorsque ce sentiment d'amour devient directement inutile aux objets par qui la nature nous l'inspire, il cesse d'agir; je veux dire que son énergie s'épuise, que sa fécondité s'éteint. Travail manuel , travail d'intelligence, œuvres de l'esprit et du corps, lumières, population, en un mot, tout ce qui est conservation et production éprouve et ressent le contre-coup de cette inaction soudaine. Vue secrète et indéfinissable langueur détend notre être. Travailler, peiner, veiller, suer, s'épuiser, et pour qui? pour tous, et toujours; pour le public , cet être de raison formé de tant d'atomes antipathiques!
Trop de faibles, trop d'infirmes, trop de natures insouciantes, imprévoyantes et paresseuses, affluent dans lepublicpour que l'homme actif et industrieux ne se décourage point à ce marché d'efforts communs et de jouissances communes! et, dans ces foules nombreuses de copartageants, ce n'est plus à qui s'épuisera pour accroître les richesses partageables ; c'est plutôt à qui saura le mieux en tirer sa part. La conscience de l'homme religieux lui impose bien encore , comme au
— 398 ~ Paraguay, la loi du travail , mais d'un travail qui suffise à calmer le cri des nécessités actuelles. Rien n'y sollicite le zèle 9 rien n'y réveille une louable ambition. On se contente plutôt de ne pas mal faire , qu'on ne s'évertue à faire beaucoup ou à bien faire. Les routines succèdent k la voie pénible et chanceuse des perfectionnements. Le public se suf* lira toujours à lui-même : on se répète cela sur tous les tons , on se le redit sous toutes les formes; car, il se fait en nous une conscience qui se module sur les dégradations de notre nature. Au nom de la Religion même , ou de la dignité de Thomme, on se détourne du travail et des salutaires agitations de la vie active, on s'engourdit dans des habitudes de mollesse spéculative... £n un mot, rei:agération du principe évangélique de fraternité produit les effets naturels et nécessaires de l'exagération : c'est-à-dire l' affaiblissement des vérités dont elle s'empare.
£t comment lutter contre ces raisonnements Sans lutter aussi contre l'histoire. Ce n'est point que j'ignore ou que je prétende nier la force et les prodiges de l'esprit de corps. Mais , c'est que des observations réitérées m'ont permis de croire que l'esprit de corps est un esprit d'émulation; il ne peut donc exister que de corps à corps, et comment régnerait-il dans un état où tous ensemble ne sont qu'un ; où la loi forme, des familles et des individus les plus disparates, une seule et même communauté, un tout unique et indivisible? C'est que le jugement doit encore apprécier la différence qui se manifeste entre les corporations dont la mission et le but sont de propager les idées et les doctrines, et les corporations purement passives et inertes dont la condition est de les subir et d'en expérimenter le mérite.
M. le comte A. de Saint-Priest , dans ses études diploma-
tiqaesS me paraît fi'ètre placé à ce point de vue, lorsquMl formule son opinion sur le gouvernement du Paraguay. < Nous n'ignorons pas tout ce qu'il y avait , sinon de tyrannique du Moins de très-absolu dans ce gouvernement. Nous savons tous que l'homme ne pouvait y ètte heufeui à moins de rester enfiint } mais mieux instruits encore que nos devanciers par les révolutions subséquentes de ces contrées lointaines , témoins de l'atroce dictature de je ne sais quel docteur fantastique qui a remplacé les Pères du Paraguay, nous devons applaudir hautement à une domination qui, pouvant être à la fois arbitrsdrè et cruelle, s'est bornée à rester douce quoique absolue, v
Perpétuer l'enfance des peuples , Voilà donc la nécessité qui domine et entraîne un gouvernement utilement despotique dans le principe , mais dont la douceur et la sagesse peuvent au premier moment donné , se convertir en tyrannie. Tel est le danger qui, sans cesse, menacerait un Etat communiste^ où chaque individu, pénétré du sentiment de sa faiblesse, se considérerait moins comme un membre chargé de soutenir le public que comme un membre auquel le corps devrait envoyer tout élaborés Ses sucs alimentaires !
Tout y languirait, jusqu^à la|popuIation*, dont lafaiblesse numérique chercherait peut-être dans nos systèmes économiques, à s'expliquer par la rareté des subsistances. Mais cette pénurie était elle-même un effet au Paraguay , car nous devons compter parmi les causes du phénomène de la rareté des produits sur un territoire immense et fécond , la paresse imparfaitement déracinée au cœur de l'homme^ qu'hier encore, nous avons connu sauvage, et l'apathie na-^ turelle au communiste. Nommons, en outre une imprévoyance, une gloutonnerie brutale; des maladies^ dont la
* ^«' avril 1844. — a Ultra édifiantes^ vol. v, p. 378.
nature accuse rimjnrndence des individus, et auxquelles se joignaient les ravages de la petite vérole, si meurtrière an Paraguay qu'on Ty appelait la peste. L'histoire ajoute à ces causes les terreurs inspirées et les ravages commis par les chasseurs d'hommes espiagnols^; et puis l'effroyable dépopulation dont se rendit coupable cette féroce république de bandits, connus au Brésil sous le nom de Mammelus de saint Paul.
Nous donnerons une faible idée de cette violente dépopulation, en rapportant que quatorze réductions entières furent anéanties par ces brigands dans l'espace de cent trente années^.
A défaut du principe d'émulation brisé par le poids du communisme, nous ne découvrons plus de toutes parts que mollesse et que faiblesse ; et s'il était question d'énumérer tous les vices constitutifs de ce régime considéré dans son application générale , il faudrait encore énoncer en première ligne le principe de l'isolement , adopté par les Pères dans la considération exclusive de la pureté des âmes... Nous nous bornons à le nommer.
..... Oui, certes, une nation se condamne aux langes et à la stérilité, lorsqu'elle se constitue de telle sorte qu'il lui devient impossible de se lier avec une autre nation, de s'y unir comme on s'unit de Jà nulle à famille^ et de sexe à sexe. Elle subit la peine qui lui est due pour chercher à rompre V unité du monde social.,. Tous ces défauts peuvent être une nécessité , et s'appeler un avantage pendant le temps de la formation ; mais ils constatent Tenfance et la prolongent...
Dans les déserts de la Palestine, nous connaissons des cloîtres qui se défendent par l'éternel clôture de
1 Sainte-Croix de la Siéra. Muratori, p. 55. — Mammelus, Lettres édif., vol. V, p. 268. — * Muratori, p. 58 à 63.
leurs portes et la hauteur de leurs murailles; ils subsistent, et pourquoi? parce que les peuples qui les entourent sont des Arabes vagabonds, des barbares dépourvus de lumières, d'union et de forées. Mais ces asiles sacrés ne protègent point la vie expansive! On sait que, pour y entrer, i] faut mourir au monde. Nous qui voulons la vie expansive et libre, sachons en adopter tous les principes!
o&ojjnsATioir, smm mr «abmivat.—
Féodalité et communisme.
Le Mexique encore, au moment de Uiavasion des Espagnols, nous offrit un exemple de Finfluence décourageante du régime de communauté générale, et l'on nous saura gré peut-être de consacrer quelques lignes à en reproduire Té^ bauche.
A Faspect de la constitution féodale de cet empire barbare, il semble, cependant, que la liberté n'eût pu choisir, pour reconquérir ses droits usurpés par les grands, une organisation plus compacte et plus active que celle de la classe lésée, qui se trouvait réunie par la propriété, le travail et la consommation, sous la loi de la communauté. L'expérience a démontré précisément tout le contraire; c'est que si l'union fait véritablement la force, c'est seulement lorsqu'elle est véritable et intelligente; c'est que l'union des corps est un indice trompeur de celle des esprits qui, empressés de se rendre à l'appel des intérêts et des croyances, échappent toujours, sans efforts, à la contrainte ou au dégoût.
« Les nobles Mexicains, possesseurs de vastes territoires, se divisaient en différentes classes, distinguées les unes des autres par des titres honorifiques. Tantôt ces titres se trans*
— 403 ^ mettaient héréditairement avec les pi^èpi^iètè» foticièrés; tam tôt ces propriétés, attachées atit dignités et aux fonctions, s'évanouissaient avec elles. ^»
Si delà classe des grands nôud descendons à Celledu peuple, nous devons la supposer naturellement envieuse de la puissance de ses hautains supérieurs et disposée à s'y dérober^ Gela est dans les instincts et les teiidâUces de là multitude ou du peuple, n'importe en quel lieu de la terre il se constitue ou se laisse constituer. Nos yeiiï mêmes nous le disent: car nous l'avons vu et nous le Voyons dans tous les Etats dé l'Europe s'enrichir, se fortifier par le travail, puis enfin dissoudre, rompre successivetnent, et quelquefois trancher pa^ le ferJes liens de la servitude !
Or, pour obéir à ce besoin d'élévation et de bonheur, qui sollicite toutes les facultés de notre nature, le peuple trouvait, dans la constitution politique du Mexique, un point d'appui et un levier, tout ce qu'il faut pour triompher de la résistance ; il n'en triomphait pas.
Le.point d'appui, c'était une classe nombreuse, réduite à ronger sourdement son frein « et à Végéter dans l'opprobre
et la misère sons le nom de MayèqUes Instrument de
culture et de labeurs, ces pauvres créatures étaient transmises Avec le sol que la loi les condamnait à féconder; il n'y avait exception à cette règle que lorsqbë leur sort était de s'acquitter^ sôus le toit d'un inàttre, des œuvres leâ plus dégradantes de la servilité domestique^, v
Quant à la puissance Véritable, mais puissance aveugle, elle sommeillait dans la masse du peuple, et le peuple, comme les Mayèques j se trouvait répandu partout; non point homme à bomme^ dans l'état d'isdleitient, mf le domaine foncier
4 Roberlson, Hist. d'Amérique^ vol. m, p. 461, 466 , 5" édit., LondreSj
4788. Je traduis ou j'extrais ce que je place entre guillemets ^ ihid.,
OU sous la loi du maître. Ses masses, serrées et compactes, s'établissaient côte à côte du seigneur, car le peuple cultivait un domaine qu'il possédait en propre. Cette position devait lui donner du cœur et de la fierté
c Dans tous les districts,, une certaine quantité de terre, proportionnée au nombre des familles, était fécondée par tous les membres soumis à la loi du travail commun. Les fruits du sol, réunis dans un magasin public, n'en sortaient que par une répartition opérée d'après le nombre des tètes et la mesure des besoins. Les membres du GalpuUée, ou de ces associations, ne pouvaient aliéner leur part de ce domaine commun, parce qu'il formait une propriété perma* nente et indivisible \ c'est-à-dire un véritable majorât plébéien. Et, dit l'historien que je traduis, « en conséquence de cette distribution du territoire public, tout homme était intéressé à la prospérité de l'état; le bonheur de Findividu se liait à la sûreté publique^, v Qui ne le croirait en se contentant de jeter un coup d'œil à la surface des choses !
Oui , Je bien, la gloire de l'Etat et le triomphe de la classe populaire, sur d'insolents et tyranniquès oppresseurs, dépendait du travail des hommes du peuple, et ceux-ci se
voyaient armés de tous les éléments du succès De tous,
moins un : le ressort de l'intérêt individuel, de l'intérêt de famille ! Voilà comment, absorbés dans la masse et privés de l'action de cet unique ressort, les plus puissants moyens y perdaient leur force et leur valeur. Cela est facile à concevoir! car si l'on s'avisait de répartir exactement, sur toute la surface des héritages, l'eau qui arrose et fertilise tout un royaume; si l'on parvenait à diviser scrupuleusement, entre toutes les têtes qui composent une nation, l'or qu'elle possède et qui l'enrichit, toutes ces richesses, répandues en sur-
* Hist, d'Amérique^ vol. m, p. 162. — • Ihid,
face, ne laisseraient en partage à toutes les terres que la stérilité, et à tous les individus que Tindigence. Or, c'est ainsi que la force et l'activité de chaque individu, condamné à ne jamais valoir et avoir que ce que vaut et possède autrui, condamné à ne sentir son existence que dans celle du public ou du polypier, dont il est portion, ne rapporte à ce public que faiblesse et langueur. Dans cette multitude inerte, dans cette mer sans mouvement et sans vie, l'individu croupit, il ne sent plus son âme!
Je crois avoir observé déjà que cette particule humaine que l'on nomme le particulier^ doit former un être complet, un tout indivisible : c'est-à-dire un individu ^ homme ou femme d'abord, puis couple, puis enfin famille, et toujours distinct , avant de participer à la formation du tout ou du public, dont l'existence se fortifie de la sienne sans l'absorber et l'effacer. Sinon, s'il en est autrement, il n'apporte en tribut à ce tout unique, à ce public, que son corps priifé de V esprit qui lui est propre^ et sans lequel il faut renoncer à comprendre les variétés qui forment la richesse intellectuelle d'une société Sinon, dis-je, il vient demander l'âme au lieu de la donner; ri met en commun moins de facultés que de besoins; et tel est le spectacle que nous offrait le Mexique ! — Une fois en dehors de ce communisme général ou partiel ^ fut-ce même au sein de l'esclavage , nous découvrons des résultats tout opposés à ceux qu'il nous présentait, et le contraste devient frappant dès le principe. Dans nos colonies , par exemple , malgré la mollesse naturelle au serviteur qui compte sur les ressources de son maître , on voit sur chaque habitation certains nègres qui,- inspirés par l'amour de leur personne et de leur famille, s'élèvent sans efforts, par le travail, à la liberté et à l'aisance! L'intérêt individuel, l'intérêt et l'esprit de famille, les rendent utiles à la société, à laquelle ils
doaneiit des citoyens mUGi; mais oo mobile entevè, que i raient-ils?
Poar rèpopeci, nooe ferane observer que , sons une sayanto orgaaisatira de eommaBisme, les libres Mexicains croupissaient dans la dApendance de la misère. Nul ne pouvait s'en d^ager et en sortir ! Tinstruinent du travail paraissait entre leurs mains, et la terre négligée ne lear cè-r dait qu'à regrets une nourriture insuffisante ; la vigueur da corps usée , détruite par ces aliments chétife et par la pau-^ vretéde ce régime, allait chaque jour dépérissant, et ce n'était qu'un jeu, poifr un seul Espagnol, de mesurer ses forces avec celles de plusieurs de ces Indiens, que leur constitution grêle et fragile avait rendus incapables de soutenir le travail ou la fatigue ^ .
Aussi , au milieu des pompes et du luxe de ce vaste em-^ pire, si magnifiquement exagérés par quelques historiens, la poignée de soldats de Gortès éprouva de telles difficultés à se nourrir, que la disette la contraignit souvent de recourir aux racines du goût le plus sauvage. Mais cet indice de pénurie serait peu de chose, et Ton s'aviserait peut-être d'en accuser la guerre, si ncAis ne devions asseoir notre jugement sur un fait sans réplique : c'est que les femmes mexicaines donnaient le sein à leurs enfants pendant des années consécutives et que, durant cet intervalle, elles se résignaient à vivre séparées de leurs maris ^ Il est difficile , à coup sûr, d'imaginer un plus attristant symptôme de la misère d'un peuple et de la rareté des subsistances, que cette excessive précaution contre l'accroissement de la famille , contre la multiplication de ces consommateurs, dont' les plus insignes et solennelles réjouissances étaient d'immenses festins de chair humaine^ !
* Hist. d'Àmér,, vol. in, p. 1 85. — * During that Hme theydidnotcohabit ^th thêir hu^andê. Précautions Malthusiennes! — * id. vol. ta^ p. 486.
Je m'arrête sans chercher à profiter de la fécondité de mon sujet. Le Mexique et le Paraguay semblent associer leurs contrastes pour dissiper les rêves qu'une meurtrière passion d'égalité inspira à ces nouveaux ennemis que la liberté rencontre sous les bannières du communisme. Que leurs généreux sentiments les déterminent donc à s'engager dans une voie plus naturelle , #t dont Tifliue aboutisse à des terres plus fécondes. Us ne sauraient reproduire un Paraguay , et leur paradis nous fait peur !
1» H^t jomuii sr cnna hove
Eifets sinistres d'une erreur dont les conséquences s^étendront d'une raceà Tautre.
A côté de ces organisations impraticables , et dont nous ne méconnaissons ni les beautés relatives ou théoriques, ni les défauts réels, il reste encore à notre esprit quelques sujets à parcourir.
Organisation réelle, quoique vicieuse, du travail, la servitude, singulièrement adoucie par les mœurs de notre siècle, a du moins acquis un mérite que notre prolétaire cherche en vain dans sa condition; le voici : c'est d'être un état préparatoire et progressif, où l'homme actif fonde, par le travail, s'il le veut, sa liberté légale et sa liberté réelle. Je m'explique. Nos lois, et plus encore nos mœurs, ont reconnu à l'esclave des droits qu'il fait respecter ai>ec hardiesse^. Le premier de ces droits est la rémunération de son travail ; elle consiste généralement dans une mesure suffisante de temps et dans un espace de terrain égal à celui que ses forces lui permettent de cultiver*. De ce terrain et du temps qu'il consacre à la culture naissent des produits dont la substance, le croît et le prix forment son salaire; et
i Rapp, de Broglief p. 204. — ^ Ibid., p. 306. Officiel pat., p. 294, 296,297,
ce salaire est sa rançon. Voilà les faits qui se répètent avec constance dans les mœurs de nos colonies. Voilà ce que des accidents pouvaient modifier, si Ton veut tenir compte de ce qui n'est point absolument impossible; voilà pourtant ce que la bienfaisance naturelle aux planteurs tendait beaucoup plutôt à exagérer qu'à restreindre. £b bien! ces antiques coutumes viennent de se revêtir du texte positif de la loi. Et, chose étrange pour quiconque juge sans réflexion et sans expérience, cette loi fatale détruit le bien qu'elle ordonne, et, pour organiser le pécule, elle désorganise le travail et la la fortune publique; elle menace d'annihiler le moyen de rédemption générale qui se présente en faveur du prolétariat ! . . . Mais il y a d'abord quelques notions à prendre sur la nature et sur les effets du pécule.
Le pécule donne à l'esclave sa liberté légale^ celle de divorcer de son maître: cette liberté, dont le nom peut amuser la langue de notre prolétaire , mais dont la réalité lui échappe. — Lorsque l'esclave fut prévoyant, le pécule , grossi entre ses mains , y laisse encore , au-delà du prix de son temps, jqu'il a racheté, un capital dont il est le seigneur. Ce second capital est sa liberté réelle , celle que peut si rarement atteindre notre prolétaire ! Ce capital est le précieux instrument du travail qui l'arrache désormais aux étreintes de l'indigence et aux ignominies de la misère; si je parlais de l'Europe, je dirais , en outre , au plus dur de tous les jougs, celui d'un maître qu'il faut servir à outrance , afin de ne peint mourir d'inanition. Fatale nécessité que celle de mendier le despotisme comme une faveur, et de travailler dans la servitude, presque sans espoir de se former, par le travail, une rançon libératrice, une famille, un avenir ! —> Routine facile et modérée par la loi % le travail du nègre
^ JRopp. cfe Broglie, p. 434*
— 440 ^ lui laine, wec le temps et le terrain, la santé et la vigueur nécessaires k la prospérité de ses cultures ou de sa fortune ; et, pour être petit capitaliste, il ne lui manque, la plupart du temps, que le goOt du travail et de Tordre ; car rèconomie et la sobriété n'entrent que fort p<;u communément dans sea habitudes : l'éducation lui a manqué.
La rançon de Fesclavé, appréciée par M. le duc de Broglie, élèverait sa valeur h 1200 francs. Or, « quand l'esclave a le samedi, dit M. Scbœlcber, il peut g^oer, ouir^ sa nourriture , 2 , 3 ou 400 francs; les bomm^ plus , les femmes moins* ; v et tous les soins d'hôpital, de médecin, de sage-femme, restent en dehors de ce prodqit net!
Le chiffre de 400 francs est celui auquel j'ai les plus positives raisons de m' arrêter, comme moyenne du reliquat an-* nnel d'un nègre laborieux; et doubler cette somme, ce serait souvent n'atteindre que le niveau de la vérité, < Les noirs industrieux peuvent se créer un pécule asse« considérable, et qui, pour certains d'entre eux, s'élève de 7 à. 800 francs par an-, » Il en est qbi épargnent annuellement beaucoup au-delà de cette somme. Quant aux noirs placés dans des positions privilégiées , il n'est point rare que le produit de leur travail surpasse les honoraires de nos ma-* gistrats,
he pécule-salaire du nègre cultivateur se forme des fruits et des produits de son terrain. Tantôt il les porte et les vend au marché ^ tantôt le mattre les lui achète^ et c'est là le ca9 le plus fréquent. Mais alors c'est en usant du privilège de les payer en maître , ce qui ne veut pas dire en industriel , car il les achète bien au-«delà de leur valeur ! « Il la leur paye quelquefois le double du prix du cours ^. « C'est là, répé-^ tons-nous, son privilège, et l'on peut dire, en toute vérité,
* Col, fr.y p. H. ^^Offic,, p. 400. — » Rapp, de Broglie, p. 206.
r^ 4M — qq'il en abuse ^ . Le nègre n*en conserve pas mdlns la liberté de rendre ailleurs s^s denrôes , Qu da les garder et de les dissiper, si bon lui semble.
La n^ain lestée de cet argent , le nègre indnstrieum meuble et enrichit sa basse^oUf. Poules et dindes, pin-tades et canards y pullulant h qui mieux mieux, et son bis* toire est biant6t 1^ r^lisiition du rêve d« Perrette.
Il m'est, disali-ellej f«eile D'élever des poulets autoar delp m9isoQ| Le renard sera bien habile S'il ne m^en laisse assez pour avoir un eochon ;
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon , Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, Tu le prix dont il est, une Tache et son veau , Que Je verrai sauter an milieu du troupeau 1
En effet, les volailles du noir se transforment en cabris, en moutons, en porcs; les porcs en bêtes ruminantes, puis^ celles-ci deviennent mulets et chevaux*. Une fois lancé, rien ne Tarrète. Il faut ajouter aussi que tout cela s'élève sans qu'il lui en coûte presque une obole : le maître est trop heureux devoir son nègre s'attacher, par les liens de Pintérét^ au travail et à rhabitation. Il lui prodigue toutes les douceurs dont il dispose pour l'amener à ce but. Ses pfttnrages et ses bergers sont donc les bergers et les pâtures de son esclave.
Le premier fonds de ce commerce natt et s'accroît généralement avec le noir. Car il faut que son parrain et sa marraine soient bien indigents pour ne pas lui avoir donné , le jour de son baptême , un jeune porc , un cabri femelle , ou
*■ Ofic, p. 1S5, 493, 208, 333. — > Comte de CbauUes, Émoneipat,» Transformation, p. 43 j 48^5, V t^. Schœlçher, Col, fr,f p, 44 à 45, ete.
quelque belle et bonne volaille. La pauvreté ou la richesse du maître étant le thermomètre général des facultés de l'esclave , et Taisance dû maître se partageant avec ceux. qui le servent, etserépandant sur tout ce qui Tentonre^, on conçoit quelle est l'importance de ces documents pour Tin* telligence et le succès du plan d'émancipation générale que nous proposons. Ce plan, dans son extrême simplicité, indemnise le maître en T enrichissant, enrichit l'esclave en l'affranchissant, et verse aux coffres de l'Etat l'or destiné à l'éducation de ses prolétaires de toutes couleurs; il y fait affluer les capitaux libérateurs qui permettent aux associations de travailleurs de se constituer, et, l'instrument du travail en main, de défendre leur liberté naissante!
Mais, pour ne point perdre de vue les ressources et les habitudes du nègre, relatives à la production et à l'usage du pécule, nous devons remarquer un fait siguiGcatif : c'est que parmi les noirs^ qui dédaignent et refusent la liberté, il ifaut surtout ranger ces gros bonnets , dont les richesses vivantes mugissent^ vaguent et pullulent dans les savanes du planteur; en un mot, les éleveurs de gros bétail. Un jour, me dit M. Sideville-Huc, je demandai à l'un d'eux pourquoi , le pouvant , il ne se rachetait pas plutôt que de racheter, comme il le faisait, les enfants qu'il avait sur une babitatian voisine. Voici sa réponse : Quant à ce qui me concerne, je me trouve bien et heureux ; quel avantage aurais-je à changer de position? Quand je serai libre, dans quelle savane tiendrai-je mes troupeaux? sur quelle habitation aurai-je m^s porcs, mes t^abris, et pourrai-je établir mes jardins? II ipe faudra donc vendre mes animaux , renoncer à mes jardins , et tirer la seine pour vivre ! Je ne VjBux pas me racheter. Quant aux enfants que j'ai loin de
4 Officieh p. 403, 406, 137, U6, 451, 199, etc., etc., etc. V'<*6. SchœU cher, Çol\ fr., p. 7, 15. *-* » Offlcielf p. 1 1 1 , 1 37, elc,
Thabitation, je ne sais ce qui peut armer ; j'aime mieux les avoir sous les yeux et les faire travailler dans mes jardins.
Cessons, après cela, de nous étonner si c'est un fait certain et officiel, quç i<les nègres des grandes habitations ont beaucoup d'argent, et n'en citons qu'un exemple. Un maître que je connais était un jour poursuivi très-sérieusement pour dettes. Ses nègres s'assemblèrent, et lui dirent : « S'il ne s'agit que de 300 doublons * , vous les aurez dans cinq minutes. » Le maître eut assez de fermeté de caractère pour ne point accepter, incertain du moment où il pourrait rendre^. Voyons-nous bien quels misérables sont les prolétaires noirs , et quels tyrans odieux sont leurs maîtres! De ces incroyables rapports entre le planteur et l'esclave, que dire?... Que dire, prolétaires européens!
Mais le monde tourne, et depuis que les idées européennes soufflent en rafales sur nos îles pour les agiter.... les noirs qui raisonnent de la sorte leur fortune et leur avenir ne forment plus qu'une minorité décroissante. — Comment le nègre résisterait- il aux séductions qui l'enlèvent à r empire de ses propres idées, lorsque toutes les influences désorganisatrices se coalisent, à portée du regard j sur la terre ennemie, pour exercer impunément leurs ravages jusque sous l'œil débonnaire du gouvernement , qui daigne nous l'apprendre ! Je veux répéter ses paroles :
c Des sociétés se sont organisées dans les îles de Sainte- Lucie et de la Dominique, que l'on aperçoit de divers points des' côtes de la Martinique. Elles ont pour objet de faciliter les évasions. Il est àccovàè une prime à chaque noir évadé. Des embaucheurs étrangers parcourent nos colonies. Il est des nègres qui , après s'être échappés , manifestent le désir de rentrer chez leur maître ; mais ils reçoivent, en arrivant
* Vingt-cinq mille huit cent vingt francs. — * O/^c, p. 332.
dans une lie anglaise, des avances au moyen déftqnelles on peut s'opposer à leur départ* 1 Omhte de Lotiis XIV, ombre de Napoléon, ombre de ces hommes glorieux qui toulurent être les maîtres chee eui toujours^ et quelquefois ailleurs, où vous étes-vous évanouies M
Jusqu'à ce jour, lepécuie de tolérance de l'esclave fut l'objet d'un respect religieux, chevaleresque* ! « Le maître le respecte toujours et partout. » « Le nëgi^e vient-il à mourir , sa succession se partage. On voit souvent , à défauts de parents sur l'habitation, des esclaves étrangers venir, au su du maître, recueillir la succession de leurs parents^, n On voit le maître partager entre les membres de l'atelier les biens de l'esclave mort sans parents et qui l'institua son héritier ^t On voit l'esclave refuser au mdître dé liii vendre des fruits de son arbre , refuser de laisser abattre un arbre nuisible à la culture , et qu'il possède sur un terrain dont la jouissante ^t revenue an màtlre!... Il a planté ces arbres $ voilà son droit; et le colon s'y soumet, parce qu'il facilite) par tous les moyens imaginables, le goAt du travail ^ dé roi*dre et delà propriété che« son setviteur
Mais, fût^il fapace et barbare, u les nègres font respecter leurs droits aVéc hardiesse. Plus forts et plus heureux que ceux qu'un appelle maîtres^, » ils feraient sentit au plaU-
i Officiel, p. 344. — ^ Des matériaux précieux et tout récents me furent offerts^ puis envoyés par un membre du Conseil colonial de la Martinique, qui tenait dé Tisiter en obset-rateùr les grandes Antilles. Le même paquet contenait d'autres documents^ el de la même main, adressés à Tune de nos célébritésj rien de cela ne fut reçu, m'a-t^on dit ! Un autre pli de la même main, à Ta* dresse d'un député, eut la chance de parvenir, mais le hasard Tavait endommagé du côté du cachet! Ces premières notés, me mande-t-on, étaient surtout iraportàtités à t'etldroit de VenteniB cordiale avec nos bons toisins... Si le cabinet noir n'eût été, cert&inefaownti supprimé en h 830, je Tetisse hautement accusé de* ces accidents. Mais aujourd'hui!., plutôt admettre un effet sans cause! et je m'y décide. — 3 Cochut. — 4 Rapp, de Brogl,» p. 208. Offic, p. 158, etc. — « Yoyagz au» ÀnUlUÈ^ G. — « Jftopp. de Brùgl^ p. 434 et 2101.
teur le plus intraitable que les mœurs sont des lois plus solides que celles dont une feuille volante peut livrer le texte au caprice des vents.
Ces faits prennent une énorme gratitè lorsqu'on les râp-^ proche de la loi sur le pécule, à laquelle tant de législateurs viennent de donner Tétratigé sanction d'un vote favorable et de paroles improbatrices \ Je désigne cette loi que chacun sait, et qui, de ses cokiséquences^ frappe le maître et l'esclave ; frappe et atteint la prospérité des colonies, dont les finances, sagement accrues par des lois dt justice et de liberté^ pourraient guérir datts les deux mondes les plaies saignantes du prolétariat. Ouvrons dotlc les yeux!
S'agissait -il de droits mécontiiis et dont une loi dût protéger l'exercice? Non! car le respect du colon pour les droits du prolétaire noir ne s'étendait pas seulement au pécule formé, mais encore aU temps qui le forme; et l'on disait officiellement : « Il serait presque impossible à un habitant de prendre quelque peu du temps appartenant à son esclave, et cela^ quand f autorité patronesse V ignorerait. Il y a un esprit de résistance chex les esclaves qui ettipèche qu'on attente à ce qu'on peut appeler leurs droits*, t Mais cet esprit de résistance trouve rarement à se manifester dans ce pays^ où la familiarité des rapports est si grande, que lorsque les négresses ne possèdent point encore de bijoux, vous les voyez quelquefois emprunter, pour se rendre aux fêtes, jusqu'aux bijoux et aux chaînes d'or de leurs maîtresses^! Nos philanthrope^ ne vivent guère que du passé de l'esdlavage; est-ce donc pour ménager notre sensibilité que jusqu'à ce jour ils ne nous avaient point parlé de ces chaînes!
Cet état de bienveillance mutuelle et de concorde que les
i 4843. ^ ^ afifi«tel» p^ 306. — ^ y Sefaœlcher» Q^\. fr.^ p. 48«
eanemiSj français ou étrangers^ de la France, s'efforcent de bouleverser au lieu de T améliorer; cet état d'harmonie, prélude et garantie de la liberté, inspira Tun de nos plus savants économistes, lorsque sa bouche fit retentir la chambre des pairs des paroles que je transcris : « Les conditions actuelles de T existence des esclaves se sont tellement adoucies par riuconcevable mansuétude des maîtres, et satisfont si généreusement au bien-être matériel des noirs , à la faiblesse de leur nature inculte, et aux dispositions de leur caractère insouciant et paisible , que la tranquillité publique a providentiellement triomphé des affranchissements inconsidérés , des investigations journalières du patronage , des déclamations de la {M'esse, des intrigues des abolitionistes et des séductions de l'embauchage^ ! 9 Grâce donc à ces mêmes conditions de l'existence des esclaves que la loi vient de bouleverser , la tranquilitè publique a triomphé de causes nombreuses de ruines, parmi lesquelles je laisse M. Beugnot lui-même signaler celles que la maladresse du gouvernement avait organisées ; je veux dire les visites inquisitoriales destinées à protéger des droits auxquels le maître ne pourrait porter atteinte à tinsu même de t autorité patronesse'^ ! u II ne faut pas se dissimuler, disait M. Beugnot , qu'il y a, dans l'attribution donnée aux juges ordinaires de visiter les habitations, une atteinte directe au pouvoir des maîtres ; quelque chose qui ne peut se passer sans exciter des désordres. Concevez-vous un procureur du roi entrant dans une habitation , sommant le maître de faire comparaître l'atelier devant lui et allant à chaque esclave, lui demander s'il est content de son maître?... Il y avait là , il faut le répéter , une violation ouverte du droit des maîtres^; et, surtout, lorsque quelques magistrats, s^
*■ D^Audiffret, Discttssion de la loi sur le pécule. Chambre des Pairs, 4 845. — ? Voir ci-dessQS Officiel, p. 306, — 3 Beugnot, mêmes débats.
Ion Tavea de M. le ministre dé la marine, « apportaient à l'accomplissement de leurs obligations plus de zèle que de prudence, n Mais avançons, sans dire un mot ni de Thabile dédain des colons qui se prêtèrent à ces visites $ ni de la sage résignation de ceux qui les subirent , ni du patriotisme vigilant des Hampdens qui, riant à la face du destin, sacrifièrent noblement leur repos au maintien des droits violés! Laissons tout cela pour la France, et dans l'étude des maux qui frapperont le prolétariat, et qui sont produits par les erreurs de la législature , ne cherchons rien que le re-rmède et cherchons-le sans faiblir. Quelle que puisse être la gravité du mal, je ne connais d'incurable que la mort!
Quelle désorganisation si grande fut donc effectuée, le jour où le pécule , qui était un fait solidement établi , devint un droit? Quel préjudice en résulta pour la classe nombreuse des prolétaires? Il faut le dire du ton calme de la vérité, plutôt qu'avec l'aigreur blessante du reproche. Le jour où la législature prononça ces deux mots : pécule légal et rachat forcé, un fatal antagonisme d'intérêt naquit entre le serviteur et le maître ; la loi créa pour le noir une liberté sans préparation , pour le maître une émancipation sans indemnité. L'Etat spolia les citoyens, et, par cette inintelligente spoliation, il s'appauvrit. La politique lui permettait*elleun pareil oubli, . au moment où, du fond de leurs entrailles , ses prolétaires affamés lui demandent compte des richesses qu'il fait rentrer sous terre , et dont la réalisation serait leur vie, serait la possession et la garantie de leur personne et de leur liberté! C'est là ce que quelques pages démontreront, lorsque j'aurai rappelé cette vérité fondamentale écrite dans la première phrase de mon ouvrage sur les colonies :
« Trois intérêts, réellement indivisibles, demandent à se concilier et. à régner en paix dans la grande et intéressante question de l'émancipation : .... les intérêts de la France, —
les intécèU du nègre, — les intérêts du planteur : trois intérêts qui n# sont quun^ et qui doivent rester insèpa-^ râbles et inviolables. Le sacrifice de Tun à l'autre^ voilà ce qui reùd les systèmes exclusifs, et, par conséquent, vicieux ou funestes à tous ! y
Or, si la France vient d'être nommée, nous savons que les intérêts de ses prolétaires sont en ce moment ceux dont nous nous occupons en première ligne. Que ceux qui avisent au salut du prolétariat veuillent bien nous suivre avec une patience qui bientôt aura son terme. Nous ne proposons point la cure universelle des souffrances des malheureux, nous nous contentons d'offrir à letirs maux un Seul moyen de soulagement et de guérison * un moyen efficace et durable. On nous permettra de le dégager des obscurités qui r enveloppent et de le chercher là où des nuages amoncelés le dérobent aux regards du public. Reprenons et procédons :
ê Les colons ont peuplé leurs îles d'affranchis, » est-ce par horreur pour la liberté? « Ils sont accoutumés à voir les bous ouvriers devenir libres; le refus d'un rachat à prix • d'argent ne peut guère se supposer avec l'habitude des libérations gratuites. Nous n'aurions donc rien à dire sur le rachat des .esclaves par le pécule, ajoutent MM. les délégués des colonies, si les dispositions de la loi ne lieraient com-^ plétement le» ateliers aux ravages et ftul désordres de l'embauchage ^ y
Le double droit de pécule et de rachat, dont l'exercice était dans les mœurs, force en outre, et violente la tolonté du maître en se revêtant d'un caractère légal ; et il la forcd jusqu'à la ruine I Or, de quelque c6té que l'on aborde notre nature 5 on y rencontre peu de bienveillance pour ce qui
^ Observation des délégués sur le projet de loi de 4845, chef-d^œavre de ei de dialeeiique, 45 pages. Et Embauchage^ Offle, pat.^ p. 344.
porte le sceau de la iriolence et Tayaut goût de la mort !
La désorganisation des habitations par Vembauchage % ou par le rachat et la retraite presque simultanée des sujetâl qui en sont le ressort et Tâme^ n'offrent audun caractère de similitude ayec les affiranchisséments successifs et modérés qui, dans le cours des quinze dernières atmées, ont cepen** dant dépassé le chifFre de quarante mille ^. Rien de semblable non plus dans cette mesure à la libération générale des noirs 9 conséquence d'tine éducation suffisante pour l'affranchi et d!une indemnité pour le planteur!
L'esprit le plus obtus sait comprendre que la prospérité d'une habitation 5 comme celle d'une manufacture, repose sur un très-petit nombre de sujets intelligents, chefs d'ate*liers^ contre-mattres ^ et chevilles Ouvrières sur lesquels roule toute la conduite et la perfection du travail. Activité, science et zèle ^ toutes les qualités qui fécondent les labeurs se combinent dans ces individus, s'associent et s'harmo-nient dans le noyau qu'ils forment^ Ils sont le ressort et le moteur des membres de la commutiauté qiii empruntent d'ett:ft tout leur prit, et qui, véritables zéros à la suite de ces chiffres vivants, en décuplent et en <%ntuplent la valeur.
Si donc une sucf erié ^ si iiti coloii se voit etilëver à la fois 5 par la fa(^ulté du rachat, son commandeur, son raffineur, sott charpentier^ toute sa fabrication doit se trouver arrêtée, toute la discipline de son atelier compromise'. De lA, ces mots du rapporteur de l'une des comnlissions i que le rachat était plein de périls, qtiMt désôrgahùé le travail des esclaves sans fonder le travail libre *. » Et le gouvernement va consacrer à ce rachat des sommes énormes I
i OhHxmiiwAt» diU§uii, p. 4S A 23. Et Offieiel, P- 344, etc. ^ 3 y et étudier les Tableaux ôf fidèle, ^- * M. Jubètia^ gouteraettf de la Onyane, do Sénégal, de la OoadMoapo. ~ * TocqtteTilte. T' id, Dlacoiirai Moniteur dea 3^ 4 ai S J«in 4945.
420 — Seront-elles employées à arracher aux ateliers les tètes dont la retraite les désorganise , oa bien à récompenser par la liberté les sujets qui sont le fardeau et la lie des habitations ^ La retraite de quelques tètes précieuses laisse donc à la charge du maître, sous le titre d'agents d'exploitation, < les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes paresseux, dér^léSy y ou infirmes dont le travail devient improductif! Frapper de stérilité jusqu'aux sueurs du prolétaire! oh quel snistre aveuglement! Le but avoué d'une classe nombreuse d'abolitiohistes, dont nous exposerons les ressources et la puissance; le but de certains industriels ennemis par intérêt des colonies^ étant d'aller droit au principe vital des habitations, c'est à la tète, il est vrai, s'ils peuvent aveugler le pouvoir, qu'ils doivent diriger leurs coups !
Maintenant, ferons- nous ressortir les périls et l'immoralité de cette concurrence effrénée, que l'Europe maudit dans son sein , et que la loi suscite contre les planteurs , réduits par elle à lutter jusqu'à la ruine , et à se disputer les Inras d'ouvriers dont le travail onéreusement salarié , ou la retraite désastreuse, leur devient presque également funeste? Ceci n'est pourtant encore que demi-mal à côté des sociétés (Fembaucheurs des lies anglaises; car ces lies, qui nous coudoient, trouveront au sein de nos habitations un mar" ché de travailleurs toujours ouvert , ce même marché que leurs colons vont chercher à si grands frais, aujourd'hui, sur les plages de l'Afrique et des Indes ! Le planteur des Antilles anglaises doit aux lois sucrières de sa patrie la faculté d'of-
^ Une société que Je ne manquerai pas de connattrei et d^étadier dans ses rapports, d'ici à pea, se forme, dit-on, soos les auspices de Saint- Vincentde- Paul, pour le rachat des esclaves par le moyen d'aumdnes et de souscriptions. Si cette société est religieuse et spontanée ^ je lui soumets avec confiance toutes ces objections ! — a Méditer les chapitres Sucres et Cotonie* dans les Juifs, rois de l'époque^ 4845, par M. Toussenel, aocien écrivain ministériel, dont les révélttioDS versent i flots la lumière.
frir on salaire triple oa quadruple de celui que peut concè* der au noir le colon de France M Le droit de rachat deviendra donc pour l'Angleterre le droit de vider nos lies à son profit. Le premier pas de rëmancipë sera notre ruine; le second , la fortune de nos rivaux : et ceux-ci se tiendraient les bras croisés!
Mais le péril ne s'arrête pas à cette rivalité. Aiguillonnés par la haine implacable qu'ils portent aux colons , dont ils ont usurpé la puissance aux lies anglaises, les missionnaires anglicans remueront contre nos planteurs, avec un redoublement d'intelligence et de zèle, les millions annuels de leurs propagandes^.
Est-ce une raison pour refuser de rendre hommage à leur activité , saintement déployée contre les agresseurs des droits de l'humanité? Car les colons, ces hommes dont M. Schœlcher vous dépeint la fortune brisée ^ les colons, ces mangeurs d'esclaves , ont envoyé à Paris force doublons qui roulent autour de vous, dit M. Beugnot , sous la forme de journaux et d'écrits !
Eh bien! si ce fait est véritable, qu'y voir?., sinon cette vérité douloureuse que les intérêts français , au lieu de susciter des défenseurs spontanés , ne peuvent plus lutter qu'à deniers comptants contre les intérêts de l'étranger! ...Mais ce qu'il y a de certain, c'est que les journaux et les écrits européens qui leur font la guerre, ont de leur côté l'avantage de la popularité et du nombre..., ajouterai-je , et du nombre des doublons !
Oui, cela est bien positif ; et tout est utile, indispensable à bien savoir dans cette cause , où il s'agit pour l'ennemi du dedans et du dehors^ de priver la France d'une source de
^ Ces lois se modifient perpétuellement en Angleterre, les voili qui changent encore. — * J. Lechevalier, Guyane^ p. UO à 45». — * v les Juifs^ rois, elc, 1845.
richeasM que noat ne tarderons pae à dèoomrir tax re«> garda , et qac réclament ses pins vives misères !
Belismis en effet ces paroles : « Les cooiptes-rendns de la société abolitioniste anglaise constatent qae des sonamef considérables sont dépensées pour ^abolition de TesclaTage dans les colonies étrangères'^ j et \ Antislas^ery reporter^ n° do 30 0iai 4844, contient cette phrase :
« Poussé par les abolitîonistes, le gOQvernemeiit
a promis de présenter un projet de loi dans la présente session. Une visite récente de notre trésorier à la capitale do la France a produit d'avantageux résultats. Les membres de notre comité présents à Paris, MM. W. Forster, J. Gurney et J. Forster, ont puissamment contribué à les obtenir* ! v
De là cet éclat d'indignation' du flls du maréchal Ney, occupant la tribune de la Chambre des Pairs : « Notre ministère , comme vous le sa{>ez , Messieurs , et je regrette d'avoir à le dire si soucient ^ est toujours empressé quand il s'agit de faire quelque concession ou quelques avances à l'Angleterre. »
Il faudrait d'ailleurs une forte dose d'ignorance, pour se figurer que les plans des meneurs de la propagande anglaise soient inspirés par les nobles passions de la bienfaisance et de la liberté. Sur ce chapitre, point de raisonnement, mais des yeux ouverts! Que voyons-nous? Aux Antilles anglaises des ministres de sectes qui , plus forts que le gouvernement de leur pays, jouissent grassement^ d'un
^ Pt non po|Q( daps \ps leur^i ^px grandes iQdes ! pi seule société abolitioniste d'Exeter-Hall constate que la recette de 4 844 s^élève à la somme de 4,671,000 fr. et qu'elle entretient sept cent soixante huit agents à Vélranpirl — 8 Note présentée à la commission de la Chambre des Pairs, par M. Jol- Hvet. — s Nous respectons la loi en tant que loi, mais nous souhaiterions redresser de la main du pouvoir les écarts du pouvoir. -^ * Scfaœlcher, Çolonieê angl, p. 55 à 59, 406$ iht danoises j p. 33, 24. Id, Leohevalier, Guyane^ p. 4 40 à 458.
triomphe qui ne fat ni celui de rhumanitè , ni celui de la morale \ — Que voyons-nous -au cœur de T Angleterre! le plus épouvantable des esclavages ! — En Irlande? L'homme réduit au-dessous de la condition des pourceaux ! -^ Aui^ Grandes -Indes? L'esclavage encore, mais un esclavage atroce , et la traite revêtue de formes qu'on daigne à peine déguiser sous de vaines paroles, lorsque l'Europe abâtardie laisse tratfier sa voix dolente dans ses complaintes diplomatiques^.
3i peu done que nous voulions nous installer dans la po* sitioQ douloureuse faite au planteur, afin de la mesurer avec justesse, nou9 devons concevoir et sentir à la fois les mécontentements qui s'empareront de son esprit, les irritations fréquentes qui passeront dans smn humeur et se manifesteront dans ses actes! Eh quoi , voici d'un trait et sans transition , voici venir le jour où le bien-être et les prospérités du noir deviennent le sujet des ombrages et des terreurs du maître qui avait mis tout son orgueil à les fonder! La générosité du colon ^ prodiguait au nègre les moyens de s'enrichir, parce que l'argent mettait à la portée de celui-ci les jouissances qui lui faisaient trouver le bonheur dans sa condition; l'argent lui permettait de changer de sort sans péril pour la société libre qui lui tendait les bras; sans danger non plus pour l'habitation encouragée par cet exemple; et soudain le jour luit où les conséquences d'une loi de liberté engagent le maître nécessiteux à ne plus rêver qu'aux moyens délaisser le noir traîner ses jours dans l'ignorance et la pauvreté! L'argent devient entre les mains du noir l'équivalent d'une liberté qui agit par surprise mr le maître pour consommer sa ruine ! Les sujets privilégiés du colon ,
1 L'amiral Laplace,/le ^e France.-^ kappoft fï« Brogli^^ p. 3U, 345 -^ a V Parliamentàry papers, east Indias, — * V Tbonorable M, de Pradt, Col,, Tol. I, p, 3H 9 e$ qu'est le mattre.
ceux qo il se complaisait à combler, deviennent les hommes dont Taisapce l'ofFusqae au plus haut degré; car, en retirant à r improviste leurs personnes des mains du maître, qui n*a épargné aucun sacrifice pour les rendre ce qu'ils sont 9 ils peuvent retirer à ia fois, et dans le cours de la même année, dé son habitation la fortune, et de sa vie jusqu'à l'espérance !
Et , si vous enlevez l'espérance , quelle trempé d'âme supportera les déboires de la vie coloniale? Qui bravera les catastrophes dont l'enchaînement a fait de la race des planteurs une race héroïque] Guerres, ouragans, sécheresse, famine, convulsion du sol et de la société, tarifs et vexations ruineuses de la métropole , qui semble ne plus vouloir étudier les colonies que dans les fourgons de documents que nous expédie l'étranger, seraient~ce là les seules vicissitudes de la vie du colon? Il y aura donc ruine imminente, inévitable pour le colon, et nous savons officiellement que la détresse du colon se reflète dans celle du nègre esclave ou libre ! Or, cette détresse générale , dont le contre-coup atteint le trésor de la France, ne se borne pas à convertir en périls publics les bienfaits de l'émancipation^; mais elle arrache en outre à notre prolétariat un de ses plus féconds moyens de salut ! Tenons notre esprit en haleine sur cette vérité.
Il est un homme qui confond dans une réprobation commune les institutions de la civilisation chrétienne et celle de la société coloniale^, je veux nommer M. Schœlcher. Prêtons l'oreille à ses paroles , elles portent coup :
< Les nègres espagnols jouissent du droit de rachat , nous dit-il. La loi a toutpréçu pour combattre les obstacles que le maître y voudrait apporter. . . On a étendu le droit de rachat autant quHl pouvait t être..., et sont làd'incontes-
* Bapp. de Tocqueville, -— J- Col. fr.y p. 84, 82, etc.
tables avantages, croirait-on? Nullement! Ils ont tourne au détriment des nègres. Afin d'éviter le désordre que le droit de rachat peut jeter dans les ateliers, les maîtres espagnols, par les mille moyens en leur puissance, empêchent les noirs de se faire un pécule \ v
Les colonies , ce pays de bienveillance mutuelle entre la race blanche et la race noire, deviendraient donc d'un bout à l'autre le théâtre d'une lutte opiniâtre et quotidienne organisée par une loi philanthropique!
Décidé à reculer le jour de sa ruine et à prolonger son existence, quel parti le planteur va-t-il adopter? Les douceurs.de tolérance que l'habitude de toute sa vie porte le nègre à considérer comme un droit, le maître s'étudiera peut-être sourdement à les retirer ! Il en est libre. Cependant, le nègre n'est pas métaphysicien tous les jours, et surtout quand il s'agit de découvrir dans une loi dont le but avéré est de le favoriser, des distinctions contraires à ses intérêts; son courroux ne lui laissera voir dans l'exercice d'un droit rigoureux qu'une injustice criante. La loi du pécule, qui l'appelle à la liberté , ne lui semblera plus qu'un persiflage à côté de cette autre loi qui rend le colon maître absolu de sa terre, de ses dons et de la mesure de temps dont il concédait une portion notable. Ecarté par le droit de propriété du but ou le précipite la loi nouvelle , sevré brusquement des moyens d'obtenir sa' liberté au moment où tout semble l'éperonner vers cette fin, le nègre s'irrite , et sa nature est prompte à se passionner ! Celui qui nonseulement l'éloigné de sa liberté au moment où il s'apprête à la saisir, mais qui lui v^ixre jusqu aux jouissances dont le goût la lui avait Jàil redouter} celui qui le rend à ses propres yeux un objet de risée , cet être, quehqu'il soit et par quelque nécessité qu'il se justifie, lui devient odieux,
* Col. espagnol. , p. 340, 341 .
o'eat qn ennemi » et cet ennemi , c'est l'homme dans la famille duquel il se comptait tout-à*rheure!,.. C'est F homme désarmai dont les portes, nuit et jour ouverles, o*ont pour gardien de jour et de nuit que ces mêmes serviteurs irrités, aussi libres que Tair de leurs mouvements, et sans cesse armés de la lame du coutelas-sabre dont le maniement est un des exerciees du travail de la canne s.
Impatient d* échapper à ces dangers, dont la vue le trouble, impatient par-dessus tout d'aboutir à une solution, le gouvernement dit au colon : ee Joqr que tu peux Ôter ou donner à ton serviteur, je le prends, moi ; je me l'adjuge , je le lui donne 1... Ce terrain, que tq peux donner ou retirer à ton serviteur^, je me l'adjuge, je le lui donne... Du tien, je fais le sien, afin de Taider à extraire de ta propriété une partie du bien qu'il te rendra sous forme de rançon , lorsqu'il lui plaira de substituer à sa personne l'argent formé, contre ton gré, de la substance de ton avoir.
Par suite de cette disposition, le mattre se trouve être tout à coup le débiteur du nègre; il doit lui laisser à choix ou l'ordinaire, c'est-à-dire les subsistances... ou bien en sus des heures libres de chaque jour et du dimanche entier, un second jour de liberté par semaine. Le nègre choisit et préfère Je temps aux vivres. — Cela est à merveille, mais le mattre, exempté par le choix de ses serviteurs, de pourvoir au soin de leur nourriture dans les jours d'abondance, où cette obligation ne lui est point onéreuse, retombe, par alternatives , sous le poids aggravé de ce fardeau lorsque , la pénurie se faisant sentir, le nègre se ravise et vient lui dire :
« Mattre vous me nourrirez. » Cependant le
mattre, jouet des caprices et des crises, s'approvisionne, et
* V SchOBlcher, Col. /r.,p. \% 20, etc., etc. — * Les terrains YÎYriprs qe sont pas les jardinets, appendices de cases, que l'ordonnance de 1786 attribue aux noirs.
— *8T — la nègre riaynni pluijaim que des vii^f^s qu'il prôéuii^ revient dire au maître : < Consommez tout seul ces mofi^ ceaui de provisions..., je me nourris par le travail de mes br^^«f*9 « Ou bien encore, le nègre prêtent] conserver Tusage de son jour libre' et pourvoir {uitroièmeà sa sub«> sisiance; mais par suite des défailiances de sa mémoire, il oublie de se livrer au travail ! Il pràfère le repos et la âè^ bauche à la prudence et aux sueurs; il en est libre* ^^ Oui | mais à la condition de jeûner. ^^ Eh bien ! le voilà libre alors d'exténuer le travailleur, le seul instrum^l qui reste
au maitre pour lutter contre sa vie de martyr Ce n'e^t
pas tout, et dans ce pays de feux souterrains, la terre a quelquefois la mobilité des vagues. Elle tremble , le sqI se soulève, ondule, et par ses bouleversements égale le boule^ versement de nos idées en matières coloniales. Tout est dé*** truit cette année-là; de quoi vivra le noir?.... Et si les rats, ce fléau des Antilles, ont dévoré ses récoltes; si le soleil les a brâlées , si le feu des incendies, s} la rage implacable deç ouragans, si les inondations furieuses... ont anéaqti ses res-r sources comme celles du colon; ou bien si le vol a dépouillé ses jardins, de quoi vivra-t-il? De la bourse du maître, spolié du temps que lui doivent ses travailleurs pour la remplir ! Écrasé déjà par les lois sucrières de la métropole , le maître donnera donc fréquemment , en premier lieu, le priit des subsistances, et en second lieu, |es subsistances elles-mêmes ! .... S'il se refuse à subir le coup de cette dernière perte, c'est qu'il accepte sa perte totale, c'est qu'il renonce à toute exploitation... Oh! cœur maternel de la métropole !
Les problèmes suscités par les dispositions de cette loi
^ reipose Tarbitraire qui sort d'ane loi dont lea earractifs sont égalemtnt «Fl^itraires : ce sont^dea ordonnances. —^ ^ En ans du dimancbe.
fourmillent, naissent les uns des autres et forment nn polypier si fécond qne je ne me charge nullement de les résoudre ou de les trancher. N'ayant en partage que le sens commun, je crois devoir laisser cette tâche à ceux que la nature a plus poétiquement pourvus.
Mais je tiens à dire et à répéter que les ordonnances pourront remédier à quelques-uns des maux logiques que j'énumére, selon la volonté du jpouvoir, d* avoir ou de n'avoir point des colonies et une marine; cette possibilité est la raison la plus décisive de signaler au pouvoir les maux que cette loi contient en germe. Elle est on motif urgent de faire toucher du doigt, à qui le voudra, les trésors que la loi peut anéantir aux mains de la France, trésors que je réclame, et dans l'intérêt général de TEtat, et dans Tintërèt plus spécial de la classe des prolétaires, dont la destinée doit s'allier chaque jour plus étroitement à la nôtre ^
A Si nous examinions par ses cAtés piquants ou burlesques celte loi fatale, nous laisserions quelques bouches naïves demander de quelle façon se feront servir les maîtres aui périodes hebdomadaires de liberté, dans un pays où il ne se rencontre d^autres domestiques qne des esclaves ? En ces jours-là, point de serviteurs. — Pourquoi s*en plaindre? Est-ce que tous les hommes ne sont pas égaui et frères?... Quel est le colon qui vaut pour la France ce qu'jLchille valut pour les Grecs ? et Achille , issu du sang des Dieux, tournait sa broche de ses propres mains ! Allons donc, messieurs les colons, ne faites point les délicats ; les philanthropes se donnent assez de mal à faire préparer vos lois, pour que vous fassiez au moins vos sauces. — Mais, des serviteurs de la casserole, j'arrive tout droit à la nourrice qui prête son sein à Tenfant du colon, à l'enfant de ses compagnes, que son maître lui donne à nourrir. Si la nourrice venait tous dire, à son tour, une fois chaque semaine : allaiter, c'est mon service, c'est mon esclavage... A demain donc, enfants de mes égales et de mon maître, car aujourd'hui je suis libre; et cette chair, dont vos lèvres pressaient la substance , je la reprends, jVn jouis, elle esta moi. Que dire? et que répondre encore, pour répondre 2égaiement, à mille autres phrases dont le pathos vaudrait celui des nourrices? Est-ce là la loi? je le demande? Or, si l'on ne peut nier que tant de choses putMent en sortir, que Ton nous dise s'il est facile de rentrer dans la raison sans s'écarter, à force d'ordonnances, des parties vicieuses de son
Ecoutez encore : le maître compte sur son habitation deax cents serviteurs; je m'arrête à ce chiffre. Voilà bien, si je ne me trompe, deux cents tutëles ou curatelles que la loi lui donne à exercer. Par quelle rémunération compenserions-nous en Europe une charge si énormément onéreuse, infligée à un homme de loisir? et par quelle autre rémunération compenser une charge tellement accablante infligée à l'agriculteur, à l'industriel, au commerçant, dont le temps est la fortune? — Eh bien! le maître n'exercera point les deux cents curatelles. Un autre le suppléera dans cette fonction. — Ce sera donc maintenant, pour le mattre, la chicane de deux cents curatelles à subir! La poésie du Dante n'égalait point la nôtre; et voici que la verve de notre imagination répare une omission dans les supplices de son enfer! Gomment le maître, aigri de tant d'injustices, échappera-t-il aux dispositions flagellantes d'une loi qui châtie sans pitié, dans sa personne, le crime d'avoir été ce que tous les gouvernements successifs l'ont contraint d'être et de rester?...
Poussé à bout, le maître pourra bien s'oublier un instant à l'égard de ses serviteurs, ainsi que s'oublient les maîtres européens; mais ceux-ci, fussent-ils faux témoins de profession, assassins, empoisonneurs, le sanctuaire de la justice leur tient en réserve toutes les garanties du jury. Pour le planteur, s'il tient à se faire juger par un jury, il doit venir en France, manier le poignard ou le poison !
Aux colonies, en effet, la justice vient de changer. Les cours d'assises, déjà fort différentes des nôtres, se composaient naguère de troU conseillers de cour royale amo^ vibles^ et de quatre assesseurs. Ces assesseurs, au nombre
texte?.. . Et déjà celles qai paraissent, mais trop tard pour qae je puisse les discuter, semblent réclamer des ordonnances fort différentes de ce qu^elIes sont. Le bien qu^elles n^enlèTent pas sera-t-il longtemps respecté par elles? Le mal qu^elles font sera-t-il guéri?
430 — d« soÎKanle seulement^ pour là Martinique^ pour la Gda-deioUpe et poar Boarbon, sont des habitants oa des nè^ gociants èligibles^ et des Jbnctionnaires en aetiYÎtè de seryice ou étnèrites. Dans la composition de cette cour^ M« Mèrilhott noos apprend f que riniaence principale appartient ans magistrats plutôt qu'anii assesseurs. Si les as^ Msseursont pour wx le faible avantage de quatre voix contre trois, les magistrats ont Tiuflaence bien plus réelle que don-» nent la science du droit, la pratique des affaires et la perma^ nence de Vautoritè^ » Mais aujourd'hui, afin de mieux juger les maures^ la loi 6lève à quatre le nombre de ces magistrats amovibles^ et réduit à trois celui des assesseurs, parmi lesquels se rencontrent pourtant dPancwns fhncîionnaires et des ennemis notoires de la puissance dominieale des planteurs*^ i
(( A Tappui de ces dispositions illibérales, M. le ministre de la marine et des colonies invoque des jugements qui ont acquitté des colons. » Dieu ! qui ont acquitté des colons!...
Voici cependant, à ce sujet, les graves paroles <|ue traçait un de nos députés :
« Ces accusations d'impunité prennent leur source dans les comptes-rendus des débats des cours d'assises, presque toujours entachés de partialité et de malveillance, et trop facilement admis dans nos journaux judiciaires. Ceux-ci, probablement, ignorent que parmi leurs correspondants il en est qui ont été condamnés disttplinairement par leurs compagnies, pour comptes-rendus inGdéles des débats des cours d'assises. Bientôt on oublie l'origine de tous ces documents, et les accusation! d'impunité s'accréditent'! ^
Elles s'accréditent! et le jour arrive où éclatent à la tri-
* Èapport tlérilhou, p. 48, 4Ô, 4844. — ^ Lire Observations des délégués sur le projet, eic.f 1845. — s M. Jollivet, député, Observations sur t U projet de loi devant la Chambre des pairs, p. 80, 81 ; i 844.
bune^ ftu bruit des foudres de Tindignation des majorités, des arrêts dont la rigueur arrache à MM« Mêrilhou, Barthe et de Montalivet, ces paroles qui, dans leurs bouches, de^ Traient faire trembler la France. Oh ! yraiment, « la loi fait trop bon marché de la race blanche dans les colonies I »
Serions-nous donc réduits à croire ces incroyables paroles d'un député abolitioniste, «r que le projet de loi a pour but d'amener les colons à résipiscence ^ et de les réduire à venir eux-mêmes, l'année prochaine^ demander l'émanci- 'pation des noirs ^. »
Le but d'un parti dont la puissance entraîne celle du gouvernement, le but d'un parti désigné par un même et fort honorable nom^ quoique composé de membres animés d'in« tentions si diverses , et si généralement hostiles aux intérêts de la patrie , ce but serait donc d'amener les colons à soUi^ citer, comme une faveur, Y èmanci^aiion immédiaië , l'é*mancipation quand même et n^ importé comment f car, depuis longues années , les colons , qui repoussent des sys-^ témes désorganisateurs, ont formulé la demande d'une ëmancipatioti praticable. On taî( cela ! On laisse dans la poussière des cartons ministériels les projets de réforme pra* tique dont les pouvoirs coloniaux ont pris l'initiative *< Et^ dès lors, ces pouvoirs sont considérés par l'opinion comme opposés à toute réforme 1
Il faut le dire, les colons commirent une grande faute en livrant ail ridicule les auteurs de projets insensés, sans re-
^ Voir les opiniâtres intrigues de 1^ Angleterre, pour arriver à la destructidfi des colonies étrangères, par rémancipation inopportune. Lettre de M. Upshtlrj ministre de rmiôU américaifie , à M. Murfjby; août 4845. Les aveui du JITomM^ hetald^ au sujet du Teias et de M. Galhoun. Lei colonies devant les Chambres, par M. JoUivet} 4844. Intrigues des at*xiliaire$ de VÀngleterref dans Les Juifs, rois de l'époque; 4845, etc., etc. Disc, Moniteur du 2 Juin <845. — ^ V LaifaUris, 4 juin 4845. Id. Observations des délégués sur U projet, p, 44 ; 4S45.
Douveler, à chaque critique de ces projets, leurs plans sérieux et pratiques de réorganisation. De là d'aveugles préventions contre leurs idées et leurs sentiments dans la question de la réforme coloniale. De là des législateurs qui , en désespoir de cause , menacent d'exercer leur pouvoir , non pas par justice, mais arbitrairement et à discrétion. Oh ! si le législateur eût su cela ! Si les colons, trompés par les décevantes paroles de faux protecteurs , l'eussent contraint de ne point l'ignorer, que d'intérêts en souffrance eussent , depuis cette époque , triomphé de leurs adversaires et prospéré!.... Combien, dès lors, les richesses croissantes de la métropole et de ses colonies eussent augmenté , au profit de nos prolétaires , la somme des productions, des échanges et de la consommation ; la somme du bien-être et de la liberté^ qui commence au point où finit la misère l
Maintenant, quant à ce qui est des colons, s'il nous font l'honneur de compter encore sur notre justice métropolitaine, doivent-ils craindre pour eux seuls le tort que nous pouvons leur occasionner par une mesure législative impo— litique, mais contre laquelle, en définitive, le principe de l'indemnité les garantit? Non , cela est certain; à moins que l'esprit de vertige ne s'empare de notre société tout entière. Car une loi que, sans nous anéantir, nous ne pouvons seulement modifier , nous interdit la confiscation ! Nous ne pouvons ôter un atome de propriété légale au dernier des citoyens sans lui mettre en main l'indemnité préalable , qui le dédommage de tout le tort entier que cette soustraction lui fait subir. Transformer la propriété pour cause d'utilité publique, en changer la forme aux mains du citoyen, voilà le droit de l'Etat, notre droit collectif; mais abolir une seule propriété , sachons-le bien , pensons-y bien , ce serait repousser tous nos droits dans le désordre du chaos, au mo-
ment où la société , agitée sur sa base par les douleurs du prolétariat, sent progresser dans ses entrailles les principes spoliateurs du tommunisme ; ce serait donner l'arme la plus irrésistible à la logique audacieuse de cette école sur laquelle un mot nous reste à dire ! Si donc notre loi dirige le principe de la confiscation contre une partie de la propriété coloniale, elle attaque le corps entier des propriétaires mé* tropolitains. — Elle ouvre et fraie au communisme un sentier qui va s'élargir, et devenir une voie stratégique! O futiles que nous serions, d'oublier que l'arbre tout entier vit dans sa semence ! que miraculeuse en serait la croissance sur un sol de longue main préparé, sous un ciel et dans une saison si favorables! Mais encore , à tous ces bouleversements, que pourrait gagner le prolétariat? le plaisir d'une saturnale, d'une orgie éphémère, accompagnée de crimes, et suivie de désordres et de misère !
Plus exigeant pour le prolétaire , nous sollicitons en sa faveur les biens que donne la paix , inséjparable de l'ordre, de la morale et du principe de projiriété , qui fonde et maintient la famille et le travail !
UV 9ÂB rtMB U COMMOMUatM»
Intérêt eommun des membres clairToyants de la société.— Une Toie de retour.
(Ce 6hapitre et les deux mlVMitt lent appliquants; j'en prétiens le lecteur qui craindrait d*7 époioer sa patience. Mais en franchissant surtout les deux demien (p. 44fi i 4SSi) t U se priyera de faits piquants et de notions importantes).
Le communisme! Puisque le nom de cette doctrine vient de résonner à nos oreilles, il nous semble opportun de manifester les voies dont la pente y précipite; et nous essayons de les signaler à quiconque doit en redouter l'abîme, c'està-dire à tout le monde.
Enlever une propriété légitime ou légale à telle classe de la société pour en transférer la presque totalité ou les lam-" beaux à telle autre classe, dont les mains sont larges et vides, voilà d'un mot le fond de la doctrine grondante du communisme; et sa pierre philosopbale, le sol divisible, est
sous nos pieds! Ses forces se comptent ou s'apprécient
par le nombre, la misère, l'irritation croissante de ces prolétaires, que disciplinent et dirigent quelquefois des esprits égarés et ardents, quoique sincères, mais que surexcitent le plus souvent des hommes dont la paresse ou la médiocrité cupide n'a pu se frayer une route vers la fortune par le travail. — En tête de ceux-ci s'agitent de rudes et faméliques écrivains, dont le bras secoue les lueurs d'une torche au-dessus des désordres de notre société, pour en jeter toute Féconomiesous un reflet odieux et faux! Il y a dans ce spec-
— 43a — ikcUp que chaque jour nous répète » une ineffable leçon de prudence et de sagesse; nous bâterons- nous d'en profiter?
Les gens qui voient le présent,^ qui savent le passé, et qui songent à Tavenir, avisent et tremblent; mais il est trop facile de les compter ! D'autres, et ce sont les plus nombreux, trouvent qu il est moins tourmentant de dormir ou de s'étourdir que de méditer ou d'agir,.. D'autres encore se figurent que nier le mouvement, c'est l'arrêter. . . ou, comme l'autrucbe devant le chasseur, ils s'imaginent que cacher sa tète et fermer les yeus, c'est dérober son corps à la vue et aux coups qui le recherchent... Et tandis que les écono^ mistes, haletants et aux abois, boursoufflent d'expédients' les systèmes qui, plus ou moins aventureux, sacrifient, du plus au moins, les principes vitaux de la société;... tandis que les esprits clairvoyants et pratiques s'épuisent à signa^ 1er, du haut du phare des principes, et les ècueils et le port, la masse inerte des propriétaires du sol ou des capitaux ignore ou méconnaît les progrès et l'imminence du danger*
Déjà, cependant, pour saisir l'approche des événements, déjà plus n'est besoin de la fine oreille de ce prince des temps féeriques, qui, la tête inclinée vers le sol, entendait le bruit de l.'herbe qui pousse. Les idées et les faits ne se contentent plus de végéter. Du sein des rumeurs confuses et croissantes s'élèvent et percent des voix distinctes. Que le cri de guenre de l'ennemi soit donc pour nous le cri d'alarme!
Si, grâce à la clairvoyance des défenseurs de la société, le principe social de la propriété parvient à rester debout et invincible, le communisme succombe. Mais si, n'importe en quel lieu du royaume, la propriété reçoit un échec légal et médité , le gouvernement marche h sa fin ; la société dis-soutene sera bientôt plus qu'un tumultueux chaos, où tous les esprits pourront légalement tout oser. Déjà la crise ap^ proche, et nous paraissons faire fi des lois de l'équilibre, e^s.
lois indispensables pour en soutenir le choc ! Si nous aVons au cœur la ferme et sage volonté de prévenir celte crise , rappelonsnous donc bien que le but fondamental des sociétés, la rai* son de leur existence , la raison du pouvoir , sans lequel l'esprit ne peut même concevoir une société... c'est la conservation et la reproduction des propriétés et des personnes. Le gouvernement qui recule devant cetCe œuvre , perd la légitimité du pouvoir en cessant d'être tutélaire. Du moment qu'il devient inhabile à protéger , sa force n'est plus utile qu'à l'oppression; et, s'il sanctionne l'abandon d'une partie de la propriété légale , il en abandonne le principe tout entier : parce que ce principe, qui n'a pour limites que d'autres pHncipes également sacrés , est indivisible. Le pouvoir qui faiblit lorsqu'il s'agit de le défendre, se découvre devant les coups de la plus vulgaire logique; il ne lui reste plus que la force brutale pour dominer. Or, se placer dans une position si provoquante devant les masses qui possèdent cette force au plus haut degré, c'est s'offrir aux coups de leur justice; c'est demander à disparaître devant le communisme, doctrine impolitique et permanente de l'instabilité et du partage à outrance!
Eh bien ! la spoliation ou le partage forcé ^ le partage sans indemnité, voilà, dans la question du prolétariat colonial, et puis, bientôt après, dans la question du nôtre, la brèche que le gouvernement laisse au corps de la place qui nous abrite; voilà le mal que je signale à son repentir, à sa vigilance. S'il ne la ferme, le communisme , en redoublant ses attaques du côté de cette ouverture, qu'il feint encore de ne point apercevoir, porte à la société des coups dont l'effet, plus ou moins rapide, est inévitable! Je parle à temps, mais le temps presse! Si nous savons tout ce qui peut sortir d^un germe pernicieux, nous le croirons; sinon, l'ignorance nous permet de rire; un peu plus tard , le gal-
vanisme seul produira cet effet sur le cadavre d'une société qui se sera vouée insoucieusement aux principes de la mort.
Un de nos plus puissants génies , Bossuet , dans son traité sur la politique, a dit avec profondeur : que ce qu'il fallait le plus considérer, c'est moins encore les choses que leurs conséquences; et voilà le point sur lequel j'appelle les mé«ditations des hommes de bien et des sages égoïstes...
Sacrifier dix mille hommes , c'est quelque chose en tout pays; mais, après tout, qu'importerait cette centaine d'hé* catombes à trente-quatre millions d'égoïstes ! Cependant, si le sacrifice de ces dix mille hommes entraînait, par ses conséquences, la perte des trente-quatre milKons d'égoïstes , ceux-ci se sentiraient tout à coup du sang au cœur, et, dans la cause des dix mille, ils défendraient avec ardeur leur propre cause. Eh bien ! ces égoïstes , je les imaginais , ce ne sont point les fils de la France; mais ces dix mille victimes sont bien réelles; elles ne sont ici qu'une figure diminutive du nombre de nos planteurs , et pour un instant je reviens à eux; car, trouvant dans nos possessions les ressources les plus fécondes pour le prolétariat , je suis ramené forcément à cet endroit.
Une des lois qui ouvrent la plus large brèche au communisme , est celle qui atteint et entame les propriétés coloniales. Je viens de le dire, et je ne consacre que deux mots à le rendre palpable , m' occupant bien moins des colons pour eux-mêmes que de l'ensemble d'une société qui se découvre devant l'ennemi à l'endroit où elle a laissé frapper ses établissements coloniaux.
Une course au clocher à travers les inégalités de cette loi * nous a manifesté de quelle sorte ses dispositions enlèvent au planteur le temps que ses deniers ont payé, lorsque,
sous Tempire de lois anièrieures et sous ^excitation de gou- •TernemenU saccessirs, il se rendit à la nécessité de consacrer ses capitaux à Tachât de travailleurs nègres^. Nous avons vu avec quelle inexplicable inintelligence la loi le dépouille non-seulement du temps , mais d*une partie de ia terre que ses deniers ont payée. Nous avons senti que, non contente de lui enlever une partie de sa terre, elle crée pour lui des situations intolérables! Et, si peu que nous ayons de sens, veuillons en juger : lorsque rhabitation sera petite, de peu (tétendue^ ayant un atelier nombreux , et le cas est fréquent, — toute la commune de la grande terre en offre l'exemple 5 — qu'y aura-t-il à faire! L'atelier, le prolétariat noir, vainqueur du droit de propriété^ s'en partagera-t-il le sol de telle sorte qu'il n'en reste rien au maître, ou qu'il ne lui reste plus une mesure de terrain indispensable à l'exploitation *.
Nous avons reconnu au premier aspect de
cette œuvre législative , que ses dispositions bizarres et fécondes en désordres, gaspillent aux mains du maître le temps et la terre dont elles ne lui ravissent pas directement la jouissance. L'action du pécule, les déloyautés de la concurrence , leshostilités du sucre indigène et le jeu terrible des sociétés abolitionistes aidées de l'or du public que la loi destine au rachat des esclaves^, telles sont les causes qui , enlevant aux habitations l'élite de leurs ouvriers, transformeraient en possession onéreuse la partie restante de l'atelier, et frapperaient de néant la valeur des terres. La raison le dit, et nous avons vu qu'en nous bornant à l'hypothèse d'une perte partielle pour le colon, cette perte lui enlève le
* Bapport de MM. Hnc et de Cbazèlles, p. 25. idem, Iules de la Bâtie, Tribune sacrée, février 1846, arlicle plein de sens. — 2 v de Chazelles, Émancipation, transformation, p. 40, admirable brochure! — ' Les fonds votés par les Chambres pour le rachat.
— 43» — retenu net qui est son seul woir^ là seule rémunération de Ses travaux, le seul élément de la culture des colonies; que si donc noire loi ne machine point la ruine du planteur^ elle la consomme !
Assez dès lors , et nous pouvons nous exempter d'approfondir. Le fait du dommage est patent. Que fait donc le gouvernement qui, par cette mesure, déplace, change de main, saisit et dissout la propriété dont la substance et la forme se sont fondées sous son empire , que fait-il? — O^i'on nous le dise? Que donne-t-il? — 11 donne le bien d'autrui! ce qu'il lui est impossible de prendre; car, dans le langage que nous ont fait les mœurs sociales, Tinjuste et Timpossibleont une valeur identique! Et cependant, pour donner aux uns ce qu'il reconnaît leur devoir, il prend aux autres ce qu'il a déclaré leur appartenir. Mais, déchirer le droit en lambeaux, n'est-4;e point déchirer les titres de la société^ son propre titre, et tout remettre en question?
Lorsque ^a logique devient, bon gré malgré,
celle du communisme par l'adoption du même principe , quel intervalle sépare encore l'un de l'autre? — Le seul intervalle est celui que remplît la force, et cette force, que tant de gouvernements se figurent tenir sous la discipline et l'uniforme; cette force brutale est celle que le communisme Se regarde comme certain de manier à son gré le jour où l'occasion l'en sollicitera ; il Topposera sous l'égide même de la logique gouvernementale à la force que le gouverne-» ment devrait puiser, et puisera, nous l'espérons, dans les lois sociales de la justice !
Telle est, en effet, l'importance sociale du droit de propriété que nos chartes, unanimes en ce point, ont voqlu, par l'abolition de la confiscation, l'élever à la plus grande hauteur qu'il lui fut donné d'atteindre en le plaçant au^ dessus même des atteintes de la pénalité!
Comment serait-il donc possible d'attenter, au nom de Thumanité et de la justice, à ce droit devant lequel tout pouvoir social s'incline ^ à ce droit contre lequel nul pouvoir ne peut s'insurger sans dire : je ne suis plus, et sans se détruire, en détruisant la raison de son être* Du colon au manufacturier 9 au possesseur de la terre ou des capitaux, il n'y a qu'un pas; — ^je dis ma], car il n'y en a point! et la loi du partage, ou la spoliation sans indemnité , cette loi que nous dirons juste là-bas, ne peut perdre sa justice en traversant les flots de la mer pour revenir sur nous; la mobilité de ces flots n'est point celle de la justice.
Si le droit s' effaçant aux yeux du pouvoir , le pouvoir disposait en maître du dépôt dont il n'est que le conseil i^ateurf si sa mission lui paraissait être de conduire les choses à son gré, — ce que d'imprudents conseillers appelleraient suivre la loi des circonstances , — les citoyens , de leur côté , trouveraient plus naturel et plus doux de se conduire au gré' de leur intérêt individuel. D'une part l'arbitraire, et de l'autre l'anarchie, succéderaient à la règle; la licence aurait bientôt détruit et supplanté la liberté : partout alors rugirait la guerre !
Objecter, à propos d'esclaves, que le premier droit chez l'homme, c'estledroitdepropriété sur sa personne, c'est m' objecter ce que je me plais à crier d'une voix pleine et forte : je le sais donc ! mais ce que je sais encore, c'est que ce droit n'est pas le seul au monde ;^ c'est qu^à titre de droit et de principe il doit s'accorder açfec tout ce qui est principe et droit f c'est que, pour prendre possession de la place qui lui est due au soleil de la justice , il ne lui est donné d'anéantir aucun autre droit, aucun principe social. Car les principes ne ressemblent en rien à ces poissons insatiables qui se dévorent les uns les autres. C'est là ce que trop de discoureurs , étrangers aux éternelles notjons de la philosophie, me parais-
— 4ii — sent complètement ignorer. La nature de ces vérités fondamentales. distinguées sous le nom de principes leur est si fort inconnue, qu'ils ne comprennent pas même la nécessité de leur accord. Il leur semble toujours que des circonstances se présentent, où Tune de ces vérités peut faire la guerre à l'autre, la diviser, la mutiler et l'absorber. Daigneront-ils reconnaître que lorsque la discordance éclate* entre deux principes , c'est que Fun des deux porte le sceau de Terreur ou manque d'un principe intermédiaire qui le lie à ses applications. Et, s'ils daignaient se pénétrer de cette vérité rudimentaire, ne seraient-ils pas les premiers à répéter que l'avenir d'un pays civilisé ne peut être fondé sur la spoliation et l'injustice ^
Le motif de notre répugnance à respecter dans la France transatlantique le principe de la propriété, — qui nous parait inattaquable sur le terrain où nos champs reçoivent les tièdes earresses de notre soleil, — c'est que le calcul élève l'indemnité à un taux supérieur au pouvoir de nos finances! -^ Oui, supérieur, cela est vrai , si nous ne reconnaissons plus pour hommes d'état que des chiffreurs de comptoir, dont la science ne saurait dépasser le doit et ai^oir !
Le grand motif de notre injustice , et du péril dont elle menace la société, c^est la grandeur de l'indemnité. La dette est grande, donc il faut la nier ou l'éluder !
Oh! je l'avouerai sans peine, soit que nous l'abordions en dessus ou en dessous, de flanc ou de face, l'indemnité équivaut nécessairement à la compensation parfaite du tort dont elle n'efface le nom qu'en le couvrant du sien. Prenons donc, une bonne fois pour toutes, l'épouvante dont
^ Dire : périssent les colonies plutôt qn^un principe, n^était-ce point dire : périsse le principe de l^ordre, de la propriété, de la yitalité nationale, plutôt que de retarder d'un instant Pindispensable application du principe de la liberté? Nul principe ne doit périr, cela est clair; et, en politique, des colonies iont 'un principe t
— 44t — notre cœur peut se remplir, a(iu de nous en soulager <l*uti coup , afin de reprendre aussitôt après le mouvemejit et de fermer la brèche que nous ouvririons au communisme si nous mettions le rempart du droit au-dessous de nos chaussures. La justice sait^elle distinguer entre le préjudice indirect et le direct? Le législateur nomme-t-il un préjudice actuel, un autre momentané, un autre immédiat ou indéfini? En dèsîgne^t-il un seul pour l'exclure? Y a-t-ll pour lui des commencements ou des portions de préjudice? ou tout préjudice, par celaseul quMI est sensible, est-il complet dans sa mesure ?-^Rèpôndons comme s'il s*agissait de nous-mêmes ; car, il s*agit déjà de nous à la tribune du communisme! Un égoïsme mal entendu nous permettrait peut-être bien de borner Tindemnité au tort direct, qui est le principe du tort indirect; mais par quel art exclure Tindemnitë de la réparation de ce dernier tort, conséquence indivisible de celui qui le précède? Par quelle opération de Tesprit séparerionsnous r inséparable?
— Oh! la raison, c'est qu'il le faut ! — Raison mauvaise, car il ne le faut que pour la réalisation des systèmes; et ces nécessités, aussi artificielles que les systèmes en prouvent la déraison par leur injustice. Encore un coup , indemniser, ou ne pas confisquer, ou ne pas attenter au principe de la propriété, soit légitime, soit légale, ou ne pâS voler, ou ne pas dire à la masse avide qui convoite nos biens : les biens sont au plus fort; eh bien, indemniser de la sorte, c'està^lire selon le vœu de la grammaire et de la loi, c'est compenser le tort et tout le tort, c'est remplacer tout ce qu'on enlève, tout ce qu'on fait périr au préjudice du propriétaire, et le compenser par un équivalent.— Y sommes-nous? Ah! si nous n'y sommes pas cette fois , fuyons au camp des communistes. Leur loi devient la nôtre... Et les difficultés insurmontables de l'indemnité ne sont qu'une chimère pourtant I
Bien fermemèttt établis dàDs lies voies de la justice qui sont ceHes du salut des peuples, rèsumons-nous, quant à la question qui menace de nous en détourner, et voyons quelles facilités s* offrent à nous de combiner avec le vœu de la raison les intérêts de notre trésor !
Le mal de resclavage existe; c*est le mal d'une organisation puissante, mais vicieuse du travail. JDes lois partirontelles du sein de TEurope, où le travail sans organisation désorganise et « dissout la famille , » ce premier élément de la société ; ces lois détruiront-elles ailleurs la constitution du travail sans se soucier d'attendre qu'elle ait été remplacée par une constitution meilleure? Ces lois de mort, appelées lois d'urgence, mettront- elles au néant le travail, sauvegarde des mœurs; anéantiront>elles du moins la partie du travail qui produit, dans le retenu net^ la rémunération des peines du maître et qui est la raison de l'emploi des tra- Tailleurs? Enfin, de telles lois dépouilleront-elles une classe de propriétaires pour acquitter à Tégard d'une autre classe d'hommes la dette de TEtat tout entier?
Ces derniers mots formulent la question que nous voyons assise au seuil de l'édifice social pour le défendre ou le iwrer; la question dont la solution nous affranchit du pillage légal , ou nous abandonne aux bouleversements infaillibles et rationnels du communisme. Que la raison prononce donc Jes yeux ouverts, s'ilestwr^^/î/de détruire les lois injustes de Tesclavage, par des lois non moins criantes et injustes; s'il faut partir au hasard, sans souci du lendemain^ sans souci de la logique rigoureuse du peuple^ et sans crainte de l'application prochaine et unherselle d'une mesure qu'il est impossible de cantonner I Que la justice décide s'il faut être injuste envers les blancs , pour cesser de l'être à l'égard des noirs! Injuste, n'importe en quel lieu, à l'égard des propriétaires, pour cesser de l'être à l'égard des proie-
^ 444 — taires! — Vie oq inort/>oiir nous et pour dos colonies, voilà le mot ; car ce que nous lear ferons nous sera fait I
La proTidence poursuit les peuples dès cette vie, parce que dans Tautre monde , la société des hommes ne se présente plus sous forme de nations !
Cependant, pour détourner le danger dont ce côté de rhorizon nous menace , la justice et la politique ne. demandent guère au pouvoir que de rentrer dans la lettre et dans Tesprit du pacte qui accorde à nos colonies un régime conforme à leur nature. Ces dispositions mettent aux mains de TEtat , qui s'en défend , une corne d'abondance dont les richesses s'appliqueraient là-bas à la compensation des dommages causés par les mesures émanpipatrices, et sur notre propre terrain , à l'adoucissement des ineffables misères du prolétariat ! Une indemnité qui ^rt presque tout entière de ces mesures législatives, qui arrache au gouffre béant du communisme le principe tout entier de la propriété, et dont la source, jusqu'ici comprimée, enrichirait le trésor, au lieu de la tarir, est-ce une indemnité qui nous répugne?
Pour excuser notre mollesse à la préparer, à la vouloir, nous figurons-nous que, dans cette crise, l'Etat puisse balbutier des fins de non recevoir ! que l'Etat élude! que l'Etat veuille jouer surles mots^ que l'Etat paye en sophisme^ les créanciers qu^il se donne , et quelquefois en sophismes cruels? Non, l'Etat — je veux dire la France représentée — ne fera rien de pareil ! Mais , aujourd'hui , lorsque le colon tend la main pour recevoir l'indemnité, le montant de sa dette, le capital affecté au salaire du travail libre} n le capital sans lequel une société coloniale ne peut supporter le passage de la sers^itude à la liberté ^^ ». il se
« Bapportde ToequevilU, p. 22, 23.
glisse y sous le manteau de TEtat , des démagogues qui crachent rinjure dans cette main.... Regardons-les de tous nos yeux! Vainqueurs futurs de la propriété qu'ils s'efforcent de mutiler pour l'affaiblir, nous allons les \oir reparaître ailleurs. Je les attends et tous les reconnaîtrez; ce sont les avocats du communisme ^ I
1 II est inutile de répéter que je n^entends attaquer aucune loi qu'à Taide du législateur même, ou du pouvoir qui règle la loi par des ordonnances!
OB8TAOKS8 AV VULST QUI UL MATmUB VOUS A THACf.
Exemples de la force des préjugés, ou de Tignorauce, elc.^ etc. — Quelques questions d'économie politique et de politique nationale traduites en faits — La betterave devant les Prolétaires.
Nous avons tout-à-V heure demaudé grâce pour le droit de propriété , fondement de Tordre social , base assez favorable, assez spacieuse pour offrir à tous les membres de la société la place que réclame leur développement et le légitime exercice de leurs fonctions. Nous avons sollicité cette grâce en faveur du prolétaire hâve , déguetiillé et murmurant des menaces, non moins qu'en faveur du propriétaire alarmé des bruits sinistres dont tout vent qui passe au-dessus de la tète de la multitude apporte le bourdonnement à SCS oreilles. La difficulté s'est réduite pour nous à cette formule : Où prendre ce qu'il s'agit de rendre? — Où donc? Eh bien! sous sa main , sur les lieux mêmes où l'on a pris ce ' qui exige compensation. Car c'est là que Tindemnitè sommeille dans la glèbe, et s'impatiente des retards de la loi qui l'en fera jaillir. Ce n'est pas tout, et le réservoir est assez riche pour que la source, une fois dégagée, élargisse son conduit par le mouvement et le volume de son cours. Nouvelle Aréthuse, et plus poétique dans ses réalités que les rêveries de la fable, cette source tend à se frayer un canal au-dessous des flots amers de l'Atlantique, et à rompre le
sol qui Dous porte pour ëpaocber à flots ses richesses sur notre continent , où tant de misérables , Toeil en feu , la bouche brûlante, le corps tout fiévreux de désirs, n'attendent plus que d'un miracle ou de leurs bras violents le don ou la conquête des eaux de la vie S
Mais ne se rencontre-t-il point un obstacle à la réalisa**^ tion de cette merveille? Oui, sans doute : une autre mer^ veille ! et je veux dire, à ce sujet, ce que l'intérêt et la ruse s'efforcent de dérober à bien des regards.
Lorsque mes yeux cherchaient, dans nos colonies, cette prospérité qui est un des attributs de leur nature vigoureuse , et sans laquelle on ne peut naturellement les concevoir , j'ai vu que les efforts les plus impolitiques ne l'en avaient bannie que par des prodiges de persévérance,.,. Et lorsque, frappé de l'absence des richesses sur le sol qu'elles avaient inondé ; lorsque , ne me heurtant plus qu'à des ruines, partout où, naguère encore, la terre avait étalé ses magnificences, j'interrogeais les causes de celte désolation, deux mêmes causes se présentaient sans cesse, fatalement liées l'une à l'autre. La première, c'était le génie de Tétran^ ger et T influence de ses auxiliaires intéressés; la seconde, une découverte indigène, que la science avait produite sous l'influence de ce même génie. Tout en le maudissant, elle le servait. 0 fatalité !— Disons-le donc ; parmi les fléaux que la guerre jeta sur notre territoire , nous devons compter un don de la science; et l'on ne ine prendra point à blasphémer ce nom sacré, le nom d'une science que j'ai cultivée, et dont une loi barbare repousse les bienfaits du sein de nos colonies ^ Simple narrateur, je me borne à consigner des
t Y% par exemple, de quelle ressource est Cuba pour l'Espagne épuisée! Cuba, d'autant plus prospère que la métropole s'ingère moins de la réglementer par ses hommes de bureau! Durieu, mars 1845. — * Le progrès, le raffinage, etc., leur est interdit.
résultats, sur lesquels j'appelle la froide impartialité du jugement.
Veuve à peine du génie de Lavoisier, et contrainte d'aider la politique dans ses luttes, la chimie demandait compte de ses éléments à une plante que Commerel , se figurant parler par antiphrase, appelait du nom prophétique de e//—
La chimie mit donc au jour , sous nos tiëdes rayons , le sucre, que l'Europe ignorait receler dans ses racines. Des flottes ennemies couvraient alors l'Océan. Séparées de la mére-patrie par une zone flottante de fer et de feu ,/ les colonies prirent d'abord en pitié cette industrie rivale. En Europe même, son enfance débile et maladive, quoique bercée par les mains d'un grand homme , essuya les froides railleries de la foule; mais elle se fortifia dans les crises; et bientôt, lorsque la politique, rendue aux douceurs de la paix, donna le conseil de l'étouffer, elle devint géant !
De longues années , car ce furent des années de souffrance, ont douloureusement répété la preuve que le sucre indigène et le sucre des colonies ne peuvent coexister sur le même marché. Entre les deux ennemis, dont l'un représente nos intérêts vitaux , point de paix. Les ports de mer du continent et les territoires dont se compose la France transatlantique, trop vivement lésés pour rester neutres dans ce conflit, se réunirent donc pour solliciter de la législature la suppression du sucre indigène. Mais cette question, réglée après mille tâtonnements, ne l'est point encore d'une manière irrévocable. Car la solution présente équivaut à cet arrêt : Le pouvoir a décidé qu il ne décidait rien ! Le sucre indigène , pour lequel tout retard est une prolongation d'existence et d'espérance , se résigna aux chances de cette
i Tel est le nom de Tune des vari^ilés de la betterave.
proerastinatioD systématique; la même résignation , de la part des colonies, eût été l'acceptation de leur arrêt de mort !
Soumises, au profit de la métropole, à toutes les rigueurs d'un régime exceptionnel, les colonies ne subsistent que grâce aux retours d'un système de compensation que ces mesures leur disputent et leur enlèvent. C'est, en effet, pour équivaloir aux obligations onéreuses imposées à ces possessions, quela métropole a contracté l'engagement formel, ré^ clamé par les planteurs comme on réclame le droit de vivre : l'engagement d'assurer, sur ses propres marchés , un écoulement avantageux aux denrées coloniales , auxquelles elle ferme ^ contre le droit commun, les marchés de {étranger'^!
Amis et ennemis reconnurent donc qu'un contrat sacré obligeait la métropole à donner aux colonies l'assurance d'un placement complet de leurs produits sur ses marchés. Mais cette vérité reconnue devint-elle féconde? Non; car on n'en fit rien sortir ; et vainement les calculs du gouvernement et des commissions de nos Chambres admirent que les colons ne pouvaient travailler sans perte. Or, ce qu'il s'agit de remarquer avec la plus sérieuse attention, c'est que nulle perte ne pèse sur eux sans peser d'un poids propor-tionnel sur le prolétariat noir ^ et sur le trésor que la France peut et doit appliquer au soulagement des prolétaires métropolitains^!
En effet, dans l'ordonnance de dégrèvement de 1839, on remarquait ces paroles qui peignent d'un trait, aux esprits les moins politiques, la solidarité d'intérêts et de souffrances par laquelle se trouvent liées entre elles les colonies, la marine, le commerce, et puis enfin l'industrie métropolitaine ,
i V les Juifs, rois de Vépoque. Les violations criantes du pacte coloniai, Id, Product, des colonies essentielles pour les prolétaires , p. 292 à 297, etc. —a Officiel. -- s Forcé de rae restreindre, je supprime de longues notes de statistique.
manufacturière ou agricole, qui a pour agents nos proîé^ taïres!
i Les navires reviennent sur lest. Des voyages, dont tout le proGt devait être donné par le fret au retour, sont donc ruineux pour les armaleurs, comme pour tous les ma-^ nufactariers et négociants de ^intérieur qui ont des relations avec nos colonies % et des prolétaires pour agens Subalternes. »
Céêi bien ici te eas de se demander quelles sont, dans celte question, les
causes de ramaindrissement des ressources ouvertes à toutes ces classes dont se compose notre nation ; à ces riasses, dont la prospérité devient la puissance et la prospérité de PÉlat ! Ces causes ce sont, grâce à la culture indigène, la surabondance do la production des sucres , relativement à la oonsommation limitée à laquelle Pénormité des droits réduit la masse des consommateurs (Voir les détails broch. Question, des sucres , par M. Jollivet, p. 49 à 22). Et cette limitation est aussi barbare quMmpolitique , puisque déjà nos colonies se trouvent réduites à ne cultiver qu^un tiers de leur sur* face. La seconde cause est le privilège du suore indigène sur le sucre de canne, privilège maintenu par Pcicessive facilité de Trauder le trésor, car le sucre indigène retire de cette facilité d'incalculables bénéûces; d^où il résulte que, môme selon les bommes d'état de nos Chambres, partisans de la betterave, ce sucre, qui ne devrait arriver sur nos marchés qu'en seconde ligne, y figure en première } et cette cause est de toutes la plus monstrueuse! Ia troisième entin, c'est la réduction de la surtaxe sur les sucres de provenance étrangère. Ces leçons d'économie politique ont-elles quelque similitude avec telles que nous donnent les nations rivales? Oh! c'est précisément tout le contraire ! Non seulement la Hollande frappe les sucres étrangers de droits prohibitifs, mais Java ne rencontre aucun concurrent indigène sur les marchés hollandais, et une prime de réexportation permet aux sucres de cette colonie an placement avantageux sur les marchés étrangers. Non^seulement 1%pagne impose à 60 fr. les sucres du dehors , tandis qu'elle n'a soumis les siens qu'à une taxe de 47, mais elle accorde à Porto Rico et à Cuba le monopole du marché métropolitain, car son terroir européen se ferme à la production du sucre indigène. Il y a mieux : les denrées de ces colonies ont pour débouchés tous les marchés du globe. Les Iles de Porlo-Rico et de Cuba exportent aux États-Unis américains de soixante-cinq à quatre-vingt millioDS de kilogrammes de sucre. L'Europe reçoit ensuite ce que n'ont point absorbé les marchés privilégiés de l'Espagne.
Quant à l'Angleterre, elle ne se borna point à écarter la concurrence de
Cependant si les intérêts de la fortune publique sont jamais sacrés, ce doit être en présence de ces légions de misérables dont le prolétariat se compose , et qui réclament la vie même dans la part qui se gaspille, et à laquelle ils ont droit de prétendre. ^- On ne conteste point cette proposition, mais on ajoute : Sacrifier une industrie, Fanéantir, le mot est dur!.., quelque parfaite et facile que soit d'ailleurs rin<<demnité offerte aux industriels par le pays !
rétranger par une surtaie de 400 fr. par cent kilogr. ; mais, en outre, elle frappa dans st>n germe le sucre indigène, an lieu d^altendre que cette industrie prit son essor et soutint une lutie fatale aux intérêts généraux ; elle sut, par la sagesse de Pimpôt , Parréter aux portes de la yie. T', quant au ftH irade^ la note p. 467.
Yoyons maintenant quelle est la marche adoptée par la France , en faveur de laquelle nous sollicitons TacceptaUon d'une ressource énorme et naturelle, que sa législature a méconnue.
M, Ducos déclare (Rapp. du 2 juillet 1839) que prétendre établir Téqullibre entre les deux sucres, c'est faire un rêve! La question n'a pour lui qu'une solution : l'interdiction de la fabrication indigène. MM. Lacave- Laplagne et Ducbàlel ont également reconnu l'impossibilité d'une transaction (Cbambre des Députés, séances des 7 et 9 mai 4840). Selon MM. Dota" basle et Stpurm , défenseurs du sucre indigène , « ce serait une véritable chimère que vouloir, par une législation quelconque, établir l'équilibre entre les produits des deux origines. i> <( Les rapports qu^on aura déterminés aujourd'hui entre les deux industries, auront cessé d'exister demain, pour faire quelque chose de durable, il faudrait les rendre complètement stationnaires- » Mais, chaque jour, les progrès de la culture et de la fahrica^ tion dérangent les prix de revient et se jouent des combinaisons antérieures* MM. de Lamartine , (Jo Wustemberg ( séance des 5 et 9 mai ), et les juge« les plus compétenis, n'ont ouvert la bouche que pour varier l'expression de cette immuable vérité.
a L'égalité des droits, dit M. Schœleber, n'est qu'une déception de tran* aigeur timide {Introduction p. 47, eoL fr,). « Cet équilibre est une cbi'* mère ; tous s'accordent d'une voix unanime à le proclamer.
E|i bien ! en conséquence de ces principes et de ces vérités pratiques f après s'être redit les uns aux autres que cet équilibre est impossible, que c'est une chimère, qu'est-ce que nos hommes politiques ont décrété ?*— Rieui si ce n^est cet équilibre !
Qui donc, après cela, sur toufa quAstiou vraimeiit nationale, héiiierait à fair^
~ Le mot est dur, parce quMl implique la double idée d'une perte et d'un moyen violent. Mais si le contraire existe dans la suppression de cette industrie, l'opposition disparaîtra 9 sans doute , avec les alarmes qui la motivaient. Une r; gestion d'humanité se liant toute vive à une question d'économie, nous ne craindrons pas de consacrer un petit nombre de lignes à réunir sous les yeux du lecteur les bienfaits offerts à l'agriculture et à l'industrie, par les produits indigènes; et l'apathie des plus indifférents pourra ne pas s'en plaindre !
La consommation du sucre est évaluée en France à trois kilog. par tète; en Angleterre, elle s* élève jusqu'à sept, parce que , jusque dans les classes les plus misérables du
un appel plein deconfiance à la nation! Et quelle autre question plus nationale par ses conséquences , plus véritablement populaire par ses ramifications ! L^égalité des droits concédée entre les deui sucres n^est qu^une mesure fietivBf un remède incomplet. Décrétée, comme en Angleterre, atmnt l'apparia ■ tion du sucre indigène, elle Teôt sans doute empêché de naître. Mais, aujourd'hui, les luttes de renfanlement, les infirmités et les accidents de Tenfance, les tAtonnements de Péducation, les yices du régime, tous ces obstacles se sont évanouis un à un, sous les vivifiantes influences d'un milieu favorable. L'adulte votrs montre se» bras d'Hercule et sourit dédaigneusement à' la lettre morte de votre loi. L'égalité , dites-vous, mais ce mot écrit au Tutlir, ce mot dont le progrès dérange heure à heure toutes les syllabes, le prenez-vous pour une digue jetée sur le passage de la fraude.' Et, sous le jeu, les artifices et la science de la fraude, que devient donc votre égalité, celte égalité future. . . Oh législateurs ! . . . Déjà , tout le zèle de nos agents, tous nos moyens d'investigation et^e contrôle ne savent retenir dans leur fuite au-delà des deux tiers du «ucre qui découle de la betterave, et les fixer sous le prélèvement de l'impôt. Déjà « la contrebande des fabricants de sucre indigène tue Vindustrie légitime des colons o {Les Juifs, rois de Vépoque, p. 297], en même temps que Iff seule production de la betterave coûte annuellement à la France un déboursé de vingt-huit millions! {Les Juifs^ etc., p. S95). Or, à quels prodiges ne s'élèverait point le génie de la fraude, surexcité par une nouvelle augmentation de droits ? Car la science professe l'impossibilité de réprimer la fraude, dès que les bénéfices compensent les chances de perte ; que sera-ce donc, s'ils les surpassent? -^ Reconnaissons loyalement que la fraude et le privilège viennent ici se confondre sous un même non) !
peaple, le tbë , cet ëiiiLir de vie, le thé forme, avec les bois^ sons chaudes, une partie intégrante du régime! Exagérons jusqu'aux suppositions hyperboliques, et portons pour la France jusqu'à dix kilog. par tète le chiffre de cette con-< sommation , c'est-à-dire plus de trois fois au-delà de la réalité; c'est là ce qui se verrait, si la loi permettait au sucre d'être ce qu'il est de sa nature, une denrée de nécessité plutôt que de luxe. En effet, il est à peine une nourriture que le sucre ne dépouille de ses qualités malsaines, ce qui le rend, ainsi que le sel, le condiment le plus précieux de la cuisine du pauvre \
Eh bien! d'après cette hypothèse ridiculement énorme de consommation, la betterave n'occuperait encore que la deux cent quatre-vingtième partie du sol cultivable , c'est-^ à-dire trois hectares onze centiares par commune! ou bien, sur trente-trois millions d hectares cultivables^ quarante^huit mille seulement^ !
Observons de plus que la production se restreint pres^ que exclusivement aux quatre départements du Nord , du Pas-de-Calais, de l'Aisne et do la Somme. En effet, leur part de représentation dans celte industrie se compose des trois quarts des fabriques et des sept huitièmes de la pro-^ duction , et le département du Nord figure pour plus de moitié dans ce total? Ailleurs, une langueur générale atteint et mine les fabriques^ ! Et pourquoi?... c'est qu'elles
i V les Juifs, rois de Vépoquey p. 294, 292 j 4845. — 2 Cinquante mille, selon les Juifs, rois de l'époque, poor une consommation triple de celle qui eiiste aujourd'hui. — ^ Autour de Lille, yille et département de frontière, l'une des places les plus exposées en cas de guerrcy notons-le bien , on voit s'éleyer quatre élablisseinents desquels sortiront Tannée prochaine plusieurs millions de kilogr. de betterave.
Kn 4 839-40 la production a élé de 9,724 ,000 kilogr.
En 4842-43 45,477,000
En 4844-45 48,000,000
Et Tannée prochaine, elle parviendra, d*un bond, jusqu'à vingt-huit
— 4bi ~ ne trouvent point réunies, comme dans ce coin privilégié, les conditions essentielles de leur prospérité : la fertilité des terrains , le bon marché des combustibles, le voisinage des routes nombreuses, de Paris et de là mer ^— Un des bienfaits infaillibles de la betterave, du temps de ses promesses dorées, c'était de varier les assolements. Cela fut dit et répété jusqu'à ce que M. Crespel, lui-même, nous eût cité des ter-* rains plantés en betterave pendant dix années consêcutwest tellement il importe à cette industrie, qui dévore autant d* engrais qu'elle en avait promis, d'économiser les transports et d'abréger les distances! Mais un des effets réels de cette culture , ce fut de diminuer notablement la production de Torge; delà, les doléances des brasseurs du Nord. Ce fut en outre d'augmenter des trois quarts la cherté des engraissée fut d'en diminuer la production en diminuant le nombre des troupeaux ; car, après les céréales, le^ pâtures cédèrent à leur tour d'énormes quantités de terrain à cette etploîfa-r tion nouvelle; ce n'est donc point seulement au morcellement de la propriété , c'est encore aux envahissements de cette racine qu'il faut attribuer une énorme et croissante importation dés bestiaux dont la Valeur s'estime à prés de 20 millions annuellement versés par la France aux mains de l'étranger^.
Mettons cette somme en face des trente millions que les colonies savent encore rapporter à la France, et demandonsnous si quatre-vingts départements et les colonies, seront sacrifiés à F un des intérêts de trois ou quatre départe--
millions (16 septembre 4845). Lisez dans Un Juifs, rois de Vêpoque, Teffel désastreux de Pinfluence des hauts capitalistes, monopotenrs de la production et du raffinage du sucre indigène, sur la fortune de la France.
* Rapport du comte d'Argout, 6 juillet 4837. — * V Hue, Ride, Toossenel, etc. Les résidus de cette production donnent à la viande une qualité si fâcheuse, qu'un restaurateur qui se respecte n'ose servir À ses pensionnaires du hmuf dé betterave, Id. Toussenel.
~ 455 — mentsf intérêt qui se confond lui^-méme wec ceux de la politique anglaise * /
Voilà les faits qui s'associent pour prêter leur force à ces conclusions de M. le comte d'Argout :
« L'industrie indigène n'a procuré ni à laFrance» ni aux départements où elle s'est concentrée, les brillants avantages qu'elle avait promis. Elle-même a peu profité de la protection exorbitante qui lui fut accordée; les dédommagements produits au trésor forent entièrement illusoires. »
« Il faut, dit M. de Montalembert*, assurer aux colonies un marché stable et certain que leur dispute une industrie factice et rivale, y 11 y a plus, dit le plus fougueux des abolitionistes, M. Scbœlcher, dont nous avons souvent ap-* prouvé les vues, lorsque son œil n'était point troublé par l'aspect d'un mattre ou d'un esclave; il y a plus, « il faut se résoudre à tuer une des deux industries similaires, car il n'est d'aucune nécessité politique ni économique qu'elles subsistent toutes deux. Et comme le sucre indigène n'est pas une condition de vie pour la métropole, tandis que le sucre exotique est une condition de vie pour ses colonies,., il faut détruire le sucre de betterave avec indemnité pour les fabriques métropolitaines. Plus tard, nous espérons prou* ver que le consommateur français n'aurait que profit à cette équitable mesure, rattachée à l'affranchissement, et à un système colonial large, intelligent, bien entendu^, v
« Toute industrie qui a besoin, pour exister, du secours de la prohibition ou de droits diflérentiels exagérés^, est dans la même condition que l'industrie de la betterave, et ne peut être florissante que si les consommateurs qui deman-
* Hue, Notet sur V importance des coloniesy p. 44 à 18. V id. Ride et les Juifs f rois de l'époque, etc., eJc. — ' Loi de 1845, rachat. — 8 schœlcher, IntToduct. Col. fr., p. 17, 18. Id. J. Lecbeyalier, Guyane^ introd. — ^ Résultant de la fraude du rafiinage, etc.
dent ces produils, donnent en échange une fois plus de Ira-vail qu elle ne vaut réellement; car c est le travail qui achète le travail I Malheur à la nation qui posséderait beaucoup cP industries florissantes à cette conditionna^!
Anéantir la culture des colonies en favorisant une culture rivale dans plusieurs départements français, c'est per— dre, sans compensation, toute la valeur des produits coloniaux ; car les terres qui fourniront le sucre de betterave ne fourniront pas de blé. Mais la culture de la canne « ne pouvant être remplacée par aucune autre, il j a encore perte sans compensation, et cette perte sera de cinquante millions annuellement*. » « Ce qu'on n'aurait osé proposer pour les vins d'un département, parce que immédiatement tout le monde en aurait compris l'absurdité, on n'a pas hésité à l'appliquer aux colonies en faveur du sucre indigène^, v
« Nous immolons, avec une fatale persévérance, les mtéréts du commerce et de la na^igation^ de notre puis^ sance maritime et du trésor public. Nous les immolons en prolongeant la lutte malheureuse du sucre de betterave contre le sucre de canne, pour enrichir quelques entreprises agricoles très-circonscrites , qui appauvrissent le budget de plus de trente millions par exercice^ au profit des départements les plus producteurs, au détriment de la population moins favorisée de notre littoral, et à la ruine certaine de nos établissements coloniaux^. »
« Faut-il donc sacrifier les deux tiers de notre navigation marchande, l'échange avantageux de cent millions de nos produits, et les plus belles espérances de notre force na- Taie, pour favoriser, aux dépens du monde commercial, mais
i E. Buret, vol. ir, p. 423, économisle lauréat ! — ^ Ride, vol. n, p. 362. — 8 Jbid., p. 363, 364. — * D'Audiffret, 25 janvier \ 843, St^r les finances. Chambre des Pairs.
surtout de la France, et au profit d'une nation rivale^ une révolution qui transporterait aux Indes anglaises, par le déplacement des produits commerciaux, tous les bénéfices et tous les salaires du trai^ail de r Europe continentale et des peuples de TÂmérique*. » Nos hommes d'Etat o^eraient-ils adresser cette question à nos prolétaires^ et la leur donner à résoudre? Cette question qui aboutit à celle des salaires !
Il est à savoir, après cela, que la suppression de la betterave n'occasionnerait aucune perturbation funeste aux intérêts de Tagriculture. Les départements, où tant de privilèges sourirent au développement de cette plante, en retournant à la culture du colza, de Torge, des céréales et à la multiplication des bestiaux, resteraient encore ce que nous les avons connus avant l'invasion de la betterave, c'est-à-dire les départements les plus riches et les plus florissants de la France*!
Mais ce sacrifice est une atteinte à la liberté de l'industrie! — £h bien! les lois qui nous gouvernent sont remplies de ces exceptions; ce n'est point que je prétende justifier un abus par un abus. Toutefois, je dois faire observer que la science politique ne reconnaît point la légiti-mité de sentences abstraites et absolues. Que dis-je! elle en démontre victorieusement le danger dès qu'elle manifeste, comme dans le cas présent, leur opposition aux intérêts généraux, à ceux des masses, qui , pour ignorer l'une des causes les plus efficaces de leurs souffrances, n'en souffrent pas moins vivement.
Une atteinte à la liberté! Mais autrement faibles sont les raisons qui militent en faveur du monopole des tabacs, cette culture dont l'interdiction est aussi générale en Angleterre
1 D'Andiffret, Discours à la Chambré^ loi du rachat ; 4 845. — ^ Lacave- Laplagne, 7 mai 4843.
qu'en France. Cependant, aux objections vainement liguées contre ce monopote, le gouvernement répondit : « Lne considération domine toutes les autres, l'intérêt de FEtat! La loi interdit la culture du tabac comme elle prononce d'an-» très interdictions pour le transport des lettres, pour les cours d'eau, pour les bois, pour la faculté de bâtir à telle ou telle distance des places de guerre, dans Tintérèt de la société^. »
N'est-ce point l'exagération du droit de restreindre qui, par le quatrième article du pacte colonial, interdit aux colonies toutes les industries manufacturières créées dans un but d'exportation? Les privilèges dont elles réclament, non point la création, mais la conservation, ces priviléges-qu'elles revendiquent dans un intérêt qui s'identifie à ceux du pu^ blic, ne sont-ils point largement payés par ceux que la métropole s'est attribués à leur égard? Ne sont-ils pas bien compensés, et fort au-delà, par l'exclusion fatale de ces contrées hors du régime du droit commun^.
Les défenseurs inintelligents du sucre indigène objectent que Témancipalion des noirs entraînerait une diminution considérable de la production du sucre coloniaK Oui, cela est vrai de l'émancipation selon leur formule; mais c'est par trop oublier ou renier leur thème favori. Car, en leur qualité d'abolitionistes, ils n'ont cessé de prophétiser les merveilles de la terre promise, je veux dire de la terre libre.
La raison , d'accord avec la cruelle expérience des lies anglaises*, démontre que si l'effort nécessité par l'émancipation peut être couronné par le succès , il ne se présenté guère de moyen matériel plus efficace pour amener cet
1 Réponse au rapport de M. de Cambon ; 9 mai 4829. — * Le planteur français paye ses consommations ^5 et 30 p. V. plus cher en les achetant de la France, que s'il les achetait de Tétranger. Statistique comparée du chevalier de Tapiez, p. 454, imprimée à Coulommiers; 4845. — ^ Prince de la Moskowa, et M. d^Audiffret, Chambre des Pairs, 1845 ; id, autres preuves dans les Colonies devant les Pairs^ par M. Joliiyet; p. 88, 44, etc.
~ 459 — heureux résultat que des salaires exorbitants; réduisonsnous à dire de hauts salaires.
Or, une telle rémunération du travail ne devient possible qu*à la condition de la vente avantageuse du sucre colonial^ et cette condition rencontre pour obstacle la présence du sucre indigène sur nos marchés! Phénomène étrange, voici donc la philanthropie contrainte dé se liguer avec la politique française et avec la justice pour réclamer la suppression du sucre indigène , sans laquelle l'émancipation ne peut s'installer que sur des ruines !
En cflet , de quelque côté qu'il plaise à la pensée des hommes d'ordre^ de conservation et de progrès, d'aborder Tédifice de Tëmancipation, la suppression du sucre indi-^ gène, cette coûteuse et désastreuse industrie, doit se lire écrite sur toutes les faces de son péristyle!
De telles paroles se sont-elles alignées sous la dictée d'un patriotisme intéressé? Que le lecteur veuille bien ne s'atta*cher qu'aux raisons et aux faits; qu'if chiffre, qu'il pèse, qu'il juge. En tous cas, puisse la pudeur retenir cette accu-sation sur les lèvres des hommes.du Nord, dont la pbilan* thropie betteravière renouvelle annuellement ses vœux en faveur de l'émancipation avec la plus persévérante sollici-* tude. Le conseil général de ce département , organe de ses vœux touchants , permettra sans doute de se défier un peu d'une philanthropie qui sent si fort son terroir et sa ra-*
cine! Les planteurs qui réclament les moyens d'une
émancipation opportune, parce qu'ils la veulent féconde et durable, cèdent du moins à un sentiment qui s'identifie à celui des intérêts généraux I. . .
Eh mais, en cas de guerre, nous dira-t-onî
qu'arrîverait-il? y pensez-vous * ? J'y ai pensé! — La guerre,
^ La Guyane et la Martinique sont aussi faciles à défendre que Calais, Dunlierque, Toulon, etc. (J. Lechevalier, Guyane^ p. 125, 4S6. « La Gua-
si ragissànle quelle soii, laisse subsister quelques neutres entre les parties belligérantes!... Il nous est donc permis de compter sur un soufQe de vent favorable pour amener vers nos parages ces navires espagnols, hollandais, atnëricains, desquels nous nous trouvons déjà tributaires pour tant d'objets de nécessité première, pour le colon par exemple ! Ils nous verseraient avec joie , pendant le cours de la crise, les cargaisons d'un sucre moins coûteux que le sucre indigène !
Pousserait-on le ridicule jusqu'à proclamer la possibilité d'un blocus hermétique; jusqu'à supposer le plus insaisissable et le plus intrépide des mondes, le monde maritime, muet et pétrifié devant l'Angleterre. Cette hypothèse nous coûte peu. Que de portes encore laisseraient ouvertes les voies de terre de nos frontières continentales !
Et d'ailleurs, guerroyante ou pacifique, l'Angleterre n'est-elle pas également prête à npus prodiguer, moyennant finances, le sucre, — et jusqu'à la poudre avec laquelle nous tuerions ses hommes? Le sucre ne nous a vendu si cher ses douceurs aux jours sanglants , mais glorieux de l'empire, que parce que nous refusions de l'acheter à l'Angleterre, et que, seule alors f elle le vendait!
Que si la puissance navale de l'Angleterre nous cause de si vives appréhensions, ètudions--en les éléments, et nous en voyons sortir la preuve triomphante qu'il n'appartient qu'aux produits coloniaux de nous rendre une marine assez redoutable pour prendre d'autorité notre part des mers , et
delonpe, de 4802 à 4809, a su se défendre contre FAngleterre, quoique abandonnée par la métropole. » Disc, dû prince de la Moskowa; 4845. Un 'de nos p)us honorables députés me disait, an sujet de mes Colonies françaises : « J'adopte toutes vos idées et je m'attacherais aux colonies, si elles ne devaient partir au premier coup de canon. » On a dit avant moi, et je viens de prouver, que le canon qui triompha de la Guadeloupe avait fait long feu... — V tel. les Juifs^ rois de l'époque, p. 304 à 307.
pour les libérer; tandis que , par le triomphe du su<::re indigène , il faut que cette marine sombre , il faut que ses éléments s'évanouissent , il faut que la France , partout où s'étendent ses rivages et ses ports, tende la face à Tinsulte.
La navigation coloniale emploie soixante-un navires de plus que toutes nos autres navigations lointaines réunies^ La pêche de la morue occupe cinq cent vingt-huit. Lavires et dix mjlie hommes; or, le tiers de ces bâtiments sont entretenus par le régime alimentaire des colonies. Bien plus, ce sont elles qui, par les mains de l'Etat, payent la prime de nos pêcheurs, contraintes qu'elles sont de consommer les fruits de leur pêche , et de refuser la morue que l'Amérique leur offre à des prix inférieurs ' /
Cependant attaquerlanavigation au long cours, alimentée par les produits encombrants de nos colonies, et ne plus laisser debout que le cabotage , c'est chasser à l'étranger l'élite et la majorité de nos marins ; c'est les engager au service attrayant de l'Angleterre.
La navigation de nos colonies et la pèche, a dit l'amiral Duperrey, sont la pépinière de nos marins; toute mesure qui atteint ces ressources précieuses attaque au cœur notre puissance navale^.
Des causes fort graves , parmi lesquelles figure la cherté relative de notre navigation, nous enlèvent l'espbir actuel de retrouver dans notre commerce avec l'étranger notre tonnage perdu, nos navires et nos marins. — Mais, quelle estFé^ tendue de cette perte? Et dans notre état de décadence coloniale et maritime est- elle digne de considération? une phrase ou deux nous permettront de l'apprécier.
Les matières encombrantes forment le principal élément
i Rapport, du 2 juillet 1 839, sur \ 837, année qui résume la moyenne de la navigation au long cours. — % Y' la rencontre de mes appréciations avec celles des Jtii/s> rois de l'époque; 1845, p. Si96, 297. Id Kidc. id. Hue, etc. — 3 napp., 2 juillet 1839, p. 38.
du fret , et les seules que la France possède sont le sucre de ses colonies. Le transport total de cette substance a occupé, pendant les années i$36-7-8, trois cent cinquante navires jaugeant quatre-vingt-quinze mille tonneaux.
Otj si Ton place , à côté de ces deux chiffres , la réunion de toutes les autres marchandises complétant la totalité de la navigation au lon^ cours ^ on n'atteint plus que le nombre de trois cent vingt-huit navires donnant un jaugeage de Soixante*dou2e mille quatre cent soixante-un tonneaux !
Au chiffre par lequel se peint la puissance créatrice du sucre dans notre marine^ ajoutez la part de la consommation coloniale dans la pêche de la morue, et les colonies vous donnent quatre cent soixante-cinq navire sur six cent soixante-dix-huit, ou cent dix mille soixante-treize tonneaux sur un total de cent soixante- sept mille cinq cent quatre-vingt-deux.
Quels flots de lumière se répandent dans ces calculs de M. Wustemberg , reconnus exacts par M, le ministre du commerce, et déclarés au*dessous de la réalité par M. Cunin- Gridaine! Si le gouvernement cherchedans un autreciei Tétoile polaire de notre marine , c'est donc que le gouvernement aurait des raisons pour se passer de marine. Lesquelles!.., Est-ce possible? j'espère que non ; mais nous avons appris de la bouche d'un prince, dont les Anglais ont vu et insulté la vaillance^ , que plus d'une fois sur ce chapitre < on s'est en-*dormi, et que Pan a endormi lé pays^ ...» Prenons^y garde!
Un mot encore : si la grande politique , celle des intérêts généraux , qui répond aux besoins des affamés, anéantissait le sucre indigène, dont la production équivaut au tiers de la • production coloniale, cette place vide, momentanément concédée au sucre étranger, augmenterait d'un tiers nos
* Bombardement des porfs du Maroc. — ^ srocb. da prince de J. ; 4S44. Id, v les discussions de la Gbambre, au sujet de la marine, session de 4646.
— 463 ^ armements, pourvu que notre pavillon obtint les avantages qui lui sont dus sous le régime de protection.
Les produits douaniers du trésor s'accroîtraient, par suitedece revirement, dans une proportion équivalente. Des lois équitables et sages auraient , après cela, pour effet de provoquer dans nos colonies un énorme accroissement de production , et dans la métropole un accroissement propor* tionnel de consommation auxquels il leur serait aussi facile qu'avantageux de se prêter.
L'émancipation du prolétariat en Europe et dans les colo* nies, trouve donc sur toute la surface de ce plan une base aussi large qu'inébranlable; et le chapitre suivant nous la rendra plus manifeste! La fortune des noirs graduellement affran^ chis , et celle du planteur indemnisé des libérations par le produit de ses récoltes , deviendraient à la fois la fortune de notre marine, de notre commerce et de nos finances : c'est-à-dire en un mot la rançon de nos prolétaires, la rançon et la libération du bras que nous portons en écharpe devant l'étranger. La nature a tracé en lignes trop vigou-* reuses la simplicité de ce plan , pour qu'un autre génie que celui dés petites combinaisons, je veux dire le génie le plus hostile aux intérêts de la France, puisse en arrêter le développement !
Laissons encore se répéter une vérité qui a triomphé de toutes les illusions : c'est que dans les époques de prospérité régulière, la marine marchande, certaine d'une réserve jalousement conservée dans les ports de nos colonies , s'aven-*ture gaiement au loin sur l'élément aussi mobile que les chances où elle laisse flotter sa fortune; c'est qu'assurée de cet infaillible avenir, elle court puiser à toutes les sources étrangères et les ouvre à la prospérité de la France! C'est, enfin, qu'alimentée par le frêle et magique roseau de nos colonies, lorsque de poursuite en poursuite elle n'a ren^
contré partout ailleurs que déceptions et mirages , elle en* tretient sans efforts cette forêt d'hommes qui offrent à la marine de guerre ses plus habiles et intrépides matelots. — Tout se lie, tout se tient dans le monde des faits comme dans le monde des idées; les intérêts ne forment qu'une chaîne unique. Cette marine militaire devient en effet le boulevard mobile de nos cinq cents lieues de rivage ; le boulevard de 1^ France européenne et africaine; le boulevard noiême des établissements qui nous assurent aux lieux les plus importants du globe des points d'opération et de refuge. Appuyée sur ses colonies qui sont en butte à toutes les hostilités du sophisme, appuyée sur les faces des continents de l'Afrique et du Nouveau-Monde y la France occupe par ses lies une position admirable , à la gorge même du passage projeté de Panama ^ ; elle s'y pose en vedette avec une prudente audace entre les mers du Mexique et des Antilles , elle coupe ou unit, selon ses vues^ les deux continents de l'Amérique. Par* tout voyageuse, et partout présente par ses bouches de bronze, elle parle ou tonne sous l'inspiration de ses intérêts et de son honneur ; partout vigilante , elle a pied partout devant le visage de ses plus fiers ennemis. Calme et majestueuse dans sa force, elle peut leur demander compte, à son heure, de la foi violée, des injustices commises, de l'arrogance des prétentions et des menaces dont se glorifie leur insolence !
Mais entre une position vraiment digne de sa grandeur, et le fond de l'abime , toute base de sustentation lui est refusée. Bénissons-en notre fortune. Etre forts ou n'être pas, voilà pour nous la question sans milieu.
Sans les ailes que sa marine déploie fièrement au vent des tempêtes, comment la France porterait -elle son nom?
1 L'exécution de ce plan paraît procbainc : le passage ouvert, en jette- Tions*nous la clef dans la mer ?
Quelle liberté resterait à ses mouvements? Comment, lorsque la guerre allume ses feux, se ferait- elle compter dans les régions que ses armées ne peuvent atteindre? Par quel art ferait-elle voler ses légions, soudainement transportées, approvisionnées et multipliées sur les points où l'ennemi prête ou rencontre un côté vulnérable? car, nous le savons, sur terre, la victoire même est forcée de ramper; la force se tratne, imprime ses traces pesantes et laisse deviner, par ses vestiges, les coups et les surprises qu'elle prépare.
Demandez à la carte où se dessine le monde, si les grandes puissances ne comptent point, Tune chez l'autre, quelque noble partie du territoire où l'air et le feu qui animent les flottes, leur permettent de semer l'épouvante à l'improvisle, de jeter sur la plage ces hommes et ces drapeaux devant lesquels les tours s'inclinent ; d'accabler ou de secourir des armées affaiblies et pressées? Ces avantages incomparables , au lieu de les conserver et de les accroître contre l'ennemi, les lui livrerons-nous en présentant à ses coups notre territoire dégarni de flottes^? Supériorité, éga-
* « ÀTec de TargeDt, on fait des vaisseaux ( dit la revne The united ser^ vice , \ 839 ) , mais on ne fait pas de marins expérimentés. Que la France se pénétre bien de ceci, qu^avec ses gros mots de philanthropie, etc., elle ne saurait nous empêcher d'incendier ses flottes, ses ports, ses arsenaux, et de saisir ses navires marchands! On tue avec des boulets, et non avec des boules parlementaires, etc. »
« Les nations qui ont des colonies doivent les conserver précieusement ( M. de Tapiez, Statistique) , car celles qui n'en ont point sont forcées de solder avec des écus les denrées coloniales dont on ne peut plus se passer! Les colonies sont le complément des moyens agricoles d'une nation, et le commerce colonial le complément de son commerce intérieur. D'après le tableau des douanes, 4842, la France a reçu de ses colonies, en denrées coloniales, pour une valeur de 56,903,2182 fr., et elle en a consommé pour 245,344,442: différence soldée à V étranger , 458 millions, n (P. 454.),
ce De tous les pays ayant une marine militaire un peu considérable , la France , toute proportion gardée , est celle qui a le moins de colonies. Elle ne pourra longtemps fournir aux besoins du personnel de sa marine mar-
Htè même et liberté , nous ne pouvons devoir cela qn*à notre marine; notre marine n'a d^autre vie naturelle que notre commerce dont les objets d'échange sortent des mains de nos prolétaires, et notre commerce n'a d'autre ressource assurée que des colonies lointaines. Qu'ajouter lorsqu'au milieu de tous ces éléments de puissance, nous trouvons, outre la gloire et la grandeur de la France, le pain de son peuple!
Est-ce à ses armées , est-ce à ses flottes que ce peuple de marchands, l'Angleterre, flagellée par la marine française aux jours de Louis XIV et de Louis XVI, doit celte prépondérance dont elle abuse si insolemment à l'égard de la France féconde en hommes et belliqueuse?
La réalité la plus positive paraîtrait bientôt déclamation si Ton se laissait aller à l'énoncé des conditions de grandeur et de prospérité qui se résument dans le frêle roseau dont la culture enrichit nos îles. Symbole de l'esclavage jusqu'à ce jour, voici que sa destinée change, voici que la politique et la morale s'apprêtent à former de sa tige flexible , le symbole de la rançon et le sceptre de la puissance !...
Là-bas donc, sous rinfluence des bienfaits qui
s'offrent à nous dans ce roseau fécondé par notre législature, notre prolétaire peut voir réaliser en sa faveur les rêveries des lois agraires. Il y arrive et, se dépouillant de sa misère comme
cbande et militaire , $i elle n'en augmente pae le nombre et l'étendue » {id,^ p. 452, de Tapiec ) ; oa, ce qui est plas rationnel, ce qui coûte moins d^argent et d'audace^ si elle n'y rappelle pas la tie qnis'éleintK.. Que de peines il faut se donner en France pour prouver ce qui partout ailleurs se prouve de soi-même : l'évidence I »
ce Oui : « vouloir une flotte importante sans une marine marchande , e'est vouloir la fin sans vouloir les moyens. Or, une marine marchande sans navigation lointaine , c'est la plus grande des vanités, il faut se défier de ceux qui parlent de relever nos forces navales, et qui veulent en même temps circonscrire Taciion de la France dans les mers qui baignent ses côtes. » {National du 45 mai 4846, Discussion du budget de la marine.)
d'un Tètement sordide , il la rejette loia de lui. Il prospère tantôt sur le terrain qui s'offre à ses désirs au prix d'un morceau de pain ; tantôt, et plus souvent sur la propriété d' autrui, dont les fruits rémunèrent son travail et soldent bientôt le prix de son domaine. Ou bien s'il craint de voir le sol natal se dérober sous ses pieds , il attend , il laisse faire à d'autres; il laisse la fécondité d'un sol lointain se déve- Jopper sous des bras moins timides , et dans la surabondance des impôts que la surabondance des nouveaux produits verse aux coffres de l'Etat, il reconnaît et touche son dividende.
Note qui se rapporte à la page 454 .
Les bons praticiens et les philosophes ne condamnent point un principe reconnu vrai , par la seule raison que Tapplication directe en serait man* yaise. C^est le cas, pour eux, de chercher entre ces deux points extrêmes un principe intermédiaire qui établisse le passage de Tun À Pautre. Ost alors que le principe devient fécond au lieu d'être destructeur par ton application inopportune. Entre le dogme du free trade (libre échange) et son application immédiate et directe, qui serait tout d'abord meurtrière pour le travail national, 11 y a ce terme de transition à découvrir. Jusque là, retenons notre engowment françaiê» et ne courons point le risque d'un sacrifice énorme fait à rinsligallon du peuple chez qui principes, droits et libertéi perdent tout sens et toute valçur dès qu'ils peuvent gêner un intérêt..... M. Cobden, le free trader, me rappelle le bon Franklin, fêté par la France dont il tirait un merveilleux parti... tout en se moquant froidement «t finement de notre engouement quUI éperonnait!
Les Anglais sont là; quelque grande mystification se prépare Sous le
nom d'un contrat d'échange avantageux , John-Bull présente à la signature de Jacques Bonhomme un acte de donation entre-vifs ,^ par lequel ce df rniei^ M dépouille. £( que ftit donc le procureur de Jacquee Bonhomme?., question impertinente !
BicBsms nrcoMHuss n avromLiss.
Quelle y est la part de perte ou de gain du Prolétaire. — Poésie de quelques chiffres. — Compte offert aux ménagères des travailleurs.
Si, parmi les hommes de bureau et de barreau qui épuisent de sueurs leur gëuie, et qui visent à Timmortalitè en se vouant à la gloire et au bonheur de la France ; si, parmi les notabilités éphémères que le flot de la popularité soulève sur le char d* écume qui le domine, un rayon céleste venait à faire éclore un homme d'Etat. . • je sais bien quelles seraient, dans les circonstances présentes, la première page de son manuel. Cette page nous apprendrait à calmer la faim, la soif et le froid des misérables, mais Sans rien arracher à ceux qui déjà possèdent! La seconde page serait encore un progrès sur la première, et l'on y apprendrait à enchaîner la force et la gloire de l'Etat à la prospérité commune des classes les plus divergentes. Cela doit être; il faut enGn qiie cela soit ; tout le monde le dit et le répète , tout le monde a donc cette bonne pensée au cœur; c'est de là que partent les pensées larges et généreuses, je veux dire celles qui se mêlent au sentiment. Et dans les pensées d'humanité, qui s'allient toutes au vrai bon sens, c'est un vigoureux penseur que le public! Le sacrifice du
— 469 ^ moiûdre de ms membres lui paraît aussi absurde que dou^ loureux»
Entraîné par une confiance plëniëre au généreux publie de notre nation , je cède, pour ma part, à ce mouvement , en cherchant les moyens de bienfaisance et de salut dans la direction de son esprit et de son cœur. Il y a mieux ^ je ne cherche plus , car j'ai trouvé ! Le moyen est aussi simple que celui de C. Colomb pour faire tenir un œuf sur un de ses bouts ; et le nom de ce grand homme me rappelle aux plages qu'il a découvertes! Voici comment.
Lorsque mon esprit travaillait sous F influence de cette idée y il me sembla que l'éclat de belles et bonnes batailles gagnées, s'il en est de bonnes et de belles, aurait pour la France une importance moins^grande et moins durable que la vulgarisation des documents groupés dans deux ou trois petites brochures, dont l'une des plus nerveuses porte le nom de M. Hue. Ce diable d'homme est un colon! Qu'y faire? Pour ma part, je crois avoir prouvé que je sais prendre de toutes mains la vérité et le salut. Je les accepte donc même de là-bas! — Je les accepte; car dans cette question d'aflranchissement général, voici des pages dont la substance vaut quelque chose de plus et de mieux qu'une légion de savantes utopies ! Ce sont des pages où se produisent, à côté des débris et des joyaux méconnaissables de notre fortune antique, les germes vigoureux de notre fortune future! Ouvrons les yeux, et faisons grâce à quelques chiffres qui se présentent; chacun d'eux contient plus d'idées qu'un roman!
Le mouvement commercial de terre ferme s'est élevé , pour la France, en 1839 , à 500,000,000 de francs, tandis que le commerce maritime atteignait le taux de 1,413,000,000*. D'où il résulte que le commerce maritime
* V id., Ride,Yol. xi, Esclavage et UbertS, p. 384.
est au commerce, contioental ce qae trois sont à anM L« commerce maritime est donc celui que la France doit étendre et protéger de toutes ses forces* Sa puissance continentale est au prix de ces efforts. A ce prix sont les ri^ chesses qu'elle n'a point» qu elle peut, qu'elle doit avoir, et que lui demandent à grands cris des entrailliBS o& gronde la faim*. Plus de la moitié du fret de ce commerce s'exéca«« tant par des navires étrangers , il en résulte,, pour le commerce national , une perte de 148,000,000. C'est le fruit sec et amer de l'obstination de nos économistes d'importa-* tion anglaise, dont les conseils ont dominé la France, et l'ont plongée dans la phase où nous là voyons^ ! Combien cette somme, combien celles dont nous découvrirons dans notre trésor l'absence indue et la place vide, nous faciliteraient les moyens de rester chei nous les maîtres de notre conduite, et de ne faire peser que sur des bénéfices les charges de l'é*mancipation de nos travailleurs !
Cependant, dans la navigation /lar bâtiments français ^ la part des colonies , qui leur sont exclusivement réservées, a été, en 1835, de 29 pour 100. En 1839, de 21 seulement; elle était, en 1838, de 25 ou du quart ^. Et cette diminution de 4 pour 100 en une année en a prodoit une de 9 pour 100 dans les exportations de la métropole, c'està-dire dans les fruits du travail de nos prolétaires/
i M. Hoc, p. i, tableau 3, quelques notes sur, etc. — s État actuel : « Peii«> dant quatorze années de prospérité et de paii générale, la France a perdu mille sept cent quatre-Yingt-treize navires, jaugeant quatre-vingt-quaire mille neuf cent cinquante-un tonneaux \ pendant ce temps PAngleterre en gagnait sept
mille La seule nation qui reçoive de nous moins de vaisseaux , que nous
d'elle... la seule c'e&i la Turquie I Est-il possilile de concevoir un abaissement plus complet. » Discours de M de Montalembert, Chambre des Pairs, Juin 4846,abandon de la marine. — s y^ uac, p. 5, 6. — ^ En 4844, de plus de moitié, soit : 485 tonneaux sur 774 . A tel point décroit notre commerce maritime I G. Coquelin, 4846.
J'insiste sur ce point, car il est essentiel de se bien péné^ trer à quel degré ce qui est question maritime ou coloniale devient question de prolétariat.
Vingt et une nations différentes participent au commerce maritime de la France; eh bien! si nous comptons pour un de ces peuples nos colonies à sucre , elles s'y emparent, de prime-abord, du troisième ran^. Voilà la place de ces co^ lonies délabrées, navrées ,. ruinées , et dont cependant le mouvement commercial s^èlève, contre vents et marées, à 171,000,000 de francs \ Ainsi, s'écrie M. Ride, ce pauvre reste de colonies, « vexées de toutes façons par des ministres qui les ont sacrifiées constamment lorsqu'il leur a fallu un appoint d'abolitionistes*; gouvernées au rebours du sens commun par une bureaucratie inhabile , qui ne comprend rien à leurs nécessités et à leurs besoins, ces colonies pro** curent encore à la France, dans leur détresse factice, un mouvement commercial de 171 ,000,000^ ! » Les Etats-Unis et l'Angleterre exceptés, elles dépassent toutes les autres puissances continentales du premier ordre! «Voilà, dit M. Ride, le diamant que les Anglais et que les abolitionistes français tendent à séparer de la France. » Voilà le diamant qu'ils écrasent sur sa couronne!
Au point de vue de la fixité et de la sécurité des relations, le commerce de nos colonies, libre de concurrence étran-* gère, occupe incontestablement le premier rang. Un jour viendra peut-être où l'Algérie, qui dépense vingt fois et au-delà plus qu'elle ne rapporte, prendra sa place dans ce concert. Sous un régime vivificateur, l'Algérie absorberait l'excédant de la Y^oAxxciioiï possible du sucre colonial. Les
* Ride, vol II, p. 385. Hue, p. 9, 10, etc. — ^-V pourquoi, dans Ie# Juifs, rois de Vépoquel — 3 Ride, vol. «, p. 386. Les jugements de M. Ride portent sur plusieurs règnes, sur plusieurs ministères, et comportant d'bonorablés exceptions.
colonies, en retour, présenteraient un énorme débouché aux denrées africaines, qui, par la constitution du sol et du climat, différent naturellement de celles de la France et des tropiques \ C'est assez dire quelle augmentation de richesses et de puissance s'offrirait dans ces conditions économiques. Il faut remarquer , en outre, que les droits perçus sur le commerce maritime s'élèvent à 79,000^000, et que, sur cette somme, les colonies ruinées en versent 30^000,000! C'est presque moitié ! seules , elles égalent ici les trois puissances qui occupent la première place dans nos relations extérieures : les Etats-Unis, l'Angleterre et la SardaigneM
Ah ! si vivait Colbert ! Golbert , mûri par la science de notre époque, et sommé de répondre à la faim de nos prolétaires! Colbert, le créateur de notre marine,. parce qu'il fut le créateur de nos colonies! Colbert, qui organisa la victoire, et mit aux mains de Louis XIY le trident des mers, parce qu'il organisa nos colonies!
Une tète politique se figure, en lisant ces lignes, que les colons auraient droit à quelques égards, à quelque encou* ragement. Cependant de quelle sorte voyons-nous traiter par la France des enfants dont le travail lui vaut tant de richesses? Le voici. Tandis que les 300,000,000 d'importation des trois puissances ci-dessus nommées échappent des mains du fisc, moyennant un tribut de 25,000,000, nos colonies , qui importent un peu moins de 100,000,000 de produits ne les dégagent que par une rançon de 30,000,000^!
Après nos chanteurs et nos danseuses, comblés de faveurs et de couronnes , nous restera-t-il quelque couronne encore pour les citoyens dont j'analyse les travaux, pour ceux dont le patriotisme nous apprend à connaître et à défendre la source d'où notre puissance ne demande qu'à jaillir en
* Hue, p. 25 à 27. — * V Kide, vol. n, p. 386, 387.— ' Hue, p. 13.
gerbes d'or? Quelle fécondité d'aperçus , quelle éloquence , et, nous pouvons le dire, quelle poésie dans ces chiffres! comme leur nature est tropicale ! Eh quoi ! perdre ses relations avec les Etats-Unis américains, avec T Angleterre et la Sardaigne réunies, voilà qui semblerait être, pour la France , une révolution. Et cette révolution si désastreuse porterait à la France un coup moins funeste que la perte de ses relations avec ses colonies ! Auprès des oreilles européennes , de telles énormités ne pouvaient admettre que des chiffres pour expression; je Tai compris !
Et que dire cependant de cette protection à la Polyphème» que la mère-patrie étend sur ses productions coloniales? Que dire , en la voyant animée à les poursuivre de ses tarifs, les relançant à outrance, et les écrasant sous des droits monstrueux^? Que dire, lorsque nous voyons les produits de l'étranger, si souvent rivaux des nôtres, laisser rarement aux serres adoucies du fisc plus d'un dixième de leur valeur^? Que dire encore en présence des publicistes, dont la plume, sous l'égide des préventions du vulgaire, ose reprocher aux colonies d'être un fardeau pour la France? Voudraient-ils, par hasard, leur reprocher de charger le trésor des millions qu'elles y versent^?
Il est inutile de rappeler que nos colonies sont forcées ,
1 36 p. 7. et quelquefois bien plus. — ^ Autres produits que le sucre. — s Je supprime rénuméralion des charges qui accablent les colonies, ne laissant debout que ces réflexions d^un ancien écrivain ministériel : « A qui ont profité, dit M. Toussenel , ces immenses pertes du trésor , ce splendide holocauste des intérêts de notre marine, de noire commerce, de notre, industrie, de notre influence politique? — A quelque trente ou quarante raffineurs qui bénéficient de la prime de réexportation j banquiers qui commanditent la fabrication indigène, propriétaires de quelques arrondissements de deux ou trois départements de la France. Parmi les noms de ces banquiers se retrouvent toujours ceux des *** et ***. (M. Toussenel les nomme, v Les Juif$^ p. 297, 298.) Les gros banquiers philanthropes qui ont fait voter Pan dernier l'amendement Delessert, tt*ont eu qu'un but : ruiner
— 474 — , qaeb qoe soient leurs besoins, de s'approvisionna en France. « On ëyalue à 12,000,000 de fr, les sacrifices que cette obligation impose &nos colonies, et à un taux énorme^ le rencbérissement dont elles grèvent la production coloniale*. Ajoutons, ce qui pourrait avoir son bon côté, que les seuls navires ouverts à leurs denrées, sont les navires de la France; c'eai^k^-Airt^ de toutes les navigations^ la plus onéreuse! Par cette marine elles expédient 80,000,000 de matière première à nos raffineurs ; tandis que, dans rintérët de ces puissants financiers, il leur est défendu de raffiner leurs propres sucres^ ! La taxe qui, de par la loi, arrête aux rivages coloniaux les progrès deTindus-* trie, y prohibe jusqu'au clairçage! Ainsi donc, au lieu de s'enrichir par la marche naturelle du perfectionnement des choses, les usines coloniales n'ont d'autre ressource que de chercher des procédés />/itf/>a/y&z'/^/>0£ir<zrnV^r à tim-* perfection de leurs produits^. — Les colonies^ pour en finir, restent privées du droit de vendre leurs produits à Tétran-* ger. Ce droit commun n'est pas le leur ! De tout ce qui pré-^*
la petite fabrication indigène, ponr s^atlribuer le monopole de cette fabrication quand ils auront détruit le travail colonial par Tabolition de Pescla* vage ( p. 302 ). Il n'y a pas, comme on voit, de sacrifices que radministra* tion ne soit prête à faire, dit M. Toussenel, pour maintenir les profits d'un monopole quelconque aux notabilités financières. Nous avons eu plus d^un ministre raffinear depuis 4830. ( Id., Lu Juif$, p. 303. )
c( La haute banque , au moyen de ses énormes capitaux, peut seule con* centrer la culture de la betterave , de la fabrication et de la raffinerie du tuere , seules conditions , ai-je dit , qui puissent assurer à Vindustrie du sucre indigène une chance réelle de longévité. » (Id., Les Juifs^ p. 307. )
lies intérêts nationaux de nos établissements d'outre-mer 'seraient donc, en fin de compte, et d'après les terribles documents de M. Toussenel, sacrifiés à quelques coryphées de a haute banque^! Je n'6le ni je n'agoute rien à une autorité qui répond d'elle-même!
1 45 p' 400. — * Jollivet, Sucres, p. 3, 4. — * V Toussenel, id,, p. 303, 307, 297, 298, etc. — ^ Usines centrales, qui veulent des avances et de la sé^mité pour se fonder^ «W.
— 47» ~ cède, il semble natarel de conclure qa'une politique, ^irt nous ne nous permettons d'accuser que Vètroitesse et Vinin-* telligence, sacrifie les intérêts dont nos colonies sont le pwot à des intérêts individuels, identifiés à ceux de ren** nemi du dehors ^
Mais que ces considérations ne nous détournent point de notre but, qui est de noter ce que peuvent valoir pour la France quatre colonies qui ne sont plus que l'ombre d'elle»* mêmes, et qui fléchissent depuis plus de quinze ans sous
un régime dont l'histoire n'offre point d'exemple quatre
colonies dans lesquelles une perturbation, occasionnée par la faiblesse et l'ignorance, met en problème tout ce qui constitue l'existence des sociétés; quatre colonies qui ver^ sent dans notre trésor le tiers du produit d'un mouvement
A Écorchées an vif et dépecées» les colonies noas payent cependant en impôts : la capitation , le droit de sortie sur le sucre , Timpôt des maifoni et patentes, Tenregistrement, le timbre, les droits de greffe et d'bypo« théques; elles payent leurs gouverneurs, leurs tribunaux, leur clergé et leurs administrations financières, quoique le personnel de ces administrations et de ces tribunaux soit composé , pour les neuf dixièmes , de fonctionnaires métropolitains. — Instituée dans les intérêts de la métropole, la douane elle-même reste à leur charge. Nos départements payent-ils comme elles leurs préfets , leurs tribunaux et leur clergé? {Moniteur^ 40 «lai 1843, Jollivet, Discours à la Chambre , 46 pages , p. 20 à 24. )
Outre cela, non-seulement elles acquittent Timpôt du sang, que racheta chez nous quiconque est assez riche pour troquer contre quelques écus la ehair de Thomme qui le remplace j mais elles Tacquiitent beaucoup plus* largement et en nature. Leurs milices ne sont point des gardes nationales semblables aux nôtres : ce sont des troupes de service actif; tout colon de 46 À 50 ans y est engagé, ( Modification récente à cet ordre. )
En 4783, Les milices de Bourbon ont fait la campagne de Tlnde, sous le bailly de Suffren. De 4778 à 4783, les milices de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Domingue ont pris la Grenade et Tabago , sous le général de Bouille et sous Tamiral d'Estaing. Elles ont défendu leur tle, en 4793 et en 4809, contre les forces anglaises. Ce fut enfin par elles que la Guadeloupe, reconquise en 4794, cessa de frémir sous les couleurs odieuses de rétranger. (Lire de Mauny, p. 464 à M% $%é$u et ^Iqcu$, eombutêf etc.)
eommercial qui a pour théâtre le monde enlier , et pour agents une nation de trente-cinq millions d'hommes*.
Très-simple narrateur et sans prétention scientifique que nous sommes , bornons-nous à retracer en quelques lignes les véritables comptes de notre ménage. C'est un moyen d'intéresser à nos colonies^ non-seulement nos producteurs de toutes classes, mais encore jusqu'à leurs ménagères, en leur faisant connaître quels sont les consommateurs des pra* duits qui sortent des mains de leur famille. Le seul alinéa que je me permets d'offrir ne peut fatiguer le lecteur*
Les colonies ruinées tirent de France , tous les ans, envi-» ron quatre cents mulets, deux millions cinq cent mille kilog. de viande salée, deux cent soixante-huit mille kilog. de graisse et saindoux , un million quatre-vingt-neuf mille kilog. de beurre , huit millions quatre cent mille livres de farine de froment, un million deux cent cinquante mille kilog. de maïs, un million six cent quatre-vingt-dix mille kilog. de pommes de terre , un million soixante-huit mille kilog. d'huile d'olive, trois millions de pièces de feuillard , quatre millions de tuiles , deux cent quarantesept mille kilog. de noir animal, quarante deux mille kilog. d'oignons, cinquante-trois millions de kilog. de sel marin, six cent trente mille kilog. de chandelle, un million six cent cinquante mille litres de cidre, plus de quinze mil-' lions de litres de vin^^ quatre cent soixante mille litres de bierre, cent trente-sept mille litres d'eau-de-vie, quatre cent vingt-trois mille kilog. de poteries, cent quatre-vingtquatorze mille kilog. de faïence , deux cent seize mille kilog. de toile écrue, soixante-huit mille kilog. de toiles teintes ou imprimées, cinq cent quarante mille kilog. de calicots, douze mille kilog. de bonneterie, cent vingt-deux mille
* V Hue, p. 4 9 et 20. — * Quel serait donc Tintérét des propriétaires et des prolétaires viticoles à la prospérité de ces établissements ruinés!
— 477 —V kilog. de peaux ouvrées, trois cent quatre-vingt-trois mille kilog. de cordage , cinq cent soixante-quatre mille kilog. d'ouvrages en fer, industrie parisienne, vingt-quatre mille kilog. d'ouvrages en fer blanc et en plomb, cinq cent dix kilog. d'or travaillé, quarante-un mille kilog. d'ba-* billements confectionnés, idem d'industrie parisienne^
Producteurs et prolétaires industriels et agricoles , supposons après cela la consommation des colonies doublée, triplée, quintuplée par suite de l'accroissement de leur culture et de leur prospérité, une impulsion proportionnelle , énorme , incalculable ne serait-elle point donnée à votre prospérité , à votre industrie , à vos ventes ! Supposons , au contraire , les débouchés offerts par nos colonies, restreints ou fermés à l'agriculture et aux fabriques, à quel point ces produits, que nous venons d'énumérer, et dont le mouvement s'opère encore, vont -ils, en croupissant sur place, obstruer les marchés métropolitains, et y déprimer la valeur de tous les autres produits! Quelle concurrence écrasante pour tous les objets qui s'y consomment !
Qui donC) en définitive, gagnerait à la prospérité de nos établissements coloniaux, ou souffrirait de leurs crises, sinon l'agriculture et l'industrie? sinon le prolétaire travailleur, l'homme qui, au lieu de puiser aujourd'hui sa rançon à la source de la prospérité des colonies, sent redoubler le poids de ses fers et de sa misère avec la misère de ces possessions nationales!... Entre la popularité et le peuple,
les députés de nos départements n'hésiteront plus Jus-n
qu'ici , nous ne les accusons que d'erreur!....
1^5,000,000 de.mouvement commercial, « 50,000,000
1 Ride, vol. II, p. 392, 393. V le fableaa de M. Hue, p. 17, 18. Les quanlités y sont plus coosidérables, nous nous rabattons à un total officiel de 54 à 62,000,000 d'eiportations, produits de nos prolétaires, et à un mouvement de plus de 125,000,000 (Moniteur, séance du 5 mai 1843). ^
de déficit dans tes exportations annuelles , 30,000,000 à déduire des recettes da trésor, » une nouvelle et intolérable affliction de noire prolétariat industriel et agricole, * et le délabrement de notre marine, ne serait-ce rien que toutes ces pertes, conséquences plus ou moins lentes de la défaillance de nos colonies? Ne serait-^ce rien que ce mal auquel le gouvernement peut appliquer un remède prompt, efficace •t complet^ ? V
Et puis quel langage tenir lorsqu'à c6té du mal qui nous, gangrène, nous voyons tout le bien qui ne demande qu'à naître Pesons-donc sans nous laisser éblouir cette rançon du prolétariat, la rançon de ces hommes dont la frë^ missante impatience fait trembler sur leurs bases nos sociétés européennes!
t La production des Antilles était en progrès depuis vingt-cinq ans*; la marine, par instinct, avait suivi ce mouvement de progrès, Timpulsion première, si difficile à donner existait, et si, depuis dix ans, Timpèritie de quelques hommes d'Etat, l'ignorance de nos pairs et de nosdé-* pûtes sur cette question , n'était venue paralyser cette impulsion en mettant en péril l'existence de nos colonies, le mouvement commercial , Oi^ec elles , serait , sans aucun doute, aujourd'hui de quatre cent millions! Nos produits y trouveraient un débouché de deux cent millions; les droits de douane seraient élevés de 80,000,000, et au lieu du nombre actuel de matelots employés par les colonies , y compris ceux de la pèche de Terre-Neuve, dont le débouché principal est sur les lies, nous en aurions trente mille^. v
Sans dire un mot des essaims de prolétaires émigrants qui seraient si facilement pourvus dans les espaces de nos posses^ sions coloniales, n'est-ce rien encore que ces produits tout à
i letire du miniêtu de la marine, du 4 5 itiiTier 4 936. — ' Eld«, Tol. u, Pi 394. — > Ibid., p. 394. Glausson et Toussenel, etc., etc.
Coup suscités ici et là-bas, et auxquels le mouvement des affaires donnerait une agitation si lucrative? N'est-ce rien que l'emploi de ces bras aujourd'hui menaçants, qui féconderaient, à la fois, et le sol métropolitain et cet élément sur lequel ^ entre nos colonies et nous, nos navires forme-^ raient une double chaîne? Tant de millions ajoutés à l'accroissement de notre puissance, et devenus le dividende de nos prolétaires , ne seraient-ils point pour notre France le gage de la paix et de la force !
Grossissons de quelques lignes encore cette leçon que l'histoire nous répète sous toutes les formes.
« Cuba est la plus importante des colonies que TEspagne ait conservées dans le Nouveau-Monde. Par les contributions écrasantes dont on l'a frappée, cette lie a presque entièrement suppléé , depuis Ferdinand YII , aux tribus énormes que sa métropole tirait jadis des Indes occidentales. C'est elle qui, en ce moment, ouvre les plus vastes et les plus sûrs débouchés au commerce et à Findustrie de la Péninsule. Que l'Angleterre s'empare de Cuba et un coup mortel est porté à la marine marchande de l'Espagne qui, maintenant, aspire à se relever*!
11 est donc donné à une colonie, jusque sous le fardeau des contributions les plus excessives, de ranimer le cadavre
de sa métropole! Et nous serions les seuls auxquels
rOcéan n'offrirait ses perles que pour nous les voir fouler aux pieds !
Mais je sais bien pourquoi notre public prête une oreille si attentive aux ennemis de sa propre fortune; il s'est nourri de préjugés dont ils ont ensemencé notre sol! tel est celui ^ que c les Français ne sont point colonisateurs! Assertion ridicule et fausse. Nos pères ont largement fait leurs preu-
* X. Durrlca, 1«' mars 1845. Id, Mme Mercedes Merlin. — ^M. dochut, août 4845.
ves en ce genre. Us ont fondé les plus belles colonies dans des syslèmes opposés, comme Saint-Domingue et le Canada ! Malheureusement le goût et Tintelligence des opérations coloniales se sont affaiblis chez nous; les gouvernements successifs n* ont voulu voir dans ces affaires lointaines qu'un embarras de plus! v Eh quoi! l'étranger, le philanthrope, le betteravier, tout cela ferait-il peur à TEtat ! Nous rësignerions-^nous piteusement aux sacrifices et à Findi— gence , par la peur de nous faire des ennemis , et n'oserions-nous gagner de crainte de perdre! — Oh ! non-seulement les Français furent de merveilleux colonisateurs, mais ils ont été d'excellents commerçants, d'incomparables navigateurs , lorsque Colbert encouragea l'essor de leur génie! Est-ce qu'il appartiendrait aux écoles bâtardes de dos économistes de réduire longtemps la France aux fausses dimensions de leurs systèmes? Que sommes-nous donc devenus? Pour réponse je n'ose laisser parler que des chiffres encore !
En 1839, la balance commerciale* de l'Angleterre était de 1,107,000,000; celle de la France, en 1839, était de 0,056,000,000*^. Le rouge nous monte au visage et le brûle !
Lorsque nous voyons l'Angleterre augmenter sans cesse, et la France ne cesser de restreindre sa puissance coloniale, comment refuser de voir la cause de noire périlleuse infériorité dans la disproportion des systèmes coloniaux des deux pays et dans les conséquences forcées de cette disproportion !
Cependant voici que pour nous tirer d'affaire, des colosses politiques rappetissent béatement leur science et la font descendre de ses hauteurs pour l'arrêter dans la plaine, à la
^ Lire M. Hue, p. 31 , 33. — ^ Il faut prendre tous ces doeuments à leur date et abstraction faite des théories du /V^e trading, qui n^y changent rien au fond.
-^ iSi — forme d'une charrue nouvelle. Une charrue pour eux vaut une marine, et ils osent le dire ^ !
§ans rester indifférente à la forme, au nombre et surtout aux conducteurs de ses charrues^ la France veut d'autres génies que ceux-là pour tenir ,tête à l'Angleterre, qui la menace et la poursuit sur tous les points du globe où elle demande à s'établir; tandis que de toutes mains et partout nos rivaux saisissent , fécondent et conservent !
Cependant * les souffrances de nos colonies, dit un savant socialiste, et la décadence de notre puissance maritime, n'ont amené aucune compensation pour le pays par la réduction du prix du sucre. La consommation individuelle de la France est demeurée inférieure à celle de l'Angleterre, . de la Hollande et de la Suisse, le trésor a perdu à cet état de choses des centaines de millions, » ces mêmes millions que nous voulons avoir et que nous aurons pour nos prolétaires !
A La ruine des producteurs des colonies et des producteurs de la métropole , concertée entre de gros capitalistes , aboutira-t-elle donc fatalement à ce résultat : donner à l'aristocratie financière, déjà investie du monopole de toutes les grandes industries , le monopole de la raffinerie et de la vente du sucre ^? »
Enfin , joindrons-nous ou non notre voix à celle de M. Toussenel, pour nous écrier : Les juifs sont les rois de l'époque^? Ou plutôt prierons-nous le gouvernement affaibli et entraîné dans le courant des erreurs de s'aider
* Eh ! que ne s'y fonUils ateler. — * V' les Juifs , rois de l'époque , p. 310; 1845. — ' Les riches sont fort utiles à la société} rarislocratie spéculante dont il est question en ce livre n'est pas une classe, mais un péleméle d^individus appartenant à toutes les classes.
^ 488 ~ de DOS efforts pour détrôner ces majestés sordides *?..• Commerçants et marins, ai-je assez dit? Mais tout cela vous le saviez! Agriculteurs et fabricants, vous venez de m' entendre! Et vous, amis sages et sincères des prolétaires, vous qui ne prenez point les préjugés vulgaires pour règle et qui ne vous faites point un argument de votre ignorance, qu'en pensez-vous?
t Emancipateur selon les voies pratiques de Peipérience , je n^ai prédit que trop juste les sinistres effets de la loi coloniale de 4845. Les nouvelles reçues au Havre (Journaux du 42 an 46 septembre) nous apprennent qae rémani^ipation s'accomplit non par la nioralisation , mais par une effrayante désorganisation du travail et de Tordre. Beau triomphe pour les philosophes sentenciers, pour les philanthropes et les Anglais, dont la cordiale entente produit ce phénomène révolutionnaire sous ks yeux d'*UB gouvernement ulirà'eon$9rvatettr.
Ce que nos colonies valent pour la France, ce livre Ta démontré; c'était démontrer tout ce que la France va perdre en les perdant. — Le pouvoir avisera-t-il enfin ? — L^espoir se soutient en nous contre toute raison, tant que la vie conserve un souffle. Mais si nous laissons périr nos colonies, au lieu et au moment de les féconder, j'ai dit toutes les conséquences de cette catastrophe. — Oh! je me lave les mains, de cette épormilé} mais je les aurai plus pures que celles de Pilate. La peur ne m'aura pas fait saluer (a lioenee da non de la liberté, la mort du nom de la vie !
ÉKAMOIVAVIOM BO VWLOlJn.
La famille assise sur la propriété indlvidaelle, Aruit d*ane association.
Après cette ènumération des richesses, ou platôt des ressources naturelles de la France, c'est-à-dire après l'exposition de ses plus immédiats moyens d'action et de bienfaisance, il nous reste à reconnaître un èyènemcnt aussi important qu'inaperçu : c'est qu'un pas énorme vient d'être
fait dans la question du prolétariat Qui l'a fait faire?
0 merveille! Pour le dire, il faudrait nommer les hommes dont la conscience surprise répondit par des murmures aux doléances des ouvriers français, brisées sur le marbre de la tribune comme sur un écueil ^ !
Mais à quel endroit ce pas fatal a-t-il été fait, cet abime a-t-il été franchi?... A l'endroit de la loi de 1845 sur le pécule légal et le rachat forcé! Tout impolitique et désastreuse que soit une loi qui sème la ruine sur les sources mêmes de la fécondité et de la vie, elle n'en a pas moins vi-
1 Doléances présentées par M. Ledru-Rollin , dont le langage sur les planteurs perdrait son inconcevable Apreié, si la direction de ses éludes lui permettait de les mieui connaître ! M. Leidru a cité M. Schœlcher, comme une autorité qui n'a pas été réfutée !.. Il en est là! L'école socialiste ne doit pa9 assez elTaroucher un partisan de M. Scbcelcber, pour qu'il ne me permette pas de le renvoyer aux Juifs ^ rois de l'époque (1845). Quels services, et contre son gré, son zèle ne rend-il pas à ces Juifs!
\emeut tranché le lien de resclavage, n* importe lequel^ et v! importe ou !
Eh bien ! lorsque de Tadmission du principe incontestable de liberté les pouvoirs passent sans mesure à Tapplication, réduisant au silence, sur une partie du territoire, les intérêts légitimes considérables et les droits légaux, ces intérêts et ces droits doivent-ils trouver asile et sûreté sur Fautre partie du territoire, qui applaudit à leur violation et à leur chute? Non ! car ni la justice ni la logique ne partagent avec Janus le triste privilège de sa double face ! A plus forte raison donc, lorsque le pouvoir détruit sans prudence et sans compensation les conséquences comparativement bénignes de r esclavage, et d'un esclavage /?flrr//W, mitigé par Tinfluence des biens physiques; à plus forte raison, s'engage-t-il à détruire, à dissiper un esclavage dont le principe latent puise sa force dans les ténèbres ; un esclavage dont les conséquences cruelles résument presque toute la somme imaginable des misères et des souffrances de Tâme et du corps : je parle de Tesclavage du prolétaire européen, qu'il s'agit de détruire. Si je nomme la puissance française, c'est qu'elle a sa part dans cette noble tâche, et que, dans la carrière des idées et des réformes, il lui appartient d'entraîner l'Europe.
Cessons de demander par quelles voies les Chambres ont fait marcher dans leur enceinte l'idée sage et chrétienne de la destruction de l'esclavage. Nous le savons; ce fut par des voies révolutionnaires, opposées à celles d'une réforme; ou par une réwtution^ selon les termes de l'honorable M. de Castellane : c'est-à-dire en dehors du principe de propriété, puisqu'on le méconnut, ce qui nous établit de plein pied sur le seuil du communisme. La route est donc frayée pour l'Europe radicale; plus d'arrêt, à moins que la société ne se ravise, et que, sur cette pente rapide, elle ne parvienne à enrayer son char!
Mais qae demande le prolétaire, dont les bras, comme ceux de Samson, n'ébranleront les colonnes de Fëdifice social qae si nous le laissons attaché à la meule? Ce que de-* mande fort raisonnablement le prolétaire, c'est une issue à soii esclavage! c'est, de plus^, une garantie pour la liberté qu'on lui rendra! C'est là ce que possède le n'ëgre dans son pécule! Abritant la propriété , — qui est la famille et la société tout entière, — sous un principe qui reste inviolable, si nous ne donnons l'exemple de le violer, ne pouvons-nous d'ailleurs trouver une part sociale pour ces multitudes, que la logique de lois défectueuses et les irritations de la misère provoqueraient au bouleversement du monde ^?
Nous le pouvons; et c'est là ce que je propose! Mais, afin de frapper notre esprit plus vivement, limitons la sphère de son activité, et qe considérons comme exemple dans la masse entière du prolétariat que ces machines vivantes, consacrées, par les nécessités de la constitution actuelle du travail , au service des machines inanimées de l'industrie. Entre ces mécaniques de chair et les agents qui les mettent en œuvre, quelle est la nature des rapports, et comment la justice nous permettra-t-elle de les modifier au bénéfice du faible?
c Nous affirmons, dit M. Buret, sous la couronne que lui a décernée l'Académie des sciences morales et politiques^ nous affirmons que la population ouvrière a été abandonnée corps et dme^ sans conditions, au bon plaisir de l'industrie. Tous les abus qui pouvaient et devaient résulter d'un pareil laisser-faire ont été produits\ » « Si nous citions tous les faits qui prouvent que, dans l'état économique actuel, les maîtres ont dés intérêts opposés à ceux de leurs ouvriers ; si nous voulions exposer tous les maux qui en rè-
1 Voir tous les économistes couronnh que j'ai cités. — ^ E. Buret, vol. xr, p. 21.
ioltent, il nous faudrait écrire des litres sans Gn : noua ferions peur, on ne voudrait pas nous croire ^ t La guerre est donc dans la constitution de cette industrie, qui oppose les intérêts au lieu de les unir, comme ils le sont dans l'organisation vicieuse^ mais beaucoup moins meurtrière du travail aux colonies*.
ê L'intérêt des sociétés, plus encore que celui des travailleurs salariés , réclame donc l'établissement d'une solidarité économique entre le travail et le capital. La séparation de ces deux éléments crée autour des foyers de l'industrie une nombreuse population flottante, qui ne tient à rien , ni aux hommes ni aux cboses^ ; qui ne relève que du hasard et de la misère. Ces débris de population, il faut les réunir, il faut les fixer, en créant à ceux qui les emploient des de-pairs entiers elle. » Nous avons déjà vu, en Angleterre, « M. Fletcher, dans une enquête^r^ remarquable^ proposer, comme moyen de relier les intérêts de l'ouvrier à ceux des manufacturiers, de mettre la plus grande partie de la taxe des pauvres au compte des profits et pertes des chefs d'industrie^.
'Quelque éloigné que n<Dus soyons de cette idée, nous observerons que cette organisation, qui semblerait par trop spoliatrice à nos industriels les plus libéraux, est celle dont les lois positives sont en vigueur aux colonies, et qui lient l'un à l'autre le serviteur et le colon ^ ! Elle est celle encore doDt la Russie, effrayée de la plaie qui nous dévore, commence à prescrire l'application dans ses fabriques^. Oui , la Russie! et, sous l'influence de ce régime, il est certain^ que le développement du paupérisme ne serait plus, comme
1 £. Baret, vol. n, p. 444. — ^ Officiel^ p. 66, etc., etc. — s Pax)é» de Paritf 4830! etc. — * E. Buret, vol. n, p. 361. — ^ Lire le Code noir, — que les industriels n'ont jamais lu, — et les lois organiques subséquentes. — . « E. Buret, vol. II, p. 362. Égron, Livre de l'ouvrier, p. 274.
de DOS jours, « proportionnel au développement de Tindastrie*. f II est certain que l'ouvrier qui pourrait s'élever, dans sa condition, comme il le peut, d'après le plan que nous allons proposer, ne céderait plus irrésistiblement au besoin de franchir ou de renverser les murailles de la douloureuse enceinte où il se sent enfermé.
L'esclavage sans pécule et sans issue du prolétaire euro^ péen est, en effet, comme l'essence de sa condition présente; et c'est là ce qui la rend intolérable, puisque, entre le maître et le travailleur, il n'existe point de contrat libre; puisque, si l'acheteur du travail refuse de payer cette denrée à son juste prix, sa chance la plus mauvaise est une perte d'intérêt momentanée; tandis que, dans la plupart des cas, si le travail de l'ouvrier « ne s'échange pas, à chaque instant , contre le salaire, quel qu'il soit,le travailleur court le risque de mourir*! t
Evidemment alors, pour détruire la cause des souffrances delà classe ouvrière, et fouder une institution d^ affranchissèment^ le niioyen le plus général est de mettre aUx mains de l'ouvrier la possession de l'instrument de son travail. C'est ainsi que nous nommons le faible capital dans lequel l'ou- \rier prolétaire puiserait son indépendance! 11 est peu de partisans des réformes sociales qui ne vivent dans un par*» fait accord sur ce point.
Est-ce à dire qu'il faille, sur-le-champ, exécuter l'Europe , et la traiter selon la rigueur et l'injustice des lois qu'elle applique au dehors de son territoire continental? Est-ce à dire qu'il faille obliger l'industriel, comme on y oblige le colon, à prélever sur des bénéfices déjà si faibles, ou sur un capital échancrë par la concurrence ou le malheur, le supplément de salaire, auquel a droit l'ouvrier pour que les fruits de son travail ne lui soient point ravis, pour
^ Lafarelle, député, P2an d'um réorganUation,,, p. 96, 404.— >£. Baret, YOl. Uf p. 200, 201. V %4. VÀUli^r, octobre 4844.
qa'il poisse rentrer enfin dans la libre possession de sa personne ! Non, cette justice est la justice passionnée et à courte vue des révolutions , qui prétendent guérir le mal par le mal , la misère par la spoliation !
Mais lorsque, dans le religieux silence de la méditation ^ nous repassons , dans notre esprit , les moyens de sauver le public que nous offre le public lui-même , il se présente à notre souvenir des hommes qui sont Télite de leur classe; ce sont des ouvriers; ce sont aussi des publicistes; ils ont leurs préjugés, leurs écarts, nous le savons; et qui de nous n'a pas les siens? Hôtelier est le nom de leur organe. Nous le nommons, parce que c'est à lui qu'appartient le développement de ridée qui nous parait propre à sauver la société des sourdes menaces du prolétariat ; et ce moyen de réaliser le vœu public, ce moyen n'est autre que l'association.
De toute part ce mot à retenti ; mais l'association de qui, de quoi^? Est-ce que, dans l'état actuel des choses, le manufacturier, l'industriel, consentiront à s'associer des hommes qui ne leur apportent que des bras? Ces capitalistes appelleront-ils au partage de leurs bénéfices des malheureux dont tout le capital est l'espérance? — Et pour être juste, si les opérations de la société se résument en pertes et revers, les ouvriers tireront-ils du néant de leur avoir la part dedom* mage que les lois'de l'association les appellent à supporter? Plus simple et , par cela, meilleure que les plans de la plupart des économistes, l'idée de V atelier e&t celle d'une association indissoluble des travailleurs industriels ou agricoles. Elle se développe en peu de mots :
Le capital primitif, le ionds social forme une propriété inaliénable et indivisible; ce capital constitue et multiplie l'instrument du travail, c'est-à-dire l'instrument de l'ai-
* V Egron, p. 267; 1844.
sance et de la liberté : Yoilà la propriété commiiiie. Le fruit du travail, à son tour, fongible et divisible entre tous, con-' stitue la propriété indmduellef c'est là le salaire quotidien du travailleur, et la part de bénéfices dont chaque associé devient annuellement souverain oiaitre et seigneur \
Nous ne saurions trop insister, ajoute X Atelier^ pour qu'on ne s'attache pas à l'idée funeste des associations li-* mitées en nombre et en durée, et faites au point de vue de l'intérêt exclusif d'un petil nombre d'individus! Car c'est par ce côté surtout que ces associations se distingueront des associations et des jurandes, étouffées jadis dans l'étroite enceinte où elles s étaient jalousement murées.
Sous l'empire de cette constitution du travail, le travailleur manuel, c'est tout le monde, dans la classe des indus* triels, mais non pas dans la société tout entière^ qui reste libre de produire ses hommes d'étude et d'Etat! Le capitaliste et le manufacturier, c'est tout le monde encore. •• De là, pour chaque ouvrier, moins de travail, /^/a^ de temps libre pour reposer ses membres affaiblis, pour cultiver son esprit et son cœur. Et, cependant, il se trouve là pour chacun d'eux une rémunération plus forte de ses sueurs! En d'autres termes, chacun y obtient la plénitude de la vie physique et morale par le travail.
Quelle différence entre cette condition future et cellb qui, pour se peindre, emprunte ces accents de la douleur : « Est* il possible de concevoir un condition pire que celle denotre classe, ravalée à l'état de marchandise trop abondante; de marchandise réduite à s'offrir à un prix tel qu'il ne suffit qu'à prolonger misérablement la plus misérable des existences, décorée cependant du nom d'existence libre^. v
L'égoïsme, banni de ce plan, laisse le noyau de toute
4 V VÀUHer^ Organisation du travail, novembre 4844 et mars 4845. • —T^feWer, mai 4845.
aasociatioD naissante se développer, et son élasticité s*accroître dans la proportion des progrès da capital. Voici comment : une part du bénèGce, le grossissant sans cesse, y devient ce qoe, dans le gâteau des rois, nous appelons la part de Dieu ; car le Dieu de V Atelier^ le nôtre, est celui qui dit au riche : Tu aimeras, tu secoureras, tu honoreras ma personne dans la personne du pauvre... Cette part Torme, au profit de Findigent qui ne possède d'autre trésor que ses bras, un capital, un instrument de travail qui T arrache à son esclavage actuel ; et ce capital, il le féconde, il lé rend productif par ses labeurs !
Le mérite particulier de ce plan , mérite fort remarquable pour Tépoque actuelle, iiest de fonder la propriété au lieu de la violer.
Fort contraire au communisme, il ne constitue la. propriété commune que comme un moyen d^ arriver à la propriété indimluelle! — A la fondation de la famille, basée sur la propriété ; à la conservation de Tordre moral, qui dérive de la foi catholique, la société civilisée n'y reconnaît-elle pas toutes ses idées fondamentales? et n'est-ce point encore un des mérites de ce plan de respecter la M-^ berté, au lieu de la détruire par haine aveugle de la concurrence! n'est-ce pas un de ses mérites de tempérer la liberté par des règles en dehors desquelles son nom même dégénère et se change en celui de licence M
Mais comment les capitaux, & comment les instruments arriveront-ils en la possession de ces travailleurs, qui ne possèdent absolument rien aujourd'hui? v Ce n'est là, nous dit-on, qu'une question pratique ou de crédit! car l'Etat « peut fonder des banques de crédit. Ensuite, ajoute-t-on, nous ne prétendons pas dire qu'il soit possible de faire
^ V le développement, AUlUr, mal 1845.
que rassociation soit un fait général du premier coup*. » ff Nous a\'ons dit qu^il ne fallait que médiocrement compter sur les secours pécuniaires de TEtat, même de l'Etat réformé; mais ses encouragements et sa protection seraient beaucoup^. »
Beaucoup, en effet, car l'argent est le nerf des associations ! Provisoirement donc, grand embarras et grands retards! — mais non point pour nous; car, si Ton veut^se reporter à notre chapitre précédent*, nous croyons y avoir démontré, par un enchaînement de preuves chiffrées, que l'Etat, l'Etat cupide et avare autant qu'on le voudra, peut, tout de suite et sans bourse délier, faire sortir à la fois du sol des colonies et de la métropole, fécondés l'un par l'autre, des trésors qui ne pourront voir le jour et le donner aux associations sans reconstruire la puissance et la gloire de notre patrie!
Il est vrai que ce projet d'émancipation lèse les intérêts des industriels, auxquels il enlève la libre disposition de leurs machines vivantes; il est vrai qu'il lèse les intérêts de quelques financiers, rafiineurs et producteurs de sucre indigène, à la face desquels il ressuscite des colonies! une marine! un commerce! une puissance indépendante de leurs capitaux !
Des colonies! L'industrie manufacturière, qui doit à nos établissements d'outre-mer tant de vie et de ressort, a-t-elle jamais doté les métropoles de richesses comparables à celles que les colonies y ont versées?
Non ! ff le paupérisme nous apparaît à côté des plus brillants résultats obtenus par la haute spéculation industrielle, et l'on pourrait presque dire dans une intensité proportionnelle à ces mêmes résultats^; » tandis que, a poussées par un irrésistible besoin d'expansion, et sans s'inquiéter des théo-
1 Atelier, janvier 1845. — * Àtel, mai 4845. — » Lafarelle, député, Plan d'une réorganiiation,., id,, p, 96, etc., etc.
ries contraires aux colonies, foutes les nations rivalisent pour en obtenir, » et prospèrent aussitôt qu'elles savent les administrer !
Ajoutons une observation à celles qui en ont constaté la valeur : c'est que, tous les ans, plusieurs milliers des enfants de la France demandent une patrie, soit au territoire des Etats de T Union, soit aux rivages de Tétranger!
« C'est une recrue de consommateurs que nous fournissons aux manufactures anglaises, quand*il serait si facile de conserver, à noire industrie^ des consommateurs^ et à nos colonies, les bras dont elles ont besoin. Cbaque émigrant qui se dirigerait vers nos colonies, non-seulement irait créer sur un sol français unericbesse nouvelle, mais il étendrait par ses consommations T étendue du marché national M
Mais les colonies, comme les Etats, ne prospèrent que sous les lois d'un régime approprié à leurs besoins : voilà ce que ne cessent de crier les nôtres, par les milliers de plaies dont elles sont couvertes. Pour les fermer, ces plaies, pour ramener les trésors de l'abondance à la surface de ce sol dont une culture languissante ne féconde pauvrement que le tiers*; pour tripler^, de prime abord, ces richesses 0/7/nidtrément comprimées et en /aire refluer le courant jusques dans les régions les plus désolées de la métro-pôle; je veux dire pour effacer dans ces dernières traces la servitude de la race blancbe.et de la race noire... que fau-drail-il? Ce qui surabonde à la tribune : quelques paroles ! mais au-dessous de ces paroles un sens, une idée politique, un sentiment patriotique intelligent. En un mot, il faudrait, et nous Taltendoos, une loi sur les productions coloniales! Des lois équitables, un ferme retour à l'exécution du pacte
1 Schœlcher, Colon, fr,, Introduction, p. 32. — ^Rapport de Broglie, Id, Schœlcher, introduction, p. 21. — s Schœlcher, introd,, p. 28.
•— 493 — colonial , inf rëpidement violé ^ , voilà ce qui serait la prospérité des habitations, c'est-à-dire du planteur et de son atelier de nègres; puisque séparer ces deux intérêts ce serait diviser Tindivisible^. Cette prospérité, qui se manifeste par l'accroissement indéfini de la production, ne peut augmenter sans accroître le mouvement et les bénéfices de notre commerce, de notre marine et de nos pêcheries, sans développer notre agriculture et notre industrie, c'est-à-dire la production et l'action de tous les objets fabriqués par nos prolétaires, et de toutes les denrées, jusqu'aux farines et aux vins, dont la métropole seule est en droit de fournir les colcAiies ! Or, la con-* sommation s' accroît dans la proportion des richesses que la production et le commerce développent, cela va sans dire, . . . et ces produits de toute nature ne peavent se former, croître, circuler et enrichir les particuliers sans laisser une partie de leur substance, sous forme d'impôts dans les coffres béants dç l'Etat... D'un mot magique, que réclament la politique et l'humanité, d'un seul mot tripler le montant de la pro-^ duction coloniale, c'est tripler, en attendant mieux^ l'è* norme tribut que les colonies versent aux mains de la France; c'est fonder, sans bourse délier, la caisse d'épargnes et le trésor du prolétariat, le fonds social des associations légitimes de travailleur ; c'est trancher, avec le lien de leur esclavage, les plus hautes questions de politique et de morale. Celte vérité se rend importune à force de multiplier ses formes! En effet, dans ce surcroît de tributs qui tombent aux coffres du trésor, l'Etat puise à larges mains l'or nécessaire pour répandre la moralisation sur le champ social; l'or nécessaire à toute émancipation d'esclaves blancs ou noirs! Car la liberté de l'âme, Taffranchissement du joug des passions, la connaissance et l'amour des devoirs sociaux doi-
i y les Jla|>p. aux Chambns — 2 Officiel, p. 66» 95, 96, etc.
— 49* — vent précéder et accompagner raffrancbissem^t du corps ; sinon point de liberté stable. Le prêtre et F instituteur apparaissent donc aux écoles les plus divergentes comme les deux agents indispensables de la civilisation I Mais quelque pureté que nous reconnaissions à leur zèle, ni V un, ni Fautre de ces hommes ne peut vivre hors de la loi commune de la consommation. Par la vertu des paroles que nous attendons de votre bouche, ô législateurs , le traitement de cess apôtres vous natt sous la main , vous les dirigez, vous les multipliez, leur œuvre marche et le succès se rend à votre signal ! Vous parvenez, enGn, < à mettre toute cette population dans un état de civilisation assez avancé pour soutenir sans danger la transition de Tesclavage à la liberté,. • Est-on fondé à déclarer impossible ce qui n'a jamais été essayé sérieusement^ essayé de bonne foi ^ sans réussir au-delà de toute espérance'^?
Enrichi de ce vivace excédant de recettes, TEtat y recouvre les sommes dont il se dépossède pour indemniser le planteur des pertes de la manumission! Mais cette indem-nitè n a plus rien d'excessif, rien d'impossible, ^Ue se pré-cède presque entièrement elle-même dans les dispositions législatives qui accordent préalablement au planteur, par r accroissement des bénéfices de sa culture, l'équivalent du dommage dont le frappera plus tard le salut d'adieu de son serviteur. — Sinon , en présence du communisme, du socialisme et du prolétariat qui, bientôt, pourront trouver commode et attrayant l'exemple de nos mesures expéditi^esy il faudra se résoudre à spolier, à confisquer, à volerM
^ Happ. de Broglie, p. 455.-9 l* Angleterre paya de 500 millions ècu9 cette énuipcipation > qui, selon Tamiral taplace, a retardé la civilisaiion de la race noire (Joliivet, Extraits, p. 66; 4844); puis elle doubla cette somme aui mains des cotons, par suite des faveurs qu^elle leur accorda. Qu'est-il sorti de cêita inévitable dépense? w. La ruine 1
En nous déterminant de bonne grâce à la facile réalisa-* tion d'un excédant de richesses nationales, nous nous acheminons donc vers la solution pacifique du plus grand, du plus terrible problème des temps modernes ! Partout où la. civilisation a étendu son règne, nous atteignons d'un coup également inévitable l'esclavage nominal , et Tesclavage réel , que Tastuce dérobe sous les plis du langage. Nous unissons les deux hémisphères dans une pensée aussi sainte, aussi pratique que féconde; et l'esclavage guidé par nos mains, l'esclavage pousse doucement son dernier souffle en fondant le règne de la liberté. Cela est simple! Qui ne peut voir que, pendant les courtes années où le soin de sa moralisation retiendra l'esclave noir sous une tutèle qui tend d'elle-même h s'adoucir, cet esclave aura construit l'instrument de travail qui lui assure à tout jamais les droits et ta jouissance de la liberté? Qui ne peut voir encore que, sans verser une goutte de sueur de plus, ce même esclave aura racheté, par son travail , ses frères d'Europe; qu'il aura du moins commencé le rachat de nos prolétaires, incapables d'exécuter par eux-mêmes une œuvre dont le retard est une révolution sociale ^
Voilà les champs à féconder ! Voilà , sous nos mains qui le palpent à fleur de terre, l'or que nous offrent les colonies en retour d^une loi de justice ! Que dis-je , l'or? — Sous forme d'or la liberté, la puissance et la paix ! Que s'il nous
i Est-ce insulter TEuropéen que lui dire : Il faut que le travail du nègre s^unisse au tien pour te racheter? point, que je sache ; car le travail du nègre reste le même ; même temps, mêmes labeurs, ou moins encore ! Rien n'est changé, si ce n'est le résultat de ses peines, grâce à des lois qui féconderaient les sueurs du prolétaire s'térilement versées, puisqu'elles ne produisent que la misère, ce qui est le plus détestable outrage que l'humanité puisse recevoir! Celle rançon, d'ailleurs, ce n'est pas le nègre, c'est l'État qui la donne : l'État donnant sans prendre, et donnant ce qu'il doit. Ce plan, d'ailleurs, ne rallentit point le cours des émancipations et des améliorations partielles!
platt de négliger ces trésors, les colonies retombent dans la barbarie et la démoralisation que la misère enfante. Les manufactures et ragrieuUure métropolitaine, frappées par le conire-coup terrible de ce déni de justice, ne lardent pas à voir cette misère croissante multiplier le nombre des esclaves dont elles absorbent la vie. L'esclavage y reprend racine, au lieu de céder les profondeurs du sol aux racines vigoureuses de la liberté. Il est vrai que si ces esclaves prennent en patience le redoublement d'un mal déclaré par eux intolérable, tout ne sera point perdu pour eux; il lear
restera pour consolations des rhéteurs et des sophistes
des paroles creuses et ronflantes...
Ce sont là ces fruits que les rivages de la Mer- Morte offrent au voyageur altéré : une cendre amère sous une écorce décevante !
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De quelque côté que l'étude des intérêts généraux et le désir de niveler les bienfaits de Texistence conduisent le parallèle entre le prolétaire des manufactures et le prolétaire noir, il se rencontre pour la masse des lecteurs européens une série de désillusions singulières, et d'autant plus vives que Ton avait accepté pour se diriger les préjugés chéris du public , que Ton avait pris les aveugles pour guides ! Pénétrés de la nécessité de suivre et d'épuiser le cours de des préjugés vulgaires, il ne nous reste plus guère qu'à déduire de l'analyse de la personne du colon comparé à la personne de l'industriel, une des plus importantes raisons de la différence qui caractérise la condition des deux prolétariats.
Chaque profession, chaque mode d'existence offre son caractère à part; le tact et Texpérience ne permettent guère aux hommes de s'y tromper. De là , les degrés d'estime et la mesure de considération que l'opinion publique attache à chacune de celles qui lui sont connues. Cette estime, basée sur le sentiment des qualités que toute profession requiert et développe, diffère essentiellement de l'aveugle courtisanerie du vulgaire pour les possesseurs de fortunes réalisées,
tantôt par des états décriés, tantôt par des moyens équivoques. De ce côté, Thomme le moins considéré peut être le plus considérable!..
Cette position fâcheuse n'est certes point celle des industriels. « Il y a des personnes, je le sais, qui n'en parlent jamais sans que le rouge leur monte au visage, sans qu'elles les couvrent de mépris. Ce sont , à les entendre , les tyrans de Tépoque... des hommes lans entrailles, qoi n^adorent d'autre Dieu que l'or et qui déplaisent à voir languir les travailleurs dans la misère, tandis qu'il ne dépendrait que d'eux de les faire vivre dans l'aisance ^ Mais cette exagération est du goût le plus inhumain, et nous sommes loin de l'adopter. Ce n'est point sur le théâtre de la civilisation chrétienne qu'une classe d'hommes se livrera passionnément au mal, sans autre plaisir et bénéfice que le'mal lui-même.
Ce qu'il y a de vrai dans l'accusation, s'explique d'ailleurs par la position fatale des accusés. En effet, ils ne gagnent dans la situation ordinaire de l'industrie que tout juste de quoi faire honneur à leurs affaires et maintenir leur rang dans la société^, v Le souvenir des crises passées et la crainte des perturbations de Tavenir donnent donc la clef de cette rigueur de cupidité qui en caractérise un trop grand nombre ! Mais je xlistingue la classe honorable des industriels de celle des monopoleurs de privilèges pécuniaires caractérisés dans le livre de M. Toussenel^ ! Et rien n'est plus éloigné de mon esprit que la pensée d'accuser en elle-même une profession des cruels entraînements qu'elle subit ! Je ne compare donc l'industriel au planteur ni pour jeter l'insulte à notre société , ni pour atteindre ou chagriner auc^une classe; mon but unique est d'ajouter aux lumières que le législateur ,
i Arrivabene, Ouvrier$ belges, p. 311 j 4845. — s Ibid, — ^ Le9 Juifi^ roii de Vépoque.
™ 499 — avant d'agir, doit concentrer sar les deux termes de celte comparaison!
Ob ! je me garderais bien de jeter le blâme sur cette mul« titude d'industriels courageux, probes et patients, auteurs ou gardiens de découvertes précieuses dont le monde police s'est enrichi, et parmi lesquels la France se glorifie de compter un si grand nombre d'esprits èminents et de cœurs charitables.
Loin de là , je proclame qu'il en est un nombre plus con« sidérable qu'on ne le suppose, dont on ne saurait trop hau-« tement louer la bienveillance et la sagesse. L'histoire de rindustrie contemporaine recueille les noms de fabricants assez bons et justes, pour qu'entre les mains de leurs con-** currentsles appâts d'un salaire plus élevé perdent toute sè^ duction sur les ouvriers, qu'ils se sont attachés par la raison et par le cœur !
Dans ces fabriques, si lecommercese ralentit, silenombre de commandes vient à décroître, les salaires n'éprouveront jamais sur le coup et du jour au lendemain uue diminution désastreuse. Aussi longtemps que les facultés du maître le lui permettent, et malgré les pertes qu'il en éprouve, le travail continue, sous son toit , de fournir le pain quotidien au travailleur. Le maitre ne se refuse à aucune avance désintéressée, à aucun sacrifice légitimé par l'imprévu. Ce n'est point tout , il arrive souvent que la maladie enlève le bon ouvrier à ses ateliers : partout ailleurs, ce serait famine et mort pour ce malheureux; mais là, rien de pareil à crain-dre; l'industriel fait noblement administrer au malade lea soins de l'art et les médicaments que son état réclame.
Et s'il est des villes où Ton aurait peine à rencontrer quelques vieillards dans les manufactures, parce qu'il est avantageux de payer plus cher des ouvriers plus jeunes, il en est d'autres, telles que Sedan , où des ateliers spéciaux ^
500 — ouverts aux vieillards , et tenus avec un soin paternel , leur ofTrent pour un modique travail un salaire qui les arrache au besoin.
Après avoir cité comme des modèles MM. Boutarel et Le Clairède-Pftris , Granier de Montpellier et Bacot de Sedan , je terminerai par l'exemple de M. Cupin-Gridaine, citoyen de cette même ville. Ce généreux manufacturier, — ministre ou non , que nous imporle ! — constitue à ses bons et vieux serviteurs une pension de 420 francs, lorsqu'il ne peut trouver le moyen de leur assurer une retraite convenable dans ses établissements. La bienveillance sincère du planteur * revit dans Tâmeet dans les procédés de ces hommes, dignes d'une estime d'autant plus grande que l'exemple général ne leur force ni la main ni le cœur !
Mais le plan que nous nous proposons est de ne décrire que, dans la généralité de leur aspect, les choses qu'il s'agit pour les réformistes d'envisager et d'étudier. Nous poursuivrons ce but sans oublier que des réformes demandent toute la lucidité d'esprit d'un peuple; et cette lucidité est le contraire dû trouble que les passions excitent. Nous nous placerons donc au milieu de la situation la plus générale pour y rester dans le calme inaltérable de l'impartialité! Grâce à cette condition de progrès, le sens chrétien tend vers son but entre les violences révolutionnaires et la slupide inhumanité des conservateurs à outrance .'...Comment ne pas nommer ces hommes qi\i, provoquant par leur résistance à toute réforme les tremblements du sol , appellent des quatre points de l'horizon les météores désastreux et les tempêtes.
Le vice le plus inévitable de la profession de l'industriel, c'est d'assujettir celui qui l'exerce à spéculer implacablement sur le travail et la sueur d' autrui. La plupart des éco-
* V Tbonorable M. de Pradi, Colonies, etc.
nomistes font remonter cette incriminatioii à la loi fatale et commune de rindustrie : la concurrence illimitée... concurrence dont un des défauts est d'emprunter ses forces à la fraude; défaut aussi fatal à Fhonneur qu'aux intérêts de la France!
Difficultés et langueurs du commerce , crises soudaines et imprévues, rivalités effrénées, ruine imminente, voilà les causes dont la puissance agite la fibre des industriels, les surexcite et les entraîne à retrancher de la rémunération du travail tout ce qu'il est possible d'en ôter. . . Ces vices sont inhérents à la constitution presque universelle de l'industrie, dont \e& perfectionnements deviennent la ruine progressive et certaine de l'ouvrier*. C'est de la gravité de cette situation que naquirent ces paroles de M. de Tocqueville : « L'aristocratie manufacturière est une des plus dures qui aient paru sur la terre. Si l'aristocratie industrielle, et les désordre» qui en sont la conséquence nécessaire , menacent déjà les Etats-Unis, que sera-ce des nations européennes en ce moment partagées en deux camps qui grossissent de jour en jour en force et en haine : en propriétaires des instruments du travail et en travailleurs... »
Je n^dirài rien en ce lieu d'une volonté devenue commune à tous les ordres de travailleurs : celle de s'enrichir en se gagnant de vitesse les uns les autres. Dans ces courses au clocher où le coureur ne veut voir d'autre objet que le but, combien de chutes mortelles^ que de dégâts commis, que de ruines! Le moraliste s'emparerade cechapitre. Poursuivant ma route . et jetant les yeux sur la face de l'Europe et sur les tableaux qui en représentent les divisions, je me contente de remarquer que le caractère général, et par conséquent anti-social de la constitution de l'industrie, c'est d'opposer les intérêts de l'acheteur à ceux du vendeur du travail , au lieu de les unir.
* V E. Buret, vol. XI, p. 489, 190, et conséquences.
« li existe , en effet, entre les ouTriers et les fabricants, une hostilité incessante, et la cause de cette hostilité doit 6tre attribuée à Finsuffisance du salaire \ y « Nul doute que le salaire de l'ouvrier ne soit au-dessous de ses besoins physiques. L'année ouvrable n'excède pas sept mois! Il y a donc dans les ressources de l'ouvrier un déficit proportionné au temps du chômage^, v • C'est à l'industrie « dit le peintre des misères de la classe agricole , que peuvent s'adresser les reproches du chrétien et du philosophe, d'abuser du travailleur comme d'un instrument, d'épuiser dès l'enfance les sources de la vie, et d'abréger par un travail au-dessus des forces humaines les jours accordés par le créateur^, n « Elle est rude sans doute, v et plus que l'auteur que je vais transcrire ne le suppose ^, « la condition de nos pauvres paysans. . . Mais combien n'est-elle pas supérieure à celle des malheu-^ reux ouvriers des fabriques L. » Chemin faisant, les ateliers flous ont laissé pénétrer dans les mystères de leurs rigueurs; ehbienencore, l'atelier^ celieud'épuisement,horsduqdeI tant de milliers de prolétaires ne sauraient vivre , « s'ouvre ou se firme au gré du chef d'industrie qui , par là, possède une sorte de pouvoir de vie et de mort sur les machines vivantes employées à la production; si donc, il ne dispose p^s comme le planteur américain du fouet des commandeurs, il a un instrument de domination bien plus énergique encore : la faim^. » Et comment cela ! C'est qu'en Europe il n'existe rien de sem*blable au régime des ateliers coloniaux , et que « le chef de manufacture est libre envers la société comme envers ceux qv!il emploie f il ne tient à ses ouvriers par aucun lien moral... il s'habitue à les traiter comme la matière résistante qu'il faut dompter pour en obtenir davantage ^ »
* Frégier, vol. i, p. 31 5. — * Ihid, — * De Bourgoing, p. 2. — * V' M. de BonrgoiDg, etc. — « La Farelle, député, Réorgan,^ p. 97.. t. Faticher, Études, id. — « E. Buret, yoï. n, p. 4S.
Jd poarrais nommer des villes^ dit le docteur Villermè, où des fabricantg, d'ailleurs excellents, des juges de Cour
royale, des conseillers municipaux m'ont dit avoir en-*
tendu des chefs de maisons récentes et encore mal assises , avouer que, loin de vouloir donner à la classe ouvrière de bonnes habitudes i ils faisaient des vœux , au contraire , pour que Tivrognerie et la mauvaise conduite s'étendissent à tous les individus qui la composent! De cette manière, aucun d'eux ne pourrait sortir de sa condition, aucun ne pourrait s'élever au rang de fabricant ^ ni , par consé^ quent, leur faire concurrence! n
L'esclavage se trouverait de la sorte organisé dans la misère et dans le vice , saps pécule et sans issue. Entre la servitude sans issue sous la loi de l'industriel et la servitude munie de sa rançon sous la loi du planteur , que dire encore?
En vérité, répètent à leurs maîtres ces ouvriers qui, cependant, ne connaissent de l'esclavage colonial que des récits de fouets et de chaînes^ « notre sort est plus triste que celui des esclaves noirs pour lesquels vous éprouvez une sympathie si vive que vous donnez votre argent pour assurer leur liberté ^ » Mais comment voudrait-on qu'il en soit autrement, si l'intérêt, faisant au planteur une loi naturelle et générale de la bienveillance, place sa fortune et sa sécurité dans la satisfaction et la santé de ses serviteurs; A tandis que plus le manufacturier accable ses ouvriers de travail, plus il amasse de misères sur leur tète et plus il accumule de richesses^. «
Une sorte de fatalité mystérieuse semble s'attacher à
i ÉgroD , p. S03, 204. Quelqaes-uns achètent par ces souscriptions la patente de philanthropes ; quelques autres trouvent un inti^rèt direct à ruiner les colonies par remploi de cet argent. V les Juifs^ rois de l'époque, — • 3 Ride, vol. II, p. 46, Id, Revoir, ci-dessuS; Villermé, Toussenel, etc.
rhomme qui , dans les conditioDS actuelles du travail , le commande ou Tacheté, et cette fatalité resserre et durcit jusqu'au cœur du père. Qui le croirait, celui-ci, devenu petit fabricant, ne craint plus d'imposer à ses propres enfants, sous le régime des verroux, du jeûne et des cor— rections corporelles, une tâche déjà trop accablante pour Touvrier qui serait dans la force de Fâge * !
Il faut, pour s'initier à la position de T industriel, considérer Findustrie partout où elle règne ou végète. Que Tindustrie soit parcellaire ou non , toujours les plus grands maux foisonneront là où elle aura choisi son théâtre*^
Prêtez Toreille aui vents
Qui passent sur le front des villes ouvrières, Et rainassent au vol, comme flots de poussières, Les cris humains qui montent de leurs flancs. Écoutez ces soupirs, ces longs gémissements :
O mattré , bien que je sois pile, Bien qu'usé par de longs travaux , .... Cependant, pour un fort salaire , Il n*est rien que je n'ose faire.
Vainemt^nt la consomption, La fièvre et son ardent poison, Lancent sur ma tète affaiblie Les cent spectres de la folie ; Maître, j'irai jusqu'au trépas, Et si raon.corps ne suffit pas, J'ai femme, enfants, que je fais vivre, lis sont à toi, je te les livre !..
LES EITFANTS.
Ma mère, que de maui dans ces lieux nous souffrons ! L'arr, dans ces ateliers, nous ronge les poumons. Et nous mourons, les yeui tournés vers la campagne.
Là, nos poitrines
Ne se briseraient pas sur de froides machines ,
* Frégier, vol. r, p. 199, 200. — * L. h\Bnc, Or g an,, 1841.
Et la nait i^ods laissant respirer seâ pavots , Nous dormirions enfin, comme les animaux!..
(Lei machines recommencent à jouer avec un bruil formidable^ accompagné de voix humaines, et de clameurs plaintives. )
Tons les bruits effrayants que Thomme entend, ou rêve,
A ce concert n^ont rien d'égal;
Car, celte dure symphonie ▲ux instruments d'airain, à Parchet destructeur, Cette partition qui Tait saigner le cœur
Est souvent chantée en partie
Par Tavarice et la douleur.
LE MAiraS PARLE.
Malheur au mauvais ouvrier Qui pleure au lieu de travailler; Malheur au fainéant, au lâche, A celui qui manque h sa tâche Et qui me prive de mon gain, Malheur! il restera sans pain.
- Allons! qu'on veille sans relâche, Qu'on tiepne les métiers en jeu, Je veux que ma fabrique en feu Écrase toutes ses rivales ; Et que le coton de mes halles En quittant mes brûlantes salles Pour habiller le genre humain, Me rentre à flots d'or dans la main.
(La Lyre, d'airain f Barbier.)
Hèlas! que de fois cette terrible poésie ne reste-t-elle pas au-dessous de Thistoire. Voilà ce que nous ont appris dans leur funèbre concert les économistes européens les plus distingués, appuyés sur les document$ les plus officiels.
Plus acérée que je ne voudrais permettre à ma plumé de l'êlre, la plume de M. Alph. Karr néglige les vices de l'industrie pour décrire les vices de Tinduslriel : son résumé brillant réclame cependant une place que Ton ne saurait lui refuser :
« Les abus, les jougs, les tyrannies , ont été attaqués; mais ceux qui les attaquaient ne voulaient pas les détruire, ils voulaient s'en emparer , et c'est ce qu'ils ont fait I...
Le ch&teau d'aujourd*hui , le cbflteau où le
tyran repose, voyei'-là bas»«. Quoi! cette haute cheminée en brique? C'est une usine. — Précisément. Cette forteresse n'a ni herse, ni pont-lèvis. Le châtelain n^est pas couvert d'une cotte de maille; il n'a pour armes qu'une canne à pomme d'or Certes, il ne ressemble pas plus aux anciens barons que sa cbeminéé ne ressemble à leur donjon; mais il a hérité de leurs droits, et il exerce la même tyrannie. Tous les hommes qui l'entourent sont ses serfs Les
ouvriers qu'il emploie attendent de sa volonté le pain de chaque jour. Il les dompte par la famine , comme on fait pour les bêtes féroces. 11 ne lève pas la dime sur leur travail; il la leur donne, au contraire, mais il garde les neuf autres dixièmes. Le droit de jambage a pris une nouvelle extension au milieu de filles et de femmes auxquelles leur travail ne peut fournir les plus rigoureuses nécessités de la vie, et qui, à plus forte raison, n'ont jamais honnêtement ni parures, ni plaisirs\ »
Et le colon ne peut pas être le même homme ! Une seule idée, Cette unique idée du gain qui domine et caractérise en quelque sorte la nature toute simple et nette de TinJustrîel, répugne à ce qu'il y a de complexe dans la personne du planteur. Nous allons le voir. Cependant, Européens, faisons TefTort de ne plus reprocher au planteur de traiter son noir comme sa chose ^ tandis que de la même bouche nous reprochons au manufacturier de traiter l'ouvrier réduit à le servir comme une chose qui lui est étrangère et qui reste pour lui sans valeur !
* Guêpes^ juin 4846. Revoir 7w Juiy:», roUdeVépoqtH^ p. 460.
Le maltrei le planteur, c'était tout naguère encore un personnage bien difficile à comprendre, si Tesprit ne se donnait la peine de le décomposer. Et, pour se le représenter avec justesse, il fallait remonter jusqu'au seigneur féodal du moyen âge. Je veux dire qu'il était nécessaire d'étudier l'institution seigneuriale, non point dans ses abus et sa décadence , mais dans ses conditions d'utilité publique et de pureté primitive, ou, pour mieux dire, théorique * . Or, quel ersonnage était le Seigneur? la question ne semble pas trop déplacée, lorsqu'il s'agit de prolétariat et de servitude !
Le seigneur, c'était le noble^ ou le notable, l'ancien', Talné, sino;i par l'âge de sa personne, au moins par Tâge et la date de sa famille* Descendant des vaillants, des forts^
^ Nos documents nous disent que le colon vaut chacun de nous, et mleut, probablement, que laplUpartdc nos industriels. j^.u-delà je ne dis rien. \^2PfitnUivemînt; car, depuii , on put ôlre ftrchi- seigneur et de roture j sinon tout noble eût fait des nobles en vendant ses terres! -» L^ar<^ licle 248 de Tord, de Blois (1579) déclare que les non nobles achetant fiefs nobles ne seront pour ce anoblis. Un marquisat ni un comté ne feront ni un marquis ni un comte. — ...». /(!.> depuis, en 4629,'rarticle 2H du Code MarillaCy ou Michaud| enjointe tous gentilshommes de signer, à Pavenir, tous les actes de leur nom de famille ^ et non de celuj de leurs terres, pour leê distinguer des roturiers à qui on avait permis de porter les noms des fiefs qu'ils possédaient.
Aujourd'hui, c'est à qui escamotera son nom de famille pour le remplacer par un nom de domaine ou de fantaisie ; c'est à qui masquera son nom du dcj qui, marquant Texiraction, ne doit précéder qu'un nom de terre! Yoilà comment les enrichis , qui ont le plus jalousé là noblesse , se donnent des airs de nobles. En se glissant sous le manteau delà noblesse, ils lui portent le coup de grâce !
En effet, il faut presque du front, actuellement, pour oser se présenter sans litre dans tels salons de la chaussée d*Antinï et nous avons vu des domestiques stylés à qualifier, d'après la mine, les arrivants qui omettaient de s'en parer! — Lorsque déjà les dix-neuf vingtièmes des titres sont usurpés, il est permis de dire que cette usurpation, qui se pratique avec une si générale impudeur, détruira plus sûrement qu'aucune mesure révolutionnaire le dernier prestige de la noblesse : le souvenir des noms illustrés. — 3 Nobilis. — Notabiliê* — Senior.
— soldes sages 9 la lot-coutume Tavait constitué chef de justice et de guerre tout à la fois. Réunissant donc en sa personne la double autorité politique que délègue le pouvoir social , le noble , le seigneur, était Tbomme des combats et des jugements , le général et le magistrat. Il était le roi , le souverain d'un petit Etat particulier et distinct, quoique rentrant dans un état général et soumis à un pouvoir supérieur. Car, sous ce pouvoir suzerain , la condition du seigneur répondait exactement à celle de ses propres subordonnés ou vassaux , quant à Tobligation de se soumettre au jugement et de prêter ses bras pour le combat.
Eh bien! naguère encore, nous retrouvions tout vifs dans la personne du colon la personne et \e& fonctions primithes du seigneur. Enrégimenté sous le drapeau de la France , le planteur en était le soldat , et par instinct d^honneur et par devoir de naissance! A toute époque, à toute heure, un signal, un mot le trouvaient dispos et prêt à offrir son sang sur le sol natal , ou à se jeter au dehors, selon le cri de la France* ; sa gloire nous appartient : je ne suis point poëte pour la chanter, mais j'ai trop de sang au cœur pour la taire au milieu du concert d'outrages et de calomnies que font retentir autour de sa tète ses ennemis... qui sont les nôtres!
Si de ia bonne épèe des combats , que le planteur a si gaillardement maniée , nous reposons nos yeux sur la balance de la justice, nous la trouvons en équilibre aux mains de ce champion transatlantique de Ja France. Sa juridiction embrasse tous les vassaux de sa terre; il y est juge, mais juge vassal ; juge relevant , et au premier degré; juge pacificateur ; et sa puissance ne s'étend ni à tous les délits ni aux crimes. Ainsi s'explique, par la position des planteurs, cette habitude, disons mieux, cette habileté de justice dont
*• y de Maunjr, Siége$ et batailleSy ch. x, etc., etc.
restèrent frappés les hommes que la vigueur de leur constitution intellectuelle exemptait de la maladie des préventions ^ Et cette justice ne pouvait manquer d^une habileté suprême, parce qu'ette ne poui^ait se passer de miséricorde. En effet, par la pluis heureuse des dispositions, dans le juge était le père! Les justiciables formaient à la foi^ la famille^ ravoir et Tavenir, la richesse et la gloire du magistrat, il était impossible au juge de frapper sans frapper sur luimême*, sans attenter à Tordre, à la sécurité, à la prospérité de sa maison ! Le seul défaut de sa justice , c'était donc le plus souvent la fréquence des impunités^.
C*est à cet endroit , surtout , que la justice de premier degré réclamait la surveillance du magistrat supérieur et de TEtatl Ce n*est point que de temps en temps il ne se rencontrait, parmi les maîtres, un homme dur à ses nègres, injuste , intraitable , odieux dans ses procédés , une sorte de monstre en un mot. . . (Voir la note p. ?20, fin de ce chap. ) et tout le monde sait aussi qu'un monstre est un prodige, quelque chose de rare !
^ M. de Pradt, Colonies, — ^Sartout depuis la traite abolie. — 'Voir le manuscrit remarquable et souveot consulté du Chevalier Ad. Gougenot des Mousseaux, mon père, gentilhomme ordinaire de la chambre des rois Louis XVI et Louis XVIII. Présent à la journée du 28 r^.vrier 4794, où il fut maltraité K côté du roi, Pauteur de cet écrit (cité Man, paternel)^ passa depuis à Parmée des princes, et y servit en.qualilé.de capitaine aux hommes d'armes, après avoir quitté domaines et famille, mais surtout une sœur chérie, dont le mari commanda bientôt après une armée royale dans Pintéricur. — Après le licenciement, il se. rendit aux Antilles, à S*-Domingue, h S^'-Lucie, h la Guadeloupe et à la Martinique, où il fut inscrit comme capitaine dans les milices. Ses observations, faites de 4795 à 4802, forment un point de comparaison aussi curieux qu'important avec Pépoque actuelle. Elles furent le fruit de sept années de séjour dans les Iles, où il n'eut, en aucun temps, le moindre intérêt personnel. — Cette vie fut un long sacrifice! J'ai dû énoncer ce qu'était Phomme> afin que chacun pût juger, de son point de vue, la valeur de Pautorité. Cette notice Paccrottra pour quelques-uns, et la diminuera pour beaucoup. Trop de passions bouillonnent encore pour que nous nous entrejugions avec équité.
Gbogk — ^
Tout le monde sait aussi que T assassin , Vompoisoniiêar, le parricide, produisent chaque jour à nos yeux cette e%eep" tion dans notre société , sans que tous les romanciers du monde, ligués à toutes les gazettes des tribunaux, soient parvenus à nous faire envisager par Tes habitants de FAmé-^ rique comme une société d'empoisonneurs et de parricides ^
Guerrier vaillant et juge paternel, le colon se trouve en^ Qore maître du sol et cultivateur; mais ce cultivateur n'a rien du rustre, parce que la naissance et k fortune le rangent jusqu'à ce jour parmi les classes éminentes de la so-^ cièté... Je veux dire, parce que Téducalion qu'il vient re-^ cevoir au milieu de nous, dans la capitale du monde civilisé, le place au niveau des hommes le plus humainement élevés de son siècle. Terminons en observant que, pour un sixième seulement de sa nature multiple, ce guerrier magistrat, ce chef d'usine, cultivateur et propriétaire , est commerçant/ mais à la façon du propriétaire d'un faire-valoir !..
Une vèrilé morale et mathématique demande à sortir de tout cela : c'est que le colon , cédant à la résultante de sea idées et de ses instincts, n'a guère à céder que pour une bien minime portion de son être aux impitoyables exigences de l'esprit de lucre. Ou plutôt cet esprit qui, au grand dommage de nos prolétaires, constitue l'homme d^une seule pièce que nous retrouvons identique sous toutes ses variétéâ de noms et de formes à la tète des manufactures européennes ; cet esprit rencontre au cœur du colon cinq autres esprits rivaux qui le combattent et le disciplinent, qui le dénaturent et r ennoblissent.
L'évidence de cette situation, si favorable aux intérêts du pays par l'impulsion qu'elle donne au développement dea
1 a Cependant) le crime d^empoisonnemenl sur la personne des maris, v pa? ei^emple « est devena si commun que les jurés le tolèrent, et que les Jour» naux judiciaires n'en veulent plus! » Les Juifs^ roiê OêVépoquêt p, 3$^,
plus nobles qualités de l'esprit et du cœur» Be fut point étrangère à la volonté des princes qui honorèrent jadis de la qualité de noble, la position toute nobiliaire et seigneuriale du colon !
Et c'est ici qu'une désignation aristocratique frappait sans les offenser les oreilles les plus chatouilleuses, car elle exprimait une fonction sérieuse; elle n'était point le titre sînécurique dont se pare l'homme du privilège ou l'indolent vaniteux.
Eh bien ! c'est là l'homme que reproduit encore dans la plus excellente partie de sa personne, le courageux planteur de nos colonies, auquel il est impossible de travailler aifec intelligence aux intérêts de sa famille, sans servir de la manière la plus directe la nombreuse famille de ses servi-^ teurs, cette petite commune dont il est le chef; et sans ser-* vir en outre les intérêts les plus fondamentaux de la France : trois intérêts qui ne sont qu'uD !..
EnGn, si « toute la France est noble, v et j'aime à répéter ce mot digne de couronner les plus sottes querelles de la vanité et de Fenvie , à combien plus forte raison ce compliment, véridique dans sa généralité, doit-il s'appliquer aux habitants de ses postes les plus avancés et les plus périlleux*,..
^ Voyons, cependant, re que des investigateurs ont trouvé d'outrageant pour nos moBurs dans le voluptueux despotisme du c^lon. «Les nègres, nous dit M. P. Chevallier, ne dépendent que médioerement du propriétaire, qui, le plus souvent, connaît à peine leur nombre et leur valeur commerciale, » la sultan qu'il est! — Tandis que le plus opulent fermier sait au juste le noml^re de ses brebis!... tandis que les belles habitations possèdent rarement au delà de deui à trois cents noirs ! tandis que, sur des habitations vivrières , le maître ne possède souvent^u'un esclave! (v. O/ySc, p. 403, et P. Chevalier, ifiitéa desfamillB», p. 4219, février 4836, 3* vol.)
«Ce sont les mandataires, ajoute4-on, les intendants, et surtout les corn* mandeurs qui règlent le sort des esclaves. » Kt voyez ee qui en résulte!
Arrière donc, enfin, les contes fantasques, et place aux yèritès de bon aloi ; car il ne s'agit plus de ces planteurs de
Le GOlon «ne peut pas entendre, du fond de $et boudoir* dorés ^ de* berceaux ombreux de *e* terra**e*^ et du palanquin moelleux, où ses domestiques le portent, en chantant, les coups de rotin que les commandeurs font pleuvoir, dans ses cultures , sur le dos nu des pauvres diables qui ont déjà trop, pour épuiser leurs forces, abrutir leur Ame et lasser leur patience, des fardeaux à porter, du travail conlinuel sous un soleil de plomb fondu, des regret* inconsolable* de la pairie, du sentiment profond, douloureux, incessant de leur abrutissant esclavage. » (Id., P. Chevalier.)
Laissons notre cœur et nos poumons reprendre haleine. Nous croyons peu nécessaire de jeter en parallèle de cette bambochade la vie plus ou moins vo« luptueuse de nos chefs d'industrie (v les Juif*, roi* de l'époque, — M. Alphonse Karr, et autres témoins oculaires et habituels) ; mais, en attendant les deux coups de plume qui retracent , en style d^historien , la vie réelle du planteur, comment faire aller de front ses boudoirs dorés et ses terrasses orientales avec la simplicité universelle des habitations coloniales , avec la misère générale des colonies ? n Pa<*fois, nous disent les rapports of- ^ ficlels, les maîtres sont à peine mieux logés que les esclaves.» {Offic,, p. 406.) «Il y a beaucoup de cases qui sont mieux que les maisons des maîtres. » (/i., 269.) Toutes les habitations ne sont point misérables, je le sais; «mais il y en a trè*-peu qui offrent l'apparence du luxe ou même du confort hi {Offic, p. 270, 272, 273, etc.)
Comment encore s^expliquer, avec ce moelleux palanquin, le régime viril du planteur, dont la femme et la 611c n^ont généralement pour litière que la rude échine d*un cheval.^ Qui ne les a vues, ces amazones gracieuses, qui ne les a vues gravir avec intrépidité les mornes, et, franchir les ravines et les torrents, dans ces régions à demi-sauvages, où la plupart des voies de communication ne sont encore qu^à Tétat de sente ou de tracé? Cependant, accommodons les commandeurs, ces tyrans dont la sombre humeur se résout en averses de coups de rotin sur les épaules des pauvres nègres leurs frères!... accommodons cela avec la Sollicitude du planteur et Texcessive modération des châtiments! (Bappr, deBroglie, p. 434) avec les règlements sévères et législatifs de la discipline, avec le droit de plainte, avec les visités périodiques des magistrats. Accommodons encore ce travail continu avec les règles immuables qui le limitent à un peu plus de moitié du travail du prolétaire européen ! Accommodons les regrets inconsolables avec les ' règles du langage, et lés regrets de la patrie perdue avec ce fait incontestable, que la plupart des nègres de nos colonies ont les colonies mêmes pour patrie; avec ce Tait, que les nègres transportés jadis dans nos lies épuisent Tarsenal de leurs ruses à se faire passer pour indigènes, tant il est glorieux
— MZ — théâtre ou de ces peintures de comédie auxquelles ont donné créance, en les accréditant de leur nom, des hommes
pour un nègre de n'avoir pas reçu le jour dans le barbare continent de TAfrique! Accommodons un sentiment profond avec rabrutissement , un sentiment douloureux avec ces cris, ces chants, et Rajouterai ces danses, dont je défie le voyageur de n'être pas étourdi aui jours de fête ou de repos, d'un
bout à Taulre des colonies Qui ne voit ici, qui déjà ne savait en quelles
illusions d'optique abondent et surabondent les horizons lointains!
Eh bien f si les philanthropes de terre ferme allaient s'aviser de transformer en député le magicien dont la baguette a si poétiquement revêtu de la couleur Ucale des préjugée européens les réalités de nos colonies, que ferais-je?... Oh! pour ma part, je battrais des mains. Je ne saurais, en eflTet, redouter un homme de talent et de conscience, mis sur ses gardes par une première erreur! Je ne saurais récuser un écrivain chez qui le coup d'oeil de l'homme d'Etat domine, en définitive, l'imagination du romancier, et qui, triomphant des données les plus fausses, arrive, par la seule force du bon sens, à des conclusions contraires à celles des philanthropes! Il est absurde, leur crie M. P. Chevalier, il est dangereux de prétendre émanciper brusquement les esclaves... Le véritable, le seul moyen d'abolir sans péril l'esclavage des noirs, c'est de les moraliser. L'entreprise vaut certes la peine qu'on y mette le, temps et les soins! Le fruit sera assez beau pour qu'on l'attende à mûrir. Ne cherchez pas , messieurs les philanthropes, à mener un monde plus vite que l'autre ; » les noirs ^ plus rapidement que nos prolétaires, qu'ils ont déjç dépassés l Vous pouvez^ ce me semble, joindre, dans celte œuvre, à tout l'empressement du zèle toute la maturité du conseil I Mais, à ce sujet, une anecdote se présente j elle est courte, et ajoute quelque chose à la physionomie du planteur.
Un certain jour, et je ne sais comment, les deux fils d'un cacique de Couloumies furent enlevés et vendus à Cuba : cette tle, qui, transportée dans les pages de M. Scboelcber (dont le livre contredit le Rapp. de Broglie, p. 469- 470), prête au régime de l'esclavage un aspect si formidable. Peu de temps après la vente, des ambassadeurs de Couloumies tatoués et ornés de plumes vinrent réclamer, de la part du prince, les deux fils dont ce bon père pleurait la perte. Le gouverneur voulut s'empresser de les remettre aux mains de leurs ' compatriotes; mais qui refusa? Ce furent les deux jeunes gens. L'état de prince, en Afrique, ne leur parut pas valoir leur position à Cuba! Or ça, messieurs les pourfendeurs de colons, si madame Mercedes Merlin ne porte pas aussi haut que vous la puissance de l'hyperbole , priez-là donc de vous ouvrir les feuilles de son livre, et vous aurez la chance de savoir enfin ce que vous vous donnez la peine de nous apprendre I
aussi graves que devrait Tèire M. Comte, auteur du Cen-seur européen et professeur de la Science de la justice* . Non , le planteur n'est pas plus le despote oriental des Mille et une Nuits ou des Mille et uù Contes, qu*il n'est le sybarite inutile et effèminë de nos boudoirs, c Un oisif d'£urope qui voudrait venir jouir de cette vie d'oisiveté si délicieusement décrite par M. Comte, t ou par des discoureurs moins dogmatiques, c serait bien ètonnë de rencontrer une vie pleine d'activité , où il faut redoubler d'énergie pour travailler sous l'influence d'une chaleur étouffante. Au lieu de ces bas de soie et de ces sandales de maroquin rouge, de ces robes de chambre en étoffe de Perse, il verrait un homme chaussé avec des souliers d'un cuir fort , vêtu d'un pantalon de grosse cotonnade et d'une veste de (oile, portant un vaste chapeau de Panama qui le garantit de l'ardeur du soleil; il verrait, devant la barrière, un cheval constamment scellé et bridé, et prêt à le porter sur chaque point de son habitation pour diriger et surveiller les différents travaux. Il trouverait , généralement , une maison simple, des meubles commodes et sans luxe, une table abon» damment servie, mais sans recherche . ouverte au premier inconnu, gentilhomme, ouvrier, porte-balle, que le hasard a dirigé vers son toit/ Levé le premier, couché le dernier, cet émule des riches fermiers de la Beauce on de la Brie veille à tous les travaux et à la nourriture de ses esclaves avec plus de sollicitude que le fermier, attendu que les es-<claves sont la partie la plus positive de sa fortune, tandis que les domestiques du fermier ne lui appartiennent pas; peu lui importe qu'ils soient malades ou qu'ils meurent des fatigues dont il les a excédés. » Ce sont des prolétaires, auxquels aucun lien d'intérêt ne rattache aucun patron.
^ Professeur d« droit ! V Kide, sous les coups duquel M. Comte ne conserve pas un membre inlactjvo). HtP. 69, etc., eic*
— o\'i — Ecoutez encore, apprenez, écooomistes, quelle est la vie, quelles sont les mœurs de ce rude et infatigable producteur • (( 11 est le premier et le principal agent de son habitation ; il soigne ses champs, ses plantations , ses troupeaux et les ustensiles de son agriculture. Il veille à l'entretien de se» machines et de ses appareils ; il en dirige presque toujours lui-même la construction et les réparations. Il surveille son hài^iial y panse les malades, s'assure de Tadministration des médicaments ordonnés par le médecin, si Téloignement ou l'absence de celui-ci ne l'oblige pas à faire lui-même le médecin. Il est réveillé au moindre accident, au moindre tumulte. Il règle les nombreux différents qui surgissent entre ses esclaves. Sa vie est toute de labeurs et de préoe-* cupations ; son temps et ses facultés y suffisent à peine ^
Voilà le sybarite , le sultan dont les abolitionistes , honnêtes et ignorants, maudissent au nom de l'humanité le despotisme et le luxe* !
Si les rêveries des romanciers avaient quelque corps, quelque substance , est-ce que les colonies ne deviendraient point l'asile de cette lie de la civilisation élégante qui dè^ borde au sein de noà grandes villes!? £st-«ce qu'on ne s'arracherait point par d'extravagantes enchères ces habitations enchantées? Un acquéreqr sérieux se prèsente-t-il donc lors* que lavente sollicite desencbérisseurs ! —Non, « Lamulliplicité des soins qu'exige Texploitation d'une grande propriété coloniale, le nombre des embarras, des soucis , des dégoûts e| des chances calamùeuses dont elle abreuve et auxquelles elle laisse en butte le malheureux possesseur... voilà , voili
i DeChazellet, tmanelp., tran$form,f p, 34; 4845. -- > Les morart licencieuses des anciêiu eoloos anglais de la Jamaïque ont M donnée* comipe le type des mœars coloniales! Y' le Rapp, ^$ Srogl.; 1S43. £1 pnis, les savants de cabinet ont étudié TesclaTage moderne dans les clas^ Miques / J^ai fait eomme eu, piais peur décrire reseiate romain. \' le Mondé avant le ChHst ; 4845 j cbezIlM. Mellier.
qui ëloigne, voilà qui repousse^ ceux auxquels la nécessité n'impose pas ses lois. — Et tandis qu'au sein de TEurope, le prolétaire affamé languit et se dessèche de cette misère dont Taspect nous fatigue le cœur; là-bas, sous P application rudimeniaire du principe de t association^ c'est le planteur qui crie ruine; c'est le mattre, victime de ce partage du temps et de la terre que des lois impolitiques s'abstiennent , comme à plaisir, de féconder ^ ! . . .
Oh! du moins, si l'esclavage des noirs ne dépravait ni le maitre, ni l'esclave, autant que nous l'enseigne M. de Broglie^; si la condition servile du nègre n'exerçait une funeste influence sur les mœurs et t intelligence du maître, ainsi que nous l'apprend ^ M. Comte, ne serions-nous point tentés de nous réconcilier avec le planteur; ne nous empresserions-nous pas de le seconder de nos lois, par amour pour le bien que son expérience et son courage peuvent réaliser, en faveur de nos prolétaires? mais par quel effort de vertu tolérer lin homme que l'esclavage de son serviteur déprave autant que son serviteur lui-même? Oh ! qu'il est coupable envers l'humanité le maitre qui consentit à se plier à un régipne où succombent successivement et ses mœurs et son intelligence , et les mœurs et l'intelligence de son serviteur!...
Cette pathétique accusation porte encore le cachet de M. Comte! Mais à cet endroit, pleine et rapide sera notre justice si peu que nous daignions jeter les yeux sur les merveilles dont fourmillent les immenses espaces du nouveau inonde. Ces monuments du génie, de l'audace, de la persévérance auxquels le voyageur se heurte à chaque pas dans les anciens déserts; l'aspect des habitations et des villes que les colons ont fondées; l'aspect des routes, des chaussées,
* V id. comle de Chazelles, p. 16. — *V' p. 437, 438 ci-dessas, elc. — * Et autres, p. 430. — * LégiiLf toI. xv.
des digues gigantesques qu'ils ont construites; Taspect des défrichements et des transformations du sol qu'ils ont opérés, et par-dessus tout cela , la régularité générale et la décence de mœurs de ces rudes travailleurs, voilà les preuves indélébiles de Texercice et de la vigueur des plus nobles facultés de Thomme physique, intellectuel et moral! En multipliant ces preuves, eu les incorporant au sol et à rhistoire, les planteurs ont, sans doute, assez glorieusement signalé leur passage et leur séjour !
Âpres cela, la longévité, la santé, T humeur douce et enjouée des esclaves qui les entourent, là rareté des ré-colles de ces hommes toujours armés j leur attachement pour leur maître , la fréquence de leurs dévouements , la progression lentement croissante de leur race; tout cela parle assez haut ; tout cela nous dit si ces hommes sont aussi misérables et dégradés que nos prolétaires; tout cela nous dit si leurs maîtres valent moins ou mieux que les maures de nos prolétaires!
En comparant régions à régions, multitude à multitude, ceuvre à œuvre et régime à régime , les ouvriers libres de r Europe et les ouvriers des régions où subsiste encore le mal que nous voulons tous guérir et qui se nomme esclavage, il faudra bien sortir des lieux- communs; il faudra laisser de côté toutes ies divagations, se prononcer point à point, et reconnaître ce qu'il y a de creux dans les sen^^ tences de ces hommes qui accuseraient volontiers l'esclavage des éclipses que le soleil a subies.
Exagérer le mal, comme on l'a fait; irriter par ces hyperboles l'oreille du médecin consultant, du législateur qui, séparé par l'Atlantique, applique le remède d'après la somme des rapports qui lui parviennent, c'est Tinduire non point à la guérison du mal dont il ne connaît plus ni l'intensité, ni la nature , mais à la destruction du" malade»
St, Je le répète , k la clarté d'ane èvtdeftce désormais asso talgaire, ce malade peut et doit être notre sauvenr !
L*esprit dirigé vers le bien-être et le salut des prolétaires, cei hommes que nous trouvons de si heureuses facilités à racheter les uns par les autres , nou^ répéterons, dans Tintérêt de la mission que les circonstances offrent aux classes travaillantes de nos colonies et avec la mûre expérience de M. Tamiral Laplace :
ff Ces pauvres colons, si calomniés, font cependant tout
ce qu'ils peuvent pour améliorer la race noire et, s'*ïl
'€st vrai que, 4' abord , ils aient défendu avec trop de persistance leurs préjugés de caste, du moins ils se montrent noblement résignés aujourd'hui à toutes les conséquences de rèmancipation , quoique leur position morale et matérielle soit devenue vraiment intolérable. Luttant en vain contre les préventions que leurs ennemis ont su soulever contre eux , ils ne trouvent en Europe qu'une froide indifférence pour leurs malheurs S j»
*Hélas! TEurope, ^-^mais restreignons-nous à notre patrie, — la Framce ignore que ces malheurs ce sont les siens! Elle ne s'inquiète guère de savoir si ses opulents industriels ont suivi et suivent, à TégaVd de leurs prolétaires, Texempte que leur donnent tes planteurs , qui , selon les paroles du noble mztm^ font tout ce qa*ils pewent pour améliorer la race noire , ou le prolétariat de leurs régions. Quoi de plus! et, cela, dans une position vraiment intolérahle! Ces dispositions et cette conduite des planteurs veulent-elles qu'à tout prix , tout de suite, et quoi qu'il en coûte à la patrie et aux classes souffrantes, la France brusque et bâcle rèmancipation dans ses colonies, au lieu de la conduire avec la diligente maturité qui doit la xejiàvQ féconde et stable!
^ Jollivet, Extraits, p. 44, 45. — Heureux trois fois, s'il n'y avait qu'indifférence pour cette cause toute française !
Qoe si, néanmoins /r émancipation, emportée au pas de course et d'assaut, nous paraît être celle que nécessite Tes-, prit du siècle ou du moment} à plus forte raison cette colossale mesure, cette mesure d'urgence s'appliquera-t-elle à nos prolétaires dont Timpatience se conçoit assez clairement quand on connaît et leur condition çt leurs maîtres! — L'heure de la délivrance universelle va donc sonner à la grande horloge de rbumanitë ! Toute chair humaine va donc tressaillir!
Oh ! pas encore; car, dans les Etats les plus civilisés de l'Europe , la désorganisation actuelle du travail laisse aux mains des industriels un pouvoir exorbitant , mais sans qu'il résulte de ce pouvoir un ordre bien merveilleux!
Dans la Grande-Bretagne^ par exemple, « une filature, une mine, un haut-fourneau, est une véritable baronnie dont le propriétaire, commandité par les baiiques et gouvernant à l'aide des machines, le feu et l'eau, a une autorité moins arbitraire, mais plus absolue sur ses ouvriers que le seigneur du moyen âge sur ses vassaux Le manufacturier,
en admettant ou en excluant une famille, exerce indirectement, mais réellement, « sur les membres qui la composent, le drbit dévie et de mort. » Voici pour le pouvoir!
Enfin , comme ces ouvriers, abrutis d'ailleurs par la misère, ne peuvent traiter avec les maîtres de puissance à puissance, ils ont recours au procédé universel des faibles et des opprimés. Ils conspirent. L'aristocratie manufacturière se trouve ainsi devenir une espèce de despotisme tempéré quelquefois par dès révoltes et tous les jours par des coalitions*. » Voila pour l'ordre!
Et, tel se montre le prolétariat dans une contrée de l'Eu-
^. L. Faucher, Birmingham,
rope, tel à peu près nous le retrouvons dans une autre. La monotomie de cet aspect serait assoupissante , si un te} spectacle ne réveillait dans les âmes autant de compassion que d'effroi'!
* Aa sajet do procès C. et G. , jagés le 3 et le 4 février à la Gaêdeloope, et qae V Atelier rapporte et commente en son naméfo de septembre 4846, Je répéterai :
L^hamanité n'a pas assez de malédictions pour de tels actes, — s'ils sont prouvés ! — actes si fréquents dans nos grandes villes européennes , ainsi que je Tai fait voir.
Si les tribunaux ont péché dans cette affaire par excès d'indulgence , — ce que l'expérience et Téqnité ne permettent pas d'adopter légèrement, — les colons ne peuvent pécher par excès de rigueur contre de tels coupables. Ces bourreaux de l'humanité sont les bourreaux des colonies. C'est par eux que les réformes, devenues impossibles/ appellent à leur place le plus grand des fléaux : les révolutions !
vBoziiTiUBjn svmovisHS xr wonas.
Passé et avenir da travail libre. — Côté européen de la question. — > Le prolétaire immigrant fort utile , mais non point indispensable. — Coolies, Africains, libres de couleur de l'Union américaine. — Questions auxiliaires de Témancipation générale du prolétariat. — Des réformes et point de révolution. — Moyens et résultats. *
Affranchir le travail, ou plutôt affranchir le travailleur par le travail, grand et magniflque problème, dont la solution, qui se présente à F esprit sous une certaine variété de formes, trouve ses éléments disséminés dans les parties diverses de cet écrit. Mais à quoi bon s'en préoccuper, si dès que se présente pour la France le moment d'adopter un parti déflnitif, si, dès qu il s'agit pour elle de son territoire continental, elle hésite, elle flotte et recule; si sa pusillanimité contraste tout aussitôt avec les résolutions téméraires où elle se jette dès qu'il n'est plus question que d'intérêts dont le lointain lui dérobe l'intime union avec ses intérêts les plus vitaux!
Que faire, cependant, en cas de volonté sincère et sage, que faire pour mettre aux mains du prolétaire cet instrument de travail, qui est l'instrument de sa vie et de sa liberté, le salut et la force des sociétés sur lesquelles ont lui les rayons des sciences philosophiques et religieuses! ; — Que faire? sinon viser aux moyens de conserver notre puissance et nos richesses acquises! — Que faire encore, sinon se prê-
ter à tous les mouYements dont la teodance est d' élever ces richesses au niveau des besoins de ceux qui réclament à cris pressés et perçants la faculté de vivre et de s'appartenir!
Conserver nos biens acquis! Cette première de toutes les nécessités ne nous oblige~t-elle pas à juger d'un regard si nous touchons ou non au moment critique où la vapeur change les armes de tous les combats, et bouleverse, de royaume à royaume, les anciennes conditions d'existence? Cette nécessité ne nous induit-elle pas à nous demander si, tout à coup, par un caprice dé Timprévu, qu'il est de la démence de ne point prévoir, la nationalité d'un peuple envié de l'Europe ne peut dépendre des premiers coups et des coups irrémédiables portés à sa marine et à la riche ceinture de son littoral? Ne nous fait-elle pas une loi de proclamer que de tous les moyens de puissance, le plus magni* (ique et le plus simple est celui qui ne peut garantir à notre patrie son existence sans grossir la source de ses prospérités; celui qui ne peut lui conserver la vie sans en assurer la plénitude! Et, si cette condition vitale se renferme dans la puissance de notre marine, cette marine, puisant elle-même la vie et l'action aux rivages de nos possessions les plus lointaines, n* est-ce point évidemment de ce côté que se dégage des brouillards de la science, et que s'élève ètincelant, aux rayons du jour et aux regards, le but que la sagesse nous appelle à poursuivre!
Grossir la source de nos prospérités. Ou résoudre la seconde partie de notre problème, c'est ce qui ne pourra s'exé- . cuter sans résoudre notre problème favori : la transformation du travail servile en travail libre, là-bas d* abord, et puis ici par contre-coup, puisque nous ne voulons point commencer par nous-mêmes !Toni Ifomme decœur désire celte solution et je m'efforce de la faciliter! Mais à l'aide de quels moyens rendre praticable aux contrées lointaines cette nou-
523 — velle organisation do travail?... Il s'en présente de pins d'une sorte!
L'auteur Ae^ Juifs rois de Vépoque, propose aux hommes de la haute finance le monopole des sucres de toute nature, ou Tacquisition des colonies. Et certes, rien ne serait impossible à leurs eapitauit, en faveur de la liberté, ^i, dans te cas de cette acquisition^ leurs capitaux restaient abclitionistcs! c'est là ce dont il est permis de douter!
J'avais conçu ce plan sous une forme peu différente, et je m'étais dit : pourquoi les sociétés abolitionistes n' achètent-elles point les colonies? -^ Mais, de ces sociétés, les plus riches sont celles de l'Angleterre ! Irions-nous vendre ces portions du territoire à l'étranger, qui n'en désire que la ruine? Peut-être non! Cela ne ferait pas l'affaire de nos prolétaires! Eh bien! nous retombons dès lors aux mains de nos propres abolitionistes, dont les chefs ont domicile parmi les hauts barons de la finance, parmi les hauts seigneurs de nos sucreries indigènes et de nos raffineries. Ce projet rentrerait donc dans celui de M. Toussenel ; mais cet économiste, devenant plus pratique, se ravise et nous dit : le gouvernement doit payer aux colons le prix de leurs nègres, puis encore le prix de leurs terres et de leurs usines; et, cela fait, il doit non point céder, mais s'attribuer le monopole de la fabrication et de la vente du sucre: vaste entreprise qui nous permettrait bientôt de voir dans le sucre le produit le plus vulgaire et le moins coOteux. C'est alors que le ménage du pauvre et le trésor de l'Etat regorgeraient, l'un de sucre et l'autre d'or! C'est alors que l'Etat, dans sa toute-puissance financière, régulariserait la réalisation du travail libre. Mais il y a trop d'étrangeté dans ce plan pour que seulement on le discute ; on en rira, cela est plus facile.
Revenons donc aux voies vulgaires, nous nous retrouvons en face de notre première et dernière demande; et c*é-
tait une indemnité qui ne fut ni modérée, ni excessive, niais qui fut complète; une indemnité qui se rendit sensible, soit tout entière en deniers comptants, soit en argent pour une partie, et pour Tautre en dispositions législatives inspirées de l'esprit du pacte colonial* C'est alors que, conformément à la nature la plus simple des choses, les destinées du travail se trouveraient confiées aux intérêts et à l'industrfe du planteur, armé de P instrument des succès et mis en présence de la nécessité ! Je ne répéterai pas qu'il s'agit, par l'efficace de ces dispositions, de sauver, dans les colonie^, un de nos sauveurs, le producteur le plus rapide de nos moyens de libération. Cette question me semble avoir été largement traitée; efforçons-nous plutôt de préparer le mystérieux avenir dont nous aurons à interroger le sphynx!
Assez avancés déjà sur le terrain des principes, dont les conséquences sont l'histoire de Pai^enir et transforment en prophète l'homme qui les a saisies , nous croyons marcher vers notre l)ut en arrêtant un moment les yeux sur les différences qui caractérisent le travail dii noui^eau libre et le distinguent du travail de l'esclave; en effet, le nœud de la question consiste à féconder le travail par la liberté. Ces différences parlent à l'œil, mais ne nous en tenons point au premier aspect! Un trésor d'expérience nous est ouvert; il 3' est formé des débris de mille fortunes fatalement englouties dans un gouffre creusé par de mauvaises lois. Puisons dans ce gouffre, mais ayons soin d'écarter de notre main les préventions; car, si douces qu'elles soient à notre orgueil, elles seraient notre mort!
Des débats stériles, interminables se sont élevés entre les juges éclairés et les amis inexpérimentés de ces deux modes du travail humain. Mais, avant de retracer les défectuosités du travail libre d'implantation récente, et de les signaler aux hommes qui sont appelés à les redresser, il importe d'établir
une Yèritè trop gravement méconnue. Elle doit être le point de départ des économistes, puisqu'elle est la clef de voûte du futur édifice social des colonies, et du plan qui les féconde au profit du prolétariat métropolitain ! La voici :
Quelle que soit l'abondance ou Texiguitë de la produc-. tion, la diminution ou l'extension des cultures, ce n'est là qu'un souci secondaire pour le colon, grand ou petit, dont la prospérité devient la base de la société régénérée. Seis ressources, en effet, ne consistent point dans les valeurs qui traversent ses mains, il ne possède que ce qu'il y peut retenir en les fermant; \e produit net est son unique avoir; ombre dorée, tout le reste lui échappe et lui est néant! De- Yant cette proposition incontestée s'écroulent et se prosternent, dans la poudre dés ruines, les échafaudages de chiffres dressés par les ultrà-abolitionistes pour la glorification prématurée des résultats du travail libre.
Le travail libre ! On s'est figuré que ce mot est l'épouvantail des mattres, il n'en est rien! si ce n'est lorsqu^ii ment à son sens dans la bouche de leurs ennemis ! La réalisation de ce mode de travail est leur vœu le plus ardent, parce qu'il serait la garantie de leur délivrance et d'un avenir fortuné! Car l'esclavage du noir est à la fois l'esclavage du colon et de ses capitaux. Le côlon ne repousse donc du travail libre que ses insaisissables fantasmagories. L'intérêt et l'expérience lui en ont appris les mirages. Il posera. le diadème sur le front de l'homme qui saura l'implanter sur le sol des possessions françaises, au lieu de n'en élever que le fantôme sur le trône de nuages et de tempêtes des déclamations abolitionistes!
Ce qu'il y a de certain, c'est que, jusqu'à ce jour, le travail libre, jusque dans ses plus éclatants résultats, cachait aux yeux du public des déceptions d'une grande amertume. L'analyse du produit net donne à ses plus flatteuses espérances les plus désespérants démentis.
Le produit net ! Ce phare étant élevé sar les baotenrs de la question pour y faille rayonner ses lumières , considérons, dans le passé et dans Tavenir, les phases et les possibililës du travail libre. De quelle sorte les chances en sont-elles ofTerteSi par le sol colonial, aux prolétaires de la race noire, et par la culture, les contre*échanges ou les prodoits fiscaux des denrées de nos colonies , aux prolMaires de la race européenne. Brève, rapide et utile sera notre tâche.
Jusqu'à ce jour, nos possessions d'outre-mer ont vu le noir affranchi refuser ses bras au travail, ou ne se donner guère d'autre peine que celle qui assure à ses appétits les
strictes exigences du nécessaire Souvent même le vaga*-
bondagc, le vol et la mendicité lui mettent ce nécessaire à la
bouche Hors de là, que lui faut-il? Si peu, vraiment,
que ce peu n'a pas de nom ! Telle est la vérité générale, dont les preuves peuvent se compter par têtes et se résumer en total • Le calculateur qui s'en propose la formation , part des grands fonds de la Guadeloupe, où douze mille libres se réunissent en colonie, comme pour lui épargner la peine de poursuivre les unités éparses* Continuant sa route sur la surface de Tile, il prend son essor vers la Martinique, où la civilisation des jeunes affranchis s'étend déjà jusqu'à la cor* ruption^ « Dans chacune de ces deux colonies, il rencontre vingt-cinq mille libres désœuvrés, et, pour la plupart, en état de vagabondage^ v II effleure la Guyane, s!émerveille, à Gayenne, d'une civilisation qui se borne à peupler la so«« ciétë coloniale d'enfants légitimes, condamnés à mourir da faim par la fainéantise de leurs pères % » et s*arréta enfin à Bourbon, où vingt mille misérables, gangrenés du mal de la paresse libre, croupissent et fermentent dans le désordre.
« OI^%9h p. (Oé. •-' J, L«0liey«liér, Guyam, p« 405.-^* 0|^m>I, p. 537.
Rôder, marauder, courir après sa proie^ ou plutôt Tat^ tendre dans les bois, le long des rivages, au bord des ma^ rais, meudier de Tesclave Je soutien d'un citoyen libre, dormir et redormir, souffrir la faim, marcher nu , tète haute, tout ignorer, si ce n est quelques secrets de la science du sauvage et du vagabond , voilà donc la vie de la multitude des affranchis! Ce spectacle est un outrage pour la civilisation et une menace permanente pour tout ordre social
Je généralise les faits en quelques lignes, renvoyant, pour le menu des détails, à toutes les publications offlcielles que j'ai citées, et à mille écrits d'un mérite distingué, où ces vérités, relevées par quelques exceptions, percent et donnent, presque à toute page, le douloureux éblouissement du vertige. ,
De cette apathie générale, de cette rechute dans la bar-> barie, quelles sont les causes? Chaque école vous donnera la sienne ! Les travaux de la culture étant déshonorés par l'esclavage, l'homme libre tient à honneur de s'y dérober, Ypilà le dire des métaphysiciens abolilionistes, qui rai«* sonnent, pour le nègre, avec des idées fort étrangères à son esprit, et ne pardonnent point à une nature qui n'est pas la leur de démentir les élucubrations de leurs cerveaux , for-^ mulées en rondes sentences.
Non ; quoi que répètent quelquefois les lèvres du nègre endoctriné, telle n'est point la vérité vraie*. Autre est le mot des hommes qui n'ont pour eux que l'expérience et le bon sens ! Ce ciel de feu, ce climat énervant, celte terre pro* digue de ses dons , ces confrères nageant dans l'abondance sous la case du planteur, et dont la main s'ouvre aux an«* ciens amis; cette fatale ignorance du devoir, que nul gou^ vernement, depuis 1793^, n'a donné les moyens de
* Mot d'un ministre. —« ilopport Rémusat^ Moniteur.
vaincre, n'est-ce point là que se trouve la raison de cette apathie qui nous donne à chercher ses mystères?
Quoi qu'il en soit, le fait eiiiste; et lorsque, parcourant les colonies émancipées, depuis TUe de France jusqua Saint-Domingue et la Jamaïque, nous demandons à la liberté tardivement précoce de ces régions le droit de la juger par l'aspect et la saveur de ses fruits , quels fruits en* core se présentent aux regards? Je ne dirai qu'un mot de Saint-Domingue, cette colossale ruine, où le noir affranchi ne s'imposa d'autre mission que de faire rentrer dans le sein de la terre la plus féconde les trésors dont elle inondait l'Europe \ Eh quoi! « cette terre promise possède en ellemême assez de ressources pour n'être privée de rien de ce qu'a inventé la civilisation européenne, et la voici tributaire du monde entier! Une moitié de l'ile jetait quatre cent millions de livres de sucre sur nos marchés, et l'ile entière n'en fabrique plus assez pour les besoins de ses malades ! 11 se vend chez ses apothicaires, et se paie au prix d'une gourde*^ la livrent d
Grâce au despotisme sanguinaire de Dessalines, ce Spartacus couronné, la culture avait semblé promettre au nou-* vel état, un débordement de richesses! Mais comment? le voici. La première condition de l'empere^ur improvisé lui avait fait vivement apprécier la vertu du fouet , et le barbare ne prouvait que trop r.énergie de sa conviction sur ce point; car il était rare qu'il manquât de faire gratifier d'une généreuse fustigation les chefs d'ateliers libres dont il visisitait les travaux. Que si le chef d'atelier imputait la décadence des cultures à la paresse obstinée des travailleurs, l'empereur faisait jeter le sort entre les ouvriers, et sa justice ne vivait point de langueurs! L'élu du hasard montait
* Lire Schœlcher, Haiti. — ^ Cinq livres. — « Lire Schœlcber, Haiti, voKu, p. 274.
. 529 ~ tout aussitôt à la potence! Lorsque le fainéant lui était nommé, c'était bien mieux encore; car il le faisait enterrer vivant sous les yeux de U atelier libre ! Dix citoyens allaités . de ce lait primitif de la liberté faisaient donc naturellement plus d'ouvrage que trente esclaves !
Le Code de son successeur, Christophe, maintint les châtiments corporels dans toute leur rigueur, et attacha, de la manière la plus étroite, les travailleurs affranchis à la glèbe de^babitation^ Enfin, sous Boyer même, Tesclavage, revêtu de la forme d'engagements forcés, vint encore garrotter à la houe la main du trai^ailleur libre \
Voilà comment la liberté parvint à se procurer quelque travail ; mais, en dépit de tous ces régimes , et malgré les vicissitudes de la licence et du despotisme, la société haïtienne n'a pu sortir de son berceau. Des tuteurs civilisés ayant mission de la disposer à l'affranchissement, ne l'avaient pas formée , et l'expérience établit que cette initiation ne se remplace point. Voyez. Là famille même n'y est point éclose, et le concubinage organisé a pris la place du sacrement et du contrat. La liberté toute seule n'a point eu la force d'éteindre le goût servile de Tamacornage; et, de nos jours encore, l'homme qui veut sortir du célibat, et se donner une compagne , prend une fille , non point même à bail, mais à l'essai. 11 la demande en placement^ comme on la demanderait ailleurs en mariage; et, cela fait, elle obtient, dans le monde, la même considération que «si elle était mariée. Seulement, l'homme dit : ma femme, en parlaQt d'elle, tandis que le mari dit : mon épouse, en parlant de la sienne^. Grâce à cette désorganisation de la société, de la famille et, par conséquent, du travail, « personne n'ayant de quoi vivre, chacun cherche à y suppléer par le com-
* Bapport de Broglie. p. i 94 , ^ 96. — ^ Ibid , p. 328 à 329. — » Schœldicr, vol. II, p. 288.
merce. Militaires, aToçats, députes, sénateurs, administrateurs , propriétaires , par eux-mêmes ou par leurs femmes, tiennent boutique ouverte, et les plus riches sont dans le dénuement* ! f En un mot, pour nous résumer, et sortir des décombres de cet ancien théâtre de la magnificence européenne, « tout y justiGe ce que les antagonistes de la race noire ont articulé contre elle*, v
L'heureux accord de la liberté et du travail a-t-il démenti, sur la surface des ties anglaises, les sinistres prophéties de Saint-Domingue? Question toute simple,' mais dont ne saurait se tirer à Taide des autorités qui nous assiègent, l'homme impartial qui ne s'est point fortifié l'esprit par une longue habitude de discernement. Le langage otfrit de moins inextricables confusions sous les murailles de l'orgueilleuse Babel, que les écrits des contemporains n'en présentent dans le récit des désastres ou des merveilles du travail libre*.
11 est doux d'entendre vanter les avantages du travail libre, d'entendre dire qu'un jour ce travail, moins cher que celui de l'esclave, doit être à la fois plus productif! Vantez-le donc, j'y consens, nous a dit M. GardweP, mais actuellement, il n'existe point!
L'émancipation a ébranlé nos colonies, et une génération
* SchœIcher,ird«t,vol n,p.273.— *W. Schœl. 481.— s Lire la multitude des démentis officiels, donnés aui Rapports o/ficielê de l'Angleterre, pièges tendus à la candeur de ceux de nos hommes d'état sincères, qui gouvernent les colonies 5an« les connaître! On comprendra la portée de ce malheur si Pod observe que la prospérité des tics espagnoles augmente, à mesure que les troubles de TEspaga» éloignent de ses colonies Paction immédiate de sa métropole: c'est-à- dire, à mesure que les affaires s^y conduisent selon les rapides exigences de l'occasion, selon les vues de ceux qui ne sont point condamnés à voir par les yeux d'autrui, par le^ yeux de l'ennemi, du traître, de l'imbécilie, ou des Juifs, rois de l'époque. V Durrieu, Cuba. — * Sous-secrétaire d'état des colonies, 24 février 4845.
~ 531 — passera avant qu'elles soient rafFermies^ Voilà pourquoi M. Peel avoue que les 600,000,000 et les avantages de ta^ rif accordés aux planteurs n'ont pu les indemniser de leurs pertes!
Cependant^ il faut compter par milliers les esclaves de noui elle forme ^ engage sous les auspices de la liberté, et versés dans les lies pour y remplacer le flot de population qui se dérobait aux travaux de la culture ! A Tlle de France, par exemple, prés de cent mille Indiens Coolies, transportés sur le sol abandonné par les affranchis^ vendirent plus ou moins librement leurs bras au travail, et donnèrent aui habitations un moyen de lutter contre la crise désastreuse de raffranchissement'«
Mon autorité d'est pas suspecte, car ma plume se borne à reproduire la feuille même- de la grande société abolition niste. Il y aurait donc témérité bien grande à pronostiquer Favenir du travail libre, d'après l'aspect et la physionomie mobile de quelques possessions si facilement couvertes par le débordement des immigrations! Toute puissance n'a point à son service la marine de l'Angleterre pour effectuer^ sur une si vaste échelle^ de si coûteux transports. Toute puissance n'a pas sous la main des pépinières inépuisables en esclaves! Toute puissance n'a pas le front assez bronzé, ni la main assez ferme pour oser dire k ses rivales : Vous m'accusez de réorganiser l'esclavage, que mon devoir est de détruire^; mais ce que je veux devient juste; fille adoptive de Luther, je n'ai point oublié le mot de mon père : Si je l'ordonne, ma volonté fait la raison et la loi^.
^ M. Gladstone, aDcien ministre da commerce, 2i février 4845. •— * netwetn 90,000 men, 400,000 Cooites, in alh etc. T Àntislavery réporter, marck 49 4845, id. ^e6.,49. Ce système est qualifié de fearfttîly mischievous and ruinouêly eoêtly : ruineux et odieusement malfaisant. — 3 A new formof the slave trade,,. for not a single free labourer can be obtained, ÂntisL rep,, mareh 49* 4845. — ^ Stc volo, sic jubeo^ $it pro ration9 voluntas.
Nulle merveille donc si le travail des engagés remplace, en quelques endroits, le travail de Tesclavage; nul étonne^ ment si le- travail poursuit son cours dans des Ilots où T introduction de la charrue compensa la retraite des bras; où la terre etTeau, se refusant à la population exubérante des affranchis y les contraignent, par les stimulants de la faim , à renoncer aux mollesses de la vie tropicale.
Mais, dans la plupart des colonies, il fut impossible à la puissance qui fatigue les mers du mouvement de ses navires , de remplacer les affranchis par un nombre à peu près équivalent d'engagés! De là, et sans rien dire encore de la disparition générale du produit net pour les colons, de là , le déficit qui se manifesta dans le total de la production. Ce phénomène ne se conçoit que trop clairement en présence de celte unique esquisse de Tlle de France, où M. Tamiral Laplace retrace l'aspect général des colonies émancipées.
« A peine libérés , les nègres employés aux plantations
ont abandonné en majeure partie la culture des terres
Les planteurs voient, ndn-seulement leurs revenus compromis par le manque de travailleurs , mais encore leurs propriétés en proie aux rapines des affranchis, qui,, soustraits à toute espèce de surveillance, se livrent , pères , mères et enfants , au vagabondage , à la maraude et à tous les excès de Tivrognerie. A peine sur soixante-dix mille affranchis, en compte-t-on un ^£^a^^ gagnant leur vie d'Une façon licite... Les tribunaux ne suffisent pas pour juger les cou-* pables, ni les prisons pour les contenir ^ y
Ailleurs, dans la plupart des autres colonies, la justice moins infatigable ferme les yeux sur les délits qu'elle est insuffisante à réprimer. L'intérêt même des planteurs, obligés de courtiser les affranchis, les engage à couvrir les
* Extrait, p. 5!.
— 5»3 — yeux de Thëmis d'un bandeau qui n'est plus celui de la justice. Les magistrats se trouvent pour ainsi dire désarmés, par le grand nombre des coupables M De là, les statistiques erronées du crime; de là cette fausse innocence d'un nouvel âge d'or, dont la main des abolîtionistes-u/^ra forge les titres mensongers sur le bureau des greffes! La chaîne d'or de l'indemnité n'a pu lier assez longtemps au sol l'affranchi qui ne se prétait à la culture qu'à la condition de rui-* neux, d'extravagants salaires' ; le nouveau libre se trouvait comme fatalement dévoué aux conséquences de l'oisiveté; la mère de tous les vices devait-elle engendrer une société morale et prospère?
Quant aux planteurs dont le courage et la production ne furent point abattus et anéantis sous le coup de l'affranchissement, cette mesure, imprudemment dirigée, réduisit à des proportions prestfue équivalentes à la ruine, le total des bénéfices de la culture' ou la rémunération du travail : c'est-à-dire le produit net.
Enfin, pour ce qui est du nègre, nous avons vu les plus actifs déserter la propriété d' autrui pour se constituer propriétaires , réunir leurs capitaux pour se livrer à une exploitation commune , et fonder des villages libres dans les centres de petites cultures individuelles. Car, lorsque nous reproduisons les preuves de la proverbiale apathie des nègres, la généralité de nos propositions ne repousse en aucun cas les exceptions les plus honorables. Mais déjà, cependant , une partie de ces merveilles de l'émancipation se
i V' Extrait^ p. 69; 1845. yid, comte deChazelles, tmancip.y transf. , p. 44 à 45; 1845. — ' Lord SUnley, Com„ 22 mars 4842. — * Diversement appréciée, « cette dimination n*a point JusqaMci le caraclére d'un fait accidentel et passager; elle n'a point atteint son maximum dans le désordre da premier moment; elle n'est pas restée stationnaire depuis lors ; elle parait suivre au contraire la loi d'une décroissance progressive. » Rapp. ^de Bvoglie^ p. 290, 294, etc., etc.
— M4 — •ont ëvanooies; nombre de localités n*en ont conservé qne lé flomrenir; et à défaut des documents dont la multitude et la répétition deviendraient accablantes^ Vétat des mœurs* sous le régime de Taffranchissement nous révélerait Tétat du travail, de même que l'éducation donnée dans les écoltô coloniales nous en manifeste les destinées futures !
Le vice principal de ces écoles, < c'est de ne pas répondre aux besoins du paysl Ce ne sont pas des écrivains ou des commis qu il s'agirait de créer, ce sont des ouvriers; et de toutes les industries, celle qu'il convient surtout de favoriser, c'est l'agriculture. Or, les enfants élevés dans ces établissements, perdent rapidement F habitude et le goût du travail manuel. Rentrés chez leurs parents auxquels ils se croient d'abord supérieurs , ils reviennent bientôt à cette vie oisive dont ceux-ci leur donnent en général t exemple. Séduits par la facilité de l'existence que leur procure la chasse et surtout la pèche , ils ne tardent pas à perdre toute trace des notions qu'ils ont reçues, et à augmenter la masse de cette population flottante qui vit au jour le jour, tantôt des éventualités de ces industries fainéantes, tantôt de vol et dereceP. »
Oh ! dès lors, que fera-t-on de cette population qui de^ vient tous les jours plus effrayante? que fera-t-on de cette jeune population que Von instruit aujourd'hui y et dont
i V' le contre-amiral Laplace, p. 48, Marine^ vol. iv, p. 269, 270, etc. V mon ebap. Travail librê^ Col. fr., 4844. Méditons ces paroles officielle» de r Angleterre : a Nous supplions les amis de Phumanité, de voir la position dans laquelle se trouve placée la nation anglaise aui yeux du monde, si le résultat de cette mesure est de plonger la population nègre danê un abîme de corruption et de miièrel Qu^ih liaent l'enguéte suivante! etc. Bapp. de Broglie, p. 314. /d., p. 459, 207, 343 à 346, etc. » --- * Offleiel, p. 564. Voilà ce qui explique le témoignage du capitaine Layrie, sur les débordements de moeurs des colonies émancipées; c'est ce que M. Schœlcber n^a pas saisi. L'enseignement, pour porter do bons fruits, doit être bon!
quelques-uns sont déjà ciTilisés jusqu'à la corruption, les fuies principalement^ ! » Hommes du travail libre, où vont se jeter les affranchis, que deviendront-ils? « Se feront--ils agriculteurs? — Jamais. — En vëritë, c'est un avenir auquel on doit penser d'avance', t Y pense^t-on ? — - On se contente de nous en laisser frémir!. ••
Après avoir interrogé le passé, dans les doctrines et dans les moeurs, après avoir apprécié, selon. les circonstances de temps et de lieu , ce que fut , ce que devait être le travail libre, il nous reste à savoir ce qu'il peut être, dans quelle mesure et à quelles conditions il est possible de Timplanter sur le sol qui l'a repoussé jusqu'à ce jour. C'est là le côté tout européen de la question ; celui .qui touche de plus près à l'avenir et à l'affranchissement de notre prolétariat : c'est là que les difficultés foisonnent ! car l'expérience a revêtu toutes les formes pour nous convaincre,quê, se reposer des travauit de la grande culture sur les bras du nègre libéré, dans les conditions actuelles de l'éducation et de la décadence de» fortunes, c'est pousser jusqu'à la passion , jusqu'à la démence l'amour et le besoin des déceptions.
Grâce à des lois sévères , hostiles au vagabondage et à la fainéantise; grâce aux odieux stimulants de la faim et du besoin, si la population vient à couvrir un jour la surface des champs; grâce à un concours de circonstances où l'imprévu saisira sa part, un moment pourra nattre où la race africaine, entraînée dans le torpent de la civilisation laborieuse, se réconciliera franchement avec le goût et Tamour du travail.
La république d'Haïti attend ce jour; elle l'attendra longtemps, car elle se refuse encore aux exemples et au contact de la race blanche ^. Mais, à ne considérer que la phy-
1 Offlcielj p. 504. — 3 Jbid, -- s y M. Lepellelier de Sainl-Rcmy, sur Haïti; hSi^.
^ 536 — sionomie présente des colonies européennes, il ne faut lier ridée du travail libre chez le noir qu'à l'idée d'une éducation assez profonde et assez tenace pour produire et • maintenir une révolution générale dans les mœurs. Hors de là , tout engage à désespérer de l'entreprise et à se replier sur la race blanche. Cependant , à cette pensée qui exclut le noir de sa mission naturelle^ l'esprit se cabre; à peine ose-i-on se demander si la nature 2^ doué notre race d'une trempe assez généreuse pour braver, sans s'amollir, la double ardeur du travail et du soleil, sous le tropique.
Crainte puérile! le travailleur est l'homme de tous les climats, s'épuisent à nous crier quelques écrivains dont le courage ne s'est pas ralenti devant l'issue fatale des épreuves antérieures! — Crainte puérile! nous le voulons bien, et nous nous sentons trop vivement intéressés à connaître les théoriciens du travail libre, pour ne point les écouter avec empressement et leur offrir au besoin le secours de consciencieux auxiliaires.. .
< Les tropiques sont la patrie de l'homme; le fruit des palmiers est sa nourriture; hors de cette limite il n^est plus qu'un étranger que l'avare Cérés traite en marâtre \ n Cesi du sein des neiges que , l'un des premiers, le Suédois Linnée se permet de trancher poétiquement cette question d'expérience! Voyager dans les glaciales solitudes de la Laponie^^ se retourner vers le midi , aller se réchauffer au soleil de l'Angleterre et de la Hollande, puis, de là, prendre son parti et marcher intrépidement vers la ligi^e... jusqu'à Paris, ce n'était pas tout-à-fait assez pour juger en dernier ressort des influences du tropique sur la nature de l'homme !
À chaque race le climat dont l'habitude lui a fait une nature qu'elle ne lui permet de forcer que dans unemcsure
* Homo habitat intrà tropicos, vescitxtr palmiSy hoipitatur extra tro~ picos sub novercante Cerere. — * An 4732.
restreinte; telle est la leçon de l'expérience, et sans rappeler à quel degré se montrent différents d'eux-mêmes les tropiques, ici plantureux et tempérés, là-bas ne présentant à tous les points de l'horizon que l'horreur de solitudes torrides, réduisons les difficultés à des termes plus positifs. L'ouvrier de nos rëgiom /toidement tempérées retrou- \era-t-il sous le palmier de nos possessions tropicales sa nourriture la plus naturelle? Non, cela n'est point à croire; car les fruits de ces zones, plus exquis, il est vrai, que les glands de l'âge d'or, n'offrent à notre race dégénérée qu'une incomplète alimentation. — L'indigène nonchalant et allangui des tropiques peut, à la rigueur, s'en contenter, il s'en contente; mais l'homme dont Céres est la marâtre exige une nourriture plus succulante, et , j'ai honte de le dire, sa bouche demande chaque jour à maculer des sucs grossiers de la viande le pur froment de la bonne déesse. La chair soutient sa chair, et ce Carnivore n'est palmiphage que parce que sa constitution le rend omnivore. La théorie du travail libre, exécutée par des Européens, doit tenir compte de l'importance économique de ces remarques; car les fruits de ce travail diminuent, pour le capitaliste qui le paye, de tout le surcroit de dépense indispensable à l'alimentation du travailleur. Dépêchons-nous d'arracher cet être prosaïque au cadre gracieux des pastorales. . .
Les tropiques offrent-ils une patrie naturelle au travailleur européen? Deuxième question à laquelle la souplesse de notre nature permet de répondre par ces mots : cela se peut. Les limites du possible sont spacieuses : elles sont élastiques. Dans quelles conditions favorables cela se peut-il donc?
Eh, mon Dieu ! dès , et tant qu'on le veut , nous répondent les thaumaturges qui égalent les ressources de la nature à celles de leur imagination. Les preuves de cette vérité
débordent de toutes les pages de T histoire. L'histoire n'esta elle point importune, à force de noos répéter que les établissements coloniaux n'eurent pour fondateurs et pour colons primitifs, que les travailleurs de la race blanche.
Je dois avouer que je n*ai point lu de vérités littéralement contraires à ces assertions; mais que j'en ai découvert d'un sens fort différent; et, d'une phrase, j'opère, ranger ma pensée parmi celles que le sophisme respectera. Il ne faut point permettre à des hommes qui prétendent à Texactîtude, de nous donner le peu pour le tout !
Les défricheurs, premiers habitants des colonies, ont remué du bout de la pioche quelques zones de terrains dont les produits, mêlés aux produits de la chasse, de la pèche et de la guerre, ont empêché la population naissante de mourir de faim. Mais il y aurait témérité, vraiment, à comparer aux labeurs continus de la culture, les fatigues passagères de ce travail. Et lorsqu'il s'agit de conserver à la puissance de la France, à sa marine, à son commerce, à ses proie-taires, les ressources magnifiques de la culture coloniale, nui homme de sens ne s'avisera de comparer les travaux capricieux des pauvres et intrépides fondateurs de nos colonies, à des travaux dont les succès exigent l'assiduité d'une véritable armée de travailleurs !
D'un autre côté, de fréquentes et de lourdes fautes s'accumulèrent lors des tentatives plus ou moins hardies, exé~ cutées jusqu'à ce jour sur le sol des palmiers, par l'homme qui s'était nourri du grain des céréales. L'esprit de prévoyance , l'esprit de suite et de conduite , s'écartèrent 1q plus souvent de ces entreprises, et l'injustice des peuples accusa plus d'une fois le ciel et la terre des fatales aberrations dont les gouvernements ou lés compagnies s'étaient, comme à Tenvi , rendus coupables. Répéter, sous les inspirations de la sagesse, ces tentatives avortées ; laisser les
paroles pour dèinoiitrery par an enchaînement de faits sérieux, la possibilité du succès; préparer et assurer de la sorte les ressources d'un avenir dont les nuages se mêlent aux plus sinistres météores ; ne renverser le vieil édifice où s'abritent les sociétés coloniales , qu'après avoir offert h ces sociétés le refuge d'un édifice solide, tel était, tel est encore le devoir de tout gouvernement dont la main ne se fera pas un jeu de semer le vent des tempêtes dans la région des ouragans! Est-ce là ce que , dans l'intérêt de leur puissance et de leur juste popularité, les gouvernements qui comptent les prolétaires par millions se sont empressés d'accomplir? L'histoire toute seule doit nous répondre; qu'elle nous dise s'il existe une route ouverte sur laquelle l'immigration puisse engager ses recrues sans aventurer les existences. Pesons les mots : chacun d'eux peut valoir la vie de quel-* ques milliers d'hommes!
« Jusqu'ici il a été impossible de faire travailler l'ouvrier blanc à la culture de la canne, et du coton. Tous les essais ont eu les plus tristes résultats : ils ont causé la mort de ces ouvriers et la ruine de ceux qui les avaient fait venir d'Eu^ rope à grands frais ^ » — Impossible! Mais pourquoi cela fut-il, et quels seront les causes et les remèdes de ces désastres? car, c'est une tout autre terre que celle du tombeau qu'il s'agit d'ouvrir h nos prolétaires! La question n'est point de nous débarrasser de ces hommes devenus dangereux par leurs be*^ soins et par leur nombre ; elle consiste à féconder;, au profit du public et de Pindmdu^ un travail auquel l'industrie métropolitaine ne peut souvent donner pour récompense que déceptions et tortures !
Un fléau dont les trai^aux du génie ci^il préviennent t apparition"^ ^ et dont se joue la science médicale, lorsqu'elle
A Kide, t. 1, p. 437, 43S. Ce qae je rapporte ici ne contredit pohit mon ctaap. Enfants trouvéSt 9tc. Oo U verra.**- 9 J. Lechafalier, ériiyona.
le saisit dans son germe % « la fièvre jaune, moissonne Foavrier européen obligé de trai^ailler au soleil; tandis qoe les personnes aisées , qui peuvent se dérober à ses rayons , parviennent presque toutes à y échapper. Et ce qui est une caijTse de mort pour le blanc, est pour le nègre une cause de jouissance et de santé', t Double phénomène dont Tex plication se présente d'eUe-mème. Pour le nègre et pour l'Européen, le soleil des établissements coloniaux n'est plus le soleil de la patrie; ses rayons ne sont plus ceux du climat natal ou du moins originaire ; et tandis qu'ils surprennent TEuropéen par leur ardeur, le nègre trouve qu ils ont perdu de leurs feux. Oisif, il les recherche, travaillant il les supporte. L'observation de cet effet tout physique révèle un plan tout nouveau, mais qui, peut-être, rencontrera pour obstacles des raisons imprévues et habitudes ou de mœurs, et ce sont les plus difficiles à vaincre! Ce plan serait celui d'un partage de rôles , dans les fonctions du travail, entre les ouvriers des deux races. A celui-ci les travaux du grand air, auquel s'est habituée son enfance; à cet autre l'air tempéré du matin et du soir, l'ombre des murs, jusqu'au jour où son sang acclimaté lui permettra d'associer sans imprudence les deux idées de travail et de soleil.
La multiplication de la race noire, esclave ou libre, surpasse énormément , en rapidité, celle des familles européennes dans les Etats du sud de T Union; preuve éclatante que des deux races étrangères d'origine à ce sol , la plus éloignée des conditions favorables à son organisation , la plus en dehors des influences de son climat naturel y n'est point celle que le continent de l'Afrique y a versée! Cependant, la défaveur dont la famille blanche est frappée sur ce sol , ne prononce point contre elle une exclu-
* Schœl., Introd., Col. fr, — * Ride, p. 438, 439. Cette assertion n'est vraie que dans une mesure raisonnable ; cela va sans dire.
Digitizecj by VjjOOQ IC
sion complète. L'absence des précautions essentielles à l'acclimatement des ouvriers européens; les défauts, de ces ouvriers ramassés au hasard , et presque toujours perdus d'habitudes vicieuses et de misère,- le manque constant de cette volonté fixe qui poursuit intrépidement son but, telles furent les causes principales de rinsuccès et du découragement de nos travailleurs. Les conditions les plus propres à ruiner une entreprise difGcile à la prudence même , pouvaient-elles entraîner la réussite? Non ; mais on s'avise peu de remonter à tarechreche des moyens qui déterminent l'issue des choses. On juge de tout d'après le résultat : de là cette conviction générale que, songera transplanter T agriculteur de race blanche sous la ligne, c'est se bercer de chimères! « Au surplus, dit M. Lechevalier, généralisant sa loyale observation , je ne me dissimule pas que lous les témoignages, et même les plus récents, ceux qui concernent les colonies anglaises, ne soient tout à fait con-traires à l'opinion par moi émise et soutenue que le travail des blancs est possible sous les tropiques \ v II est vrai que la plus grande' partie de ces témoignages et des terreurs inspirées aux Européens immigrants, émanent des missionnaires anglais, dont nous laissons M. Schœlcher et M. de Montalembert admirer les vertueux efforts^!
Ce sont eux, dit M. Lechevalier, qui répètent aux paysans que s'ils osent émigrer aux Indes orientales où dans les colonies de l'Occident , ils marchent à la mort et s'acheminent vers leur tombe I Nouveaux dominateurs de la race noire, les missionnaires protestants de toutes les sectes ont de bonnes raisons de ne pas créer à leurs clients une concurrence redoutable en matière de travail -et de salaire; car toutes les épargnes des noirs sont aujourd'hui déposée^
i P. 404, Idem^ Guyane. — ' V sur ces missions F. La Mennais, Mélanges j yoI. i, p. 366.
— 5i9 — entre leurs mains. L'école et le temple ont énormément à se louer de la générosité des nouveaux émancipés, et les habitudes européennes bouleverseraient celles de leurs disciples M
Cependant^ quoi qu'il en soit de ^avenir, et du motif de ces échecs réitérés, toujours est<-il que les expériences ont partout échoué.-^Devant ce mot fatal, et souvent magique; — il le faut,... la succès couronnera- t-il de plus sages efforU?
% . • . • Dans notre désir de faciliter l'implantation du travail libre et d'ajouter la ressource de l'immigration à celle gué nos colonies offrent à nos prolétaires sans les dépayser^ nous n'hésiterons point à provoquer de nouvelles tentatives. Mais la raison veut , elle exige que dans ces essais, diversifiés selon lek lieux , une part considérable de la direction revienne et demeure aux conseils locaux. Car , nul intérêt à la réussite de ces chanceuses entreprises ne peut égaler celui des colons , et nulle expérience ne soutient le parallèle avec celle que le temps et l'observation leur ont acquise ! EoGn , si le succès répond à ces tentatives, la justice et la politique placeront immédiatement le planteur dans des conditions oâ la possibilité absolue du travail libre s'applique à la position particulière de cet enfant de la France ; car si les bienfaits du travail européen peuvent contribuer à l'afTranchir de sa ruine, il faut les lui accorder au plus tôt, et d'une main prodigue, puisque cet affranchissement doit rejaillir et s'étendre sur la servitude du prolétariat des deux races* !
4 Lechêvalier, W., p. Ml ^ 412.—' Observons que M. J. Lechevalier/poar organiser le traiwil libre à la Guyane, le désorganise dans les colon^s Toisines. Au moment où la question vitale de ces établissements est d''attacher à leur sol leur population affranchie, il Ten arrache par les enrôlements et les sédocUons de la concocrence! Oter la vie poar essayer de la répandre, c'est plus que téméraire. Y' sa GMkyane^ p. 42, 31.
~ 543 — Déterminé par la considération des vices et des habitudes de Tadulte , opposés comm» obstacles au succès du travail libre y je me suis efforcé d'attirer les yeut du public sur cette population que la mort moissonne si largement entre les murs de nos hôpitaux d'enfants trouvés^ et qui, hors de Tenceinte de ces murs, ne rencontrent guère que l'escla^^ vagè. C'était introduire une pensée d'humanité dans une des plus naturelles inspirations de la politique! car nous savons quelle corps et l'esprit de l'enfant se plient aux exigences de la discipline, des mœurs et du climat avec une souplesse et une aptitude qu'il est déraisonnable d'attendre de •l'âge mûr; nous savons aussi que les bons contrats sont ceux où les contractants ne peuvent se lier sans la certitude d'un bénéfice , et où ils ne s'assujettissent qu'à l'évidence d'un avantage. Heureux donc l'enfant trouvé s'il brise les chaînes meurtrières de son apprentissage pour recevoir, en échange, un sort avantageux et une patrie ,^ au milieu de ces races où le caprice qui l'engendra est encore, à lui seul, l'auteur de tant de naissances !
Mats que l'Europe imprime ou non l'impulsion d'un courant à une portion quelconque de son prolétariat , nous ne saurions trop vivement répéter qu'il s'agit, pour rim-» migfaot, d'une terre promise ou d'un tombeau! Seul, il ne saura point se guider ! il croupira dans l'oisiveté, atten^ dant du Ciel la fortune que le Ciel n'accorde qu'aux efforts du travail; où bien, ce sera tout le contraire, on le verra se livrera l'ouvrage avec l'ardeur naturelle à l'Européen; il bravera trop tôt un soleil et un climat qui imposent au travail physique une sage mesure, et des intervalles de repos destinés par la Providence à la moralisation de f homme intellectuel l Les pouvoirs locaux devront donc avoir, dés
^ Voir le chapitre Enfants trouvés, ci-dessns, p. 279.
— 5i4 — le principe , la baule-maiu sur Torganisalion et la conduite du travail. Â eux encore, et «on point aux scribes outrecuidants des ministères, de trancher toutes le^; questions de régime; de décider, par exemple, si la prospérité des colonies et des races appelées à s'en partager le domaine , ne doit point commencer par leur union-distincte ; je yeux dire par ce travail commun avec partage de rôle, où chaque race adopte la tâche et les heures indiquées par les facultés de sa nature.
Si je m'exprime quelquefois dans un style où se peint l'hésitation , c'est à dessein ; car une extrême défiance me semble devoir accompagner des innovations d'une gravité si considérable. Homme du progrès, je me crois la prudence permise! et surtout lorsqu'un pas sur le terrain de l'inconnu conduit et entraîne à de telles distances dans des régions dépourvues de guides, et où ne brillent , entre des enchaînements d- abîmes, que des clartés douteuses.
C'est encore à dessein que j'arrête l'esprit sur les difficultés qui se mêlent à l'exécution des projets le plus logiquement raisonnes. Ainsi ne semble-t-il pas , de primeabord , qu'en présence de l'apathie naturelle aux affranchis coloniaux j l'introduction du prolétaire blanc adulte nécessite l'introduction de prolétaires issus des régions tropicales; car si l'affranchi déserte les ateliers, et dans l'hypothèse du partage forcé des fonctions du travail entre les deux races, comment échapper à la nécessité d'établir^ à côté du courant de l'immigration de nos prolétaires , un courant parallèle d'immigrants asiatiques ou africains? Ces Coolies et ces Africains furent aussi, les premiers, les insuffisants y les indispensables auxiliaires des îles anglaises émancipées. Il pourra donc sembler difficile à nos colonies, beaucoup nioins peuplées que celles de l'Angleterre, de se
passer <Ie leur secours ^ j mais il pourra leur è(re plus difficile encore de se le procurer en face de notre jalouserivale!... Gardons-nous cependant d'accumuler problème sur problème; avec un gouverneitient sage et fort, les temps et les lieux offriraient encore sur ce point leurs conseils et leurs ressources.
Mais si la question se simplifie, s'il ne s'agit plus, pour maîtriser le succès, que de transplanter des hommes d'un terroir sur nn autre; si la France imite l'empressement de l'Angleterre à couvrir de travailleurs le sol de ses îles, est-ce qu'à notre porte, les Etats-Unis de l'Amérique ne nous prodigueront pas les ressources et les facilités du choix? La population noire et cuivrée dont ils regorgent , végète et rampe dans une libertétoute hérissée d'entraves^. Les flots grondeurs et menaçants de cette population frappent les digues affaiblies qui les resserrent et inspirent aux gouvernements de la fédération des craintes aussi motivées que se-* rieuses. Il est à supposer que ces gouvernements se prêteraient avec allégresse à faciliter l'émigration de l'ennemi intérieur , et que de faibles amorces entraîneraient hors de cette fausse patrie les familles de race africaine qui n'y trouvent en partage qu'humiliations et tyrannie.
Nos colonies verraient affluer vers elles ces hommes jusqu'ici parqués au-dessous du niveau commun, sur un sol pétri de tous les éléments de l'égalité; ces faux fils de la liberté et de l'égalité républicaine, qui possèdent des droits reconnus et acceptent la défense d'en jouir ! Un champ d'asile s'ouvrirait pour ces malheureux forcés, jusque dans les églises , jusque sous la froide pierre du tombeau , d'obéir à l'implacable loi des moeurs, qui les repousse loin du contact des blancs^ ! Dans les colonies, où le travail leur assu-
* Angl. population par milles carrés : la Barbabe, 700 Ames; Antigues, 345; la Jamaïque, 56. France : Martinique, 20; Guadeloupe. 47 ; Bourbon, 8. — 2 Lire Marie, ou l'esclavage aux États-Unis, par G. de Beauinont. — 3 De Tocqueville. J. Lechevalier. Miss Mariinean, etc.
rcrail une positioa pleine d'avenir et de douceur, ces travailleurs uniraient enGn, au titre d'hommes^ la jouissance des droits inhérents à notre nature!
Ces espérances ont été conçues; je les analyse, je les rapporte, empressé que je suis de ne dérober à la connaissance de mes lecteurs aucun des éléments du travail libre. Mais je demande pourquoi TAnglcterre n^a point effectué sur ses lies ce transvasement que devaient accompagner tant de facilités et d'avantages! Ne se sera-t-il point encore rencontré à cet endroit quelqu'un de ces obstacles naturels qui se jouent des probabilités du calcul?
Napoléon, ce bras de fer, ce génie de feu, disait à M. de Fontanes : C'est une merveille toujours nouvelle pour moi que rimpossibililé de la force à rien constituer! Ne nous flattons donc point de forcer la nature et d!enlever de haute lutte des fruits que le temps ne mûrit et ne concède qu'au jour le jour.
Dans cette pensée, je ne repousse aucun des éléments exotiques du travail libre; bien loin de là, je les appelle et les réunis; mais je ne compte positivement sur d^autres travailleurs libres, que sur les affranchis naturellement acclimatés et libérés des vices héréditaires du noir par une éducation sérieuse et générale, celle que la religion nourrit de ses préceptes, et de laquelle M. le duc de Broglie nous a dit :
M Comment ne point tenter ce qui n^ ai jamais été sérîcusèment essayé sans réussir au-delà de toute espérance ' ! »
Mais le rôle politique de nos finances sera-t-il, dans cette crise vraiment sociale, celui que la justice leur assigne, et quel est ce rôle? — Il est aisé de le saisir.
Emanciper, voilà le mot! Emanciper les travailleurs; mais sans détruire, ou plutôt en accroissant le travail, qui
* Rapport èê Broglie, p. 155. Va*r, dans mes Colonies françaises, les merveilles produites par eetie éëncafi^n.
enrichit et fortifie TEtat! Emanciper la race noire, là- bas, au moment opportun; et, du même coup, sans qu'il en coûte rien de plus, en définithe^ que quelques paragraphes de lois, forger Tinstrument de la liberté de nos travailleurs, le mettre aux mains de nos prolétaires, la honte et la terreur de notre société! Eh bien ! toutes ces idées, mûries, se lient en gerbe et attendent leur sort de cette unique vérité que Je transcris :
Et A pour faire une bonne émancipation, ce quMl faut, avant tout, c'est de l'argent, et de l'argent encore*. »
De quel côté de l'horizon se trouve donc la terre qui lé produit à meilleur compte et qui, dans ses richesses, nous offre la liberté de tant d'esclaves? Elle se trouve du côté où doivent se tourner à la fois les espérances du prolétariat, les espérances de notre commerce, les espérances de notre marine et de notre puissance. C'est là le point précis où la parole de la France peut et doit faire jaillir et déborder un pactole! Appuyé sur les leçons de Tbistoire et sur les principes de la raison, fortifiés de l'instinct général des peuples, je ne puis cesser de le redire; car la répétition est le marteau qui, lorsqu'il frappe juste, pulvérise les résistance^ les plus indomptables.
Les autorités les moins sympathiques aux planteurs nous découvrent elles-mêmes la richesse des mines qui, sur le sol tropical, sollicitent Taction de notre politique!
Pense- t*on, dit M. Schœlcher, réclamant l'application du principe de l'indemnité en faveur des cotons, sans le concours desquels il proclame que Témancipation, gravement compromise , serait un danger; pense-t-on « que nos chambres veuillent se déshonorer aux yeux de Vuni- {fers, en refusant l'émancipation par un vil sentiment d'é-^ conomie? Que les calculateurs se rassurent. Le trésor re-^
^ J. Lechevalier, Guyane, p. 88. /d. Rapp, cité de M. de TocquevilU*
trouvera, plus vite qu'on ne pense, ses débourses. Dix mil* lions de rente n'augmenteraient pas le budget A^un centime par franc , et dans moins d'un quart de siècle cette dépense, qui semble énorme, se trouverait n'avoir été qu'un placement productif ^ , 9
Moins que cela^ dirai-je, et de bonnes lois suerières, en réduisant à des proportions minimes le total monstrueux de rindemnité, répandraient en outre dans les colonies cette prospérité financière, que les bouches abolitionistes les plus passionnées déclarent indispensable au s^uccès de F émancipation, à la solde du travail libre et libérateur!
C'est alors que l'affluence des impôts, qui naîtraient simultanément de l'accroissement des productions et de la consommation de toutes les classes d'hommes de la métropole et des colonies, ne permettrait plus d'envisager cette faible concession d'argent et de lois sous un autre jour que celui du plus naturel et du plus magnifique placement de fonds et de paroles qui se puisse concevoir pour un Etat.
Ouvrir le territoire des colonies à cet épanchement de population européenne, qui les féconderait en soulageant l'Europe; ou bien, seulement, épancher dans le sein du prolétariat européen une partie des richesses que de bonnes lois et des bras actifs forceraient à sourdre et à jaillir sur tous les points de nos colonies et de notre sol, que serait-ce faire, en définitive? Ce serait, par V éducation^ dont cet or solderait et multiplierait les agents; ce serait, par le prêt ou le don de V instrument du tra^ail^ fermer les plaies physiques et morales qui nous consument et dont on doit voir à cette heure si feus raison d^ étaler le spectacle; ce serait donc rendre à toutes les parties du corps social la vigueur de la santé, la force et l'harmonie des mouvements!
* Schœlchcr, Col, fr.^ p.26o, 266, tiré de M. Koycr, président, etc.
^ 5isr —
Refuser à la justice qui Texige des mesures indispensables à rëmancipation générale des classes souffrantes, ce serait, au contraire, voter, par un refus de finances et d'humanité, la plus monstrueuse de toutes les dépenses auxquelles pour-^ rait se laisser entraîner le plus imbécillement prodigue ou le pFus caduc des gouvernements!
Eh quoi ! diminuer le nombre des faméliques en aug^ mentant la population des ouvriers; faire sortir les richesses des mains et des régions vouées à la misère; gagner en dépensant ; se fortifier en diminuant ses armées et sa police, ses hôpitaux et ses geôles, parce qu'en unissant les classes sociales on accroît démesurément sa puissance; parce qu'en propageant la moralisation on prévient la turbulence des vices que les agents dispendieux de TEtat répriment à peine et répriment mal! Eh quoi! disonsnous, la réunion de tous ces bienfaits , offerts au nom de l'expérience, ne constituerait pas un avantage assez splen-^ dide pour qu'on s'efforçât de le fixer !
Que, si nous détournons les yeux de ces régions, pour nous replier vers l'Europe, devrons-nous retracer, après tant d'hommes éminents, quelques -unes des mesures accessoires dont l'action faciliterait l'œuvre de l'émancipation générale des jprolétaires , et relâcherait les liens dont les nœuds paralysent leurs mouvements ? Car la liberté du travail exige une certaine liberté de déplacement, essentiellement favorable à nos projets! Mais, à cela, l'obstacle persévérant, l'obstacle invincible, c'est la misère, la misère toujours, et la misère encore!
Que faire donc, en attendant l'heure de cet énorme dégrèvement d'impôt, et de cet épanchement de riches^s que l'horloge des colonies s'apprête à sonner au commandement de la métropole?... Après en avoir rendu sensible la possibilité; après en avoir inspiré le désir; après en avoir dé-*-
mcmtrë l'urgence, il faut tout de suite, sans perdre de vue cette grande et féconde idée, il faut travailler à débarrasser le malheureux des fardeaux inutiles qui, sans profit pour PEiat^ Taccablent, le courbent vers la terre et Tarrètenl corps et ftme dans sa marche vers le but définitif.
Cependant, le dégrever n'est-ce pas l'appauvrir! Oui» sans doule, et cela est indubitable, si le meilleur de tous les placements c'est l'impôt ! •*-* Ces paroles ont retenti dans une chambre législative européenne; je les y laisse; l'erreur économique, dont elles sont l'expression, ne s'y trouve que trop à sa place, hélas! Mais TEurope chrétienne repousse de toute la hauteur de son bon sens ces funestes doctrines, lorsqu'elle voit des millions de travailleurs sacrifier, pour une obole, la portion la plus positive de leur être; se tuer Fftme et le corps des excès meurtriers du travail; et pour soutenir une existence qu'éclaire à peine une lueur d'espoir, se résigner aux lentes tortures de la misère et de la faim!
Car tel est TefTet certain de l'impôt excessif, mais, sur-* tout, de ces impôts impolitiques dont le chiffre s'accroîtrait au profit de l'Etat et au bénéfice des classes pauvres, en rai* son même de la sagesse avec laquelle le législateur en sau-^ rait modérer le taux! Ce que l'impôt retire indirectement à ces hommes par l'élévation du prix des subsistances, qui correspond à sa propre élévation, c'est la vie, c'est le prix de la vie de leur intelligence ou de leur corps qui s'éteint dans les étreintes dégradantes de la misère M
Nous ne nous proposons certes point d'entrer dans l'exa* men de ces questions de détail qui , par la somme de li-*
i L^eicès de la misère et de la servitude où ces impôts réduisent le prolé-> taire de notre fière Europe mérite trop de frapper et d'enchaîner TattentioQ pour que Je n^en répète pas un exemple ; il est concluant, sa date est d'hier,
et cependant il semble antique On se croit transporté par de tels faits
«gx jours où le paganisme étalait ses plus hideux tableaux.
— 56< — berté que chacune de leurs solutions accroît et fortifie, ont droit à se nommer les détails de T émancipation dos proie-* taires et de la réalisation du travail libre. Mais cependant , d'un mot 9 nous tenons à signaler, en guise d'exemples, quelques-uns des objets sur lesquels une diminution de tue produirait en faveur du prolétariat les plus énergiques effets, et encouragerait sa patience.
Les droits sur les fers portent ce roi des métaux au double du prix où il serait offert sans cet impôt, qui arrache à tant de mains le plus productif des instruments du travail! Cet impôt, dont on sollicite la dimmuiiou progressii^e^ est assis et maintenu dans l'intérêt exagéré de quelques grandes mines et de quelques vastes forêts. Il a pour second et pour
« Depuis quelque temps, dit le rfnies(août 1845), des bruits fâcheux circulaient sur la maison de travail d^Andover : on prétendait que Tadministration mesurait avec une odieuse parcimonie la ration de ses malheureux pensionnaires, qu^elle les réduisait exactement à la famine. On affirmait que, dans Patelicr où Ton pulvérise les os pour faire des engrais, les pauvres employés à ce métier dur et malsain se disputaient comme des chiens les lambeaux de chair encore adhérents aux os ramassés dans les voiries publiques, et que, pour apaiser leur faim, ils ne reculaient pas même devant les horribles restes des amphithéâtres de dissection
TJn magistrat^ inspecteur de rétablissement, ayant été averti par des personnes honorables , se transporta vers ce refuge du travail , accompagné d'un médecin, M. Payne. Il manda le directeur, et ordonna qu'on fit comparaître devant lui dix pauvres pris au hasard,, et après les avoir engagés à dire la vérité sans crainte et sans exagération , il procéda ^ leur interrogatoire dans les termes suivants :
— Etes-vous employé à pulvériser les os? — Oui. — Est-il vrai que les pauvres de votre atelier aient l'habitude de manger la viande, de ronger les cartilages et de sucer la moelle de ces débris? — Oh! oui, répondirent-ils tous. — Huit sur dix avouèrent qu'ils avaient souvent fait leur repas de cette dégoûtante nourriture, pour assouvir une faim atroce. Les deux autres n'en avaient point mangé; mais ils conàrmèrent les dispositions de leurs camarades. — Ces os vous font-ils grande envie .' — Nous nous jetons dessus avec empressement. Lorsqu'un de nous voit un os que les autres n'ont pas remarqué , il s'efTorce de le dérober aux yeux de ses camarades et le cache en attendant l'occasion favorable de le manger. — En avez-yons quelques-
— î3oî — fâcheux effet d*aiigmeuter le fvi'n du bois de chauffage par suite de la consommalion des usines, c'est-à-dire d'ajouter au ménage du pauvre un surcroit de dépenses quotidiennes* !
La vapeur, devenue l'âme et l'agent de la puissance industrielle et politique, réclame ce métal pour instrument. De sa voix stridente elle s'unit à l'agriculture pour accuser tout imp6t , toute mesure qui le lui refuse ou ne le lui con^ cède qu'en lésinant.. .
Sans dire un mot des deux milliards que l'usure prélève par tant de mains sur la totalité des transactions sociales , contentons -nous de signaler quelques impôts : tels sont les droits qui, en pesant trop lourdement sur les laines, augmentent la valeur de la matière première et le prix des vëte-
uns de cachés? — Oui. — Et alors plusieurs d'entre eui allèrent déterrer des os enfouis dans le cendrier. — Ces faits, ajoute le Times, ont été portés à la connaissance du gouvernement} mais il n'en est résulté aucune amélioration dans le régime de la maison de travail »
Mais si Texcèsides impôts, qui renchérissent les subsistances, est un des éléments les plus favorables à la fructification de cette canine et abrutissante misère, nous devons remarquer que cet effet est bien loin de s'arrêter aux facultés du corps ! Une série d'observations savantes du fort honorable député du Jura, M. Cordier, nous démontre que la progression du crime reproduit, de la manière là plus mathématiquement ciacle, la progression de l'impôt l De l'impôt , le meilleur des placements!
Empressons-nous donc d'obéir aui savants instincts du cœur, qui nous sollicitent d'abaisser les droits sur les objets de nécessité première. Les coffres de l'Etat y gagneront plus de pièees d'or qu'ils n'y perdront d'oboles. En effet, abaisser le prix de ces objets, c'est en multiplier la consommation, c'est allonger la vie du misérable, du consommateur et du producteur indigent, ces deux agents de l'impôt; c'est rendre de la liberté à leurs mouvements; c'est leur accorder, sinon la plénitude de l'être, du moins une amélioration de la vie physique , un commencement de la vie morale, que la misère attaque et détruit à la fois. Augmenter le nombre des consommateurs, c'est créer au domicile de l'Etat , je veux dire sous tous les climats où s'étend le royaume, le plus splendide et le plus sûr des débouchés que la science des économistes puisse découvrir. Voilà comment le bien conduit au bien. — ^ Cette indication n'a trait que forl indirectement à la théorie des free traders } car notre première sollicitude est la protection du travail national.
ments de la classe ouvrière; j'entends parler des vêtements les plus indispensables à la santé dans un climat aussi variable f aussi brumeux que le nôtre. Ah ! si du moins, si plutôt nous concédions auic importunitës de l'agriculture , qui a d'assez beaux droits à notre protection , le moyen d'accroître indéfiniment le nombre insuffisant de nos bestiaux; si nous voulions dégrever le sel des droits abusifs qui le frappent d'inertie dans nos salines! En effet, grâce à l'énergique action du sel, il n'est plus d'épizooties à redouter pour les bestiaux, qui, croissant et pullulant avec rapidité , enrichissent le sol d'engrais dont Fabondance et la qualité multiplient les récoltes, par lesquelles ils se multiplient eux-mêmes !
L'abondance du sel signifie donc l'abondance des récoltes, puis de la viande , puis des dépouilles des animaux et de la laine j puis, enfin, l'assainissement des aliments grossiers et indigestes auxquels la pauvreté condamne le prolétaire M
Des vins', de mille objets d'une haute importance, je ne dis rien , trop serait à dire ! Il a dû suffire de mettre le lecteur sur une voie qu'un feu de paille législatif
< La France, qui, pour égaler la Belgique et TAngleterre , devrait consommer 400 millions de kilogrammes de sel , n'en consomme que 25 ! J^entends bourdonner autour de moi le texte d^une ordonnance qui, ne concédant cette substance qu^aux besoins directs de la culture , n'abaisserait les droits que sur les sels dénaturés ! mélangé au son et à l'eau , le sel , décuplé de poids et centuplé de volume, absorberait dès lors, par le transport et Tamàlgame, les bénéfices du dégrèvement! Enfin, ce mélange exigeant 160 millions d^bectolitres de son, tandis que la France ne produit que 75 millions d'hectolitres de blé , les ânes de nos moulins se verraient condamnés par nos savants bureaucrates à redemander à la meule deux fois autant de son quMIs lui auraient apporté de grain! La Chambre des députés a fait justice de cette ordonnance par une loi ; mais le ministère parait faire justice de cette loi par son inertie. — * Octrois excessifs, qui frappent le producteur, puis le consommateur prolétaire, etc.
— o54 — ' débarrasserait de son fourré d'épiaes. Tant de pieds nus la foulent !
Abaissons doncprogressivement, sans lesdétruire, les in** dispensables barrières de la protection ; attaquons T impôt dans ses excès, désappauvrissons le pauvre , et tout au»* sitôt la vie et le mouvement lui reviennent aux mem* bres; Tespoir et le courage au cœur; le monde s'ouvre devant ses .pas; il s*y tient debout, il y circule, il s'y trouve chez lui. Le voilà de la même maison que nous ! Il choisit son climat pour se caser, tantôt ici , tantôt là-bas , et le travail, au lieu de le dégrader, Vélève et Tennoblit.,. letra-^ vail devient sa liberté» Voilà les hommes dont nous soubai^ tons voir un courant se former, se grossir et se diriger vers nos possessions d'outremer ; ceux dont les bras ne tarderaient guère à donner aux terres qu'ils auraient remuées une va** leur qui, dans la détresse actuelle et factice des colonies, peut et doit sembler idéale! Sous les yeux d'un gouverne** ment intelligent et libre d'entraves, les capitaux de ce tra-^ vailleur s'y forment, s'y engagent et s'y fixent; d'autres les suivent, et bientôt s'arrête ce mouvement progressif et dé-<sordonné du prix des terres du continent, où la concur»^ rence, bornée dans sa carrière, dispute aux capitaux du pauvre agriculteur l'instrument du travail qui est l'instrument de sa liberté !
Par le travail, voilà donc enfin le prolétaire devenu petit capitaliste! sans révolution le voilà libre d'une liberté qui reste soumise à la règle : je veux dire aux lois de la nature écrite dans la raison chrétienne. Combien une telle liberté diffère de cette sauvage indépendance qui, assurant le triomphe de l'astuce et de la perversité , jusque sous les formes du gouvernement les plus populaires, assujettit la multitude des faibles au petit nombre des forts! Eclose sous la loi chrétienne d'un travail qui maintient à la fois la famille
et la sodëté, cette liberté engendre rëgaltté Tëritable, Vëga litè des moyens; celle qui facilite Tessor de tout citoyen au lieu de le comprimer et de le restreindre : Tégalité qui croit et se fortifie sous Tëgide du droit commun. , C'est de la sorte que, lentement et sans secousse, la jus<* tice se manifeste et se distribue à toutes les classes. C'est de la sorte que le prolétaire, élevé à notre niveau, use du droit incontestable d'association , reste travailleur et devient à la fois industriel et fabricant, homme de banque et de négoce ! Le capitaliste qui se sent trop faible pour lutter contre ces associations de travailleurs a le temps de plier bagage, et de retirer sans ruine ses capitaux des routes où la fortune ne l'attirerait plus que par des appas trompeurs. Son existence échappe saine et sauve aux bouleversements des révolutions. Une réforme sauve le monde ^ !
I Les gens qui vivent los yeux ouverts voient que le mot révolution est un de ces termes pour lesquels beaucoup d^esprits généreux se passionnent fau(e de les avoir compris, Il en est pour qui la révolution ne date ni dq XVI* ni du xviii* siècle. « Le christianisme , disent-ils , commence la révolution dans le monde. » {Atelier^ Av. 1846, Hist, de la Rêvol., Bûchez, p, SI99. ) La révolution, c'est donc pour eux le dépouillement, la régénération du vieil homme. En ce sens , nous sommes des leurs.
Mais une révolution est un changement violent opposé à Tesprit de douceur. De fait et de nom , elle procède de la révolte, et la révolte est le soulèvement contre Tautorilé légitime, qui , république ou monarchie, a sa base sur la foi religieuse. Révolution, ou révolte et christianisme expriment donc deux idées ennemies!
II n^est point de révolution qui ne produise, au moins en partie, le sensdessùs-dessous des choses, ce qui n^est point le rétablissement de Tordre, lors même qu^elle attaquerait le désordre; donc, point de révolution qui, sans une réforme à sa suite , permette à Tordre de reprendre le dessus. Or, la raison devant défaire, après une révolution , ce qu'ont fait les passions et les bras , pourquoi ne point laisser tout de suite la raison toute seule militer contre les abus P
Oh ! toute révolution date de Babel ; car elle commence par le langage. Par Tinterversion du sens des mots, elle bouleverse les idées, et par les idées les faits ! Savoir sa langue , c^est être sage.
tel révûlmipns co«rent plus vite que les réformes, mais en aveugles;
Osons enfin le dire, la \raie, la grande et complète réforme, c'est la résurrection du droit commun , ou de chacun des droits dont V exercice appartient à tout citoyen d'un état sagement ordonné ; ce droit est le plus juste, le plus vivace et le plus intraitable de tous les droits. De là , rëtonnement que nous causent les paroles de Tun des hommes de notre capitale, les plus remarquables par le zèle intelligent de sa charité. < La loi , pour le bien de Tordre social et de ceux même qu'elle exclut , a dû refuser aux classes qui luttent sans cesse contre le travail et ta souffrance une représentation dans TEtat. Elle ne leur a pas reconnu assez de lumières d'impartialité et de loisirs pour s'occuper des affaires du pays et participer an gouvernement \
Et pourquoi donc exclure de la représentation les classes laborieuses et souffrantes? Les paysans ne forment-ils pas en Suède un des ordres de la législature?...
Un adage vulgaire no\is a dit : la pire de toutes les dominations est celle des avocats^; nos chambres, cependant, regorgent d'hommes d'affaires et d'avocats!
Les commerçants et les industriels y fourmillent. Et le père de nos économistes , Adam Smith , démontre que la profession et les habitudes de ces hommes les entraînent, à leur insu même, à travailler dans l'intérêt de leur fortune contre les intérêts de l'Etat^ !
elles renversent tout sar leur passage; elles trébuchent sar les ruines qu^ellcs amoncellent. Et que d^or, que de larmes, que de sang pour les payer ! Au mot de révolution , il s'agit donc , encore un coup, de substituer le mot de réforme , et puis il faut marcher serrés sous cette idée. Elle traverse les geôles et les bastilles : les coups de fusil ne peuvent Tabattre, et, comme le Christ ressuscité , elle fait voir et toucher les plaies que lui a faites le génie du mal à ceux qui nient sa puissance et sa vie.
^ Annales de la charilé, p. 28, 29, janvier 4845. •— ^ Regnum avocatorum pessimum. Ce mot ne tombe que sur les avocats intrigants. — ^ Merchanis and other manu facturers, etc., vol. i, p, 396, 397 j Londres,
Est-ce que X élite des classes ouvrières , est-ce que leurs élus De vaudraient pas ces avocats , ces commerçauts , ces industriels et ces banquiers, dont les capitaux nous coûtent si cher?.. Est-ce que les paysans de la législature suédoise ont ébranlé les fondements de TEtat? Est-ce que le tiersétat des assemblées générales de la France , avant d'être devenu tout le monde, n'avait pas été indistinctement composé des représentants de toutes les professions et de toutes les conditions sociales? L'aristocratie bourgeoise et financière sera-t-elle plus exclusive que ne le fut l'aristocratie Dobilière qui le fut trop? Dans quel intérêt national imposer silence à la voix qui appellerait l'attention du public du côté où s'expriment dans leur langage pittoresque les grandes douleurs? Et pourquoi donc, au lieu de se les incorporer, exclure les représentants, l'élite de ces classes inférieures, dont on a reconnu si formellement le bon sens pratique ! Que craindre d'elles , ou plutôt que n'en point attendre pour la France , si nous leur donnons les moyens de devenir ce que nous sommes !
Et d'ailleurs, la classe des ouvriers ne compte-t-elle point des hommes modérés, des hommes savants dans les branches d'économie industrielle auxquels ils appartiennent ! N'offret-elle point des publicistes remarquables par leur sens et leurs lumières ^ ? Si l'on repousse ces hommes hors du concert social, ils en troubleront l'harmonie; mais que leurs droits se confondent avec les nôtres, et leurs vœux cesseront de nous épouvanter. Les Jacobins ne peuvent devenir leurs
4789. Voir id. E. Bnret, vol. n, p. 439. Lire le» Juif», roi» de Vépoque, Voir ce que dit M. Fraiser Frisell (devanl leqael a t)éli Delolme), Vue générale de la con»titution anglaise, p. 444 y 442; 4837.
^ U Atelier t par eierople, Journal foocièremenl religieux, mais où se lisent de temps à antre des phrases qui font frémir. V le numéro d'août 4845, p. 467 : « Un douloureux souvenir, elc. » — Les voles de la nation représentée n^nt jamais compromis Tordre lorsque plusieurs millions d^élec-
patrons, que du moment où leurs droits fléchissent devant les nôtres !
En les appelant, que faisons-nous? Au lieu des bras, des fusils, des poignards et du triangle d'acier qui moissonne ' les tètes et bat la monnaie révolutionnaire, nous dem'an-^ dons des idées et des droits! Au lieu des révolutions et des * guerres, nous appelons des associations d'intelligences, unies dans un but moral de production et de conservation ! Cellesci, pour s'accomplir, eiLigent il est vrai des capitaux, parce que nulle idée de l'homme, de même que nul esprit humain nB peut fonctionner sans instrument ! Mais en frappant du pied sur un sol qui nous appartient, nous y ferons jaillir une source d'or. H ne nous reste donc plus qu*à frayer à la fortune publique revivifiée , une voie large et commode ! La richesse, la puissance et la paix sont à nous, pourvu que nous prêtions nos cœurs à l'acte qui conduit le travailleur à la possession de sa liberté !
La réforme du système électoral est donc la élef de voûte de toutes les réformes , qui deviennent impossibles si la France entière n'y met la main.
Sur le terrain sacré de la légalité, O'Connell a tracé la route la plus sûre qu'il y ait à suivre , en fait de réformes
Ceux qu'il épouvantait de loin, lorsqu'ils ont
vu le monstre tout près d'eux, lui ont tendu la main; raà^ sures et souriants ils l'aident à réaliser son utopie. Notre nation n'est point la sienne; aussi ne proposons-nous de l'imiter que selon nos mœurs !
Que si la Franee s'engage avec sagesse et fermeté dans
teurs tes eiprimaient. La révolution de 1793 ne s'est opérée que par la destruction des cahiers donnés à des mandataires qui se déclarèrent sou* rerains. Ce même fait ne pourrait se représenter, par la raison très^profondê que les révoîuUonê né finissent point comme elles commencent.
— 559 — • cette voie de la réforme , les terrears qui en ont entrave le cours s'évanouiront au premier pas. Vains fantômes, elles se dissiperont comme les géants de la forêt enchantée du Tasse. Je parle des terreurs dont ses antagonistes istéressës s'étudient à lui composer un cortège; terreurs qu'inspirent à j«iste titre les réactions révolutionnaires, dont le succès est au prix de l'effusion du sang et de l'action forcée du numé-~ raire 1
Hâtons-nous donc, avec une sagesse active , mais enne-t mie de toute injustice et de toute violence; hâtons-nous de placer l'indigent dans des conditions favorables à la revivification du caractère humain qui va s' effaçant dans sa personne ! L'espérance ne renait au cœur du prolétaire que ^ dans ces conditions. C'est alors qu'en touchant sa chair, il ne lui semble pas toucher la chair d'un damné I C'est alors qu'il commence à croire à la justice, à la bienveillance de la société; à croire à quelque chose! La foi le ranime, et sort du tombeau ses facultés languissantes. — 11 croit, il aime, il agit; car l'amour de cette société, dont il machinait, dont il rêvait la mort et dont il sa sent devenu membre^ excite en son âme un sentiment de vie et d'action.
Faisons notre compte et comptons- bien. — Voici que se forment tout d'un coup dans un même cœur les trois vertus cardinales de la société, celles ai^ssi du christianisme : la foi, l'espérance et la charité. Voici que, par cela même, l'homme sort tout vif de la brute, et quel homme ! Celui-là ne nous ferait ni peur, ni honte!
De tous ces nouveaux et sim4)1es arrangements de la raison, qui peut se plaindre et qui peut perdre? Le propriétaire du sol? — Oh, non ! — L'agriculteur? — Oh, non ! Le commerce loyal et discret? — Oh , non ! L'industrie sérieuse et prudente? — Oh , non! Nullement. — ^ Qui peut donc y perdre? — Quelqu'un; je sais bien qui; je vais le
— :iGO — dire en jetant l'œil par-delà les limites de notre patrie : C'est r étranger ! . . . Hélas ! . . .
C'est l'étranger au dehors; et puis, au dedans ,
ce sont ses aui^iliaires : quelques hauts banquiers , quelques opulents et imprudents capitalistes, quelques audacieux spéculateurs. Et que perdent-ils? Aurait-on conçu la pensée de les dépouiller? — Oh jamais! On a laissé ce soin à leurs héritiers ou à leurs vices! Mais que perdent-ils donc? Eh bien, ce qu'ils manquent de gagner : voilà leur perte, et c'est là le gain de la France !...
L'association des idées qui se rencontrent dans cet écrit ne restera pas stérile pour le lecteur, s'il daigne reconnaître, et puis après redire autour de lui, à quel point ces idées se recherchent et s'unissent pour la production des temps de justice et de bonheur que nous devons appeler de tous nos vœux et par toutes nos œuvres.
Ouvriers, indigents, hommes fortunés, hommes qui tremblez pour vos richesses; votre famille et votre avenir ; hommes de sueurs et de larmes, dont la bouche maudit heure à heure le temps qui s'écoule; nous tous enfin, voici l'image que les livres saints nous ont donnée de ce bonheur aux époques où Dieu bénissait son peuple :
Ce sont des jours où chacun mange et boit en paix du fruit de ses mains , assis dans sa vigne et sous l'ombre de son figuier.
Travail des mains ou delà pensée; travail actif et repos plein de calme, sous cette forme harmonieuse l'image du bonheur nous sourit-elle?