‹ Des prolétaires; nécessité et moyens d'améliore leur sortChapitre 2 sur 20 · DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

DE LA NÉCESSITÉ

OBionrx.

Le Prolétaire ne descend point du brigand et de la prostituée. — Sa noblesse est écrite dans Thisioire aussi clairement que dans la Religion.

Embrasser d'un coup d'œil les douleurs présentes du prolétariat; comparer le prolétaire à lui-même, ici, là-bas et ailleurs, dans le dessein de faire sortir des \ices même de l'organisation sociale un moyen eipédilif et naturel de mettre un terme à ses souffrances; délivrer pacifiquement le prolétaire par le prolétaire; donner au pauvre sans ôter au riche... unir et fortifier par ce bienfait les classes mobiles et discordantes dont se compose notre société; oserai-je promettre de réunir tant de solutions dans un essai? L n charlatan Toserait-il?

Chercher, cependant^ s'efforcer de trouver, ce n'est point s'engager à réussir. Le lecteur voudra bien m'aidor, et se faire un devoir de suppléer, par les notions qui lui sont propres, aux lacunes de cet ouvrage. Il y a tout un nouveau

— H — monde dans la direction de re peu de lignes; et peut-être un de mes lecteurs aura-t-il la gloire de lui donner son noni! Puisse cet appât Tentraiaer vers mon but^ il m'aura bientôt devancé !

Le prolétariat, et ses misères, et les ressources négligées que nous croyons pouvoir lui garantir : le sujet est assez vaste déjà! Est-ce que, pour le compléter à notre point de vue, nous aurons à percer au delà du dédale des questions positives auxquelles le bon sens nous assujettit? Est-ce qu'avant de pénétrer dans le vif, il nous faudra remonter le torrent des âges, et nous égarer dans la nuit des temps, à la recherche des origines conjecturales ou fabuleuses d'une race qui est la nôtre, d'une classe qui n'a de fixe que ses misères?— Aucune raison péremploire ne nousy oblige; mais un puissant intérêt de curiosité nous attache aux questions d'origine de ces classes qui, sous des noms divers et dans des conditions successivement modifiées, demandent à la civilisation chrétienne une transformation définitive! Il y a plus : le sentiment de la fraternité catholique se développe dans- ces recherches, sous un des plus éclatants rayons de l'histoire. — Nous glisserons, et d'un coup d'aile le temps nous ramènera près de ce point sans cesse défaillant qui se dérobe avec notre existence, et d'où il s'élance vers l'avenir.

Quelques érudits se sont fatigués à chercher une filiation, une date au prolétariat : je veux dire à démêler la généalogie de la race des prolétaires. La race des prolétaires ! C'est avec une intention marquée queje reproduis ce terme, auquel leur esprit s'est arrêté; car le seul nom de la chose cherchée annonce aux hommes de science la complète impuissance des recherches. Postérité d'un seul homme primitif, nous sommes frères ? peu de vérités se reproduisent en ce monde avec de plus irrésistibles entraînements. La race du riche et

du potentat est à la fois la race de Vindigent et de la plèbe infime. Un seul couple nous a produits. L'aspect des joies ou des souffrances d'un être humain nous le dit au cœur, lorsque la science se tait ou que nos souvenirs somipeillent.

Ce rappel de Tune des vérités historiques et religieuses les plus fécondes n'a pas dû me semhler oiseuiK, avec quelque soin que la défende Timniense majorité des nations et des hommes. La science humaine, dans ses fantasques écarts, a multiplié les sources de notre origine; il importe donc de rappeler les esprits à F idée d'une origine commune, quoique la plupart et la plus saine partie des èrudils aient respecté cette notion vulgaire, jusque dans l'interprétation des termes qui semblent l'attaquer ou la détruire. Sous leur plume, en effet, une race n'est qu'une famille de familles; et toutes celles qui peuplent lé globe accusent, par les antiquités du langage, par les monuments ou les traditions, une Glialion

commune^

C'était là ce que je voulais établir, afin que ce terme dé-* pouillé de toute insolence, en se dépouillant de tout mensonge, refusât de se prêter à l'erreur.

Je procède, et j'engage avec moi le lecteur à travers les pages attrayantes d'un livre où les premières questions qui nous captivent se déroulent sous une plume originale et vigoureuse. La variété, la richesse des recherches qui provoquent l'attention et la changent en plaisir dans le cours do cet ouvrage , y laissent malheureusement une place trop grande à des interprétations ^ussi peu fondées qq'ingèûieuses !

' Soulevant, à propos des origines du prolétariat, une des

i Voir quelques preuves dans les Beth-el, Unité de la rae» humaine, opuscule qui termine mon livre du Monde avant le Cktiet ; 4S45, ehei Paul Mellier, n* 4 1 , place Saint-Audré-des-Arts.

plus graves questions modernes^M. de Gassagnac dit : « Il ne suffit pas de vouloir organiser les classes ouvrières. Il faut encore que les classes ouvrières veuillent être organisées. Il faut surtout qu'elles reconnaissent quela condition d'ouvrier est une condition naturelle et normale, et que, par conséquent, il faut maintenir, améliorer et aimer, au lieu de la détruire; que, s'il y a des pauvres et des riches, ceux-ci n'ont point amassé leur fortune aux dépens des pauvres. Que les pauvres n'ont jamais ^ eu d'autres tyrans que ceux qui leur ont rempli le cœur de haines injustes, et qui les ont détournés de tirer tout le parti possible du destin que Dieu leur a fait*. »

a Le mal le plus redoutable qui travaille depuis plus de quarante ans les ouvriers, c'est la répugnance qu'ils ont à n'être qu'ouvriers, et l'espèce de persuasion... quela condition de mercenaire est une situation dégradante et anormale, que la violence et la cupidité des grands ont à la longue imposée au peuple^. »

Ces paroles sont excellentes; mais pourquoi, réhabilitant la condition du travailleur indigent, rabaisser son origine et la faire sortir de l'esclavage? Celte origine, sans relever l'esclavage, ravale le prolétariat et jusqu'à la famille, car une autre opinion de l'auteur c'est que l'esclave, c'est le fils de la famille! Il n'en est riea^ Non. La supériorité et l'infériorité ne se confondent jamais à ce point, et M. de Cassagnac nous permettra de lui opposer quelques souvenirs assez présents à tous les esprits. Car aux institutions que l'on veut rendre utiles il faut toujours et d'abord donner la vérité pour base.

i Jamais ! c'est trop dire, et beaucoup trop. — * Histoire des classes ouvrières et des classes bourgeoises. 1 aris, 1838, p 17 et suiv. — » Id. Tous les renvois en chiffres de ce chapitre se rapportent au même ouvrage, sauf indication contraire.

Loio que la qualité de fils se coofonde avec celle d'esclave, Tantiquilé limite, par les termes les plus positifs, la distance qui sépare ces deux conditions. Elle fait de Tune le contraire de l'autre; c'est-à-dire qu'elle traduit par ses paroles et par ses actes les sentiments indélébiles de la nature.

L'Ecriture, dès les premiers temps, distingue entre le fils de la servante et le fils de la femme libre. Isaac, l'enfant de la promesse, est l'héritier du père, il est son antre luimême. Et l'Ecriture ne se contente point de nous montrer un homme libre dans ce fils d'une obéissance si parfaite. Elle le choisît pour figurer la liberté dans les siècles à venir, disons plus, pour figurer le Libérateur. .

Ismaël, cependant, le fils de l'esclave, va donc subir la destinée maternelle? Il n'en sera rien. Tout au contraire. Ismaël, parce qu'il est le fils du mattre, affranchit sa mère; ou, du moins, conduit par la main d'Âgar, il s'en va fonder une nation libre dans le désert; le fils et l'esclave 1 ces deux idées se repoussent.

Mais gardons-nous de nous égarer au travers des exemples, et cherchons plutôt à les généraliser. Pour inspirer à leurs enfants l'horreur des vices habituels d'une condition qui doit être l'opposé de la leur, les Spartiates abusent de la dépendance des ilotes et les livrent au vin.

Chez les Romains, malgré les excès de la puissance paternelle, la liberté prête son propre nom , dès qu' il s'agit de qualifier la postérité du maître. Les enfants du citoyen se nommaient les libres : liberi. Et puis, hères procédait-il ou non ^herus? L'héritier, le fils, c'est donc le mattre rajeuni.

La loi distingue entre le pouvoir du maître et le pouvoir du père\ L'obéissance de l'esclave diffère donc au même degré de celle du fils.

^ InêXiXutu de JiMUnim, Dacaurroy, p. 30.

La puissatice exorbitante des citoyens Romains snr leurs enfants paraît exceptionnelle. Elle excède la puissance de tous les autres pères ^ Les Latins mêmes, avant la guerre sociale^ étaient exclus de cette haule prérogative*. Cependant, tandis qu'aux yeux du citoyen Romain Tesilaxe va« lait ce que vaut le néant^^ le fils, apte aux Tonctions publiques, était tenu, dans Texercice de ces fonctions, pour Inégal du pere^.

Le pouvoir du mattre consiste à user et à abuser de son esclave; celui du père est défini par les lois, et ne s'étend qu'aux enfants légitimes^. Or, comment supposer que ces enfants, à qui la loi doit faveur parce qu'ils naissent sous «on empire, sont les vîclimes qu'elle choisit pour les livrer à la puissance paternelle? Comment l'admettre, si cette puissance se confond, par le droit, avec le despotisme du maître; si elle n'honore, par sa formidable protection, l'être sur lequel elle s'exerce?

L'esclave est une chose ^ res; ou moins qu'une chose, non làm ^^Uis quant nullus. Et le fils est la chose du père; mais de quelle sorte? Comme sa propre chair; car le père et le fils se confondent autant que possible , aux yeux de la loi, en une seule et même personne ! l'un des deux ne peut intenter une action contre l'autre; et la loi regarde le fils, du vivant même de son père , comme le maître des biens que celui-ci possède^*

En un mot, l'esprit de la loi est à la fois si clair, si net et conforme aux mœurs , que cette évidence détruit l'idée de barbarie que certains textes absolus présentent à la pensée dea modernes.

1 tnstUute$ de Justinieriî Ducaurroy, p. 34. — ^Elementajuris romani^ Delvincourt, p. 24. — s Pro nullo habebatur, p. 29 Elem. — ^ Pro patrihus, p. 29, ibid. -. B jifia.^ p, ^9.^ ^Ibid.i p. 34.

~ 4« ~ Nous ajouterons un autre fait. En regard du nom des enfants ou des libres par droit de naissance , liberi , Tusage a placé le nom de Tesclaye, servus, comme pour établir , par le monument traditionnel du langage, la différence de leur origine?— Et pourquoi Thomme, condamné au Joug de Tesclavage , se nomme-t~il ^^n u^ ou conservé? Parce quMI a été conservé par une personne qui pouvait le détruire ^ !

Remontez brusquement aux temps héroïques, à Homère. L'esclave s'appelle Afxcoç, A^aOta, de Aocpupe , Thommequi a été dompté, le fruit de la guerre; et puis encore Ao^j/oç , Tbomme de douleurs^, Thomme de peine, par opposition au citoyen, qui ne doit s'occuper d'aucune occupation manuelle ou servile.

L'esclave est le fruit de la victoire; le droit des gens de ces temps barbares permettait de le tuer; une humanité plus ou moins cupide a substitué la captivité travaillante à la mort. La guerre est donc la source la plus abondante de l'esclavage. L'esclave est un captif, il est tombé sous la main du fort , et c'est encore ce que le langage exprime en le nommant mancipium ou manu captum. La liberté ne lui est rendue que lorsque la main qui l'a saisi le relâche ; si bien que le nom de l'affranchissement se confond avee cet acte et porte le nom de manumission'.

Écoutons enfin saint Paul, cet organe sacré , apôtre des nations, placé entre le monde oriental et l'occident, interprète des m<Burs de l'antiquité qu'il rappelle au\ peuples en les enseignant. Avec quelle autorité ses paroles ne posentelles pas une distinction capitale entre le fils et l'esclave : M Aucun de vous n'est donc plus maintenant esclave ,

1 Quod imperatores, etc., Instit., de Ducaurroy, p. 48. — * Je ne donne cette seconde étymologie que comme conjecturale, mais Je doute qu^on puisse r«2Mil|ier too l^gneiiiMi mos i« trouver Corie. <p* * MUUrê manUé

mais enfant; s'il est enfant, il est aussi hërilier\ » Et l'esclaYe n'était pas héritier, il était héritage !

Si nous remontons aux jours de la vie patriarcale , les premiers esclaves ne sont-ils pas les malheureux qui ont perdu leur Famille? Ces êtres faibles et dénués de protecteurs contre les hommes qui déjà assujettissent , contre les bêtes qui dévorent, contre la faim qui tue : ces êtres s'attachent au chef d'une famille , ils se donnent , ils servent le patriarche et ses enfants; mais à charge de protection, mais à condition de trouver un abri sôus les tentes où reposent la force et la richesse, parce que la famille y repose! En un mot, sans remuer les arsenaux de l'érudition, il me suffit d'énoncer que si les lois et les mœurs ont généralement établi des différences si fondamentales entre l'esclave et le fils, l'esclave ne peut sortir d'où sort le fils, c'est-à-dire de la famille, ou ce qu'il y a de plus opposé à son essence!

Et s'il convient de s' écarter du sein de la famille pour dércou^rir l'origine de l'esclavage, il n'est pas moins juste de chercher ailleurs que dans Tunique condition d'esclave ou d'affranchi , l'origine du prolétariat.

Les guerres, ministre^ des passions et des vengeances des peuples, les ravages dont elles affligent les états, mille fléaux plus ou moins rjipides, mille causes évidentes ou secrètes de misère, conduisent les hommes, et quelquefois par masses, à la nécessité de solliciter de leurs semblables la faveur de travailler moyennant salaire, et à l'aide d'un instrument de travail qui n'est point le leur. En d'autres termes , une partie de l'espèce humaine sans cesse remuée par les événements et les passions , se voit , partout et toujours, réduite à solliciter de l'autre ^ subsistance au prix de sa soumission laborieuse.

* Àd (7alata«,cb. iv, y. 7 j td., y. 30-, adKomanoàj ch. vm, t. 19, etc.

Le malheureux, pressé de subvenir à ses besoins, engage son indépendance tantôt au jour le jour, tantôt pour une durée moins brève; d'autrefois, en6n, à tout jamais! Cest alors que , sans le secours maudit des armes, il y a définitivement esclavage.

Dès la plus haute antiquité, l'histoire nous dit que la prévoyance du peuple égyptien, dont elle vante la sagesse, s'était engourdie au sein d'une prodigieuse abondance. Ce fut au milieu de ce luxe de subsistances qu'une affreuse disette vint à sévir. Pressé par l'excès de la famine et après avoir donné à son souverain tout ce qu'il possédait pour obtenir des vivres , le peuple finit par se donner lui-même. Cette servitude n'est point celle dont nous nous entretenons; mais cet exemple des irrésistibles effets d'un seul fléau , décrit en traits sensibles la variété des origines, des physionomies de l'esclavage et des routes qui peuvent y précipiter!

Ouvrons les yeux et regardons prèsde nous. En Angleterre, la misère a réduit le corps et l'âme des ouvriers à l'état de dégradation du plus abjectesclavage : nous voyons, en quelques localités ces malheureux consentir à la ratification d'actes publics qui sont de véritables contrats de servitude, où la réalité se déguise à peine sous les termes du droit commun! et ces actes, où l'homme vend sa personne, ont pour but de lui assurer un travail qui le consume, un salaire insuffisant , de la pourriture pour aliment , une subsistance plus propre à détruire le corps qu'à le réconforter. En cettç région donc , la misère enfante l'esclavage ; la loi le prohibe , mais le langage le déguise, et les mœurs s'en accommodent S

A dater des temps les plus reculés, ou tout au moins dès la première splendeur des états policés , le paupérisme put

^ voir mes Colon, franç»^ chap. dern., p. 466, 471; 1844.

donc f ainsi que de do» jottr» , partager avec la guerre le triste honneur d'enfanter Tesdaiage. Mais quelles sont les causes du paupérisme? Nous Tavons dit : les malheurs , les coups imprévus de la fortune , et , plus que tout cela , les mauvaises lois et les passions. Le mal, une fois créé, se perpétue et se propage par l'hérédité. Le pauvre d'argent et de morale, Tindigent n'a rien à transmettre avec son sang que son indigence; elle passe de génération en génération, se fortifiant et s'aecroissant avec le nombre des enfants , jusqu'à ce qu'elle ait atteint son plus infime degré , la servie tude ; voilà quelle est la marche ordinaire des choses; lugu-bre et rapide décadence ! Loin donc m que l'émancipation des esclaves soit la cause première et universelle du paupérisme %» le paupérisme fut et sera l'une des sources les plus naturelles et les plus fécondes de Tesclavage.

Émanciper des esclaves avant que l'éducation et de sages lots leur aient inspiré le goût du travail et leur en aient assuré l'instrument, c'est, il faut l'avouer, en créant le paupérisme, substituer l'esclavage sans patron , l'esclavage le plus arbitraire et le plus réel , à l'esclavage mitigé par des règlements. L'Europe et l'Amérique nous prouveront tour à tour cette assertion.

Tout dévoués que nous sommes à Témancipation, nous admettons donc que d'éclatants exemples autorisent, île nos jours f la théorie dont nous contestons la justesse; et de l'autre côté de l'Atlantique , nulle vérité ne brille d'une évidence plus vive que celle-ci : la cause première du paupérisme , la source unique du prolétariat , c'est l'émancipation des esclaves. Mais le simple aspect de la société coloniale révèle le motif de ce fait exceptionnel. C'esl que l'affranchissement réclamé à haute voix par le Christianisme et pro*

i Classes au^rières^ p. 406.

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posé sons des formes réalisables par les hommes compétents de ces régions^ mais tardivement précipité par le zèle d'ignorants émancîpateurs, verse au sein des colonies une population qu'une éJucation sérieuse n'a point préparée à soutenir les épreuves de la liberté. Échappés des mains d'un ^ maître, ils ne savent point encore se maîtriser eux-mêmes. Ignares pjr la faute des gouvernements, qui n'ont rien entrepris pour les moraliser , nulle loi intérieure ne les do« mine ^ ; et tandis qu'ils restent étrangers à la notion du devoir, nul impérieux besoin ne réveille et ne stimule leurapa^ thie. Les richesses du sol et du climat éloignent deces hommei les deux fléaux dont les aiguillons réduisent notre nature à l'heureuse et morale nécessité du travail : le froid qui tue , ou la faim dont on meurt. Ils se reposent donc dans una misère qui ne tue pas encore. Mais dans les sociétés an^ ciennes , il s'en fallait bien que l'émancipation pût être la source unique et originaire du prolétariat. Avant l'existence de l'esclavage au sein des sociétés policées, je veux dire avant la possession complète de Thomme, chose ou néant ^, par rhomme maître, combien de familles les malheurs, les infir* mités de corps et d'esprit et la misère n'avaient-elles point déjà précipitées aux derniers rangâ de la hiérarchie sociale! Ce point éclairci, nous essayons vainement de nous rendre à celte autre proposition de M. de Cassagnac, que l'es^ prit du Christianisme aurait singulièrement enflé cette masse d'hommes commune à tous les peuples, qui pèse de tout le poids d'un arriéré de six mille anssur les sociétés modernes^. Le Christianisme est une loi de liberté parfaite^. Cette liberté n'existe que dans la règle et par la règle. Elle repousse donc cette indépendance sauvage d'où naissent la violence et

* De Chazelles, Émancip., 1845. — * Voir rapp. Kémusat, Moniteur du 19 juin 1838.— ' ReSfNullus. — ^Classes ouvr,, p. 4 15. — ^ Sainl Jacques, cb. f'y f. 26î ch. II, f, 42.

r arbitraire qae, grands et petits, nous devons détester d'une même. haine comme nous étant également funeste.

Or, Tesprit de cette loi de liberté voulait que le maître, empressé de rendre son esclave à lui-même, se gardât bien d'affranchir en lui un être ignorant et brutal, funeste à la tranquillité des sociétés. Celte liberté qui est Tessence même du Christianisme et la réhabilitation de Thomme, donnait en outre à Taffranchi , dans la règle qui la distingue de l'arbitraire, un maître sage, un guide sûr qui, en l'arrachant au despotisme des passions, l'arrachait aux conséquences les plus rapides de la misère. Laborieux, sobre, rangé, patient, l'homme qui naissait à la liberté, sous le patronage du maître chrétien, portait au cœur le germe des qualités qui conduisent et aboutissent à toutes les prospérités sociales. Il n'entrait point dans la société les mains vides , le cœur vide et F intelligence dénuée de ressources.

Le Christianisme ne pouvait donc relever le moral de l'homme, sans lui assurer par l'exercice des vertus dont il ranimait l'empire , un corps plus sain , un esprit plus juste, une situation plus facile, plus honorable et plus douce; situation tout opposée à celle du prolétaire !

Et d'ailleurs , nous nous garderons bien d'oublier que le Christianisme , eu renversant les idées païennes , fonda tout à coup un peuple de frères , au sein duquel les distinctions même de rang et de richesses restèrent un moment éclipsées, c'est-à-dire autant de temps qu'il en fallut pour diminuer et adoucir les prodigieuses inégalités de la société païenne. Il effaça donc le paupérisme plutôt qu'il ne lé créa. Non, jamais l'esprit du Christianisme n'a grevé les sociétés modernes , et accru ce fardeau qui pèse sur elles du poids d'un arriéré de six mille ans; mais les bouleversements postérieurs à sa naissance l'arrêtant dans sa marche, engendrèrent des faits dont il serait injuste de lui attribuer les

conséquences , ou seulement les suites. Les barbares, qui se ruèrent sur Tempire et qui s'en partagèrent les lambeaux, exercèrent contre Tesprit de liberté du Christianisme une réaction aussi \io1ente que complète. Ces terribles vain* queurs ne tardèrent pas à réduire à néant les sages affranchissements que les chrétiens avaient multipliés au milieu de Feffrojable misère du peuple, moins abreuvé de jour en jour du sang et de For des riches que leur avait versés à flots Ja main des Césars. Et ces affranchisseltaents avaient été la base d*uue société dont le paganisme persécuteur contemplait avec admiration la dignité, la sagesse et la fraternelle union. Tout entier dans ces deux mots, Fœ victis^ redits à toutes les nations par Técho du Capitole : malheur aux vaincus, malheur aux faibles , le système anti-chrétien des barbares fut celui de la servitude. Jusqu'au-delà du terme où les croisades rendirent les lumières à la foi de rOccident, la loi de ces peuples, bizarre et singulier compromis entre Tordre et l'anarchie, ne vendit au faible sa protection qu'au prix de l'abandon de sa personne.

La guerre et l'esclavage redevinrent les deux lois de la terre; et si une profonde secousse n'eût enlevé ces peuples à eux-mêmes pour les jeter vers les régfons où souffrit le Christ, qui peut dire le sort réservé sous leur empire au code des vérités évangéliques?

Le Christianisme jeter le désordre dans le monde I Eh quoi ! le désordre serait le fruit d'une loi d'union, d'ordre et de liberté; cela ne peut se soutenir. Comment, en effet, la doctrine fraternelle et pure du Christ eût- elle enfanté cette masse énorme de prolétaires turbulents et faméliques, du sein de laquelle on veut que jaillissent le brigandage et la prostitution, comme un fleuve jaillit de sa source ^

i Pages 4 2, 4 3, 22, 4 06, CVatttt humt.

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Les furieuses querelles qui éclatèrent aux beaux jours de ridolâlrie enlre les plëbéieus et le patriciat de Rome, u' eurentelles point pour origine une misère dont Tespril n*ose accu-^ ser Tesclayage, puisque ces affamés d'extraction libre étaient les citoyens du peuple-rci? N'était-ce pas l'insolvabilité des plébéiens qui les exposait aux tortures infligées par la race patricienne? On accordera, sans trop hésiter, que le nécessaire devait manquer à la masse de ces hommes du mont Sacré, qui renonçaient à leurs foyers plutôt que d'y souffrir une vie de douleur et d'ignominie? Elaient-ce ou non des prolétaires , ces citoyens dont les dettes abaissaient bien au* dessous de néant le total de leur avoir ; ces insolvables dont une loi féroce adjugeait les membres vivants aux usuriers qui en réclamaient le partage? Leur misère accusait-elle l'esclavage, ou l'imprudence des affranchissements, ou la charité sans mesure du Christianisme?. ••

C'est trop s'avancer encore que de représenter cette race de prolétaires, renouvelée et transformée sans cesse par l'invariable instabilité des conditions humaines, a comme marchant depuis soixante siècles toute couverte de railleries et d'opprobres, sans qu'on lui tienne compte de ses vertus et de ses douleurs ^ y En détruisant cette assertion, nous rappel* lerons aux classes les plus disparates la tolérance et le respect mutuel qu'elles se doivent !

Issue du même sang que les races nobles, est*ce que cette race des prolétaires n'a point refait et régénéré toutes les bourgeoisies et toutes les noblesses, par un mouvement dont l'action ramène circulairement vers leur source les eaux qui s'en sont écartées? D'un coup-d'œil , astreignons-nous donc à saisir celte merveilleuse rotation des éléments du corps social ; elle peut se rendre sensible dans un i)ien petit nombre d'exemples.

 peine échappe aux fers de l'esclavage , Joseph , fils du pasteur Jacob , régnait eo maitre à Tombre du trône de Pharaon , disposant en souverain du peuple qui professait pour la race des pâtres le plus insultant mépris. Saul cher* chait les ânesses de son père, lorsque le prophète eut ordre de verser Tonction sacrée sur sa tête. Avant de porter le sceptre d'Israël, le berger David maniait la fronde et le bâton, il combattait corps à corps les bêtes féroces de la solitude., • Plus tard, et ailleurs, les fils des affranchis naissaient ingénus sous Tempire de la loi romaine? Ces tourbes frô-' naissantes, ces hommes que Scipion apostrophait du nom de faux fils de Rome, parce qu il les y avait amenés escla^ ves , tout à coup devenus citoyens par un coup de baguette , se confondaient dans la masse du peuple-roi. De leur sang mêlé à je ne sais quel autre sang , sortaient les guerriers et les législateurs de Romel De simples affranchis gouvernaient le monde; ils contemplaient froidement à leurs pieds Torgueil rampant du palriciat. Lorsque Terentius défend la mémoire de son ami Séjan ; « Rappelez-vous le temps, dit-il aux sénateurs, où vous briguiez Thonneur d'être connus de ses affranchis! ^ L'immortelle impudence de Narcisse emprunte la langue de Racine, pour s'écrier :

...... Revêtu d'un pouvoir emprunté ,

Que Je reçus de Claude avec la liberté ,

rai, cent foit, dans le court de ma gloire ptss^.

Tenté leur patience et ne Tai point las$ée !

Enfin, le frère de l'affranchi Pallas, devant la tombe duquel s'était prosterné le sénat, Taffranchi Félix, proconsul et gouverneur de la Judée, avait épousé deux reines. Mais, dédaignant l'éclat des trésors et de la puissance de ces princes à

peine échappés aux fers et aux fouets des ergastules, vous nous dites en répétant la raillerie du poëte courtisan^ : u L'argent ne change point la race. » Non , mais le malheur non plus ! Est-ce donc , par hasard , que la perte d'une bataille qui les rendait captifs , changeait la race de ces nobles, de ces chefs de guerre, ou de ces rois descendus des dîeuxj que Rome sacrilège enfermait dans les cages de ses calastes et vendait à Tencan sur ses marchés? Ce malheur épuisait-il dans leurs \eines le sang de leurs ancêtres, pour y substituer un sang ignoble! Et d'ailleurs, au bout d'une ou deux générations, la manumission ne mêlait-elle pas à la foule , sous la toge du citoyen , ces étrangers d'extraction libre ou noble , devenus esclaves des grands dont les pères avaient eu le cou pelé par le collier de la servitude? Sur notre terre de vicissitudes, oii selon l'expression de Bossuet, la loi du changement est la loi du pays, il suffit donc d'un peu de patience pour voir une race, ou plutôt une classe, transformée, redevenir une autre classe, et s'élever sur le théâtre même où elle vient de subir les degrés extrêmes de l'humiliation. Un mouvement de circulation et de vie soulève en effet les diverses parties du monde social , comme l'ébullition d'un liquide en agile et en déplace sans cesse les molécules.

Qu'importe après cela, si de fort loin quelqu'un osait crier : « à Galère : vous avez été porcher; à Dioclétien : vous avez été esclave; à Probus : votre père était jardinier; à Pertinax: votre père était affranchi; à Vitellius: votre père était savetier; si l'on écrivait jusque sur la statue d'Auguste : votre grand-père était mercier et votre père était usurier*. » Les détracteurs ne tombaient-ils pas avec la foule aux pieds de ces personnages, issus pour la plupart dii

* p. H6, Mot d'Horace, — 'P. 118, C fasses ouvr.

sang des prolétaires ? Ne se montraient-ils pas heureux et fiers d'être les favoris ou les officiers du fils d'un affranchi , ou du pelit-Gls d'un mercier? Et d'ailleurs, en remontant aux premiers patriciens fondateurs des plus hautes maisons, n'eût-il point été facile de dire à chacun d'eux : vous avez été des brigands, des esclaves fugitifs, des vagabonds ou des vaincus; la ville dont vous avez jeté les bases fut un asile de malfaiteurs! Et les brigands^ selon le système que je critique, ce sont les fils des prolétaires. Par Rome qu'ils ont engendrée, les prolétaires ont donc régné sur le monde!

Non, ce n'était point le prolétaire heureux que le public aimait à persiffler; ses railleries prenaient pour but l'insolence et la gaucherie prétentieuse du parvenu. Nous faisons de même. « Les affranchis, dites-vous encore, ont été toujours et partout repoussés avec mépris du gouvernement et des alliances des familles nobles ^ v Eh! mon Dieu, non! Sans compter les personnages que nous venons d'énumérer, bien avant ce Félix, époux de deux reines, et bien avant tant d'autres encore, le fils d'un esclave, Servius Tullius, avait ceint son front du diadème royal. Tarquin l'Ancien, ce noble Etrusque d'extraction lucumonaire, avant de lui laisser son trône, lui avait donné sa fille. Voyez donc percer de toutes parts les rejetons des familles plébéiennes : tribuns, édiles, censeurs, et, par cette fonction, arbitres du sort des sénateurs, sénateurs eux-mêmes lorsque leur mérite les élevait à ce rang, consuls, enfin, et dictateurs, ils ont rempli, concurremment avec les familles patriciennes, les charges les plus élevées de la république.

Et la classe des plébéiens se formait d'un mélange confus de noblesse déchue, de libres primitifs et de citoyens dont les pères avaient traversé l'esclavage.

— so —

Des affranchis revenons aux nobles, pour en finir. Frappée au front par les foudres de la Grèce, la noblesse de Y Asie se \it parliellement absorbée dans le prolétariat des états fondés par les successeurs bataillants d'Alexandre, états réunis, plus tard, sous la Irès-plébéïenne ûynasiie des Arsacides! Renversée sous les coups des Romains, la noblesse gréco- asiatique vint se répandre et se perdre dans le prolétariat de Tempire des Césars. Ecrasée par les barbares, la noblesse romaine a disparu au sein de celte mer d* hommes sans nom dont les débordements inondèrent tous les états du vieux monde. Enfin, dans notre patrie, la noblesse d'orig'ne gauloise, avant de se refaire sous Tempire du temps, s' est-elle ou non perdue dans ce mélange d'hommes de toutes conditions et de toutes langues, que le hasard amalgama , de ce côté sous le sceptre des Visigoths, de cet autre sous le fer des Bourguignons ou des Francs?

De nos "jours enfin , il suffit de sai^oir lire les (tires pour se convaincre que la noblesse presque tout entière ne se compose plus que d'anoblis. Fort au-dessous de ceuxci, des noms déguisés ou usurpés pour la plupart, et couverts de titres, ne sont plus là que pour éblouir et tromper le vulgaire. Le mensonge lie aux plus antiques maisons des membres supposés, que jamais, à aucune époque, la plus insignifiante alliance n*en a rapprochés. Ou bien , lorsque r<Bil consciencieux de la science héraldique démêle Torigine de quelque famille dont Tillustration toute moderne appartient quelquefois aux belles pages de l'histoire, les investigations aboutissent presque aussitôt, soit au néant de l'obscurité, soît aux rangs les plus modestes de la classe la plus populaire. Qui de nous, cependant , n'a vu les noms les plus épais de roture, après avoir, un instant à peine, brillé au soleil de la faveur ou de la gloire, se mêler à toutes les gloires de nos annales? Et n'est-ce point du

concert de pareils noms que se forma V amalgame de cette noblesse de robe et d'éche\inage, de fonctions et de faveurs, qui se croisa par tant de mariages avec les restes de Tantique noblesse militaire, et qui, plus tard, se confondit avec elle et ^'usa, comme elle, dans Texcrcice des plus hautes prérogatives?

Lors donc qu'en présence de fous^ces faits je vois tant d'orgueil et tant d'envie éclater à la surface de la société, et quelquefois en soulever les profondeurs ; lorsque je vois les questions d'origine et de caste envenimer, arrêter et détourner de leur direction nécessaire les questions les plus utiles et les plus simples, je me demande, non pas si le chrétien, mais si l'homme simplement attentif au mouvement et au tourbillonnement des classes^ ne doit point rougir, quelle que soit la sienne, de ces écarts anti-sociaux de l'ignorance et des passions?

Nulle considération, peut-être, mieux que celle de ces vicissitudes , ne sert à émousser l'orgueil ou à soutenir la faiblesse. Nulle ne s'adapte mieux à la pensée du sage, qui croit se respecter en respectant les rangs sociaux et les prérogatives historiques, mais sans jamais se laisser éblouir • par le prestige des noms ou par l'insolence des prétentions. Non, soixante siècles de railleries et d'opprobres, eussentils été versés sur la race des prolétaires, ne feraient pas oublier au chrétien que cette race de mélapges est la sienne ; que, quelle' que soit sa noblesse à lui, le peuple fourmille d'hommes à physionomie vulgaire auxquels il ne manque pour l'éclipser que la connaissance de leurs titres perdus ! Quelle que puisse être sa position sociale, le chrétien se rappelle, pour dernier mot, que du sein de cette masse, où tant d'illustrations et de royautés se sont engouffrées et d'où tant d'autres sont issues, THomme-Dieu naquit d'une Vierge royale et vit s'élever son enfance sous la tutelle

d'un royal prolétaire. Le dogme de la fraternité refleurit dans les cœurs au souvenir de ce Dieu soumis aux supériorités sociales, ouvrier obéissant, patient et humble. Et, sans être téméraire, on peut se demander si, du haut des cieux, sa volonté n'est pas d'éprouver tour à tour chaque famille humaine, en lui attribuant à son heure sa part et sa durée de grandeur!

A Taspect du premier homme venu, quelque grand, quel* que faible et humble qu'il puisse être, Thistoire nous dit donc de la même bouche que la Religion : Voici ton semblable, voici ton frère, voici Thomme qu'il faut respecter, qu'il faut aimer, qu'il faut sernr!

lE PaOZitTABXAT ST Zi*S8G&ATAOS. — çmOQUXS

UGNss PS GOsrsiBiaATiosrs oiviaAios.

Femmes et enfants. — Là-bas et ici.

S'il n'y a point lien de s'étonner que des écrivains ardents à remuer les questions du prolétariat, soient tombés dans des erreurs nécessitées par Fétroitesse du terrain où ils se canlonnaient, émerveillons-nous d'un antre phénomène : c'est qu'un si petit nombre encore aient conçu l'idée de lier les termes de ces questions, afin d'en soumettre le<( discordances et les difficultés aux lois d'une solution générale.

La sentence du public finit par devenir celle ^du législateur.. Comment donc omettre d'éclairer l'opinion de ce public, en fixant sous ses yeux l'ensemble des rapports que l'expérience établit entre le sort du prolétaire et la condition de l'esclave? *-

J'aime à me figurer cette exposition dépouillée de tout caractère aride et métaphysique. L'ue double série de personnes, de situations et de faits disposés, dans ce but, en parallèles , serait de nature à exciter et à soutenir une curiosité sympathique et, par cela même, féconde. Car les deux modes de l'existence de l'ouvrier pauvre, le prolétariat et l'esclavage, ne se produiraient pas aux regards sans ébranler le cœur.

Des parallèles de cette nature n'auraient point le sort de ces rapprochements ingénieux, mais superficiels, où les hommes graves n'ont vu qu'un jeu de l'esprit. Offerte tout entière, mais prudemment offerte à la vue, la vérité qui doit en sortir dirigerait, en Téclairant, la volonté générale contre l'un des plus cruels fléaux qui puissent atteindre la fortune et menacer l'existence des peuples.

Frappé de l'utilité pratique de ce plan, mais sans prétendre à la vigueur nécessaire pour réaliser mes conceptions, j'aborde, avec la simplicité d'une bonne conscience, un sujet qui sera toute ma force, grâce à l'irrésistible intérêt qu'il a réveillé dans les âmes. Des considérations de Tordre le plus important'en découlent au profit de la politique et de la morale. Puissent les vérités ravivées dans le chapitre qui précède jeter leurs lumières, comme du haut d'un phare, sur la route que notre nation doit ouvrir!

Poussé vers son dernier extrême, le

prolétariat engendre la même série de phénomènes que celle qui dérive du principe outré de l'esclavage. Cette vérité ne se dérobe à notre clairvoyance que sous les faussetés du langage. Le moyen de lever les doutes à cet égard, c'est d'arrêter ses yeux sur un spectacle qui, de nos jours, souille la terre, provoqua le ciel, et que tant de nations européennes étalent dans tout l'odieux de son cynisme. 11 suffira, pour me comprendre, d'abaisser un regard sur les prolélaires.

Au loin, fort loin de notre continent, dans les colonies françaises, existe, ou plutôt s'évanouit l'esclavage, forme secondaire du prolétariat! — Vaincu par les influences de la civilisation, rescla>age commence à n'être qu'un mot de plus en plus étranger à sa signification primitive ! Cependant on l'y nomme encore de son vieux nom, dont les siècles n'ont pas détruit une lettre ! C'est que les mots résistent à

l'actioii dn temps, tandis qae les choses s'altèrent et se modifient atome par atome! Lentement sensible aux yeux, le changement ne Test donc point aux oreilles. Et ce qui facilite les erreurs, c'est que ces régions, où le prolétariat revêt une physionomie si différente de celle que nous lui connaissons, ne se rencontrent point sur la route des touristes. Chez la plupart des opinants, les notions ne se sont donc introduites que par le sens de l'ouïe, si largement ouvert à Terreur!

Et puis, dans un âge aussi lettré que le nôtre, on ne se méfie guère de son incompétence. Quiconque a voyagé de l'œil au travers des pages d'un livre s'imagine posséder à fond ce qu'il effleure, et se demande peu si l'auteur savait ce qu'il expose! Il est si doux de se rendre, sans travail et sans lutte, au premier occupant ! Ceux même à qui l'étude a beaucoup appris se figurent connaître encore bien au delà; ils préjugent, et,- sur une multitude de points importants, le faux jour des préjugés est la lumière de leur esprit. Alors, plus l'esprit de ces hommes est médiocre, plus inexpugnable est le rempart qu'ils se forment de leurs erreurs! Mais, dans quelque fourré de préjugés que la vérité se trouve engagée , le temps saura lui frayer une route. Quel que soit donc, sur ce sujet, l'état des esprits, osons précéder nos preuves et le dire : le prolétaire esclave n'est plus enchaîné que par un fil, et nous aiderons à le rompre; le prolétaire libre ne tient plus à la liberté, à la vie, que par un mot! Les pages suivantes diront de quelle importance il nous est de savoir cette vérité terrible!

Écoutons bien : « Le manufacturier, en admettant, ou « en excluant une famille , exerce indirectement » mais réellement, « sur les membres qui la composent, le droit ^

^ Léon Faucher (cité désormais L. F.), Ètude$. La plupart des faits sont tirés da Rapp, officiel : Children employment commission, où J^ai large^ment puisé.

<r de vie et de mort, y La condition dn prolétaire se renferme tout entière dans cette formule ! Le mallre et T esclave ne s'y dérobent qae sous des paroles transparentes; Tun et l'autre ne tarderont guère à eo sortir, chacun avec son attitude et son allure.

Tout prolétaire, il est vrai, n'est pas industriel ; et si je m'arrête plus longuement aux maux de ce dernier, c'est que je m'y sens attiré par le cri plus aigu de son infortune! L'homme obligé par le besoin de se donner un maître, de vendre au jour le jour le travail où ses bras sont à peu près l'unique instrument qu'il apporte..,; celui qui, n'ayant sous le Ciel aucun a\oir, aucun asile, n'a d'autre propriété contingente que celle des enfants issus de sa chair; cet homme est pour nous le Prolétaire^ !

Et maintenant, quel est l'esclave? Qui donc, si ce n'est l'homme que les mœurs d!accord avec la loi^ assimilent à la chose , celui que l'un achète et que l'autre vend, sans que la volonté du vendu intervienne dans ces transports : le travailleur, dont le travail profite uniquement au maître qui le possède , l'ouvrier à qui sa condition ravit la libre disposition de son temps et de sa personne! Peut-être, sous la rigueur de cette définition, arriverons-nous à convenir que nos colonies ne connaissent plus cet esclavage. Les lois, tombées en désuétude devant les mœurs, n'en ont conservé dans leurs dispositions les plus fâcheuses qu'un imparfait souvenir. L'esclavage, en un mol, vicieuse mais véritable organisation du travail , n'y est rien de plus aujourd'hui que la possession rémunérée d'une partie fixe du temps de l'homme, par un autre homme. Et s'il est un axiome^ salutaire en politique et que l'histoire se plaise à répéter, c'est celui qui apprend aux nations à ne détruire

que ce qu'elles peuvent remplacer, à ne produire le vide dans aucune partie du corps social

... La fin du travail obligatoire dépend donc de la réalisation du travail libre!..; En attendant que ce probièaie obtienne une solution que nous hâtons de nos vœux et de nos efforts, sous démontrerons que le non-libre peut atteindre une vigoureuse vieillesse, qu'il peut presque toujours vivre largement et s'enrichir du fruit de son travail ; tandis que le sort d'une masse énorme et croissante de prolétaires est de dépérir en travaillant,

î)'un côté, la durée du travail se trouve réglée par la loi ; de tout le reste de son temps l'esclave est l'arbitre et la seigneur. Ses labeurs sont rémunérés par le nécessaire et par le superflu; ce superflu, lorsqu'il lui plaît d'en former un pécule, sert au rachat de la servitude, et c'est là la liberté de l'esclave * !

D'autre part, la durée du travail est livrée, au nom de la iiherté, à l'arbitraire et à la cupidité de celui dont le Prolétaire dépend pour sa subsistance, et c'est là qu'est le poids de son esclavage! Rarement parvient-il à en triompher par la formation de ce pécule, que nous espérons pouvoir lui procurer, en tournant les yeux de la France vers la source la plus naturelle de ses richesses.

Loin d'être le moyen de la liberté, ou plutôt de la libération du prolétaire industriel, le travail excessif, le travail sans fruit semble être devenu le] terme final de son existence.

L'organisation du travail obligatoire conduit l'esclave industrieux à la liberté, par Tarfluence des biens et la prospérité du corps, tandis que la liberté n'a guère que des in-

* Scbœlcber, Colon, franç,^ p. 9 à 45; Rapp. de Broglie, 206 à 309; Du Patronage officiel (désormais cilé 0/^.), p. 428, 129 J 58, 332, 333, etc.

suites pour le prolétaire européen, et ne se nomme que pour le décevoir.

Ces deux prolétariats, partis de deux points si différents, aboutissent à deux points -également dissemblables. L* esclave marche ; une route facile et simple peut le conduire h la libre disposition de sa personne... Engagé d'enfance dans une voie pénible, le prolétaire s'y achemine; la loi le proclame libre , il a donc le droit d'en sortir; mais cette voie est le chemin de l'esclavage, et sa forme est celle d'un cer-* cle ; une fois engagé, l'on y meurt.

En combien de contrées la liberté apparente du prolétaire .n' est-elle autre chose que le vagabondage dont le terme se

nomme hôpital, exil volontaire ou prison ou bien, dans

sa réalité la plus générale, qu'est cette liberté, si ce n'est la faculté d'abandonner un acheteur de travail aGn de vendre ses bras à un autre que souvent il ne trouve point? elle se résume donc en un loisir forcé, qui des membres s'étend à Testomàc ; le cbômaga n'y amène aucun aliment. Et ces hommes, en se regardant de leurs yeux creux et enflammés par la faim, se disent quelquefois : Frère, il faut mou-*

rir Quelques autres se sont dit : Il faut tuer, frère, il

faut tuer pour vivre !

Ne cherchons point ailleurs la raison de cette'formule fatale : ff II vaut mieux être serf qu'affranchi^ » j formule qui caractérise l'état de la Grande-Bretagne , ce royaume qui répand généreusement sur le monde l'exubérance de sa U-^ berté !

L'institution de l'esclavage repose sur un principe,

et ce principe est faux ; taudis que dans le fait du prolétariat ,. l'esprit ne peut saisir que la conséquence de faits antérieurs. Il arriva donc qu'aux colonies le principe éprouva le sort

de Terreur, le temps en a fait justice; des étais temporaires y ont remplacé la coloune dout la civilisation chrétienne a lentement pulvérisé le granit. Tout y sera restauré , pourvu que les imprudents daignent se rappeler, on appren*dre , que le temps n'a jamais respecté que ses œuvres. Oh! je ne sais quelle fatalité, quelle malédiction semble condamner l'Europe à la marche contraire. Le prolétaire y natt \i^ bre. Le vent du pays y repousse le nom de l'esclavage; mais hélas! moins légère que les paroles qui se jouent dans l'atmosphère des discoureurs, la réalité de l'esclavage s'appesantit sur les riches veines du sol et s'y implante. Ce qu'on appelle la force des choses , pour éviter de dire la force des abus, n'est qu'une guerre ouverte contre les droits de l'hu** manité ; et chaque jour, le principe de la liberté se voit ravir^ au nom même de la liberté, quelques-unes de ses plus rigou^ reuses conséquences. C'est que, chaque jour, cç principe di- . vin perd de sa valeur au cœur des hommes cupides. L'or est le dieu; la sueur et le sang des hommes font cet or, lâchait du prolétaire se jette donc au creuset de l'industrie , et.*.. ... la société laisse faire! Les réformes qui concernent l'Eu* rope n'attaquent encore que le papier, tandis que les tor^ tures de la servitude condamnent par millions les corps des prolétaires à une, mort précoce et lente. Quant à leur âme, elle n'a jamais connu la vie; nulle éducation ne l'a fait jaillir du néant de l'ignorance. Ne cherchons point, hors de notre insouciance et de notre cupidité, la cause de leur abrutissement et de leurs vices. Grands et petits , qui qwe nous soyons , nous sommes les coupables, cessons de l'être! Il ne serait que juste de lapider un homme assez scanda^ leusemenl téméraire pour tenir un si singulier langage, si la multitude des faits ne se réunissait point pour confirmer ces paroles et en démontrer l'utilité. Puisse cet essai ouvrir au public rassasié de romans quelques-unes des voies où Tinté-

rèt (le sa coDseryation appelle ses méditations et sa jastice.

Le prolétariat de ces esclaves, niaUres de leurs biens et presque de leurs personnes^ le prolétariat de ces libres, ré* duits à dépérir au-dessous de la condition de Tesclavage , \oilà ce qui ne pouvait guère s'apprécier d'une manière absolue et sans une série de comparaisons sérieuses. Opposons ces malheureux Tun à Tautre et déli\rons-les Tun par Faulre ! Européens que nous sommes , cédons tout de suite le pas au (ils du prolétaire d'origine africaine. Le Nouveau- Monde sera réellement nouveau pour la plupart des hommes sincères et droits qni consentiront à s'y engager. Eh! mon Dieu, le monde ancien, celui qui commence à leur porte, leur dérobe encore de si lugubres mystères! L'ignorance a bouleversé pour eux tant de notions ! lorsque leurs yeux auront été contraints de voir, lorsque la vérité leur aura montré* ses papiers officiels et historiques, lorsqu'ils sauront ce qui est ici et ce qui est là-bas, au lieu desavoir trop simplement ce qui se dit, nous nous garderons bien de leur imposer notre jugement ; nous accepterons le leur ; et pour être un peu modeste notre rôle sera beaucoup plus sûr.

Le prolétaire de nos possessions tropicales n'habite point, comme le prolétaire des régions les plus civilisées de l'Europe, une terre dure et avare; il n'a point à lulter, depuis le berceau jusqu'à la tombe, contre les brusques et dangereux caprices de l'atmosphère. Les douceurs du ciel napolitain et les richesses de la province de Labour, n'offrent qu'une pâle imagé de ces contrées splendides où le soleil est la richesse et la vie de l'homme dont il a marqué la race au sceau de ses feux, sous la zone lorride de l'Afrique !

Si la pudeur le permettait, l'atmosphère serait dans ces îles le seul vêtement ^ sur ce sol plantureux , presque

^ Ordonn, punUtant la nudité^ O/f., p. 249, 230, 233.

partout où le feuillage d'un végèlal étend ou balance son ombre, la terre se change en aliment savoureux pour en former la racine ou la tige^ La faim et le froid, ces deux mortels ennemis de nos corps, mais aussi ces deux violents et utiles conseillers de la prudence et du travail... : voilà jusqu'ici deux inconnus sous le ciel fortune des tropiques , où la mollesse tapisse le berceau de l'homme; et c'est sur un berceau que nos yeux doivent commencer à se fixer!...

Arrètons-y nos regards; une femme noire se tient auprès, c'est la mère. Déjà, la conception de Tenfant qui vient de naître fut la rançon de son travail. Elle est esctave : sa tâche, graduellement diminuée depuis l'heure de sa déclaration de grossesse^ a cessé totalement avant les couches. A partir de ce moment, deux mois encore lui sont accordés avant le jour où elle reprendra les travaux du petit atelier; et l'on ne compte guère son ouvrage jusqu'au jour où elle sèvre son enfant^ c'est-à-dire douze ou dix-huit mois après ses couches.

Le petit atelier se compose d'enfants de l'un et de l'autre sexe , depuis l'âge de douze ans au moins jusqu'à l'âge de vingt et vingt et un ans au plus. Il est complété par des noirs qu'un défaut de conformation rend impropresaux travaux du grand atelier ; par des négresses enceintes de cinq à six mois; par des nourrices, et enfin par des sujets de cinquante à cinquante-cinq ans, et quelquefois soixante, selon le degré de leur vigueur ^. Cet atelier obéit aux ordres d'un vieux nègre ou plutôt d'une négresse ; car tout est prévu dans le régime de l'habitation, et le maître qui sait « la hardiesse avec laquelle les noirs font respecter leurs droits* » , redoute pour les plus jeunes les effets du caractère du vieil-

* Lisez Schœlch., Col. fr , p. 267, 268, etc. — * Off., p. 307, etc.— ' Rapp. de Broglie, p. 201 .

lard y et surtout sa colère. Les petits noirs, comme les petits blancs, ont leurs malices souvent exaspérantes ; et si les ni* chesdu négrillon sont quelquefois de véritables méchancetés, il n'est rien au monde de moins endurant qu'un nègre qui se croit quelque pouvoir ! Moins emportée , la vieille négresse, accessible à tous les souvenirs maternels, offre plus de garanties de douceur ; elle obtient la préférence.

Les légers travaux de cet atelier consistent à* balayer les environs de la maison et des cases à nègres, à nettoyer les écuries, à préparer Therbe pour les animaux, à récolter le ricin, ou bien à sarcler les nouveaux plans de cannes et les jeunes maniocs , et à pourvoir de chauffage, la gragerie, c'est-à-dire la pièce où les râpes attaquent la racine*.

Cet atelier entre à l'ouvrage plus tard que le grand , et ne répond qu'à l'appel du soir. Pendant la récolte , les plus vigoureux d'entre les jeunes nègres sont employés, le jour seulement, comme piqueurs ou cochers de manège dans les moulins à bêtes. Dans aucun temps de l'année, le petit atelier n'est appelé à la veillée, quelque courte qu^elle soit; les hommes s'y partagent les occupations les moins faciles et les moins douces^! La prospérité du nègre est celle du planteur, et réciproquement ; plût à Dieu qu'il en fût ainsi entre l'industriel et le prolétaire! L'erreur des hommes à systèmes, c'est de vouloir séparer des intérêts qui ne sont qu'un , et souvent même de les opposer l'un à l'autre. Cette idée est

l'âme de tous leurs plans

Jusqu'à ce jour , il est donc naturel que les propriétés tombées dans des mains nécessiteuses , offrent le spectacle iVune misère commune entre le serviteur et le maître. L'indigence y rapproche , puis y confond les rangs ^. Tandis

1 0/7*., p. 306, 307, etc. — 2 Détails principaux, Sideville Huc;Mannscrit paternel, expliqué plus loin; Off, — ^ Off., p. 129, 437, 146, 204, etc.

que, dans les grandes propri6tëS| V aisance du tnattre se rë* pand sur les serviteurs et les enrichit*. Desavants économistes ont observé une répétition de faits contraires à ce der* nier dans des régions européennes, fort différentes de mœurs les unes des autres. Il me suffira de nommer T Angleterre et l'Italie.

Sur les grandes habitations sagement administrées, le règlement accorde une prime à la négresse pour chaque enfant viable qu'elle met au monde. Cette prime est aussi favorable à la fortune du colon qu'à la cause de la morale et de l'humanité ; elle appelle souvent à naître des enfants que le liber-* tinage aurait détruits dans le sein de la mère'^.

Chaque habitation réserve dans son hôpital , ou dans la maison du maître , une chambre spéciale pour les femmes en couches; la lingerie s'y trouve pourvue des objets dont se compose une layette ; cependant, beaucoup de négresses dédaignent la layette commune, et préfèrent s'en former une à leurs frais ; elles le peuvent donc. La plupart réclament aussi l'autorisation d'accoucher dans leurs cases; de sorte que l'hôpital ne s'ouvre que pour les négresses paresseuses ou abandonnées du père de leur enfant. A elles aussi la layette d'attente.

L'Européen ne voit guère sans étonnement le confort d'un grand nombre de ménages nègres; la plupart du temps, il estvrai, la main du planteur s'y est ouverte. Abondamment pourvue de toutes les choses nécessaires à son état^ l'accouchée reçoit en outre, pour garde, une vieille négresse. Il n'existe, quant aux soins donnés, aucune différence maternelle entre les touches de la maltressie et celles de la femme du noir; l'une et l'autre ont pour accoucheur le même mè*

1 Off., p. 225, 230, 276, etc. — » E. Buret, vol. u, p. i3i, 132. — « Off., p. i36.

decin y Fesculape attitré de Thabitation ; la ca\e et la bassecour du maître servent à Tune et à Vautre. La nourriture de la mère et celle du nouveau-né partent de la maison et de la table du maître. L^ordinaire ou la ration légale ne commence, pour Tenfant, qu'à partir du jour où sa mère retourne au pelîl atelier , deux mois seulement après les couches.

Lorsque le négrillon compte ses quinze jours, Theure du baptême sonne à Téglise du bourg. Ob ! le beau jour defcte dans la famille! et comme il est divertissant de voir les parents singer le maître avec une gravité qui peint et leur fond d'estime ^6wr eux-mêmes et leur haute idée du planteur !

Les choses se passent pour le mieux dans le ménage du nègre fortuné. Mais en est-il ainsi chez le pauvre? je devrais dire chez le paresseux ; car ces deux mots sont là-bas d'une synonymie presque rigoureuse. Eh bien ! les pauvres compensent leur dénuement par un appel à la générosité du mai- • ive^fine oreille lorsqu'il s'agit de se rendre aux vœux d'une supplique; et, dans ce cas, c'est la maîtresse de la maison qui subvient aux frais d'habillement et de parure. Les esprits les plus chagrins avoperont au moins que l'ostentation ne peut s'engager dans une voie plus profitable aux classes inférieures. ... A chaque région ses mœurs ! Nos industriels ont liberté plénière de donner celte direction à leur vanité... l'habitude pourrait la transformer en vertu !..

Lorsque la mère a sevré son enfant, elle l'abandonne pendant les heures du travail aux soins et à l'expérience de la négresse qui lui servait de garde. Celle-ci le nettoie dès le matin, pourvoit à ses besoins, et vers le soir , le lave et rhabille avant de le remettre à ses parents M

* O/f., p. 307, 308, 309, etc.

Chaque habitation offre, réalisée dans son enceinte, FinstitulioD des crèches et des salles d'asile qu'un nombre considérable de nos villes se trouvent encore réduites à désirer. La salle d'asile, ou le camp , reconnaît pour surveillantes une ou deux vieilles négresses \ Le choix du maître s'arrête sur celles qui réunissent à la moralité la moins ébréchée l'intelligence la plus dégourdie. Une ou deux jeunes négresses de treize à quinze ans leur sont adjointes en qualité d'auxiliaires, et régentent, sous leurs ordres immédiats, cette loquace et tapageuse république. Chaque matin, les nourrices, qui sortent longtemps après l'atelier et à des heures différentes , selon l'âge plus ou moins avancé de leurs enfants , remettent à la vénérable présidente le déjeuner de leurs nourrissons^. On se figure, sans doute, qu'il leur est interdit de renoncer à l'ouvrage avant le reste de l'atelier. Il n'en est rien. Au tintt^ment de la cloche qui répond à T horloge placée dans l'estomac du travailleur, les négresse forment en groupes et s'occupent de la sérieuse affaire du déjeûner. Tandis qu'accroupis à l'ombre d'un galba ou d'un poisdoux , ils savourent la morue de Terre-Neuve ou le bœuf salé de New-Yorck , les négresses nourrices se sont acheminées vers le camp en chantant le bel air nouveau ; elles en retirent leurs enfants, les portent chez elles, et ne regagnent les champs qu'une heure après les autres ouvriers; ce qui se passe le matin se renouvelle l'après-midi. Cessons, après cela, de nous étonner s'il meurt ^ proportion gardée, plus d'enfants d'aifranchis que de non libres^ .

Moins ingénieux que le manufacturier de l'Angleterre ,

^ Analogie entre ces camps et les oavroirs de M. de GormeDin , Annaleê de la charité; avril 1845, p. 201. — 2 Sollicitude des maîtres, Rapp, de Broglie, p. 131 . — ^ Sid. Hue ; Rapp. de Brogl., p. 131 . Voir pour la doucear da régime des habitations, M. Tamiral Laplace^ Extraits, p. 54, 55 ; 4844, etc.

le planteur ne réduit point la mère à mêler au lait de ses mamelles le célèbre cordial deGodefroy, ce poison industriel qui engourdit et arrête, quelquefois à tout jamais , les battements du cœur de Tenfant ; ce cordial qui jour à jour cadavérise l'enfance dont la vivacité se rend importune; ce cordial dont le narcotisme procure aux mères, par la léthargie de leurs nourrissons, le temps de s'exténuer par le travail ; ce cordial, en un mot, qui permet aux mères de ne se coucher dans la tombe qu'après avoir épuisé toutes les lenteurs de Tagonie , plutôt que de céder tout à coup à Tagônie plus expéditive d'une complète inanition ^ Mais j'anticipe , et tel lecteur qui se figure connaître son Europe, ne me comprendra pas encore !

L'âge du premier travail, ou du petit atelier, dépend pour le négrillon du développement de ses forces ; nous le placerons entre la douzième et la quatorzième année. Loin que ce moment lui cause aucune épouvante, il le hâte souvent de ses vœux ; et empressé de se soustraire à la contrainte des salles d'asile, vous Tentendez demander avec instance le panier : c'est le symbole du petit atelier. Le mattre pèse la requête, et l'on sait qu'il n'est point sujet à se presser..... « Ainsi, sur rhabitation de mon père^, une jeune capresse^ devint enceinte avant d'avoir figuré dans le petit atelier; elle ne quitta l'asile de l'enfance qu'après s'y être fait remplacer par son enfant. 9

Les rapports entre la progéniture du nègre et celle du maitre sont de tous les' jours et de tous les instants. Tout à coup, ce sont les enfants du planteur qui s'échappent et désertent la maison pour la salle d'asile,^oiiils se livrent avec les enfants du nègre à tous les jeux de leur âge; d'autres fois, c'est une invasion subite de la maison par les jeunes

4 Voir le Bapp. off. : Children emplopment commission, — i Sid. Hue. — 3 Enfant d'une négresse et d'un mulâtre.

esclaves marchant à la suite de leur petit maître. Parmi ceux-ci, le fils du planteur comptait autrefois un ou deux compagnons inséparables et destines à rester attaches à sa personne. Avant Teftet des déclamations passionnées que souffla dans les iles le vent d'Europe, ces deux êtres, liés d'en* fance, partageaient les mêmes plaisirs , le même repas souvent, grandissaient à côté Tun de Tautre et s'habituaient à s'aimer. Hommes faits, il leur était doux de s' enchaîner aux mémia vicissitudes; et dans ce temps , que les nègres d'un âge mûr aiment à se rappeler, rien n'était plus commun que de rencontrer des serviteurs d'un dévouement à toute épreuve. Le nom d'ami, en Europe, n'exprime que bien rarement des affections de cette trempe.

On ne se figure pas sans peine l'ébahissement du philanthrope à l'aspect de ces pétulants négrillons, dont les bandes font irruption jusque dans les appartements, jusque dans le salon , mêlent leurs gambades et leurs cris à ceux des fi/s du planteur, et rélamentAxx maître à coultendu^^ l'exécution de la promesse faite à la salle d* asile ou à la maison même^ !

Mais, quelle que soit la peine que se donne le planteur pour laisser à son fils des serviteurs formés pour lui comme il l'est pour eux, il ne voit que trop tôt s'évanouir le résultat de ses soins.

A peine le jeune noir a-t-il abordé les travaux , qu'il entend un autre langage, qu'il se familiarise aux diatribes de certains journaux et à des doctrines d'égalité fort étrangères à celles de l'Evangile. La reconnaissance et la justice ne lui semblent plus qu'une bassesse servile. Haïr le bienfaiteur dans l'homme que les vices de la constitution coloniale oui forcément revêtu du titre de maître^, voilà ce qui

A Calebasse formant vase. — a Schœlcher, C6l, fr.s p. iS, 49. etc. .— s Voir mes Col, fr.f^, 60. Paris, Dauvin et Fontaine, pass. des Panoramas.

devient pour lui^une vertu d'homme libre; prouver cette haine , c'est un devoir. La bonté, la libéralité du maître, ce sont les froids calculs de F intérêt; plus il répand de bienfaits , plus il verse de dons , plus sa cupidité est évidente et plus il est sage et magnanime de le haïr. Il s'en faut de beaucoup, grâce à Dieu! que tous les philanthropes et tous les nègres tombent dans ce dévergondage d'idées et de sentiments ; mais celui qui oserait nier le progrés et les résultats de ces excitations, se serait décidé à rester bien aveugle. Et comment le nègre résisterait-il toujours à ces déclamations! Les sénats de l'Europe s'y laissent bien prendre!... Une fois donc le jeune noir initié aux mystères de certains ateliers, l'habitation compte un ennemi de plus. Âpres cela, les actes d'hostilité aux(|uels il se livre deviennent, entre les mains des excitateurs qui les ont produits, un argument irrésistible contre la tyrannie des planteurs, qu'ils en accusent. Et tandis que les progrés de la liberté et de la civilisation se trouvent arrêtés par cette 'wnidAion artificielle des deux races; tandia que les intérêts les plus vitaux de la France périclitent avec l'existence menacée de ses colonies; tandis que P esprit des réformes cède à Pcsprit des révolutions ^ les philanthropes qui se feraient conscience de priver le pays de leurs lumières , sollicitent des ministères^ et des urnes électorales le payement de leurs paroles et de leurs peines... Les académies leur décernent des palmes, et le public leur vote des couronnes. A ce compte, l'Europe doit être un bien admirable pays! oui , sans doute; mais le soleil de la civilisation a ses taches. Elles s'étendent; effaçonsles, ou préparons nos yeux aux ténèbres de l'éclipsé!...

Tandis que l'Europe attache ses regards sur le prolétaire de sang africain, examinons doncson ouvrier pauvre; voyons sUl serait sage de modeler le bien-être et la liberté de la femme et de l'enfant du nègre , sur le bien-être et la liberté

— iode la femme et de l'enfant de son prolétaire ! L'émancipation n'est pas un principe à l'usage exclusif des pays d'outre-mer, et l'Europe n'a point allaité du lait de ses mamelle&ce fruit de ses entrailles^ pour lui faire sentir le cœur d'une marâtre!...

Au serrement de poitrine que nous font éprouver certaines descriptions, nous sentons quelquefois se joindre un mélancolique attrait, celui que le mal développe dans la pensée de l'homme qui peut le guérir : puisse un tel attrait naître de ces pages ! elles apprendront à quelques personnes ce qu'elles ignorent; elles réveilleront chez quelques autres des émotions jusqu'ici stériles, mais dont la répétition les ébranlera. Quant aux moins fortunés de mes lecteurs, ils s'estimeront heureux de savoir quel abime les sépare encore des plus misérables de tous les êtres , et leur pitié ne restera point oisive. Chacun voudra d'une volonté ferme corriger des rigueurs dont le récit épouvante, et dépouille de sa vraisemblance jusqu'à la vérité revêtue du caractère que nous lui demandons, c'est-à-dire du caractère officiel ou authentique.

Les éléments épars dans ces chapitres sont les éléments d'une charité intelligente, et nous les croyons indispensables aux méditations d'une politique vraiment française, c'est-à-dire morale, habile et douée d'entrailles!... Cette politique est celle dont nous pouvons nous dire les régulateurs, si bon nous semble, puisqu'en dernière analyse chacun de nous tient ou peut'tenir, par les rênes de l'élection , les organes de la vie et du mouvement de l'Etat !

Ce que je me permets de bien recommander au lecteur ^ c'est de ne pas confondre le prolétaire et l'ouvrier. Sinon, dès le premier pas ses reproches viendraient m' atteindre et m' accuser d'hyperbole!

Un faible capital, ou bien un lambeau de terre avec des bras valides, une tête meublée des rudiments de quel-

ques connaissances utiles, et forlifîèe contre Vincondnite par \e$ principes fondamentaux de la morale : cet ensemble constitue ce que nous pouvons appeler le moyen et Tinstrument du (ra>^il, riostrument de la liberté, son signe et sa sauvegarde.

Au-dessous des millions d'hommes de la classe ouvrière qui ne possèdent cet instrument libérateur que d'une manière diversement incomplète, des myriades de prolétaires, condamnés au dénuement le plus complet, végètent sur la glèbe du champ d'autrui , à Tombre des usines ou dans les bouges odieux des villes. Leur maître à tons se nomme salaire; les circonstances le rendent impitoyable... Mais au milieu de cette foule hâve, déguenillée, haletante , efforçonsnous pour le moment d'isoler l'enfant et la femme, premiers objets de notre examen...

Dans notre société , la femme a beanconp plus de peine à vivre que Tbomme, ou plutôt elle ne trouve nulle part de quoi vivre*, bien qu'elle ait de moindres besoins et des habitudes généralement plus sobres. La condition de la femme pauvre, de la femme ouvrière est affreuse! Son travail, moins assuré que celui de T homme, est aussi moins rétribué. Elle n'est pas moins habile, elle est plus faible. Seule, il lui est presque impossible de subvenir à ses besoins... Quand elle est jeune, elle ne manque guère d'appui; si un mariage légitime ne l'unit pas à un époux , le vice se charge toujours de lui payer une subvention d'autant plus large qu'elle est plus honteuse. Mais plus tard, quand la jeunesse est erfacée, elle reste seule à porter sa misère et le poids est trop lourd "pour ses fofces. Ou bien les exceptions

i Organisation du travail^ p. i3, Uj L. Blanc, 1841; Villerméj £. Buret, vol. x, p. 269; vol. n, p. 192; Annales de la charité^ naméro de Juillet 1846, p. 448i De la misère, etc.

iOQt rares» et son sort n'est pas moins hideox. C'est ainsi qu'à Sedgeley, \q% femmes-forgerons combattent le feu de d4 à d6 heures par jour. Dès Tâge de dix ans, leur tâche quotidienne est de mille clous. Associées à des hommes igno* rants et dépravés, elles en contractent bientôt les habitudes, boivent, fument, jouent et dépouillent toute pudeur'. Le pain de Tâme, Téducation, leur a manqué, et i6 heures d'un travail cyelopéen leur suffisent à peine à conquérir le pain du corps^ !

Sobre, chaste, affamée, pleurant la faim, la femme que vous rencontrez ici , travaille et souffre sans jamais se plaindre!... Un peu plus loin, les physionomies changent, les femmes n'appartiennent plus à leur se\e^ : la misère les a dénaturées. « Elles marchent dans le crime d'un même pas, avec la même harJiesse et la même brutalité que les hommes^. » Elles n'ont pu souffrir jusqu'au martyre!

L'impossibilité absolue de se soutenir par le travsril contre tous les besoins qui les assiègent, voilà pour un nombre considérable de jeunes filles le premier écueil de la vertu... De ces souffrances naissent les différents degrés de la débauche et du concubinage. Et chose horrible : < les ouvrières entraînées à se prostituer par le sentiment affreux de la misère ou par de pieux motifs, forment une classe nombreuse^. » Le. dénuement et les douloureuses privations de parents infirmes ajoutent un dernier poids au fardeau déjà si pesant , dont leur pauvreté les accable.

Entre les femmes adultes indigentes et les hommes, la proportion est de 46 à 27^. Ces deux chiffres peignent l'ef-

IL. F. — * Birmingham.— «L, F.; Willeilhall.— * Id.^Femmêtettalairêt voyez Annales de la chanté, n^ de juillet 4S46, p. 392, 394 et 448 ; L. F.; Load.-»»« Frégier, Deè elaê$é$ dangêrêusei^ vol. i, p. 94 à 40t. — ^ Buret^ vol. u, p.^243.

— oi — frayante majorité que forment les plus malheureux dans la classe innombrable des êtres souffrants! Notre sensibilité s'èpuisera-t-elle à les plaindre? Pourquoi ne pas imiter certains philanthropes , diriger vers quelque plage lointaine .notre vertu pour lui faire prendre Fair fortiGant des voyages, et laisser cette tourbe expier dans d'indicibles souffrances les vices qui ont enfanté sa misère? Mais les vices ont-ils enfanté cette misère? Est-ce là chose assez certaine? Cela se peut , et je consens à leur en attribuer une part ; il est question de savoir laquelle. . . ou plutôt quelle nécessité de reprendre si haut ('origine des choses !

Mieux inspirés , nous nous demanderons si cette misère physique une fois produite, n'importe comment, n' entraîne point fatalement après elle un degré correspondant de misère morale; si cette seconde, après cela, ne réagit pas assez énergiquement sur la première pour l'augmenter, la faire descendre au dernier terme et, seule, enGn, sembler en être la cause unique? Oh ! oui, cela est constant, les deux misères s^ engendrent Vune t autre; commencer par la premièi^e et suivre droit son chemin , c'est tendre à coup sûr vers la deuxième \

Oui, veuillons bien le remarquer, et avec unejattention infatigable, la misère physique ne reconnaît point nécessairement pour source les vices et les désordres de ceux qu'elle afflige; mais une fois produite , une fois excessive, elle engendre l'immoralité. L'immoralité la fortifie et l'enracine. Tout ordre de faits relatif au prolétariat dépose au fond de son courant les preuves multipliées de cette vérité générale. Comment donc la charité, comment la politique elle-même n'at(aque-t-elle point plus sérieusement à sa source cet effet désastreux devenu cause?

« V Buret, TOI. I*'. p. 392. Ce signe V', mis pour voir, indique eitracUod mais non pas citation teituelle. ^

Est-ce à r Angleterre y est-ce à la France / que ces paroles s'adressent? car c^deux pays différent essentiellement Tua de l'autre ! — Oui, souvent^ mais < je crois que la différence entre les deux pays, quant à l'étendue de la misère , n'est pas aussi grande que le feraient croire les documents officiels ^ f

Rien de pins facile que de s'imaginer à première Tue la marche et les irrésistibles progrès de la corruption et de ses conséquences, lorsque l'on observe, comme en Angleterre, et quelquefois en France, les rues des villes populeuses remplies d'enfants de quatre à huit ans, sales, déguenillés, pieds-nus, prenant leurs ébats dans la boue des ruisseaux, afin d'échapper à l'obscurité et à l'air impur des habitations de leurs familles. Toutes les villes d'Angleterre que nous avons parcourues, nous ont offert le triste spectacle de bandes d'enfants immondes, vaguant comme de petits animaux... Tantôt, vous les voyez assemblés en petits groupes ; tantôt , couchés en tas sur le pavé boueux ou le fumier... L'enfant du pauvre reçoit moins de soins de sa mère que les animauxn'en accordent à leurs petits... La mère, oh! la pauvre femme! « peine heureusement délivrée^ elle reprend aussùôtses occupations habituel/es y et laisse son enfant à la garde de quelque vieille mercenaire, ou d'un enfant à peine plus âgé que celui qu'elle vient de mettre au monde. Sous l'influence de cet abandon, il se manifeste une grande mortalité parmi les enfants jus* qu'à l'âge de deux ans^.

* ft La misère officielle est d^an indigent sur sept à hait habitants , la «misère réelle d'un indigent sur' quatre personnes. » Pierre Leroux, Revue iociale, 1846; E. Buret, vol. i, p. 237, ouvrage couronné. — ^ fiuret, p. 392, 393. Quoique ayant parcouru l'Angleterre et quelques autres régions, je citerai le plus rarement possible de visu. Pascal dit que les moines ne sont pas des raisons. Je crois le contraire, en ce sens que j'ai toujours vu les autorités l'emporter sur la raison. De là mon penchant à prêter à la raison le secours des autorités. Y' Ànn. de la charité^ août 4845, p. 465, etc.

Je n*0M parler de ces lâDhitades de petits martyrs qai y dès Yige de trois à quatre aos , se voient condamnés à des travaux de 13 à 14 heures par jour M Je me suis (u sur le compte de ceiii que les mères abreuvent d'opium , aGn de conëacrer à rimpitôyable nécessité du travail les heures réclamées par le soin de leurs nourrissons! Passons et plaignons la mère, qui cependant devait savoir quel était son droit à la vie; je veut dire la mesure de longévité que son industrie promet à ceux qui Texercent. Car, pour ne citer que l'exemple de Mulhouse, les probabilités de vie qui sont, pour les enfants de négociants et de gens aisés de vingt^neuf ans environ, ne sont que de deux ans pour ceux de Tindusfrie cotonnière*.

£h mon Dieu! comment Fintérèt qui conseille si efficacement au planteur de prodiguer ses soins à Tenfant et à la mère, comment celte iule et détestable pass'on ne se rencontre-t-elle point ici pour sauver tant d'êtres humains? A défaut de vertu , grand Dieu , sachons utiliser les pds^ $ionsI On pardonne quelque chose au mal, lorsqu'il pro«duit le bien ; voyez donc ! la philanthropie, trop désintéressée dans cette question pour s'en fatiguer, bat le pavèsans lepur^ ger de cette fange vivante ; et la charité hors d'haleine , épui^ sée , succombe à la tâche et laisse encore après elle tant de victimes !

Ne nous préoccupons pour le moment que de suivTe le cours de ces rues : voilà les enfants inoccupés qui survivent et la foule en est grande encore. Voyez-les, pieds-nus, souillés des ordures qui sont le duvet de leur couche, et déguenillés, ramper dans la boue ou se livrer à quelque amuse-

* « Children as young ai three or four years old who work from ttp«/v< to fourieen hours by day, » {Children employment commisêion)*^^^ B«ret, vol. X, p» 358, 359.

ment de fainéantise ! Dépourvus de tonte instrndion, ils se livrent sans frein « à la jouissance d'uoe liberté en oppO'^ silion directe ai^ec la condition qui les attend dans la \ie, et qui doit leur de>enir fatale \ » Pour ceux-ci, donc, pour ceux que les excès de travaux précoces n*ont point estro*pies et abrutis '^9 le vagabondage devient la conséquence da délaissement* Dès Tftge dé six à huit ans, ces petits misé-râbles sont expédiés par leurs parents avec injonction de ne rentrer au logis que munis d'argent ou de vivres. Cherche et rapporte, ou jeûne : ces mots sont leur leçon et le germe de leur avenir» La mendicité, la vente de quelques bagatelles et le larcin composent toule leur vagabonde industrie. De douze à quatorze ans, ceux que 4'occasion et la nature ont sollicités le plus vivement, entrent à tout jamais dans la carrière du vol et de la prostitution^. Que dirons-nous de cette enfance?

Soit que nous parcourions T Angleterre, soit que noos jetions les yeux sur la France, les mêmes phénomènes ac«cuseront des causes identiques, La misère prépare et con^ duit aux désordres de toute nature. < Nous lavons vue rassembler pêle-mêle les âges et les sexes dans des chambres étroites , souvent sur la même couche , et provoquer ainsi le libertinage par le rapprochement et l'exemple, v

L'industrie des grands ateliers continue cette incessante provocation, a Et si la jeune fille , dit Villermé, résiste an spectacle de la dépravation et à la corruption de l'exemple^ croyez-vousqu' elle trouve la même force contre la.misère?... En proie à tous les besoins, jetée dans les ateliers, loin de sa mère, sans guide, sans religion, et tentée par le luxe, ce

^ Buret, vol. ti, p. 394 ; id.^ Yoir Ànn. dé charité^ août 4845, p. 465 « «t Enfants dans les fabriques, ^uin, p. 385 à 389. — * Chiidr., Empl. comm.^ — * Bur., 394, elc; Ânn,^ août 4845, p. 465. Je m'absiiens de mulUpUer les ciutions.

prix da déshonneur que déploient avec ostentation ses compagnes , comment ne succomberait-elle pas aux séductions qui la pressent*? i

Le lien sacré des familles, s'il s* est jamais formé, ne tarde point à se rompre y attaqué par la dissolution ^ par l'indiscipline des enfants et par la négligence des parents * v qu'abrutit et dénature la pauvreté. Car « les sentiments mêmes de la paternité et de Tamour fliial ne résistent point aux rudes épreuves de la misère. Rien au monde n'y peut résister! Sous ses cruelles inspirations, les parents essaient de se débarrasser au plus vite du fardeau que leur impose la famille; et les enfants, aussitôt qu'ils sont en état de travailler, deviennent étrangers^ leurs parents^. « La misère et la morale ne se rencontrent que pour se combattre à mort!

Aussi , lors de l'enquête conduite à Rouen , en i832 , la municipalité u fut-elle épouvantée de la corruption qu'elle remarqua dans les familles des ouvriers les plus pauvres. L'indifférence de beaucoup d'enfants pour leurs pères et mères devenus vieux, était poussée jusqu'à la plus révoltante inhumanité, n

Cependant, il faut le dire, les vices de cett^ enfance ne sont rien, en quelque sorte, à côté des douleurs par lesquelles elle les expie... l'enfant, mais surtout la femme, voilà deux êtres qui , dans cette classe , semblent ne respirer que pour souffrir... et si de la ville nous nous enfonçons dans les campagnes, les mêmes images de dénuement et de souffrance vont s associer pour nous poursuivre.

Le pauvre habitant du village ne refuse guère à de plus malheureux que lui-même une portion de son pain, de quelques sueurs qu'il T^it achetée; mais sa charité ne peut-être

« Buret, vol. I, p. 417. — * Id,, vol. ir, p. 43. — » Ibid,

de tous ]es instants. Que va donc devenir sous le chaume u Torphelin qui n'a , dans le monde entier, personne pour lui donner la main ; la veuve isolée, pauvre, malade, mère déjeunes enfants... la pauvre vieille femme qui a vu tomber autour d'elle tous ses enfants et qui , repoussée par sa propre race comme un être à charge, n'est secourue ni par les siens, ni par la société qui s'inquiète trop peu si ses membres souffrent et tombent de faiblesse... Dites-moi que vont devenir ces pauvres paysans, isolés dans la commune, et auxquels personne ne doit l'asile, la nourriture, le foyer et le vêtement S Tout leur est lutte, danger sans secours et torture : l'habitude seule les soutient contre cette vie d'angoisses et d'épreuves...

f Passant un jour dans mon pauvre village, nous vtmes cinq à six femmes qui collaient une oreille attentive à la porte d'une maison délabrée, et qui cherchaient à pénétrer du regard dans l'intérieur, à travers les fentes d'une porte formée de planches mal jointes , mais fortement verrouillée à Tintérieur. Nous entendîmes un gémissement étouffé, qui nous flt croire que dans cette misérable chaumière il se commettait un crime ; et nous allions entrer de force, lorsqu'une des voisines nous dit que la'pauvre femme habitant la maison fermée était en mal d'enfant ; que n'aj^ant pas trois francs à donner à la bonne mere^ ou sage-femme du village^, elle s'était renfermée; enûn que, seule, sans expérience, sans secours d'aucune espèce, elle donnait le jour à un être humain dont les cris nous apprirent que là une mère courait risque de la vie et mettait en danger les

1 De BourgoiDg, président du Comice agricole de rarrondissement de Cosne (Nièvre), Mém, présenté at^ Chambres et aupaysy p. 31, 4844 (cité désormais : de Roarg.). — > Le D' polonais Zurkowski m'a Tait lire son iotéressanl Rapport sur l'ignorance meurtrière des accoucheuses de village! rapport qai obtint une mention honorable : ce D' habite Neuilly, près Paris.

— B8 — jours d'un enfant , parce qu'il loi manquait trois francs !..« Combien , oh ! combien de douleurs ne vous sont point connues» gens des villes!... vous qui n'êtes souvent si indi/férents» que parce que, dans sa pudeur, la misère se cache et ne s'expose point k vos regards ^ «

Je commence à concevoir les colères At» philanthropes qui, à Taspect des prospérités matérielles du nègre, nous repoussent brusquement au chapitre de la morale et de la dignité de Thomme, où je les attends, par la raison que mon sujet m'y oblige. Et je les y arrêterai, non point pour jus^ tiiier l'esclavage, que cet écrit poursuit sous toutes les formes, non point pouf entraver dans son cours la question de l'émancipation , mais pour la faire avancer ici , comme là-bas, c'est-à-dire des deux côtés à la fois et sur deux lignes bien parallèles.

Nous n'incriminerons point le libéralisme moderne et religieux; c'est celui de la France royaliste presque tout~ entière, et c'est le nôtre. Mais, le vieux libéralisme , celui qui , tout essoufflé et haletant, expira sur les barricades de 4830 ; celui que l'auteur de ï Histoire de dix ans appelle la religion du désordre, celui-là laissa au milieu de la gé^ nëratioû présente quelques pâles héritiers, de la bouche desquels s'échappaient naguère encore ces paroles qui allaient solennellement insulter le planteur au delà de l' At-lantique: « Qu'as-tu faitde ton frère?... v Oh! s'il s* agissait d'aigrir les esprits et non pas de calmer les irritations d'un affreux ulcère, l'Atlantique, traversée de nouveau par le Verbe de Thomme, ne rendrai t^elle pas à l'agresseur européen ces paroles : « Que fais-tu de ton frère?... » et j'ajouterais : de ton fils ? Regardez bien, en effet, et voici que nos yeux s'arrêtent encore sur de frêles , sur de chétifs enfants , aii

1 De Bourg., p. 34, 3â.

— 5» — mu dé fratehes et de verdoyantes campagnes. C'est pitié de les voir s exténuer dans la ser\itude) et commt-ncer la vie par des tortures ! Et cependant , la vue des ruisseaux et des frais gaeons, le speciacle des riches campagnes, si poétiquement retracées par le magique pinceau de Thompson^ ce spectacle où se complaisent nos regards, semble devoir nous ouvrir le cœur par des émotions d'un genre bien étranger à celles que la réalité nous prépare^.

Hélas ! « les habitants des districts ruraux participent à la dégradation des districts manufacturiers , v et la raison en est aussi simple qu'elle va nous paraître étrange, « c'est que Tagriculture tend à se constituer en Angleterre , sur les mêmes bases queTindustrie^.* L'un des calculs actuels de Tindustrie étant d'éliminer des ateliers le plus grand nombre d'hommes possible , et de répartir sur les femmes et les enfants le fardeau de leur tâche, comment pourrais-je m' abstenir de consacrer à ces derniers quelques lignes?

L'agriculture , au lieu d'être la mère et la nourrice des populations agricoles, n'en est donc plus que la marâtre, grâce à l'immensité des grands domaines , et , par contre coup , des exploitations. Chacune d'elles devenant un fief électoral révocable , conféré à une famille unique , la terre repousse les populations sédentaires, pour se concentrer dans un nombre de mains de plus en plus limité ! Le cultivateur, dont la personne tient moins du fermier que du chef de fabrique, exploite le sol à force de bras, portés tantôt ici

*■ Seasons. — ' ffow often hâve î hUssed the coming day.^ etc. Deserted vdlagé de Goldsmith. Voilà ce que Pindastfle a Riit non ptns iPun village» mais de provinces entières* -*- ^ Voyes les préciettt iravaui de M. Fauclier, qui pour les enfants a surtout puisé à la source officielle Child. employ. comm. Ce sont aussi les documents qui, antérieurement à ses éludes, m^ont servi pour le dernier chapitre de mes Col, fr.y 4844; Voir E« Buret^ val. u^ p. 438) SiS4. .

60 — tantôt ailleurs : ces bras restent aussi étrangers à ses intérêts qu'à ceux de la terre ; il a des ateliers de passage qui fonctionnent sur des sillons au lieu de fonctionner sur des métiers. Et quel est le nombre des travailleurs voues à ces ingrats travaux ? je ne le sais ; mais, d'après le cens de 1831, 800,000 familles, formant 4,800,000 individus, composent, en Angleterre, la classe des travailleurs agricoles \ Dans ce compte, il n'est point question de l'Irlande.

L'ouvrier dont la main travaille, n'est donc ni l'homme, ni le produit du soL II vient je ne sais d'où, il va de ce côté, si vous l'y appelez; de cet autre, si je l'y appelle. Il a faim ; toutes les éventualités le dominent , il obéit; le pain sec et dur est son maître !

SU parvenait à se faire attacher à la giehe ^ une place se trouverait sur la terre où il lui serait donné de voir naître et croître sa famille; la femme qu'il prend, ou qu'il épouse et les enfants issus de son sang seraient à lui. A demi-pos$édé, par conséquent à demi-libre, il posséderait. Au lieu de cela , la misère le donne ou le vend à qui le veut... Regardez froidement : rien est le mot précis qui formule exactement tout son avoir. La société au sein de laquelle son sort le jette ne lui accorde ni feu ni lieu. Qu'est-il? Le langage nous offre-t-il un mot pour le désigner? Cet out'law n'a pas de nom, et tout cela parce qu'en Angleterre l'agriculture est constituée comme l'est ailleurs l'industrie !

Sur cette terre d'excès et de contrastes , un peu plus loin , en Irlande , l'excès contraire , je veux dire le morcellement, donnant à chaque famille, pour toute ressource, un chèlif lambeau de terroir, produit un résultat exactement pareil*.

* Burct, vol. II, p. 204. —ï Ihid,, ibid, p. 493, 200, 352, 353, 367 à 368.

Qui pourra compter aujourd'hui dans chaque royaume les provinces où le travail, frappe de je ne sais quelle malédiction, épuise et divise les membres de la famille, au lieu de les enrichir et de les réunir? Qui comptera les lieux où le travail «dissout la famille*? v 11 la dissout au lieu de la former! Il Tattaque jusque dans son principe et dans son germe. Est-ce que les vérités du Christianisme seraient près de s'échapper du sein maudit des sociétés? Sinon, comment admettre qu'il puisse s'y rencontrer des classes entières, fatalement repoussées hors de la tutelle des lois de la civilisation ? Conserver et reproduire, ces deux mots qui donnent la raison de l'être des sociétés , semblent devenir étrangers à leur esprit ; ou plutôt, produire est devenu leur maxime ; mais ce mot se borne à la matière et ne répond qu'aux be* * soins de l'industrie et du commerce. Détruire la mère de famille et la remplacer par des filles-mères, qu'importe! Détruire l'enfance , la jeter aux quatre vents , qulmporte ! Détruire l'âme par la corruption, qu'importe! si, toutefois, l'âme existe. Qui l'a vue? qui l'a palpée? Détruire le corps, et qu'importe encore! Produire le fer et le coton..., marcher à la conquête du monde par le coton et par le fer... voilà le but. Eh quoi ! voudrions-nous que ce fût là tout ce que demande à la civilisation le siècle de la vapeur ?

Tout bien pesé, la condition de nombreux ouvriers agricoles n'égale donc point en fixité celle des populations manufacturières , et dans ce royaume de la liberté , le travail indépendant est l'exception ; il y a pour le prolétaire incertitude de gagner le pain par la sueur... la constitution même du travail des champs donne pour conséquence l'emploi le plus exclusif possible des femmes et des enfants; le travail par bandes, substitué au travail individuel; le

^ 6« — servag^v la misère et la démoralisation des travailleurs ^

Au nombre de ces travailleurs figurent de misérables enfants qui, sous le nom d'apprentis, reproduisent les traits principaux de la physionomie de nos enfants-trouvés agri«coles*.

Dans le tourbillon de cette société monstrueuse', ob il appartient à tant d'espèces de misérables de nous frapper par Tèlrangeté de leur aspect , quelle sorte d'être est donc Tapprenti ? ^ L'apprenti, c'est Tenfant deThomme qui fut assez étroitement serré à la gorge par la pauvreté , pour n'avoir plus d'autre ressource au OKmdeque celle de la charité légale, dont voici le premier effet:

Lorsqu'une famille, abattue par quelque revers et succombant sous la détresse , inscrit son nom sur la liste des secours, les enfants qui lui appartenaient ne sont plus les siens. Dés l'âge de neuf ans, ils tombent souà la dépencLance des gardiens de la paroisse^. A partir de ce moment, l'enfant devient réellement la chose du mattre auquel le vœu de la loi le livre, et qui tolère ou rompt, selon son bon plaisir, les liens de la famille. En effet, le maître reste libre et souverain dans sa conduite ; il exerce son droit de souveraineté sans contrôle et sans appel, si ce n'est. lorsqu'il pousse la cruauté jusqu'à des actes qui obligent le magistrat à sévir. L'apprentissage, pour le bien définir, n'est autre chose que la confiscation, au profit d'un étranger, du corps et de l'âme des enfants orphelins ou malheureux; et la société, qui la décrète, ne l'opère point dans le dessein de compenser celte excessive rigueur par les bienfaits de l'éducation , et d'enfanter à la vie sociale ce& pauvres créatures. Cett.e pa«*

* L. F. — * Voir le chap. Enfants trouvés^ plus bas. — 3 Voir sur le paupérisme, cause et effets ^ etc., Statistique comparée du chevalier de Tapiex^ p. 414 et suiv., 4845. — 4 Church-toarden^ over-seer^ etc.

ternité lai est ioconDiie; 80d anarchie religieufls lui défend cetle œuvre de vie. Le sentiment de ia morale n'entre donc par aucune ouverture dans Tâme aride de Tenfaiice ! il y a tout près de cette assertion des faits qui nous attendent pour nous en convaincre. L'unique vœu, le venu transparent de la loi, ce fut de sauver l'argent du public !..«

A partir du moment de sa collocation, Tenfant croupit dans la plus abrutissante de toutes les apathies morales; étranger à tout sentiment d'émulation , h toute espèce d'af*feclioo et dé devoir, son état est celui de la servitude illi<mitée. Quant au père et à la mère, débarrassés de lears enfants , le mariage n'est plus pour eux qu'une sorte de concubinage légal; ils produisent,- et voilà tout!... Que leur demander de plus? La paroisse fefa le reste« Elle les remplace, mais à la façon des parents que n'a point formés la nature. Oh 1 si l'enfant du noir avait de tels pères et de tels maîtres !

Egalement dégradés l'un et l'autre, le père et l'enfant échappent au sentiment de leur responsabilité morale. « Le père cesse c^eire un homme libre ^ et le fils ne le peut pas devenir.'^ » Privé de la libre disposition d'un salaire avant l'âge de vingt-un ans, tandis qu'en ce point essentiel l'usage laisse au nègre la disposition la plus libre de son pécule ; nourri, logé, vêtu par le maître, et formé par la routine , l'enfant, après une longue et pénible végétation dans la servitude, arrive à l'âge d'homme sans rien connaître des droits et des devoirs de la vie. Les deux caractères principaux dont l'absence constitue le sauvage, la prévoyance et la perfectibilité, ces deux caractères sont également refusés i son âme. Voilà l'homme formé des mains de la philanthropie légale !

En un mot, et pour définir cette institution, « l^apprentîs'^age est une véritable traite^ la traite des enfants pauvres, que Ton vend ainsi pour un terme de douze, et quelquefois de quatorze années ^ »

Un penchant instinctif, habituels la révolte, manifeste chez les apprentis le dégoût que leur inspire un travail aussi ingrat qu'opiniâtre. Instruits par les leçons d'une expérience quotidienne , les fermiers reconnaissent enGn que le travail salarié, mais garanti par lam'sere et la conçu rence forcée des classes cm^rières^ leur offre des avantages que ne peut réaliser le travail gratuit.

Comparons cependant , comparons encore et toujours , afin de mieux saisir et redresser les difformités de notre Europe. L'enfant du nègre est élevé sous le toit du maître; il y >it confondu, avec les jeunes maîtres de Thabitation, dont on ne le distingue guère que par la couleur; Tenfant du nègre ne connaît que fort tard le travail enfantin du petit atelier. Et Tune des énormilés du système de l'industrie européenne , consiste précisément dans l'emploi des plus jeunes enfants. On les met à l'œuvre dès l'âge de cinq à six

ans*.

Dès l'âge le plus tendre, la cupidité excède de peines et de fatigues ces néophytes de la misère. Et ce que l'on ne saurait assez remarquer, c'est que 4e caractère de cet esclavage est de préparer l'homme mAr à un esclavage plus invincible encore, par l'ignorance où elle le plonge, par la corruption des exemple^ qui Tassiégent dès le berceau ! Voilà comment les classes les plus inférieures, celles dont nous étudions « la condition physique et la condition morale, sont peu à peu repoussées, à travers les souffrances et les privations de la misère, dans l'état de barbarie^, v

^ L. F. — S En France : Madame Em. Michel, Annales de charité f juin 4845, p. 384. —V E. Burel, etc. — » E. Buret, vol. n, p. 4.

Mais quoique, tout en se modiGant, la leçon s'étende pour nous sur de si vastes étendues de campagnes, elle resterait fort incomplète , si nous n'écartions nos regards de la faiblesse des êtres sacriGés aux exigences de ragricullure,pour les arrêter sur les enfants et les femmes condamnés aux travaux forcés de l'industrie' !...

Un mal incalculable dans ses effets , l'une des racines des maux dont la simple nomenclature porte Tépouiante dans nos âmes, l'énormité des impôts, écrasait les populations de l'empire britannique. Facile et doux, le remède ne s'accordait guère avec les goûts des gouvernants, avec les passions des gouvernés, je veux dire avec les exigences d'une politique ambitieuse. Acculés dans des positions fausses , les grands hommes eux-mêmes oublient quelquefois les grandes et naturelles ressources , pour se vouer à la politique des expédients. La découverte de ces moyens, à la fois extrêmes et provisoires auxquels ils se voient alors contraints d'avoir recours, serait un triomphe pour la médiocrité. Je pense qu'ils sont le désespoir du génie, tant ils engagent d'une manière évidente et terrible l'avenir le plus prochain des peuples. Les populations manuFacturières , pliant sous le faix des charges publiques, et faisant monter jusqu'aux régions du pouvoir le concert de leurs gémissements, le ministre Pitt leur dit un jour : Mettez au travail les mains nombreuses de l'enfance , et l'argent affluera dans vos coffres.

De quelque façon que le conseil ait été donné , les chefs du travail qui s'en emparèrent ne songèrent nullement à utiliser au proGt de l'enfance ses forces et son temps; une simple pensée leur vint au cœur : ce fut .d'exploiter l'enfance

^ 1. F., Ângl.y de BOUrg., GairaUd, L. BUnc,£, "Bmei ^ France AgrU calture, etc., etc.

— 6§ — à leur profit; acte de rapine et de meurtre! Une loi aussi rigoureuse que prévoyante , et rendue dès le principe, eûtelle dérouté les calculs implacables de la cupidité? Eût-elle arrêté les calculs coupables de la misère que celle cupidité exploite?... Je le suppose I Mais comme on n'y songea point -tout d'abord , il est certain que, du premier bond, Tabus s'étendit aussi loin que Tusage.

Cependant, il se fit trêve de murmures , et le ministre vit affluer Tor de Timpôt dans les coffres de TËtat. Pour les hommes dont le génie et le métier consistent à construire un budget, ce serait de la joie et de la richesse! Le grand ministre dut gémir de ses succès, car ce revirement eut pour cause « une effroyable conscription qui ne se borna point, comme celle de Napoléon, à moissonner les adultes. Enrôlant les enfants dès Tâge le plus tendre^ elle s'étendit bientôt aux femmes, et traîna des familles entières sur les champs de bataille de l'industriel

Sous l'influence de cette révolution économique, la santé des enfants éprouva des atteintes si graves, leur stature, leur physionomie révélèrent de si profondes lésions que la pitié publique s'émut enfin. Une mesure législative restreignit la journée à douze heures effectives de travail dans les manufactures ouvertes aux apprentis ^. Cette limite, vainement posée aux. travaux quotidiens de l'enfance, doit nous rappeler que le travail hebdomadaire du nègre adulte se borne à cinq jours , et n'excède point la mesure de neuf heures entre les deux soleils.

Digne de son nom, l'industrie ne se tint pas pour battue; on la vit s'éloigner des orphelins dont la loi prenait ce faible souci. Avide d'indépendance, elle ne demanda plus que

i L. F. — * Childr. émploy, comm,; StatisHq^^e comparée du ehevalier de ïapiex,V' 44 7j 4845.

des enrants libres, et ce ne fut point pour leur ménager la besogne ; leur vie devint sa pâture ; le temps du travail s'éleva pour eux jusqu'à treize et quatorze heures par jour. De ce moment, la dégradation physique avança du même pas que la dégradation de Tesprit et du cœur. La cupidité des parents devint aussi monstrueuse que celle desmanufac*tuners, mais elle était provoquée par la misère \ Pour amorcer Tenfanee au travail, les parents y mêlèrent comme récompense la liberté du vice!

Cependant, on ne voit guère les abus mourir de vieillesse ; il est de leur nature de s'accroître en prenant de Tâge et de s'enlaidir en croissant. Le travail des' enfants eut de tels excès qu'un sentiment de pudeur finit par s'emparer du public.

Quelles forces d'athlète , en effet , se prêteraient sans rompre à des fatigues de quatorze, quinze ou seize heures, passées sans relâche dans l'atmosphère malsaine des ma-, nufactures! L'air, le soleil, le repos, une nourriture saine, voilà ce que le code noir accorde , et ce que la bienvetllance des planteurs prodigue à l'enfant du nègre. Le Gis du pauvre ouvrier de l'Europe ne connaît aucun de ces biens! cela parait étrange peut-être , mais retenons notre étonnement de peur qu'il ne retombe sur nous-mêmes !

Épouvanté de la condition de l'enfance, un économiste la déclarait être « le plus horrible esclaf^age que l^on eût enccre inflige', à t espèce humaine'^. » Cependant, lorsque la pitié s'émut au sein de cette nation qui fourmille d'hommes généreux et bienE^isaots , lorsque le mot de rè^ forme fut prononcé, les manufacturiers , soutenus par les passions cupides des brutes qui leur avaient engendré ces

1 L.F. Id. en France, MadameEm. Michel, iinn. de cAartté, juin 4845, p. 386. - 2 L. F.

enfants, organisèrent une résistance opiniâtre. Il fallut leur accorder une enquête. « Le comité fut nomme; il siégea durant trois sessions , et jamais on ne dénatura da^^antage lesfaits^. » l'arrête les y euœ sur cette fausseté systéma-tique^ parce que, depuis longtemps, les hommes d'Etat qui ont le plus fatigué la France et qui ont porté la plus rude atteinte à sa fortune , puisent avec une aveugle conGance aux documents ofGciels de T Angleterre. Vous les voyez ensuite se targuer, jusque sur le trépied législatif, du rôle de dupes dont leur orgueil scientifique s'est accommodé. '

Ces données mensongères devinrent la base sur laquelle le législateur construisit son œuvre, et, sous le nom de réforme, on vil s^échapper de ses mains un privilège. Le travail, réglementé dans une branche de l'industrie, ne le fut point dans une autre; ou bien, et plus tard, il y eut des exceptions pour telle catégorie de femmes , d'enfants et d'ouvriers; tandis que pour telle autre, il n'y en eut point. Voici quelle^est en deux mois l'analyse historique de cette croi- . sade entreprise en faveur des enfants des fabriques , et qui dure déjà depuis trente ans. Je continue, mais sans m'astreindre à rapporter la série des productions législatives dans le dédale desquelles la cupidité sut et saura se jouer.

Un peu plustard , la loi interdit l'emploi des enfants aux travaux nocturnes. Pétrie de ruse et d'audace , la cupidité trouva moyen de se faufiler entre les interdictions légales. C'est que les lois du royaume, en dépit de leurs imper fectionspré.i, éditées^ l'emportent en mansuétude sur les mœurs des exploiteurs du travail. On ne pourrait que trop souvent appliquer cette assertion à notre patrie, sans qu'il fût possible de la' contester, tandis que la vérité contraire éclate aux

colonies françaises. Les commissions législatives l'ont confessé par leurs plus illustres organes. Nos prolétaires trou- Teront dans ces contrées des armes précieuses à opposer aux exigences dpnt ils sont TÎctimes; on le leur cache et pour cause ; car Tun des artifices les plus grossiers et les plus efficaces des hommes intéressés à les comprimer , c'est de raffermir la patience du prolétaire qu'ils appellent libre, en rabaissant devant lui par le mensonge la condition du pro* létaire qui porte encore le nom d'esclave!

i!n de ses grands hommes d'Etat l'a déclaré : condamnée qu'est l'Angleterre à l'injustice à l'égard de l'Irlande et de la France, par les vices de sa politique ambitieuse , elle s'y voit condamnée , au jour le jour, à \ égard du monde entier et de ses propres populations f sa grandeur désordonnée se paie à ce prix d'abord ! Il faut que les basses classes de celte nation expient par leurs misères lamentables cette soif d'or et de pouvoir qu'elles ont si longtemps encouragée , si passionnément applaudie dans leurs princes, lorsque ceux-ci, pour prix des sueurs et des veilles du travailleur, lui promettaient l'empire.

Le peuple anglais sait aujourd'hui ce qu'il en coûte de sueurs , de larmes et de sang pour produire et fonder les fortunes modernes et colossales de l'aristocratie britannique, dont la puissance collective tend à s'imposer impudemment au monde comme sa règle et sa loi dernières. Il sait au prix de quelles douleurs une nation expie les joies insolentes de son orgueil; et chacun de nous peut apprendre de ses yeux si les Etats les plus éblouissants à distance par Téclat des hautes fortunes, ne sont point ceux oà les ulcères de l'indigence s'épanouissent dans leurs plus choquantes énormités. Spectacle étrange , effrayant! d'une part, ce sont , à côté de quelques hommes de race antique , des parvenus qui daignent à peine traiter en égaux les chefs des nations; de

l'autre, et depuis longtemps, ce ne sont déjà pins des êtres humains.

Maïs remettons-nous au fil de la question. Une loi réglementant d'une manière positive le travail des enfants dans certaines fabriques , limitait par le contre-coup de ses dispositions les fatigues des adultes*, forcés de s'arrêter avec la machine qui fonctionne pour tous à la fois. Dirons-nous par quelle opiniâtre fatalité cette loi porta son néant dans son texte? Le voici : si quelques gouttes venaient à manquer au cours irrégulier des ruisseaux dont le volume animait les fabriques; si la raideur, le détraquement momentané d'un ressort en suspendaient le jeu, le législateur permettait au manufacturier de réparer le temps perdu par suite de ces accidents^ et de compléter par la retenue des ouvriers la mesure des douze heures normales du travail. Or , il arriva que ces accidents se reproduisirent une fois chaque jour. Il était naturel de s'y attendre; et le travail resta sans limites!

Une autre disposition , en réduisant à huit heures par jour remploi des enfants de neuf à treize ans , semblait totalement interdire aux manufacturiers l'usage et les secours de l'enfance ; car la retraite inopportune des enfants laissait tout à coup incomplet le nombre des ouvriers indispensables à l'action de forces motrices très-coûteuses et qui n'étaient plus dépensées qu'en pure perte; ou bien, le fabricant se voyait astreint à l'adoption et à l'organisation du système des relais. D'après ce procédé, un atelier d'enfants devait fonctionner pendant la première partie du jour; ce terme atteint, un second atelier venait compléter le nombre d'heures, parallèle au travail quotidien des adultes. Ici, l'industrie sut encore ruser, tricher et reprendre de la main gauche ce que la main droite avait paru concéder» Les enfants employés le matin dans une fabrique formèrent,

raprës-midi, le second relai de la fabrique voisine. Comme la misère donne sa mesure dans une mesure dMmmoralitë correspondante , les parents se prêtèrent de tout cœur à ces manœu\res. Us eussent perdu trop de moyens de débauche au repos des enfants, pour ne point seconder de tout leur zèle la fraude des acheteurs du travaiP. Dans quelques èta« blissements où la journée se prolonge au-delà du terme de douze heures , on ne congédiait les jeunes ouvriers avant la fin de la journée que dans le cas où Ton se croyait exposé à la visite des inspecteurs. D'autres manufactures étalaient plus d'audace que de ruse, et M. Borner cite une de ces dernières où a de jeunes personnes employées depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, fonctionnent sans quitter rétablissement , sans s'absenter pour prendre un repas* »; car la machine ne s'arrête jamais, et les machines humaines, mues par le sang , doivent être les esclaves de celles que la vapeur fait mouvoir. Ailleurs , le travail cessait au bout de douze heures. Enfants et adultes s'occupaient alors du nettoiement et de la mise en état des machines. Cette fatigue, si forte et si prolongée qu'elle puisse être , ne porte pas le nom de travail ; le repos des machines compte pour le repos des hommes ! 0 puritains !

Ainsi donc se trouvait sans cesse éludée une des intentions manifestes du législateur qui visait, en diminuant la tâche de l'enfant, à lui imposer la nécessité de l'éducation, inestimable bienfait pour des êtres^ déchus de leur dignité d'hommes, étrangers à la plus faible connaissance de leur nature et de leurs fins, et réduits à croupir dans les plus ténébreuses profondeurs de l'ignorance. Le langage se dépouille de toute figure en énonçant que leur destination

* 3uret, p, 857. — * Dans mon dernier chapitre sur les Coh ff- i'ai cité des traits plus forts que celui-ci, extraits du ménie rapport Children cmployment commission, etc.

générale les convertit en animaux de labour ; mais grAce aux deux , quelquefois leur servitude, sans être plus mortelle pour leur âme ou pour leurs corps, revêt des formes plus propres à réveiller Tindignation et la justice.

C'est ainsi , par exemple , que Tentant du mineur commence ^ descendre dans les profondeurs des mines à Tâge de quatre ou cinq ans. Le voilà frapper^ ou gardien des trappes, derrière lesquelles il végète accroupi, pour les ouvrir aux wagons chargés de minéraux. S'il néglige sa tâche, le gaz s'échappe , s'accumule et fait explosion. Cet être à peine formé , à peine au fait de l'usage de ses membres, le voilà devenu l'arbitre suprême de la vie de tous les ouvriers d'une mine ! voué à la solitude abrutissante du régime cellulaire , ce reptile humain descend dans les humides ténèbres de sa prison , vers trois ou quatre heures du matin , pour ne remonter dans notre monde que vers cinq ou six heures du soir.

Imaginez-vous le nègre adulte traité avec cette féroce ipsouciance ; quels termes nouveaux notre indignation n'inventerait* elle point pour célébrer et maudire la barbarie du planteur !... 11 ne fut bruit jadis que des cachots et des chaînes de nos colonies ! Le planteur nous répondit par les rapports ofGciels qu'on ne lit guère!... Mais avant de jeter un coup d'œil sur les enfants de nos prolétaires, je retourne aux enfants de cette terre qui engendre la liberté? Vers l'âge de huit à neuf abs, l'imberbe ouvrier change d'emploi; sa tâche est de traîner les wagons, à la chaîne desquels l'altelle une courroie. Enharnaché comme une bête de somme, il en reproduit jusqu'aux allures; car les voûtes basses et évasées des galeries l'obligent à se servir de ses mains pour avancer; ou bien, dans d'autres mines , garçons et Glles chargent sur leurs épaules l'écrasant fardeau du minerai, et le transportent en gravissant d'interminables échelles. Ces épouvan-

tables travaux occupent dans l'existence de ces êtres san»

nom de onze à quatorze heures sur \ingt -quatre Je dis

ces êtres sans nom, car leur donner le nom d'esclave, ce serait le profaner ; et le nègre ne se formerait pas uoe idée plus formidable de Fenfer que de cette vie de tortures !

Quelle trace de nature humaine aurait-on la folie de chercher dans ce rebut de Tespèce, envisagé du côté des facultés intellectuelles? Quatorze heures passées à quelques cents pieds sous terre , dans ces labeurs, dans cet enfer , et suivies d'un sommeil agité, Gévreux , de telles fatigues peu-* vent-elles laisser un seul instant à Tesprit pour se prêter à une leçon de morale? Dans ce vide de renseignement, Tâme et Dieu restent deux êtres toujours ignorés des enfants ; la vie des brutes est celle qu'ils mènent; elle est celle qu'ils transmettront plus tard !

Les usines et les ateliers, soustraits à la capricieuse tutelle de la loi, admettent Tenfant, quelquefois dès Tâge de trois ou quatre ans : le plus souvent, lorsqu'il en compte cinq ou six , et l'on y observe que le nombre des filles surpasse celui des garçons ! il arrive assez fréquemment que les parents les ont engagés au maître, c'est-à-dire qu'ils ont hypothéqué le travail de leurs enfants au remboursement de quelques avances ! La vente de la chair et du sang , la traite , en un mot , et la traite ayant pour terme un esclavage aussi cruel qu'ignominieux, s'y pratique ouvertement et dans les règles ! 11 se rencontre, en Angleterre comme en France , de nombreuses manufactures soumises à l'énervante et désastreuse inaction des chômages. Là , tout-à-coup quelquefois, et pour faire face aux commandes, l'atelier doit fonctionner de jour et de nuit sans désemparer, et pendant des mois consécutifs, pour tout à coup s'arrêter et chômer encore!

Or, dans ces terribles reprises du travail, les forces du

jenne apprenti s'épuisent; il arrive souvent que ses jambes vacillent, que le vertige de la fatigue Vaceable; il roule à terre, un sommeil de plomb Y y abat...; c'est alors que pour reculer le plus possible cette perte de temps et d'ouvrage, le maitre ouvrier applique à TenFant quelqu'une de ces corrections qui joignent le réveil à la surprise. Ce régime produit des merveilles et fait faire de véritables tours de force à notre pauvre nature ; car on vous citera des enfants, qui, s' étant mis au travail à six heures du matin, n'ont discontinué de fonctionner jusqu'au lendemain à dix heures. Mille fois, sans ces traitements, ils se fussent rendus au sommeil, ils y eussent mille fois succombé Si la dignité de

l'homme perd quelque chose à ces brusqueries, que voulezvous? Le travail ennoblit l'homme, et le travail y gagne*.

Cependant le cri des abus, la crainte de

nouvelles enquêtes, je ne sais quel sourd frémissement dans le public, jetèrent l'alarme au camp des manufacturiers. Déjà un bras hors de ses entraves, l'enfance commençait à se dégager; ils craignirent de voir les adultes se soustraire au poids de leurs chaînes, et obtenir de la législature un règlement de travail et de salaire. Ligués et raidis contre la tempête, ils réclamèrent donc à haute voix, en faveur du principe illimité de la liberté des transactions d'adulte à adulte. Leur vœu était le vœu de la science! grand mot, mot sonore ayec lequel on a tout dit aux gens qui se contentent d'un accent pédantesque et d'une croyance sans examen. Mais celte science se trouvait être dans une opposition malencontreuse avec le but sensible des sociétés^ qui est de rétinir des êtres semblables dans un dessein de conservation et de reproduction. Il est trop certain, en effet, qu'au milieu des abus de ce régime dévorant, les corps rapi<-

^ B. Michel, 4ftn. dé la ehaHU, Juin 4845 , etc., etc.

dément détériorés, «devenaient de jour en jour moins propres à la reproduction. Une fécondité malheureuse ne permettait aux êtres de reproduire que leurs imperfections physiques et morales. L* enfance, la jeunesse n'offraient plus dans leurs membres que les ruines précoces de leur espèce, et l'ima-gination osait à peine se représenter les formes des races nouvelles, destinées à sortir un jour de ces races hideusement dégénérées.

L'opinion publique se laissa donc entratner du côté où la faisaient pencher Thumanité et la. raison. On s'était essayé à proléger les enfants par des mesures rarement sages, le plus souvent dérisoires, et quelquefois fatales. « On en vint à peâser que les femmes avaient les mêmes droits à la protection de la loi*, ir Quiconque est incapable, quel que soit son âge ou son sexe, TÉtat ne doit-il pas le protéger.? et le protéger dans cette mesure qui lui assure les moyens de conserver la vie dans sa personne, d'en jouir sagement et de la répandre ?

Cette tendance, si conforme à la nature du pouvoir, fut cependant blâmée par de savants économistes. Écoutez-les : u II ne restait plus, désormais, qu'un pas à faire pour soumettre l'industrie tout entière à ce régime des règlements administratifs , dont le progrès des mœurs l'avait affranchie*. »

Nous nous redemanderons, à ces mots, si l'industrie, débarrassée d'entraves et livrée à la fougue de ses instincts, ne fut point la créatrice et la mère des excès dont la description émousse aujourd'hui tant de plumes, et dont le simple récit épouvantera longtemps le monde? Il serait aussi difficile que cruel d'accoller le mot de progrès, qui implique l'idée de perfectionnement, à cet état légal de tyrannie sans

frein que les rapports officiels noas ont signalé sans relâche ; ou bien, Tindustrie sera tout au monde; rhumanitë n'en sera plus que le brut et insensible organe, et nous poserons comme axiome que la perfection des produits doit remporter sur celle des hommes!.. Nous ne pouvons aller si loin I Nous ne craindrons même pas de répéter que TÉtat doit aux êtres qui le composent les moyens de répondre aux sollicitations matérielles et morales de leur nature* Nous persistons à penser que le progrès réel 'et durable est dans cette voie et non pas dans la voie qui s'en écarte. Laisser croître les moyens de nuire aux êtres ou de les détruire , ce n'est introduire la perfection que dans le désordre. L'expérience n'est-elle pas là pour nous crier au cœur que la cupidité, que les tristes nécessités de position qui entraînent un nombre si considérable d'industriels dans des écarts excessifs, réclament, non point des demi-mesures tracassières, mais des règlements d'une justice et d'une fermeté complètes. . . . Que si toutefois l'Europe a raison de repousseif , ces mesures, pourquoi les prodiguer dans ses colonies?

Mais vraiment, demander aux gouvernements cette sollicitude, est-ce donc exiger d'eux une chose impraticable? 11 faut le croire', en entendant ces paroles : « Les gouvernements qui se considèrent comme représentant la Providence, entreprennent une tâche laborieuse et dont il leur importe de calculer toutes les obligations. La pauvreté, dans notre état social, est un accident qui tient, soit à la force des circonstances, soit à Vimprés^oyance des hommes. Quand on veut réparer les malheurs qui tiennent à l'une et à l'autre cause, on ne se propose rien moins que de prévoir pour tout le monde et de gouverner les événements .^ v

Étranges paroles , en effet ) car nous dira-t-on ce que

représentent sur la terre les gouyernements qui n'y représentent point la Providence? Pouvoir, providence, paternité, tous ces mots ne sont-ils point semblables en valeur? et le père ne doit-il pas prévoir et pourvoir? Les fonctions du père ne consistent-elles pointa pressentir, à diriger, à gouverner les événements autant que toutes ses facultés le lui permettent? sinon, quelle serait la raison de son autorité sur sa famille? Est-il un seul de ses faibles enfants auquel sa sollicitude ne doive les moyens de soutenir cçtte existence, dont son devoir est.de leur régler le mode ? Dans les états où des représentations plus ou moins fictives prélent le nom du peuple aux réalités du pouvoir, la loi peut-elle nommer un seul individu qui ne soit point légalement le pair d'un autre?. Par quel faux-fuyant de logique un tel gouvernement prétend-il donc échapper à Tobligation naturelle à tout pouvoir, de maintenir dans la plénitude de F existence celui dont il reflète en grand Vexistence et Timage, cet être collectif qui comprend depuis le premier jusqu'au dernier venu ! Comment, d'ailleurs, refuserait-il les bienfaits de cette prévoyance protectrice dont tout le public lui fournit les moyens, au malheureux qui fait partie de ce public et qui consent au travail, à l'homme dont la condition, étant un état de faiblesse et d'incapacité , le range, autant qu'elle dure, et se prolonge sous le même niveau que l'enfance. En un mot, que serait un gouvernement incapable de prévoir, de gouverner les éçénements^ de soutenir et de protéger les hommes? Est-ce donc celui-là que la science moderne nous a fait, est-ce celui qu'elle veut nous faire? -* Quoi qu'il en soit, et quelles que fussent et les prétentions des ouvriers et les réclamations des industriels, le pouvoir fit encore un effort. L'emploi des femmes et des jeunes filles fut interdit dans certains travaux, ainsi que l'admission des enfants mâles, antérieurement à leur dixième année.

£t nous ne signalons ces tâtonnements législatifs que

pour en signaler Tinanilë, rhypocrisie peut-être Que

signifie ) de grâce, celte humanité qui exclut des naines la femme et la fille du mineur , c est -à-dire qui sépare la femme de Tépoux» du fils et du père ^ sans lui laisser en quelque sorte d'autre parti que celui de se consumer dans les travaux d'autres fabriques? Quelle logique imbécile ou perfide présidait à la conception de cette loi? Dans cette région où le travail dissout la famille, pourquoi faut-il qu'elle se dissolve encore sous l'empire et par la volonté de la loi? Et pourquoi, je le demande encore, régler l'âge du travail sans en limiter la durée, si ce n'est en faveur de quelques manufactures exceptionnelles? Lorsqu'on prétend remédier à de si criants abus , comment permettre à la pensée de s'égarer et de se perdre dans le dédale et la foule des industries échappées aux restrictions de la loi ?

Notre appréciation définitive reposera sur ce fait : qu'une loi rendue pour régler le travail des êtres faibles et surtout des enfants, n'étend guère au-delà de quelques milliers d'entre eux ses dispositions protectrices. Et, si peu que ce soit , nous nous hâtons d'ajouter que ces quelques mille peuvent se soustraire à l'action législative, si bon leur semble, ou plutôt.s il plaît à leurs parents de diriger leurs bras vers une industrie plus lucrative, parce qu'elle est meurtrière.

Peut-être à la suite de cet exposé éprouverons -nous moins de pitié que de terreur, lorsque nous entendrons par- 1er du « Livre du Meurtre , publié en Angleterre au mois de février 1839; ou bien de cet écrit de Malthus, dont G. Çavaignac a rendu compte et où l'on propose d'asphyxier tous les enfants de la classe ouvrière, passé le troisième, sauf à récompenser les mères de cet acte de patriotisme. » Observons-le bien : la folie de cet écrivain est celle que lui

donnent les effrayantes proportions du mal qu'il cherche à combattre ; car ce livre a été écrit sérieusement par un publiciste philosophe ; ii a été commenté, discuté par les plus graves écrivains de l'Angleterre \ » Oh! savions**nous cela?

Si , comme je le pense^ nous ignorons pour la plupart ce qui se passe à notre porte , nous pouvons bien ignorer également ces monstrueux abus qui fourmillent dans notre intérieur et sous nos yeux; s'y arrêter, faire une pause sur soimême , tenir ses regards sur ses propres membres , serait-ce un mal? La délicatesse de l'égoisme et non point celle delà conscience se refuserait seule à cet examen I

C'est donc au sein de- la capitale des sciences et des idées libérales ) que nous choisissons de préférence nos exemples^ parce que ^ de la sorte, les plus incrédules se trouveront à même de vériGer ; car soit en {lurope, soit en France, Paris est sous la main de tout le monde; qui ne le connaît pas ne s'en vante guère; mais on ne connaît point assez ses oubliettes, ses vrais mystères !

Longtemps encore une loi qui pose au travail des enfants une limite infranchissable, sera d'une application difGcile en France. Jusqu'à ce jour, malgré des lois absolument impuissantes pour faire le bien ou pour empêcher le mal^ les enfants accaparés par l'industrie ne promettent à la société que des misérables et des barbares^» » Et que peuvent les règlements? quelle prise aurait l'inspection de 1 autorité sur ces myriades de petits ateliers qui pullulent à tous les étages au milieu des quartiers populeux ^ ! Par quelle science, par quel art de police, par quelles ressources multipliées atteindre sous la tuile brûlante ou glaciale des

* L. Blanc, Orflraii., p. 37.— > Buret, vol. n, p. 4. — •« L. Faucher» Travail d99 enfants à Parit*

toits, ou bien dans les ténèbres et la fange des caves, ces exploitants dont tout Tatelier se compose de deux ou de trois misérables?

Moins limitée que la loi britannique, la loi française se garde de spèciGer une industrie plutôt qu'une autre; partout où plus de \ingt ouvriers se trouvent réunis, elle prétend régner. A huit ans commence Tâge où la porte des manufactures s'ouvre légalement devant Tenfance, et la durée du travail qui lui est permis ne doit pas excéder huit heures. Le terme s'étend à douze heures lorsque l'enfant a franchi sa douzième année; et jusqu'à la seizième, cette mesure de temps demeure irrévocable. Mais l'effet de ces mesures est-il complet? L'enfant profite-t-il , dans l'intérêt de son éducation, des heures de repos quela loi lui sou* haite? Non , lors même qu'il parvient à lesobtenir ! Et puis, après tout, sût-il lire et écrire , « il n'en serait pas moins sans moyens d'existence, au sortir d'un apprentissage qui ne mène à rien^

Que deviennent donc ces milliers de jeunes ouvriers , véritables en&nts perdus de Findustrie , lorsqu'ilsont atteint l'âge de quinze ans? Si nous voulons connaître leur valeur morale, adressons-nous au tableau delà criminalité*; ou bien , s'il s'agit tout simplement de leur destinée industrielle, écoutez bien : fût -il resté dix ans dans une fabrique, l'enfant n'a rien appris. La division du travail ne lui a permis de savoir qu'une fraction, un dixième, un vingtième d'étaté » Il n'a pas de profession, tout ce qu'il a gagné ce sont des habitudes vicieuses et up corps énervé, n Cette masse d'hommes sans moyens d'existence et dont le nom-^ bre s' accroît chaque jour, se fprme des enfants des manu-

i Baret, vol. ix, p. 40. -t- 2 Aimale» de la charité^ juin 4845^ Madatne Km. Michel^ p. 385 (citée désormais £. Michel).

~ 81 — factures devenus hommes. L'industrie qui a pris leurs années d'enfance n'en a plus affaire ^ »

« Parmi: les établissements industriels de la capitale , il y a plusieurs fabriques d'impression sur étoffes, et c'est là surtout que sont la plaie et le malheur de celte population de plusieurs milliers d'individus, qui se recrute d'ouvriers roulants n'ayant entre eux presque aucun lien de famille, vivant au jour le jour, et ne conservant ni moralité , ni retenue ! De là le désordre sous toutes ses faces, la perversité avec toutes ses conséquences ^. » Et pourquoi celte popu* latron voyageuse, ee flux d'enfants nomades? C'est que, grâce à la constitution du travail dans les manufactures, ce mouvement fournit aux fabricants de fréquents moyens d'échapper à l'inspection, qui est pour le maître et pour les parents une gène à laquelle on cherche à se soustraire. De là, cette fâcheuse mobilité d'humeur qui se fortifie par habitude et prédispose le paresseux aux écarts du vagabondage. Si, d'ailleurs, l'humeur sédentaire de l'enfant le portait à se fixer dans un établissement, la cupidité des parents s'opposerait à cet acte de constance !

Mais après tout, le travail de l'apprenti est- il ou non audessus de ses forces? On etf jugera par quelques brèves données : dans un grand nombre d'ateliers, où la journée du travailleur commence à six heures et demie du matin pour durer jusqu'à huit heures du soir , le règlement accorde une heure de suspension de travaux à l'ouvrier; cette heure est celle du repas. Voilà qui est bien pour les adultes; ils le sentent, et jaloux d'en profiter pleinement, ils obligent leurs imberbes auxiliaires à remettre les instruments en état pendant ce chômage momentané^ ils leur commandent ensuite de préparer pour la reprise de l'ouvrage les matériaux du

1 Buret j vol. ir, p. 38, 39. V Annales de la charité^ Apprentis, numéro d'août 1845, p. 465, etc. — ' £m. Michel, Ann. de la cA., juin 4845.

travail» Cette tache laisse à peine aux apprentis le temps de manger!..

Dans les fabriques d'impression sar étoffes^ chaque ouyrier imprimeur a besoin d'un aide qui lui prépare sa couleur. Pour cela 9 il prend un enfant, garçon ou fille, qui peut avoir de cinq k quinze ans ; l'flge n'y fait rien , la force suf-« fit; et si la force n'existe pas, la nécessité ou les mauvais traitements donnent à Tapprenti une vigueur factice. Pour gagner 50 centimes, T enfant travaille depuis six heures du matin jusqu'à sept heures du soir en été, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit en hiver; et le tout, constamment debout , monté sur un petit escabeau M

Dans les grandes villes, mais à Paris surtout , l'industrie subit le joug impitoyable et capricieux du luxe et de la mode. Tantôt les bras et l'estomac de l'ouvrier auront des mois entiers de chômage ; tantôt, le travail le retiendra pendant d'interminables saisons et par séances de quinze heures, de dix-huit heures, sans distinction delà nuit ou du jour. Comment l'enfance résisterait-elle sans s'énerver à ces désas* treuses alternatives ! D'ailleurs , lorsque les manufactures entravées par la loi, excluent les enfants de leur enceinte, ceux-^ci courent demander un refuge aux petites fabriques, « où le travail est absolument sans limites et l'instruction sans garantie. Ce sont des esclaves qui changent de maîtres, mais dont l'esclavage s'appesantit. On accusera peut*ètre les mœurs , dit M. Faucher , je n'accuse que la loi, ^

Quels que soient les coupables , les ouvriers et les fabricants, nous dit-on, témoignent plus que de Findifférencesur les mesures propres à adoucir le travail des enfants en le régularisant; ils laissent éclater dans la plupart des cas une inauvaise volonté choquante» Nourris et soignés tout juste

« Em. MicUel; p* 381^ Vt iuprài

comme des bêtes de somme, la plaparl de ces jemiesmalhea* reax soDt de véritables serfs ^ f

Nous comprenons, je le pense , et sans aller plus loin , , comment d'un bout à F autre du royaume, comment à Paris , à Mulhouse , partout enfin , les enfants de Tindus-» trie sont pâles, énerves, aussi lents à penser qu'à se mou-> voir, tranquilles dans leurs jeux, offrant un extérieur dé misère, de souffrance et d'abattement*. « Jusqu* au moment où les enfants de cette classe peuvent, moyennant un travail pénible et abrutissant, augmenter de quelques liards la richesse de leur famille, ils passent leur vie dans la boue des ruisseaux ; pâles , bouffis , étiolés, les yeux rouges et fongés par des ophtalmies scrofuleuses, ils font peine à voir ; on les dirait d'une autre race que les enfants du riche '. Hommes à morale transatlantique, rappelez-^vous donc en-core un moment le loisir , les joies et la santé de T^fant du nègre ! rappelez -vous pour imiter !

Comme Findustrie parcellaire l'emporte en France sur les établissements construits sur une grande échelle , on peut considérer comme privilégiés ^ malgré la rude corvée qui pèse sur eux , les enfants que la manufacture admet à Tau^ mône de ses salaires. La foule la plus compacte des pauvres enfants voués aux travaux industriels , ne trouve d'autre asile , en s' éparpillant , que le galetas du petit négociant. C'est bien là que du côté de Tâme et du corps, Fapprenti n'est plus que la chose du maître.

Dépouillé de son ancien caractère, Tapprentissage n'offre plus les avantages d'un contrat^. Que cela répugne ou non à notre orgueil , il faut y voir une des variantes de la traite , un marché véritable ^ où , dans maintes circonstances , le

* Frégier, Claisés dangereusei^ vol. ti, p. 225, 226.— » Barct, vol. tf, p. 39. — . » L. Blanc, y>rgan,f 4841, p. 21. —* T Ufarellô, RàorganUa'^ Iton, etc. -

père pèse dans sa main le prix rëel de la servitude de son enfant.

Les traitements que subissent ces infortunes passent , en Térité, toute croyance. Combien le juste amour-propre des gens de bien s'en trouverait-ii humilié, si Tâme n'était trop remplie des excès de cette misère pour se partager avec un autre sentiment que celui de la compassion et de la douleur ! Voici leur sort :

Malgré TinsufCsance de la nourriture odieuse que leur jette une main avare ^ le travail ne s'arrête point pour ces enfants , « même à Tépuisement des forces, et ne connaît ni règle,. ni frein, n A Paris surtout, où la difficulté de vivre irrite Tâpreté du gain , le maitre ne s' épargnant pas pour vivre , épargne moins encore les jeunes ouvriers. A cinq heures du matin Ton est debout , et la veillée se prolonge bien avant dans la nuit ! on va jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de sang dans les veines et que la nature vaincue ne se sente plus vivre ; si elle succombait avant l'heure, on la ranime à force de coups. Tout enfant du peuple a ainsi les galères en perspective, depuis l'âge de neuf ans jusqu'à l'âge de seize ou dix-huit ^

Le lecteur admettra désormais, parmi les faits incontestables, les énormités du fameux procès Granger; il aurait pu jusqu'ici se refuser à y croire , malgré la sanction des formes judiciaires dont il est revêtu. Maintenant, son esprit y est préparé.

Ce fut en 1839, que l'autorité, cédant aux murmures du

i Nous ne pouvons trop engager à lire les attachantes éludes de M. Léon Faucher sur l'Angleterre. Quoique puisant aux mêmes sources {Children employment commission), nous avons parfois analysé les passages qui convenaient le mieux à notre écrit; une appréciation aussi nette que la sienne devait avoir pour nous un grand poids; mais cela ne peut dispenser de le lire, y Egron, malgré son optimisme, p. 421, 455.

public , s'introduisit dans un atelier de bijouterie situe dans la rue des Rosiers. Trente-sept apprentis, ramasses ça et là, subissaient dans cet enfer les plus incroyables traitements. Dix-sept heures, interrompues à peine par les deux repas, formaient leur journée commune de travail. Quelques détritus de paille immonde étaient Tunique coucher de ces malheureux, dans un grenier ouvert tour à tour aux froids de rhiver et aux chaleurs de Tété... Pour nourriture, le maître leur jetait , avec quelques légumes bouillis, un pain mêlé de nénuphar. Les coups assaisonnaient ces dégoûtants aliments. Mais lorsque le châtiment avait pour motif quelque négligence dans le« travail, ces enfants devenaient, les uns contre les autres, les ministres obligés de la vengeance du maître. Vengeance horrible !.. c'étaitje fouet et le bâton jusqu'au sang, ou bien la marque d'un fer rouge!... ou bien encore, l'obligation pour ces pauvres abandonnés d'avaler ce qu'ils avaient rendu. \

Je ne sais si la néf des plus scélérats négriers nous a jamais offert un système d'horreurs comparable à celui des époux Granger ; et cependant , si le régime de tous les petits ateliers ne ressemble pas à cette horrible histoire , on peut la considérer comme un type^ quoique dans l'excès* ! Comme un type! pourquoi donc le besoin d'émotions conduit-il le mélodrame à reconstruire si laborieusement les anciens cachots des nègres? la fortune dort à sa porte ; à quoi bon traverser les mers et la chercher si loin^ !

Comme un type! il n'y a donc plus moyen de considérer ce tissu d'horreurs comme une exception monstrueuse, ainsi que l'avait affirmé M. Schœlcher *? Oh ! s'il se fût agi des colonies, comme le mot esclave eût fait bondir sa plume ! il

* Gazette des trib. et Débats^ 27 sept. 1839. Ride, vol. ii, p. 296. L. F. — * L. F. — » Plusieurs feuilles judiciaires sont tous les jours remplies do aits horribles. — * CoL fr.^ p. 364t

86 — n'y eût eu que Tesclavage au monde pour enfanter cette loëlèrateMQ dans Tâme des maîtres!... Mais pourquoi donc les familiers de T hyperbole épargnent-ils la paternité? cav elle aussi leur offre un superbe thème. Écoutez un simple récit : je le choisis sur un monceau de faits semblables.

Un père et une mère viennent de se rendre de compagnie les bourreaux de leur fille. Ils Font martyrisée de concert et les tortures étaient variées. Parmi les supplices inventés contre cette innocente enfant, nulle indignité n* était omise. Le père , digne auxiliaire de sa femme , attachait sa fille avec un collier et une chatne de chien , et, dans cet état, se plaisait à lui laisser passer la nuit sur le carreau. Non«seu-» lement, la mère la privait de nourriture pour lui infliger le tourment d'une mort lente ; mais, afin de varier les aspects de son agonie, elle la forçait à manger des pommes de terre crues. . . et puis, je n'ose le dire, à manger ses propres excréments^ !.. Puisque des pères, puisque des mères se montrent capables de tels forfaits , il n'y a donc , selon la logique qui condut du particulier au général, que la puissance paternelle qui soit assez dénaturée pour les produire ! et cette logique en doit jurer la mort.

Le trait général de l'industrie parcellaire , c'est donc la tyrannie des maîtres et l'oppression des apprentis misérables, pour lesquels revit l'esclavage ancien dans les rigueurs extrêmes de ses sévices. Abreuvés de chagrins et de dégoûts , les enfants qui ne meurent pas à la peine, se livrent au 'vagabondage : la prison devient leur dernier asile. Le maître , cet homme que le travailleur appelle le bourgeois, devient pour lui un tyran odieux, un bourreau, et la société dont nous voulons qu'il respecte les lois , n'est à ses yeux que le protecteur de ce tyran, de ce bourreau ^ ! ,.

i Tribunal de Montbrîson, Juin-juillet 1845. — « v les Ann. [de la eh.. Apprentis, août 4845, et Des enfants dans les fabriques, Juin 4845.

« Hommes des campagnes » dit aux ouvriers agri-* coles un ouvrier des villes^ vous pleurez sur le sort de vos enfants. Et les nôtres! savez-vous comme on les traite? savez^vous que la plupart des apprentis sont battus comme des chiens? qu'il y en a qu'on estropie, qu'on abrutit , qu'on rend fous ! Ah ! vont dire des incrédules , il y a des

lois pourtant ! Des lois . ! Quels sont donc lep

ateliers que Ton visite * ? » t Je le répète, vous a dit un autre observateur, une femme vouée aux œuvres d'une charité réfléchie , aucune de mes assertions ri est exagérée^ Depuis plusieurs années , pour accomplir les devoirs d'uuf association, j'entre dans toutes les maisons, j'approche de toutes les souffrances , je connais toutes les misères ; presque partout, j'ai trouvé les traces de la corruption des enfants, et j'ai vu la honte de l'existence des parents qui abandonnent leurs jenfants comme ils ont été abandonnés eux<*-mèmes, ne recherchant qu'une seule chose, les 50 centimes que la pau» vre créature gagne après douze et treize heures de travail. Il y a des fabriques oh ^pendant plusieurs mois ^ on travaille jusqu'à minuit , ou même toute la nuit , et plusieurs fois par

semaine*, f

A l'aspect de cette misère, de ces douleurs, de ce tra-* vail qui, à la porte et au centre même de notre capitale, non moins que sur le sol britannique , produit « la dissolution de la famille^, 9 nous étonnerons-nous de voir la famille faire place au concubinage? Que si nou^voulons, à ce sujet, nous borner aux limites de Paris, et nous demander quelle protection sainte et légale la femme et l'enfant du prolétaire ont la chance de rencontrer dans la famille, nous apprenons que le tiers de la population y natt en dehors de

i Àtelief, p. 89, Juin 4849. — • Em. Michel, Ann. de 0A., p. 887, juin 4845. — ^ » L. F. et L. Blanc, Organ,, p. 24, 28.

la loi sur laquelle repose la société toute entière! En rangeant les Parisiens trois par trois, la statistique donne donc place dans chaque rang à un bâtard ! Quelle honte et quelle charge accablante imposée à la partie honnête de la société, par ceux qui vivent dans le désordre \!

Après avoir jeté ce coup-d'œîl sur le sort de Tenfant du prolétaire, résumons-nous d'un mot : les lois positives destinées à prévenir, à combattre cette misère qui , dès le berceau, serre à la gorge Tenfant du pauvre , ces lois , dans Tétat actuel de l'industrie « sont absolument impuissantes pour empêcher le mal et faire le bien?'. »

Le même spectacle frappe et attire l'attention chez les. grands peuples de l'Europe; c'est-à-dire que la misère et la dégradation des ouvriers reproduit dans ses proportions celle des développements de l'industrie!...

Les campagnes législatives de l'Angleterre contre les excès du régime manufacturier nous révèlent une puissance guerroyant à contre cœur contre des abus, des crimes qu'elle cherche à ménager, et pourquoi? parce que sa propre conservation lui paraît attachée à celle des horreurs qu'on lui signale! Elle vit donc de luttes et de guerres contre la logique du Christianisme, parce que, dans ce pays de précédents et d'expédients, tout répugne à Faction des vrais principes, qui répugnent eux-mêmes à la politique ej:c/u^z'p^ des intérêts actuels et matériels.

Toutefois^ quels qu'aient été ses tâtonnements , ses hésitations, ses inconséquences, l'exemple ne fut point absolument stérile. Il est dans la nature des peuples comme dans celle des individus, un secret ressort qui les pousse à l'imitation 3 et la plupart des grandes nations européennes

i A. Gochat, Mouvement de la population de Paris, 4845. De Bonald, Delà loi sur Vorganisation des corps administratif Sy 4829, p. 69. — 2 L. B., Organ,, p. 4.

se sont engagées dans les mêmes voies. -— Ont-elles fait prenne de plus de franchise?

Une ordonnance dans le royaume de Prusse, en 1830 , annonçait un double but: le premier c'était d'obliger Tenfant à recevoir l'enseignement primaire avant de se voir admis dans les manufactures, ou, tout au moins, dans les écoles spéciales de ces établissements; le deuxième de restreindre en faveur de T enfant ces heures si précieuses et si longues du travail.

Or, depuis cette ordonnance rendue, il a été constaté que les dispositions relatives à l'instruction primaire, ont seules reçu quelque exécution. Rien n'est changé, quant à la durée du travail; ce qu'elle était, elle Test encore, et les enfants fonctionnent au moins douze heures par jour : trois heures de plus que le nègre adulte , et un jour de plus par semaine!

ff L'Allemagne offrait dans sa vaste étendue de singulières facilités pour une législation sur le travail des enfants et des jeunes gens. 9 Elle n'a rien statué sur ce point. « Si les gouvernements allemands n'ont point établi des régies plus efficaces, c'est qu'ils ne l'ont pas voulue t

« On en peut dire autant pour la France. Zà, comme ailleurs^ on a imité V Angleterre sans discernement^ ! 9 Enfin , disons le dernier mot : le plus destructif des esclavages , l'esclavage de l'enfance reste encore à déraciner !

Mais comment espérer de sitôt une loi qui, se calquant en quelque sorte sur les dispositions du Code noir et des ordonnances par lesquelles il fut modifié , garantirait au prolétaire adulte de l'Europe ce que ce code garantit au prolétaire de race africaine, c'est-à-dire un travail qui ne soit pas la mort , une existence qui ne soit pas abrutissement

* L. F. — * Idem.

«0 — ou torture, un salaire^ qui puisse se convertir en rançon , puis en instrument de travail! Une loi de cette nature pourrait répugner aux enseignements de /a /oi^^o/zomi^u^, et, dès lors; TEurope n'en voudrait à aucun prix sur son territoire. Mais nous ne la demandons point sérieusement. Une autre voie conduit au mdme but, et nous y arriverons !

^ Pécale ; on an verra Peiplioation.

&A T&AZTE XT UBS SVOAO:

La traite et les engagements, considérés comme pépinière da prolétariat

de9 colonies européennes. — Pbase actuelle.-* Conséquence. •—

Effets inobs^rvés sur le prolétariat de la Métropole.

U étude du mal précède naturellement T étude du remède. Si tous les traits de la physionomie du prolétariat ne se découvraient point à nos regards, prétendrions-nous connaître le prolétaire ? Déjà , près de Tenfant de la race noire, l'enfant du misérable européen a étalé ses plaies. Le tour de Tadulte est arrivé , et sa présence réveille notre attention. Il faut que les deux races viennent encore poser Tune à c6tè de Tautre; et l'adulte de sang africain est le premier dont notre description reproduira l'image. Mais, tandis que son histoire se lie d'une manière si intime à l'histoire de la traite , tandis que son passé d'hier, tandis que son sort d'aujourd'hui se rattachent encore si étroitement aux phases de ce fléau, comment hésiter à jeter une esquisse de la traite sous les yeux du lecteur ? Gomment perdre l'occasion de la lui signaler sous le masque».dont la philanthropie politique a su l'affubler, pour déguiser ses allures ? Ce ne sera qu'un mot , un mot au profit de l'humanité et du prolétariat.

La traite ! On ne m'accusera point de parler en apologiste de cet odieux trafic ! Non point que je m'avise de

nier avec aplomb les bienfaits que ce fléau répandit sur la race qui en fut victime ; ma conviction n aura point de ces lâchetés qui caressent aveuglément l'opinion. Mais aussi, je ne bénirai point la peste, je ne bénirai point la guerre, parce que la peste et la guerre développent au cœur des populations Théroïsme de la charité , les mâles vertus du patriotisme !

En arrachant aux brûlantes solitudes de l'Afrique les esclaves sauvages des plus sauvages et des plus effrénés despotes, la traite, qui les jetait dans le cours viviflant de la civilisation , leur créait une nouvelle âme et un nouveau corps. Le plus souvent , en effet , ie nègre aborde sur nos plages, couvert de vermine, rongé par des maladies cutanées, répugnant à Fœil le moins délicat, et ce sont, non plus déjà ses pairs, mais ses semblables d'il y a quelques années qui s'en emparent et qui, 'parrains de la civilisation dont la grâce les a régénérés , transforment ce néophyte! Ce sont eux qui lui apprennent à rendre au corps les soins et le culte que la raison accorde à l'instrument de l'esprit humain. Le sauvage reçoit, en abordant, les premières leçons de la vie matérielle : il avait vécu de la vie des brutes ; bientôt , des leçons plus puissantes, bien faibles, bien misérables encore,

l'initient aux secrets d'une vie plus noble Il commence

à se sentir, les désirs lui naissent, l'émulation lui bat au cœur , et vous le voyez, au bout de quelques années, cacher sous ses manières et déguiser par son langage les souvenirs de son origine africaine. C'est un orgueilleux parvenu qui rougit à la pensée de sa basse extraction !... Il rougit , car il rencontre au-dessus de lui un autre nègre sur lequel la civilisation a quelque peu déteint : le nègre créole, celui qui est né sous le toit du planteur européen, et qui devient l'objet de son envie ; c'est là ce qu'il veut être ! Cela ne se peut ; mais il s'évertue de toutes ses forces à le paraître. Voilà

comment la vie du désert , comment la vie du sauvage est jugée par celui qui Va pratiquée ! C'est une bien invincible réponse aux apologistes lyriques des grandeurs de Thomme de la nature, que cette aristocratie du nègre créole, si passionnément enviée et singée par le nègre d'origine africaine ^

Et, je puis encore le répéter, puisque Tétroitesse de mon cadre impose un sens général à mes paroles : ces nègres transbordés de l'Afrique ne se voient point arrachés aux regrets, au désespoir de leur famille, par la raison qu'ils n'en ont point! Car, il ne se forme guère d'autre lien dans ces régions sauvages, que ceux dont la nature unit les brutes... L'enfant qui sait tendre un arc ou manier un instrument grossier, n^a plus de mère... Celui qui l'enfanta, s'il peut le saisir et le garrotter, marche au rivage et vend son captif. II le vend au prix où, quelquefois, il lui arrive de se vendre lui-même , c'est-à-dire pour une bouteille d'eau-de-vie , pour une arme à feu. La jeune fille, à peine nubile, sait qu'elle appartient à de cyniques passions; elle sait que le fruit de sa chair est le revenu de son despote. Mais dans ces passions ignobles , dans ces caprices de despotisme, et de férocité, il n'y a rien qui révolte ces natures dégradées par les habitudes invétérées de l'abrutissement. Que leur chair appartienne à la débauche, qu'elle passe sous le coutelas du boucher, ou dans la case du négrier, elle y accomplit pour eux une de ses fins ; rien ne les étonne ! *

Et ces actes de barbarie, et ces' habitudes d'anthropo^ phages, et ce massacre en masse des prisonniers qui ne peuvent trouver d'acheteurs^ ce sont là des us et coutumes qui se perdent en Afrique dans la nuit des temps, et remontent

* V' Rapport de Tocqueville, anx Questions et rêpontes^eie, — * V E. Buret, Yol. II, p. 47. Le Pelletier Daclary, rrat?at7 Ït6rc, 1841, p. 55, L'abbé Hardy, Liberté et travail^ 1838, p. 83 à 86. GlaassoD, p. 9 à 15. Ride, vol. I, p. 334 à 349, etc.

à la plus haute antiquité ^ «Tous les voyageurs , sand exception, constatent Texistence de F esclavage dans tous les royaumes d'Afrique qu'ils ont parcourus. L'esclavage, dans toute son impudeur, vous fait face et vous fait baiss'er les yeux de honte, partout où vous portez les pas* !. Soit dans le palais du prince , soit dans F humble domicile du dernier de ses sujets , vous rencontrereas le maître et F esclave : là tout être humain est Fun ou Fautre^ ! »

En dépit de la proverbiale dureté des négriers , accrue par la terreur que la répression leur inspire , la traite elle^ même , envisagée dans ses Résultats , peut donc se vanter de quelques bienfaits I... Mais comment ne point condamner cet odieux trafic, lorsqu'on le considère dans son principe , dans ses moyens et dans son but? Comment ne point maudire ce crime, qui fut celui des état seuropéens^?

Lorsque la pensée, parcourant le globe, se repose sur tant de régions jadis barbares , et depuis métamorphosées par Id parole évangélique, comment ne point accuser FEurope , si avide d'or et de royaumes, de s'être montrée si peu soucieuse du bonheur des peuples, qui paraissaient ne rien avoir à lui offrir en retour de quelques efforts ?

Dieu me garde de réclamer pour l'Afrique ces mission^ naires qui, pour la plus grande gloire du coton national^ y soufQent déjà le feu des passions ail nom du Dieu dé paix«.. Mais je me demande si de vrais religieux n'eussent point soutenu Fhonneur de la civilisation tout aussi bien que des négriers; le Paraguay nous répondra !

La traite , eh mon Dieu ! la religion , Fhumanité , les intérêts de ma patrie me font un devoir d'en retracer les horreurs et d'ajouter que ses caractères les plus odieux, elle

1 Ride, Yol . I, p. 349. — * Slavery êtares y ou in the face on every hand» — » Idem ; Antislavery reporter , 1 9 mars \ 845 (Journal aboUtlonniste). — A T la brochure citée Hac et de Cbazelles, 4 841 .

les doit aux folles agitations delà philanthropie I Dans quel intérêt donc , une main maladroite s' efforcerait-elle d'en voiler les monstruosités?

Le développement de la traite ne s'est guère rétréci depuis le commencement de ce siècle , et M. Peel reconnaissait, Tannée dernière^ que le chiffre des nègres qui en sont vic-^ limes s'élevait annuellement à 100,000. Ce sont| pour la plupart, des prisonniers de guerre. Ce sont des femmes vendues par leurs maris , les unes en punition d'une faute, les autres, parce qu'ils en sont dégoûtés. Ailleurs, une multitude déjeunes filles sont livrées par leurs frères, quelque^ fois même par leurs pères,- en échange d'un fusil ou de quelques munitions. Puis , enfin , les enfants forment pour les parents un objet de trafic. Je l'ai dit : Voilà lafamïlU africaine ^ ! Amenés , quelquefois de fort loin , les nègres ont à souffrir dans le trajet des douleurs égales à celles qui les attendent dans la traversée. Leurs maîtres, les né^ griers de terre ferme, tout libres qu'ils sont, ne valent pas même les nôtres ; et le calcul fait monter aux cinq douzièmes le nombre des esclaves qui périssent avant d'atteindre les factoreries. Dans ces factoreries , ou BaraconSf lorsqu'une femme accouche, l'enfant est mis à mort. Les tentatives d'évasion des prisonniers sont fréquentes, et cela se conçoit : car ils jugent de l'avenir par le présent. £h bien ! chaque foisqu'elles se renouvellent, les chefs du complot, attachés & un pilier, y sont torturés et fusillés pour l'exemple. Si le négrier, qui a tant de surveillants à tromper pour embar-^ quer son monde, se fait attendi^e un peu de temps, il devient important de diminuer la dépense de T entretien des capti£f» On fait alors un choix parmi les esclaves, et les malades ou ceux dont l'apparence ne promet pas un débit avantageux

* V Alfr. deClavigny, 1845.

sont tout simplement mis à mort. Quand les négriers ont fait leur tri, les esclaves qu'ils ont rebutés passent sous le plomb des armes à feu. Voilà la traite, telle qu'elle s'est modifiée sous l'influence du droit de visite qui, sans diminuer les profits du négrier, rend les mesures expédilives plus nécessaires. Il faut avouer enfin que le remède de ce mal se. cache ailleurs ^

« Quoi qu'il en soit de la traite, aucune nation, dit Clansson, n'y prit une part plus grande que l'Angleterre. »

Ce fut en 1791 queWilberforce, chef du parti des Saints, proposa l'abolition de la traite... Il fut éloquent, et cet argument, digne du temps des ogres, s'échappa de la bouche de son antagoniste, M. Grosvcnor : « le commerce du boucher, comme celui de la traite, n'est guère aimable, et cependant, une côtelette de mouton est un friand morceau ! v Chez nos voisins, les intérêts sont des principes, et périsse plutôt l'univers qu'un intérêt britannique!

La parole généreuse d'un Anglais accusa solennellement l'Angleterre d'avoir brisé le cours de la civilisation sur la terre africaine, et d'y avoir fomenté la guerre entre des peuples de frères, afin de s'enrichir des mains du vainqueur par ce trafic de chair humaine. Repoussé , mais prenant conseil de ses échecs, le parti de Wilberforce modifia ses plans. La traite ne fut plus un crime odieux au ciel; elle devint une faute impardonnable à l'habileté de la politique britannique ; l'abolir devait être un coup de maître, et voici quelle était la base du calcul :

L'Angleterre se prenant à reconnaître les droits de l'hu^ manilé , quelle nation ne se trouverait entraînée par son exemple? Or, ce qui importait au début, c'était de décider cet entraînement comme se décide une chute, par un choc,

i y Alfr. de Clavigny, etc.

à rîmproviste! Car, durant le cours désastreux des guerres de l'Europe , la traite n'a\a-t que faiblement comblé les ^ides de la mort dans les colonies européennes; le travail en souffrance y languissait, faute de norrs, tandis que le spectacle contraire frappait la \ue, partout où s* étendaient les plantations britanniques ^ Le bénéfice était donc tout clair. Forte de tous les éléments du travail, l'Angleterre engageait contre la faiblesse et la pauvreté la lutte à mort de la concurrence. Un si prompt , un si manifeste avantage valait bien la peine de se montrer humain.

Lord Lauderdale fut, en conséquence, dépêché par le ministre Fox vers Tempcreur des Français. Celui-ci connaissait la nation du négociateur et savait se tenir debout de* ^ant Tennemi... Voifô ce qui le rendit populaire!

Cependant, en 1814, la paix allait offrir aux nations, qui commençaient à respirer, les moyens de recruter par la naAÎgation leurs ateliers éclaircis. Ce fut, k point, le moment où une fièvre violente d'humanité précipita les mouvements de l'Angleterre contre la traite; et, quatre fois, au congrès de Vienne, lord Castlereagh manœuvra les représentants des grandes puissances, jusqu'à ce qu'enfin, le 8 février 1815, elles accédèrent à la résolution d'abolir le trafic de chair humaine^.

Se tournant de là vers TEspagne, T Angleterre conclut avec elle, à Madrid, un marché qui se nomma trd ùé, et vers le 23 septembre 1817, dix millions de francs payèrent la renonciation immédiate de cette puissance à la traite, au nord de l'équahur^ et la renonciation totale à dater du 30 mai 1830. La voix onctueuse de Wilberforce applaudit à ce traité, dans la séance du 7 février 1818. Les sacrifices pécuniaires , dit-il , seront amplement compensés

1 m 1787, 230,000 noirs, en 1807, 400,000 y furent introduits, etc.— ^ Schœk'her, voi tu. JoiU^cl, p. 42 et suiv., TraiU.

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par les avantages commerciaux ! Sa philanthropie s'étend et se dilate sur ce ihëme avec une complaisance mercantile; et tout porte à croire que le ciel avait éclairé du don de seconde vue la sainteté de Wilberrorce; car, en avril 1842, lord Palmerston avouait naïvement : « que Tabolition de là traite tendait au développement de la marine et du commerce britanniques. Ici , comme en beaucoup d'autres cas, ajoutait-il, la vertu porte avec elle sarécom-* pense ^ ! i

Cependant r Angleterre abolit la traite en tous lieux pour les autres peuples, et à son heure; mais elle ne Tabolit pour son compte que dans les régions exceptionnelles dont le climat se pféte au déi^eloppement de sa philanthropie. Je lis, en effets dans les documents officiels, publiés par ordre du Parlement en 1839, que la traite se pratique paisiblement et eti grand sur la côte orientale d'Afrique, ainsi que dans r Inde ^

Dans une revue célèbre et animée de sentiments abolition ûistes, je trouve en substance ces paroles : avec quelle noble ardeur les croiseurs anglais harcèlent les négriers portugais et espâgkiols, traquent et brûlent leurs navires! L'esclavage offusque là pieuse Albion ; elle Tattaque sur toutes les merS, et ne veut s'en rapporter qu à elle du soin de cette haute surveillance, t Elle le poursuit sous tous les pavillons; un ëeul résiste , et ce n'est pas le nôtre! C'est celui d'une nation qui Veut que partout on la compte, et qui prétend rester maîtresse d'elle-même sur ses vaisseaux aussi bien que sur ses terres ! La brutalité des licteurs étrangers s'arrête devant ses couleurs; ce sont celles de l'Union , et à l'aspect provoquant de visiteUt^s étrangers 9 un éternel défi lui natt aut lèvrethw

Mais , tandis qae les licteurs britanniques foaillaient la France, a les navires arabes et persans, sous pavillons anglais, commandés par des capitaines anglais, faisaient le commerce des esclaves dans F Inde. Cette assertion n*est pas faite à la légère , elle repose sur des faits établis , sur des preuves authentiques , officielles même. Dans une ques« tîon aussi grave, il importait à un agent de la France de s'appuyer sur des documents certains , et M. Fontanier n*y a pas manqué \ »

Quoi qu'il en soit , s^ux lieux mêmes où la traite subit une apparente répression, il n'y a guère de changé que la forme et les dehors.

C'est que les exigences de l'ouvrier noir affranchi, les irrégularités invincibles de son travail, et le plus souvent sa paresse à l'épreuve de toute tentation, sont des faits dont la répétition a forcé le gouvernement anglais à reconnaître que le nègre libre se refuse à cette continuité de labeurs que la culture exige. Les colonies ont donc sollicité du gouvernement, elles en ont obtenu, non plus la traite elle-même, fi donc! ce nom a succombé sous ranathëmc etledégoât, mais l'immigration des Africains... Oh! rien ne serait plus avantageux pour les deux races que ce mouvement , si fa liberté présidait aux engagements (fes travailleurs. Mais, en général, il n'en est rien. Les contractants Africains sont odieusement trompés ou contraints; et qu'importent ces manœuvres à l'Angleterre, pourvu qu'elle agglomère sur un même lieu tant d'affranchis et d'engagés libres ^o^ne nul ouvrier ne parvienne à subsister dans ses possessions sans attacher ses bras à la glèbe. L' immigration a donc fait de l'Afrique et des Indes la pépinière où se recrute^ une fois encore, le prolétariat des possessions

400 — brifanniqurs; elle est une vëritaLle traite et les engagés sont de vraîsesclavfs*.

L'esclavage qui aiait disparu devant la loi^ revient à la fois par les engagements légaux el par la misère!

Les Anglais ne font plus la Iraile! les Anglais se bornent à favoriser rimmigralion!... Oh! vraiment, cela me rappelle la suppression dëlinilive des gendarmes au sein de Paris, déli\ ré de celte peste, et noblement protégé désormais par le sabre ci\ique de sa garde municipale; c'était Tépoque où le soleil de la Charte entrait triomphalement dans le signe zodiacal de la vérité!...

Ce qu'il y a de certain, c^est que les Anglais se sont arrogé le pri\ilige de l'immigration; c'est qu'il y a, de leur part, défense à peu près formelle aux Fnançais de s'en mêler*.

Il suffit d'avoir jeté les yeutsur les plages de Sierra- Leone, pour se former une idée des avantages qu'assurent à l'Angleterre ia suppression de la traite, remplacée par les engagements africains , et rétablissement du droit de \isile sous son ancienne ou sous sa nouvelle forme. Je donne pour appui à mes autorités le témoignage irrécusable du contre-amiral Laplace.

Les rapides accroissements de Sierra-Leone ne prirent point leur source dans l'exubérance des produits agricoles, qui n'ex'istèrent jamais que sur le papier. Les agents de cette prospérité, ce sont les brocanteurs qui achètent à %il prix les bâtiments confisqués et qui échangent, a\ec d'énormes bénéfices, leurs marchandises européennes contre les piastres, versées aux mains des souverains nègres pour prix de leurs captifs!

C'est ainsi que, dérobant sa cupidité savante et impla-

* V le journal abolitioniste ÀntUîavery reporter , 19 îfvr. 1845. Maaritius :A System so fearfuUy mischievous l a véritable slave tràde^ etc., etc. — * Bide, vol. n, p. 413.

cable sous le masque de rhamanilë, le commerce anglais stîmale Tavarice barbare des princes africains... Trop aisé seraiuil, dit le loyal marin , d'exposer les moyens inventés pour se faire adjuger les primes accordées aux libérateurs des captifs saisis sur les négriers; je pourrais < faire voir ces derniers vendus à \il prix , et repris peu de temps après, ayant souvent à bord les mêmes esclaves dont ils avaient été trouvés chargés la première fois; tant Tenregistrement auquel ces malheureux devraient être soumis à leur arrivée dans la colonie était accompli avec négligence et man* \aise foi. « Fréquemment livrés à des marchands de Fin* térieur, une deuxième vente les mettait au pouvoir de capitaines < dont le métier était de faire tomber navire et cargaison aux mains des croiseurs; « métier lucratif, car un trailé préalable a\ait réglé, entre le capteur et l'ar^ moteur saii^ le partage des sommes promises au nom de la loi pour chaque tète de libéré. Parmi les nègres ainsi f/é/n*/és^veu% qui échappaient aux maux dont la \iolence les moissonnait par hécatombes, se voyaient confiés, sous prétcjrtj de conversion, à des planteurs dont T affaire principale était de tirer parti de leur travail. C'était un jeu de mettre en défaut Tartion des ministres méthodistes, et grâce à T insouciance des inspecteurs ou à leur criminelle connivence^ les nègres vivaient soumis à un joug cent fois plus dur que celui qui pesait sur leurs semblables des Antilles I

Le gouvernement lui-même, donnant Texèitiple de la foi punique^ enrôlait dans les régiments noirs Télite des cargaisons négrières arrachées à des mains plus faibles que les siennes. Le malheur de ces soldats, jetés dans les colonies occidentales , c'était sou\ent d'y contempler d'un œil envieux le sort de l'esclave facilement raiheté par son travail et récompensé de ses travaux ; c'était encore, quel-

— iOi — quefois, d*ètre prêté! et loués aux colons comme manou-» vres, sans que rien les distinguât de Tesclave, si ce n'est Tabsence des privilèges et des douceurs par lesquels les lois essayent de compenser la servitude ^

Si rèmancipation était pour TAngletcrre la réalisation d'une idée religieuse, on ne saurait assez admirer la perse*- \érance de sa lutte contre la traite. U ne faudrait la plaindre que de son erreur dans le choix des moyens ; mais la simple vue deSierra-Leone dissipe jusqu'au dernier prestige des iliu* sions. Le mercantilisme britannique s'y affiche dans le cy*nisme de la nudité. « Xes nègres enlevés aux. bâtiments qui font la traite j9ubissent h Sierra^Leone un esclavage plus odieux que dans toutes les autres colonies du monde. Avant d'atteindre cette lie, les malheureux, entassés dans la prison flottante d'un navire armé pour la cause de l'humanité et de la civilisation , succombent par troupes, t Les survivants perdent le nom d'esclaves , pour le titre d'engagés, qui leur vaut la dénomination d'hommes libres, jusque pendant le cours des' quatorze années de travail servile auxquels l'ad-^ ministration les assujettit, sous la loi de planteurs anglais. U est vrai qu'avant ce terme révolu, les maures de ces citoyens n'éprouvent guère de scrupule à les re (tendre ^ et le procédé n'exige pas grande science ! On les dit morts; un papier l'atteste! l'homme revendu ne peut donc être celui qu'un certificat a fait mourir en règle , celui dont l'existence serait une insulte à la véracité de son supérieur. Voilà com^ ment il se fait que les libres engagés, vendus par les planteurs de Sierra, courent de nouveau les chances de la libé-^ ration sur le pont des négriers. « Tous ceux qui ont visité ie Brésil ont rencontré de ces esclaves. J'eus d'abord

^ Fort dare, d'ailleurs, aux Iles anglaises avant rèmancipation, Macauley, Introduct. Voir, pour ce qui précède, le contre-amiral Laplace, Extraits cités, p. 4AAtO.

403 — peine h «roire, je Tavoue, qoerAQg1eterretoUr4t de sem* blables abus ; mais j'ai dû me rendre à rë>ideiice« La liberté des engagés équivaut» d'ailleurs ». à Tesclavaga au Bré«il; car un engagement de quatorie années en ce climat , et dans ces conditions , < ne peut être considéré que comme on esclavage perpétuel \ t

L'Angleterre, an jour où sa politique trd*

nant sur un comptoir voulut qu^elle se proclamât notre alliée , T Angleterre aux jours des plus extrêmes Taiblesses de cœur 'de nos diplomates , nous imposa la flétrissure da droit de visite dans l'intérêt de cette ironique abolition de la traite ! £tait-il une raison pour elle d'exiger cette bumi^ liante et ruineuse concession? je veux dire nne raison d'humanité, étrangère au besoin de détruire la prospérité de tout commerce qui n'est pas le sien? Aucune.

La répression opérée par le droit de visite , impuissante à arrêter le cours de la traite, ne promettait qu'un résul^ tat évident; lord Palmèrston a bien voulu TavouerS h C'était le développement de la marineet du commerce britanniques. 9 Exislait'-il pour le ministère espagnol qui a flécbi devant cette prétention un autre motif que la nécessité de secoure ber sous le joug du plus audacieux et du plus fort ? Aucun ! et voici pourquoi : c'est que le luxe de répression que l'An** gleterre étale sur les mers, devient de la plus complète inu^ tilité, du jour où il platt au gouvernement de se passer de l'intervention britannique. » A Cuba , le capitaine-général tient en sa main les négriers et leur fortune; il est impossi^^ ble de se soustraire à son pouvoir absolu , ni de tromper

i DeCbavagne, Le Brésil en 4844. La France aussi, adopU dant t«8 po98eMioDS du Sénégal, i'id^ de aubalituer TepgaieroeQt à 1« perrimde; mais il existe entre le régime des engagés de la colonie française et ceux de Sierra-Leone, une différeneç égale à celle du génie des dêux Dation* (f heva« lier CottUy Uiutcntiitdt vaiiMau, 4 SAS). -*» Atril 4832.

sa vigilance; il est impossible qu'une goëlelte arrive dans File, si déserte que soit la rôle; il est imfioisible qu'elle essaye d'en sortir, sans que, par ses carabiniers et ses marins, les meilleurs et peut-être les seuls bons de T Espagne, le capilaine-gënéral soit à même de suivre tous ses mouvex ments. L'avenir de celte colonie est donc tout entier entre les mains de l'Espagne. A TEspagne seule et non à l'Angleterre il appartient d'y supprimer la traite*. «

Voilà pour ce qui concerne la puissance dont l'Angle* terre con\oite le plus au monde les riches et spacieuses colonies; et si nous reportons les yeux sur nous mêmes, à quoi bon cet acte qualifié de dioU? M. le duc de Broglie voudra bien, lui-même, nous permettre de lui adresser cette question; elle est provoquée par cette phrase ensevelie dans son rapport : « Par suite de la cessallon cornpleie de la traite, il n'y a plus iei de nègres nouvellement venus d'Afrique '• «M. Mérilhou répète et confirme cette vérité banale : < Les témoignages les plus certains et les plus unanimes nous permettent d'al'firmer que l'iniroduc-. tion des nègres de traite a complétemebt cessé sur le territoire français'! »

Cependant , à quel prix le gouvernement est-il parvenu à modifier la forme de ce droit? je veux dire de celte con-« cession? A temps, et plus tard, les vedettes des intérêts de la France se sont empressées de nous en prévenir^! Mais à quel rayon d'espoir un Français se fût-il rêchauflé le cœur sous le coup des paroles du ministre qui, du haut de la tribune des pairs , avait déclaré que foute négociation pour l'abolition du droit de visite devait aboutir à une faiblesse ou à une folie?

Si l'honneur, si la politique de notre nation condamnait

* X. Durrieu, 1845. — » P. 131. — « Rapp. Mérilhoa, Chambre des Pairs, 1844, p. 5« -- * làoniUur^ débats de la loi coloniale, 1845.

~ 105 — le droit de \isite , c'est.que rbumanilè devait en gémir. Cela est clair, et il résulte de Tobservation^dvs faits, que jamais le fléau de la traite ne s'est montré plus destructeur que sous Tempire de ce traité ^

Depuis le droit de visite, un nègre n'occupe pas plus de place dans un navire qu'un cadavre dans son cercueil ! La mortalité, qui dépassait rarement le quart de la cargaison humaine, a varié du tiers à la moitié; et le négrier, qui se voit serré de trop près par un croiseur s vieux, jette sa cargaison tout entière à la mer! Il s'en dédommagera! car les splendides produits de la traite sont un gage de sa longue durée ! cela se prouve par rimpossibililé de détruire la fraude, toutes les fois qu'elle assure un bénéfice de 30 pour cent. Toutes les écoles économistes n'ont qu'une voii^ sur ce fait d'expérience ; et les choses en sont venues à ce point , qu'une expédition couronnée de succès est la fortune d'un entrepreneur! effet tout naturel; car, tandis que le prix d'achat des noirs baissait en Afrique, le prix de vente s'élevait dans lès régions américaines. Le nègre, qui ne coûte en Guinée que 5 napoléons, se vend ailleurs jusqu'à 10U louis; lorsqu'une expédition sur quatre a réussi, tous les déboursés se trouvent donc couverts! Et les statistiques de 1830 établissent que les croiseurs n'arrêtent qu'uu négrier sur trente!

Qu'arriverait- il, si les croisières parvenaient à saisir un bâtiment sur quinze? Il arriverait que le prix delà denrée et que la barbarie des spéculateurs s'élè\eraient encore! Les rigueurs de la répression n'offrent donc aux négriers que des chances de plus en plus splendides. Les philanthropes qui se sont faits patrons du droit de \isite s'alten^ daient-ils à de te|s résultats* !

* Lire récrit abolliionîste de M. A. de Cîavigny, 1845. — « V Thougts «n $h$ $a}tinction of the slav9 trade ; Ant, reporté, 4 9 mars 4 845. P. 51 .

En résumé : la traite était une des plaies de F Afrique, et la pépinière du prolétariat des colonies européennes,

L'Angleterre , en abolissant la traite , Ta rendue plus meurtrière pour les noirs et plus lucrative pour les négriers. Pour l'Angleterre, l'immigration, telleque nous l'avons vue pratiquée, est devenue l'équivalent de la traite!

Le but capital de l'Angleterre fût-il ou non, en prohibant la traite de l'Europe, d'écraser les colonies rivales des siennes, d'y restreindre la production, et par contre-coup la consommation; en d'autres termes, fût-il ou non de les appauvrir en appauvrissant du même coup leur métropole? son but fût-il de s'arroger un droit onéreux sur le commerce maritime, de le repousser de certains parages? ce qui est certain, c'est que le coup de ces mesures retombait et retombe d'aplomb sur le prolétariat métropolitain !

Dans nos colonies , en effet, la misère de l'esclave reflète la misère du planteur. Cet aiiiôme jettera autour de lui son évidence , et si nous suivons pas à pas l'Angleterre, nous la verrons en tète de toutes les mesures capables de réaliser chez nous cette misère. - Nous n'ignorons pas qu'en Europe, la langueur de la production rédoit au chômage l'estomac du prolétaire ; mais nous serons étonnés de voir tout ce que le sol et les manufactures de l'Europe produisent à l'usage des colonies, lorsque la misère n'y tarit point les bourses. C'est assez dire quelles sont l'influence et l'action des colonies sur le travail et la prospérité des prolétaires métropolitains, lorsque l'aisance y favorise la consommation. Guerre donc , et guerre implacable aux colonies de l'Europe ! Le prolétaire en paiera les frais dans les deux mondes, au profit exclusif delà nation devant laquelle se tairont du silence de la peur les droits des autres peuples !

Abolir la traite, c'est un devoir ; — oui ^ certes; — mais si c'est Ih ce que l'on veut , il appartient k chaque état

de la faire tuer sur place dans chacune de ses colonies.

A Cuba, la chose est possible. Dans nos colonies, la chose est faite. Ailleurs, en est-il une que Ton veuille nommer où la chose soit impraticable?

Quand luira donc le jour où les véritables intérêts du prolétariat susciteront un défenseur intelligent et habile?

Les intérêt» du prolétariat ! mais où sont-ib? Regardons bien autour de nous. — Les voyons-nous?... Non; pas encore... £b! mon Dieu ! les voici; que cela était simple! ce sont les intérêts de la France ! si vous pouvez , séparezles!...

GouTerner c^est anir.

UB VaOlJTAIBX VOXA ASTOTB.

Ses travaux, raison de ce parallèle.

Si notre première esquisse est celle du prolétaire arricain, il est temps de le prendre hors de la geôle flottante du négrier, hors de la terre de servitude où il naquit... Disons plutôt, où quelques-uns de ces prolétaires naquirent, si nous ne parlons plus que des établissements au sein desqui Is nous avons naguère suivi Tenfance du nègre ! — Quel est Télat, quel est l'avenir de cet adulte et Tinfluence que la civilisation doit attacher à ses derniers travaux? Ne saurions-nous, en améliorant la condition du nègre, le transformer en instrument aussi utile à Témancipation du prolétaire européen.que nécessaire à la sienne? Grande question, mais que le sort de ces deux ou>riers une fois connu, dépouillera de ses nuages. On saura dès lors si le travail obligatoire et modéré prépare efficacement la liberté du travail sous les tropiques ; on jugera si le nègre peut contribuer, sans qu'il en coûte une goutte de sueur de plus à ses membres, à chasser enfin la servitude qui étreint dans ses fers une partie si notable des travailleurs libres de notre Europe.

Nous n'omettrons dans nos pages rapides ni le fouet si

— 109 ~ propre à les animer, ni les misères du travail rorcë ; et les carhals y tiendront leur place!

L'esclave n*a pas de devoirs, parce qu'il n'a pas de droits. 11 est chose et non personne. Chose! oh! c'est trop encore, il est plutôt néant que chose, répliquait l'orgueil du paganisme! — Gloire donc à la civilisation qui, malgré le fait anlichrétien de resc1a\age, jette en relief une diiïérence assez sensible entre la chose- esclavage des anciens et rhommenon libre des colonieschrétiennes! Nos lois donnent en effet à celui-ci des droits réels; il a donc des devoirs puisqu'il a des droits; et des droits qùd fait respecter avec hardiesse. * .

Le principal de ces devoirs cVst, pour lui, le travail, compensé presque toujours par un salaire légal et par un salaire facultatif. Car l'élément du pécule est un salaire et Lien supérieur à celui de l'Europe !

La mesure légale de son tra>ail est de neuf heures ; au delà de ce terme il ne doit rien, et les exceptions à ce principe lui sont assez avantageuses pour qu'il les préfère à la règle ^. Le Ina^ail est di>isé par intervalles qui ménagent les forces du noir. Une suspension d'une heure marque le temps du déjeûner; deux heures et demie de repos lui laissent la disposition libre du milieu du jour. 11 a le temps de manger! Le prolétaire européen peut lui envier cette jouissance; et nous verrons aussi qu'il a le temps de ^ivre! Ajoutons « qu'il serait presque impossible à un habitant de prendre quelque peu du temps appartenant à son escla>e, et cela, quand même l'autorité patronnesse l'ignorerait. Il y a un esprit de résistance chez les «»sclavesqui empêche qu'on n'attente à ce qu'on peut appeler leurs droits. Si le maître s'a>isait de les méconnaître, il aurait

i Rapp, de Broglie.p, 201.-2 0^., p. 306, etc. Aapp. de Broglie^ p. 431, «le.

à redouter les mystères terribles de la vengeance des noîrs, le poison et Tincendie qui effrayent les propriétaires plus encore que les lois pénales \ » Mais les maîtres ne demandent pas à leurs serviteurs « plus qu'ils ne peuvent faire; personne aux colonies ne se presse et ne presse- les autres *. » Le travail du noir « est une routine facile '. »

Juger la posilion relative de notre prolétaire et du prolétaire des colonies, telle est la nécessité qui nous conduit à jeter un coup-d'osil sur la condition et le travail assez peu connu de ce dernier. L* intérêt de cet examen en rachète les faibles longueurs.

Composé d'hommes et de femmes robustes , le grand atelier obéit aux ordres d^un ou de deux commandeurs, audessus desquels figure Téconome. Il est rare que ce dernier ne soit pas un blanc d'Europe; il contrôle les actes du commandeur, il est l'agent du mattre et l'exécuteur de ses plans. L'économe et le commandeur intelligents sont l'âme de la propriété. Le premier veille à tout et se partage entre le grand et le petit atelier, entre l'inspection des gardiens et celle des ouvriers. Il préside à la distribution de l'ordinaire ou de la nourriture des noirs , et pendant la durée de la rè-^ coite, le planteur trouve en lui son second ; ils prennent à tour de rôle la corvée des quarts. Les créoles économes appartiennent aux familles peu fortunées du pays, ou bien ce sont des jeunes gens qui font leur apprentissage du rude métier de planteur ! Celui qui a travaillé quelque temps sur l'habitation et qui possède la confiance du mattre, fait, en quelque sorte, partie de la famille, et fort souvent il y entre. Le représentant du colon absent porte le nom de géreur.

Sur les grandes propriétés, il existe presque toujours un sous-économe. Ses fonctions consistent à observer les gar-

1 Off., p. 306, eic, etc. — a Schœlch., Col. /V , p.' 22. — » Rapp. de

diens d'animaux, à présidef aux pansements et aux distri* butions d'hcrbes« La surveillance des bAtiments entre aussi dans ses attributions ; il en a les clefs et préside à la \ente du tafia ou de la mélasse. Dans cette seconde classe, il se rencontre plus de mulâtres que dans la première* Quelquefois, c'est un affranchi du planteur, qui reçoit avec ce titre les marques de sa confiance.

Le colon choisit pour commandeur, soille meilleur sujet, soltle plus fieffé coquin de l'habitation. Peu d'habitants s'arrêtent à ce violent parti. Lorsqu'ils lefont^ c'est, disent^ils, que tout nègre dangereux doit être mis dans la position de nuire le moins possible : aujourd'hui, surtout, que l'effort des lois est de restreindre et délimiter l'autorité disciplinaire. Or, comme les antécédents de ces nègres les ont mis en rapport avec tous les vauriens de l'habitation et de la commune, ces colons se figurent trouver en eux un agent d'autant plus apte à connaître et à réprimer les désordres. II y a quelque ch^se de captieux dans ce raisonnement, dont, fort heureusement pour la morale , le nègre démontre la fausseté par sa conduite. Des sociétés ne doivent pas gagner à avoiir des misérables à leur tète, et l'autorité qui provoque le mé-pris provoque sa ruine. Je ne dis cela que pour là-b^s !

Mais, il faut l'avouer, rarement se présentera-t-il, sur une habitation de deux cents noirs, un commandeur ex* cellent. Si celui-ci n'est pas voleur, il vous fait payer, par ses insolences, l'absence de ce défaut. Pour cet autre, comprendre et respecter vos volontés, c'est chose antipathique à sa nature. Ce n'est point tout encore; si le nègre est viudi* catif, le commandeur l'est entre tous au suprême degré et la facilité de se venger, que lui procurent ses fonctions, le rendrait redoutable s'il parvenait à endormir la surveillance. Heureusement, il s'en faut que ses prérogatives lui mettent m maiu un pouvoir sans limites sur les noirs da

Tcitelier. Quelque approb.ntion patente que ses actes reçoi- >eni <!e la part du iiiailre, il n'en demeure pas moins soumis à la loi commun^ ; seulement, c'est à Tinsu de Tatelier qu'il rend ses comptes à la justice.

Cela doit être ainsi ; car tout commandeur tancé publia quement en présence de I atelier, perd à Tinslant son autorité morale et se voit exposé au\ insultes de ses subordonnés ! Le propriétaire dont T intérêt , conforme à celui de Talelier, est de conserver le même commandeur à la tète de ses noirs, Tenloure donc du prestige du commandement, et demande aux subordonnés qu'il lui donne de respecter leur chef, leur égal d'hier, comme ils le respecteraient luimême.

Pour ce qui concerne l'atelier, lé commandeur a la haute main, sous Céion me. Avec l'approbation de celui-ci, il prend ses dispositions sur le terrain ; range, comme un général, son monde en bataille et, comme lui, commande à haute >oix l'exécution de la besogne ; le signe de son commandement est un long fouet ' ; c'est la cloche portative, la crécelle, l'instrument des signaux de l'atelier. Réduit à la nécessité de s'en servir, ce sous-chef ne peut d'ailleurs, hors de la présence de Téconome, en frapper plus de cinq coups ^. L'économe qui accompagne l'atelier aux champs, peut, en cas de réciuive et seulement alors, autoriser le commandeur à frapper le coupable d'un plus grand nombre de coups; mai» jamais au delà de dix. A ce chiffre s'arrêtent les pou>oirs de ce dernier, et s'il existe des exceptions, elles sont rares. Sur quelques habitations, le fouet a complètement disparu. Pour les fautes grades-, le comman* deur, comme l'économe, a recours à l'autorité du maître ,

^ Ce châtiment tond h disparaître ; c'est celui que préfère le nègre; nous Verrons pourquoi au chap. Dignité, où nous reviendrons sur ce point. — ^ voir sur les cbàUineiUs, Off,, p. 4 09, 4 1 8, 407. Rapp. de Broglie, p. 4 34 .

limitée par celle de la loi. Tout sera dit sur ce pénible sujet» Le colon, pour exciter le zèle de son commandeur, lui donne par moiSyh ûiTe de gralificatiorij et selon sa fortune, 15, 20 ou 30'francs. D'autres emploient le même stimulant , mais sous une autre forme. Ils donnent au commandeur, nonobstant le jardin et le samedi, qu'il a toujours ainsi que le dimanche, Tordinaire double et deux bouteilles de \in par semaine. D'autres, enfin, lui abandonnent le vendredi et un nègre à son choix, dont il emploie la journée selon son bon plaisir, mais sous Tempire de la loi. Il est inutile de dire que le plus beau jardin est celui du commandeur.

Le commandeur de Thabitation de mon père * a, non--* seulement le plus beau jardin de la propriété et la journée du dimanche et du samedi comme tous les noirs, mais ^ encore , par semaine , cinq pots de farine de manioc, trois livres de morue ou deux livres de viande salée et deux bouteilles de vin, sans compter la journée du vendredi de sa négresse. Celle-ci est autorisée à rester dans sa case, jusqu'à Fheure où les nourrices se rendent à l'atelier.

Le grand atelier est appelé le matin à la prière qui se fait en commun. La prière achevée, le commandeur qui a reçu les ordres de l'économe, donne le signal du départ et indique à haute voix le lieu du rendez-vous. Chaque nègre se pourvoit de son panier, de son coutelas, de sa houe ou de son grattoir, selon le genre du travail et se rend aux champs. Là, de rechef, le commandeur fait claquer son fouet ^ à deux reprises pour appeler les retardataires ; il donne ensuite le signal de border la pièce et le travail commence. ♦ Le soleil est chaud sous les tropiques, et je nuirai point

* Sideville Hac, dont j^ai mis la complaisance et Vescpérience à Tépreuve, lorsqae je doutais de mes aatorités ou de moi-même»

jusqu'à répéter que plus ses rayons sont brûlants, plus le travail sourit aux nègres. Cependant sa race a reçu le caractère ineffaçable du baptême de feu dans les régions torrides de T Afrique* « Et ce qui est une cause de mort, pour le blanc, est pour le nègre une cause de jouissance et de santé. Ainsi , lorsquUl se repose au milieu de la journée , il recherche Texposilion du midi ; quand le blanc sort couvert d'un chapeau de Panama et armé d'un parasol , le nègre oublie son chapeau, ôte sa chemise et ne garde que son pantalon. Il travaille ainsi, le corps nu, pour être plus à son aise, et sans éprouver la moindre incommodité des rayons d'un soleil qui frappe d'aplomb sur tout son corps*. »

Sur les sucreries, où le manioc se cultive pour la con-* sommation des ateliers, les noirs commencent par se rendre aux champs les deux ou trois premiers jours de la semaine, afin d'en arracher une certaine quantité qu'ils portent à la gragerie; c'est le lieu où la râpe réduit cette racine en farine.

Le manioc se partage par égales parties entre les femmes enceintes , les jeunes et les vieilles négresses du petit atelier, ainsi qu'entre les nègres que des chiques ou des javarts retiennent à Thôpital. L'unique travail de ces ouvriers est d'enlever de chaque racine la pellicule noire qui la re^ couvre* La surveillance des gratteurs étant laissée au sous* économe, dont la présence peut être requise ailleurs^ les gratteurs sont soumis à une tâche uniforme; aussi leur JBurrive-t-il très-souvent d'avoir terminé lenr besogne vers lea deux heures. A partir de ce moment, les voilà libres : c'est donc pour eux un bénéfice de quatre heures. Ici l'aclivilàdans U travail profite au noir ; elle ne sert à l'ou-

* Ride, vol. t, p. 439.

vrier de nos manufactures qu'à l'épuiser plus rapidement

Le grand atelier, conduit la seconde fois aux champs, borde la pièce de cannes.

Le travail, selon la saison, consiste à fouiller, planter, sarcler, fumer, épailler et récolter. La fouille et la récolte seules donnent quelque peine. Mais par un heureux effet du caractère du nègre, ce sont là des travaux auxquels il prend quelque plaisir; ce sont aussi les seuls qui ne durent pas la journée entière. Sur les habitations dont les ateliers sont peu nombreux et où fonctionne un moteur puissant, comme un moulin à eau ou à vapeur, il arrive cependant de continuer le soir, et même le lendemain durant toute la journée, la coupe des cannes.

C'est dans la fouille que le commandeur fait surtout hriU 1er son intelligence. Familiarisé avec le terrain sur lequel il fait manœuvrer son atelier, d'un coup-d'œil il doit en embrasser l'étendue pour tirer parti des plis, des accidents du sol et employer convenablement tout son monde. Peu de commandeurs sont des fouilleurs habiles ; aussi ce travail reste- t-il presque toujours sous la direction de l'économe.

Sur les propriétés administrées par des habitants coquets , le travail se fait à la ligne ; cette ligne est divisée par de petits morceaux de drap rouge, bleu ou blanc, en fractions de trois pieds. Deux ligneurs sont tirés de l'atelier; leur travail consiste à mesurer du sillon achevé au sillon à faire , une distance de trois pieds dont un bâton leur fournit la mesure. C'est à eux de tenir la ligne tandis que chaque nègre marque avec un pieu l'espace qui doit séparer les fosses. Enûn, leur chant préside aux fouilles. Une fois les dis^ tances marquées , le commandeur s'écrie : Haut les houes; à ces paroles , le ligueur commence sa chanson« Les houes ^ lentement levées, retombent en cadence et le sol frappé rend la mesure. Alors les nègres ge livrent à une sorte de danse

qu'ils exécutent eo faisant des passes avec leur houe. Comme ils se fatiguent beaucoup plus à ceira\ail qu'à tout autre besogne, .un punch composé de tafia et de sirop ^ leur est distribué par les soins du commandeur ; ceux qui aiment mieux le tafia pur en reçoivent au lieu de punch. Voilà ce qui se passe sur les habitations dont notre système colonial n'a pas encore épuisé la substance ^. Les noirs qui, ^ d'ordinaire, travaillent sans choisir leurs voisins, ne peuvent guère se placer au hasard lorsqu'il s'agit de la fouille; l'économe ou le commandeur désigne à chacun les siens , selon les forces et l'habileté connues.

En temps de récolte, les hommes presque seuls abattent les cannes: lorsque, cependant, ils ne sont pas assez nombreux pour Alimenter le moulin, les plus fortes négresses prennent part à leurs travaux. Le commandeur veille à ce qu'elles se placent entre deux nègres. Le reste de l'atelier, qui ne se compose que de femmes, arrive en seconde ligne derrière les coupeurs, pour réunir et attacher en bottes les cannes abattues. Les bottes sont enlevées de. la pièce par des mulets et déposées au chemin le plus voisin, d*où les cabrouets^ ou charrettes^ les voiturent au moulin.

La différence entre le travail des hommes et celui des femmes est assez grande, pour mériter qu'on la signale. Le grand atelier fournit les gardiens d'animaux, les cabrouétiers ou charretiers, et les muletiers : ce sont tous des hommes. Pendant la récolte, les hommes s'acquittent exclusivement des travaux de la isucrerie, de la rhumerieetdes fourneaux. Sur les habitations qui préparent leur farine de manioc, mais sans avoir de moulin à grager, ce sont des

* Mélasse. — a Ailleurs la gène du matlrc est celle de resclare. Chez les petits blancs la misère nivelle le blanc et 19 noir; et sont deui prolétaires également libres, également esclaves ! Les rapports officiels (r PatronaffBf p. 437, U6, 455, 403} répètent à satiété cette vérité.

M7 — hommes encore qui râpent la racine. Comme on le voit, il y a pour les femmes une sorte d'exemption des labeurs qui demandent de la force ou de l'adresse. . •

Un mot encore sur la manipulation du manioc.

Lorsque le planteur fait chez lui safarine, quatre nègres nommés pour la cuire, travaillent renfermes dans la gragerie. Il est rare que leur tâche n'ait point été terminée avant le coucher du soleil ; mais, en compensation des trois heures de repos dont ils ont été prives, ces ouvriers reçoivent une ration exceptionnelle, et puis, à titre d'indemnité, un pot de farine chacun. Ce travail s'accomplit à portes closes, afin de prévenir les allées et venues du nègre des cases à la grageric, et de la gragerie aux cases ; c'est-à-dire afin d'empêcher les larcins, ou plutôt d'en diminuer la fré-« quence ; car ils échappent aux yeux d'Argus ! Pour le nègre, comme pouf l'écolier, prendre des vivres ce n'est jamais voler; le nègre n'est donc point voleur ; mais on ne s'imagine guère tout ce qu'il prend !

Les opérations relatives, non point à la culture de la canne, mais à la fabrication du sucre, sont trop familières à l'Europe pour qu'il y ait nécessité de les décrire. Ce sont celles qui demandent le plus d'assiduité, celles qui exigent le plus de fatigues, et ce sont celles qui réjouissent le cœur du nègre. Nous avons sous les yeux la clef de ce phénomène dans la riante image de nos vendanges. Ces jours de labeur ne se transforment-ils point en des jours de fête jusque pour le plus' humble, pour le dernier des salariés? S'il plie sous le faix de la hotte, n'a-t-il pas sous la main la grappe vermeille? Ses lèvres ne sont-elles point à portée de la douce et intarissable liqueur dont le pressoir fait déborder la cuve? Eh bien ! la belle humeur du nè^re dans ces occasions est celle du vendangeur," c est pour lui le moment et des profits quotidiens et des voluptés de la bouche !

Jamais, nous disent tons les rapports officiels , jamais la yantè du nègre ne brille d'un plus vif éclat et ne donne à Fœil du planteur une satisfaction piqs parfaite qu'à cette époque; jamais son embonpoint n'est plus florissant * I

Hélas! tout émancipateur que nous soyons, il faut bien le redire aux amis sincères du noir et aux pleureurs pa« tentés des souffrances de l'esclavage transatlantique. Si l'œil du maître éprouve cette satisfaction dont il se montre babi-* tuellement jaloux, c'est que les intérêts de son serviteur se confondent habituellement avec les siens. Et c'est, grâce aux fruits de cette union, que celui-ci marche d'un pas assejc facile vers la conquête de la liberté!

Cette similitude d'intérêts partiellement établie dans nos possessions coloniales, où le moment le plus pénible du tra-r vail du nègre est à la fois le plus favorable à sa santé et le plus conforme à ses goûts , ne serait-ce point là tout le contraire du spectacle que nous offre l'Europe, où le pro-t létaire et F homme qui Texploite restent séparés, sur tous les points, par nn antagonisme farouche, haineux et sans compensation de liberté ^ !

P(on-seulement le travail réglementé du noir est énor-^t mément inférieur à celui du prolétaire européen , mais son instrument de rédemption définitive est dans ce travail et dans ses bras. S'il veut avoir sa liberté, rien ne peut l'em-* pêcher de la saisir; s'il veut devancer une mesure d'émancipation générale, rien ne peut arrêter son élan! Qu'il en soit donc ainsi pour ces prolétaires européens que la misère asservit et consume. Où verra que cela se peut, car cela est dans l'ordre ; et dans l'ordre est la paix ! la paix forte et fière ! celle que nous aimons tous, et la seule que nous aimions !

1 Patronage officiel^ p. 129, 303, 318, 326, 427, etc. Le PelleUer- Duclary, Observ., p. 27. — * Buret, yoI. ii, p. U4, U5, 238, 240. Ride, vol. XI, p. 46, etc.

M VAOvfTAiMi yoa évnmh

T«icps libre. — Moyen de rançon.

L'esclave travaille sans salaire ; tout ce qu'il est, tout ce qu'il a, tout ce qu'il produit est la propriété d'autrui : son temps ne peut donc pas être plus libre que sa personne. Et déjà, nous savons que le prolétaire noir a son salaire, puisqu'il possède ! qu il a son bien, ses choses et son temps dont il p€ut faire argent, aisance et rançon ^ sans plus se fatiguer à son propre seryice qu'au service normal de ce maître auquel il ne doit jamais que neuf heures entre deux soleils, pendant cinq jours de chaque semaine.

Avons-nous placé notre prolétaire dans des conditions d'aisance et de liberté défmitive comparables à celles du nègre? Je ne veux pas me prononcer : il n'est point temps de le faire, non plus que d'indiquer les moyens de corriger l'une par l'autre ces deux conditions si opposées dans la servitude^ Je me contente, pour le moment, d'emprunter cette phrase k nos documents officiels : u II n'y a point d'esclave qui m puisse tous les jours ^ sans épuisement, travailler à se créer des ressources personnelles que le maître respecte toujours et partout *. On ne rencontre guère de noirs laborieux qui,

* Patronage officiel^ p. 458.

par r usage de leur samedi, ne gagnent, outre la nourriture, de 200 à 400 francs, les hommes plus, les femmes moins K n Mais si peu que le nègre ait d'intelligence et d'activité, ses proGts, objet d'un respect chevaleresque de la part du maitre *, ne s'arrêtent pas à cette somme.

Toutefois, avant de comparer les résultats de l'emploi de son temps avec les fruits du travail du prolétaire européen, nous nous demanderons de quelle sorte et dans quels travaux le temps libre s'écoule dans l'intérieur des habitations....

Triste, abattu, hâve, taciturne, le travailleur indigent des manufactures fuit l'œil du monde s'il a quelque loisir; il cache dans sa noire et humide retraite une misère dont il rougit, ou bien il recherche en forcené les terribles jouissances auxquelles Tâmc étourdie ne peut s'initier qu'aux dépens des organes de la vie et du travail ^.

Les noirs laborieux consacrent le temps libre à la culture des jardins que le planteur leur a distribués; car « les maîtres concèdent toujoiirs à leurs noirs beaucoup plus de terrain que ceux-ci n'en veulent cultiver *. » A cette occupation succèdent les soins de la basse-cour, le pansement et la surveillance des animaux dont ils savent multiplier la race et féconder les produits... Mais tout cela c'est du travail ! c'est le contraire de la paresse ! Mieux vaut dormir! Et, fidèles à cet insatiable besoin de repos, la plupart cherchent l'ombre d'une lisière ; c'est là qu'ils s'étendent, qu'ils s^allongent, et qu'ils se débarrassent nonchalamment de tout le poids de leur corps!! — Cependant, l'activité des plus égrillards se dépense de mille façons plus ou moins voisines des règles de la morale, sur des habitations, plus ou moins

* Schœlcher, Colon, franc,, p. \h, — ^ cochut, Sur le Rapport de Bro- ^lie. 0/f., p. 100, 204 à 206, etc. — ^ Buret, Frégier, etc., etc. — * JRapport de Broglie, p. 208, etc.

proches. La soirée ramène pour les industrieax la lucrative distraction de la pêche. Aux uns, la mer, aux autres les rivières, offrent pour butin leur frétillante population. Mais celui-ci n'a pas le goût de la pèche : il préfère chasser le manicou; son frère noir poursuit Tiguame... Et que feront les plus pacifiques?.. Les pères de la Tbébaïde ne faisaient pas mieux ! Les pacifiques, retirés sous le toit de leurs cases, tressent le panier caraïbe,* ou bien les cosses s'entr'ouvrent et laissent rouler dans leurs mains le pois d'Ângole ^ La providence du maitre en a bordé leurs passages! Au retour de leurs travaux, ces cosses leur chatouillent les doigts le long des lisières; elles tombent donc naturellement dans leur main, et leur marmite en fait justice.

J'oubliais de dire qu'une bonne partie de l'atelier se li- Trait, cependant, aux danses des pays africains, aux jeux animés et aux conversations bruyantes; les plus indolents ne sont guère paresseux du côté de la langue et du ventre.

Le vendredi, dès le midi, heure de liberté, le mouvement qui présage le samedi libre se manifeste et se propage; l'habitation prend vie, et rapides deviennent les courses des jardins vers les cases, puis des cases vers les jardins. Les noirs se pressent du côté de la gragerie, suivis de leurs amis, de leurs parents. C'est que, bien qu'ils n'aient guère plus de famille légale que tant de prolétaires de ces régions européennes où « le travail dissout la famille, v ils vivent étroitement serrés par les nœuds d'une parenté naturelle. Les séparations qui pourraient s'opérer par les ventes, réprouvées par les mœurs et arrêtées par la terreur qu'inspirent les mécontents, sont plus rares que celles dont la traite des blancs afflige les pays européeos^ Ces séparations, en

* Trahit sua quemquevoluptasl — * Dach&tel, p. 12, 17. Ride, ch. i", liv. XII. Faucber, Leeds, Paris, etc.

— 4M — un mot, sont devenues impossibles sans le consentement préalable des noirs ^

Quoi qu il en soit, parents et amis afQuent joyenx et chargés des racines friandes da manioc; la soirée sera bruyante. Ils se dispersent ou se groupent à leur gré, dès que la prière du soir s'est échappée de leurs lèvreSi et, di-^ sons-le, chemin faisant, les nègres qui prient fort mal savent mieux prier que les fils du prolétaire ^, Le tambour, le bam-» boula résonne à la gragerie; les nègres s'y précipitent en. chantant , impatients d'y saisir les meilleures râpes. Mais, entre eux tous, il en est un qui se fait remarquer par ses airs importants et l'éclat de sa voix : c'est l'amphytrion de la fête, le propriétaire du manioc. Il faut l'entendre, le voir lancer aux échos le nom des grageurs qui lui ont promis leur concours. Liés d'honneur, ceux-ci viennent se faire exciter au travail par la chanson qui dispose l'âme aux épa^ nouissements, et puis encore par quelque chose de moins aérien : je veux dire d'abondantes libations de tafia' et la promesse toute prête à s'accomplir d'un souper copieux,. • Le travail finit bientôt ; mais, avec le travail, les bruits, les chants, les courses et les danses^ ne finissent point.

Les chants et les danses! c'est que vraiment il ne dépend pas de moi de changer les faits ; et je n'y puis rien, si la qua«* lité, si la nature du travail n'ont affaissé chez le nègre ni son moral ni ses jambes! — Cependant, voici venir des hommes de couleur chez qui la gaitè semble s'éteindre : ils appar-* tiennent à des colons nécessiteux, ceux-là! Leur extérieur et leur physionomie trahissent Tindigence et l'ennui. Nou«« veau phénomène dont les rapports du gouvernement s'ac-t cordent à nous signaler la cause. Cette misère sort toute ron<« géante et toute vive des lois que l'Europe a faites à ses colo-

* Rapp* de Broglie, p. 62. — * v mes Colonies françaises f chez Dau- Tin et FoDtaioe, passage des Panoramas. Chiléren employment eommiss.

— its —

Dies poor le bonheur de leurs esclaves ! Le planteur en fut atteint, et c'est alors qu'en contemplant le maître et Ves^ clave, TOUS voyez marcher de front « la pauvreté avec T^^ galité S » Dans ce cas, t la maison du maître ne se distingue pas de la case de l'esclave '; si le maître donne peu, c'est qu'il a peu ^ ; et le plus heureux dans cette occurrence, c'est évidemment l'esclave. Les esclaves vivent de la vie du maître et partagent sa bonne ou sa mauvaise fortune, « ce qui n'est pas la loi de nos ateliers ! Il se rencontre, après tout, dans toutes les conditions et dans tous les pays, des misères dont l'humanité s'afflige, et les esclaves en ont leur part; mais les reproches doivent-ils partir de la bouche de ceux dont le zèle ignorant a causé le mal et le maintient? Ces exceptions fâcheuses deviennent, en se multipliant, l'un des arguments les plus invincibles de cet écrit, où nous sollici-* tons la France de prendre en main les intérêts de tous ses enfants et de les forliGer en les unissant. — L'Evangile, l'expérience nous apprennent trop ce que vaut et ce que coûte l'esclavage pour que nous n'appelions pas de tous nos vœux un régime complètement digne de l'homme, et ce ne peut être le régime de l'anarchie. Nous y courons pour^ tant!..,

..... Mais nous avons laissé les nègres de nos habitations livrés à la danse délirante du bamboula. Leurschants fatigueraient plutôt l'air que îeurs poumons, et le planteur, qui veut enfin clore la paupière, a donné l'ordre au tam« bour de se taire. 11 est une heure fort avancée de la nuit.

Dormir grassement, chanter, rire, danser et s'appeler esclave, oh! c'est là le comble de la dégradation morale, et ce spectacle est le désespoir sans cesse renaissant de nos grands sentenciers. Leur regard a découvert dans ce trait

4 0)Jlc<eI, p. 437. — • /5W., p. 446. — • IWd., p. 455.

la nécessité d'une émaocipation immédiate, d'une émanci— à tout prix et quand même. Et , de fait , quelle stridente discordance avec toutes les idées reçues produirait Tappa— rition subite d'une bande de tels esclaves sur un théâtre, au sein d'une ville manufacturière peuplée de prolétaires libres? — Ah! si seulement ces infâmes portaient leur esclavage avec abattement, avec une dignité sombre, rien n'empêcherait de les y laisser gémir. Et c'est^ je le suppose, pour cette forte raison qu'à la vue du prolétaire de l'Europe, à l'aspect de ce misérable marqué au sceau des sept douleurs de l'esclavage, nos émancîpateurs iransmétropolitains se sont dit: Ce misérable est le type de la souffrance; il est beau de souffrance! Le froid, la faim, les chagrins, l'opprobre , creusent et sillonnent son visage. La dignité de l'homme n'est point compromise en sa personne par le contraste des ignominies qu'il endure et des éclats d'une folle galté. Voilà qui honore l'humanité ; tout se passe ici selon nos règles. Gardons -nous bien de toucher du doigt à un état si parfaitement normal. Ce spectacle est vraiment digne de la civilisation ! — Celte civilisation ne sera point la nôtre.

Le sens commun me rappelle de ces hauteurs sublimes du philanthropisme, et je me retrouve tout prosaïquement auprès de la gragerie. Tandis qu'elle s'anime de la variété des scèues que j'ai décrites , des groupes de quatre à cinq nègres, armés de pilous et rangés en cercle autour d'une vieille chaudière qui leur sert de mortier, se font remarquer par la cadence des mouvements exécutés pour broyer le ricin. L'instrument favori, le tambour, le bambotila, est encore le stiitiulant de ce travail du noir; on aura fort à faire si l'on tient à le déshabituer de sa gaîté. Voilà certes des occupations qui font honneur aux nègres et auxquelles le planteur applique tous les moyens d'encouragement dont

il disipose; car tandis que, du vendredi soir au lundi malin, les hommes laborieux mettent à profit la liberté, d'autres consacrent ce temps à butiner; peu leur importe si les vivres qui leur tombent sous la main ont pour maitre un compagnon ou le planteur : cela se mange, et tout est dit. Aussi, dès le vendredi soir, malgré les distractions et Fenivrement causés par le tambour les chants et les danses, la surveillance du colon reste sur le qui-vive... L'écolier dont la malice aurait reçu la plus habile culture prendrait ici des leçons de maître...

.... Ceux qui, la veille au soir, ont râpé le manioc et broyé le ricin, consacrent le samedi à cuire la farine et à préparer Fhuile que le dimanche ils porteront au marché du bourg. Les autres se rendent à leurs terrains, lorsque le cœur leur en dit; ils y travaillent comme ils Tentendent et se retirent dans leurs cases aussitôt que bon leur semble. Entièrement libres de leur temps et maîtres de leur jardin, ces travailleurs n'en reviennent jamais sans rapporter quelque produit : ce sont les légumes ou les fruits qui, le lendemain^ souriront aux acheteurs du bourg.

La volumineuse histoire du paresseux n'est plus celle-ci. Une sérieuse menace y est écrite contre l'avenir de la liberté! Ce fait explique pourquoi les paresseux prennent rang encore, le samedi, sous la surveillance du commandeur qui les conduit à tour de rôle dans le jardin de chacun d'eux. Tous les bras réunis y fonctionnent, jusqu'à ce que ce jardin, mis en ordre et bien planté, n'attende plus rien que du sol et du ciel. Grâce aux bienfaits de ce travail forcé, les fainéants vivent dans l'heureuse obligation de posséder, avan-tage inappréciable pour le maître, car ils deviennent alors plus actifs, moins dérangés^ mais surtout vigilants ennemis des vagabonds et des pillards, qui sont les ennemis du plan^ teur.

Une société où les intérêts des classes extrêmes se lient ^ s'barmonient et se soudent, comme celle de nos colonies $ quelque vicieuse qu'elle puisse être dans son organisation^ me parait un peu moins dangereusement constituée que celle où les intérêts vivent dans un antagonisme hostile. Je la redoute moiîis que celle où le maître du travail -^- c'est presque dire le maître absolu du travailleur — regarde comme une conquête tout ce qu'il enlève d'aisance tipar là même de liberté à l'instrument de ses profits ^.

Aiitre avantage. Lorsque les noirs deviennent propriétaires, l'atelier n'offre point le spectacle de nègres déguenillés et malheureux* Et si le travail obligatoire répand l'aisance dans la case du paresseux, celui-ci échappe en-core à l'exploitation d'un noir plus intelligent et plus la<* borieux que lui : dur esclavage que réservent à son apathie les imprudences d'un système inconsidéré d' affranchisse-* ' ment.

Le dimanche est le jour où le nègre bat monnaie; c'est alors que surabondent sur les marchés du bourg ou de la ville voisine les produits des jardins et des basses-cours. Les noirs qui, ce jour^là, ne font point commerce, se livrent au plaisir du jeu et de la promenade.

Mais cinq heures viennent de sonner, et le

bamboula répond, du côté des cases, à l'airain delà cloche. Armés de toutes pièces pour la conquête , nègres et négresses se présentent avec fierté aux yeux les uns des autres. C'est dans ces joutes de l'élégance et de la coquetterie que les figurants surprennent l'Européen par l'étalage et le luxe de leur parure ^. Ne vous avisez plus, en ce moment,

I JLapp, àê Brogh, p. 431, etc., lire la note. — * V E. Bnret, toi. tt^ p. 144^ U5, 238, 240. Ride, vol. n, p. 46, etc. — ^ Manuscrit paUrnel, p. 46 à 48. Rapp, de Brogl., leur passion pour le luxe, p. 313 à 345. Rapp, de Tocqurnlle^ p. 83;

de chercher quelques rapports de mise et de tournure entre ces messieurs ou ces dames et les ouvriers que vous avez vus la veille! Ne demandez pas plus au papillon ce qu'il était hier. Sous ses reflets d'or et d'azur, s'inquiëte-t-il de ce qu'il fut et prend^il souci de ce qu'il sera? Fort peu le nègre aussi songe à l'avenir ; il jouit, il jouit vite et beaucoup ; ou bien, s'il sait aussi imperturbablement que M. de Gasparin a que le bonheur est impossible dans l'esclavage , y reconnaissons que la joie n'est pas du bonheur; car ces esclaves s'en donnent à qui mieux mieux, et les plaisirs, les danses aux quelles ils se livrent ne cessent guère que par l'épuisement ! J'ai dit que le temps libre et le jardin du nègre formaient les éléments de son salaire; mais je ne renferme point dans ce mot tout ce que le prolétaire européen serait heureux d'y faire tenir, ce qui ne forme aux colonies qu'un excédant de rémunération. Tout le monde, aujourd'hui, sait que le nègre a la pleine jouissance de sa case ou de sa maison, que chaque individu possède la sienne, que chacun reçoit annuellement les vêtements exigés par la décence et non par le climat, que le médecin du nègre est celui du maître, que la sage-femme de la négresse est celle de la maîtresse de Thabitation. Quant aux médicaments de toute nature, le noir les reçoit depuis le jour de sa naissance jusqu'à l'heure de sa mort. 11 a le loisir d'être malade; et, pour se guérir, on lui accorde tout le temps que la guérison veut avoir. La faim de sa famille ne l'oblige point à lutter à la fois contre le travail et la fièvre. L'habitation qui ne possède point d'hôpital offre le toit du maître pour asile au malade, et bien souvent aux paresseux, bien souvent encore au travailleur que le libertinage des courses nocturnes a épuisé ; car on n'y regarde jamais de trop près, et l'homme qui se dit malade est teuU pour tel. Un hôpital ! oh! demandez à Mi de Bourgoing si les portes de ces maisons de Dieu s'ou-

vrent devant les douleurs du paysan de la France ^ ! Le nègre \it donc exempt de toute dépense d'entretien; son salaire demeure intact entre ses mains, net et quitte de toutes ces charges. Il ne lui reste exactement à prélever sur ce revenu que sa nourriture, lorsque le maître, au lieu de la lui fournir, la compense par une somme de temps équivalente'*.

II se rencontre un nombre encore considérable de personnes qui ne sont entraînées vers la solution de la question de l'esclavage et du prolétariat, ni par rentètcment naturel à Fignorance et à la médiocrité, ni par des intérêts d'orgueil ou d'argent. Ce ne-sont point là des gens de parti pris quand même! J'oserai recommander à ces hommes, placés dans les voies brèves et droites de la vérité, d'analyser et de comparer le sort <le l'esclave noir et du prolétaire libre I Celte analyse nous met en présence de vérités palpables dont la connaissance ne sera pas moins qtile à l'esclave qu'au prolétaire, et aux maîtres qu'à nous-mêmes.. «

Ces vérités, peu les connaissent et beaucoup les redoutent ! Eh bien ! lorsque nous parlerons à ces derniers, nous nous efforcerons de leur parler plus haut que leur conscience! Si les paroles utiles sont perdues pour les. oreilles qu'elles doivent frapper, d'autres oreilles les recueillent : ce sont celles du public, en qui est la force et de qui procède la loi ; car le législateur naît du public! On oublie trop cela ; ne l'oublions pas. Qui manque à la publicité manque au pu-« blic et se manque à lui-même?...

^ p. 24 à 33. — 2 II n^'est point ici question des( ordonnances qui trans-* forment cet état d&cboses, au moment même où ces Teuilles sont sous presse et dont je ne pourrai dire qu^un mot.

XS VATSAV MLO&iTAIBBé

TraTail et condition.

Nous croyons le chapitre qui précède assez parlant, dans sa brièveté, pour redresser des préjugés aussi vulgaires parmi nous que funestes aux intérêts de la France. Sous les rayons de la lumière que la vérité nous a faite, il est temps de pénétrer dans le cœur de noire sujet. La condition de Tadulte noir reste pour nous sans grands mystères. Nous serait- il possible d'en dire autant du prolétaire adulte qui nous coudoie?

Le travail du prolétaire européen n'a point pour inspirateur suprême Tidée- du devoir ou le sentiment de la dignité personnelle; mais la faim et le froid..., Tindigence, d'impérieux besoins, la misère. • — Le salaire de ce travail, de cette longue et douloureuse agonie, ce n'est, le plus souvent, qu'une bribe avarement départie et qui confine au néant, lorsque vous la placez entre Ténormitë du travail et retendue des besoins du travailleur. 11 s'agit de savoir si j'exagère, car je conçois l'indignation que causeraient ces paroles avancées sans preuve; je sais aussi, de quel léger poids elles pèseraient auprès d'hommes, fort estimables d'ailleurs, mais dont les entrailles n'ont point expérimenté les

~ 130 — déceptions cruelles, les alternatives meurtrières du travail et du salaire, non plus que leà homicides caprices du chômage

Pour les millions de prolétaires qui couvrent de vastes régions de TEurope, une même et fatale vérité produit une conviction sans variété et sans nuance. C'est qu'une faim permanente consume et détruit leurs corp!( ^

Je dirai donc avec M. Buret, que tous les hommes qui ont examiné d'assez près la condition des classes laborieuses et qui ne se sont point contentés de les 'étudier dans les livres , s'accordent tristement à reconnaître les dangers dont une si intolérable misère menace l'ordre social. Et je me plais, à son exemple, à reproduire les « témoignages d'homkneS que l'on ne pdut accuser de Vouloir semer en vain l'alafme dans les esprits*. 9

Là Condition du prolétaire, qui e^t « là servitude sans le pain ' », Ile laisse d'autre intérêt à deâ millions d'hommes que la f uîne Je cet état flèrément homme civilisation^ car cet état de civilisation $ vraiment digne de tous nos homttiage^, se mêle à des abus dont la tytannie né leur ofTre souvent d'autre alternative que celle de servir ou de mourir.

Cependant, comme eu France lé tlet's seulement de la population s'est condamné aUt trâVaUt de l'itidustrie, et que les deux autres tiers végètent sut le Soi des champs, les phénomènes de la inisère n'êgâlerotit jamais ceux de la misère du peuple anglais. Et puis, dâtls tids éaftlpàgnes, le peuple cômtnence à posséder ï'itistfument dû tfàvàil. Il est

^ V' £. Burety vol. u, p. 498, 499, ouvrage Coureftoé. 1. Faucher^ ÉtMes iur fÂngl. L. Blanc, Organisation. Hollande, G. de Thury; Prusse^ Bilésléj À. Schiieët ; IHandë, de B^atmiorit ; kussié, de Custine ; Frâfice, dé Bourgoing, Gttiraud^ etc., ëie; Je né ptllâ citer fnfes docaments pe<>sotihëls ; j'ai pris le parti de les fondre avec des autorités irrécusables pour le pbblic. j'ai vu quelque inisère, et notamment en Irlande! «^ ' P. 499, vol. u. -^

peu de familles que quelque lambeau de champ n'ait rangées au nombre des familles de propriétaires \ souvent, je le sais, pour leur malheur; telle est Textrème division du terroir ! Tandis que sur le sol britannique , le pauvre n^a d'autre terré que la poussière qui se colle à sa sueur. Une loi toute aristocratique lui dit : Tu ne posséderas point , tu ne jouiras de la terre que par les yeux !... Aussi Thonorablé M. La Farelle ne nous laisse point ignorer que la misère des habitants des campagnes ne souffre point de parallèle avec la misère du travailleur urbain : « Elle est rude et la-' bôrieuse là condition de nos pauvi*es paysans dans la Lozère, TAveyrôn, l'Ariège, les Vosges, etc.; mais, combien b'eât-elle pas supérieure à celle des malheui^eux Ouvriers des fabriques de Lille, d'Amiens, de Mulhouse, elc^ * !» Là plupart des paysans sont assurés du moins que le pain , uù pain rude et grossier, à la vérité, ne manquera point à leur bouche affamée tandis que T atelier des manufactures s'ouvre et se ferme au gré du thef d'industrie qui, par là , possède une sorte de pouvoir dé vie et de mort sur toutes le^ machines vivantes employées sous ses ordres à la production. S'il ne dispose pas, comme le planteur américain, du fouet des commandeurs, « dont chaque jour l'usage dispa-* raît, et qui n'eàt plus guère qu*un épouvantait ^ », il a un instrument de domination bien plus énergique encore : ta faim. Voilà pourquoi lé paysan le plus misérable est encore un homme, tandis que l'ouvrier industf iel du dernier ordre ^ le prolétaire, « a perdu jusqu'à sa personnalité visà-vis de son seigneur et maître : rieii n^est à lui dans son

« mt nos Tingt-et-un millions d'agrlctitteiirs^ seifë tilitliôâd sbilt mftlhéttreilx; car il a été calculé <|dUlft ont à peine seize francl dé i^tentî iâètën: {Statiiti^ut comparée dû ehé^aliér ife tapiei^ ISiS^ p: 03 \ iiflpflniê clièié »t.Mètts8in, à GôttlomœiWs*--» iê.%r hi Blànc) Of^m^h 1 9j n,^*àiapfti deBrogl^p, 434.

ménage; non, rien; pas même la fidélité de sa femme et l'honneur de sa fille *. »

Il existe plusieurs classes de paysans; celui qui provoque nos investigations est le prolétaire ; le travail est son unique gagne- pain ; ou bien il ne possède au monde que quelques ares de terre ou de vigne ; et l'usure, ce chancre des campagnes, ou la stérilité d'une ou deux saisons, l'en dépouillent, malgré ses courageux efforts. « Son existence pfécaire et menacée à chaque instant , est la plus misérable da monde *. »

Notre type sera le paysan du Nivernais , région dont M. de Bourgoing fait ressortir les nombreux avantages et les progrès agricoles. D'un mot, il nous apprend que cette province est dans des conditions de prospérité meilleure qu^ le tiers des autres départements de la France ^. Voilà ce qu'il ne faudra point oublier en nous accompagnant !

Ces paysans s'établissent jeunes, ils ignorent tout à fait les lois de Malthus ^, et presque autant celles de la Religion qui les valent bien. Aussi, quoique leur humeur soit douce et constante, et malgré leur amour pour le travail , la misère, chez eux, suit de près le mariage. Eh mon Dieu! comment cela ne serait-il point? les dépenses indispensables au ménage le plus rigoureusement économe dépassent, de quelques francs le salaire de toutes les journées de travail ^. « Il n'est cependant , dans ce budget du paysan prolétaire^ aucune recelte pour faire face aux dépenses de maladie , dé médecin, de remèdes et de linge, en cas de blessures; rien pour le vin, la viande, le laitage, l'assaisonnement, la lu*

^ La Farelle, député. Réorgûn, — ^ De nonrgoing, président du Comité agricole de Gosne (Nièvre), Mémoire aux Chambres et au pays, efi faveur des indigents et des travailleurs de la classe agricoU, p. 9. — 3 /d, p. 1 0, 4 \ . — * V le chap. de Malthus. — « Voir ces comptes, p. 42 à 45, ei les dépenses d^ane famille de prolétaires manufact. L. Blaoc, Organ ^ p. 24, 22.

mière, les mois d'école; rien pour fournir à la nourriture d'un vieux père ou d'une vieille mère infirme, qui sont obligés de venir diminuer la ration si exiguë de la famille \ 9

Le secret de la vie consiste, pour eux, dans la privation et le jeune accompagnant Texcés du travail. C'est là que se trouve la clef des prodiges dont leur économie étonne Tobservateur. Ecoutons ce calcul : c'est , en moyenne , avec 387 francs par an, que cinq personnes doivent se loger, se nourrir, se vêtir et se chauffer, c'est-à-dire à raisoa de 21 centimes par persimne et par jour*. »

On ignore, vraiment on ignore trop, que u les campagnes sont souvent le séjour de la plus affreuse misère, moins méritée que celle des villes, et que, par conséquent ^ on devrait chercher à soulager davantage ^. 9

Humide, sombre, étroite et assiégée d'immondices, l'habitation du paysan proclame^ dans les hameaux et les villages, que les bienfaits de la police sont un privilège exclusif des villes ^. De ces causes notoires d'insalubrité proviennent les fièvres et les maladies cruelles qui déciment les chaumières. Après cela , que « Ton consulte les maires et les curés, je ne serai pas démenti : plus de la moitié^ peutétre^ des habitants de la campagne périssent faute de se-* cours ^ t •

J'aurai bientôt décrit le mobilier de ces tristes demeures. « Un misérable grabat* un coffre qui contient les bardes de la famille, une tasse et un banc en composent le mobilier j un seau , quelques assiettes , une marmite en fonte pour ceux qui sont riches , un pot de terre pour ceux qui sont pauvres, sont les seuls ustensiles qui se remarquent dans ces chaumières, le plus souvent couvertes en paille,' et dont

* p. deB. 15.— */(i., p. 16. — »b' R. Marchand, Paupérisme, p. 375, 376; imprimé à Coalommiers, chez M. Môussin, 4845. — 4 p. 46, 47. — ^ Annales de la charité ^ Hyde de Neuville p. 348, numéro de mai 4845.

les mars sont lézardés de toutes parts. Une petite botte sert de berceau à Tenfant nouveau-né, et dans beaucoup de ménagés, la famille entière couche dans la même chambre; souvent les sexes sont confondus dans le même lit ^ v

Le pain des paysans les moins malaisés, est mélangé par tiers de froment, de seigle et d^orge. Deux fois par jour, ils se lestent T estomac d'une pâtée dont le véhicule est une mesure de lait abondamment mélangée d'eau. Le pain sec» dur et moisi, forme Taliment des autres repas; la raison de cette préférence est simple^ mais elle est poignante : on mange moins de ce pain que d'un autre; le dégoût dompte la faimî Pour eux, point de viande, et la seule boisson, c'est de Feau*^ ! Fécondité maudite de cette terre qui tantalise ^ soniaboureur ! Elle impose la vie crucifiée du solitaire de la Thébaïde à l'homme qui ne sait ni les compensations de l'avenir éternel y ni les mérites de la pénitence ou des épreuves ^ !

Gomment oser reprocher à cet homme la lenteur de ses travaux ! En Flandre, en Alsace, en Beauce, en Brfe, etc., les ouvriers agricoles usent d'une nourriture substantielle ; le goût de la viande ne leur est point inconnu. Pour éteindre, et souvent pour provoquer leur soif, ils ont le vin , la bière, les cidres. Mais, qu'exiger de ce paysan du Berri ou du Bourbonnais, du Nivernais ou de la Bretagne ; qu'exiger de ce corps construit d'un mortier de seigle et de sarrazin, détrempé d'eau !

Cependant, lorsque l'ouvrage manque à ces bras courageux, lorsque la maladie abat les forces de cet ouvrier, « il n'est point de sort comparable au sien, 9 et il lui faut « une incroyable habitude de la misère pour ne pas mourir de désespoir^, m S'il meurt, il a rarement demandé; il a plus

i p. 48; B. — * P. id., B. 48, 49. — • Celte expression anglaise me paraît assez francisée. — ^ y* V Ignorance relig, du paytanf p. 42,38. — «P. 49, 20,B.

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rarement obtenu des secours. « Nous ayons sons les yeux cinq ouvriers pères de famille auxquels il faut , pour U nourriture de la semaine, deux doubles décalitres de moû* ture à (rois francs; ils gagnent un franc par jour; c'est juste, au bout de ]a semaine, le prix de la nourriture. Si» demain, la terre se couvre de neige, la semaine sera pour eux sans salaire. 9 Car, les parcelles de cuivre jetées dans la main de ce misérable, nous les appelons salaire , parce qu'il est libre, et le salaire équivaut, dans nos idées, h la suffisance I Eb bien ! dans ce cas, « par quel miracle vivront ces M libres » sans travail et sans épargne ? Nous allons le dire : lorsqu'ils auront fait chez eux les réparations nécessaires à leurs instruments,, ces hommes^ tout de vigueur^ passeront leurs journées dans leur lit^ serrés les uns contre les autres , pour avoir plus chaud et moins manget^. Ils s'affaiblissent volontairement pour avoir le droit de refuser à leurs corps une nourriture qu'il ne leur< parait pas mériter, puisqu'il, reste dans l'inaction^ v Oh! si je m^étais avisé d'écrire ce que j'ai vu, que de clameurs m'eussent assourdi, que de voix m'eussent accusé d'hyperbole! Mais, je me borne à transcrire, et je reçois les témoignages des balances mêmes de Ifi critique ^I

Ce sont a les petites villes, et surtout les campagnes, près* que absolument deshéritées de toute sympathie, qui excitent mon intérêt, dit M. Guiraud, c'est sur elles que je désire attirer l'attention des hommes charifables et même des lé-* gislateurs; car, jusqu'à présent, les gouvernements ont montré une telle indifférence pour toutes les souffrances, qu'ils ne craignent pas de voir se traduire en émeute ou en

i p. 21, '%\,id, —2 M. Hyde de Neoville, ancien ministre, dit qut \% Mémoire de M. de Bourgoing mérile à toui égards de fixer raliention du gouvernement. Y' sa Péa'(toh atix Chambres, Ann, de la Charité, mai 4845, ». 346.

révolution, que la société rurale se trouve, sous le rapport de la charité, ramenée presque au point où en était la société urbaine sous le paganisme ^ »

S'adressant aux Chambres et au pays, avec cette certitude de soi-même que commande la qualité de ses juges, le président du comité agricole peut donc hardiment répéter ces paroles : La province que je décris « est dans des conditions de prospérité meilleures que le tiers des autres départements de la France ^ v 0 philanthropes, le travail ne vous manquera donc point, comme au paysan du Nivernais! Nous ne vous. verrons point de sitôt réduits, faute d'ouvrage, à vous serrer dans un lit les uns contre les autrespour vous réchauffer, et laisser chômer votre faim et votre soif d'humanité et de justice !

Si rindigence du paysan est rigoureusement supportable aussi longtemps que ses forces lui permettent de lutter contre le travail, sa vieillesse est affreuse, et ses enfants l'abandonnent, obligés qu'ils sont de se sacrifier afin de pourvoir aux besoins de leurs propres enfants. La misère leur a rongé la moitié du cœur. Dans certaines campagnes, il n'est sorte de duretés que les enfants et les petits-enfants ne se permettent envers des vieillards dont la carrière prolongée les fatigue et les irrite ^.

Jeune encore, quelquefois, voici le paysan tout brisé! c'est qu'une maladie l'accable, et que tous les soulagements lui manquent! Si la fièvre le dévore, il a, pour étancher sa soif, la fontaine du village Si sa convalescence lui promet un retour à la santé, il a, pour rendre la force à son estomac délabré, ce pain dur qu'il ne doit couvent qu'à la charité du voisin ^ !

« Combien de souffrances devenues incurables , et que la

*■ Ann. de la Charité^ p. 148, numéro de mars 4845. — * P. 10, 41. — « Egron, p. 302. — * D« Bourgoing, 23, U.

— <37 — moindre prévoyance, le moindre conseil auraient guéries. Le jeune travailleur soufTre sans cesser son travail ; ou bien, s'il est obligé de le suspendre, il aime mieux attendre un miracle gratuit de la nature que de demander à Tart un secours ruineux. Les médecins sont si chers à la campagne ^ ! Si la maladie se prolonge ou s'aggrave, on flnit quelquefois par appeler le médecin; mais, le plus souvent, il est trop tard. Nous ne disons rien du pharmacien, il est si cher aussi ! Et puis les médicaments, vendus dix fois au delà de leur valeur, ne sont-ils point falsifiés *?

Le chef-lieu de l'arrondissement possède un hôpital, un bureau de bienfaisance et, le plus souvent, des dames de charité, ingénieuses à stimuler la compassion au profit de l'indigence. Rien de tout cela n'existe pour les communes rurales abandonnées de tout le monde.

Cependant, la charité commence à donner signe de vie et d'intelligence; elle s'émeut de ces misères, mais où cela? Hélas ! seulement dans les communes privilégiées où queU que gros propriétaire possède une terre habitable, qu^il habite^. N'y aurait-il pas lieu d'organiser^ enfin, dans les campagnes, l'exercice de la charité publique, de lui créer une existence rudimentaire, un germe, un noyau; et par où commencer l'entreprise? Ce qu'il y aurait à faire , le voici : Procurer à l'enfance une éducation convenable , fonder des ^ écoles de jeunes filles; prévenir les causes de maladie qui affligent plus tard la vieillesse , en donnant à l'âge mûr des soins intelligents, désintéressés et opportuns, et assurer, enfin, aux infirmités de l'âge, un asile, une sorte d'adoption et les secours de la pitié, à défaut de ceux de la famille *.

Tous les secours prodigués au nègre souffrant ou infirme

* Baron Gairaud, p, 154. — * B. P. 23, 24. — »V' Guiraad. p. 155.— * Baron Guiraud, 162, id.

de tout ftge manqiieroDt-ils donc à la fois h ndtre paysan? Ne Iqî reste-t-il pour dernier refuge quç Vhôpital? L'hôpital?,,, £h! maiSy c'est \ous qui le dites; en ouvre-t-^on les portes & tout yenant? Non, point; « il faut être riche et protégé pour y entrer» vous dit le président du Comité agri^ cole; celui qui peut payer un franc par jour, qui est appuyé par un administrateur , ou recommandé par un médecin, et qui dépose trente francs, est admis dans ce refuge. Celui qui ne paye rien et qui n'a pas de protection ira mourir à la porte de rhôpital. — Voilà ce qui est ignoré de beaucoup de monde ^

Je me fais une loi d'éviter ces faits horribles, mais rares, qui permettent à la bonne foi égarée de conclure du particulier au général et de transformer en règle l'exception qui la con* firme. Je laisse donc, malgré le caractère de généralité que M. de Bourgoingleur attribue, deux actes de cruauté révol* tante qui appellent, h l'appui de ses doléances, l'indignation de tout homme dont l'égoïsme n'a pas glacé le sang \

L'étude des observateurs n'a guère porté, jusqu'à ce joury sur le paysan prolétaire de la France entière ; elle parait s'être cantonnée dans quelques provinces favorisées, les unes parles influences persistantes de Téducation religieuse et morale, les autres par des causes toute locales de prospé-* rite. A la suite de telles autorités, des hommes superficiels généralisent le paysan d'après le type de ces contrées, au lieu d'embrasser dans son ensemble la vaste étendue de notre territoire. C'est pour avoir rétréci leur horizon, c'est pour s'être limités à des points tout spéciaux de Tespace, au lieu d'avoir gravi la hauteur qui en domine toutes les parties, que des hommes d'une merveilleuse clairvoyance se sont égarés dans leur jugement ^.

1 P. Sî, id. — * p. 27à38. V* à Tappuiles Lettresde Jtf. EydedeNemilU et les Réponses de M, Duchâtel, — 3 Le Roman des paysans, de M. de Balzac ! La vérité se troavera clans les pages du sayant député du Jura, M* Gordier.

Ecoutez-les iious dire : « Les mœurs de Fouvrier restent simples à la campagne; s'il souffre (le paysan), rom/7/c il a de la religion^ il se résigne'à la volonté de Dieu, et il est bien rare que la pilié des hommes ne vienne pas à son aide ^ !.., En général, tous entretiennent facilement leur fa^ mille, élèvent co«(^^/?ai/^7n^Aï/ leurs enfants... n Et beau^ coup, parmi eux, font de petites épargnes. Nulle part, enfin, je n'en ai rencontré autant qui m'aient dit être heu*<> reux \ y Et puis voici ces hommes heureux qui s'arrachent aux ineffables douceurs du sol natal ^ ; qui se ruent, par milliers, du côté où la mer leur oppose en vain ses terreurs si souvent, si formidablement grossies sous le chaume durant les longues heures de la veillée... Les monstres et les tempêtes leur paraissent moins redoutables que cette terre qu'ils ne veulent plus appeler patrie... La douce image du clocher, les amis, le souvenir des pères, rien ne les arrête I — Ils ont tort. — Eh quoi ! le premier de tous leurs torts n'est-il pas celui de la faim?

Que si l'on opposait au prolétaire agricole le paysan dont un travail productif ne cesse d'exercer le bras , et qui récolte quelques gerbes dans son champ, quelques grappes dans la vigne que lui a laissée son père, ce paysan n'est plus le nôtre; il est libre, et nous ne parlons que de l'homme dont une misère outrée fait le dernier des esclaves!

Mais d'où procède celte misère? Est-ce le travail qui manque aux bras? Est-ce la rémunération qui manque au travail ? Une chose nous parait certaine, et nous la dirons : si cette misère qui enfante l'esclavage accuse elle-même de son existence l'organisation viciée du travail, réorganiser le travail, ce serait donc organiser la liberté. Voilà ce que nous apprenons de la bouche de nos économistes, et

< Butol, dans Egron, p. 103. Le contraire dans M. de Bourgoing, p. 45, etc. — « Villermé, dans Egron, p. 107. — « P. 4121 à 117, id.

— uo — pourquoi point de leurs œuvres? « La liberté doit être catholique, c'est-à-dire universelle ^ v Pourquoi donc nos ëmancipateurs ont-ils oublié ce principe? Chose plaisante ! faudrait-il que bientôt les colonies des puissances européennes se cotisassent pour former des sociétés d'abolitionnistes fonctionnant à l'endroit de l'Europe? Quiconque se sent du cœur frappe tous les esclavages des coups du même anathëme, mais en commençant par les plus odieux ! Dans une question sociale de cette importance, la vérité ne peut s'arrêter à un dixième de la question ; que dis-je? Est-ce que les colonies en feraient jamais le dixième * ?

Il ne reste donc plus au paysan qu'à se diriger vers nos villes pour s'y réconcilier avec la vie! Le paysan s'y décide et va partir. Frère, arrêtez, lui crie de toute la force de ses poumons l'ouvrier qui peuple nos >iIlos ; « quel motif vous détermine à quitter le travail de la terre pour venir parmi nous mourir de misère au coin d'une borne, ou, exténué, sur le grabat d'un hôpital? Nous avons comparé les difTérents labeurs , l'atelier et le champ , partout nous avons trouvé même fatigue, mêmes résultats ^... Quand on nous appelle des hommes libres, la rougeur nous monte au front : c'est une ironie ! v

Cependant, pour ne point calomnier cette société, où tant de cœurs battent pour le pauvre , prions le lecteur de se procurer le numéro de janvier 1845 des Annales de la Charité. Madame la princesse de Craon lui apprendra que^ pour Paris seulement, il existe soixante-trois établissements soutenus par des associations charitables. . . Celte nomenclature est celle des besoins et des douleurs... Mais Paris, où tant d'effroyables misères, après tant de charité, restent

^ De Bourgoingy p. 43. — 2 Réfutation de M. Schœlcher^ par M. de Bourgoing, p. 50. >- ^ Lire cette descriptioa terrible, Atelier^ p. 88, 89, 90, naméroda 30 juin 1843.

— U4 — encore à goérir, Paris n'est pas la France ; il ne se tronve en aucune autre ville aulant de personnes pieuses dont le zèle inlelligent s'échaulTe par le contact et par Texemple ; nulle part autant de bourses qui regorgent d'or, autant de courtiers infatigables de charité, autant de ministres et de serviteurs des pauvres!

Partout du moins la charité travaille et construit; que font, à côté d'elle, nos philanthropes? Ne le savez-vous pas? Leur zèle prend son élan % ils franchissent les mers, tombent du premier bond dans nosTolonies, et, pour y organiser la liberté, il commencent par désorganiser le travail! Lorsque l'expérience sollicite de leur ligue toute puissante les moyens sûrs et rapides d'émanciper l'homme en lui inculquant la sciencedu devoir, les moyens de le rendre mattre de quelque aisance le jour où il devient maître de sa personne, ils s'indignent, en termes magnifiques, de ne point voir le gouvernement saisir l'instrument des manumissions, et, d'un coup de baguette, transformer en hommes libres toute une société d'esclaves. On leur objecte que ces affranchis, ennemis de toute continuité de travail, dissipateurs par habitude et par goût, sans avances, sans capital, pour la plupart , vont tout à coup se trouver les maîtres d'une société dans laquelle hier même on ne les comptait pas encore!... On leur répète que, par la presse, par la puissapce législative et par l'énorme levier du budget, se trouvant les maîtres de ceux qui sont les maîtres des noirs, ils tiennent en main les moyens moraux et matériels de cette civilisation dont ils accusent les planteurs et le gouvernement de retar-

1 Réminiscence et généralité sur le pbilanth. : « Pierre, faites-moi cuire deux œufs et vous en donnerez le bouillon aux pauvres. — Il ne sera pas trop gras, monsieur. — J'aime votre franchise; menez en quatre, et gardez les deux derniers pour ma salade ! » La vérité prend souvent des formes qui ne sont pas sérieuses. V le déâcieui portrait du philanth. dans Jérôme Paturot.

— U2 — der artistement l'œuvre et Tëpoque. On leur crie que des paroisses considérables où le sort jettera des masses d'affrancbià n'ont pas même un vicaire à leur offrir * pour les soulager de cette indigence morale qui les conduit à la niîsère par la routé de l'ignorance et du vice. A tout cela, point de réponse, ou de froids sophismes, ou des plaisanterie plus froides encore! — Est-ce donc que la liberté sage et mûrie de nos prolétaires noirs, est-ce que leur aisance et leur goût pour le iraVail, est-ce que leur moralité ne constitueraient pas à la fois la richesse et la force de notre com-^ meree et de notre marine, la richesse et la force de la métropole et de Ses colonies? Et ne délivrerons-nous une race d'boînmes des liens de leur esclavage que pour laisser s'abattre et s'appeâantirsur le monde qu'ils vont former, tous les fléaut du nôtre ajoutés à ceux dont ils ont pu souffrir jusqu'à ce jour?

EnGo, renoncerons-nous, pour de creuses sentences, à la possibilité que je signalerai plus baâ d'anéantir, sans qu'il en ôôûté Une goutte de sueur de plus à l'esclave, la servitude du prolétariat des deux races; car c'est au malheur irréparable dé cet abandon que nous entraïUe la précipitation desiinprudeiits?...

. . s . . Je crois m'ètre sufGsamment appesanti sur les caractères généraux de la misère du paysan français, et je n'ai fait que glisser ; mais, puisque l'esclavage a ses variétés de physionomie, puisqu'il existe des dégrès inégaux dans là iiiisèfe du paysan, dans la dépendance du nègre et dans les liens du serf, arrélons-nous quelques instants à ce dernier type, avant de franchir le détroit.

Les sociétés civilisées mêlent à la plus grande somme de liberté qu'elles aissurent aux kemmes une certaine propôï"-^

* àfic.j p. 489.

— nation d'esclavage; je veui dire la semtade nécessaire et précise que les lois imposent à chaque individu dans un intérêt qui lui profite encore, puisqu'il proGteau public dont il est membre... De même Tesclavage, lorsqu'il est réglé par des lois stables, offre sa portion de liberté, puisque les droits garantis par la législature forment de l'esclave une personne, un propriétaire : puisque celui qui les exerce â cessé d'être à l'état de chose : puisque, dans ùelte mesure plus ou moins large , son indépendance égale celle du maître... Voilà ce que, dans nos colonies, est devenu l'esclavage, dont la chaleur bienfaisante de la civilisation pourrait si facilement amollir et dissoudre l'enveloppe.

Il n'en est point ainsi de la servitude soumise aux volontés du despotisme. Là, point de lois, point de régie, et, dèslors, plus de liberté ! Comment donner le nom de lois à des actes qui n'ont pout* principe et pour baSe qu'une volonté aussi irrésistible qu'ambulatoire? Ces lois sont celles de là Russie ; elleS domitlent sa foi religieuse, elles gouvernent da politique, elles nivellent quelquefois le boyard et le serf, et ne Sont dominées elles-mêmes que par cette aristocratie patiente et onlbrageuse dont la puissance prétoriale élève et abaisse les czârs !

' Nulle part, en Russie, cet empire du silence et de la peur, ne éirculent, ainsi que dàtis les colonies européennes, ces écrits et ces pamphlets dont lés pages bràlanies versent îeur atdeur dans les esprits; et, dès-lors, il devient licite de poser en principe que les mdutemèhls de là servitude sont Spontanés, que ses actes émanent d'elle-même, qu'elle ne reconnaît pdili^ iuspiràtebr que te sentiment qui lui édlate dans l'âme. Mài^ cî[)mbien ce sentiment né doit-il pas varier au sein de fcet amalgamé dé races qui composent l'empire? Combien aiissi iie devient-il ^Ai « difficile de se fOi^âièf tlâë idée dé cette classé d'hommes qui n'ont aucun

droit reconnu, et qui cependant sont la nation mème^? 9 Le seul avantage que les paysans ont retiré des lois modernes^ c'est qu'on ne peut plus les vendre sans la terre. Mais, dans cet empire de l'absolutisme, qui ne se fait un jeu de Téphèmëre volonté des lois? qui ne les tourne? Le seigneur dont le caprice est de vendre deux cents hommes placés dans la dépendance d'une propriété se Contente d'en aliéner quelques arpents, quelques glèbes auxquelles il les laisse attachés... L'autorité, bravée par cette insulte, ne sévira donc point? Si, vraiment ; pourvu qu'elle vienne à le savoir; mais comment le saurait-elle?... t Entre le délit et la justice suprême (c'est le nom que nous pouvons bien donner à l'empereur), il y atout un monde de gens intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus '. v

Assujettis à une noblesse dépensière que ses besoins pous« sent à l'oubli du peuple, les paysans n'ont d'autre ambition que de passer sous la servitude de la couronne. C'est là souvent le but de leurs révoltes. Mais, attachés qu'ils sont à la terre comme l'enfant à sa nourrice, ils ne se figurent point qu'une volonté décisive puisse les en arracher sans retour. u Affranchissez brusquement de tels hommes, et vous mettez le feu au pays; du moment que, séparés de la terre, ils verraient qu'on la^end , qu'on la cultive sans eux, ils se lèveraient en masse, en criant qu'on les dépouille de leurs biens ^. 0 La misère les réduirait à cet esclavage qui est dévenu familier à notre prolétaire. L'esclavage au lieu de la servitude, qu'y gagneraient-ils?

Le paysan russe est la chose du seigneur : il représente à ce propriétaire une parcelle de la somme nécessaire à ses fantaisies annuelles. Or, dans un état fondé sur cet arbitraire, le luxe n'est pas innocent, il n'a pas d^excuse. Le

^ De Cusline, 4843, La Russie en 4839, vol. i, leltre 40*; et Mystères de la Russie. 4845, ouvrage curieux, quoique passioDoé.— s/6f<{. — *Ibid.

travail, imposé quelquefois sans limites, est Tabus de la subslance toul entière du travailleur, de sa vie, de son âme! Le travail excessif Textènue sans lui procurer une compensation, et son sort se rapproche, dans ce cas, de celui de nos plus misérables ouvriers.

Cependant, un monument fastueux du mépris des Russes pour la vie du serf annonce aux peuples à quel prodige peut s'élever ici la volonté d'un maître. Je veux nommer le palais d'hiver, et je ne sais s'il en existe de plus grand.

« Pour que ce travail fût terminé à l'époque marquée par l'empereur, il a fallu des efforts inouis. On a continué les ou> rages intérieurs pendant les grandes gelées. Six mille ouvriers étaient continuellement à l'œuvre; il en mourait chaque jour un nombre considérable ; mais les victimes étaient à Vinstant remplacées par d'autres qui comblaient les ^ides pour périr à leur tour. Le seul but de tant de sacrifices était de justifier le caprice d'un homme. » Or, la main de cet homme philanthrope a signé des traités pour la suppression lointaine de la traite des esclaves!...

« Pendant des froids de 26 à 30 degrés^ six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, étaient renfermés dans des salles chauffées à 30 degrés, afin de sécher plus vite les murailles. Il y avait à subir, en entrant et en sortant de ce séjour de mort, une différence de température de 50 à 60 degrés! Et ces infortunés n'étaient point des malfaiteurs!...

< Ceux qui peignaient l'intérieur des salles les plus chauffées étaient obligés de mettre sur leurs tètes des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver l'usage de leurs sens sous cette température brûlante. Malgré ce fait, le souverain était appelé père par tant d'hommes immolés sous ses yeux dans un but dé vanité impériale.

« Les millions de Versailles ont nourri autant de familles

Gîoogle

— 44« — d'ouvriers français que ces douze mois du palais d'hiver ont tuè de serfs slaves,.. Un prince peut être populaire en Russie sans attacher un grand prix à la vie des hommes ^

« Tout souverain absolu a tort de dire qu'il est pressé; il doit redouter le zèle de ses créatures, qui peuvent se servir d'une parole du maître, innocente en apparence, conune d'un glaive pour opérer des miracles, mais aux dépens d'une armée d'esclaves. »

Eh bien!! Européens, ce qu'ose faire ce terrible empereur de Russie, nous le faisons tous ! Le savons-nous? L'indus^ trie, les métiers, les professions ont leurs esclaves : ce sont les ouvriers dénués de l'instrument du travail, les prolétaires ; ils ont leurs souverains absolus : ce sont les acheteurs du travail, les marchands, les fournisseurs et les pratiques. Chacune de ces pratiques ne soupçonne guère ce qu'elle tue d'hommes et de femmes lorsqu'il lui prend fantaisie d'être servie sur l'heure, et c'est de la sorte qu'on aime à l'être. Lequel de nous a quitté son fournisseur sans lui dire, dans les saisons où l'ouvrage surabonde : Il me faut sans faute, et pour tel jour, ces meubles, ces vêtements, ces ornements?

Sur notre ordre, les ouvriers auront à travailler et à veiller jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la fièvre, jusqu'à la mort! Que de victimes notre égoïste insouciance précipite dans les hôpitaux et dans la tombe ! Les gens qui ne savent point encore ce que j'ignorais moi-même hier peuvent se figurer que j'exagère; eh bien! qu'ils ouvrent un rapport officiel et se donnent la peine de faire un calcul ^. Ah ! qui de nous, et à son insu, n'a sur la conscience son palais d'hiver? Du moins, « personne, aux colonies françaises, ne se presse et ne presse les autres , » dit M. Schœlcher * ;

^ De GasUne, Lettre tuz'. ^ > Children efnploy, commUsion. V mes €oL fr.f dernier chapitre. — ^ col fr , p. 22.

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on y compte pour quelque chose la vie de rhomme! Malgré la dureté et la rapacité des préposés de la cou<* ronne, le sort des paysans du czar est envié par les autres serfs. Je n'en citerai qu'un exemple :

Tout dernièrement, les paysans voisins d'une terre réunie au domaine, envoyèrent à l'empereur une députation, avec supplique de vouloir bien les acheter.

« Je ne puis, leur dit-il d'une lèvre bienveillante, acquérir la Russie tout entière ; mais un temps viendra, je l'espère, où chaque paysan de cet empire sera libre. Si cela dépendait de moi^ les Russes jouiraient dès aujourd'hui de l'indépendance que je leur souhaite et que je travaille de toutes mes forces à leur procurer dans l'avenir *. t

Que sortira-t-il de ces paroles adressées à des suppliants prolétaires?...

Les feuilles qu'éparpille sur le sol des colonies le souffle de l'indépendance y répandent des paroles brûlantes. Les planteurs alarmés supplient la main de l'autorité d'écarter de leurs demeures ces éléments incendiaires! Parmi les adversaires du système colonial, les uns se rient des alarmes de nos colons, les autres s'indignent d'une clairvoyance qui dément leurs prévisions; et, par une déplorable illusion d'optique, le mal semble, à d'autres encore, abréger la route qui conduit au bien!

tf Toute révolte d'esclaves est, à nos yeux, non-seulement légitime, mais respectable, disent-ils. Le nègre qui rompt ses chaînes, à quelque prix que ce soit^ redresse une injustice ; il honore la morale universelle * /... »

Eh bien ! contentons-nous de dire à ce sujet que le discours de l'empereur, les paroles quenous venons d^entendre^ interprétées par des hommes saumffes , ont mis une pro-*

^ Id., de C. — » Schœlcher, Coh^ fr.f p. 125.

— 4 48 — Tince en feu. Puis, il a fallu punir le peuple des crimes qu'on lui avait fait commettre... Le père \eut notre délivrance, s'écrient les députés revenus de leur mission; il nous Ta dit... Ce sont donc les seigneurs qui sont nos ennemis et qui s'opposent aux bons desseins du père... Vengeons-nous! vengeons l'empereur! Là-dessus, les paysans croient faire une œuvre pie, honorer la morale univer-selle ^ en se jetant sur leurs maîtres; et voilà tous les seigneurs d'un canton et tous les intendants massacrés à la fois, avec toute leur famille !... Ils font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent, mettent des villes entières à feu et à sang; enfin, ils dévastent une province, non pas au nom de la liberté , ils ne savent ce que c'est, mais au nom de la délivrance et au cri de viveTempereur!...

Pauvres paysans, l'empereur vivra pour vous châtier; mais sa justice, sa. vengeance est terrible; car, à chaque scène de ce genre, on déporte en masse des villages, des cantons entiers!.... L'homme attaché à la glèbe n'a plus même pour dédommagement de cette condition servile la certitude de vivre et de mourir, si bon lui semble, auprès de la pierre du foyer paternel M...

Ne cherchez point en cette contrée où la servitude plus ou moins déguisée étend son joug sur toutes les tètes, ne cherchez point et n'attendez de personne un langage franc et sincère. Ce peuple éprouve un trop grand intérêt d'amourpropre à se poser décemment en face de l'Europe, pour ne point farder ses défauts : tout est bien, tout est beau, grand, digne et noble dans la Russie. Questionnez-les par exemple

sur la condition de l'homme des campagnes Ils pren-

• nent « un langage doucereux, ils vous disent que les serfs russes sont les paysans les plus heureux de la terre. Ne

* Lire de Cusllne, lettre xvic, etc.— /rf., Mystères de \\ Russie.

149 — les écoutez pas , ils tous trompent. Beaucoup dé familles de serfs, dans les cantons reculés, soufTrent même de la Jaim; plusieurs périssent par la misère et les mauvais traitements. Partout inhumanité pdtit en Russie. El, cependant, les serfs ont droit aux choses de première nécessité! Droit illusoire, pour qui n'a aucun moj'en de le faire valoir. Le gouvernement, quand il voit des excès trop criants, met le mauvais seigneur en tutelle ; mais Dieu sait combien de temps il lui faut pour les apercevoir et pour guérir le mal! Et puis cette mesure, toujours tardive, ne ressuscite pas les morts? Vous figurez-vous la masse de souffrances et d'iniquités inconnues qui doivent être produites par de telles mœurs. Il est difficile de respirer librement en Russie, lorsqu'on songe à tant de douleurs ^ »

On ne peut respirer librement ! Ecoutez , écoutez le noble russe Ivan Golovine' : En Russie, cet empire peuplé de paysans, on bat ou Ton est battu. On est marteau ou Ton est enclume, ou même Ton est Tun et Tautre à la fois! L'empereur gronde les affidés; ceux-ci prennent leur revanche sur leurs subordonnés qui, ne trouvant plus les paroles assez énergiques, lèvent la main sur ceux qui, à leur tour, trouvant la main trop légère, s'arment du biton, remplacé plus loin par le fouet.

Le paysan est battu par tout le monde , par son maître, quand celui-ci daigne s'abaisser jusque-là; par le bailli et le starosta, par les autorités publiques, le s^tanovoi, Tispravnik; puis par le premier venu , par le passant qui n'est pas paysan! De son côté, le malheureux n'a pour se dédommager que sa femme ou son chenal. Aussi, la plupart des femmes sont-elles battues en Russie, et c'est pitié de voir comme on y traite Jês chevaux! À Pétersbourg, c'est un bruit continuel de fouet...'

« Letlrc XXXIX', Y. 3. — » 18i5,

..•Le maître de police bat le commissaire da quartier^ celui-ci Fofficier de police, qui s'en donne sur le soldat da ville, lequel, à son tour passe sa mauvaise humeur sur le premier individu , auquel il peut reprocher la moindre chose,. • Le russe suce la manie de battre avec le lait de sa nourrice, et cette manie ne le quitte qu'à la tombe.

Or, le souverain de ce royaume est Tun des monarques ligues contre la traite, et je Ten félicite! Mais les souverains de l'Europe n'auraient~ils point le même droit de se liguer contre ce régime du bâton et du fouet à outrance , qui fait partie de Thygiène de son peuple ! Déjà Jean Jacques Housseau prétendait que les philanthropes aiment les Tartares, pour se dispenser d'aimer leur prochain I

...Dans cet autre royaume, où ce n'est point la parole magique et terrible du prince qui enfante et fait germer les merveilles, sur le sol britannique, en un mot, serait-il facile de respirer bien librement, si l'on songeait à toutes les plaies de la servitude qui infectent l'air de la liberté!

Après avoir examiné d'un coup d'œil la condition de l'enfance dans la Grande-Bretagne, voici que les adultes agricoles nous ramènent en présence de ce travail odieux dont le caractère est de dissoudre la famille; funeste effet d'une organisation qui dépoétise jusqu'aux campagnes pour les soumettre au régime de fer de l'industrie. Interrogeons nos yeux à deux reprises, car nous supposerons qu'ils nous trompent. Voyons ces ouvriers , j'allais dire ces paysans vêtus de la défroque piteuse des populations urbaines, mener la charrue en habits noirs '^ I Dans la patrie, plus de patrie pour eux , plus de commune , plus de clocher, plus de résidence ! Leur vie est une émigration de tous les jours. Et pour obtenir le travail ils sont réduits à tendre

• V E. Buret, vol. I, p. 367 et 368.

la main i comme ailleurs le mendiant vagabond pour recevoir Taumône.

L'agriculture passée à Tétat manufacturier produit, parmi les conséquences de cette transformation « le servage et la démoralisation des travailleurs, » Déchargé par suite de sa misère et du régime économique de la charité publique du soin d'entretenir et d'élever sa famille, l'ouvrier, cet homme roulant ^ dont les affections cessent d'avoir un objet fixe, et qui ne peut connaître son despote qu'au jour le jour, cet homme « cesse ainsi d'être libre et son fils ne peut le devenir. » Ils appartiennent aux spéculateurs!

En effet, lorsqu'un propriétaire ou un fermier veut moissonner son champ ou faucher sa prairie , il s'adresse à un entrepreneur et traite à forfait. D'un coup de sifflet, celui-ci réunit ses instruments d'exploitation de tout âge et de tout sexe. Et sous la gouverne d'un contre-maître ou commandeur, il les dirige vers le lieu de l'opération. Mais quelquefois la distance à franchir est trop considérable pour des piétons. C'est alors qu'il remplit ses charrettes de travailleurs et les expédie à destination Des

granges se rencontrent le long du chemin ; on y couche ' pêle-mêle. Les jeunes filles restent livrées sans tutelle à toutes les excitations du désordre... Car au milieu de cette confusion d'êtres misérables, les discours sont moins repoussants encore que les exemples; l'organisation de ces ouvriers ne se maintient donc qu'aux dépens de la morale; et de ce côté les spéculateurs se soucient peu de ce qu'il en coûte 1

Cependant, l'exploiteur réalisant à son profit tous les bénéfices leur distribue l'ouvrage; et le malheureux qui s'est engagé ne doit pas seulement en retour de son salaire

i Roundstnan,

une juste mesure de travail, il doit tout le travail que -l'abus de ses forces lui permet d'accomplir! Ce malheureux porte t-il ou non le joug au profit d'un autre*? Calcul fait et refait, l'homme de l'exploiteur a vendu, moyennant le poids de son pain quotidien, l'emploi de toutes ses forces. Et supposez qu'il parvint à découvrir le secret de décupler son* travail , cette chance ne lui vaudrait pas une obole de surcroît. Si féconde que soit la terre, elle ne peut, en aucun cas, lui donner ce qu'elle ne refuse jamais au nègre travaillant chaque jour pour son compte : c'est-àdire le salaire de chaque coup de pioche. Sa tâche est et ne cesse d'être celle d'un forçat !

Eh quoi! dans ce pays biblique, il ne se rencontre pas un écho de la Bible pour répéter ces paroles : < Vous ne lierez pas la bouche du bœuf qui foule le grain ^ ! v

...Au delà' de la stricte ration de pain du travailleur, le travail ne produit pour rémunération que l'épuisement!

Non, les laboureurs « ne sont pas protégés contre la misère par une laborieuse pauvreté. -9 Payer leur chétif morceau de pain de chaque jour au prix de souffrances quotidiennes et sans espoir de soulagement, voilà leur sort : < Heureusement que la population agricole ne forme * que le tiers environ de la population totale ; autrement l'Angleterre serait une Irlande^, i Et je ne vois guère sous le soleil un esclavage plus désespérant que celui de ces misérables , si ce n'est peut être , au sein des possessions britanniques orientales, l'esclavage du prolétaire indien !

Je puis en donner une idée, car je connais un être tel que nous ne saurions nous Timaginer, quoiqu'il se nomme paria, quoiqv/il soit homme et libre f Un être, je veux dire une multitude, objet d'horreur pour ceux

* Sic vos non vobis. — * Saint Paul à Tim., c. 35, f.iS. — * E. Burel, vol. r, p. 193.

qu'elle enveloppe! Or, ce qui révolte au suprême degré la délicatesse des autres Indiens, contre ces misérables, c'est l'excessive et avilissante saleté qui résulte de leur indigence; c'est cette faim canine et enragée qui leur fait savourer les aliments les plus odieux !..t

Lorsque les fétides émanations d'une charogne les ont alléchés, il faut voir tous ces corheaux de l'espèce humaine s'abattre par troupes sur ces débris pour les displuter aux chiens et aux chacals. Ils s'en partagent les lambeaux putrides et s'enfuient à l'ombre de leurs huttes, où sans aucun aliment qui en déguise le goût et Todeur, ils les décorent!... Les cadavres des animaux atteints de mort naturelle appartiennent au valet du bourreau qui, grâce à son privilège, tient boutique et vend cette chair aux parias...

Eh bien! au-dessous de ces 25 millions d'hommes libres, 10 millions d'hommes traînent un esclavage qui n*a rien de commun avec celui de nos Antilles!

Voilà ce que rapporte M. l'abbé Dubois qui, vingt années durant, étudia Sur place l'état des Indes orientales, et dont la véracité nous est garantie par ce fait unique que son ouvrage fut imprimé aux frais même de la Compagnie des Indes ^ !

...Je crois avoir assez vivement décrit la misère de l'Irlande^^ pour me dispenser de reprendre cette esquisse : j'y ajouterai fort peu de traits !

Le journalier, sur ce sol qui ne profite qu'au conquérant, ne trouve Temploi de ses journées qu'au taux de 8 à iO sous, et seulement pendant trois mois de Tannée. VoUà pourquoi l'Irlande fournit à l'agriculture anglaise ses tour-

1 Alph. Ride, v. ir, p. 492, 497, 498. J'ai considérablement restreint ces pages. — ^ Dans mes Colonies françaises. Émancipation, 4844, et dans le Monde avant le Christ, que fai publié en 4845, chez P. Mellier, cinquième partie, Influence de la Religion c^ans les États,

bes de paysans faméliques et dëgnenillès! La misère les pourchasse de village eu village. J'ai rencoutrë ces baudes I Un épisode de quelques ligues sur Irretour de Tune d'elles jious permettra d'apprécier la manière dont on en use avec les fils de l'Irlande. ,«.

..Je quittais Liverpool pour Dublin, •. Lorsqu'un paquebot appareille, la foule le prend k l'abordage. C'est un pêle*mële qui n'a pas de nom , mais en un clin d'œil tout se classe ; le prix des places règle les catégories, et le péage sepergoit en mer...

Le lendemain du départ, comme nous voguions an large, une corde fut tendue de bâbord à tribord, et la foule de bas étage acculée vers la proue ; elle était nombreuse, compacte et le coeur saignait rien qu'à la voir.

Un à un, chaque passager eut à franchir cette barrière, en acquittant le droit de passage. Il se présenta d'abord quelques-uns de ces pauvres hères qui payèrent sans trop de débats; mais les autres se tinrent immobiles; ce moment fut terrible. •• Le capitaine était un homme à formes athlé^ tiques , à l'œil fauve et dur , vrai capitaine de roman ma-* ritime. Sa voix rauque comme l'écho d'nn récif devint tonnante, mais sans produire aucun effet. Au lieu d'y répondre, on se regarde : nul ne bouge; ou plutôt,^ ces malheureux se serrent les uns contre les autres. C'est alors que l'équipage reçoit l'ordre d'agir et que les bras de fer des matelots saisissent les premiers venus de ce groupe épais. . . Us n'ont rien! pas un schelling! chacun de l'affirmer! Â ce refrain de toutes les bouches, répondent les rires et les jurements des matelots. Rien ! ce n'est point tout de le dire, il s'agit de le prouver; en d'autres termes, il faut subir dans sa rigueur lé droit de visite , ce droit que j'ai cru comprendre en assistant à cette séance ! Un à un les patients sont tirés, fouillés, froissés, secoués, et, de temps en temps, un rire

satanique éclate et fait reculer d'àpouvante les mouettes curieuses qui, de leurs longues ailes, caressaient les haubans du navire. Ces éclats de gaitë farouche sont F effet de scbellings qui, tombant sur le tillac, se dérobent aux étreintes secrètes de ces pauvres diables. Mais, le plus souvent, la main grossière et impudique du matelot n'arrache que des gémissements; et il faudrait, comme an siège de Jérusalem , arracher les entrailles de ces malheureux et les laver pour s'assurer de leur bonne foi. Car, il est évident que plusieurs cherchent à escamoter le prix de leur passage et que quelques-uns pourraient en payer une partie. Mais l'argent leur a coûté si cher !

En désespoir de cause, les haillons dont ces misérables étaient pavoises, plutôt que couverts, furent acceptés comme à-compte. Chacun d'eux ne garda que l'indispensable, et bientôt il y en eut litière au pied d'un mât. Les plus sales guenilles se vendent, en Irlande , et se transmettent en héritage. N'oublions pas cela; j'ai vu, j'ai vu le prix qu*on y attaché!

Cependant , l'industrie des créanciers n'était pas à bovt de voies. Sept jeunes hommes, plus récalcitrants que les autres, n'avaient pu rien donner. Il se trouvait dans un endroit du tillac comme une sorte de bouche de puits : c'était l'ouverture de la .soute h charbon. Ils furent jetés et empilés, plus morts que vifs, dans cette étroite et ténébreuse oubliette, dont l'entrée se referma. Ce furent d'abord des cris étouffés, le tapage de gens qui se débattent, et puis, bientôt,

rien, presque plus rien; mais, bientôt après, un râle

L'air avait manqué totalement à ces misérables. • . Mais aussi pourquoi l'argent leur manquait-il?. . .

Quoi qu'il en soit, ce fut à ce moment que l'indignation des hommes généreux qui se trouvaient à bord éclata. L'équipage fut repoussé , et la soute ouverte rendit six vie-

times : il en fallait sept... On redescend : le jeune homme était asphyxié!... Son corps fut hissé au grand air; de part et d'autre on se regarda avec stupeur. Il se fit une trêve sur son cadavre. Un chirurgien que le Ciel avait mis à bord ramena de sa lancette quelques gouttes d'un sang noir... Bientôt il y eut une mare de sang à côté du tas de guenilles. Des hommes miséricordieux, et T Angleterre en abonde, s'emparèrent du Lazare irlandais, et peut-être le ramenèrent-ils à l'existence ; je ne pus en obtenir la certitude. Le soleil resplendissait, la mer soulevait avec mollesse ses plis d'azur, la ligne lointaine et découpée des monts Wicklow offrait un spectacle majestueux et ravissant.... Mais un homme, presque sept hommes de cette bande agricole venaient d'être immolés sous nos yeux, insultés, violentés, dépouillés... Chacun se sentait un poids sur le cœur... L'Irlande se laissait douloureusement pressentir !...

Les malheureux cultivateurs de l'Irlande se voient forcés de vendre une partie de leurs récoltes, afin de rembourser ce qu'ils ont emprunté pour vivre jusqu'à la moisson. Mais souvent il arrive que la récolte périt ou qu'elle trompe l'espoir du cultivateur. Dans ce cas, on abandonne le champ averce qu'il contient, et la famille entière va tendre la main sur les routes et dans les villes. Le calcul établit en outre que, même si la récolte est abondante, la pomme de terre coûte plus cher au pauvre, dont elle est l unique nourriture, que s'il l'achetait sur les marchés. Mais pourquoi donc la cultiver? C'est afin d'être sûr d'en avoir ; car chaque année menace l'ouvrier de le réduire à la mendicité. Oh! menacer... ; ce terme perd sa valeur dans un pays où mendier, quand on le peut, c'est vivre de la vie du peuple!.,.

Lorsque les terres sont d'une nature par trop ingrate; on tente le pauvre par l'offre de lui en céder la jouissance moyennant quelques journées de travail ; ou bien , on lui

— <67 — fait soascrire des billets dont Tëchëance précède immédiatement Touverture des assises, afin de l'acculer* à la prison en cas de non payement.

Aussitôt que quelques passables récoltes ont donné au petit fermier la chance d'amasser quelques livres sterling, son bonheur se trahit par un acte qui marque quel désespoir habituel couve au fond d^son âme : il émigré, il s'empresse d'émigrer dans le Nouveau- Monde, suivi de sa femme et de ses enfants: il laisse aux tourments de la détestable existence à laquelle il se dérobe les misérables auxquels il a sous loué sa terre. Malheureusement, en Irlande, Témigra^ tion recrute les plus industrieux et les moins dénués parmi les victimes de cet inconcevable dénuement. On ne qualifierait qu'imparfaitement cette misère, en rapportant que les ecclésiastiques s'accordent à reconnaître qu'un tiers à peine des habitants peuvent se rendre aux offices, faute d'habits pour couvrir leur nudité, et ce qu'on appelle des vêtements là-bas ce sont des haillons de chiffonnier !

Les propriétaires s'efforcent quelquefois d'évincer de leurs terres, où ils se cramponnent, ces faméliques agriculteurs; mais cette œuvre, qui a bien ses mérites, grâce aux difficultés de l'exécution, ne s'accomplit guère que par le fer ou le feu tournés contre les huttes qui leur servent de repaires.

On voit alors des familles, an nombre de plusieurs vingtaines, se réunir, s'agglomérer par essaims et se jeter à Fimproviste sur les bords déserts de quelque marais : asile infidèle, dès qu'il est connu, car tout aussitôt un régiment de cavalerie reçoit l'ordre de balayer ce terrain et déniveler au sol cette colonne d'affamés. Les groupes se séparent sous le sabre, et, parmi ces familles, les unes mendient^.., les autres découvrent dans les villes le secret de végéter...; le plus grand nombre se voit réduit, non pas à subsister au

milieu des tortures de la faim, mais à en mourir. Ce sont là les famines périodiques de Tlrlande. Le peuple s'y est accoutumé. On se tait, on meurt, et tout finit là. D'autres feront de même Tannée d'après; cela est bien simple ^.

Oh! quelle main effeuilla donc la couronne du Christ sous les pas du travail et de la pauvreté qu'il a bénis? La misère ne présentera-t-elle , sur le chemin du prolétaire, que la pointe et le venin de ses épines ?. . . Adoucissons cette misère y rendons impossible à contempler, désormais, le spectacle que nous offrent ces hommes qui partagent, avec tant de millions d'Européens, une condition dont le premier mal est de leur ôter « tout intérêt au maintien de la civilisation, » de leur donner « tout à gagner à sa ruine ^. n

La plaie n'est pas incurable : gens de toutes

conditions, ayons tous du cœur et marchons du côté du remède ; en notre pays, il est sous la main; patience, et nous le verrons !

^ Lire le journal l'Univers, i 4 et 4 9 sept. 4 844. £. Baret, vol. u, p. 94, 9b. De Beaumont, vol. x, chap. 6, etc., etc. — ^ £. Buret, toI. u, p. 214.

Ul mOldfTAXUB mVUTBXMBL»

Blancs. — Misère, de l'adulte.

J'extrais d'une piquante et populaire publication ces premières lignes : « Certes, disent les Guêpes y Tesclavage, quelle que soit sa forme^ est quelque chose d'odieux et d'inhumain. Je n'ai jamais même consenti à discuter le prétendu droit que des hommes s'arrogent sur la liberté d'autres hommes ; mais il me semble que les préoccupations qu'affichent tant de gens pour les esclaves des colonies, pourraient bien avoir en réalité le but que le sage que j'ai cité prête aux hôpitaux de fous. Il semblerait, en voyant les représentants du pays s'occuper avec tant d'ardeur d'affranchir les nègres , que tous les blancs sont libres et que la France ne renferme pas des milliers d'esclaves plus esclaves , et surtout plus malheureux que les nègres des colonies ! Il est vrai que les nègres qu*on affranchît sont en général les nègres d* autrui} et que les réformes qu^il faudrait apporter au sort des esclaffes blancs , pourraient toucher directement aujd intérêts de ceux qui voteraient ces réformes , et qui , en conséquence^ pré-fèrent ne pas les voter! Plus de moitié des ouvriers en France sont plus malheureux que les nègres. Et, si l'on ne peut pas faire davantage pour eux , il faudrait permettre à ceux qui méritent rintérêt par leur bonne conduite , leur

pauvreté et leur amour du travail , de passer nègres en forme de récompense et d'encouragement. C'est , sans doute, dans cet espoir qu'un grand nombre d'ouvriers français s'embarquent pour les colonies, ainsi que le mentionnent les journaux ^ »

« Il y a une pétition que j'ai trouvée fort touchante, c'est celle qui , il y a un an , fut signée par 9000 ouvriers pour demander l'abolition de l'esclavage. En effet , ye le dis sérieusement^ plus de la moitié des ouvriers sont plus malheureux que les nègres. Le nègre malade est nourri et soigné par le maître, et le nègre vieux ou infirme reste sous l'habitation et y trouve sa subsistance. Mais l'ouvrier malade, vieux ou infirme doit mourir de faim... J'ai été ému en voyant ces pauvres gens s'occuper d'autres misères que les leurs*. 9

Pour ma part , j'ai partagé cette émotion \ j'ai admiré la bonne et franche nature du cœur de nos compatriotes, mais un sentiment de compassion s'est joint à l'admiration que j'éprouvais : ces hommes loyaux étaient dupés. Leur mouvement préparé d'avance, et par qui, servait un intérêt opposé à celui de la France !... Cet esclave pour lequel nous demanderons le droit commun, et dont ils plaignent le sort, ils ne le connaissent que par des descriptions fantastiques et mensongères. Aux douleurs de leur position sociale ils ajoutent toutes celles que l'imagination du romancier a pu concevoir, ils ajoutent les tortures inhérentes jadis à l'esclavage, et voilà l'esclavage tel qu'ils le connaissent. Enfin, ces ouviiers européens, assez malheureux déjà, ne sont point ceux que j'aperçois, abaissés au dernier degré du pro-

* Alph. Karr, Guêpes, juin 1845. — ^ Ihid. Voir comment s'y prit un comité anglais, siégeant à Paris, pour faire signer, spontanément , celle pétition à la masse déçaedes ouvriers. Révélations fort curieuses ! Uuc père, 4845, Discus. de Tad. du Gons. col., p. 42, etc.

létariat, abrutis et privés du sentiment de leur dignité d'homme. Ceux-là pensent-ils? Ils souffrent trop peutêtre! Si j'exagère, qu'on me le dise, mais après m' avoir écouté !

La misère fuit le jour, elle demande aux ombres et à la retraite leurs mystères; vous interrogez souvent en vain r homme dont une charité constante n'échauffe point le cœur, si vous voulez apprendre de lui quel est l'asile du froid et de la faim, et en quels lieux se cantonnent les souffrances.— Dans toutes les grandes villes industrielles la misère a son quartier maudit... A quelques pas dQ là, peu de gens savent qu'elle existe ^

Rien au monde, pour ne citer qu'un exemple, rien, si ce . n'est certains quartiers de villes manufacturières , ne donnerait l'idée des horreurs qu'elle accumule dans les vastes quartiers de la capitale de l'Angleterre où elle a choisi son gîte! Pour nous représenter ce gîte, figurons-nous un dédale, un pële-mèle de huttes, de cabanes, il faudrait dire d'étables formées de planches pourries, de matériaux transformés par la corruption qui germe et fermente au dedans et au dehors de ces misérables demeures. & La fiè\re les ravage périodiquement, mais elles ne restent pas vides un seul moment, et des locataires nouveaux prennent la place encore chaude de ceux qui viennent' d'être transférés à l'hôpital ou dans le cercueil*^. » Si la plupart de ces huttes écartent un peu la pluie qui tombe, elles ne protègent guère leurs habitants que contre les bienfaits du grand air.

Mais pour trouver le grand air, ilfaudrait tout un voyage; car autour de nous ce sont des levées d'une terre infecte , imprégnée d'immondices.... Au-dessous, ces trous que vous voyez servent de calice à une eau stagnante, et quelle est cette eau? Plus loin voici des tertres, des mon-

* ^. Buret, vol. i, p. 316, 317. — * Id., vol. ii, p. 41.

ticules 9 des monceaux de fumier de porc, d'ordures et de matières croupissantes sans nom! Le liquide qui en dégoutte et s'épanche en mare, est le produit de tous les suintements de la pourriture. Vous en respirez les parfums odieux et vos pores en absorbent les miasmes... Si le soleil luisait un peu moins nonchalamment dans ce pays , la peste y régnerait en permanence ; on en e^t quitte pour des fièvres dont les pauvres ne se débarrassent la plupart du temps qu'avec la vie... Cette odeur m'a quelquefois poursuivi avec une ténacité détestable; l'Irlande m'a si bien appris à en saisir le caractère, que, dans mon langage intérieur, je me répétais malgré moi-même à l'approche des lieux d'où elle s'exhale : voilà qui sent l'Irlandais; cruelle parole, et qui dans mon cœur n'était pas une insulte...

Mais changeons de ville , si bon nous semble. On aura beau varier le tableau, l'impression restera la même. Qu'importe, en effet, si, comme à Bristol ou Woolverhampton, si, comme à Liverpool et à Dublin, si, comme encore je ne sais où, le misérable couche enti^e des planches et des cloisons disjointes , ou sur un sol humide, dans des allées tor- ' tueuses et sombres , dans des bouges dont l'entrée se trouve au fond de puits infects que l'on appelle des cours, parce que ces puits sont formés par les ûbjxcS de quatre hautes maisons. Qu'importe la forme de ces repaires, s'ils nous présentent à l'teil des caves brasses et ténébreuses, un sol détrempé et pourri où des débris de paille servent de litière à plusieurs familles , sexe et flge étendus pêle-mêle , et viciant l'air en commun sous les lambeaux impurs dont ils se couvrent S

Tont y répugne aux organes , rien n'y est calculé pour la vie. . , Elle s'y éteint. . . Oh ! cependant ne serais-je point assez heureux pour exagérer mes descriptions! Je l'ai plus d'une

^ J^a^ visité toutes ces villes, etc.

— 163 -^ fois espéré, et j'ai plus d'une fois lutté contre mes souvenirs les plus présents, contre les notes de mon journal; mais non , je suis loin de tout dire. Demandons le reste à M. de Beaumont, à M. Faucher, à M. £. Buret, à cent autres qui Font dit , qui le rediront et qui me permettent de m'effacer derrière Tautorité de leur parole!

Ainsi je laisse M . Buret établir ce fait ^ , que dans les villev de Liverpool et de Manchester, par exemple, Thomme a trois fois un quart mmns de chances de vie que dans les régions salubres de l'Angleterre. Et comme cette énorme différence retombe toute entière sur l'existence des misérables, « quel doit être dans ces classes le contingent de la mort? »

L'Ecosse elle-même, si longtemps renoounée par la beauté de sa population , l'Ecosse vous dira ce que devi^i* nent les races sous les épreuves dévorantes de la misère !

La misère britannique se distingue « par son aspect fantastique , par le costume grotesque qu'elle se compose avec les vêtements portés jadis par les classes aisées et recueillis dans la boutique des chiffonniers... Des quartiers entiers, nous dirions des villes, n'ont pas d'autres habitants que ces étranges créatures toutes costumées de haillons^ . »

Le dénuement et les souffrances des malheureux qui peu* pleut les réceptacles que nous avons décrits , ne peuvent se peindre que par des touches spéciales , et il faudrait répéter pour chacun d'eux : la faim, une faim qui tue ;... la fièvre, une fièvre qui dévore... Et puis, le froid... la nudité.. • l'ivresse d'alcool, abrutissante ivresse; l'ivresse de l'homme, de la femme, des enfants qui, afin de boire, ont été vendre leurs haillons , ou porter aux boutiques de gin le produit de labeurs accablants, empressés qu'ils sont de perdre un instant le poids et le souvenir de leur vie!...

Cette histoire, nous tenons à le rappeler souvent, n'est

4 Vol. I, p. 351 . — a Ibid., p. 367, 368«

pas celle de tous les ouvriers , mais elle est celle des prolétaires qui se nombrent par millions!... Car telles sont les rigueurs de la misère, que des crises devenues périodiques et de plus en plus rapprochées, condamnent souvent les ouvriers les plus laborieux et les plus méritants à soufTrir^ ! Il n'est pas rare de voir, par exemple, un tisserand à la main consumer au travail toute la nuit, ou peu s'en faut, sans obtenir pour salaire la dose d'aliments indispensable aux exigences de Testomacle plus sobre^.

ff II est presque impossible de donner une idée des scènes dont je suis témoin aux personnes qui n'y ont point assisté. Allez donc, et voyez vous-mêmes ^ ! Voyez que, si des grandes villes anglaises nous passons aux villes de l'Ecosse, Edimbourg, Glasgow, Paisley, c'est pour y rencontrer un nombre plus effrayant encore « d'êtres humains amenés au dernier terme de la détresse physique, c'est pour assister à des scènes plus hideuses, plus lugubres encore. Le spectacle d'une pareille accumulation de misère, et dans un pays lel que celui-ci , a de quoi faire saigner un cœur cuirassé d'airain^! » Cependant tous les fonds dont l'administration des pauvres « surveille la perception et l'emploi égalent presque la somme que coûte en France l^administration de la guerre^! »

« Si nous n'allons point chercher au fond de la société française des faits analogues à ceux que nous avons recueillis en Angleterre, ce n'est pas qu'il nous serait impossible d'en rencontrer; malheureusemenl , il nous suffirait d'entrer dans les quartiers pauvres de Lille, v et de tant d'autres villes manufacturières, pour « voir des scènes à peu près semblables. 9

« Maiscesexemplesd'extrème détresse sont plus rares chez

1 E. Burct, vol. I, p. 378. ~ ^ Ibid. — s p. 379; -.4 p. 383, « P. 233.

nous et moins affreux. » Gardons-nous toutefois d'oublier le cruel spectacle que déjà nous ont offert, sur le sol dé nos campagnes, plusieurs millions de prolétaires; celui que nous offrent les principaux foyers de F industrie, et, au cœur même de notre capitale, des milliers d'enfants réduits au plus abrutissant des esclavages! S'il existait entre la misère réelle des deux pays une différence aussi considérable qu'entre leur misère ofGcielle , la France se trouverait dans une situation incontestablement préférable à celle de l'Angleterre* Mais la misère latente n'est peut-être pas aussi loin que nous nous le figurons de former chez nous une compensation à celle que le régime de la charité publique expose au grand jour en Angleterre!* Et la raison de notre faible avantage, c'est que, chez nous, les vices du régime industriel ne pèsent pas encore d'un poids égal sur les classes pauvres et inférieures, qu'ils ont une tendance universelle à corrompre et à dégrader*.

Or, le principal de tous ces vices, quel est-il? C'est la séparation toujours croissante de l'instrument du travail et des bras de l'ouvrier; séparation que notre régime tend chaque jour à rendre plus complète et plus désastreuse. A peine est-il un économiste qui n'accuse, dans cette cause, la cause de l'esclavage du prolétaire !

Non, nous n'avons assez oublié ni M. de Bourgoing, ni M. Faucher, ni M. Buret, ni tous nos rapports officiels, pour nous laisser éblouir par les lignes suivantes, qui semblent ouvrir un Eldorado devant les désirs de l'ouvrier.

« Celui qui ne possède rien peut il, par ses propres forces, subvenir à ses besoins et économiser encore pour ses der- . nîefs jours? Il le peut, s'il veut connaître et utilis<^r les ressources offertes par la Providence à l'ouvrier prudent et îa-

4 V E. Buret, 234, 237; Bcuue sociale^ 1845; de Tapiez, p. 63, etc.— • » E. Buret, vol. i, p. 237, 238.

— <66 — borieui ^ t — « Il y a donc toujours des travaux assez productifs pour donner à l'ouvrier Fespërance de la richesse ? Oui*. 9 — Bien plus, cet ouvrier doit encore, après avoir prélevé sur ses gains l'entretien de sa personne, «r en conserver une partie pour ses enfants, et employer l'autre à rendre à ses parents ce qu'il leur a coûté quand il était petit ^. 9

Plus pratique et plus ami de l'expérience, M. le docteur Guéptn nous offre la résultante de toutes les études relatives à la misère et aux souffrances du prolétariat ; son procédé paraît aussi ingénieux que satisfaisant. Il se transporte à Nantes , parce que le taux des subsistances et des salaires range cette ville entre les places de troisième ordre et les cités de grand commerce, telles que Paris et Marseille, Lyon et Bordeaux. D'après ce taux, il établit une moyenne générale, dont la conclusion se résume en ces mots : Pour l'ouvrier pauvre, «vivre c'est uniquement ne pas mourir. » Mais nous donnons fréquemment accès à l'erreur, faute de savoir par quelles privations toute une famille rachète un jour de désordre, une de ces journées où l'ouvrier, fatigué d'une lutte infructueuse, accablante, va faire orgie dans les cabarets. C'est alors qu'il nous étonne par sa fausse aisance en jetant sur le comptoir, à la fin d'un repas, le prix de la nourriture de toute sa famille pendant toute une longue et cruelle semaine^. La misère a ses fausses pompes comme elle a ses profonds mystères.

Si nous voulions visiter le bouge infect, glacial et délabré où notre prolétaire établit son domicile , nous nous croirions, à peu de chose près, transportés de l'autre côté du détroit, dans les repaires dont j'ai tout à l'heure crayonné ^esquisse^

1 D'Esterao, De la Misère, de ses causes, p. 24 6 ; 4 842. — ' Ibid, p. 220. — * tbid, p. 224 . — * Lire Frégier, Classes dangereuses, p. 84 à 89, etc. — » V L. Blanc, Organis.y p. 49 j E. Buret, vol. i, p. 340 à 349.

M. de Villenenve-Bargemont, aprfes aToir tracé le tableau comparatif de rindîgence dans plusieurs irilles industrielles, nous apprend qu*à Lille, par exemple, sur une population de 23,381 indij^ents , 3,687 habitaient des caves. Et Dieu sait quelles caves, ou plutôt quels antres! En effet, le relevé de ces observations inspire ces paroles amères à un homme que l'on n'accusera pas de pessimisme. «Voici donc en France des populations arrivées au dernier degré de misère où puissent descendre les classes prolétaires. »

La sollicitude des amis de l'humanité ne s'est encore préoccupée que médiocrement, dans notre France, des améliorations exigées par l'état déplorable de l'habitation des classes ouvrières. • . C'est qu'en toutes choses la raison com- . mande de soulager d'abord les besoins les pins urgents : cela veut dire ici la faim! Cependant, on s'imagine trop peu quelle est, sur la conduite, l'influence des conditions sous lesquelles «s'écoulent, dans le foyer, les heures du repos, les temps où l'on se sent vivre*. » L'homme, la femme, pour qui son intérieur est un lieu de souffrances, le fuit, court demander aux cabarets et aux repaires de la débauche ces plaisirs qui étourdissent, qui exaltent les sens , et qui augmentent la faim par la misère! Frappés de cette remarque, des hommes charitables viennent de fonder, de l'autre côté du détroit, une société dont le but est de remplacer le galetas ou la tanière du pauvre par une habitation décente. Cette société a su faire agréer à la cupidité du spéculateur des calculs qui tourneront au profit de l'humanité souffrante! Bien excellente idée; car intéresser au soulagement du pauvre les passions cupides , ce serait , par un chefd'œuvre de tactique, avancer merveilleusement l'œuvre de la régénération du prolétariat. « On ne se tairait jamais si

*■ A. Dufau, direct, de Tlnstitut. des Jeunes Ayeugles.

468 — Ton prétendait redire tous les témoignages qui constatent les formes, Tétendue et l'activité de la misère dans les pays d'industriel » J'ai renoncé, pour ma part, à faire usage de la plupart des matériaux que j'ai réunis sur cette question, et qui ont été pour moi le (il d'Ariane au milieu d'un horrible dédale. Cependant , aGn de placer le lecteur en face des documents les plus modérés, je crois utile d'exposer à ses yeux la condition des ouvriers dans une ville où d'importantes améliorations à leur sort en ont adouci les souffrances et les douleurs. Il s'agit de la ville de Reims.

Les documents du docteur Villermé sont de 1836, et les miens de 1845. J'en puis garantir l'exactitude, et la main par laquelle je lésai fait résumer dissimulerait le mal plutôt que de l'exagérer.

c La condition des ouvriers de la manufacture de Reims est, en général , satisfaisante, bien que. ....

n Une exception malheureuse est à faire. La classe des tisseurs d'étoffes unies gagne à peine de quoi ne pas mourir de fàini; ce genre de tissus se confectionnant principalement dans les campagnes et dans les départements limitrophes où les salaires sont à très-bas prix. »

Or, voici le salaire de l'ouvrier Rémois : « Pour un homme , il est de 1 fr. 50 c. à 2 fr. ; pour une femme , de 90 c. à 1 fr. 15c.; pour un enfant de douze à quinze aos, de 70 c. à 1 franc.

Ce salaire sufGt à l'ouvrier valide^ dans les temps et les conditions de famille ordinaires. Il n'est pas question des temps de crise ^ de chômage et de détresse commerciale. On entend seulement constater les faits qui se passent quand la fabrique suit son cours normal et régulier. »

« Les principales spécialités d'ouvriers en lainé^ et le sa-

* E. Burct, vol. I, p. 281 , 282.

- «69 — laire de chacune d'elles, peuvent se résumer ainsi : Apprèleurs, 1 fr. 50 à 2 fr. 50 c. »

Suit un tableau que nous supprimons pour n'envisager que ce résultat du salaire : < La constitution des classes ouvrières est sensiblement moins forte que celle des classes aisées. Le troisième arrondissement de Reims, peuplé en partie d'ouvriers, a peine à fournir le contingent militaire au recrutement de l'armée, w

La charité publique-se déploie largement dans les temps difficiles, a Cependant, on conçoit à quels efforts de sagesse et d'économie rou\rierse trouve astreint, par le taux de ces salaires , en dehors même des jours de crise et de détresse, et quoique sa famille soit peu nombreuse. Or, que dire des centres industriels, où sa condition n'est pas, comme à Reims, « en général satisfaisante? » Que dire, lorsqu'elle se rapproche de celle des tisseurs d'étoffes unies, lorsqu'elle s'y confond? lorsque les crises abaissent le^salaire, ou multiplient les chômages! Reims, cependant, n'est qu'une ville parmi tant d'autres; et la charité publique, devant laquelle subsiste en permanence cette pauvreté, ne se déploie pas en tous lieux d'une manière aussi large!

Une autre misère dont il est juste de tenir

compte, c'est celle qui résulte, pour le prolétaire, des dangers et de l'insalubrité des professions. Quels termes les trésors du langage ne proJigueraient-ils point, s'il s'agissait de qualifier des planteurs assez barbares pour imposer à leurs esclaves ces travaux où V onyr'mr /oue,sa vie pour la gagner; où, chaque jour, il en sacrifie une partie pour sauver l'autre.

La loi garantit les propriétaires contre les dangers et les mcorii^énients' qui pourraient naître du voisinage des établissements insalubres; cela est juste. Mais « quant aux individus qui travaillent dans cette manufacture dont la

seule proximité est une cause d* appréhension... la société les abandonne. Qu'ils trempent dans le poison leur pain quotidien; qu'ils meurent victimes des besoins de la vie commune ou du luxe , après avoir souffert mille maux ; elle ne s'en émeut guère , nous dit une feuille que des ouvriers rédigent !

« Il y a dans Paris une place où les raccolenrs viennent ramasser, à la face du soleil , les ouvriers sans travail , c'est-à-dire affamés ^ qu'ils enivrent pour leur Ôter l'idée du danger^ et qu'ils poussent devant eux dans les établissements où l'on travaille la céruse. Au bout de quelques jours^ il faut recommencer ce raccolage , l'intoxication saturnine ayant diminué le premier contingent ! »

« On a dressé un état général des établissements insalubres ou dangereux. Or, à l'article blanc de céruse, nous trouvons ces mots : Quelques inconvénients seulement pour la santé des ouvriers! Quoi ! quelques inconvénients , et chaque jour une foule d'ouvriers perdent la vie pour avoir

travaillé à la céruse! La barbarie du moyen fige n'a

jamais rien écrit de plus naïvement cruel * ! »

N'est-ce donc point un devoir sacré pour l'Etat d'exiger que l'industrie soit un peu plus ménagère de la vie des hommes ! et que dire, lorsqu'il est avéré que la vigilance des maîtres suffit pour préserver la vie des ouvriers! Que dire, lorsque nous apprendrons que quarante-trois professions sont sous le coup d'une maladie implacable, connue sous le nom de colique de plomb ; lorsque nous rappellerons, enfin, qu'il ne s'agit ici que de Paris, que d'une seule des maladies causées par les métaux ; et que , toutes ensemble , ces maladies ne constituent qu'une famille parmi celles dont les professions nuisibles ont affligé notre fière Europe !

1 Gazette des hôpitaux, du 4 janyier, dans l'Atelier, mars 4845, Id, no- Ycmbre 4844. V Egron, p. 174, 494, etc., etc.

Si, cependant, on veut se représenter ce qa*il y a de terrible dans le sort des ouvriers malades , il suffit de se rappeler le précepte du célèbre docteur Ramazzini : « Le devoir du médecin, auprès d'eux , c*est de les rétablir le plus rapidement possible, en leur administrant des remèdes forts, puisque ces malheureux prient souvent les médecins de leur donner la mort ou une guérison prompte! Il faut avoir soin d'accélérer la cure, sans quoi, F ennui d'une maladie longue et l'inquiétude sur le sort de leur famille les jette dans la consomption \ » Ils n'ont point le temps d'être malades. Le travail suspendu , c'est la mort : le

travail les tue comme le repos! Européens que

faisons-nous de nos frères?

Le travail les tue Entendez-vous geindre,

gémir ! Il est nuit , nous promenons nos pas taciturnes dans les rues de la capitale de la civilisation. Écoutez. Est-ce que vous n'étiez jamais « passé devant ces soupiraux d*où s'exhale une vapeur brûlante? n'aviez-vous point entendu au milieu de la nuit ce râle effrayant du pauvre geindre? c'est le nom de l'ouvrier boulanger, auquel rien ne répond que l'horloge qui compte ses heures de peine. C'est une poitrine humaine qui se dessèche et se brise pour vous. On croirait assister à la dernière scène d'un meurtre; cette pâte frappée lourdement sur la table, on dirait d'un cadavre qui tombe sous les coups. Et cet effort retentissant des poumons de l'ouvrier , c'est comme les derniers soupirs de l'agonie. Eh quoi! un spectacle si pénible, et le travail de l'enfourneur, plus affreux encore, occupent dix-huit heures sans interruption le malheureux ouvrier *. t

Malheureux, ai-je dit trop heureux lorsqu'il

obtient la faveur de remplir cette tâche , et trouve au bout

' BgroD, p. 483. — ' George Sand.

de cet esclavage sa part da pain qu'il a pétri. . . ; . Ce n'est plus la plume poétique et suspecte de G. Sand qui va

nous rendre présents à ces douleurs c'est un des

ouvriers qui les endurent et dont je reproduis textuellement le langage :

« Dans ce moment, nous sommes au moins deux mille sans ouvrage. Moi, qui vous parle, depuis le 25 juillet 1843 « j'ai travaillé trois semaines et deux jours; autrefois nous donnions 10 francs au placeur; mais, à présent, celui qui ne lui donne que 10 francs est sûr de rester cinq à six mois sur le pavé, et quelquefois plus. Il faut donner de 30 à 40 francs et une dinde, pour régaler le placeur. . . Aussi, ceux-là travaillent toujours. Aussitôt que les placeurs ont reçu l'argent , ils font tout ce qu'ils peuvent pour faire sortir l'ouvrier qui ne leur a donné que 10 francs, à seule fin d'en faire rentrer un autre pour recevoir davantage! Malheureusement les trois quarts des maîtres boulangers sont des épiciers , des pharmaciens, perruquiers, cordonniers, chaudronniers, marchands de vin et autres corps d'état, qui font valoir à présent la boulangerie et n'y connaissent rien. Les placeurs leur font entendre ce qu'ils veulent, c'est pour cela qu'il font sortir les ouvriers à volonté. Noua inviterions M. le préfet de police à venir contempler les trois quarts des travaux de cave, ou plutôt des sombres cachots où l'eau transpire de tous côtés à travers les murailles, qui sont entourées de fosses d'aisances où Fair et le jour ne pénètrent jamais;. on peut les nommer des abattoirs humains! .... Ça leur est égal qu'on attrape des fraîcheurs , des fluxions de poitrine, des douleurs; que l'on respire la vapeur des braises, la puanteur du bois lorsqu'il sort du four, la fiente des lieux qui transpire à travers les murs. Le pauvre ouvrier a l'hospice pour lui. Au bout de trois ou quatre jours on dit : un tel

est mort. — Les hôpitaux sont remplis de boulangers! Dans ^in^t' quatre heures, nous a^ons cinq ou six heures de repos sur un grabat qui est par terre dans un coin de la ca\e et que Ton appelle matelas, y

« Cependant il y a des inspecteurs; mais Autrefois

les fours conlenaient de 60 à 70 pains de quatre livres, aujourd'hui tous ceux que Ton construit sont de 100 à i30 pains. Nous avons plus de mal et nous sommes moins payés; où il faudrait quatre ouvriers, il n y en a que trois. Les travaux sontsi pénibles, qu'un ouvrier qui y passe deux mois n est plus reconnaissable , ce n'est plus qu'un spectre vivant. Nous travaillons seize ou dix-huit heures pour 4 francs par jour. Défalquez-en les frais de placeurs, les chômages involontaires, ceux que nécessitent la fatigue, et les maladies! Je vous supplie au nom de F humanité et de tous mes semblables (le vouloir bien faire mettre cela dans les journaux , à seule fin que quelques personnes de bien prennent nos intérêts \..

Telle était, à cette date, l'exploitation des esclaves de la boulang«rie par la classe étrange et parasite des placeurs!

. . . Mais il est un fait économique dont l'importance s'est depuis longtemps révélée, parce qu'il est le symbole de la misère : c'est la diminution progressive de la dépense de l'ouvrier pour sa nourriture. « Comparez la consommation de Tan VU avec la moyenne de 1830 à 1840; de la première à la dernière époque, la population s'est accrue de 66 p. cent, eh bien ! les ouvriers boivent moins de vin , mangent moins de viande que leurs pères, dans une proportion que l'on peut évaluer au tiers sans exagération !

L'homme du peuple perd le goût des aliments propres à entretenir la vitalité d'une race. De Taveu du ministre du

* Publié le mardi 4" octobre 4844. — Y' aussi Commerce frauduleux de la boulangerie parisienne, dans l'Atelier, numéro de novembre 1845, p. 204.

— 47* — Commerce, la diminution de la viande de boucherie con-sommée par la France enliëre a été de 1830 à i840 de 8 ^ p. cent, » malgré V augmentation de la population! C'est là un symptôme indubitable de pénurie dans la classe ouvrière*. »

En celte ville, des ^ifants^ dont^les maîtres ne sont point représentés comme des anthropophages, peuvent donc mou* rir de faim et de coups*.., et puis^ après, les adultes peuvent encore y mourir d'épuisement et de misère; y mourir non pas nourris, mais empoisonnés par le travail^!...

Est--ce que pour un fait d'oppression et de despotisme ça et là dépisté dans nos colonies , et puis artistement relevé , grossi , gonflé , exploité par des hommes qui en ont juré la ruine , ou qui se sont mépris sur les intérêts de la liberté^; est-ce que pour un trait ^ un seul de ce getire, quiconque voudra dessiller ses yeux , ne trouvera pas dans le jour même, dans la capitale même, et sans se fatiguer, dix autres traits, dont les circonstances et la monstruosité inspirent le plus pénible des étonnements !

Cette liberté /ondée sur l'ordre^ et dont nous voulons faciliter le triomphe au proflt des non4ibres de la race noire, notre devoir n'est-il pas de la procurer à la fois et aussi pleinement à l'esclave de la misère, à l'esclave de la race blanche? Oh! si le prolétaire ne lie point indissolublement sa cause à celle du nègre; s'il laisse se calmer et s'éteindre, sans en tirer parti, cette fièvre d'émancipation qui bouillonne au cœur de l'Européen; si , lorsque la liberté se précipite tète baissée dans les actes de la politique, il ne sait point légalement, paisiblement, demander et obtenir sa mesquine part de justice. . • je leredoute,rheure favorablesera passée. . .

* A. Cochut, Budget de Paris, 4 "avril 4845. Benoiston de Chàteauneuf. E. Buret, vol. ii, p. 191. — «Chap, Enfant9.^^i Profestionê dangereuses. — & Et cela, malgré la sollicitude de radministration I

trop tard » il en aura le sentiment , et ce serait tant pis pour nous ! car, lorsque les réformes deviennent impossibles le monde est près de trembler; c'est le moment où le vertige général succède à celui des hommes dont la science funeste aveuglait Jesgouvernemeits ! Ces météores, ces tourmentes, ces trombes, qui éclatent alors, ce sont les révolutions!...

Si j'ai redit les criantes misères du serf de la Russie et de rhomme libre de l'Angleterre et de la France, ai-je épuisé la source des eaux amëres de la servitude?... Oh! que cela serait à désirer! U n'en est rien; mais je n'ajoute qu'un mot :

a La Prusse commence à peine à se classer parmi les puissances industrielles ; et déjà la détresse des ouvriers y est un sujet de tristesse et d'effrois 9

Déjà, si nous promenons nos regards sur la province de Silésie, déjà la misère des ouvriers semble y avoir implanté la misère de l'Irlande ! M. Sehneer, qui la parcourut, assisté des autorités Jocales, a été saisi d'horreur et d'effroi à Tas-r pect des populations débiles, épuisées et abruties. Dans le cercle de Landshut, Schonau, Laubau, Bolkenheim, Hirslchberg, Lowemberg, Waldburg et Mittlewald , les fileurs et les tisserands n'habitent plus que des huttes délabrées et la plupart du temps sans toiture. Leurs enfants sont littéralement nus, et eux-mêmes ne couvrent leur corps que de haillons. Blottis dans ces décombres , « ils craignent l'air et le jour; » et, semblables au meurt~-de*faim de l'Irlande, ils s'écartent du temple, incapables de s'y présenter dans une mise qui ne heurte pas la pudeur. La pauvreté les excommunie!

Le pays produit deux sortes de pommes de terre; celle dont se nourrissent les bestiaux est devenue l'aliment des

* À. Goehnl, €our9 d'écon. politique 4e M. Chevalier f 4844;

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ouvriers; heureux encore lorsqu'ils ne se voient pas réduits à >i\re de pelures et de débris de légumes. A peine les familles de tisserands et de (ileurs peuvent-elles se permettre quelque peu de viande trois fois par an : aux grandes fêles de Pâques, de la Pentecôte et de Noël ! Le goût en est comme perdu pour elles. S'il arrive même que la charité publique leur jelte quelque aliment nutritif et salubre, leur premier soin est de l'échanger contre la substance dont le volume encombre et trompe le mieux leur estomac, Téternelle pomme de terre! Le salaire du tisserand se balance, dans la situalion actuelle des choses, entre i fr. 20 cent, et 2 fr. 40 cent, par semaine; celui du fileur de lin, entre 1 fr. 30 cent, et

I fr. 40 cent. , celui du fileur d'étoupes , entre 25 et 60 c.

II n'est possible de se figurer la détresse et la misère de cette dernière classe qu'en se représentant une famille de quatre ou cinq tètes, réduite à subvenir à tous les besoins de l'humanité avec un revenu de 6 à iO cent, par jour.

Parmi les faits dont l'ensemble compose cette hideuse enquête, M. Schneer nous a donné cet échantillon dévie d'ouvrier : & Lochman fait des paniers; sa femme et sa fille tournent le rouet. Les bénéfices de la journée montent à 15 cent, pour le vannier, et, pour les femmes, seulement à 6 cent, par tête. Leur logis est une masure demi -croulante et découverte, dont le grenier renferme, pour tous meubles, un lit garni de quelques haillons, que battent les pluies et la neige. Au centre du sol , constamment humide, de la pièce unique du rez-de-chaussée, les eaux pluviales qui découlent le long des murs de la cabane se réunissent et forment une citerne. Le locataire de ce cloaque paie au propriétaire une rente de 1 1 fr. 60 cent ; il paie pour taxe communale 3 fr. 12 cent. ; et puis, enfin, 2 fr. 90 cent, de contributions locatif es!... Heureux donc le sanglier dans sa bauge!...

« Quant à Berner , le ciel se montra pour lui plus chari-

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table que les hommes. L'hiver était rigoareax. Deux cbeyaux moururent dans son voisinage. U sut faire petite vie qui dure, et conserver, je ne sais par quel art, assez de charogne pour atteindre la saison nouvelle! »

Voilà de quelle viande les rapports ofGciels nous ap-prennent que se repatt le prolétaire de certaines villes industrielles , en Angleterre \ En Silésie, les tisserands trouvent, en outre, une ressource qu'ils doivent à leur art : c'est la colle putride destinée à l'apprêt de la toile!

Savez-vous bien pourquoi la famille Fritsch préfère le tricotage au rouet? C'est que l'acquisition d'un rouet est chose trop dispendieuse. U est plus facile aussi de procurer un jeu d'aiguilles qu'un rouet aux enfants parvenus à l'âge de six ou sept ans. La profession, l'avenir d'un enfant, dépendront donc de quelques sous !

Toutes les familles visitées par M. Schneer sont dépri^ mées moralement et physiquement; car la dignité du pauvre n'est quelque chose de réel qu'autant que sa misère ne dégénère point en esclavage de la qualité la plus affreuse ! et si, daus cet état, le langage leur conserve les attributs de l'homme libre , la langue humaine , dans son intarissable fécondité, n'a pas depersifflage plus amer et plus cruel.

Les enfants de ces familles sont scrofuleux, rachiliques, estropiés. Depuis huit ans, aucun vêtement n'est entré dans leurs demeures en ruines, et les consolations religieuses elles-mêmes n'y pénètrent que rarement. Chez nous , au moins, l'odeur fétide de la pauvreté allèche le prêtre, la sœur, la dame de charité et le chrétien ; eussent-ils, hélas ! les mains vides , le cœur aussi a ses trésors !

Les autorités ont dit presque partout à M. Schneer : « Vous venez au mois de mai , vous ne voyez pas la misère

dans toute son intensité. Revenez donc plus tard ! t

* V' mes CoU fr.y dernier chap. Children empl, corn.

Du moins, en Angleterre, et rendons-lui cette justice ^ le pauvre que la faim torture, possède une dernière ressource : la charité publique , offlcielle , lui a créé des maisons , je dirais presque des hôtels. Il prononce un mot, les portes s^ouvrent, il est reçu, le voilà chez lui.

Un ordre admirable règne en ce séjour, et l'œil s'y sent captivé, quoique le luxe en soit banni ; c'est queTasilede la charité est à la fois la retraite du travail ! . . . J'ose à peine dire de quel travail ! mais je le pourrai , aussitôt après avoir prévenu que la charité dont il s'agit n'est point celle du Christianisme ; qu'elle est celle de la peur, de la nécessité et de la loi; celle que les fautes des générations précédentes ont imposée aux hommes du jour.

Ne demandez donc point d'entrailles à cette charité, mais émerveillez-vous de ses calculs ! Pour le pauvre que l'âge ou les infirmités réduisent à tendre la main, vous la voyez bienveillante , mais sans tendresse ; elle ne se montre tout à fait elle-même , je veux dire implacable , que pour la misère qui fut jusqu'à ,ce jour la plaie de l'Angleterre , et « qui résulte des vices de l'industriel et de l'industrie : je veux dire la suspension du travail et l'insuffisance du salaire. Elle refuse de croire à cette misère-là; elle ne lui reconnaît aucun droit à être secourue ^ »

Dans cette maison, la chanté attend froidement l'indigence qui vient l'aborder ; elles'efforce par le cruel assaisonnement de ses dons de l'en dégoûter à tout jamais. Le pau-^ vre qui accepte ses secours « l'achètera beaucoup plus cher qu'il n'a jamais payé le droit d'exister ; il les obtiendra au prix d'un travail forcé, purement mécanique et qui est un véritable supplice , le supplice du moulin à bras. J'ai vu des machines de ce genre presque toutes an repos; elles avaient

* E. Burct, Tol. I, p. 463,

— i19 — mis en fuite les malheureux condamnés à les mouvoir , et j'ai la conviction que les plus affreuses extrémités, les dernières souffrances, sont préférables à une pareille charité ^ t tJne charité plus dure que les dernières souffrances. .. oh ! oh I voisins philanthropes , qui put donc inventer cela? Notre imagination n'est pas si féconde : nous ne sommes encore que des chrétiens!

Une des premières conditions de Tadmission des familles, c'est la séparation des sexes et des âges.*, ce fléau que la vente des noirs réalisait dans les colonies, à l'époque où les mœurs n'en avaient point encore purgé l'atmosphère *. L'homme qui ose franchir le seuil de ces maisons sait qu'il doit y supporter , pendant son séjour, les rigueurs d'un« détention absolue. Lorsqu'il se présente, on lui dit : c Voici votre quartier ; votre femme ira là-bas , et vos enfants ailleurs. Séparez-vous, ou reculez. » Pourquoi donc l'homme sépare-t-il ce que Dieu unit?... Par charité ! charité non pas chrétienne , mais légale ; car les criminalistes s'accordent à reconnaître que la séparation des sexes est une des plus extrêmes rigueurs de la détention !

Mais que faire, lorsqu'il s'agit d'opter entre cette atroce charité «t la mort? .... A côté de ce bienfait légal, toute souffrance, humainement supportable, serait acceptée comme un bonheur , et de cruels hivers en ont multiplié la preuve. Ainsi , par exemple , la terre , durcie par des gelées rigoureuses, sembla quelquefois présenter des obstacles invincibles au courage des terrassiers. On les vit jeter kurs outils de désespoir et se rebuter. .... Mais aussitôt, la faim les mit en présence de la charité légale. . . ils reculèrent devant^cette charité, et dès-Iors, l'ouvrage, l'ouvrage qui venait de leur paraître inexécutable, t alla

^ Tread milh — * JRopp. de Brogl

presque aussi bien qu'avant la gelée, y Voilà les miracles opérés par la maison de travail: le but de la loi fut de replacer petit à petit le travail dans la condition économique qui lui est naturelle. La politique peut expliquer ces rigueurs; elle reste impuissante à les justifler^; mais on obtient par elles la mesure de la servitude qui accable un peuple , réduit à effacer de ses institutions charitables la justice et la charité !

C'est dans le but de combattre un fléau qui entraîne à sa suite de pareilles horreurs , que les économistes de toutes les régions se sont épuisés en projets et en lois contre la misère. La plupart se sont figuré la prévenir en la réprimant! Us ont pu voir que trancher une tige ce n'est pas détruire une racine.

Voyageons et jugeons d'un coup-d'œil quelques-uns de ces remèdes. Dans le Danemarck, tout individu qui ne justifie point de ses moyens d'existence , est forcé de se mettre au service d'autrui, sous peine d'être puni comme vagabond. En Norwège, la loi place les indigents en qualité de garnisaires chez les gens aisés. Aussi funeste au pauvre qu'au riche, ce mode de charité ne sert qu'à tourmenter et affliger les hommes les uns par les autres. Le gouvernement de Berne professe la doctrine , que le nombre des pauvres s'accroît en proportion des secours qui leur sont offerts. La loi de la Suisse « poursuit les malheureux sans domicile, comme ennemis publics! Leur vie n'est qu'une série de vexations, et leur condition est pire, assurément, que celle des esclaves. » On nomme des localités de cette fière république , où les enfants trouvés et les adultes pauvres sont mis à l'enchère, et adjugés au rabais à la personne qui se charge de les nourrir au meilleur marché.

* V E. Buret, vol. i, p. 459 à 200. Work houses, etc.

EoGd, la liberté même du mariage est interdite aux indigents, et les efforts de la charité publique suivent une direction toute contraire à celle que la morale a prise dans nos colonies , où les planteurs s'évertuent à multiplier le nombre des alliances légitimes !

« Aucun pauvre secouru, dit notamment la loi de Berne, ne pourra se marier sans le consentement de la commune , avant d'avoir remboursé les sommes^qu'il a reçues. » Point d'argent, point de mari, point de femme!

11 en est de même de la Bavière , où les gens qui ne possèdent point de capital ne peuvent se marier sans la permission de l'administration des pauvres. Les administrateurs qui omettent de se conformer à cette loi, voient retomber à leur charge les ménages indigents dont ils ont formé le lien ^

Les commissaires envoyés par le Parlement dans diverses parties du monde, pour y étudier la question fatale du paupérisme, ont vivement approuvé ces lois restrictives. L'esprit de Malthus les inspirait. Et comme le système de ce rude économiste est encore celui des hommes les plus pratiques de l'Angleterre, je dirais presque de la France, nous l'examinerons dans ses effets. La plupart des grands hommes meurent incompris! Malthus n'aura point éprouvé ce malheur dans sa pairie; et pour lui le proverbe ne fut^ que mensonge; il y fut prophète

i £. Biiret, vol. I, p. 283y etc. V id. La mUèn en Hollande, par P. d« Thary, dans les Ànn, de la eh., août 4 845.

MAXiTRUS.

Peu de mariages et moins d*enfaiits. — Il y a mieux k faire.

< Un boBUttê qui natt dans tm monda déjà ocettpé» si 8a famille ne peut le nourrir, ou si la société ne peut Utiliser son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourritore. Il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n*y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. >

(Malthtjs, Doctrine,^* édit. de 1803, passage retranché par la suite.)

Le vieux commissionnaire Trotty savoure un friand morceau, sur lequel s'arrètel'œil de chapon du statisticien Filer qui accompagne TaldermanXute

— Qu*est-ceci? dit Filer, saisissant dans les mains de Trotty le mets savoureux : des tripes! des tripes!... Mais qui mange des tripes ? la tripe est le mets le moins économique et le moins profitable que les marchés de ce pays puissent offrir au consommateur

— Qui niange des tripes?. . . (Trotty fit un humble salut). Vous en mangez ! ajouta M. Filer ; a|ors, je vous appren-^ drai que ces tripes , yous les arrachez de la bouche de la

veuve et de l'orphelin Alderman, divisez la quantité de

tripes d'une année par le nombre des veuves et des orphe lins, et vous obtiendrez, pour chaque bouche, un peu plus d'un gramme de tripes. Il n'en reste pas un gramme pour cet homme; par conséquent, c'est un voleur...

Ces calculs attristèrent tellement Trotty qu'il ^it sans peine l'alderman avaler ce morceau qu'il couvait des yeux. II se sentit comme soulagé d'un grand poids...

Trotty saisit la main de Meg et la plaça sous son bras : — C'est votre fille. — Hein ! dit l'alderman , en lui frap-^ pant familièrement sous le menton. . • — H est toujours affable avec les gens du peuple, M. l'alderman Cote... — Vous lui faites donc la cour, dit-il en se tournant vers le jeune forgeron. •— Oui , répondit Richard, et nous devons nous marier. — Qu'allez- vous faire! s'écria Filer d'un ton aigre... Empêcbez-les de se marier, alderman, et vous ferez une bonne action. Grand Dieu ! quelle ignorance des premiers principes de l'économie politique! quelle imprévoyance! leur misère n'est-elle pas assez grande? regardez ce couple I regardeZ'le

Et les deux jeunes gens méritaient d'être regardés. A les voir, on reconnaissait qu'un bon mariage était l'acte le plus raisonnable qu'ils pussent faire.

— Un homme aura beau vivre aussi longtemps que Mathusalem, s'écria Filer, consacrer toute sa vie à l'amé* lioration du sort des classes ouvrières, entasser des faits sur des chiffres , il mourra sans même avoir l'espérance de persuader à ces sortes de gens que le mariage n'est pas leur affaire , qu'ils n'y ont aucun droit et qu'ils auraient dû même ne pas naître ! ces vérités, qu'ils ignorent , nous les connaissons, nous, et nous les avons prouvées depuis long-temps par des calculs ^

L'alderman Gute appela Meg à lui : — Venez ici , ma fille... c'est mon devoir de vous donner des conseils... Vous allez vous marier , c'est une pensée indélicate , qui ne sied

1 Ces économistes veulent à toute force le mariage du nègre ^ et ils ont raison. Mais ici, pourquoi pas celui da prolétaire? Parce que ce dernier est un misérable, Le nègre ne Test dooc point?

pas à une personne de votre sexe. Lorsque vous serez mariée , vous serez réduite à la misère. Ecoutez mon avertissement charitable ! J'ai pris la résolution de débarrasser la société de toutes les femmes mariées qui sont réduites à la misère. Vous aurez des enfants; quand ils grandiront, ces petits mauvais sujets courront dans les rues, sans bas et sans souliers. Je lès enverrai tous en prison; car je suis décidé à débarrasser la société de tous les enfants qui n'.ont ni bas, ni souliers. Peut-être votre mari mourra jeune , et . cela est très-vraisemblable ; il vous laissera veuve avec un enfant en bas âge; alors, vous serez chassée par votre propriétaire de votre domicile , et vous errerez çà et là dans les rues. Or , je suis décidé à débarrasser la société de toutes les mères vagabondes. Ne pensez pas vous excuser par la maladie de vos enfants ; car je veux débarrasser la . société de tous les malades et de tous les enfants en bas âge : et si , dans un moment de désespoir et d'ingratitude , vous êtes assez impie pour tenter frauduleusement de vous noyer ou de vous pendre, je vous en avertis, je n'aurai aucune pitié de vous, car j'ai pris le parti de mettre un terme à la manie du suicide...

« Quanta vous, lourde bête, dit l'alderman en se retournant vers R. Toby, quel besoin avez-vous de vous marier? imbécile ! si j'étais beau , grand , bien fait comme vous , je rougirais de m'accrocher ^ux cordons du tablier d'une femme. Cette jeune fille sera vieille avant que vous ayez atteint l'âge mûr, et vous ferez alors une jolie figure, avec une femme âgée, couverte de haillons, et une bande d'enfants criards qui vous suivront partout où vous irez.

Allons, continuez votre chemin, et repentez-vous!... un

jeune et joli garçon comme vous, verra bientôt toutes les

filles à ses trousses... allez ^«.•. )> ^ Imit^ de C. Dickens; Illustration.

Voilà la doctrine malthusienne mise en action et relevée par le sel de l'ironie ; Yoilà son essence ! La charité légale est le fruit de la science de ces économistes qui ont pour les plaies du peuple des paroles d'une rude douceur, accompagnées de remèdes héroïques, auprès desquels le patient regarde son mal comme un bienfait.

Le fondateur de l'école s'était exagéré le fléau dont il redoutait ici l'accroissement, et là-bas l'invasion. Ses calculs, car il était statisticien , non moins que Filer, ses calculs le conduisirent à poser en principe, que les subsistances s'accroissent dans une progression arithmétique, ou comme 1,2, 3,4...; tandis que le chiffre de la population, dont Taugmentation des subsistances a pour effet de provoquer l'accroissement, s'élève dans une progression géométrique, c'està-dire en suivant cet ordre, 1,2,4,8, 16,32,64. L'homme de Malthus pullule donc géométriquement; la terre, moins généreuse, s'en tient aux procédés de l'arithmétique.

D'après ce principe , un pauvre , assisté par la charité , disparait de la liste des indigents ; il cesse un instant d'être pauvre , mais la nourriture qui lui vient au corps et s'y assimile , ne tarde guère à s'en échapper sous la forme de progéniture. Il produit géométriquement deux êtres dont la misère, en se développant , ressuscite la sienne. Comment , en effet, entretenir à l'état de vie trois individus avec le salaire ou les subsistances dont un seul pourrait se contenter! Comment? C'est, dira-t-on, que de nouvelles découvertes amènent chaque jour de nouvelles ressources ! Bien; et nous comprenons que l'industrie, que la compassion re* doublent d'efforts; elles suppléent à une nouvelle insufûsance; mais il y a terme à tout. Et que résultera- t-il de tout ceci? Le voici net : une si rapide multiplication de la race des pauvres , que l'œil ne peut la contempler sans épouvante!

Oh! donc 9 la cruelle compassion qae celle qui ne sait relever une famille que pour la laisser retomber d'une châte plus lourde et dans un abîme plus profond , avec les misérables dont elle a décuple le nombre ! La douce satisfaction d'offrir un soulagement momentané, conserve-t-elle le nom de bienfaisance en présence de ces fruits amers! Nous ne saurions concevoir la charité sans la sagesse, sans la pensée mûrie , maîtresse et reine du sentiment. C'est de la sorte qu'elle est la vertu du chrétien et de l'homme intellectuel par excellence! Est-ce là Malthus? « Ce serait ici le lieu, dit M. d'Esterno % d'examiner ses belles théories dont l'apparition a causé parmi les dmes sensibles une espèce d'insurrection intellectuelle. La lecture de son ouvrage aurait un peu calmé les esprits , si lés clameurs de la multitude. . .

si trois volumes à digérer — Aujourd'hui les

préventions sont consiâërablement calmées, » et Malthus revit glorieux dans ses disciples. Que dirons-nous après les avoir écoutés? — Le voici : — Un Dieu sage n'a point établi de règles morales contraires aux règles de la saino économie politique; cette proposition porte avec elle son évidence. Si la doctrine de Malthus sur le mariage se conforme à celle du Christ , elle est la nôtre ! Sinon , nous accuserons Técole entière des erreurs que des hommes de cœur et de sens lui ont reprochées.

Sans nous livrer en cet écrit aux longueurs formidables de l'examen , nous avouons qu'il entre dans le système de Malthus bien des considérations auxquelles il est difficile de ne point rendre la plus forte partie de soi-même, sauf ^ le cas où Ton admet, avec ses antagonistes , la fréquente exagération de ses calculs et la trop grande généralité de ses principes. Mais, hélas! trop de circonstances se pré-

— <87 — sentent où l'esprit ne saurait nier la justesse locale de ses formules. Il ne faut courir ni loin, ni fort, pour se heurter à des populations faméliques dont l'incroyable développement réveille les plus vives alarmes* !

Lorsqu'un savant et ingénieux économiste* répond à Malthus que le chiffre de la population ne peut s'élever au niveau du chiffre des subsistances ou le déborder, sa réponse me parait défectueuse, parce qu'elle ne s'applique pas au sens évident de la proposition. Qu'importe , en effet, s'il est facile ou possible de produire là-bas ce qui ne peut arriver jusqu'à nos corps et se mettre à portée de nos bouches?

Lorsqu'une région se surcharge d'une énorme quantité d'habitants, n'est-il pas étratage de lui attribuer, comme un bien acquis , le total des subsistances que les efforts du travail et de l'industrie pourraient enfanter en d'autres ré« gions d'où il est impossible de les transporter? N'est-ce point ici l'exagération qui poursuit l'exagération, dans le roman de la science économique?

Qu'importerait, d'ailleurs, une quantité de subsistances effectivement recueillies , mais inégalement distribuées entre les diverses parties du monde? Ici ce pourrait-être superflu, avilissement de prix, gaspillage et découragement rapide de la production; là-bas, au contraire, vers les amas de populations sevrées de vivres, ce serait hausse excessive des prix, pénurie^ disette et famine. Pourquoi cela? C'est que les voies de transport , les moyens de commerce et de communication sont loin d'avoir atteint les limites où l'industrie persévérante de l'homme serait capable de les étendre, au sein d'une paix et d'une prospérité

* V la Statistique comparée du chevalier de Tapiez, — ^ Michel Che- Talier, art. Popul., Dictionr^. de la conversât,, etc., livrais. 88, p. 468 à 479. /d. h peu près, Rossi, etc.

aussi profondes qu'universelles. C'est eneoreque ces moyens, poussés au plus haut degré de perfection accessible aux efforts extrêmes de Thomme , ne sauraient toujours , ni dans tous les lieux, ni dans tous les temps, répondre aax éternels besoins de la race humaine.

Les facilités offertes au nivellement général des denrées par les myriades de canaux que nous imaginerons les plus favorables à leur mouvement, résoudront- elles les difficultés sans cesse opposées à leur écoulement, par la constitution physique et morale du globe, par le prodigieux dispersement des nations et des individus., par l'inégalité des intelligences, des civilisations et des intérêts; par la barbarie des peuples et les hostilités des empires ; enfin, par les accidents , les obstacles et les dangers à chaque instant et à chaque pas interrompant ou contrariant le parcours? Déserts , montagnes, marais , forêts et climats meurtriers , la plume d'un économiste peut se jouer habilement de tous ces riens , mais 1a terre n'est pas encore devenue aussi patiente que le papier.

Allons plus loin , et donnons-nous la permission de supposer un prodigieux emcombrement de subsistances agglomérées sur un point unique , dans le royaume le plus compacte et le plus uni qu'il plaise à notre imagination de façonner ; en Angleterre si bon nous semble. Eh bien ! si cette énorme masse n'est point conmiune; si elle n'est pas toute à tous, — je ne parle que d'un à peu près, — elle accable le richesous le luxe du superflu , elle donne à l'homme médiocre l'aisance ou le nécessaire; mais elle laisse dépérir l'indigent dans sa détresse. L'abondance lui passe par dessus la tête, ou bien elle effleure ironiquement ses lèvres; et, porte à porte , les deux extrêmes se contemplent^ étonnés de leur grandeur !

Disons-le donc, les subsistances réelles de la population

trayaillante et pauvre d'un état , les seules dont un esprit positif tienne compte dans le calcul ,- ce sont celles que le travail leur met en main par le salaire. C'est trop souvent trop peu 9 si rapide est la crue de ces populations. Voilà pourquoi, sans doute, le ciel nous a donné Malthus ! . . . •

S'il est habile et juste de guérir le mal par le mal, sachons combattre la disette des subsistances par la disette factice des hommes. Voilà son mot ! et d'un souffle de sa bouche l'équilibre est rétabli dans le monde !

Un de ses plus honorables disciples a jeté au milieu de notre public la clef de son système. « Le» classes laborieuses tiennent leur sort dans leurs propres mains. Leur aisance dépend de leurs salaires. Leurs salaires sont réglés par le rapport de la quantité des capitaux avec le nombre des ouvriers. Or , s'il n'est pas au pouvoir de^ classes laborieuses d'accroître les capitaux seloi^ leurs besoins , elles peuvent , par la prudence dans le mariage , limiter la population !. v

En d'autres termes, le total de la somme sociale disponible entre les mains qui peuvent occuper des ouvriers , forme le capital effectif destiné à la rémunération du travail ; le montant des subsistances égale donc pour les travailleurs et ne peut dépasser, à moins de révolution, le chiffre très-peu élastique de ce capital.

En conséquence , si les populations , déjà nombreuses , multiplient par leur fécondité le chiffre des co-partageants, elles diminuent dans une égale proportion tous leurs moyens d'existence. Le nombre des concurrents qu'elles mettent au jour abaisse directement pour chaque individu le montant du salaire ou de la part individuelle.

Prêtons à Tévidence toutes ses clartés.. Il existe un capital de salaires que les nécessités humaines transforment

*■ Considérât, d'économie polit, sur la bienfaisance. Dachâtel, ministre; p. 4 42. Lisez un fort intéressant article de M. A. Cochut, sur Malthus, 4 846.

en \ètemeiits, en vivres, en objet de consommation. Et pais^ en face de cette même et presque invariable quantité de subsistances, vous voyez un nombre de bouches indéfiniment accrues et croissant sans cesse et sans mesure. L'équilibre n'est-il pas rompu?

M Oui , sans doute, et toute société où la quantité des subsistances croit moins vite que le nombre. des hommes , est une Société penchée sur Tabîme. Or, Mr L. Blanc affirme que cette situation est celle de la France , et que M. Rubichon, dans son livre intitulé Mécanisme social^ a prouvé jusqu'à l'évidence cette effrayante vérité ^ »

Cette évidence est-elle plus spécieuse que réelle? Entre le pour et le contre , le lecteur devra prononcer.

Cependant, s'il m'arrive de fatiguer l'oreille par la re^ dite des rapports que certains savants ont cru saisir entre la marche ascendante de la population et l'accroissement beaucoup moins rapide des subsistances, cette répétition, in-* spirée par la prudence , est loin d'enchaîner l'esprit aux stériles préceptes de Malthus, préceptes adoptés par des économistes, qui, pour avoir trop raisonné notre nature, ne l'ont point assez sentie.

Non, ce n'est point aux cieux et en émules du Créateur , c'est dans les entrailles de l'homme que ces Prométhées dérobent le feu de la vie; et cela pour l'éteindre ! Écoutez : « La société, dit M. S. de Sismondi, ne doit pas laisser mourir de misère ceux qui se sont mis sous sa protection ; mais elle ne doit pas laisser naître ceux qui ne peuvent que mourir de misère. C'est un devoir de ne point se marier , quand on

ne peut assurer à ses enfants les moyens de vivre

Il n'y a pas d'abus d'autorité à ce que le magistrat empêche le mariage de ceux qui sont les plus exposés à oublier ces devoirs. Le mariage des mendiants ne devrait jamais être

^ Of^an., p. 36.

permis On aurait droit de demander des garanties

pour les enfants à naître \ » u Qn^ la prudence pénètre au sein de chaque ménage et procède à rétablissement de chaque famille, et l'humanité est sauvée, a dit M. Rossi '. v Une plume virile lui répond : « Oh! comihe il est probable que vous serez obéi , que Tinstinct générateur perdra de son énergie sous F influence de vos conseils ^!

Effectivement, en vous y prenant de la sorte, vous aurez à vous y reprendre à deux fois pour sauver l'humanité, MM. les Malthusiens; car vous moralisez desourdes oreilles ,

des ventres faméliques Oh! si, du moins, votre

sagesse législative faisait monter Tor, au lieu de Ty tarir, dans le roseau qui porte le sucre; si elle jetait un large pont au-dessus des abîmes de l'Atlantique, et y engageait en colonnes libératrices ces myriades de . prolétaires affamés! le pain généreux du travail fermerait bientôt ces bouchçs capables , peut-être , de vous maudire ; et ces bras, qui vous épouvantent, pourraient nager dans F abondance. .... Je vous supplie de mieux aviser, dans l'intérêt de vos propres majestés, 6 dieux de la terre! Briarée se livrerait-il pacifiquement aux convulsions de la faim sans ébranler votre Olympe , les deux qui nous éclairent et dont la chute nous serait si fatale !

Le mal présent une fois guéri, peut-être appartiendrait-il à une prudence autre que votre prudence matrimoniale d'en prévenir à jamais le retour, et je l'espère j car d'autres économistes, d'une imagination moins bondissante que celle du savant M. Chevalier, aboutissent fort près des conclusions qu'il a posées. Leur science nous remet du baume au cœur par la démonstration de cette rçgle gé-

^ Cette doctrine est celle de la Bêpubl, de Platon \ au liea d^avancer en reculant, noas préférons tenir poar la doctrine du Christ. — ^ Id, à peu près dans Arrivabene, Lah, belge, p. 4 4 j 484& j etc., etc. — * V Atelier,

nèrale : que ta population agite son flot mobile plus souvent au-dessous qu'au-dessus du niveau des subsistances'.

Les exceptions qui semblent les contredire se groupent en preuvesdela justesse de leur règle, et Texpèrience emprunte leur bouclie pour rappeler que, si l'espèce humaine se reproduit à la façon des brutes, et pullule avec une effrayante vivacité, de tels phénomènes ne se produisent que dans les circonstances où les vices du régime économique Tont abrutie... Car, tout pétulant et farouche qu'il parait être, le besoin de la reproduction s'apprivoise et se soumet à des conditions d'un ordre physique et moral qui ne se rencontre nulle part au delà du seuil de la civilisation. Ces conditions naissent et se produisent sous l'influence des doc trines religieuses et morales qui la constituent. Il y a donc infiniment moins à craindre , soit de la disette des subsistances, soit de la fécondité des familles, lorsque la loi de l'Etat et de l'industrie s'inspire de l'esprit des lois sociales

Mais, au lieu de cela, condensez la misère sur une classe d'individus , laissez-leur perdre , dans leur dégradation croissante , l'idée d'un Dieu juste , l'idée du devoir et le sentiment profond du respect qu'ils doivent à leur nature et de ce moment, l'exception commence; vous les ravalez à la condition de la brute, vous accroissez dans une proportion menaçante le chiffre d'une effrayante population , et vous vous brassez une Irlande,... mais une Irlande sans foi!

Il est d'expérience que les classes moyennes et simplement aisées « ne pullulent pas avec cette bestiale fécondité * v et que ff la population s'accroît en raison de la misère; les malheureux qui ont perdu l'espoir d'améliorer leur sort cherchent dans les liens du mariage une distraction à leurs

* V E. Boret, Yol. Il, p. Î834, et tout le chap. 8, etc. — * Ibid., toI. n, p. 235.

maux ^ » Le secret de ces débordements de population est devenu vulgaire, et M. de Tocqueville ne Ta pas su * ! Rendons les familles plus fortunées — nous le pouvons, — et nous les verrons borner d'elles-mêmes cette fougue brutale de reproduction ^. Une modération dont l'avarice, quelquefois, mais plus souvent encore la morale, dicte et inspire la loi, règle alors et limite leur nombre, sans que la main grossière d'un Malthusien cloisonne et outrage les sexes.

Mais si la misère est invincible, il ne reste plus à tous les sens des malheureux, partout et toujours rebutés, qu'une seule issue par laquelle ils semblent à la fois se satisfaire et, en s'étourdissant, se créer des vengeurs ! Car il est dans les souffrances de l'être abruti, ainsi que dans le vin, une force enivrante qui 3' empare des âmes pour les entraîner au vertige. Ne nous étonnons donc plus si nous voyons jetés couche sur couche, et presque au rebut de l'humanité, des masses d'hommes dont la fécondité sort du sein même de la corruption qu'ils subissent et qu'ils propagent !

En présence de ces maux dévorants, et auxquels la science de l'économie politique, féconde en expédients, applique chaque jour de nouveaux et d'inefficaces topiques, que faire? Que faire donc? Sera-ce assez de raviver la plus antique des institutions, celle qui règle les rapports d'homme à homme et de tous à Dieu-, et de l'aider infatigablement à pénétrer de toutes parts dans les masses! Certes, je le sais bien, la Religion répond à tous les vœux de l'homme; ii peut la consulter dans tous les temps et dans toutes les crises, sans jamais la trouver muette. Elle lui dira, dès l'âge où le sang coule innocemment dans les veines avant d'y bouillon*ner, que si l'homme se distingue des animaux, c'est par

4 L'Univers, 44 septembre 4844. — * Discussion de la loi de 4845 sur les colonies, — ' £. Buret, vol. u. p. 236.

sa résistance aax appétits désordonnés de ses sens, c'est en domptant par la volonté les emportements de la chair. Sage et modérée lorsqu'elle exerce Thomme à s' étudier, à s'ob-* server, à se combattre, à se gouverner, à faire de l'esprit le maître et du corps le serviteur, elle se garde bien d'imposer à des tempéraments pétris de feux qu'ils n'ont point témérairement allumés la loi de résister jusqu'aux ardeurs qui dévorent \ Toute immuable qu'elle est, elle se prête à toutes les natures, elle en sanctifie et en légitime les penchants lorsqu'ils se soumettent à sa régie. En un mot, au lieu de nier ou d'arrêter le mouvement, elle le dirige dans ses voies, qui sont celles du bonheur et de l'humanité. Avant Malthus, avant ces économistes qui, lorsqu'un affaméleur tend la main, lui offrent une privation de jrfus, elle imposaitii la nature intellectuelle de l'homme le devoir de la prévoyance , et , le plaçant entre de légitimes jouissances et des conséquences qu'il ne peut combattre sans crime^ elle l'abandonnait, dans cette position, à l'arbitrage de sa liberté. Des économistes la loi envient! A ces eunuques, qui, par le génie, ne sont point des Narses, il ne faut autour d'eux que des eunuques*. Ah I qu'ils s'abstiennent ; Dieu sait se faire sentir à l'homme qui se défie trop de sa Providence. Ou bien, au contraire, si l'homme tente cette Providence sans hésiter, et parce qu'il lui en coûterait le moindre effort de pencher du «ôté de la modération contre les instincts, observes-le bien , cette mollesse sensuelle , ce défaut d'empire , rencontrent souvent dés ce monde , et selon leur mesure , des afflictions qui les expient. Mais, bien téméraire est celui qui, ne lisant point au fond des cœurs et du sanctuaire des ménages ^ se pwmettrait de restreindre, pai l'expression du plus faible

« Melitu e$t »ubw$ quàm uri; saint Pftul. I. Gor.| cb, yii, Y. 9. — ^ Coci tie s'applique qu^aux Malthusiens impUcal>les !

reproche, des excès d'usage qui pr6yieimeiit des etcéi d'abus, et que Tœil humain ne sait juger que sur des apparences décevantes!

La Religion, autant que j'ai pu la comprendre, M soumettant le mariage lui-même aux règles de la modération % n'y menace éternellement qu'un seul excès : je ^ux dirt ces calculs honteux qui satisfont à la fois aux règles de la prudence et aux vœux de la débauche. La prudence qu'elle sanctionne est sainte et noble, car elle ne contribue jamais au bonheur de l'homme sans agrandir et relever sa nature ; il lui appartient donc, en fortifiant la liberté, d'exclure le libertinage d'une alliance qu'un sacrement cimente et sanctifie. . Mais , si j'aime à proclamer l'excellence de la Religion , si je répète avec elle que l'homme ne vit pas seulement de pain, il est également certain que la chair vivante ne peut parvenir à s'en passer. Rassasions donc notre prochain ayant de rins-* truire, sinon comment parviendra*t-il à nous écouter? Il souffre! Notre voix charmera~t-elle la faim? Essayons-le sur nous-*mèmes; jeûnons, jeûnons jusqu'à la maigreur, jusqu'à la douleur, et profitons de cet état pour nous faire eiiseigner une science ! . • .

Au pain de la parole, unissons donc, dès le principe, le pain du corps i la vie complète n'est que dans cette union, et, quoi que nous coûtent les sacrifices, s'ils sont justes, n'hésitons pas...

La profondeur de la misère serait-elle une raison valable de se refuser à en fermer l'abîme?. , .

Je demande humblement le pain de la vie matérielle, et tout à Theure je le montrerai du doigt ! Quel homme dur ou insensé, semblable au mauvais père de l'Evangile, oserait me donner ou me jeter une pierre?

i y un chap. de saint François de Sales, que tout le monde sui^ MrQd, à la vie dévote. ^

Non, je ne demande, je n'espère, je n'attends rien que de juste, et, partant, rien d'impossible. Loin de susciter une révolution, je prétends en fermer la route. Une réforme, un effort temporaire, voilà mon moyen et ma voie. Mais, du pain, du pain pour ceux que nous verrons affamés, voilà le premier mot de cette réforme ! Où donc le prendre, ce pain ? Oh ! c'est ici que la nature féconde de mon sujet me ramène à montrer du doigt nos colonies % chaque jour dépeuplées de travailleurs par les progrès de l'affranchissement^ et offrant au soc de la charrue, offrant au flot de la population, dont le débordement épouvante les malthusiens, les deux tiers de leur surface inculte (et je ne parle point de la Guiane) !... L'immigration, la colonisation , ne sont-elles point des ressources également salutaires à la métropole et à ses possessions lointaines? Nous ne nous contentons point, toutefois, de ces simulacres ^ à l'aide desquels on satisfait les esprits, qui savent se payer de fantômes ! Mais nous demandons quelque chose de sérieux et de grand, de complet et de sage; car, là^bas, il ne se présente pas encore de bras libres pour le travail, et cependant, une nature généreuse, un sol inépuisable, y provoquent le travailleur ! Dans notre Europe, c'est le contraire : trop de bras, hélas ! trop de travail et trop pqu de pain ! Voilà ce que toutes les bouches nous crient. Rien ne manque donc, au total, que l'équilibre.

Et a qu'on ne vienne pas nous répéter des banalités sur les difficultés et leâ misères de la colonisation... 9 Si l'on savait, si l'on avait su accorder aux colons sécurité et protection sérieuse, on aurait eu » plus d'émigrants qu'on n'aurait voulu. Et, pour ne point laisser enlever trop de bras à l'agriculture, qui en manque, on aurait pu n'accorder des

^ Ce moyen n^est nallement proposé comme exclusif, ce qui pourrait le rendre ridicule, mais comme capital. — 2 Loi de 4845. 400,000 îr\ yptés pour Piniroduction de travailleurs libres.

secours de route et autres qu'aux travailleurs qui encom brent les centres industriels... Ne peut-on, sur un budget annuel d'un milliard et demi, distraire une vingtaine de millions pendant quelques années?... » Vous Tentendez ^ !

Mais il y a plus à dire : sachons-le bien, dans le cas oà le budget, si prodigieusement prodigue de millions , tien-* drait à les épancher sur le sol même où joue sa pompe aspirante, les colonies, pour se sauver elles-mêmes, contiennent assez d'or dans leur terroir. Pour que cet or sorte de terre» brille et circule, la législature n'a qu'une formule à prononcer ! Une loi sucrière est leur salut ; elles ne demandent qu'à produire. Dites ce mot, et vous les verrez d'elles-mêmes réclamer assez efficacement des malthusiens le superflu des populations dont ces économistes usent leur philanthropie à maudire l'existence ! Dites ce mot, et, sans le secours d'immigrations nombreuses, les colonies, augmentant sur leur sol et sur le nôtre la production et la consommation, feront affluer et remonter jusqu'aux régions du pouvoir les eaux vives de la régénération du prolétariat!... Mais cette idée se présente avant son tour... Alors, enfin, comme Texpérience a prouvé, depuis Malthus, que ce n'est point L'abondance de la population qui produit la misère, mais que c'est la misère qui engendre les excès de population ^, les plus timides cesseront de. redouter une fécondité dont la morale doit être la source et la règle, et'qu'el|e tient à une distance égale des calculs sordides de l'avarice et des appétits désordonnés de la brute !

La morale! Est-ce que nos économistes n'ont pas aussi formulé le vœu de la voir aborder en quelque sorte et prendre pied dans les régions coloniales? Oui! quelques-uns...

* L'Atelier f p. 405, avril 4845. — ^ voir, pour preuve, L'Irlande^ et lei populations des contrées manuf., etc.

De rèminioii de ce ?œtt, n'y a-^t-il pas à conclare qu'elle y est incODime? QueMiom^raimeiit èmourante, pleine d'àpropos et d'utilité, qui sollicite de la franchise ses confessions les plus entières! En la traitant, nous serons vrais et humbles, mais nous laisserons ces contrées, à leur tour, questionner l'Europe au sujet de ses prolétaires.

Oh! ne touchons aux plaies que dans l'intention de les guérir! Qui que nous soyons, en apprenant à nous connal*^ tre^ nous apprendrons à juger et à épargner autrui ! Que la pai& et l'ordre sortent enfin des profondeurs de la vérité.

fhouItabliat;^ voibs:

Religion. —Mœurs. — Éducation du noir.

C'est un curieux et intëressant chapitre que cçlui où nous laisserons se peindre et se présenter sous leurs sombres couleurs les mœurs de Vignorant prolétaire; mais avant d'envisager ces mœurs, nous devons embrasser d'un coup d'œil les notions plus ou moins religieuses et Tëducation qui les produisent.

Germe inerte dans son principe, T homme ne franchit les portes de la vie physique ou de la vie morale que sous rinQuence d'une excitation extérieure, et c'est l'éducation, véritable paternité des esprits, qui le tirant du néant de l'ignorance, le fait éclore à la vie morale! Or, de quoi se compose l'éducation, sinon d'un ensemble de vérités fondamentales, principes bons ou mauvais, vrais ou faux, mélangés ou purs , principes qui , dans une société régulière , doivent être la science des devoirs et, par là même, la science des droits... principes qui déterminent nos actes et forment notre personne sociale , puisque nous agissons sous l'empire de nos croyances; puisque ces actes répétés constituent nos habitudes ou nos mœurs , tout notre être moral en un mot! La morale ou la règle de nos mœurs n'est donc rien

de plus, en dernière analyse^ qu'âne déduction nécessaire des yëritès fondamentales que la bonne éducation nous a transmises...

Que saurais -je rappeler de plus positif à des hommes sérieux, pour établir dans leur esprit Tindispensable nécessité de r éducation , sans laquelle F homme flotte au hasard , sans règle et sans loi , au milieu d'une société qui n'a de vigueur et de liberté que sous l'empire de la règle et de la loi! Sub lege libertas.

Demanderai-je si le nécessaire doit passer avant l'agréable? les institutions qui forment Tesprit et le cœur avant les établissements de luxe, les fêtes, les jeux, les spectacles, et que sais~je encore! La question, vraiment, pourrait se faire , mais ne la posons point; et avant de nous arrêter au sol métropolitain pour examiner comment ces choses y sont conduites , jetons notre premier coup d'œil sur la France transatlantique , et voyons ce que la mèrepatrie en a su faire; quelle influence, ses efforts ou son incurie ont exercée sur ses prolétaires à peau d'ébène !

A côté d'elle, l'Angleterre n'a cessé, depuis 180i7, de multiplier dans ses possessions les missions , les instructions, les chapelles et les écoles*. Le nègre anglais a donc communément plus de religion, plus d'idées de la loi et de la puissance publique que le nègre de nos îles*^. Et, cependant, l'expérience n'a que trop prouvé combien rudimentaire et insuffisante était cette moralisation du nègre anglais. Le code noir prononce en faveur du nègre « des prescriptions religieuses dont l'exécution serait encore aujourd'hui un progrès véritable^; mais, sous tous les rap^ ports religieux^ les colonies ont été presque entière-ment abandonnées depuis 1793*. » Le clergé y est trop

* Rapp. mmu$at. Moniteur, juin 1838. — * /<«., p. 4746. — ^ /6td./ p. 1747. — */Wrf.

peu nombreux, trop livré à lui-même, et quelquefois choisi avec trop peu de soin\

Lorsque rincurie, rinsouciance des gouvernements trouve des organes qui la proclament d'une manière si solennellement officielle, est-ce aux colons qu'il faut demander compte du désordre invétéré dont ils sont les victimes !

...Et quoi donc! faux amis du nègre, « le curé d'une paroisse étendue n'a pas de vicaire. C'est là ce qui existe dans la plupart des paroisses de la colonie*; et lorsque le sol ne reçoit ni amendement ^ ni sueur, ni semence, vous lui demandez des moissons!... Accordez à ce pasteur tout

i V Mgr Castelli, De VE$clavaffe,\ 844, ouvrage où régnent les pins grandes contradictions ! Lisez par exemple : « Le Gouvernement a déployé dans la voie de rinstruclion religieuse un zélé et une générosité remarquables. » P. 1 48. Et « le personnel (du Clergé) peut à peine snffîre pour faire le service ordinaire du saint ^ministère dans l'intérieur des villes et des bourgs! — La propagation de Tinstruclion morale et religiense est actuellement surtout d'une nécessité urgente Le cœur s'attriste à la vue de ces milliers

de chrétiens délaissés, épars comme des brebis sans pasteur!» P. 452. Comparez la générosité remarquable du Gouvernement avec ses devoirs, avec les ressources même que lui olTrent les Iles , avec leurs besoins moraux et les résultats ci-dessus énumérés. Arrangez ces contradictions et cet état désastreux avec les éloges perpétuels, irritants et singuliers, décernés à la métropole et aux hommes dont les colons ont eu le moins à se louer. » P. 449, 495, 496, etc.

Mgr Castelli, ancien préfet apostolique de Ja Martinique , fut protégé de M. Sébastiani, si je ne me trompe , et cette protection eût pu servir les intérêts de la Religion. J'ai la plus profonde considération pour Mgr Castelli, mais j'en éprouve moins pour son livre. Le zèle de l'apôtre me touche, mais la direction m'en parait vicieuse!. Un grand mal est à guérir ; son écrit me semble plus propre à inspirer aux colons la crainte du remède qu'à leur en * inspirer le désir et le goût! Il m'en coûte d'exprimer cette opinion j puisset-elle être fausse! L'ordonnance du 48 mai, insérée au Moniteur le 48 juin 4846, apportera-t-elle quelque modification à l'état des paroisses et des écoles que nous allons connaître?,.. Un peu d'espoir, cependant, nous arrive du côlé de la maison du Saint-Esprit (Paris), qui se régénère et devient digne de son nomî C'est de là que sortent les prêtres des colonies, — ^Public. o/^c.,p. 439.

le déYoaemetit d'un apôtre ^ et placée sous sa direction éclairée un vicaire tout «rdent de zèle , est--ce que les et*forts de ces deux pauvres hommes ne viendront pas encore se briser contre Tinfluence du climat? -- Car trop longues sont les distances qui séparent du bourg les habitations pour que^ sous un soleil sans pitié pour les Européens, les pasteurs puissent impunément parcourir le pays avec la firé* quence que réclament les besoins de leurs ouailles.

Heureusement 9 il est des graines vigoureuses qui, répandues une fois sur le sol s*y reproduisent d'elles-mêmes... Dans les plantations favorisées par la présence du planteur, de la maîtresse et de leurs enfants, la charité improvisa des missionnaires ! Et c'est un assez beau spectacle que celui de ce cannibale* et de ses filles indolentes , instruisant de leur bouche Tenfant du nègre, et opposant aux déboires de la mission qu'ils s'imposent , les mérites d'une charité obscure et d'une patience à toute épreuve*. De là, l'intelligence de cette remarque officielle que les localités ou la Religion porte les fruits les plus abondants, sont celles où se trouve le nombre le plus, considérable d'anciennes familles créoles^.

Instruit , tantôt par un de ses maîtres et plus souvent de

* V'Les colons comparés aux anthropophages par ThonorableM. Beughot! — Faut-il repéter que je ne prends pas plus en main la défense des colons inhumains, que des pères dénaturés, des assassins ou des empoisonneurs de notre Europe? S'il était un homme que f eusse à considérer comme un ennemi public, comme Tennemi spécial du planteur et le plus digne des rigueurs de la justice, comme un traître, et peut-être bien comme un traître soldé, le colon féroce envers sa famille noire serait cet homme. — Oui, j'ai lu, je viens de lire le procès des deux frères ***; sont-ils coupables, ne le sont-ils pas? — J.a justice a prononcé, mais supposons leur crime avéré! Je leur préférerais des cannibales ! — Ce sont tous les détails du procès Oranger, de Paris! Quoi de plus monstrueux!.. Mais aussi quoi de commun entre cette conduite et celle des colons? Le malheur de telles affaires est incalculable et décuple la force des préjugés européens! — 2 Document officiel^ et Schœlcher, CoU fr., p. m. — 3 Id., Offic, p. 548.

— ft03 -la bodche de quelque vieille négresse , pauvre docteur, je le Bais bieU) renfant du nègre reçoit quelques idées de rftme et de Dieu , de devoir et de moraleé Tout ce qui est règle intérieure ne lui est pas néant. Son éducation est celle de son jeune maître , compagnon de son enfance jusqu'au moment où les collèges de la métropole s'ouvrent pour recevoir celui-ci et le former, comme le fut son père, selon nos idées et nos moeurs. Quelque rudiment de savoir*vivre des-*cend ainsi dans toutes les classes vers ces premières années de la vie. Mais Tenfant du nègre en reste là. Si l'esprit de secte n'écarte pas de son oreiU^ tlocile la bouche qui enseigne, cette bouche familière e^t peu savante; voilà pourquoi la science religieuse végète entre beaucoup d'ignorance et de passions dans le terrain trop négligé du nègre ! Parlez-lui de ces rapports étroits qui forment le lien de la hiérarchie mobile de nos sociétés, et dont la force se fait sentir d'égal à égal, de supérieur à inférieur; je l'avouerai, il n'est guère plus savant sur ce chapitre que nous ne le sommes pour la plupart ! — Diteslui seulement, quels devoirs unissent ou séparent l'homme et la femme, attachent le père à l'enfant; dites encore quelle loi veut qu'entre ses facultés diverses l'être qui pense établisse l'équilibre et l'harmonie; quelle loi veut qu'entre ses passions et sa conscience il obéisse à cette dure et inflexible conseillère , et déjà vous lui parlez une langue inconnue; sa conscience n'est qu'ébauchée. Effleurant tout au plus son gros bon sens , le langage des traditions religieuses n'a pas encore pénétré son flme; mais cette âme, au moins, comme celle de l'infime prolétaire européen n'est encore ni faussée ni flétrie; elle n'est point repoussèe par les excès de la misère et du travail hors des régions de la lumière; les lueurs de l'aube matinale lui ont donné le goût ou le pressentiment du jour. Sa faiblesse morale est extrême, mais à qui la faute? Hommes des gouvernements

— 204 ~ snccessifSy à qui? Qui devait, qui doit enseigner.? Voas prétendez transformer une société, l'œuvre presse; et vous vous laissez déborder par les doctrines de Tanarchie, dont les docteurs s'exercent tranquilles, et nombreux, sur le terrain qui attend les vôtres! Le nègre va penser. Serat-il esprit fort.? Il va devenir membre actif de noire société; sera-t~il ennemi né de toute supériorité, de toute puissance, de toute obligation, ou bien, disciple paisible et cliaritable des vérités universelles du Catholicisme? ' Vous le voulez chrétien; à qui donc fut adressée cette parole prononcée pour renouveler, par le triomphe de l'esprit sur la chair, la face de la terre : Allez, enseignez toutes les nations? Fut-ce ou non aux successeurs des apôtres et des disciples, ces hommes du peuple^ envoyés par le Dieu de paix ^ à toutes les classes de tous les peuples? A qui donc, enfin, la loi française laisse-t-elle la délimitation du nombre des ministres préposés à renseignement des vérités religieuses? à qui le choix? Et cependant les efforts insuffisants de l'Angleterre ont été le décuple des vôtres! Que si l'ignorance religieuse, encore épaisse et générale dans la population noire des colonies Françaises , y répand une influence plus fatale à leur prospérité que les hommes les plus intéressés à la vaincre ne sauraient se l'imaginer, la facilité du remède égale la grandeur du mal. Amis du peuple souffrant, veuillez donc enfin le voir!

Non-seulement le sujet dont il s'agit d'ouvrir l'âme à la morale, que le bon sens extrait des vérités religieuses, est naturellement religieux; mais son maître est, la plupart du temps, un homme bienfaisantet éclairé : Téducation religieuse a laissé chez les colons des traces profondes, grâce aux mains maternelles qui en ont pieusement conservé les traditions saintes. Cette vie de voluptés et de débauche dont la plume effrénée des conteurs européens accuse les colonies par

habitudes est beaucoup moins leur vie que la nôtre , habitants désœuvrés des grandes villes ! Et la raison en est péremptoire , c'est que le colon résident est par nécessité un homme de vie dure et laborieuse*. On me citera tel genre de séduction qui semble ne pouvoir exister qu'aux colonies; puis tel exemple, et tel autre encore; et moi je pourrais répondre avec avantage par ces exceptions analogues qui, dans notre morale Europe, au sein des manufactures et des populations dépendantes^ abondent et fourmillent sous ma main!... Tenez, vous dirai-je, je connais les uns et les autres , présentez-vous à nombre égal ; que les immaculés sortent des rangs , à chaque main pure je veux offrir une pierre... Dans quel parti compterons-nous le plus grand nombre de lapidés?... Si cela est problème, cela nous crie silence ! — Hommes et hommes, pourquoi le mépris, pour** quoi Vinsulte? Non^ ce ne sont point les mœurs du colon qui ont étouffé chez les plus indifférents le désir de propager Tinstruction religieuse. Ce sont les faux docteurs.

Il est certain que, s'il se trouva des prêtres assez pusillanimes pour ne point remuer avec un zèle prudent la conscience endormie ou criminelle de quelques maîtres, on vit aussi quelquefois des ministres de tempêtes épouvanter leur auditoire du haut de la chaire d'un Dieu de paix et d'ordre, de justice et d'amour! L'Europe eût verrouillé dans ses cachots ces tribuns dont le zèle ignorant égarait la langue , et dont la violence soulevait les peuples. La bonne politique unit les hommes; voudrions-nous, ailleurs que chez nous, que l'effet de la bonne Religion fût de les irriter et les diviser !

Les conseils coloniaux nous ont-ils demandé des prêtres fainéants ou flatteurs, « choisis avec trop peu de soin, y Non, de ces prêtres, si rares dans notre clergé^ ils sa-

*■ C^était jastice jadis à la Jamaïque, colonie anglaise, etc. Y' le Rapp. de BrogLf p. 445. — * Ride, p. 74, 72, \ol. u, etc.

• 306 — vent respecter la robe et plaindre la personne, lorsqu'un choix fatal les leur impose. Mais la majorité des habitants incline naturellement à les redouter et à suspecter ceux^onl elle n'a pas éprouvé les lumières.

Ces scandales deviendront de plus en plus rares. Il faut s'en féliciter dans Tintérèt de la concorde essentielle au sue** ces de Témancipation. Que si , d'ailleurs , lorsque le préire abordera le noir pour convertir en effets sensibles les dispositions favorables du maître, on me demande quels résultats couronneront ses efforts ; je laisserai l'histoire répondre^; mais ce qui est constant, tout d'abord, c'est que le temps, l'élément de tous les succès, abonde aux mains du nègre; le temps qui manque à nos prolétaires non-seulement pour s'instruire, mais pour dormir, mais pour manger, mais pour accorder aux plus inexorables maladies la somme des heures que la guérison réclame K

C'est encore que l'esprit de secte, si redoutable par ses exagérations démagogiques, mais absent de la France tropicale, ne peut y entraver, par l'aigreur et le scandale de ses contradictions , les plans de régénération que le gouvernement se déciderait d'une volonté ferme à y réaliser. Il' y a plus à dire : l'organisation favorable des colonies adoucit et neutralise à beaucoup d'égards l'action des sectes, jusque dans les ties soumises aux variations et aux tiraillements du protestantisme. En effet, chaque habitation peut former un monde à peu près isolé qui, sous le rapport religieux, se ferme aux critiques et aux censures du monde voisin. Voilà, peut-être , comment l'Angleterre put effectuer partiellement dans quelques«unes de ses Antilles, ce que M. L. Faucher déclare être impossible au cœur de son empire. Puisse notre prolétaire européen rencontrer en tous lieux des

i Je renvoie les sceptiques à VHistoire de toutes les missions : Lettres édifiantes. Annales de la Propag. de la foi, etc. — * V les Aapports offic.

conditions aussi favorables à son développement moral !

Les publications officielles annoncent de la part du gou«vernement quelques tentatives religieuses , des efforts, quelques succès , je veux le dire ^ ; mais à côte de ce qui devrait être , combien ces faibles efforts nous font pitié ! Espérons , cependant; car le gouvernement lui-même, et de sa bouche, nous apprend qu'il est de son devoir « de bâtir des chapelles et des écoles, et d'appeler dans les colonies, soit des instituteurs , soit des ministres du culte, autant que ses ressources financières le lui permettront '. » Et nous savons qu'elles le lui permettent autant que les besoins de ses co* lonies l'exigent!

Voilà ce que nous crie de ses lèvres béantes un abtme , où nous voyons s'engouffrer des monceaux d'or au profit des intérêts les plus matériels, au profit des passions et des plaisirs ^» . .

Du prêtre , nous arrivons naturellement aux écoles , et là se rencontre une difficulté première qu'il est plus d'un moyen de résoudre, « c'est de combiner les heures où l'instruction doit être donnée à l'esclave, de façon à ne pas diminuer le temps du travail qu'il doit au maître^. 9 Car émanciper, c'est pacifier les intérêts, et non pas créer entre eux l'antagonisme... Infidèles à cette idée de justice, disait à la Chambre M. de Castellane , vous vous engagez dans les voies d'une révolution. Parole profonde 1 car les conséquences de cette révolution nous attendent un jour à domicile! et nous payerons bien cher une économie qui consisterait à spolier des victimes au lieu de les indemniser. Après cela, « le vice capital de ces écoles, c'est de ne pas

i Les ordonnances de 4846 0 i admis ce principe, msls eUes dévient des conséquences logiques de Tordre!... — s Rapp. à la Chambre des ¥mif$» p. M. Mérilhou, 4844, p. 22, 2a. — ^ En France, 4,380,000 fr. pour les tbéàlres, 4,000,000 fraocs pour FÀisricaitan, 4846 1 — ^»a^. Mériihou, p. 23..

répondre aux besoins du pays. Ce ne sont pas des écrivains qu il s'agit de créer, ce sont des ouvriers; et de toutes les industries celle qu'il conviendrait surtout de favoriser, c'est l'agriculture. Or , les enfants élevés dans ces établissements 9 perdent l'habitude, et le goût du travail manuel. Rentrés chez leurs parents auxquels ils se croient d'abord supérieurs, ils reviennent bientôt à cette vie oisive «dont ceux-ci leur donnent en général l'exemple. Séduits par la facilité de l'existence que leur procure la chasse et surtout la pèche, ils ne tardent pas à perdre toute trace des notions qu'ils ont reçues , et à augmenter la masse de cette population flottante qui vit au jour le jour, tantôt des éventualités de ces industries fainéantes, tantôt de vol.ou de receP. »

Que dire, hélas! d'un pareil système lorsqu'il

s'agit de moraliser des colonies où la fainéantise abonde, où déjà les bras deviennent rares, où ils se refusent au travail à mesure que la liberté les gagne !... Cependant, tandis que c partout les travailleurs manquent , tandis que le prix de la main d'œuvre augmente et que la valeur des denrées coloniales s'abaisse^, « contraindrons-nous les habitants, déjà si malheureux, à se priver d'une partie de leurs ressources pour éclairer l'esprit de leurs serviteurs? les obligerons- nous à accroître leurs dépenses en raison du décroissement de leurs produits^? Je le répète, si l'on veut moraliser les noir^ et accorder l'émancipation aux colonies sans les perdre; si c'est là ce que l'on veut , la législation sucrière offre l'indispensable moyen a de ménager les intérêts du maître, qui se refuse à sacrifier l'heure de son travail, à cause du mauvais état de sa position matérielle, et les intérêts de l'esclave qui donnera toujours avec répugnance et dégoût l'heure de son repos^. »

. * OfUdely p. 564 .— a Id. Offlc, p. 487. — » Ofic, p. 662. -^ * Ofic., p. 486, 487.

La justice même permettrait-elle au planteur d'acquiescer à notre demande? « Criblés de dettes et presque insol- Tables, » s'ils ne sont plus à peu près, et pour la plupart, « que les gèreurs de leurs habitations ,^ » les colons ne sauraient être généreux sans injustice*.

Le bien qu'ils donneraient , ils le prendraient , car ce n'est plus le leur, s'il est vrai qu'ils le doivent! Nous serions, après tout, bien difficiles de ne point trouver assez remarquable la bonne volonté des maîtres , lorsqu'il nous est affirmé qu'ils ne témoignent pas, en général, moins

* Schœlcher, Coh fr.^ 297. — 2 u existe dans la métropole quelques colons fort riches de leurs propriétés métropolitaines. C'est par la fortune de ceux-ci que les Parisiens, qui ont une si décisive influence sur le Gouvernement, ont coutume de juger et d'envier la position de tous les colons.

Une des injustices les plus banales contre les colons, c*est de les accuser de forfaire à Thonneur du côté de leurs dettes ! Jusqu'au sein des familles, a*t-on dit, on se fait un jeu des engagements. Les contrats et les paroles ne valent que ce que les fait valoir un tribunal Vraiment l'Europe s'habitue trop à reprocher à ses colonies les maux qu'elle 7 produit. Gardonsnous d'accuser les colons de la misère qui provient du régime que nous leur imposons! Exigerions-nous que, dans l'intérêt de leurs créanciers, ils entretinssent l'habitation, qui est leur gagne-pain, et que les dettes nouvelles contractées pour la soutenir et se donner le bénéûce du temps, leur servissent de prime-abord à se libérer des dettes antérieures? — Non. Soyons plus justes -y bornons-nous à dire que l'homme qui reste à la fois solvable et débfteur,sest digne de nos mépris; que, s'il traite amis ou maîtresse, que s'il dore ses laquais , que s'il rend l'un de ses enfants, l'un de ses gendres, complices de sa friponnerie, en donnant aux derniers la dot dont la promesse a pris au piège la loyauté d'un premier gendre ou d'une première bru; que s'il achète des fonds ou des terres avec l'argent qu'il doit, c'est-à-dire avec Targent des siens ou d'autrui, qu'il vole en le détenant, cet homme est un misérable ! accordons à son nom la célébrité des arrêts de la justice , répandons son ignominie dans les feuilles publiques dont le monde est inondé ; condamnons-le à n'avoir pour amis que les bas flatteurs qui vivent de l'épaisseur de son esprit et de son orgueil ; ajoutons une pierre à son sépulcre, si bon nous semble, et gravons-y le mot qui ôte la paix aux morts et rend leur tombe odieuse, mais n'allons pas au delà de ces rigueurs! et par pitié pour notre honneur , gardons-nous de nous y déterminer, sans bien savoir si l'impuissance financière de ce débiteur n'est pas notre œuvre.

éC ardeur que les curés , à solliciter tous les moyens de procurer à leurs noirs rinstruction , et surtout Tinstruction religieuse M

Mais un obstacle aussi singulier qu'inattendu est celui que suscitent les hommes de couleur, ces apôtres inconsé-quents de Tégalité. En effet, si les enfants du blanc s'asseyent sans hésiter à côté des enfants du noir^ il n'en est pas ainsi des leurs *. La même enceinte ne peut renfermer ces deux races; ils réclament pour eux l'école entière^ ou bien, yous les voyez se hâter d'en sortir ; devant une peau plus foncée que la leur, ils reculent !

Il est encore important d'observer qu'aux colonies, de même que parmi nous , la misère engendre l'immoralité. L'Etat nous transmet par ses organes cette vérité, qui nouji donne une force irrésistible. « Alorë même qu'on parviendrait à répandre dans les grands ateliers la semence de l'instruction religieuse,, nous dit*^il, il faudrait, pour qu'elle fructifiât, qu'on pût empêcher les esclaves des petits propriétaires d'y pénétrer. » C'est que les esclaves de ces propriétaires, qui possèdent en moyenne moins de trois noirs^ sont autant de misérables, « vivant de Vols et dé recels, complices nés de tous les crimes et de tous les délits. Tour à tour ils visitent les camps des habitations où il y a quelque honteuse passion à exploiter, quelque coupable pensée à mettfe à exécution '. La misère les obsède et les poursuit, et tels vous les voyez, tel est à peu près le maître! Maïs pourquoi donc encore? C'est que « les petits habitants, ainsi désignés, âont dans la misère presque tous, et le plus heureux dans cette occurrence , c'est évidetiiment l'esclave *. n

il n'y a donc sur les petites habitation^, parce qu'elles sont misérables^ ni instruction, ni prière^ ni aucune pratique

* Offic.f p. 477, 478.—* Offic, p. 505, /d. Voyages aux Àntilletf Basse-Terre. — Offlc,^ Bourbon, p. 546. — « Offlc, p. 403.

^ 841 — du culte qui puisse faire germer dans le cœur de l'èselaye an sentiment religieux ; aussi est-ce un fait remarquable qu'on n'y voit pas une seule Union légitime ^ Et la consèqoeneo infaillible de ce dépérissement des idées religieuses , c'est que la vie du noir « s'écoule en quelque sorte matérielle* ment^ sans que sa pensée ait été attirée sur ses intérêts mo« raux. Tout entier à ses instincts ^ il en suit aTeuglémeUt la brutalité fougueuse'* t

Pour avoir la clef des désordres les plus générant et lel plus irrémédiables» il faut donc5 presque partout et presque toujours 5 descendre jusqu'à là misère! Or, cette misère , source maudite de corruption^ quelles lois l'ont fait jai^ lir du sol , et quels législateurs devraient réformer ces lois? Y aurait--il injustice à dire aux contempteurs des as^ semblées coloniales : vous avez greffé l'arbre qui ne vous devait point la vie, mais qui la donnait! et depuis que vos mains j ont toucbè, voilà ses fruits de mort !»*.

Une autre question et des plus importantes, c'est de sa^ voir si les nègres se portent avec ardeur aux sources de l'instruction religieuse! — Oh ! bien rarement 1

De grand cœur, danseront^ls toute la nuit au son du bAUi* boula sur la savanne, « à cette heure où le prolétaire eufo^* péen gémit, où cuve l'ivresse de sa fatigue dans tiu sommeil fiévreux; « mais, rechercher d'eux-mêmes la lumière et la règle de la conscience, cela n'est point commun!

Le barbare est-il assez bon juge des effets désâStrêui de sa barbarie pour s'efforcer d'en sortir? Et nous, pères de famille , plaçons nos enfants , ces enfants exempts dé passions fougueuses, plaçoâs-les, libres de tout firein, à côté des oracles de la science , et eonjurons^les de s'ittltleif à ses mystères , de se livrer modérément à des études dont le succès sera le bonheur de leur vie et de la odta^) épuU « V O/Jlc, p. 520. — % Jbid.

sons à cette leçon toutes les ressources du cœur4)aterDel. Des larmes d'attendrissement mouilleront leurs yeux, puis

les nôtres. Nous n'aiurons rien omis tournons le

dos et ne manquons pas de revenir au bout de l'année , au

bout du mois, de la semaine Grand Dieu! que

sont devenus nos fils ! Les instruments de la science que nous leur avons confiés sont restés aussi neufs que Tétait notre esprit, le jour où nous avons attendu de leur liberté plénière les fatigues et les peines d'un travail dont les fruits ne peuvent avoir pour eux que des saveurs inconnues!. . • Tels sont les nègres : libres de tout frein , ils se dispersent ; le noir ignare s'isole; il fuit une doctrine qui l'atteint dans ses passions. Et si vous tenez à poursuivre tous ces fuyards, chaque individu doit avoir à ses talons un instituteur infatigable. Ce sont là des faits où l'expérience appuie et confirme le raisonnement*. Le grand mérite de la discipline d'une habitation , c'est donc de réunir les personnes, comme un collégeréunit les élèves, etdeprésenter forcément une collection d'individus à la même bouche. C'est de mêler les leçons/àmilières et indwiduelles aux instructions générales, ce que ne peuvent faire les paroisses. Est-ce à dire que toutes les difficultés finissent à celles de ces régnions intimes? Nullement; mais c'est à ce point seulement qu'elles prennent un caractère de solubilité. Du reste, cette tâche, de quelque façon qu'on l'aborde, a paru toute facile et coulante aux optimistes européens, étrangers à la constitution morale du nègre de nos colonies. Les aspérités dont elle se hérisse dans l'état actuel et désastreux des colonies, ont cependant rebuté plus d'un planteur, quoique la grande majorité des mattres regardent l'instruction religieusecomme favorable à la prospérité de leurs habitations ^.

* V Le contre-amiral Lap'ace, O&wr., p. 54-55, 4844, —* V Offie,^ p. 496.

Quelques colons, il est vrai, forment une triste exception à ces dispositions générales et heureuses. Mais il est à remarquer que ceux-ci n'appartiennent que de nom, pour la plupart, à une classe d'où les repoussent l'éducation et les bonnes traditions de famille, conséquences priniitives deja fortune! J'oppose ces réfractaires à la masse des planteurs dont le zélé mérite d'être signalé h l'imitation des chefs d'usine européens^ !

Ce qui peut faire apprécier le zélé et la sincérité des habitants, c'est l'amélioration qui se remarque dans l'instruc* tion religieuse des enfants. Car presque tous savent prier Dieu et ont acquis quelques notions des vérités du catéchisme. Cette éducation, toute incomplète qu'elle est, produira ses fruits, a parce qu elle progresse. Elle permettrait de fonder sur les générations' qui s'élèvent l'espoir de la prospérité des colonies, si, par une malencontreuse fatalité, le plan de l'instruction donné dans les écoles, n'était le plus contraire aux besoins indispensables de la culture*.

« Pour ce qui est de la génération présente , elle vivra comme elle a vécu ^ ; « la vie de ceux qui la composent, est celle de dissipateurs de bas étage aussi incapables de gouverner Jeur personne que leurs biens ^; et c'est là ce qui faisait dire à M. de Gasparin : faut-il émanciper au hasard cette société sans Dieu, sans famille, sans habitudes d'économie et de travail ^? Cependant, nous ne prétendons point inférer de cette décourageante peinture que cette classe d'hommes, si heureuse lorsque nous là comparons aux misérables de l'Europe , croupisse sans exception dans une immoralité universelle ; et les documents officiels que nous préférons à tout autre témoignage^ confirment l'étendue de cette restriction.

4 O/Jlc, p. 491, 513, 559. —2 w., p. 561, 562. — » Ihid,, p. 548.-1 * l&id., p. 547. -« ^ Pétition^ écrits remarquables de 9L Jollivetjp. 7.

Que fi nôtre intention eit d'étudier de près la minorité si faible encore des noirs moralises, recherchons-*les près des sources de la fortape et de la parole enseignante, dans les villes, dans les bourgs, an sein de ces belles habitations que la misère n'a point encore réduites à Télat commun % car il est difficile de trop varier les formes de cette vérité : la mi-^ sère est un des plus grands obstacles auxquels la Religion et la morale puissent se heurter sur leur route. Non-seulement elle corrompt et démoralise le noir qu'elle sèvre de toutes les sources de la vie, mais elle endurcit le mattre, étranger désormais à tout autre sentiment qu'à celui de ses propres souffrances.

Tandis que de nos yeux nous contemplons la misère du prolétaire industriel au c<eur de Tatelier, d'où surgit à flots , l'opulence des manufacturiers européens, ne comprenonsnous point que là-bas une excuse se présente en faveur des maîtres besogneux ^ qu'une nécessité de fer les domine et' que, c trop pressés par la misère, ils se.mbntrent avares du temps consacré au travail ; » car ce temps, c'est leur pain, c'est leur honneur ! Us n'ont rien, et l'argent qu'ils n'ont point encore , ils le doivent ! ^ . . . .

Parmi les hommes d'ordre et de paix, il n'y a plus qu'une voit pour dire que lorsque le problème est de métamorphoser une société, on ne saurait trop se bâter de multiplier les moyens de moralisa tion en faveur de ceux qu'un lendemain imprévu , quoique menaçant , va transformer en citoyens. Or, que s'agit-il d'accomplir et d'accomplir au plus tôt pour parer aux redoutables surprises de l'avenir f Il s'agit de changer le système des écoles et de former, sous l'aile de sages instituteurs, plutôt une race agricole et mâle qu'un ramas d'individus pétris de fainéantise et d'orgueil; il s'agit de porter au grand complet le nombre des ^ OïJle., p. 167, 473.

— 9I4& — prêtres de paroisse ; il s'agit d'ajouter à ce nombre un puis* sant renfort de religieux soumis à l'ordinaire et réunis trois par trois au moins, dans une maison commune, où, chaque soir, chacun tiendra se soumettre & la règle qui Vastreint à rendre compte de ses travaux du jour et de ses projets du lendemain; où, sous l'autorité d'un supérieur, chaque reli-* gieux réchauffera son zèle au contact d'un apôtre pareil à luimême et contrôlera, par sa suryeillance, les actions de son semblable. D'après la physionomie des localités, et la topographie des habitations qu'ils se partagent , il s'agit de dis^ poser graduellement la demeure de ces hommes de Dieu, de telle sorte qu'ils puissent, avec le soleil levant , rayonner sans effort dans l'ételodue de leur orbite, et le soir, se replier vers leur centre afin de puiser dans leur retraité les forces qucf rendent à l'esprit et au corps la méditation et le repos; il s'agit d'exiger de ces religieux une année au moins d'observation et de parcours dans les colonies 2|vant de leur per* mettre de distribuer, selon les besoins de leurs ouailles, le lait ou le pain de la parole. Gomment, sans cette mesure de prudence, espéreraient-ils se proportionner aux besoins des populations dont ils n'auraient pu connaître par eux-mêmes ni le régime ni les mœurs?

Il s'agit encore d'établir, sous la direction de ces religieux, un nombre suffisant de frères, de sœurs, d'instituteurs et d'auxiliaires bénévoles, choisis ou approuvés par eux, pour préparer les cœurs par la première et rudimentaire culture de l'esprit ; pour aider, surveiller, soutenir les néophytes; pour héserber et arroser la semence évangélique; pour diriger les jets désordonnés et leur offrir, contre le souffle des passions grondantes, d'indispensables tuteurs M

Mais dans toutes les circonstances épineuses, il faudra se

^ Je soumets cette ébaucbe à la critique des Trais JQges, et non pat da • premier jugear yenu.

pénétrer du sens profond de ces paroles de M. Scbœlcher qui sont celles de tous les abolitionistes désintéressés : « Un des plus grands malheurs qui pût arriver à Tabolition serait qu'elle eût les colons pour adversaires déelarës. . . La rë— forme ne se fera avec toutes les chances d'une réussite facile qu'étayée de leur concours ^ »

Je crois faciliter la marche et les progrés de la moralisation en répétant ce conseil. Mais je rencontrerai plus de contradicteurs en ajoutant : on s'arrêtera, ou bien l'on ne procédera qu'avec une réserve et une déférence excessives devant l'opposition du maître; car à quoi bon cette faiblesse ? Le Toici : c'est qu'il importe à l'établissement et à la douceur des rapports qui doivent exister entre l'instituteur, - le prêtre et le maître que ce dernier ne soit jamais sous le coup de la violence et de la contrainte; c'est qu'il importe à, la discipline des ateliers et aux intérêts du travail libre, dont la réalisation annoncerait la transformation de la nature du nègre, que celui-ci sache et croie devoir à son maître le bienfait des lumières religieuses que le maître lui doit, et auxquelles le noir devra les qualités viriles et la parfaite liberté du citoyen ! Or, le dernier mot de la vraie , de la grande, de la bonne politique comme de la vraie religion et ' de la morale, ce dernier mot, c'est unir ! Quelle folie seraitce donc d'attenter à l'autorité légale, à la propriété légale, à l'ascendant moral des maîtres, ce palladium des colonies; quelle folie, lorsque d'ailleurs ces régions peuvent renvoyer aussitôt contre nous, armés de pied en cap, et fortifiés par le prestige de la victoire, les principes avec lesquels nous . les aurions bouleversées !

Etablir, contre le gré du colon^ le prêtre ou l'instituteur à son domicile, ou le tenir ouvert à toute heure, cese-

* Sch., CoU, fr.^ p. 366,307.

rait donner an mattre au maître et le bafoaer à la face de ses serviteurs... Est-ce par cette voie douloureuse que nous nous assurerons le cœur de cet homme sans le concours duquel l'abolition devient un malheur % sans Fënergie duquel l'émancipation fonde et perpétue un deuxième prolétariat , au lieu de contribuer à la libération de nos prolétaires? A cela que de bouches s'empresseront de répliquer : voilà qui est excellent pour le maître, mais désespérant pour le serviteur ! car il va suffire an colon d'abuser de son vélo pour engourdir à tout jamais le zèle du prêtre et paralyser ses efforts. — Non, point du tout, et tenir'ce langage, c'est supposer à des hommesune puissance qu'ils n'ont point, une volonté qu'ils ne peuvent avoir. Voici sur quelle raison péremptoire je m'appuie :

Les idées ne se transforment en faits que

lorsqu'elles sont devenues le terme auquel aboutissent les volontés générales, c'est-à-dire lorsque le public s^f déter-^ mine. Mais aussi, comme elles n'ont pu parvenir à ce point .-^.Ds emprunter à la volonté du public l'énergie de sa puissance^, toute résistance leur devient inutile ou plutôt fatale. Lutter ici contre cette volonté générale et forinelle qui, de toutes parts, transpire, pénétre, se fait jour, et, semblable au mobile élément des mers, presse également dans tous les sens, c'est se raidir contre la raison unie à la force; et c'est là toute la faculté que le droit de résistance concéderait au planteur. — Eh ! bien donc, à quoi bon lui laisser cette oiseuse faculté ? — A quoi bon ? c'est à servir les intérêts de la France. En effet, si l'erreur accidentelle, l'ignorance, la volonté de l'instituteur, je veux dire la forme et le mode d'action qu'elle emprunte, se trouvent contraires à la détermination du public dont les colons savent qu'ils ne peuvent

^ Schœlcher, p. 466.

combattre la loi sans se briser , ou Tèluder sans se perdre; dans ce cas, les colons deviennent, en résistant, les ministres de la volonté du public.

Je sais bien qu'il y a risque^ pour les agents de Téducation, de rencontrer en travers de leur route quelqu'un de ces esprits chagrins et exceptionnels, pour lesquels l'opposition quand même est un besoin de nature et une nécessité de régime. Ces tristes naturels trouveront place à notre soleil ; et leur mauvaise volonté n'en ternira pas la lumière. Loin de là, leur exemple devient un enseignement fécond, et tandis que la prospérité qui résulte des bienfaits de la moralisation règne à leur porte et les enveloppe, F ignorance morale de leurs ateliers se manifeste par un désordre matériel qui est leur ruine! Et cette ombre donne à la lumière de la morale et de la vérité toute la splendeur qu'elle peut devoir au contraste. Que ceux de nos lecteurs qui auraient le malheur de n'avoir point assez étudié le Catholicisme pour croire à l'efficacité des vérités universelles qu'il inculque ne me reprochent point d'exiger de leur esprit une foi qu'ils ne peuvent avoir. Je ne leur demande humblement qu'un peu de froide raison, qu'un peu de mémoire, et je me charge d'aider à leurs souvenirs. Peut-être suffira-t-il de leur rappeler, sur la fécondité des effets de la religion, les idées nettement formulées des hommes que nos colons se sont élus pour organes, a On se souvenait, disent MM. Hue et de Chazelles, on se souvenait dans les colonies que les habitations qui avaient appartenu aux ordres religieux avaient toujours présenté des ateliers modèles, sous le rapport de l'ordre, de la discipliné et même du travail.

Au sein des habitations possédées par d'anciens ordres religieux, le nombre Aes familles était plus grand, la discipline des atelier^ plus parfaite , et cela s^est maintenu! Le bon effet produit par ces ordres monastiques se fait encore

sentir maigre la longueur des temps écoulés et t influence contraire des temps qui ont suivi cette époque ^ y Ce sont là des bienfaits que la plupart des colons ont dû regretter et que quelques-uns sont excusables d'ayoir oubliés durant cette affligeante disette de prêtres où les gouvernements les ont laissés... Ces exemples, d'une t{^Q9s^\\.h persistante^ jetés dans l'histoire comme autant de jalons, pour nous tracer une route solide, ont abondé sous nos yeux partout où abondait la cause qui devait les produire. Mais, au moment de rompre sur ce sujet, je veux répéter un fait qui me Ait rapporté par Tun des plus vénérables habitants des Antilles : t II y a tantôt douze ans^, j'abattis quelques carres de futaie. Les arbres étant à terre , je les offris au gëreur d'une habitation qui cherchait des bois de charpente , et, à quelques jours de là , une partie de son atelier vint s'installer sur mon domaine. Ayant soustrait mes nègres à la discipline du fouet , je les tenais avec un soin extrême , et redoutant le contact des nouveaux venus, je m'efforçais de les en isoler. Mais un soir, comme je me promenais, je ne sais quels accords vagues et suaves s'élevèrent dans le lointain ! Je doublai le pas, et, bientôt, la cadence de chants sacrés frappa mon oreille plus attentive ! J'approchai : ce ne fut plus alors que le son d'une seule et même voix ! Quelques instants après, j'écoutais les dernières paroles d'un orateur juché sur un tronc d'arbre , et qui , au milieu de ses con- . frères religieusement attentifs , terminait par la prière du soir un véritable sermon. Le prédicateur était un des vieux nègres de la bande , et j'appris de sa bouche que cet atelier modèle avait eu, jusqu'en 1789 , des religieux pour mat-^ très ! A partir de ce moment , je mis autant de soin à éta-

* MM. de Cools et de Jabrun, iîapp. de Tocqueville. Voir, dans mes Colonies franc, ,*\e chap. Moyens religieux^ — * 1845. Je choisis ce fait parmi ceux qui me sont personnellement connus.

blir des relations joarnaliëres entre ces noirs et les miens que j'en avais mis à les prévenir, et pendant les quelques semaines de la durée de ce contact, la sévérité la plus extraordinaire n*eût pu trouver une réprimande à formuler ! » Entre une multitude de faits analogues, je puis en citer un plus général : La France confine au Brésil par^ sa Guiane , et Ton croirait volontiers que le sens manque à la ^population de cette contrée limitrophe, aux mœurs de laquelle un mot va suffire à nous initier. « Ce qu'on y observe, c'est moins une méchanceté profonde et enracinée que Tignorance du bien et du mal. Le libertinage y parait trop naturel pour ne pas trouver à peu près dans toute bouche un officieux patron. On n'y punit point les assassinats, et la justice publique, refusant sa vindicte aux opprimés, chacun se fait, au besoin, juge et bourreau dans sa cause. S'il arrive que dans une rue fréquentée , un homme reçoive d'un meurtrier le coup mortel , les témoins du forfait regardent et passent à chacun ses affaires. Nul ne se trouve d'humeur

à porter témoignage contre l'homicide assez maladroit pour que son crime ait forcé les magistrats à l'enfermer sous les verroux ; et puis , d'ailleurs , cet emprisonnement n'est qu'une retenue de quelques jours, au bout desquels l'inculpé reprend ses droits d'homme libre. « Nulle part, on n'est plus frappé qu'à Fernambuc de cet étrange état moral, n Tel est , à peu de chose près , la description que nous donne M. de Chavagnes ^ de cette société où le pouvoir public n'a pu tomber en décadence sans entraîner la liberté dans sa chute. On y végète sous la loi du plus fort ou du plus rusé.

Cependant, M. de Chavagnes reçoit l'hospitalité d'un colonel, qui lui explique le phénomène d'une rénovation

subite opérée par un simple missionnaire. Autour de l'homme ëvangèlique sévissaient tous les fléaux que l'anarchie déchaîne; mais tel avait étéTeffet de ses instructions, dit le colonel, qu'au milieu d'une fermentation générale, la tranquillité n'avait cessé de régner dans cette partie de la pro* vince. Plus satisfaisants, plus merveilleux encore, étaient les résultats de sa mission relatifs à la morale privée! l'espace me manque pour les redire * ; mais ils se multipliaient sous la parole de ce pauvre prêtre, sans autre secours que celui de l'esprit qui renouvelle la face de la terre. Sachonsle donc une fois pour toutes : sous tous les rapports religieux, l'histoire des colonies est et sera celle du monde : si nous tenons à la savoir, ouvrons les yeux et arrètons-les aux temps et aux lieux où la Religion a fleuri. 9

La religion, le prêtre... Jetons dans un bassin de la balance l'échafaud, son ignominie, ses haches sanglantes*...

Et puis veuillons y jeter en sus nos gens du

roi, nos gens de toutes armes, nos magistrats et administrateurs , tous ensemble, sans oublier ni la brutalité des uns, ni la morgue des autres, ni leurs qualités et leurs vertus que je révère. Combien tout ce poids énorme devient léger, si de l'autre côté de la balance nous plaçons un pauvre missionnaire, un pauvre prêtre humblement chrétien I

Ce dernier prévient et guérit le mal ; mais qui l'accueille, qui l'écoute, qui l'honore?... Peu de gens! Il prévient le mal. — Tous les autres le répriment, et le répriment à peine en faisant de leur mieux pourtant! L'un obvie à la corruption^ les autres la retranchent avec le fer, parla douleur, par le sacrifice sanglant du membre... Que d'honneurs au magistrat, à l'homme de la toge et du sabre, et nous croyons qu'il les mérite ; mais que d'insolence et de mépris,

* Lire M. de Ch., sept. 1 844.— ^Sur plus d'une terre européenne, j'ai étudié la Justice ; trop souvent le nom que je lui entendais donner était : croix ou pile.

que de prëveations et de calomnie» contre le prêtre ! Cepen-* dant, combien il est évident qne les paroles pea coûteuses du prêtre épargneraient à la société des charges accablantes ! Le fer du bourreau, le fer du sabre et des baïonnettes, le fer des yerroux et des chaînes. Oh 1 quel amour pour le fer chez les ennemis de la doctrine chrétienne, cette doctrine qui ouvre à la fois le cœur du riche et F intelligence du pauvre«

Mais qui souffre le plus de tout cela? Les esclaves ; et parmi ceux-ci les plus infortunés^ les plus misérables, les plus dégradés des^ esclaves, ceux qui fourmillent dans le vaste continent de T ancien monde.

Les réformes que le prolétariat noir sollicite du côté delà morale doivent effectuer en s'accomplissent une énergique et bienfaisante réaction sur le sort de nos prolétaires. Cette pensée s'éclaircira plus tard. En attendant je termine ce chapitre par une question bien naïve, en apparence ) mais la réponse qu'il fallut y faire donne aux hommes à système une grande leçon de prudence et de bon sens. — De quelle langue conseillera-t-onT usage pour catéchiser le noir? De la sienne, va-t-on me répondre ! Et dans certains bureaux, dans certains journaux, partout où le raisonnement supplante Texpérience, cela parait d'autant plus naturel que les nègres ne comjHrennent point avec une extrême facilité le prêtre qui ne s'exprime, point dans leur idiome»

Cependant on pourra bien changer d'avis en apprenant que les nègres se formalisent contre ceux qui prennent la li* berté de s'en servir ! C'est ainsi qu'ils ont chansonné et me* nacé le curé du Carbet, l'abbé Goux, qui avait fait impri-» mer, à ses frais, un catéchisme nègre, et qui voulait faire l'instruction dans leur patois. Ils ont vu là de la raillerie et du mépris \

Ce fait est à l'adresse des hommes, plus ou moins

i Offiç.f p. 4<)a. G« fiat était à ma eoBoaiietaot.

spirituels, qui ont contracté l'habitude de lie douter de rien, et qui, du fond d'un cabinet, tranchent et gaspillent ayec suffisance les questions les plus ardues. Mais quedis-je? ces hommes auraient-ils à eux seuls le monopole des passions ou de Terreur? Nullement , et voici les paroles de M. Schœlcher , qui, de ses yeux, a vu et revu le pays : » M. Tabbé Goux était parvenu à faire une traduction du catéchisme, mais on ne voudra pas croire ce qui est arrivé, et pourtant cela est vrai; il lui a été interdit par T autorité supérieure de la publier \. » Le croirons-nous, Fautorité supérieure n'a pas voulu permettre qu'en cherchant à moraliser les nègres on se donnât, à leur égard ^ les dehors de la raillerie et du mépris * ?

Mais le tour de l'Europe est venu de se découvrir le sein, et de nous laisser voir de quel baume la Religion et l'éducation arrosent les plaies de son prolétariat. Regardons et voyons quels sont les efforts de l'Europe pour répandre, au milieu des classes asservies et dégradées par la mistee^ les bienfaits émancipateurs de la civilisation.

* Col, ft,;^, 321.

EV&OFE, PROLlÉTAaXAT. — HBLZOZOW. — ]Él>VCATIOar.

Les écoles et l'Université devant M. E. Buret, économiste lauréat.

Si Téducation du noir, considérée sous les rapports de la propagation, du développement et de la qualité, laisse encore une si vaste carrière aux désirs, nos désirs se succéderont-ils moins pressés et moins vifs à Tendroit du misérable Européen?.. Pour répondre à cette question, ma providence est là, debout, à ma droite et prête à parler. Je veux nommer nos économistes ; ils ont à nous offrir sur ce chapitre de désolants oracles!..

ff L'éducation du pauvre telle que nous l'avons vue , surtout eu Angleterre , est-elle autre chose que celle des sauvages , moins, trop souvent hélas ! les caresses de la maternité. 11 n'y a dans ce dernier pays , je Va/firme^ que les pourceaux, dont l'éducation physique soit comparable à celle des enfants du bas peuple ^ n On s'y occupe avec la plus louable attention de l'amélioration des races d'animaux et l'on abandonne la race humaine, dans le peuple^ à toutes les causes qui peuvent la dégrader et la corrompre^. Les philanthropes pur sang , vont faire des battues

* E. Buret, vol. ii, p. 3. — 2 Ihid,

dans le inonde pour y découvrir des opprimés et les prendre à la solde de la charité politique! cependant, « tant qu'un état possède des malheureux dans son sein , » ne doit-il pas s'occuper de leur misère physique et morale , « avant de courir aux Antipodes? Ce principe a été, comme tous les autres, entièrement négligé par tous les philanthropes de l'ancienne école \.. Ceux de l'école moderne ont-ils mieux fait?

En France même, malgré les progrès croissants de l'instruction primaire, nous n'en avons pas moins nos petits sauvages comme en Angleterre^. 9 « Les enfants des ouvriers et des pauvres familles de la classe agricole « n'en sont pas moins privés d'éducation morale et même intellectuelle^. Et malgré les lois sur le travail des enfants, lois absolument impuissantes pour empêcher le mal ou faire le bien^ les enfants accaparés par l'industrie, ne promettent à la société que des misérables et des barbares ^. Récompensé par l'Académie des sciences morales et politiques, l'ouvrage que je cite a-t-il calomnié l'Europe? Oh! que cela serait donc à souhaiter! Mais comment l'arbre ne porterait-il point les fruits de la greffe? Sachons-le donc, parmi les enfants voués aux travaux industriels , ceux qui n'ont point atteint leur douzième année doivent fréquenter une école ; au delà de cet âge, la loi les astreint à prouver qu'ils onj reçu l'instruction primaire, et, à défaut de preuves, ils doivent suii^re les leçons d^une école ^ mais cette école ^la loi ne la désigne point^ ! Où est-elle^ et puis quelle est-elle?

Voilà, comme on va le voir, à Paris même, aussi bien que dans la cité de Lancastre, des enfants qui, à l'âge de treize ans, n'ont pas la première notion de Dieu; qui n'ont jamais entendu dire un mot de leurs devoirs moraux, et pour qui

* D'EsternOy p. 8. — * E. Buret, vol. u, p. 3. — » ibid., p. 4. — * Ibid. — s L, Faucher, Travail des enfants de Paris

la première école de morale a ëtë la prison* ! Pour an grand nombre d'entre eux , l'école ne peut offrir ses leçons que le soir ; renseignement arrivant pour couronner les rudes labeurs de la journée n'est plus qu'un surcroît de peines; les facultés de Tesprit s'y refusent , et les organes du corps ne peuvent s'y prêter sans douleur ! Réformateurs européens, notre morale serait-elle de la nature de ces vins durs et résistants, dont la qualité ne se développe qu'en traversant les mers ?

Ne puis-je encore demander à mes frères les Européens , si , dans le sanctuaire des écoles du peuple, la foi religieuse et la morale qui en dérive , mélangent assez leur enseignement rudimentaire aux rudiments de l'éducation publique I car , avant de rendre compte à Dieu de l'état des âmes , les hommes politiques qui s'en disputent la charge ne doivent pas trouver étrange d'avoir à compter avec notre société !

L'idée de Dieu, dont la loi est la base de toutes les lois légitimes, la règle de toute morale et le frein de toute passion, n'est pas même ébauchée dans le cerveau des myriades d'individus qui appartiennent aux classes populaires. Est-ce doncque les gouvernements se rient, dans leur sagesse, des caprices du flot irritable de la multitude? Grande serait leur témérité; lorsqu'au centre même de l'Etat, à toute heure elle peut, dans un de ses débordements, toucher les parvis de nos palais législatifs , les ébranler, et disparaître en emportant leurs débris. Mais, pour parler sans figure, qu'attendre, qu'exiger , que ne point redouter de ces hommes qui ne semblent guère soupçonner d'autre loi dans une société que celle de la force brutale dont ils sont eux-mêmes les éléments! Eh quoi ! nous admettons que les vertus chrétiennes préparent la rançon et fondent la liberté du travailleur ! Nous répétons à

reoYi que les idées religieuses , apprivoisant les passions et maîtrisant les instincts les plus forcenés de la nature , délivrent r homme de la servitude morale , et c'est lorsque la source de ces idées ne demande qu'à nous inonder, que nous nous en montrons tellement avares?...

Soumises à des maîtres quelquefois excellents et d'autres fois passables , quelques manufactures sont accompagnées ou voisines d'écoles ouvertes à l'enfance. Nous le savons, mais sans avoir oublié que généralement , le petit nombre des enfants qui parviennent à déchiffrer quelques lignes, articulent des paroles dont le sens se dérobe à leur esprit. L'un d'eux connaît assez la puissance et la bonté de Dieu pour le prier. On lui demande sa prière; écoutez-la : Notre Père, il s'arrête là! Est-ce notre Père qui nous châtiez , qui nous livrez aux tortures du travail , qui nous initiez à la débauche; ou notre Père qui êtes aux cieux, en la terre et jusqu'au fond des mines , juge redoutable entre le chef d'industrie et le prolétaire ! Ne lui demandez rien de plus; il vous a dit tout ce qu^il sait, et, en deux mots, deux choses de plus qu'il ne comprend ^

Celui-là croit s'appeler Benton , mais il est sûr d'une chose, c'est que Jésus-Christ, c'est Adam. Pour les enfants dont l'examen vient à la suite, Ponce-Pilate est un apôtre, et le Christ a souffert pour sauver notre Sauveur ^ ! Le rapport officiel et infernal que j'ai traduit, nous avertit, du ton le plus positif, que les traits dont ses pages fourmillent , ne s'y rencontrent qu'à titre d'échantillon des généralités les plus déplorables! Voilà tout ce que ces pauvres enfants sont parvenus à savoir des Ecritures , dans les écoles du dimanche, lorsque la piété parvient à les y cadenasser*. Et les Ecritures sont la science unique qu'on leur enseigne !

* Lire et relire Children emphy. eom, — ? Ibid, — a Ibid., Occaslo'^ nal incarcemtion l

Quelle moisson vont donc recueillir à T étranger et les Guerney et les Pritchard? Où se dissipe, où s'égare le zèle ardent et pur de ces saints hommes de Dieu et du commerce?

Oh donc ! les conséquences de la foi protestantisée rendent impossible à T Angleterre tout système national d'éducation! Le gouvernement a dû faiblir devant la concorde belliqueuse des dissidents , marchant à sa rencontre, armés de deux millions de signatures ! « Je sais, nous dit M. Faucher, qu'il faudra un courage rare pour entreprendre dans un pays si profondément remué par Tesprit de secte , de séculariser Tinstruction et de Fenlever aux représentants du clergé ; mais le succès est à ce prix ^ . Résumons. Il s'agit d'enseigner aux enfants leur origine et leur destination. Qui le fera? A celte question , les sectes se regardent : ce ne sera ni vous, ni elle; ni celle-ci, ni celle-là, s'entredisenl-elles! personne donc? sinon, ce serait une secte , une église rivale des autres.

En l'absence du principe d'unité et d'autorité religieuse, que la logique du protestantisme rend insoutenablement ab^ surde , comment va donc opérer ce précepte fondamental, non point de l'instruction, mais de l'éducation : enseignez; que tous apprennentde vous, qu'ils sachent! L'homme ne nait à la vie sociale que par l'initiation ou la révélation transmise , et voici que parmi ceux qui se présentent pour enseigner, chacun se préfère à tous, et tous s'accordent, d'un formidable accord, à repousser chacun! deux .millions de voix , au premier cri jeté , font reculer devant leur huée tout essai de réforme , toute idée , toute parole qui , révélant l'homme à lui-même, lui apprendrait et ses devoirs et ses droits !

Voilà donc, avec la fin du monde religieux, la fin du monde

i L. F., Le$ds, 4844. Jd, £. Buret, poar la France, vol. xi, p. 306 à 313 et 466.

— M9 — moral; c'est, à bien dire, la fin du monde social. Des lèvres impérieuses ne dicteront plus qu'une morale arbitraire, c'est-à-dire imposée au nom d'une créature et tout aussi dépourvue de droit que de sanction. Chacun de s'en rire et les plus sages de donner l'exemple.

Ecarter les représentants du clergé, puisque le succès est à ce prix, que serait-ce faire? Il est à supposer ^ que les laïques qui s'appelleraient à les remplacer et qui s'imposeraient leur vocation, appartiendraient à une secte, à une église quelconque, à moins que là bouche destinée à enseigner la religion et la morale ne doive être celle qui en nie l'auteur. Eh! bien, dans ce cas, ces laïques ne causerontils pas à l'universalité des dissidents le même ombrage que les ministres de la secte jalousée? Oh! quant à nous, applaudissons-nous de notre bonheur ; car dans la féconde unité de sa religion la France]puise Vinappréciable avantage d'acheminer ses prolétaires, par les voies^de la vie morale, vers la plénitude des droits de la vie physique et matérielle que réclame l'homme des sens, et auxquels ses appétits légitimes lui créent un titre incontestable. Hors du sein de cette unité, il ne reste, pour ressource, aux hommes à beaux sentiments que de ressusciter la religion naturelle, et quelques philosophes, amis de F antique^ l'ont proposé*. Mais une religion naturelle, dans le sens que V usage moderne attache à ce mot, offense toutes les religions, car, elle les nie toutes. Elle n'est que négation ; et l'on voit que la néga* tion de la raison religieuse conduit, en théorie comme en pratique, à F ignorance, source des vices qui engendrent la misère et la dégradation.

Cependant il nous plait de souffler sur ces difficultés formidables ; livré€|8 au vent de notre souffle, elles ont disparu. . .

* E. Buret, En France, vol. n, p. 306, 307, 310, 313, 466. — * Voir ma Réponse à J|f. CoMjtn, dans le Monde cathol, mars 1845.

— Î30 — D'un coup de trompe, nous avons réuni des quatre points de l'horizon des hommes aussi habiles à assouplir les esprits que les Yulcains de l'industrie le sont à se jouer de la raideur du fer. A quel usage appliquer leur talent et leur zèle? Eh! mon Dieu, je ne saurais le dire, et la question fait à peine un pas^ — car le principal élément du succès est précisément ce qu'ils nous demandent à mains jointes et ce que nous oublions de leur donner... Le temps, le temps de leurs disciples; sans cela que faire? Et le temps est cet unique avoir du prolétaire industriel que la cupidité lui dispute avec la plus implacable âpreté.

Déjà dans un grand nombre d'usines, l'industrie prétend que ses gens sachent manger comme ils respirent, c'est-àdire sans quitter leur tâche du doigt et de l'œil. Elle leur refuse la mesure d'un repos réparateur et ne leur laisse que les courtes heures d'un sommeil insuffisant et fébrile. Dans quel intervalle de cette vie d'agilation, de presse et d'angoisse saisir un moment où les sens donnent quelque liberté à la raison? Où, comment, à quel point atteindre l'esprit ? Serait-ce aux heures du travail ? Mais il faut compter pour obstacles l'attention que l'ouvrage exige, le mouvement, les déplacements, le bruit des instruments et des machines, l'écartement et la dispersion des travailleurs.

Le dimanche arrive enfin ; voici le jour du Seigneur qui doit être le jour du peuple. Le pasteur va s'emparer de quelques brebis. Erreur grossière ! Vhomme abruti\ « dès qu'il obtient du loisir, le consacre aux plaisirs des sens , avant de songer aux plaisirs de l'esprit % v et moins encore aux besoins de l'âme. Ce jour-là, s'il ne se sent pas trop accablé par la fatigue, les maladies et la misère, le prolétaire industriel le consacre à l'impérieux besoin de s'étourdir ; ses sens

exigent des voluptés frénétiques, des enivrements, des extases qui le transportent hors de son état réel, et dont le souvenir et Tespëranc^le soutiennent depuis la fin du jour férié jusqu'à la soirée du sixième jour. Le septième jour forme tout son avenir. Hofs delà, c'est le néant, et le néant c'est pour lui l'éternité, lorsque son intelligence est capable de donner un sens à ce mot \

'. Quelle différence physique et morale cependant entre l'enfant de l'homme qui, sous le nom d'esclave, goûté presque toutes les douceurs compatibles avec les nécessités du travail quotidien, et la postérité du misérable que nous appelons libre et qui sature toutes les heures de son existence des dégoûts et des plus formidables labeurs de l'esclavage! Quelle différence à l'endroit de l'éducation donnée, mais surtout de l'éducation possible, entre l'ouvrier svelte et bien découplé des colonies ^, qui s'achemine à son pas vers la liberté, et ce plus infime , ce plus difforme des travailleurs classés sur l'échelle du prolétariat. Ces différences égalent en grandeur les préventions et l'ignorance du public européen sur cet article.

Quoi qu'il arrive, si la religion catholique, grâce à son unité, offre pour la civilisation complète et prompte de nos piolétaires de toutes couleurs des avantages dont l'histoire des sociétés religieuses et celle des lieux où règne le protestantisme doivent nous faire sentir tout le prix ; si le principe d'autorité, véritablement philosophique, parce qu'il est véri* tablement fondé sur la raison et dirigé par la raison^ oppose de toutes parts aux résistances de l'individu et aux déchirements de l'esprit de secte la force invincible de son

i It is a pagan teorld^ £hiîdr. — ^ On ne voit pas aux Antilles des nègres, quel que soit leur âge, avoir Tépine dorsale brisée comme Tont nc3 vieux paysans, etc., Schœlcher, Col. /r., p. 25, etc., ou Le$ Prolétaires in» dustr,, V' Childr. empl.

unité ; si sa fécondité natt de sa force, nous ne pouvons trop amèrement déplorer l'égarement d* hommes d'une supériorité aussi éminente que celle de M. E. Buret, lorsque nous leur \ojons contester cette vérité, dont leur erreur même est une preuve. Car ils nient, parce qu'ils ignorent; et cette ignorance qui est le produit d'une éducation dont ils ont flétri le système est le vice qui réduit à néant, dans leurs ouvrages, les plus sages idées de réforme S

Ne tenons- nous point de leur bouche que l'éducation du peuple en France donne complètement raison aux plus fougueux et aux plus aveugles défenseurs de l'autel et du trône ; que l'éducation du bas peuple, lorsqu'elle trouve à descendre jusqu'à lui, est absolument inutile et même plus dangereuse que l'ignorance ^ ? Si cela est, il serait donc aussi politique que juste de changer de système et de dépenser un peu pour l'instruire, aGn de n'avoir pas à dépenser beaucoup pour le surveiller et le secourir^. En effet, pour que l'ouvrier a veuille seulement se livrer au travail et n'en gaspille pas les produits, il faut qu'une éducation raisonnée lui ait appris de bonne heure à estimer une vie sobre , économe et labo rieuse ^. v C'est alors que le travail le conduit à la liberté, parce qu'il se plie à la règle, c'est-à-dire aux vérités principes , que la religion et la morale nous transmettent par le canal de l'éducation, pour nous diriger !

Mais élevons-nous un instant au-dessus du misérable, afin devoir si la religion et la morale pénètrent au moins dans la couche qui lui est supérieure; ce sera le moyen d'apprécier à quelle distance elles se tiennent de lui, et quelles espérances peuvent naître en nous de les voir descendre jusqu'à sa personne!

Les riches et nombreuses communes qui ceignent les

« v E. Baret, p. 306, 307, 310 à 313, etc. — */Md., yol. H, p. 454. — 8 D'Eiterno, p. 252. — * Ibid , p. 254.

murs de la capitale sont pourvues d'instituteurs et d'écoles en pleine activité. < Je ne crois pas être pessimiste en affirmant que la jpopulation de ces localités s'abaisse constamment en moralité et en intelligence. La misère intellec-tuelle et morale y est parvenue à son dernier terme... Sans le travail, unique et dernière vertu de ces populations, et vertu forcée... je ne sais si on ne devrait pas les placer au dernier degré de la moralité. Si la société actuelle ne craignait pas de se connaître^ la plus facile enquête lui révélerait les faits moraux de la nature la plus inquiétante. . . Qu'y a-t-il dans le système de l'instruction primaire pour arrêter les progrès de cette brutalité et fortifier l'homme contre la corruption par le bon sens ^? v II n'y a rien, parce qu'il y a disette trop grande d'une seule chose : la science des devoirs ou la religion. « On va me dire que je répète ici les déclamations des prédicateurs d'il y a quinze ans. • . Je dis la vérité, et ceux qui n'en sont pas les ennemis, par intérêt ou par métier^ ne m'en voudront pas pour cela '. » M. Buret a dit encore : « Les véritables partisans de l'instruction populaire veulent que l'école soit un établissement séculier, sous l'autorité et la surveillance directe de l'état, et non point de la sacristie ^. Quant à nous, nous ne voulons pas que ce qu'ils appellent la sacristie l'emporte sur l'état; rien ne nous parait bien dans le monde social que par le juste accord de l'un, et.de l'autre; et nous n'avons cité ce passage qu'afin de montrer le peu d'estime de M. Buret pour la Religion ^ ; car l'expression de ce sentiment ajoute un poids énormeà son jugementsur l'éducation publique. Or, il nous reste à voir quel est en France l'état, la qualité de cet enseignement dont certains hommes se sont montrés si fiers; -La loyauté de M. Buret, récompensé par TA^îadémie des

* E. Buret, vol. ii, p. 452 — » Ibid.^ p. ^51. — ? Ihid,, p. 307. —, * /&fU,p. 310, 343, 466, etc.

Sciences morales, pourrait biea peut-être les déconcerter : que feront-ils de sa couronne ?

Il manque chez nous, au système d'institution primaire, si défectueux par son organisation^ des instituteurs et des écoles. Quatorze millions d'adultes ne savent ni lire ni écrire ^ » — « Le total des élèves des écoles primaires élé* mentaires est de 2,881,679; mais ce nombre éprouve de grandes variations^ selon les saisons, etc.. Outre cela, dans tel département « on compte un élève sur six habitants, dans cet autre un sur dix-huit, dans cet autre un sur vingt-neuf, et dans cet autre enfin un sur trente-quatre. » Ajoutons que « sur soixante -seize écoles nor/na/^s primaires, quatre seulement sont dirigées par des religieux et deux par des frères des écoles chrétiennes, v Cependant « sur cent élèves, il en est vingt qui appartiennent aux instituteurs religieux. » Donc, au jugement des parents, Tinstitu-r teur religieux l'emporte à ce point sur le laïque, que soixante-dix laïques n'auront que quatre-vingts élèves, quand six religieux en auront vingt. Or , quelle peut être la tenue de ces instituteurs? « Il y en a soixante-dix sur cent qui ne reçoivent pas moyennement, soit en traitement fixe , soit en rétribution mensuelle, au-delà de 485 fr. » Voilà pour un homme et sa famille M

Après cela, posséder une école, cela est bon; mais seule-ment si l'école est bonne, si l'instituteur est véritablement capable et digne de remplir sa mission d'enseignement et de surveillance. Ecoutez :

Amoinsde25 lieues deParis,jè connais une commune où, il y a deux ou trois ans, tous les petits garçons vivaient et se comportaient aussi maritalement que possible avec les petites

1 E.'BuretjVol. II, p. 454. — ^Statistique, àe M. de Tapiez, 4845. On voit à qnel point ces docaments corroborent letravaildeM. £. Buret, que noas allons reprendre. V M. Dufau, p. 646, Annales de la charité^ octobre 4S45.

filles ! Et ces désordres se commettaient paisiblement ao sein de l'école du village. On est si simple au village! Les enfants profitaient de l'absence momentanée du maître pour se livrer tous ensemble à leurs caprices. Cet énorme scandale fut découvert et réformé. . . je veux dire combattu sans bruit àdHk^ cette commune.,. Oh! sans les quelques lignes qui ont précédé, les uns croiraient , les autres feindraient de croire que j'extravague ! Je me réfugie donc dans le bloc des économistes patentés.

La qualité des instituteurs est en question, et je meré-^ cuse, pour laisser à M. Buret la responsabilité des paroles qu'il profère sous l'ombrage de sa couronne académique. Si nous nous condamnons à le croire, ces instituteurs « ne sont pas même dignes des écoles ni de l'enseignement inutile qu'ils sont chargés de donner^ ! Le maître d'école est un type que la loi nouvelle n'a point modifié. Malgré la surveillance des inspecteurs et des comités, c'est toujours ce personnage ignorant , bavard et suffisant ; ce chantre bu^ veur, qui est le parasite, et bien souvent la risée de nos communes villageoises^, n Que demander de mieux « dans un pays où l'on ne dépense que 1 franc 25 centimes par tète d'ignorant, où les communes et l'état encouragent^ par de fastueuses sul)ventions, les arts de luxe, les chanteurs de l'Opéra et les danseuses? Il ne faut pas S'étonner si l'instructîon primaire n'a pas la force de s'opposer, en France, à V abrutissement d'une partie de la population qui , sachant lire ou non^ se précipite à grands pas versla barbarie^. » Eh ! , mon Dieu, comment M. Buret, doué de cette science judicieuse dont ses pages abondent, n'a-t-il pas vu que, partout et toujours, lorsque la religion s'en va, la barbarie revient!

^ E. Buret, Tol. ii, p. 454. —^ /6i'd., p. 455. Ceslignes sont de 4S40 : M. B... reconnaîtrait sans doute des améliorations postérieures à cette daté. — » P. 466.

Quelqae policé qae puisse 6tre an état, la civilisation en disparaît lorsque- le principe religieux lui meurt au sein ; et le paysan religieux et moral de la province la plus reculée est mille fois plus homme et citoyen que les voluptueux les plus recherchés de tous les régimes et de tous les boudoirs. C'est que le rustre religieux connaît ses devoirs, et met son bonheur à les pratiquer. Il les pratique à la face des beaux esprits de tout étage, inutiles ou nuisibles à FEtat, et qui ne récompensent la vertu de cet homme que par leurs sarcasmes, trop souvent mém^ par leurs persécutions !

Ici je m'arrêterais, si je n'étais entraîné par une des pages les plus remarquables de M. Buret, celle de ses plus déterminées hardiesses !

Ce n'est plus d'une religion qui lui est inconnue que sa plume apprécie légèrement les ressources et l'empire; non, cela devient bien autrement sérieux ; car il s'agit , dans ses attaques , de cette instruction supérieure dont son esprit a

éprouvé et subi le système Ses coups portent bien

en plein corps sur le colosse de l'Université; sa main ferme et sûre le frappe sans trembler. Que craindrait-il ? Oh ! si la mitre épiscopale eût remplacé, sur le front d'un tel audacieux, les lauriers de l'économiste vainqueur! ... « L'instruction de collège, ose-t-il dire, n'est pas moins insuffisante, elle est beaucoup plus funeste à la véritable intelligence et à la moralité Am pays! Le système universitaire^ fait

1 Pour ma part, je souhaite la concurrence entre T Université, d^nt je ne méconnais pas les bons côtés, et les corporations religieuses ou les institutions particulières. Les pères de famille seront juges du camp; mais que dMntéressés s'y opposent! Je vais copier textuellement quelques lignes du discours du savant député Cordier, à la séance de la Chambre, du 10 mai 4846. « Le ministère de Tinstj'uction ne délaisse pas seulement renseignement de . la jeunesse des campagnes, il ose même Pempècher. Il défend aui vénérables ecclésiastiques de tenir des pensionnaires, et même d'instruire des enfants pauvres dans Us villages ; il les fait surveiller par des gendarmes, trans-

consister le savoir suprême à traduire ijivec correction et élégance du français en grec; à connaître et admirer T histoire et les mœurs* des sociétés mortes par excès cP immoralité; qui 7i?^/7mai'(^^i^ le travail, dii^inisaient leyice, adoraient de y&a^^^^ vertus, et regardaient le bel esprit, \ art de tromper à Vaide de la parole^ comme la chose la plus estimable du monde*. » « Le maintien du système universitaire, dans un temps aussi éclairé que le nôtre, qui sait reconnaître la vérité, et qui possède le droit de la dire, est pour nous un fait inexplicable, qui donnerait à supposer que chez nous le sophisme et F erreur sont inçincibles. » Que chacun s'aide , et le sophisme sera vaincu ! Cependant , résumons-nous en faisant observer que deux choses manquent à T éducation européenne, mais assez spécialement à la nôtre : en premier lieu, la qualité; en second lieu, les moyens et le temps de la recevoir ; ceci s'applique au prolétaire.

formés en inquisiteurs contre la liberté de renseignement ; abus outrageant, inouï! L^histoire contemporaine nous apprend cependant que nos plus grands génies sont nés dans les campagnes , et ont été révélés au pays et à euxmêmes par Tinstruction affectueuse et intelligente d^ecclésiastiques vénérables. Nous citerons, entre autres, Monge, Laplace, Fourrier, Bichat, et nosplus illustres généraux, initiés, par des curés de village ^ dans la carrière des sciences, qu'ils ont agrandie etiillustrée. » Voyez cet admirable et savant discours. Pour ce qui est de Tinstruction scientifique et de Péducation morale universitaire , M. £. Buret li'a rien dit de si fort et n'a rien expliqué si logiquement.

* K. Buret, vol. xi, p. 457, 458. M. Blanqui, Mémoire à VÀcad, de$ $cienee$ mor, et polit. 4846. ^

MTWMfn 9V IMÉFAUT D^fSVOATZOM.

Mœurs et libertinage des noirs.

Chez notre prolétaire ignare, affamé, transi, la corruption n'est qu'une orgie des sens qui succède aux orgies du travail; il ne s'y livre que pour s'étourdir; elle l'abrutit, c'est ce qu'il cherche. L'incomplète et superficielle éducation du noir éclate d'une manière moins repoussante dans son désœuvrement et dans ses œuvres.

Les planteurs se sont efforcés de créer la famille sur leurs habitations et d'y organiser le mariage. Mais, en dépit de leur zèle, le goût de la pluralité des femmes possède le cœur de la pluralité des noirs. Seulement, parmi ces maîtresses, il en est une qui jouit du rang de favorite. Dans la case et dans le jardin , c'est-à-dire sur les propriétés du nègre, celle-là règne à l'exclusion de ses rivales. Mais lorsqu'un sang impétueux bouillonne aux veines du noir, ce n'est point assez, pour ses appétits, des odalisques de l'habitation ou plutôt son amour sauvage aime les grandes

distances. L'éloignement grandit les objets dans le monde moral; c'est le contraire dans la perspective. Ses grandes passions le jettent donc au dehors. Et puis, il existe dans les courses nocturnes , un charme vraiment indicible pour le

noir; rien ne Tarrète dans ces entreprises, ni les dangers de la pérégrination , ni Fobscurité de la nuit dont la cou* leur se fond avec la sienne et, le rendant invisible , lui vaut l'anneau de Gygès.

S'il part, sa vélocité est celle de l'oiseau , il a des ailes, et les talons de Mercure sont moins rapides. Les sentiers les moins battus, les falaises escarpées, abruptes, voilà sa route, parce que cette traverse abrège l'espace. L'habitude de ces trajets a dilaté sa prunelle ; et lorsque vous le voyez, ferme et leste, s'avancer sans hésitation dans des sentiers que l'œil, en plein soleil, devine plutôt qu'il ne les discerne, vous pensez que, par le sens de la vue, il appartient à la race féline. Il n'y a point de ténèbres qui n'aient pour lui de lueurs! Cependant, cet insoucieux n'a pas bravé le danger sans le prévoir; il porte au flanc son coutelas; il serre du poing le bâton de voyageur, qui est aussi le bâton de combat, car il redoute la rencontre fortuite d'un rival ; et vouç voyez sur son épaule une gaulette dont la souplesse habilement conduite brave les colères du serpent.

Mais si sa conûance vous étonne encore , c'est que vous ne possédez pas le secret de sa force : secret vivant et qui veille pour lui sur sa personne ! Il le nomme son Gumibois ou garde-corps; charme infaillible, amulette, fétiche ou dieu qui conjure les périls de toute nature!

Ah! gardons-nous d'en plaisanter, incrédules ^ue nous sommes ! car il lui suffit de se placer au vent pour que les émanations du gumibois lui assurent une victoire facile sur ce rival qu'elles ont la propriété d'étourdir! La même influence met en fuite le serpent à son approche et s'il

marche sur des escarpements , c'est encore la vertu du gumibois qui soutient en l'air, assez longtemps pour le porter, les quartiers de roche de la falaise! A peine son pied rapide s'en est-il détaché qu'ils s'écroulent; mais il est

hors de péril. Le gumibois! le gumibois! ce petit meable lui \ient des fées. . . je le retiens poar le sujet de mon premier conte!...

Les maltresses éloignées sont celles qui donnent au noir le plus de cœur et le plus de jambes ; mais ce sont aussi celles qu'il abandonne le plus lestement. Le libertinage des négresses, favorisé par Téloignement , est le motif habituel de ces ruptures. La même instabilité d'humeur, le même goût de changement caractérisent le nègre et sa maîtresse , qui possède rarement Tart coquet de laisser attendre et désirer ses faveurs. Ces ménages sans contrats , se nomment amacornage; je n*en dirai ni les disputes, ni les brouilles, ni les batailles ; mais on les a vus quelquefois survivre à de longues et rudes épreuves.

Si le nègre entretient plusieurs maîtresses , la négresse lui rend bien la pareille, et se laisse généralement attendrir par plusieurs amants, encore qu'elle ne reconnaisse qu'un titulaire. Elle habite sa propre case; maiscei$ont, outre ses bras, les bras de ses serviteurs qui fécondent et parent son jardin; ce sont les fruits de ce travail qui Tenrichissent et la décorent. Le doux nom dont elle récompense son nègre favori , est celui de père de ses enfants , quoique souvent elle n'en ait point i papa fiches. Elle se modère et s'observe pendant les premières lunes de l'amacornage; mais lorsque le miel de ces lunes vient à fondre , elle se livre , sans trop lutter, aux brusques et fréquents écarts de ses câEprices. Une différence existe toutefois entre elle et le noir : c'est qu'elle dérobe ses infidélités sous le voile du mystère , ou ne les affiche que dans la pensée de provoquer une rupture. Au lieu de cela , c'est à la face de l'atelier que son sultan multiplie le nombre de ses maîtresses.

Il n'est point rare , cependant , de voir une sorte de moralité régner dans ces alliances. Elles rappellent par leur

physionomie le concubinage où vivent aujourd'hui dans toutes nos grandes villes un nombre considérable de prolétaires et d'ouvriers; si considérable , vraiment , que le mariage semble avoir perdu ses liens sérieux pour une classe tout entière de nos sociétés modernes.

Je voudrais bien que l'on me dise si ce phénomène moral, presque aussi commun chez les libres de couleur que chez les esclaves, accuse ou non une des influences de l'esclavage? Il l'accuserait donc également en Europe ! Et là bas, cependant, la promesse même de l'affranchissement ne peut quelquefois vaincre cette répugnance du noir à former un lien éternel; celui de la servitude leur paraît plus doux^

C'est aux vices de l'organisation sociale des colonies, au régime prohibitif de toute industrie, si rigoureusement attaqué par M. J. Lechevalier, que M. Schœlcher attribue la dépravation morale de l'atTranchi, et, soit dit en passant, de l'homme de couleur ou du mulâtre qu'il ne ménage point! tf De là,, dit-il, l'oisiveté qui dévore et avilit cette race',» de là tt son inutilité, ses mœurs répréhensibles , son manque de dignité et le peu d'estime que méritent ceux qui la composent^. »

< Les fenimes de couleur vivent toutes en concubinage et dans la dissolution; ces femmes, parmi lesquelles les blancs viennent chercher leurs maîtresses comme dans un bazar, contribuent certainement par leur libertinage à entretenir l'abaissement de la race qu'elles déshonorent^. » Enfin, c'est en plaignant cette race que M. Schœlcher la flétrit d'un trait de plume, lorsqu'il formule cette proposition terrible ; «r un mulâtre hait son père et méprise sa mère^. Ln mulâtre, en effet, « se ferait autant de scrupule d'épouser une négresse qu'un blanc d'épouser une mulâtresse^, n Quels

* Offlc., p. 588. — « CoL fr., p. 190. — » Ibid. — * Ibid., p. 492. — »/W<f., p. 204. — •/«<!.

préjugés les hommes de M. Schœlchef peuvent-ils donc reprocher aux blancs , sans se frapper des coups de leur logique?...

Habitué que nous sommes à demander le redrestiement de toutes les positions fausses, nous nous garderons bien de nous attaquer à unerace d'hommes où se rencontrent de nombreuses et d'honorables exceptions qu'une sage politique multipliera; . . Hâtons-nous de rentrer dans notre sujet. . .

Lorsque certains couples de noirs non-libres ont formé dé véritables familles naturelles , il n'est point rare que \a bénédiction nuptiale , longtemps repoussée par eux , vienne les unir à tout jamais! -^ Mais à quel moment quelquefois? Au moment où la mort de l'un des deux époux va trancher le lien qui se forme. ^—^ Là liberté du sauvage ne se rend qu'un pied dans la tombe !

Ce qu'il y a de singulier et d'asses fréquent dans le ménage du nègre polygame, c'est le fraternel accord qui s'établit et règne dans le cœur et les habitudes de deux rivales. La maltresse en titre semble^ en ce cas, oublier sa dignité; elle donne et reçoit le bom de combosse, et se souihet à l'égard de sa subalterne aux lois de la plus parfaite égalité. 11 est curieux de les Voir scrupuleusement vêtues de la même sorte $ travailler ensemble au même ouvrage , se prêter la main dans les disputes, former une ligue étroite contre la nouvelle maîtresse dé leur tnàri, et^ si toutes les deui se trouvent mères à la fois , tendre indifféremment le sein à l'un ou à l'autre nourrisson.

Pour un grand nombre de nègres, il faut lé dire, les habitudes de l'amâcornage seraient monotones et trop réguliëres..^ deux mms, trois mois de liaison fatiguent et re^ butent quelquefois leur constance. Ils se donnent et se reprennent avec une facilité dont, après tout^ quelques-uns de mes concitoyens ne s'émerveilleront guère!

Le nëgre-cravatte est celui qui pousse la fainéantise et la paresse jusqij'à Foubli complet de sa personne. C'est le crétin des colonies^ et, comme le crétin, il subit l'empire de yiolents appétits sensuels... Sa dégradation le rapproche aussi bien de la brute dans ses amours que dans les antres habitudes de sa vie. Sa débauche est de ce genre odieux qui fuit le jour^ et dont les fastes impurs de la pornologie nous tracent Thistoire et les progrès dans nos grandes villes I La raison première de ce désordre est sa paresse. Le paresseux ne gagne pas une obole; au lieu d'entretenir galamment sa mattresse, il lui serait une charge accablante , un ridicule, une ignominie; et chez les négresses l'amour ne connaît guère qu'une loi : celle de l'or.

Le cœur de la négresse a son tarif, il bat pour le plus donnant; et, hors le cas assez rare de passions réelles , cette règle repousse toute exception... Les blancs eux-mêmes en subissent l'empire, et le maître plus strictement encore que ceux qui doivent avoir une main moins dorée; ohl combien sont peu de leur pays les hommes qui se figurent que le cœur, ou les faveurs d'une femme se capteraient à coups de fouet! Les magistrats ne dorment point, comment se fait-il qu'ils n'aient rien de pareil à nous apprendre! Gomment se fait-il qu'entre le blanc et la femme noire ils nous signalent si rarement ces exemples de rapt et de tiolence , qui sont r éternel scandale des feuilles européennes, la désolation secrète de tant de familles du Continent^ !

Est-ce donc que la vertu des Européennes réduit les passions erotiques au désespoir et au crime? Je le croirais volontiers, hors de l'enceinte de cette capitale où, lorsque trois inconnus se rencontrent , il en est deux qui se trouyent en face d'un bâtard^ !

* Parent-Duchàtelet, vol. x, p. 243. — *Cochut, mouv, de îapop.^ 4845. Id. M. Gh. Dupin. /d. de Bonald, Enfants trouvés, 4899, p. 69.

' Une fois pour toutes, sachoDS*le bien, « il

ji'y a pas une négresse qui ne déclare, comme je l'ai souvent entendu , que son maître a tout droit sur elle , mais pas pour cela^f

Le nègre ne songera donc jamais à excuser son humeur libertine , en tenant le langage que les Européens lui ont prêté : moi, me marier ! — Mais mon maître prendrait ma femme dès le lendemain de mon mariage. — Non d'abord; et puis ensuite, non, de rechef; car, à moins d'un goût passionné pour les restes de son esclave , il la prendrait plutôt la veille. On rougit d'avoir à réfuter de telles pauvretés !

La négresse recherche plus son maître qu'elle ne le redoute, et son bonheur serait de le dominer. S'il arrive à celui-ci d'oublier sa dignité morale, il ne s'offre là-bas, comme au milieu de nous, que deux voies de triomphe, les charmes de la personne ou ceux de la bourse. Seule* ment, le prince des séducteurs, là-bas, c'est le roi des métaux! La négresse est loin d'en rougir; car il y a de la lorette dans sa personne; elle s'apprécie, puis se livre!

Je transcris la naïve et populaire chansonnette où elle peint ce double faible de sa nature; voyez avec quelle aisance elle congédie le blanc qui s'avise d'être amoureux sans numéraire ; le blanc qui ne sait pas lester avec un peu d'or les ailes du plus volage des dieux.

Air da Carillon de Dunkerque,

Lb Blaitc : G^est trop longtemps souffrir, — Doréli , C'est trop longtemps souffrir, — Doréli, C'est trop, etc.

Pour mon premier désir.

^ Ride, vol. II, p. 34.

La NioftS99E : Si dési vous si gand i, ^* Moacb^-là^i Si dési vous si^ gand, — Moaché-U.

Si dési vous si gand , Poté, poté l^agent'.

Lx Blahc : Ma récolte est perdue , — Doréli , Ma récolte est perdue, — Doréli y Ma récolte est perdue , Mes canoës sont brûlées *.

La Nbgkusx : Si cannes à vous boulées<$, Mouché- là. Si cannes à vous boulées , Moucbé-là »

Si cannes à vous boulées, Fautramoue, vous, flambé <^.

La nature du nègre n'est pas aossi fougueuse que les Européens se le figurent ; mais il est paresseux par essence; et^ dans les pays chauds surtout, la paresse est voluptueuse!.... Dignes de lutter avec la poésie d'égouts, dont une certaine classe de colporteurs inondent nos ateliers et nos faubourgs sous les yeux de nos autorités^, leurs chansons métaphoriques redisent des combats amoureux et animent la cadence par des paroles où se répètent leurs inspirations, lubriques. Voilà leurs chants; leurs danses sont la parole reproduite par les actes. . . C'est une pantomime qui, malgré leur apathie, s'anime et s'exalte jusqu'au délire; car, lorsque le nègre se livre à la danse , il lui est difficile de ne point s'y livrer avec fureur , et la danse est son passe-temps favori... La lourde et abrutissante ivresse d'alcool est le piafsir favori , l'irrésistible besoin de nos' prolétaires. Leur misère nous dira pourquoi !

L'éducation lubrique du nègre commence dès sa plus tendre enfance. L'exemple fréquent des parents, leurs con-

* Désir si grand. — » Monsieur. — \ ^ Apportez, apportez Targent. —

4 Cannes à sucre. — • Brûlées. — « Il vous faut brûler votre amour

7 V le journal l'Atelier, août 4 843, et ses nobles réprimandes : Nos belles du temps passé... ^ Quel plaisir quand on est fille gentille, etc., etc.

versalions et le triste vocabulaire des querelles, sont pour Tenfant autant d'initiations fâcheuses. On voit des mères mêler, pour ainsi dire, à leur lait de funestes secrets de débauche. Le cœur de cette race se flétrirait en se formant, si, partout abandonnée à elle-même, elle tombait dans r isolement moral où gémissent les populations manufacturières de notre Europe.

Mais, heureusement, le maître, que le noir se montre fier d'imiter , obtient de lui quelque décence , et le prêtre , lorsqu'il lui est donné d'agir, sait faire porter des fruits à cette âpre et sauvage nature ^

Loin que le maître provoque le nègre aux irrégularités d'une vie libertine en s'opposant h soiv mariage, il emploie ses talents de persuasion à fixer par des liens religieux et légaux sa volage humeur^ ! Il n'y épargne ni ses peines, ni sa bourse , et il est bon de savoir que a l'esclave fait de grands frais lorsqu'il se marie. Telle noce, m'a dit M. de la Guigneraie, a coûté jusqu'à mille écus ^. » Mais, ta plupart An temps , les exhortations meurent inefficaces dans Foreille du noir, parce qu'il h est voluptueux, mou, paresseux, et supporte difficilement dans sa vie privée l'assujettissement ^. » Il restera donc ce qu'il est , tant que la religion déplorera l'insuffisance de ces hommes sacrés qui savent allier la douceur et la prudence aux saintes ardeurs du zèle. En effet, « le libertinage, auquel l'instruction religieuse peut seule apporter un frein , surtout dans les classes inférieures de la société , est le seul obstacle que rencon-^ treni les unions légitimes ^. »

Les libres, comme pour démontrer que la liberté n'est point la véritable raison du mariage, les libres ne se montrent guère plus empressés que les esclaves à se soumettre

i Sid. Hnc, Jïïanwc. pat., etc., etc., Patronage. — ^ Of/io,^ p. 471. — » Offic, Procureur général, p. 674 . — * Ibid, — « Offic,, p. 669, 6S8.

au joug matrimoBial \ Mais si les répugnances du uoif pour le mariage cèdent aux efforts de la religion'i il faut bien se garder de précipiter ces alliances funestes, où l'U"* nion des ëpou& n'est qu'une spéculation de paresse ou d'in-» térét ^ Lorsque le vice se trouve çn face du vice» la fatigue et le dégoût ne tardent pas à rompre d'odieuses unions; et c'est alors que l'un des époux, saisissant « l'anneau nuptial, le coupe en deux, et, jetant à l'autre sa moitié^ lui dit ; voici ta part , voilà U mienne { va de ton côté, je viùa du mien^t »

Heureusement , rencontrons<«nons quelques localités o4 déjà la Religion permet d'apprécier la force et la durée de son empire; où < les esclaves mariés sont fidèles, courageux, pieux, dévoués, aiment l'ordre, soignent leurs femmes et leurs enfants ^•

Tant de vertus, et l'esclavage, est-ce possible? Oh nonl Mais cela est! a On voyait autrefois , iljy a quarante ou cinquante ans^ plus de mariages chez les esclaves , et plus de régularité dans les ménages. On doit en conclure qqe l'instruction religieuse était plus répandue qu'aujourd'hui, 9 ei se rappeler cette phrase du travail de M. de Rémusat, que, sous ce rapport, « les colonies ont été presque entièrement abandonnées depuis 1793^, v Mais aussi les esclaves ont prouvé, partout où il a été possible de trouver des hommes pour attaquer leurs vices , que les habitudes dépravées n'étaient pas inhérentes à leur position sociale , cette position que la Religion condamne , et transforme en les iransfor^ manf !

En regard de ces hommes, dont notre plume n'a voulu ni taire ni farder la corruption , osons placer le tableau de la

iOffiCy 575, 588. — i O/Ac , p. 569, 58Ç, 588, etc. — 3 0/ilo., p. 570, 571 . — * Ibid., p. 58^. « JUd., p, 585. — « Moniteur ^ juin 4838. — 7 y O/ïîc., p. 486.

GooqIc

moralité de nos misérables. Nous aurons k reculer, du premier pas, jusque vers une extrême misère, inconnue dans nos colonies, et dont Texistence est Tindiee et la source de

Timmoralitè la plus excessive! Notre Religion,

nos lois économiques ne peuvent-elles donc s'associer pour guérir cette double plaie de notre prolétariat? Je veux résu-^ mer à ce propos ce que la suite de cet écrit développe et jette au jour de l'évidence.

Rien ne se fait sans or, parce que For représente le pain, sans lequel le pouls se ralentit et la vie s'éteint. Eh bien ! le travail du noir, qui n'est que douceur à côté du travail de nos prolétaires, fera germer cet or sur le sol des Tropiques , dès que nos lois n'y étoufferont plus les efforts du travail et de l'industrie. Une partie de cet or soutiendra l'existence du prêtre et de l'instituteur, qui achèveront, par leurs idées civilisatrices, la libération des bras auxquels ils devront le pain. Une partie de cet or soldera, dans la métropole, le prêtre et l'instituteur, dont le zèle fera descendre jusqu'aux esclaves de la misère les idées civilisatrices qui s'en retirentc Cet or, enfin, qui ne nous aura coûté que des pa-^ rôles de justice, formera, pour nos malheureux, le premier fonds de secours destiné à leur donner l'instrument du travail ; et, s'ils le veulent, à faciliter leur trajet vers ces régions où leurs labeurs accroîtront indéfiniment les re$-« sources dont la création première les aura faits libres !

Cette utopie sera de l'histoire!

EVVET8 mS BiTAUT UrtDVCATtOM.

Mœurs sauyages.

Ayant de retracer ces funestes effets du défaut d'éducation pour la race blanche , et de descendre des premières couches aux profondeurs de )a corruption, il est une nuance à traverser, et nous voudrions cont'ribuer à l'effacer, car elle jeUe sur Fartisan un singulier reflet de barbarie.

Les plus nobles catégories de la classe ouvrière forment, par leur intelligence et leur aisance , un monde à part , et le nom de prolétaire ne leur convient que par accident. Â ce mélange de science et de routine, qui place l'artisan entre l'artiste et le manouvrier^ rartisan doit presque toujours une existence facile ou tolérable. Lasociété le recherche et l'honore, parce qu'il la sert utilement et directement; et, sous la sueur de son front, vous voyez briller ce noble orgueil de l'homme qui porte en lui-même un être complet!.... Je m'explique. Les lois outrées de la division du travail , qui perfectionnent la matière et l'ouvrage aux dépens de l'intelligence et de l'ouvrier , n'ont point réduit cet homme au dixième, au vingtième de la valeur naturelle d'un être. Tout son rôle, en ce monde, son utilité sociale tout entière ne se borne pas à savoir fiiire ou la tète, on la pointe, ou le

pas, les bâtons ont été mis en jeu d'abord; puis, pn en est venu aux bâches et aux pistolets. La troupe n'étant pas assez forte, il a fallu envoyer quérir en toute hâte un escadron de chasseurs^ qui arrivent à Tinstant etc.»

Les batailles, il est vrai, ne sont pas toujours générales , quoique nous en connaissions de bien plus meurtrières ; le plus souvent, il ne s'agit que de rencontres singulières et fortuites. Ce sont les passes d'armes de la chevalerie errante ' du compagnonnage... Deux compagnons se rencontrent, et ils topent; oh! qu'est-ce que toper? le voici. Lorsque les deux champions de hasard se trouvent à une vingtaine de pas l'un de l'autre, ils s'arrêtent, prennent une pose, et s'écrient : Tope! tope! — Quelle vocation? dit l'un. — Charpentier. — Et vous, le pays? — Tailleur de pierres. — Compagnon? — Oui. — Et vous? — Aussi. — De quel devoir ? — Ce mot décide la question de paix ou de guerre. Car, si l'on se trouve être du même devoir, voilà deux frères. — Autrement, ces hommes qui ne se sont jamais vus ont de vieilles, d'implacables rancunes à venger, des rancunes qui seraient presque d'hier, si elles n'étaient contemporaines que du vieil Hérode, mais elles datent de Salomonf ils ont passé leur vie à se haïr, sans connaître seulement l'existence l'un de l'autre. Oh! la folie! Ce sont tout-à-coup deux furieux qui se ruent, et sur qui? sur un

compatriote sur un parent, sur un frère peut-être, que

leur œil égaré n'aura point reconnu ^ ! On se déchire, on se transperce, on se tue, mais l'honneur est satisfait. On a topé; admirons le topage^ ! Ces combats passent inaperçus, parce qu'ils ne remuent pas des cités entières, parce qu'ils n'offrent point le spectacle que nous offrait encore au mois de mai la Tille de Nantes^.

* Le Livre, etc., vol. i, p. 86, 87. — « Ihid,^ voi. i, p. 59 j vol. ii, p. 89- 'Mai484&,

Que diront les fillettes

Là haut dans leurs cbambrettes y -

Qui pleurent leurs amants ,

Qui s'en vont battre aux champs * .

Et qu'en dira la société tout entière, plus intéressée encore que ces fillettes à la conservation de ses membres yalides, au maintien de Tordre moral et de la paix fraternelle?

Pour le moment, arrêtons nos regards à un seul corps d'état, curieux que nous sommes de nous représenter ce qu'il y a, de nos jours encore, de sauvage dans les mœurs et de dégradant dans les mauvaises habitudes du compagnonnage. Mais ne censurons rien au delà des \ices de cette institution, que nous nous gardons bien d'attaquer en elle-même : l'esprit d'association qui F anime a son trop bon côté pour ne pas mériter faveur; et nous ne voulons extirper Tabus, en le signalant, que dans l'intérêt de la chose.

Les compagnons Dévorants, ou Drilles, hurlent dans leurs cérémonies et leurs reconnaissances; ils topent sur les routes, se battent souvent, se soutiennent fort bien, et ils ont su maintenir avec fermeté le prix de leurs journées. Mais, à propos de ces compagnons, je ne puis me dispenser d'attirer de rechef l'attention sur un fait étrange : c'est qu'en Europe l'esclavage se rencontre à chaque pas, et sous toutes les formes! Les hommes qiii le maudissent le plus du bout de la langue, et qui le croient fort éloigné de leur personne ^ semblent le regarder dans leur conduite comme une néces-^ site de régime. N'examinons que les hiérarchies de ce corps d'état!

La première est celle des singes. Le plus fin , le plus adroit des animaux , c'est le singe , disent-ils. Le singe est donc le maure; à ce titre, il prime le chien. Le chien, c'est

* Le Livre, etc., p. 79.

— asile compagnon et presque Tègal du maître; aussi , du singe au chien, n'y a-t-il que la main. De là le dédain de ce dernier pour le renard j auquel il donne des chasses merveilleuses. C'est que le renard n'est encore qu'un pauvre aspirant* Or» celui-ci ne se console pas de ses déboires en s'évertuant à en faire disparaître la cause , m^is en poursuivant à outrance le lapin. Le lapin, le plus faible et le dernier de tous, c'est l'apprenti. —On a vu des chiens, véritables Attilas de leur race, se nommer le fléau, la terreur des renards, et abuser, à tort et à travers, de leur supériorité, de leur noblesse canine! Car le chien, le compagnon , c'est presque un maître , et le renard n'est qu'un serviteur, si ce n'est à côté du lapin, plus ser\iteur encore.

Cire mes bottes, brosse mon habit, dit le chien

au renard, et celui-ci d'obéir! Son tour de commander viendra , et l'espoir de passer tyran lui rend tolérables et douces les humiliations de l'esclavage. En province, un renard travaille rarement dans les villes ; on le chasse, comme on dit, dans les broussailles*! Respecter la dignité de l'homme dans un renard, dans un lapin! Bahl est-ce que le renard et le lapin sont des hommes?

» • . • • Dirai-je encore ces cérémonies biiarres et païennes qui signalent la descente d'un confrère au tombeatt« Autour de la tombe, ce sont des cris lamentables et mystiques. Un compagnon se place sur le cercueil et dans la fosse même, jusqu'à ce qu'un drap , étendu au-dessus du vivant et du mort, les dérobent à la fois aux regards. Des lamentations lugubres montent alors du fond de la fosse, et les compagnons qui ta cernent répondent par des lamentations semblables... U se passe, en ce moment suprême, ff quelque chose ydont je ne dois point parler^ » dit le

i le tivf$» etc., vol. x^ p. 44, 42, etc.

— S55 — compagnon Perdriguier , lorsque la cérémonie a lieu pour un charpentier appartenant à l'association de Soubise*. Maître Jacques et le père Soubise , contemporains et ouvriers du roi Salomon, travaillèrent à Tèdification du temple de Jérusalem. Les vieilles querelles datent de cette époque : le compagnonnage est rancunier!

Décidément, voilà qui devrait avoir fait son temps. Ces abus sauvages appellent une puissante réforme; honneur à rhomme qui l'a tentée *. L'ivrognerie, la fainéantise, l'oppression et le meurtre, qui semblent s'appuyer sur le mauvais côté du compagnonnage, jurent'avec les préceptes de sagesse , de prudence et d'amour, sur lesquels le Catholicisme a jeté les bases inébranlables de la civilisation.

Il suffirait d^un mot pour attirer l'attention sur les mœurs brutales des hommes les plus faciles à ramener par les sentiments même dont ils abusent. II n'entre point dans mon projet de rappeler ou de peindre les qualités, les vertus, la bonté du cœur de la classe ouvrière et pauvre. L'ouvrier est naturellement bon , serviable^ charitable, et sa bourse n'a pas moins de dévouement que sa personne. Je sais que sous ce rapport , surtout l'ouvrier de Paris peut être cité comme un modèle. Je sais cela, mais je n'eu dirai rieti ; caf ce n'est point de ce côté que nos Vœux peuvent appeler une réforme;

i Le Livre^ etc.^ vol. i, p. 66. ^^ C'est Agricol Perdrigoler^ dil Af}i* ^nonaiê-lorVértu.

xmovx. — jurFATS w vàrAvr B'isiJOATioM.

Dissolution des mœurs.

Une réforme de mœurs , ai-je dit, il n'y a qa'im instant! Oh! mais par où la commencer? Lorsque je songe que, sous les lois du régime industriel d'une partie notable de TEurope. « le travail dissout la famille*^ v et que la famille est le résultat, la preuve et la sauvegarde des mœurs ; lorsque je songe que « le lien des familles, s'il se forme jamais , est. bientôt rompu v dans les dernières classes ouvrières, « par la dissolution, par l'indiscipline des enfants, et par la négligence des parents*, v mon cœur et mes lèvres se serrent, mes forces succombent! Je ne me ranime que pour voir éclater des feux qui ne dévorent point des édifices de pierre et de bois, mais qui s'attaquent à la chair même de l'espèce humaine : feux ignobles qui dévorent et maculent!.... Ici , là-bas, ailleurs, partout une odeur de corruption flagrante, m'obsède et me

poursuit Où la fuir? ou plutôt, comment la vaincre? —

Oh! de quel côté l'attaquer seulement? — Mais, soit qu'il nous plaise d'avancer ou de reculer, ne perdons point de vue

1 L* F. — > £. Baret, vol. ti, p. 13. De Bourgoing, Campagnetj p. M. L. Blanc, Organ,, p. 34 .

les misères, le luxe de privations et de douleurs des classes pauvres de notre société. L'équité rend indispensable cette précaution , afin d'atténuer « le sentiment de dégoût et de mépris qu'inspirent leur dégradation et leurs vices . * v

En effet, « la misère physique 9 amène bientôt après elle la misère morale , et celle-ci opère si énergiquement sur la première pour l'augmenter et la faire descendre au dernier terme, qu'elle en parait la cause unique^. » Nos yeux ne se sont pas assez repus du spectacle navrant et immonde de la misère du pauvre européen , pour que nous pressentions dans quel abîme de dégradation morale cette perte de tous les droits de la nature humaine a dû entraîner tous les devoirs. Cependant, hâtons-nous bien de l'exprimer : notre pensée , lorsque nous exposons ces plaies sociales , n'est point celle d'un esprit dénigrant ; elle n'est point hostile à là société , car nous ne voudrions point la refondre ; tout au contraire , et nous ne cherchons à la réformer qu'afin de rendre au jour et à l'air les principes cou^erts de cendres et de décombres sur lesquels repose son édifice à demi-ébranlé. Le grand coupable dans ma pensée, ce fut le réparateur sur lequel je compte : ce fut tout le nionde : l'individu , les classe^ diverses et la société prise dans son ensemble.

Rapproché / ar la morale et par t aisance du ^niveau commun de notre espèce , et de la plénitude de l'être, le prolétaire revivifié cessera d'être, au milieu de nos cités et de nos champs, une race à part. 11 se fondra dans la race commune; il sera membre véritable de ce corps, qui doit avoir, comq^e tous les corps, une tête, des parties nobles et des membres inférieurs; mais dont tous les membres, dans l'intérêt de sa propre vigueur , doivent être valides, homogènes et sains...

* E. Buret, yol. i, p. 389. — * iWd., p. 39i.

Gràc6 aax efforts du sacerdoce et des planteurs , nous avons \u la tendance au mariage se fortifier , toute faible qu'elle est, dans nos possessions transatlanti- . ques ; quelques unions légitimes s'y sont formées , bien peu nombreuses 9 hélas!.... mais quelquefois encourageantes par leurs résultats. Il y a progrés; on en connaît, on en peut fortifier la cause , et, quelque misérable que soit ce progrès, il frappe d'étonnement, si peu qu'on le compare à la marche inverse des populations européennes. De celles-ci, la décadence morale devient aussi effrayante que rapide , et, sous la plume de l'un de nos économistes les plus modérés , elle se résume en cette formule : « Le concubinage est presque davenu l'état habituel des classes ouvrières ^ y Le mariage n'y est plus en quelque sorte « qu'un préjugé qu'on viole sans scrupule; et Ton se passe aussi facilement de Tinter* vention de la loi civile qui crée la famille « légale, » que de la loi religieuse^, » dont les paroles sacramentelles sont le sacre de la royauté conjugale et paternelle! Or, l'homme qui méprise la Religion a beau jeu des lois, qui, n'en dérivant plus , ne peuvent avoir d'autre source que l'inefficace et mobile volonté de ses égaux.

Malheureusement encore c( pour la morale publique, lès classes aisées , les gens comme il faut » de notre Europe , ceuK dont le bras a tant de vigueur pour lancer la pierre jusque sur les rivages opposés de l'Atlantique, ces moralistes de Sybaris, « donnent trop souvent l' exemple de l'union illégitime et momentanée des sexes, pour que cet acte antisocial soit frappé du châtiment salutaire infligé par le scandale^.

Avouons-le d'ailleurs : lorsque les classes inférieures sont d'autant moins portées aux idées sérieuses qu'elles res-*

1 E. Baret, vol, i,.p. 417. — s/^id. — « tbid.

— âô9 — tent plus étrangères à la notion du deYoir, cet état de con^ cubinage ou d'amacornage leur offre des séductions puis-* santés. Dès qu'on se plaît, on se prend ; cela est si simple ! Le temps est cher , on Tépargne. On se dispense et des formalités légales, et bien plus encore de Fétude des carac-^ tères et des goûts. Point de lenteurs, et peu de risques; car, sitôt qu'on se déplait, on se quitte. Point de prêtre (lour vous arrêter et vous dire : vous ne pouvez ! Et point de juge après coup , lorsque le dégoût vous prend , pour peser un cas de séparation , un cas de divorce , dans les états où ce fléau légal ôte au mariage le caractère qui le distingue des étapes plus ou moins longues de la débauche. La femme de passade est-elle d'une humeur naturellement acariâtre, querelleuse, dominante? (le sexe aimable a laissé voir quelquefois ce phénomène ) ou bien cette femme est-elle paresseuse, insouciante ou malpropre? l'intérêt la raisonne et la corrige, ou la modère! Car un seul homme la soutient, et^si cet unique appui se retire^ elle tombe dans les profondeurs de là misère ! Celui-ci n'a qu'une parole à proférer pour la bannir ! Bien plus, en la foudroyant de cette apostrophe : cherche ta vie hors de chez moi , il frappe toute la lignée sortie de cette femime, autre motif pour retenir par les sen-^ timents de la nature celle qui est restée trop étrangère aux prescriptions de la morale. Pour l'homme brute et dépourvu de notions religieuses, pour le gagne-pain du ménage, ce rôle n'est-il pas plus attrayant que celui de mari souffredouleur?

Si la science, qui apprend et sanctionne le devoir, n'apprend pas à ces pauvres gens le mal et les conséquences de ces habitudes, nos paroles auraient-elles assez de persuasion pour les vaincre? nos exemples pourraient-ils les déraciner? Non î et surtout lorsque nos lois elles mêmes les provoquent et les fortifient. Or, c'est là le défaut de nos loisj et l'on

c ignore généralement les difficultés que les pauvres gens éprouvent à se mettre en mesure de contracter mariage.

Les actes nécessaires à cet effet sont souvent fort nombreux et coûtent fort cher. Ils ne sont délivrés gratis qu'à Paris et aux seuls indigents inscrits V «

Je renonce à peindre ces difficultés, si souvent décourageantes pour les malheureux. Je sais que ce qui leur est impossible, ne Test point à d'autres. La charité n'a-t-elle point, dans les classes aisées de la société, de nombreux, d'infatigables apôtres? Oui, sans doute; et parmi ceux-ci, honneur aux associés de saint François^Régis , dont Tœuvre toute sociale transforme le concubinage en alliance légitime et sainte^.

Cependant, quoi qu'il en soit des sages et magnanimes efforts de cette association contre l'immoralité des classes pauvres et lesmaux dont elle les afflige, la digue est impuissante contre le torrent , et si le torrent ne la renverse point, il la déborde. Le concubinage ajoute à la débauche au jour le jour ses fruits abondants et amers, d'où sortent les germes qui, plus tard, le perpétuent. Lorsque, sous ses fâcheux auspices, la famille naît et s' accroît, la misère commence ou redouble ; alors les plaintes, les récriminations, les souffrances répétées et quelquefois intolérables « aigrissent le père et la mère l'un contre l'autre, » et, comme nous l'avons dit tout à l'heure, au premier beau jour le père, ou plutôt le générateur de cette famille , trouve sa charge trop pesante et disparait ^ .

Voilà des orphelins avec lesquels la mère n'a rien à partager que l'ignominie. Bst-il surprenant que, dans ce^ circonstances, elle les épuise de travail ou qu'elle les aban-

i Frégier, vol. n, p. 155 à 466. — % Voir les merveilleux résultats de celte œuvre, Annales de la charité , mars 4846. {Note de V institut, ) -- * Frégier, vol. n, p. 157, 45S.

donne? et quel peut être l'ayenir de la société lorsque tel est l'état de la famille !

Tels sont les contre-coups de la misère, ce cruel effet deyenu cause; et pour se former une idée du degré d* avilisse** ment physique et moral où elle plonge Thomme, sept ou huit lignes d'un seul document pris au hasard, pourraient suffire. Je les rencontre dans T enquête relative aux tisserands à la main

« Laborieux , aVides d'instruction, doué3 de ce sentiment de respect pour eux-mêmes qui constitue le caractère , les tisserands étaient les gens comme il faut de la classe ouvrière ^ V «Si leurs salaires étaient restés ce qu'ils étaient, ils auraient conservé le caractère intellectuel ei moral qui les a distingués si longtemps , dit M. Simons; mais', hélas! ces mœurs pleines de réserve et de dignité se sont effacées; les générations actuelles s'abaissent chaque jour au niveau de misère et de d 'gradation des classes souffrantes 9 ; « ignorante, dépravée, cette classe s'abandonne aux habitudes grossières, et la condition des tisserands à la mçiin, en France^ est à peu près la ménke quen An-gleterre; cependant, elle est généralement moins extrême^, y

Mais tandis que nous mesurerons de l'œil cette merveilleuse corruption des misérables , ne cessons de nous rappe* 1er une des plus fortes causes de la misère : l'éducation vicieuse des classes riches ou aisées, et le défaut d'éducation du pauvre ! De part et d'autre, on ignore ses devoirs , on exagère ses droits ! on les invente^ on les forge au lieu

^ E. Buret, Tol. it, p. 30. •— 2 ihid.» p. 30 à 33. —Nous ne noas arrêterons point à relever à ce sdjet une inconséqaenee da docteur Yillermé. Ce savant docteur semble établir qae la condition des classes ouvrières se perfectionne et s^améliore, mais lorsqu^il arrive à les examiner une à une , ses conclusions individuelles se trouvent souvent contraires à ses prémisses !

— Mi — àe \h dëeoQTrir eC de les conserver! Dans les familles et dans FEtat, les maux les plus évidents dérivent det^tte Ignorance. Ils procèdent, et de notre mollesse à la combattre/et de l'orgueil qui en nie la réalité et les effets! Il j aurait tout un monde de réformes, et puis après cela, de bon hear, dans la méditation de ces quelques lignes ! . A cette cause première de dégradation viennent se joindre et s'agglomérer les causes secondaires qui résultent de la constitution économique de T industrie', cette reine de nos cités modernes, qu'il faudrait ranger parmi les ennemis capitaux de la morale, s'il était juste d'accuser le travail, qui relève et sanctifie l'homme , des erreurs de ceux qui le jettent hors de ses voies naturelles, et qui en désordonnent les lois !

Philosophes, économistes et hommes d'état, ou tout simplement hommes de loisir , qui que nous soyons, descendant des hauteurs nuageuses du préjugé , osons , osons dire une bonne fois s'il est juste et indispensable de coordonner dans un état , avec les institutions politiques et économiques de toute nature, ces institutions religieuses et morales dont la règle inflexible et droite les dirige ou les redresse ! Demandons-nous sincèrement si cette religion que les beaux esprits font profession de dédaigner, parce qu'elle ne peut se prêter aux rêves de notre orgueil, si cette religion n'est pas aussi utile au savant qu'à l'ignorant, aussi féconde pour le riche que pour le pauvre, elle dont les mains maternelles égalisent les conditions..,., elle dont la munificence rend au centuple, au riche d'or ou de science, ce qu'elle lui commande sous peine de mort éternelle de donner à l'indigent.. . Hors de son domaine, quel effroyable entraînement de l'immoralité vers la misère, et de la misère vers l'immoralité ! Mais nous connaîtrons mieux que par le raisonnement les obstacles qu'elle oppose à la cor-

ruption, si nous rentrons dans le domaine dn positif, et que nous parcourions au hasard quelques-unes des localités de notre continent où son influence s* est éteinte; c'est là le parti que nous allons prendre. Jetons-nous donc brusquement ^ au centre de l'Angleterre, avant de porter les yeux sur nousmêmes; les saccades de nos allures seront une économie de temps et de peine.

Birmingham est une des places-fortes de l'industrie; c'est une des premières qui s'offrent à nous. Qui ne connaît cette ville libre dont les fonderies coulent les dieux homicides que la philanthrope et pieuse Angleterre vend aux adorations des Hindous , et où la forge façonne les fers dont le négrier charge ses victimes!.. La salubrité de l'air y est remarqua-^ ble^ et cependant, la moitié des enfants qui naissent dans cette ville succombent avant d'atteindre leur sixième année .. Gomment donc accorder ces deux ordres de faits dont l'un semble repousser l'autre? Le voici : c'est que l'épidé mie qui les moissonne est surtout de l'ordre moraP. Le régime industriel y a déformé le cœur des mères. Dieu veut la famille et le travail ; il veut donc un travail bien différent de celui qui tue l'âme, le corps et la famille*; c'est-àdire bien différent de celui qui est imposé par l'industrie. Et cependant ici, par exception, « si les femmes employées à l'atelier négligent leurs devoirs domestiques , cette négligence résulte de l'habitude plus encore que de la nécessité, ff Quel mot se rencontrera donc pour qualifier cette habitude et quelle en est Ja cause? On la saisira dans ce qui reste à dire... Je poursuis, courant de ville en ville.

A côté de femmes pâles et décharnées , for- *

mant cercle avec leurs tristes enfants autour d'un misérable ragoût de légumes , nous apercevons le père de famille ; il

4 L. F. — * Wéaf$ out the $ùul wifh the body, Children employ. corn.

se nourrit de mets succulents et délicats ; cela veut dire qu'en ce moment, il n'y a point de chômage. Tout va bien pour lui : mais, pour lui-même, cela durera peu ; car en ce lieu, le travail est plus productif que régulier, et Touvrier, moins régulier que travailleur. Ici donc encore nous rencontrons la misère sans la chercher , et seulement parce qu'elle est inséparable de la corruption du cœur dont elle est un des générateurs les plus actifs. Or, la corruption de Tesprit et du cœur, du corps et des sens, la corruption sous la prodigieuse diversité de ses formes, ne cesse d'être l'objet de ce rapide examen dont le souvenir nous poursuivra, je

l'espère

Eloignons-nous de ces cœurs froids et durs ; traversons, sans nous y arrêter, ces ateliers du Straffordshire , où travaille l'ouvrier riche et dissipateur des poteries. Un peu de cette morale que l'Angleterre exporte avec un si triste discernement , détournerait ces hommes de la misère vers laquelle Me désordre Gnit par les précipiter! Mais passons outre, en nous acheminant du côté de VVolverhampton. Sous TinDuence combinée du mauvais air, de logements insalubres, hideux , et de privations extrêmes, les mœurs se sont altérées dans cette ville à mesure que le sang s'appau* vrissait. Une décadence entraînait l'autre \

Voyez; ceux qui semblent robustes n'ont que des chairs sans vigueur; leur intelligence émoussée ne se développe pas plus que leurs membres! Au sortir des travaux, les moins âgés s'acheminent au logis, et soupent s'ils le peuvent! Quant aux jeunes gens des deux sexes, ils se traii nent vers les tavernes... funeste école! Cependant, quoique vers le déclin du jour, la prostitution inonde les rues, cette lie de l'espèce, humaine qui se répand sur le pavé, provient

• * Children employ,, et, pour la France, Frégier, vol. ii, p. 426 à 135. lâ. <( Thepubljiç hêalth, Quarterly Beview : No tavage, nation, etc. »

platôt du dehors que des ateliers. Epuisées par les fatigues incessantes du travail et la pernicieuse qualité de leur nourriture, les jeunes filles de la localité ne sentent couler dans leurs veines qu'un sang pauvre et sans élan ; toute la sève de la vi.; s'en est retirée ! Mais, observez-lé bien, dans la crainte que Ton n'attribue à la chasteté du cœur l'impuissance de ces fantômes palpables, le commissaire de l'enquête nous apprend que le langage de ces jeunes filles est obscène et sans pudeur. Le corps n'a pas la force de suivre Tespril ; la débauche ne peut passer de l'intelligence aux sens; elles s'en dédommagent par la parole ! Le libertinage même du nègre déréglé est un signe de supériorité sur cette race que sa dépravation pousse à l'étalage des plus cyniques désirs, et qui ne semble maudire, dans Sa misère, que l'impuissance de prêter son corps au vice ^

' D'où sort, pour se répandre dans les rues, cette population répugnante, ces gens aux yeux hagards, au regard insul-> tant ou abruti , cette foule dont la physionomie, la tenue, les allures annoncent l'absence de tout sentiment, de toute idée morale^ ? Tout cela débouche de repaires où hommes, femmes , enfants et animaux domestiques se ramassent et couchent pêle-mêle^. Cette vie est celle des animaux immondes; elle entraine vers les habitudes de la bestialité une nature qui chaque jour dément de plus en plus la noblesse de son origine ; elle conduit à des monstruosités sans nom , qui cherchent moins l'ombre que la sécurité dans ces égoûts impurs. Oh ! qui saurait nommer une région policée, où l'excès du dénuement ne se fasse point sentir du corps au cœur et à Tesprit ; un lieu où cet excès se manifeste sans engendrer une dépravation générale et excessive !...

* Actual vices are checked hy poverty of blood, etc. — * They hâve no

moral. — ^ A sort of rabbits warren Man^ noife^ children, donkey ail

sleep together, etc. Id., Rap. off.

La Grande-Bretagne est le pays des grandes fortunes et de la grande misère, ou des extrêmes les plus outrés. Cette remarque, qui s adapte ailleurs à toutes les capitales et aux grandes villes industrielles, explique Tënigme de la prostitution dont retendue se calcule d'après celle de l'opulence et de la misère; l'opulence provoque les désirs, irrite les besoins et les caprices; la misère cède et se rend , tantôt à l'or qui éblouit , tantôt au pain qui lui manque , et qu'une main impure promène devant ses lèvres affamées. Le vagabondage qui est « la pépinière du vol , n ne s'explique aussi la plupart du temps , que par cette misère; et c'est par cette misère encore , que nous comprenons ces hardiesses de crime, dont elle ne cesse de répéter le conseil à des oreilles exaspérées ^ Dans cet abtme de dénuement et de souffrances qui , du sein de la plupart des royaumes européens, exhale ses émanations par ses dix mille issues , ne cherchons donc ni sentiment ni morale; rien de tout cela n'y existe^.

Prétendre y découvrir une autre louable habitude que celle du travail , ce serait se créer d'inutiles tourments. Un travail qui va jusqu^à l'épuisement, jusqu'au délire, jusqu'à la fureur, c'est là tout ce que nous y découvrons; et par contre-coup, des divertissements qui remplacent un excès par un autre non moins meurtrier.

Si le dessein de nous convaincre d'une vérité si triste nous donne le courage de pénétrer dan» certains lieux ouverts à toutes les débauches, ce sera pour voir, à côté des habitués adultes de l'ivresse , jusqu'à des bambins se presser à la file , se cotiser pour boire et s'exciter par des stimulants. Et c'est ici le lieu de le dire : la France elle-même, à mesure que se développent ses progrès industriels, commence

4 Frégier. E. Baret, vol. n, p. 4, etc , etc. — * In tkis sink, moral feelingsdo notexistt., Children empl. comm.

à se voir infectée de ces odieux usages qui ont pris nais-^ sance en Angleterre* !

Mais il s'est établi chez nos voisins des maisons d'orgies, tout spécialement consacrées à Tenfance et à la jeunesse; les enfants y fomentent par la boisson ces passions que la licence du langage et de l'exemple ont développées dans leur esprit. Un grand nombre , il est vrai , sont soldés par les misérables qui les exploitent et qui spéculent sur l'utilité des secours qu'ils en retirent; car l'âge de tels auxiliaires devrait inspirer si peu de défiance ! De quelque façon que se forme celte population nouvelle de tous les mauvais lieux , cette race enfantine de scélérats et de roués , elle se propage surtout sous l'influence des leçons que leur prodiguent deux sortes de maîtres : les prostituées et les voleurs.

Disons d'un mot, qu'il existe dans toutes les grandes villes de l'Angleterre, comme dans les nôtres, mais à un degré plus élevé , une population flottante dont les filous et les prostituées forment le noyau. Dans cette classe, l'un des deux sexes, après avoir une fois payé son pain au prix de la honte , se livre à l'autre corps et âme , en retour des brutales jouissances de la bouche qu'il en exige. L'autre sexe, le plus fort des deux, joue avec insouciance sa liberté et sa tète, afin de conquérir le salaire par lequel il doit payer aux femmes leur abandon ; et puis alors , argent et plaisirs, biens et corps, on réunit, on mêle tout cela; on met en commun les avantages de la nature et ceux de la conquête, ceux de la ruse et de la violence ! Prise dans les enlacements du vice , entraînée aux derniers degrés de l'igno* minie , la femme s'y perd toute entière sans réserve et sans retour; elle devient un être monstrueux, et cet être se forme en elle quelquefois dès l'enfance, parce qu'il est né-

^ L. Blanc, Organ.^ p. 34.

cessaire au crime qui sait faire de Tenfance, dans les deux sexes, l'un de ses plus profitables agents; c'est là ce que j'exprimais tout à l'heure 1

L'art des prostituées, pour la recruter et la séduire, cbnsiste à caresser en elle et à réveiller toutes les passions dormantes. Un enfant tralne-t-il misérable et désœuvré dans les rues, il se rencontre à point et pour l'amorcer une femme, un homme, un autre enfant qui lui fait goûter, puis $^vourer des jouissances fatales! Dés qu'il {irend goût à ces voluptés, ses bienfaiteurs lui font sentir qu'il tient sa fortune entre ses mains; d'habiles leçons donnent bientôt à ces doigts flexibles toute la dextérité dont la nature et l'art rendent capable la main de l'homme : cet instrument auquel, seloo les paroles d'Helvétius, l'homme doit sa supériorité sur le reste des animaux , et j'ose le dire ,... le voleur sur le reste des hommes !

Pour ces novices remplis de bonne volonté, l'aplomb arrive avec le temps, ou plutôt beaucoup avant le temps; car c'est miracle que le sang-froid et l'imperturbable assurance de ces roués précoces. Je dis roués, parce que la débauche dans son cynisme est un des appâts irrésistibles qui les fixent dans le crime!

- Il ne faut pas se figurer que ce soient seulement les femmes d'un âge mûr qni les initient aux secrets les plus homicides de la débauche; non, l'enfance se fournit encore à elle-même ses propres séducteurs; et ces sirènes odieuses, ce sont d'autres enfants de leur âge! des maîtresses de huit à dix ans, façonnées et dressées tout exprès pour compléter le couple le plus monstrueux dont l'espèce humaine puisse affliger la vue ou la pensée! L'enfance dressée de la main du peuple de malfaiteurs qui pullule au sein de la nation la plus industrielle de l'Europe, cette enfance a son rôle à jouer, son odieuse mission à remplir ! Rien au monde de ce

qui peut glacer, durcir et dépraver le cœur n'est omis pour la former : rien de ce qui peut donuer à rinstrumeut du crime la plus ferme tremrpe qu'il soit capable d'acquérir! et Ton peut dire, sans jouer sur les mots, que les scélérats les plus industrieux, sont ceux que Tindustrie la plus développée ^ celle de 4a Grande-Bretagne, a dégoûtés du régime épuisant de ses travaux ! On ne saurait décrire les srénes de débauche qui , sous leur direction , s'accomplissent dans les repaires où leurs jeunes élèves sont toujours sûrs de troliver un asile\ Si quelque plume traçait l'historique de ces infamies, le public aurait assez d'honneur pour ne pas y croire ! Du sein des villes où s'accumulent les tribus ouvrières de l'industrie, nous ne pourrions passer au grand air des champs sans rappeler que l'agriculture , par sa constitution industrielle, place la population nomade des campagnes dans le même état de dégradation morale que les populations urbaines. Séparées de leurs familles et ballottées au . hasard, plus de moitié des pauvres jeunes filles qui se vouent aux travaux des champs mêlent la prostitution au travail, ou se présentent le front levé dans la carrière du vice. Cependant cette corruption n'est point le fruit spontané du terroir; elle n'a pu se développer d'elle-même dans ces climats brumeux et froids, où la nature semble avoir comi)inè ses calculs dans le but de comprimer et de glacer les passions ! Cette vaste organisation du désordre donne donc la mesure de la désorganisation sociale que V ambition nationale , les vices du régime industriel et l'ignorance ont accomplie! Un esclavage qui asservit l'humanité au joug ignominieux de claque vice a suivi pas à pas l'esclavage de de *a misère extrême, comme la conséquence suit son prin--cipe

i Sink of fiUhi cruelty and crime.

Digitizéd by

A Paris, le vagabondage des enfants pauvres

est accompagné d'un cynisme et d'une précocité d'intelligence qui épouvantent^ ; et malgré cela nous n'oseri(»is les comparer aux enfants de Londres! Mais ce qui ne paraît que trop certain, c'est que la plupart des grandes villes reproduisent approximativement et dans la Grande-Bretagne et dans le reste de l'Europe , l'image de la débauche et de la dépravation dont notre capitale offre et prodigue les types et les exemples* ; c'est que la société française a nous présente des faits exactement correspondants v à ceux de l'Angleterre; c'est que la corruption s'y développe avec une intensité proportionnelle, et que « la criminalité suit les progrés de la population et de iHndustrie^. »

Si loin que je descende dans les profondeurs de cet abîme du vice , si avant que j'y tombe , je ne puis m' écarter de mon sujet; j'y reste encore. Toutefois, je me hâte de remonter vers des régions moins ténébreuses, je m'empresse de revenir auprès de la classe des trai^ailleurs. Là, du moins, je trouve à côté du vice ce mot : je travaille! ce mot magique qui revêt la couleur d'une excuse et s'élève presque à la hauteur d'une justification! Je travaille! Tout ce que le travail peut me donner , il me le donne. Combien il devient difficile et dur de condamner celui qui, ne pouvant obtenir du travail assidu le nécessaire de sa famille ^ le cherche ailleurs , poussé hors de lui-même par les aiguillons du besoin !

£h bien ! jetons un voile sur les habitudes de l'homme qui appartient à l'industrie domestique et parcellaire; négligeons ce petit nombre d'ouvriers aisés et trop évidemment coupables , dont les « mœurs sont le renversement des conditions fondamentales de la famille^, n Ailleurs, parmi

lE. Buret, vol. ii, p. 6.--2V' PareDt-Duchâtelet,etFrégier,etc., etc.— 3 £. Buret, vol. X » p<. 405. Et des impôts! Cordier.— « Frégier, vol. i, p. 87

ceux d'une autre classe, dans la grande industrie, par exemple, assez d'ouvriers, rassemblés par troupeaux sous Tœil de Vautoritè et du maître , se livrent au libertinage et au voP. Haute leçon pour nous ! c'est là qu'il est si fréquent de voir « le rapprochement prématuré des sexes revêtir un caractère de bestialité et de barbarie ^, » dont' le public s'étonnerait , si les yeux dont il est couvert étaient plus mobiles, et moins fixés sur le roman que sur les réalités de la situation sociale. Car l'atmosphère morale de l'industrie n'est pas moins empestée que son atmosphère physique. Ceux qui la respirent s'y jouent de ce qu'il y a de saint, de ce qu'il y a de pur ! « Le vice seul a la parole dans les ateliers , et la décence en est proscrite dans le lan--

gageet dans les actes , comme un ridicule L'enfance y

affecte fièrement des vices qu'elle ne devrait même pas corn* prendre, et l'innocence est perdue longtemps avant que les sens aient parlé. Familiarisée dès son enfance avec l'image et la pratique de la débauche, la jeane fille envisage la prostitution sans dégoût et sans effroi, comme une ressource contre la misère. A ce contact de longues heures « passées chaque jour auprès d'hommes pour la plupart corrompus, les petits garçons se gangrènent ; ils imitent le cynisme de leurs maîtres; ils renchérissent sur eux en jurements, en paroles ignobles, en brutalité. C'est un grand mal sans doute, et l'on craint que ce mal ne puisse être réparé. Mais les petites filles , elles, se perdent sans retour ! Pour ces pauvres enfants, il n'y a pas d'enfance, pas d'ignorance^ la corruption du corps précède celle de l'âme^ mais l'autre la suit infailliblement. C'est une joie pour ces maîtres grossiers d'enseigner à ces pauvres petites malheureuses tous les mystères dit vice et toutes ses phases impures; aussi, quels résultats M »

1 Villèrmé,£groD, p.91.— ^E.Baret, Yol. n, p. 12.— ^MmeEm. Michel.

Les voici : « La flétrissure à dix ans, la maternité à quinze, et rinfamie acceptée sans honte comme sans remordsV^

Les maîtres! oh! les maîtres; je neveux plus parler des mattres travailleurs, mais des acheteurs du travail! Voyonsles donc. Ceux-là sont-ils bien purs et bien irréprochables à Tendroit de cette épouvantable corruption? J'aime à le croire, et je gagerais ma tête que le plus grand nombre ont trop de conscience et d'honneur pour forfaire à leurs hauts devoirs de patronage. Cependant, un trait, que je n'a>ais pas le droit de décocher, vient frapper en pleine poitrine quelques-uns d'entre eux. Mais cessons de nous exprimer en figures et répétons les paroles qui se sont échappées de la plume de M. Toussenel , écrivain incisif et candide, qui nous apprend avoir été rétribué par le ministère^. Je laisse à juger, en la transcrivant , la page accusatrice de cet écrivain :

« J'ai bien entendu dire, à l'Opéra-Comique, que les seigneurs d'autrefois s'arrogeaient d'étranges droits sur la personne de leurs vassaux, le jour même de leurs noces..... Je ne sais si ces droits-là se sont jamais exercés en vertu d'un contrat accepté ailleurs que sur la scène de l'Opéra- Comique; mais, ce que je sais positivement , ce que tout le monde sait comme moi, c'est que ces droits du seigneur s'exercent odieusement aujourd'hui. C'est que les chefs d'industrie, les hauts barons de la féodalité nouvelle, n'attendent pas même le jour des noces, le jour de la nubilité, pour prélever sur leurs vassales un infamant tribut. Je sais que l'emploi accordé dans l'atelier au père, à la mère, ou au frère, n'est, la moitié du temps, que le prix des complaisances de la fille ou de la sœur. Les mineurs de l'Angleterre se plaignent que leurs chefs d'ateliers les volent sur

^ Mme £01. Michel, Ânn, de la ch., juin 4845, p. 385. 3 m. Toussenel explique pourquoi il a reçu, pourquoi il a repoussé ces rétributions.

leurs salaires et sur leur nourriture , et, qu'en outré , leurs fen^mes et leurs filles sont forcées de se prostituer à ces msdtres exigeants, pour qu'ils continuent leur bienveillance aux pères et aux maris. Les ferrandiniers de Lyon et les filiers de Lille font entendre les mêmes plaintes. Quelquefois, ces malheureuses subissent l'ignominie en silence, et le père se contente de maudire la beauté de sa fille Quelquefois la mère, dégradée par les secousses d'une misère trop longue, s'habitue à placer une espérance honteuse sur les quinze ans et sur les attraits de ses enfants. Un des plus honorables négociants du chef-lieu du Nord , un chef d'industrie, M. H. B., écrivait naguère dans un journal de la localité, que, si quelque plume courageuse osait entreprendre la publication des mystères de Lille , elle aurait à révéler d'abominables scènes d'inceste et de promiscuité, les pères et les frères se hâtant de prendre les devants sur les chefs d^ ateliers^. »

, u Quoi de plus douloureux et de plus grave en vérité! N'est-ce point là le cas de penser que « certaines industries semblent organisées tout exprès pour faire de la prostitution une nécessité , et que, lorsque la manufacture refuse le travail qui donne le pain, on s'adresse à la prostitution pour l'obtenir*? j»

Ce n'est point que de ^ands et de nobles ateliers n'aient prouvé, dans l'Amérique du Nord et dans notre Europe, qu'il est possible à l'industrie de tirer parti de l'aptitude des deux sexes, et de conserver, sous la loi du travail, la pureté du corps et du caractère^. Si, pour atteindre ce but, il en coûte quelque argent et quelque peine , . nos frères valent quelque argent et quelque peine , je pense , et je ne

1 Les Juifs, rois de Vépoque, i 845, p> i 60, chap. Les droits du seigneur, — » E. Buret, vol. H, p. 12. Schœlch., Col. fr., p. 193. — > Egron, p. 125. Michel Cheyalier, Lettres sur l'Amérique, 1839. Povel.

crois point que rindustriel et la société puissent faire, en fin de compte , une émancipation plus profitable , un placement plus avantageux ! Oui, quelques précautions bienfaisantes , quelques fonds offerts au fécond principe de l'association, quelques instituteurs religieux, nous rapporteraient autant de morale et de prospérité que notre fausse économie et nos erreurs nous rapportent de corruptions, de crimes et d'angoisses ! Et si l'humanité perd chaque jour un de ses caractères sacrés, c'est que la nécessité de gagner le pain du corps ôte le temps de gagner le pain de la parole ; c'est que l'esprit s'épuise à soutenir les membres dans leur effroyable lutte ; c'est que la misère et le dénuement de l'être physique deviennent la misère et le dénuement de l'âme.

De quelque côté que nous envisagions la situation morale des prolétaires, elle nous épouvante! Jusque sous le rapport des amusements et des plaisirs , au sein des grandes villes , nous les trouvons moins bien partagés que les barbares; et les jouissances que leur offre la voie publique sont un venin plus corrupteur encore que la boisson qui leur frelate le sang ! Les chansons des chanteurs publics et « les spectacles en plein vent, qui attirent la populace, débitent des obscénités révoltantes qu'écoute avec une imperturbable tolérance l'oreille de la police , v si chatouilleuse à l'endroit de la politique ! « Les danses aux barrières sont des écoles d'infamie où^ sous les yeux et aux applaudissements de centaines de spectateurs , l'on mime effrontément tous les actes du libertinage le plus raffiné, v .

Que dire, après cela, lorsque l'État appelle la vindicte des lois sur la tète de misérables qui se livrent à des désordres auxquels ils se sont vus excités si publiquement? et que dire, cependant, s'il leur assurait l'impunité? Oh! du moins , lorsque du haut de ses tréteaux le vice jette ses chaînes sur la multitude, qu'il nous soit permis de deman*

der en quel coin de l'univers se promènent nos émancipateurs !

Mais, sans nous arrêter à ce que nous venons d'appeler leis plaisirs du malheureux et pour ne parler que de ses bo« soins , là j comme ailleurs j un vice appelle du néant un autre vice et ne disparaît lui-même qu'avec sa cause. De là, l'inutilité presque absolue des sociétés de tempérance! « Mon bonhomme, dit au prolétaire Toby le philanthrope J. Bowley, ne vivez pas pour boire et pour manger, comprenez la dignité du travail , allez la tête haute respirer l'air pur du matin; soyez sobre, soumis, toujours prêt à vous sacrifier pour les autres; apprenez à votre famille à se contenter de peu., et vous trouverez toujours en moi un ami, un père. Oui,' je suis l'ami, le père du pauvre; au commencement de chaque année, je porterai un toast à sa

santé ; et quand il aura le bonheur de descendre dans la

tombe, je serai, aux mêmes conditions, l'ami et le père de ses enfants ^ » Non, digne J. Bowley, vous ne pouvez rester à ces conditions l'ami et le père du prolétaire , parce que ff l'intempérance accompagne partout l'extrême misère et qu'elle en suit régulièrement la progression '. » L'ftme et le corps ont , chez toutes lés races de misérables leur frénésie simultanée ; tout cède à la fois, dans l'homme de douleur , au besoin d'oublier, de noyer ses souffrances, et puis au besoin de réparer ses forces; car, lorsqu'il les sent diminuer, il lui semble que sa vie va défaillir; à quoi serait-^iî bon dans I9 faiblesse!... Le besoin, exalté jusqu'à la rage par le concours de toutes les privations , l'entratne à la fois aux faux calculs et aux désordres de Tivresse. L'ivresse devient le plus inexorable besoin du misérable; aussi, la religieuse Angleterre offre-t-elle l'ironique magnificence de

1 Illustration K. de Ch. Dickens, p. 358, février i84ô. — « E. Buret , vol. i,'p. 428.

276 — ses palais de boisson à l'indigent, qui seul en entretient, de sa substance, le luxe et la splendeur.

Spectacle étrange et navrant que l'intérieur des palais du genièvre K Autour de ces brillants repaires serpentent des ruelles impures, infectes, d'où vous voyez déboucher des flots d'êtres en guenilles, qui, mornes et taciturnes, s'y engouffrent. Il est une salle spacieuse, énorme, où d'un côté, derrière une barre garnie de robinets, s'alignent des tonneaux ornés de peintures ; de l'autre côté règne une banquette. Autant de femmes que d'hommes viennent s'y asseoir. Les consommateurs s'approchent d'un pas grave et donnent le prix de la brûlante liqueur. Le sérieux et h silence avec lesquels elle est absorbée font frémir ! On dirait que ce peuple accomplit un service divin. Le sacrifice consommé, chacun va s'asseoir, reste immobile et muet, puis recommence ^. Le consommateur de gin est affamé, la faim le tuera; puis, après, ses enfants; mais... il aura bu. Que lui importe, pourvu qu'il boive, pourvu qu'il s'enivre! La dégradation des populations en est venue au point de braver en face le judaïsme des sectes britanniques. Jetez les yeux sur toute la surface de l'Angleterre, et vous voyez le jour impitoyable du sabbat fermer tous les lieux d'amusé* ments publics. Les jardins botaniques, les musées même restent portes closes. L'heure de l'office paralyse jusqu'à la vapeur sur le fer brûlant de ses rails.. . Mais en ce moment solennel et sacré il est une chose, une seule, qui demeure permise, c'est l'ivresse ! Le gin est le dieu du prolétaire qui trouve des palais, je veux dire des temples ouverts où il peut, à toute heure, l'adorer et le recevoir *.

En France aussi, l'ivrognerie est la ressource et le fléau

Gin palaces. ( Le gin ou genièvre est une eau-de-vie ). — a E. Buret , vol. I , p. 425. — 3 id, en Hollande^ Paul de Thury, août 4845 , etc.

des oavriers de rindustrie; mais la seule ville de Lille pent entrer en parallèle, sons ce rapport, avec les villes de T An* gleterre. Beaucoup d'observateurs superficiels ont pensé que les ouvriers ne donnaient à Fivrognerie que leur superflu, et que ce vice, une fois détruit, la condition économique des pauvres serait ce qu'elle doit être... C'est là une grave erreur... Ce vice n'est qu'un effet ; voilà pourquoi la consommation des liqueurs fortes est « un moyen de connaître approximativement la moralité d'une population. » Car il est à observer que l'ivresse de la misère dépravée, celle dont le résultat est d'abrutir, ne s'obtient pas avec le vin, mais avec l'eau-de-vie. Or, nous ne pouvons remarquer sans trembler, qu'à Paris, la consommation de l'eau-de-vie augmente dans une proportion beaucoup plus grande que celle du vin \ En résumé^ lorsque nos yeux cherchent à découvrir lavé- ^ rite, ils doivent se résigner à voir, dans le prolétariat européen, une misère physique dont les dimensions donnent celles de la misère morale. Regardez donc presque au hasard ! Voyez le père du pauvre allant, à soixante ans, mourir à l'hôpital ; sa fille se prostituant à seize ans pour vivre ; son fils, le dos voûté comme un vieillard, pâle, chëtif, rabougri, respirant à sept ans l'air empesté des manufactures où la santé du corps se perd par l'excès du travail, et la santé de l'être moral par le contact précoce et provocateur des sexes. Voyez une armée de malheureuses que la pauvreté condamne au plaisir comme à une corvée infâme, chair ba* nale et vénale livrée d'avance à l'assoupissement de tous les appétits matériels ^. VoyeaS des filles dépravées dont la constitution, minée par le travail et parle jeûne, refuse le corps au libertinage, et ne laisse plus pour écoulement à la dé-

* V' E. Buret, vol. I, p. 430. Le travail s'allie non-sealemeDt avec l'a- ' bratissement, mais avec la folie ! V le D' Trélat, Ànn. de la ch., mars 4 846. — « Lisez L. Blanc, Dix ans de règne, vol. 3, p. 91 à 93, 360. '

liftache qne la langue ou bien arrêtez les yeax sur de

pauvres filles chez lesquelles une vertu, la piété filiale, combat la pudeur et la traîne dans les égoûts du vice^ pour y ramasser le morceau de pain pollué qu'elles portent à la mère infirme, au père languissant, au vieil aïeul ^ Au-dessous de tout cela, voyez enfin ^e remuer des masses abruties et pourries chez lesquelles la misère ne laisse plus à la raison que le temps et la lucidité indispensables au travail, c'està-dire bien juste ce qu'il lui faut pour obtenir le salaire qui se transforme tout aussitôt en liqueur destinée à éteindre la vie morale. A ce dernier degré, le vice se mêle au vice, et dans ces odieux mélanges, il perd jusqu'à la forme et jusqu'au nom sous lequel des oreilles décentes sauraient lereconnaître. Oh! vraiment, sous le coup de cette double misère, de ce double esclavage , sons le coup de cet étrange dénuement moral , notre continent a le droit de ne pas se montrer trop fier ! Mais je ne me suis permis de toucher la plaie que pour signaler le remède* !

* V les Rapports officiels, et Frégier, vol. i, p. 89 à 102, etc.

* Il est inutile de répéter la raison de mes fréquentes citations de M. Eugène Buret. Les autorités abondent autour de moi ; mais cet économiste est excellent, et PAcadémie des sciences morales et politiques Ta couronné! Aux yeux du public, un tel homme est plus qu^un autre, et cela est juste : Saul en a vaincu mille , criait la foule , et David en a vaincu dix mille.

'Awn«nLOii w jfiSa

Etat de ces enfants. — Ils sont effets et causes de la débauche. — Mortalité. ^ Qael parti la société peut tirer de ces malheureux, en améliorant leur sort?

An chapitre qne nous venons de parcourir se rattache une èmouyante question : celle des enfants que le libertinage et la misère jettent à la pitié publique dès le berceau ! Ce n'est point à titre d'accessoire que nous aborderons ce nouveau sujet; nous nous y sentons attire par les clartés qu'il répand sur une des voies de cette régénération que notre société réclame douloureusement par la bouche de toutes ses plaies. — Ouvrons les yeux !

a Depuis le commencement du dernier siècle , le nombre des enfants-trouvés n'a cessé de s'accroître. Mêmes faits en France et dans le reste de* l'Europe \ Au mois de janvier 1784, le nombre de ces enfants était de quarante mille. — La France venait de traverser deux époques fatales aux mœurs : la régence et le règne impur de Louis XV. A la suite de cet effroyable abaissement dans la tonique morale, une révolution profonde s'accomplit dans^ l'ordre politique et dans les idées religieuses. V éducation nationale reçut

^ Dachâtel , ministre en 4845, De la Charité dans ses rapports avec l'état moral, etc., p. 240. Lire d'Eslerno, p. 142. Esquiros, 1846^. Le docteur Marchand,- 4845. De Bonald, 4829. Annales de la charité. Atelier^ années 4 845-46, etc.

le premier contre-coup de cet ébranlement, et, comme conséquence de cette situation plus ou moins mëdicamentèe par les régimes qui se succédèrent , la France de 1831 compta cent vingt-deux mille enfants-trouvés. Aujourd'hui , leur nombre doit avoir dépassé le chiffre de cent trente mille. Quarante années auront suffi pour tripler le rapport de ces malheureux au total de la population ^

ff Dirons-nous, avec les esprits chagrins qui se plaisent à calomnier leur siècle, que y ce chiffre « fournit la mesure de la corruption des mœurs? Oui, en grande partie. La religion^ éteinte chez le peuple^ a dû favoriser, par son absence, l'action des passions qu'elle combat '^. y

Les progrès rapides et inégaux de l'industrie et du commerce, leurs bonds, leurs saccades heureuses ont augmenté la prospérité matérielle d'une forte partie de la nation. Jamais certes nous ne ferons la guerre ni au bonheur ni au progrès ; mais il est à remarquer que les époques de prospérité sont celles où le cœur s'ouvre aux idées de joie, et que, chez les peuples insoucieux de religion, c'est le moment où il donne accès aux idées de désordre et de débauche : la bourse a de quoi solder le plaisir^. Cependant, le bonheur brutal de ces hommes multiplie les fléaux de la société , à demi-coupable de leur égarement parce qu'elle l'est de leur ignorance. — Bientôt après, les temps de crise succèdent aux jours sereins et fortunés, et dès lors les produits du libertinage n'ont plus d'asile que ces hospices d'enfants-trouvés « dont les dépenses menacent de devenir la taxe des pauvres de la France*. »

Par les millions qu'elle dévore, et par les tristes sujets dont elle se compose, cette population exubérante est un des fléaux de notre société. Cependant, versée dans nos colonies,

* V L. Blanc, Organ., 1841, p. 26.-2 Dachàtel, id,, p. 222.— » Lire Parent-Dachâtelet. — * Duchâtel, p. 244, 399.

elle y serait platôt ane caase de richesse que de pauvreté, si peu que certaines iuiperfections vinssent à disparaître du régime auquel nous les avons assujetties. Hais n'inférons point de ces paroles qu'une multiplication de bâtards puisse être un bienfait pour ces contrées ! Je me borne à dire que, momentanément , les colonies gagneraient à soulager FEu^ rope d'un fardeau que de'bonnes lois pourraient transformer pour elles en aisance. Un peu plus tard, je ne refuserai pas à cette idée les développements qu'elle exige... Quant à la différence actuelle entre le sort de l'enfant produit par la débauche, sur le continent ou dans les colonies de la France, elle tient à ce que tout enfant qui voit le jour sur une habitation trouve un patron intéressé à son bien-être dans le seigneur du manoir !

Tout-à-l'heure, il est vrai , si de sages lois coloniales ne portent point les bras libres à s'attacher au travail , cette peste, qai désole la France, deviendra la peste des colonies, parce que tout enfant renié par la misère ou le vice n'y aura plus d'autre père et d'autre maître que le public ! — Les colonies doivent-elles donc, au fur et à mesure qu'elles émancipent leurs noirs, fonder des hospices d'enfants-trouvés, et suivre l'exemple de leur métropole? Sinon, que faire, en vérité? Mais voici que cette terrible question des hospices nous entraîne à des développements qui se lient de la manière la plus intime au sujet du prolétariat et des mœurs.

La débauche , qui meuble si libéralement les

hospices d'enfants-trouvés , n'est point la cause unique de Fexcès de population qui s'y engouffre!... La misère lui vient en aide.EUe dégrade promptement notre nature; elle y corrompt ce sentiment de dignité maternelle, qui est la noblesse des mères : elle l'y abâtardit et l'y ^teint. Quelle force d'âme résisterait à ses étreintes? Aussi , comment compter aujourd'hui, dans les hospices, le nombre des en-

— 28S — fantfl légitimes qai les encombrent! On aurait mauTaise gràce^ aprèa cela, à nous donner la misère comme le fruit de rimprëYoyance et de Fimmoralitè , que, tout au contraire, elle a peut-être elle-même engendrées et dévelop* pées! Qui le sait , et qui peut le dire , pour ce qui est da générations présentes?

L'économiste se préoccupe nécessairement de dent, questions intimement liées l'une à l'autre : la condition du prolétariat et l'avenir de notre société. De quel œil doit-il donc envisager ces hospices ouverts aux produits de l'immoralité, aux rebuts vivants et à peine formés de la misère? Leur effet est-il de féconder le vice, en le débarrassant des fruits amers sous lesquels la misère le courbe et l'écrase? — Ou bien, cet effet se borne-t-il, en recueillant l'innocence, à prévenir les crimes sanglants provoqués par la honte, l'indigence et le désespoir? A peine osons-nous aborder ce terrain brûlant, où la charité, trop souvent myope, et où la science économique, avec son cœur de glace, se livrent des batailles acharnées. Bornons-nous à jeter sous les yeux les principaux éléments de cette question , facile peut-être à terminer par un accord mutuel entre le sentiment et la raison. Toute notre nature est dans ces deux choses; pourquoi si fréquemment les séparer?

Une suite constante d'observations établit que la. multiplication du nombre des hospices d'enfants-trouvés a multiplié le nombre des enfants que l'on abandonne. Et vice versa \ Ces institutions^, excellentes peut-être pendant une

1 Cette opinion est celle de M. de Bonald : Les tours, en facilitant l'abandon, n^ontméme pas diminué le nombre des infanticides! (p. 67, 68, etc., JEnfantS'trouvéê , loi sur l'organisation des corps administr., 4829). Il y a conflit sur ce point entre M. de Bonald, la statistique couronnée de M. Remacle, et celle de M. Rapet (V l'Atelier, février 4846, p. 259). L'hospice des enfants trouvés de Bordeaux, quai Palùdate, est connu de temps immémorial sous le nom* populaire de J^anu facture. Ces hôpitaux sont, par la

époque, et dans one certaine mesare , étaient on remède évident pour des maux qu'elles n'avaient point causés; mais elles ne tardèrent point à créer, par leur développement excessif % ceux qu'elles étaient destinées à soulager. Elles ont augmenté la fréquence des actions coupables. « Tel est le caractère de toutes les institutions de bienfaisance , qui favorisent les fautes des hommes^, t

La morale de l'Etat doit-elle être d'encourager les parents à fouler aux pieds les plus saintes obligations de la nature? Loin de là ! Un juste système d'éducation religieuse et morale, de récompenses et de peines^ forme la base de tout édiflce social. Eh bien I au lieu de cela, les établissements d'enfants-trouvés, considérés dans un de leurs plus importants aspects , offrent une prime au vice , au libertinage, à la dureté de cœur!

Aplanir la route du vice devant la jeune fille incertaine, hésitante, tentée par les séductions de la vanité, stimulée par les aiguillons des sens, et poussée par les mauvais con* seils de la perversité d'autrui ou de sa propre indigence , est-ce lui rendre un si grand service? Et puis encore, méritons-nous une vive reconnaissance de la part de cette mère que nous provoquons à se décharger du fardeau de l'entretien de ses enfants! Des femmes corrompues et avilies,

des parents dénaturés, voilà nos œuvres^ !

Jadis, aux temps du roi Charles Vil , la loi fermait devant l' enfant-trouvé les portes de l'hôpital, ouvertes aux orphelins. Il était seulement permis de quêter pour eux en certains lieux , dans lesquels une voix criait aux pas-

facilité des admissions, de vraies manufactures de pauvres et des encouragements à la débauche (V le docteur Marchand, Paupérisme, 4845, p. 366. Id. Rapport au conseil général des hospices, Ann. de la ch., janvier 4846, p. 48, etc.)— * De Bonald. p. 67 à 74. — * Duchâlel, p. 240. — » Id., p. 239, 240 et 246.

sants : « Faites bien à ces pauvres enfants-trouvés; » et les deniers recueillis servaient à gouverner et à nourrir ces enfants! — Si les portes de Thôpital étaient moins impitoyableSy disait la bouche royale, « moult gens feraient moins difficulté de eux abandonner à pécher, quand ils verraient que tels enfants bastards seraient nourris, et qu'ils n'en auraient charge première ni sollicitude ^ y

Le sort de ces enfants, c'est et ce fut la misère , et la terre qui les vit naître leur fut toujours marâtre ! — « Mon cher messire , dit le sieur Lamouche , au seizième siècle , ce qui me surprend beaucoup , c'est que vous n'ayez pas encore d'hôpitaux de ces enfants-trouvés, qu'on nomme enfants de la Crèche; c'est que partout la porte des hôpitaux leur soit, aux termes des statuts, perpétuellement fermée. A la vérité, les ordonnances, les arrêts des parlements, forcent les sei-gneurs à s'en charger jusqu'à l'adolescence; mais qu'arrive-t-il? Les seigneurs tâchent de s'en débarrasser au meilleur marché, et facilement on reconnaît à leur maigreur, à leur petite figure pâle, ces enfants allaités, nourris, vêtus au rabais^. »

Les seigneurs pratiquaient donc un peu, d'instinct, les préceptes de l'économie politique; ces préceptes , d'ailleurs trop absolus, mais auxquels il faut croire que la charité aurait de moins vives oppositions, si ses alarmes n'étaient ex^ citées par la crainte du plus irrémédiable de tous les maux : le meurtre. Elle tremble de laisser l'enfant en butte à tous les dangers auxquels l'exposent, entre les mains maternelles, les terreurs de l'infamie et de la misère ! Eh bien ! voyonsnous le nombre des hôpitaux diminuer le nombre des infanticides dont retentissent nos cours d'assises? Et croit-on que, sans l'excessive sévérité de la loi, la fréquence des châ-

4 Duchâtel, p. 397. — « * P. 75, vol vi, XVP siècle. Alexis Montcil, HUt. des Français des divers états, (Magnifique ou?rage ! )

— '285 — timents légaux n'égalerait pas, à peu près, la fréquence des accusations*?

Les fastes de la justice criminelle nous apprennent que le nombre des infanticides est dans un rapport naturel avec le nombre total des assassinats. La raison en parait bien simple : ce n'est pas la cramte du besoin qui entraine les mères au meurtre de leurs enfants : c'est la peur de la honte qui les décide*!

Dans les grandes villes, les infanticides sont moins fréquents que dans les campagnes, parce que la crainte de la honte y agit avec moins d'énergie. Il est plus facile, en effet , de dérober sa faute ou sa honte dans le mouvement d'une population nombreuse. Quelquefois même, hélas! l'immoralité qui règne dans ces centres tumultueux ne laisse plus aux femmes ouvrières, celles que la misère doit surtout atteindre et dénaturer, d'autre pudeur que celle de paraître étrangères au langage et aux pratiques du vice^.

Parmi les êtres dépravés par l'incondùite ou l'extrême . misère , l'abandon pur et simple des enfants coûte moins que le crime, et ne risque point de les compromettre avec la justice. £n s' élevant vers ceux qui forment une catégorie moins dégradée, les efforts tentés par un grand nombre de mères pour se rapprocher , en qualité de nourrices, rétribuées, des enfants qu'elles ont abandonnés, trahissent les mystères du cœur maternel ; ces efforts et ceux de l'administration, pour écarter des parents les renseignements relatifs à leurs enfants, multiplient les preuves que le sentiment de la nature n'est pas assez éteint chez la mère pour que le défaut d'hospices conduise et arrête sa pensée à l'infanticide ! Le grand coupable du crime d'infanticide, ce serait

1 V'Ducbàtel. /d., de Bonald, p. 68. V l'Atelier y février 4846, Calculs contraire*. — » Ducbâtel^ p. 251, 400. — * Frégier, vol. i, p. 89 à 403. £. Buret, vol. ii, p. \% etc.

donc, en définitive, le système qui, grâce à la facilité d'ex— poser les enfants, accroîtrait le nombre des expositions ! La statistique le prétend, je parle son langage; a-t-elle rai~ son ? L^esprit et le cœur des statisticiens se résume si sou^ vent en une étroite et interminable kyrielle de chiffres douteux, que je n'ose guère les mentionner sans recommander la défiance! Mais une oreille défiante peut être sage : écoutons le résumé de leurs documents : « Un bomme, dit ]ML d'Esterno, dont le nom nous est resté comme un modèle du zèle désintéressé et du dévouement charitable , imagina de recueillir les nouveau-nés abandonnés par leurs parents et de les nourrir des dons de la charité publique. Rien de plus pieux, rien de plus utile en apparence que cette institution; elle se perpétua, elle s'agrandit; que produisit-elle en dernière analyse? Une augmentation effroyable dans le nombre dès nouveau-nés ^ »

La mortalité des enfants-trouvés dépasse d'une manière effrayante la mortalité commune, et des recherches laborieuses ont amené M. Benoiston de Ghàteauneuf à cette triste conclusion, que l'abandon des enfants-trouvés est à lui seul une cause de mort plus destructive que les deux plus cruels fléaux qui puissent décimer le genre humain : la guerre et la peste ^.

Or, l'abandon de ces enfants est provoqué par la facilité que l'individu éprouve à en charger le public^.

En termes clairs, la mortalité des enfants«trouvés est hors de proportion avec celle des autres enfants. La débauche, la misère et, qui le croirait? jusqu^à la cupidité ^, rencontrent

i D^Esterno, De la misère, de ses causes, etc., et Notes et preuves, p. 10 et483. — Loin dMncuIper la clairvoyance du pieux et profond penseur qui créa ces maisons, cherchons plutAt dans la différence des époques et dans Textension des causes la différence des effets. — t Duchàtel, p. 395. — * Rapport du conseil général. De Bonald , ut suprà. — * Les txpositeurs et les

~ 287 — sur leur cbemin, dans le uombre et- la constitation des hos« pices, une pï^oyocation qui les anime ; et quoi que la charité puisse opérer, la vie s'éteint dans ces asiles; la mort y pénètre avec une facilité qu'aucune prévoyance n'a pu combattre avec succès. Elle s'y joue de l'amour et de la science ; que lui opposer de plus fort?

Quoique le plan de ces maisons soit à peu près uniforme et que d'excellentes mesures aient été successivement adoptées pour en perfectionner le régime, « le seul fait de leur existence et du mystère qui les entoure, dit M. Esquiros % en a fait des fourmilières de mauvaises œuvres, que la suryeillance la plus habile ne saurait réprimer. — Les aveux de l'administration supérieure ne nous laissent aucun doute à cet égard. »

Une foule énorme de ces pauvres enfants ne seraient donc pas exposés ou ne naîtraient point sans l'existence des hospices dont le régime les tue.

Mais que dire encore de ceux qui, sans périr, ont traversé les épreuves de ces maisons redoutables à la vie, mal^ gré les prodiges ^u'y opèrent en commun la science et la charité ! Que dire en songeant que « cette race est d'un sang pauvre, vicieux, » souvent affaibli ou corrompu par le venin héréditaire de la débauche? Que dire, en considérant

sages- femmes usent de toutes les ressources de Tastuco et de la violence, pour arracher aux mères leurs enfants, et les débarasser des preuves vivantes de leur honte, ou du sujet de leurs privations et de leurs misères. M. Esquiros, qui révèle au public les manœuvres de ces agents, nous apprend la raison des ftintsles services qu^ils rendent aux mères et à TÉtat. Sous prétexte des difficultés à vaincre, pour opérer secrètement le dépôt des malheu* reuses victimes, ils se font compter de 20 à 30 et de 30 à 400 fr. par enfant Une quinzaine de sages-femmes se font, à Paris, un revenu de 9,000 francs par cette effroyabte industrie, dont quelques-unes retirent Jusqu^à llet 45 mille fr.! Sur une moyenne de 5,000 expositions annuelles, faites à Paris, plus de moitié des enfants passent par les mains de ces femmes! — ^ Qui s'est livré À une étude spéciale de cette question, \ 846.

que, paf^ son mélange avec la population valide , elle cor— rompt la pureté et la vigueur du sang national ; qu'elle est enfin, au milieu du peuple, une cause incessante et active de dégénérescence? Une politique chrétienne ne peut-elle se placer à ce point de vue et voir les choses d'un peu plus haut que le commun des bonnes âmes! Après avoir répandu, dans des batailles de géants, le sang des générations les plus vigoureuses, livrerons- nous au venin de la débauche ce qui nous reste de vigueur et de sanlé ^?

Mais revenons modestement à nos hospices

et cherchons à discerner si, pour courir la chance de prévenir le meurtre d'un enfant, on n'accroît pas démesurément, par la facilité des admissions, le nombre des exposés et les vices qui leur donnent le jour? Demandons-nous si, pour risquer de sauver un de ces malheureux, on ne fait point sortir du sein delà corruption dix nouvelles victimes, dont la mort est indubitable *? Or, la bienfaisance consiste à bien faire et la charité consiste dans la bienfaisance. Telle fut celle de saidt Vincent de Paul, dont le génie, beaucoup moins co/i^aque la charité, n'eut jamais permis à la chose de passer si rapidement à l'abus.

La mortalité étant plus considérable dans l'intérieur des hospices qu'à l'air salubre des champs, on laisse ces enfants en nourrice, sous le chaume de quelque pauvre paysan, jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur douzième année. Mais que

i D'après \t% Statistiques officielles^ 429, 629 enfants délaissés, produisent à leur tour trente-six mille expositions annuelles!... — Sur quatre prostituées , une au moins \ sur quatre condamnés de Cour d'assises, au moins un, sortent de la classe des |.enCànts- trouvés. Hist, de la société domest., par M. Tabbé Gaume, 4844, vol. n, p. 607. — * Celte mortalité, dont les effroyables ravages se sont ralentis, grâce aux efforts infatigables de la charité et de la science, dépasse encore des deux tiers au moinSf en dedans et au dehors des hospices, le nombre des têtes qu'elle moissonne dans les classes d'enfants les plus pauvres! 4846.

peuvent faire en leur faveur, dans ces étroits ménages, les femmes réduites à vendre à si bas prix le lait de leur sein?...

L'administration leur accorde une somme de neuf francs pour les premiers mois. Cette somme décroît pendant sept ans , à mesure que le nourrisson grandit. A partir de ce terme, elle se transforme en rétribution annuelle de 48 fr., jusqu'à l'accomplissement de la douzième année, qui est celle où l'enfant cesse d'être à la charge de l'hospice. Quelques--unes de ces nourrices s'attachent aux enfants et les adoptent. Ceux-là trouvent une famille véritable, et c'est malheureusement le petit nombre, le nombre de ceux pour lesquels il peut exister quelque espérance de bien-être moral et physique. La main qui les enlève de la maison où cette chance leur est ouverte pour les transporter dans cet autre département, puis dans cet autre encore, les arrache donc au sein maternel ! Nulle affection reçue ou rendue n'existera pour ces enfants. Chez eux, de par la loi , point de cœur. Nul sentiment n'en sollicitera le réveil et la société les recevra faits de la sorte!

D'autres nourrices^ bien que payées pour prêter le sein à quelques-unes de ces pauvres créatures , parviennent à obtenir un autre nourrisson dont l'allaitement est plus libéralement rétribué. Telle est la chance du métier de mère qu'elles exercent à deniers comptants. Si l'un d'eux vient à mourir, dit M. Marbeau dans son mémoire sur les moyens de combattre la misère, elles le font enterrer sous le nom de celui dont les parents payent le moins ou le moins bien... Alors une mère presse dans ses bras l'enfant d'une étrangère qui viendra partager avec des enfants dont il n'est pas le frère! — La nourrice ne voit'dans cette odieuse supercherie qu'un moyen d'augmenter ses proflts! Et dans ces cas, moins rares qu'on ne le suppose, sa cupidité assure une

famille et un sort à celui que le sein maternel a^ait jeté au rebut en lui donnant le jour.

Mais la condition la plus générale de ces pauvres êtres est de traîner leurs premières années dans une ignorance et une malpropreté également désespérantes. Qui s'occuperait de leur esprit et de leur corps? Les enfants de la malhearease paysanne, qui reçoit un salaire pour lui donner asile, ces enfants ne sont pas ses frères, mais le plus souvent ses mat-» très. Il est leur serviteur , le serviteur et le souffre-douleur de tous. Cet être humain n'est plus qn'un intermédiaire entre les indigents qui Font accueilli pour l'exploiter et les animaux dont souvent le fumier réchauffe ses membres et lui sert de litière. Comment, je le demande, de tels êtres ne formeraient-ils pas une race reconnaissahlô ^ ? et comment^ rebutés dès le berceau, parviendraient -ils à n'être pas rebutants?

Heureuse la pauvre créature, si elle est admise dans la maison d'un artisan ; car, à force de zèle et de conduite, elle échappera peut-être un jour à la misère et à cet èternel reflet d'ignominie qui se répand sur tout son être! Je ne dis rien ni des infirmes ni des estropiés s eeux*)à forment le noyau du groupe dont les premières années s' écoulent sous le toit de l'bospièe, où des ateliers offrent à chacun d'eux un travail proportionné aux forces de son ftge.<..

Mais nos souvenirs nous rendent assez présent à l'esprit le sort de l'enfance condamnée aux travaux de l'industrie et de l'agriculture, pour que nous sachions quelles souffrances attendent l'être adjugé par contrat d'apprentissage à un maître qui l'attache à la glèbe ou au métier. C'est là pourtant lo sort commun des enfants d'hospice , lorsqu'ils n'ont point trouvé quelque part une famille qui les adopte ou qui

t EsQulroa.

les emploie. L'heure de Tapprenfissage sonne pour euK avec leur douzième année, et les appelle je ne sais où. En ce moment critique, ils n'éprouvent point, je le sais, la don* leur de s'arracher au toit paternel; mais aussi n'ontils pas, dans leurs chagrins, la ressource de tourner les yeux vers le foyer d'un père ! Un contrat dispose de leur personne qui est , au monde, tout ce qu'ils posséderont peut-être un jour. — Le contrat d'apprentissage qui ne stipule d'abord aucune somme en faveur du mattre ne stipule que le néant, en fin de compte, en faveur de l'apprenti, réduit par un lien d'esclavage légal à des services gratuits. Ce terme de servitude, il est vrai, ne peut pas excéder la vingt-cinquième année de son âge ; mais vivra-t-il jusqu^à vingt-cinq ans? L'apprenti qui travaille tend la main et reçoit, en retour de ses labeurs, la nourriture, l'entretien, le logement, tels qu'on les donne au misérable. Combien, s'il connaissait le sort du noir, aurait-il à lui envier ce facile pécule dont il étale les preuves dans le luxe de ses habits de fête! Oh! s'il voyait bondir les cabris et les agneaux du nègre, ou s'il entendait tinter les doublons auxquels Thumeur dépensière du noir accorde une hospitalité si fugitive!

Il est vrai que l'enfant des hospices devient libre ; mais il devient à la fois libre et nu ; sa liberté est celle de la misère ou du néant ; nous savons trop ce que cela veut dire, et deux mots l'eispriment : la plupart du temps, il n'a rien et ne sait rien. Cependant, cette liberté, qui le laisse dépendre de tout et de tous, n'est point une règle sans exception ; car il arrive quelquefois à la commission administrative des hospices de confier le sort de ce malheureux aux aventures, de l'incorporer dans nos armées de terre ou de l'engager sur les vaisseaux de Tétat ou du commerce. L'approbation du préfet est même inutile pour ces contrats. L'état s'est donné, par

ses lois, la chair tout entière de l'enfaDt-trouvë, et s'il ne la prend point, il peut la prendre. Cependant, si la tendresse des parents se réveille, s'alarme, s'ils veulent rappeler à eux leurs pauvres enfants, la loi le leur permet; libre à la mère de se présenter aux bureaux de l'hospice et d'y compter la rançon de son fils, je veux dire le coût des dépenses faites jusqu'à ce jour pour l'entretien de ce petit misérable. Il est même un cas où la rigueur des règlements se relâche : c'est lorsqu'une pauvreté bien constatée démontre qu'il est impossible aux parents d'acquitter le prix de la chair qu'a formée le pain de cette charité légale \

En résumé, le système hospitalier, au compte fait et refait de Y économie politique , favorise la paresse et le libertinage, le crime etia mort. Ce compte est-il bien fait? S'il ne l'est point, quelqu'un veut-il s'avancer pour en signaler les erreurs; c'est à cela que se réduit la question. N'est-il point vrai que les hospices accroissent, dans une effrayante progression, et la débauche qui gangrène le public, et les impôts qui sont une source de mécontentement et de gène pour toutes les classes, puis une source d'ignorance et de misère, d'immoralité et de crimes pour les misérables'? Voilà ce qu'il importe de savoir! Les hospices arrêtent quelquefois peut-être, et dans des cas qui paraissent fort rares, les mains dénaturées de la mère dont la fureur se tourne contre le frqit de ses entrailles... Mais pour un enfant qu'ils empêchent de tuer, comptez le nombre de ceux dont ils provoquent à la fois la naissance et la mort^. En dernière analyse, les hospices arrivent, de fléaux en fléaux, jusqu'à enfanter l'esclavage sous le nomd'apprentissage : esclavage nécessaire, si vous le voulez , dans l'état actuel des esprits et des choses, maisdur, inflexible, barbare.

* voir Duchàtel, p. 386 à 389. V td. Esquiros. — «Prouvé plus haut.— 8 \' td. d'ËsternOy p. 442, 484 ; Ducbàtel; de Bonald, p. 68, etc.

On n'y songe gaére pourtant, et pourquoi?

— C'est qne pour des raillions d'Européens l'esdayage sans issue est .un sort vulgaire! C'est encore que Tesclayage, en Europe, ne porte pas son nom ; il y séjourne. sous un faux passeport. Je me garderais bien de le dire, si taire le mal pouvait en calmer, en guérir la douleur ; mais je ne veux point le taire,, parce que, dans le mal lui-même, j'ai cru découvrir un remède. La Providence ne force-t-elle pas nos plaies à verser en elles-mêmes l'humeur plastique qui les cicatrise. Oui, la Providence, qui nous punit de nos fautes, nous donne aussi, jusque dans la matière du châtiment, un moyen de régénération et de vie. Suivons donc ses voies ! Â-t-elle voulu sans dessein que d'onéreux amoncellements dépopulation fussent réduits, de ce côté de la patrie, à croupir dans des pourrissoirs ou à végéter dans les soupirs et la douleur, tandis que de l'autre côté de la patrie, la désolation de la terre et des hommes, la misère et la ruine, n'accuseront bientôt plus qu'une cause unique, la rareté des travailleurs. La loi de l'équilibre est une des lois les plus constantes de la nature ; on ne la viole pas impunément. Elle se confond ici avec les lois de la politique et de l'humanité , pour nous entraîner aux réformes; ses enseignements sont assez clairs. Des sommes énormes, monstrueuses, consacrées par nos mains à la fondation et à l'entretien des hospices, engendrent et fécondent le mal qu'elles prétendent guérir. Eh! bien, détournons aujourd'hui ces sommes, la moitié de ces sommes du côté de la mer; frétons des navires... donnons le grand air de l'Océan à ces pâles enfants que consument les miasmes de l'hospice ; donnons le chaud climat de nos tropiques à ces enfants, dont le sang vicié par une maladie qui veut de la chaleur pour jeter son venin au dehors, vicie chaque jour le sang de notre nation ; donnons le sol fécond de nos îles et l«s soins bienfaisants du planteur

à ces misérables, condamnés, en Earope, à de durs et d'improfitables métiers , aux fatigues ingrates et stériles de la culture et de l'industrie. Cela fait, ne changeons rien an sort qae leur imposait l'Europe; non, je me trompe ; élei/ojï^\eny pendant la durée de F apprentissage ({\keno»\o\s les contraignent de subir , élevons^les à la condition du nègre ; qu'ils aient sa case et son jardin, qu'ils aient une fiart i eom, une part libre dans le temps de leur vie, et le pouvoir de se former un pécule. Que nous en coûtera-t-il ? Le compte est simple.

Les frais du transport sont temporaires, ceux de l'hospice le sont beaucoup moins. L'hospice, en se fermant , en se rétrécissant petit à petit, ferme graduellement au vice les ouvertures par lesquelles il s'introduit dans la société et y introduit notre ruine commune. Au lieu de nous acheminer vers cette ruine, nous marchons vers la richesse en répandant sur des régions dépeuplées une semence d'hommes, un surcroît de population, que repoussent les mœurs de notre société; population exempte encore d'habitudes vicieuses et D'ayant aucun antécédent d'éducation professionnelle à re-. fondre. Toute verte encore et facile à fléchir au joug d'une éducation morale, cette population féconde dès lors un sol qui, ne demande que des bras pour prodiguer l'or, pour raviver le grand commerce et rendre à la marine son corps et son âme, en lui rendant ces objets de transport, ces matériaux encombrants qui sont la substance dont elle se forme. EnGn les fruits du travail de ces nouveaux ouvriers accrois*sent à partir de ce moment les revenus du public dont ils étaient un ver rongeur!

Acclimatés d'enfance, et successivement affranchis par l'âge, ces émancipés de la race blanche, habitués à une vie active et réduits au travail par leur nombre croissant, offrent aux planteurs, devenus leurs pèr^ adoptifs ou leurs patrons,

— îd5 — .

^esbras que refosent à la terre ôa ne prêtent qu'à deâ côndi^ tioDs ruineases les hommes de couleur, dont l'affiranchisse- ^ ment progressif tarit enfin les sources de Tesclavage. Ou plutôt^ la diligence et le sèle des nouyeaun-venus une fois constates par l'expérience, permettent d'accélérer le mouve^ ment émancipateur et de prononcer la libération définitive de ]a race noire. Ainsi, fortifiée jour à jour par ses propres recrues, la race blanche se relève, se soutient d'elle-même, et rencontrant sous sa main un instrument de travail libre , elle nous épargne la plus lourde partie de cette immense ef incommensurable indemnité que nous ne poui^ons refiiser au planteur sans injustice et sans ignominie ^ sans résolution et sans ruine. Sonoeons-v bien !

Que pourraient objecter contre ce plan les amis vraiment charitables des enfants abandonnés? Au principe du régime que nous leur avons fait, rien ne change que pour le mieux ! Les douceurs d'une condition supportable et d'un avenir plus souriant , remplacent pour eux les souffrances physiques et morales d'un esclavage qui n'a guère d'autre terme que la misère ou le vagabondage , et les asiles où 11 aboutit ^ •

Nous n'ôtons point à ces malheureux un lieu natal , un domicile ou des foyers; ils n'en ont point ! Tout cela, pour eux, c'étaitr hôpital; c'était encore je ne sais quel ergàstule où l'apprentissage les avait liés ^ ! Noos ne les arrachons point à la sollicitude secrète de leurs parents j car si les mains maternelles s'élèvent vers nous, à ce moment suprême, pour les réclamer, nous nous empresserons de les leur rendre; et , dans ce cas , l'amour régénéré de la mère, en nous délivrant d'un fardeau, adoucit encore le sort de l'enfance désormais fixé. Mais si nous parvenons à changer de zone ces petits misérables, quelle différence énorme se manifeste

1 Lire M. de Bonald, ut supràj p. 76. — * Lire Esquiros, 4846, etc.

dès le principe entre ces contrats stériles , entre l'apprentissage doulourebx et infructueux qu'ils subissaient , et les produits de ces mêmes contrats formes et ratifiés dans nos colonies, sur un sol qui ne demande point des bras pour les briser, mais pour les enrichir. Ici, chez nous, attaché aux mammelles flétries et glacées de notre charité légale, T enfant languit et souffre sans soulagements et sans espoir ; là-bas, au contraire, il prospère; et pourquoi? — D'accord avec M. Alph. Karr % j'oserai le dire : parce que ses nouvelles prérogatives Félèvent tout d'abord au niveau du nègre des meilleures habitations; parce que le temps et la terre édifient et grossissent , au jour le jour, son pécule; parce que, grâce à ce pécule, l'heure de la liberté le trouve assis dans l'aisance à côté d'un maître de sa couleur et de sa race, intéressé à lui faire de sa terre une patrie, et de sa personne un patron !

Si, dans nos plans de colonisation, je préfère le sol de nos îles aux rives inhospitalières de l'Afrique, ce n'est point que je méprise cette possession sur laquelle une saine politique peut asseoir les plus belles espérances. — Voici les motifs démon choix: c'est que l'Afrique, située côte à côte de nos plages, et, connue de tous les soldats de hos armées, devient par le séjour de ces fils d'agriculteurs, un sol familier à toutes les familles de la mère-patrie. C'est que l'Afrique, en se prodiguant aux regards, offre aux esprits aventuriers des séductions assez puissantes pour se recruter d'elle-même sans art et sans efforts.

J'accorde la préférence à nos colonies anciennes , parce qu'il me semble plus important et plus urgent de conserver que d'acquérir ; et qu'avant de fonder des intérêts dont l'existence et la durée sont incertaines, il est plus sage et plus juste de laisser la vie à ceux qui jouissent déjà du

* Guêpes y ut suprà.

Godgle

droit de vivre. Cest aussi parce qae déjà nos colonies sont pour nos finances un bénéfice dont nous maîtrisons le chiffre, tandis que T Afrique, jusqu'à ce jour , n'est encore qu'un énorme fardeau.

Je les préfère, parce qu'il doit paraître impossible de parvenir à une fin , si légitime qu'elle puisse être, sans employer les moyens qui lui conviennent et s'y proportionnent. Or, il s'agit d'émanciper les nègres; et bon gré mal gré , quoi qu'il en coûte à la raison et à l'humanité même , cette émancipation est une question que l'on prétend vider sur l'heure. Que l'affaire se décide donc aujourd'hui, ou qu'on attende à demain pour la brusquer, les esprits les plus réfractaires aui*ont à s'humilier devant une vérité toujours irréfutable. C'est que l'émancipation ravit des bras nombreux à une terre qui, à demi-dépeuplée déjà, accuse la rareté croissante de ses travailleurs. — Eh bien ! ce moyen moral de colonisation par les enfants-trouvés , conduit à la fin la plus morale, puisque, grâce à l'action de quelques lois faciles à rendre , il peut contribuer à sauver et à régénérer des régions indispensables à la prospérité nationale, en arrachant une race innocente à la misère et à l'opprobre M

^'Ge chap. est ma réponse au n° du 31 mars 4845, des Ânn. de la charité, p. 547 : «> M. 6. des Mousseaux nous fait connaître, etc., » réclama* , tion relative à une proposition de l^hon. el savant M. de Carné... — Vex^ périence a des objections que la théorie, toujours incomplète, ne soupçonne guère. J^énonce donc mon idée sans entêtement, et parce que je vois que le temps presse! Le plan des colonies agricoles de M. A. Baudon, auditeur au Conseil d^Etat-, n'est pas incompatible avec le mien. Les enfants de douze ans formeraient déjà une pépinière d'immigrants utiles , et dont le sort deviendrait bien préférable à ce qu'il peut être parmi nous. La liberté du choix leur serait laissée, entre le sol natal et celui des possessions lointaines • V Annales de la charité^ mars 4846. Les ties , ainsi recrutées, diminueraient les dépenses de transport et d'entretien de troupes métropolitaines , ainsi que le tribut prélevé par le climat sur les nouveaux venus en activité de service militaire.

PtLÙtiTABlAT; OHATIUSMTa. — 9ZG1RT<,

llespect pottf la dignité de Thomme. — L*Earope révélée à elle-même.

Aux esprits prëoccapés d'on plan de règënëraiion générale et sans prmlege^ notre prochain le plus malheureux paratt avoir le droit de préséance. Cette proposition devient plus évidente, s*il arrive que ce plus malheureux soit à la fois le plus proche , le plus intime , c'est-à-dire plus encore notre prochain qu'aucun autre. Or, d'après l'opinion des philanthropes , le malheur le plus poignant qui puisse affliger un être humain , est celui qui l'attaque et le soufflette dans sa dignité d'homme, dans son essence morale, parce que cette insulte le ravale au-dessous de sa nature. Cette opinion m'a séduit ; et, si je les trouvais moins absolus et excessifs, Je passerais d'un bond au camp de ceux qui maudissent le calme , la vivacité, les joies et jusqu'à l'embonpoint du non libre des colonies! Prêtons l'oreille à ces violents sentimentalistes.

De cette voix qui se prête si naturellement aux plus singuliers abus de l'hyperbole, M Schœlcher nous dit : «r Est-il rien de plus épouvantablement criminel qu'un mode d'être dans lequel les hommes se dégradent à ce point , par leur long et abject assujettissement, qu'ils arrivent à l'insensibi-

— «99 — lité I Moins le nègre Bonffre de son assujettissement, plus il doit exciter notre pitié ; moins il désire la délivrance ^ plus c'est un impérieux devoir de le délivrer ^ y

A ce compte, l'homme le plus écrasé, le plus torturé des prolétaires , celui qui savoure le plus douloureusement le fiel et l'absinthe de sa misère , celui-là doit être le plus pa-tient, et c'est par lui qu'il convient de clore Tëmancipation de la servitude. C'est par le noir qu'il faut commencer ; car, « en somme, ceux qu'on appelle esclaves , aux colonies, sont plus forts et plus heureux que ceux qu'on appelle maîtres....* » Ehl mon Dieu, les actes du philanthropisme nous avaient déjà donné la clef de ce système; mais le sens commun le repousse, et les plus grand maux, qui ne sont jamais d'une nature simple et unique, appellent au fond de toutes les âmes les plus prompts remèdes.

Cela posé , je promène mes yeux sur les physionomies diverses de la servitude , je parcours les différents points de l'horizon, je compare, je pèse, je me dis enfin : VEurope a moins de pitié que le Nouveau Monde de ses esclaves! Elle leur refuse ou leur accorde, avec une parcimonie plus dure, le pain du corps et le pain de l'âme ; leur main devient presque celle du mendiant! La charité les réduit à deshu^ miliations forcées et les dégrade , selon nos idées modernes. Oui, car elle les soutient de ses distributions, contrainte qu'elle est d'ajouter , au jour le jour , à la bouchée de pain que le maître , le véritable mattre auquel la misère les inféode, ne leur accorde qu'à demi, sous le nom de salaire , et ne pourrait compléter la plupart du temps sans courir luimême à sa ruine ! . . . . Enfin, cette charité légale ou publique, tantôt soutenue, tantôt passagère, mais contingente et incertaine, variable et capricieuse, n'est point la charité d'un

1 Col. fr,f p. 6e. — • Happ. de Btogl.y p. 134.

public de frères , la grande et noble libéralité qu une famille nombreuse et unie fait à quelques-uns de ses cadets nécessiteux. Rien de pareil à cela, rien qui la relève et qui Tavoisine de l'acquit d'une dette sacrée. Elle émane d'une compassion qui trop souvent étend la rougeur sur le front du pauvre honnête; si bien que , parfois , aun tendresses de cette charité , il préfère la faim et la douleur, les ^ cruelles lenteurs de l'agonie , et jusqu'à la mort ! Ainsi donc, le maître ne délivre le prolétaire nécessiteux qu'il accueille, ni de la misère, ni de l'ignominie. Souvent, la dignité de l'homme est en souffrance sous sa main, et rarement peut-elle s'y conserver , y reprendre son éclat flétri. — Laissons maintenant les faits positifs se succéder et nous apprendre de quel côté de l'Atlantique le maître du travailleur observe le moins de respect pour la dignité de notre nature , réduite aux nécessités de la servitude ! Le mal ne se découvrira que pour appeler le remède.

C'est au chapitre des châtiments que je vois les adversaires quand même de nos colonies, se promettre leur premier triomphe, et je les y attendais; espérant bien ne point faire une campagne inutile pour les malheureux prolétaires dont j'étalerai les flétrissures : commençons et comparons.

ft Le fouet est l'âme d'une habitation 9 , a dit M. Schœlcher ^ Le fouet est bien autrement l'âme de son livre, pour quiconque asu le lire ! En effet, le fouet qui résonne et claque dans toutes les pages de ses écrits , et , chose horrible, le fouet qui taille jusqu'aux heures, les heures du travail et de la retraite, c'est-à-dire qui les annonce en guise de cloche , eh bien , lé fouet s'en va*. « Plusieurs habitants ont-

1 Col, fr., p. 83. — 2 Trois ordonnances sont insérées au Moniteur du 48 juin 4846. L^une d'elles supprime la plupart des moyens disciplinaires, sauf le fouet pour les adultes mÂles. assujettis au maximum du travail. Elle ' rédoit ce châtiment à quinze coups au plus, et Jamais plus d^une fois par

déjà supprimé le fouet au jardin \ D'autres Tout aboli entièrement et dans tous les cas^. La discipline s'exerce généralement avec beaucoup de modération : souvent , elle est paternelle et indulgente. Là ou elle est sévère^ elle atteint rarement , et ne dépasse jamais les bornes qui ont été posées à la justice du maître ^. » « La peine du fouet, appliquée dans toute sa rigueur, est extrêmement rare , et ne s'applique jamais qu'à de graves délits^ » « Souvent, de concert avec le maître , le commandeur frappe à côté du nègre, ce que le maître est censé ignorer. Plus souvent encore , le commandeur, d'intelligence avec le nègre, qu'il est toujours dans son intérêt de ménager, se contente de frapper en l'air ^. Le commandeur n'est-il pas un des nègres de l'habitation , et n'y a-t-il pas tous les siens? 9

Il est un nombre considérable de noirs qui, de leur vie , n'ont reçu le plus léger coup de fouet. Sur l'habitation modèle que dirige M. Martineau fils, cette punition ne fut infligée qu'une seule fois , dans le cours de sept ans, à un nègre faussaire ^. M. le procureur du roi a visité une multitude d'habitations où le fouet était la seule punition , et

semaine ; elle défend de se servir du fouet comme signal de travail, etc.. Je n'ai pas le temps d'examiner ces ordonnances , qai paraissent au mdment où mon écrit est livré à Timpression. Il me semble que le gros bon sens, qui est celui du nègre , lui fera voir qu'il lui devient plus avantageux de commettre de grandes fautes que des fautes légères; car il écbappe de la sorte à la justice derhabitation; il punit, par sa retraite, le planteur, obligé de le livrer à une justice devant laquelle le maître devient à chaque instant partie, partie soumise aux soucis de la chicane , et dont il doit redouter, sinon les écarts, du moins les lenteurs. L'esprit qui perdit les colonies anglaises a pris chair dans ces ordonnances. — Il y a mieux à faire; noussup< plions le gouvernement de se raviser. Au nom de la morale, de rhumanilé même, et de notre politique des hommes d'élite, des émancipateurs patriotes l'y aideront par des inspirations vraiment françaises ! — Lire les Juifs, rois de Vépoque, etc , etc.

i Sehœlcher, Coh fr., p. 83. — * Offic, p. 381, -- » Ibid. — 4 md. — s Manuscrit paternel, — ^ OfficieL p^ 383.

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où, depuis plus de six mois, pas ud seu) coup n'avait été appliquée Enfin, sur une population de 4,729 esclaves qai habitent la ville deSaint^Pierre, 61 seulement furent atteints par le fouet dans l'espace d'une année ^. Décidément, si le fouet est r&me des habitations , cette âme ne tourmente guère le corps... elle le déserte... n Et j'ai la certitude , dit M. £• Buret, que les travaux de la plantation sous le fouet du gardien, sont un amusement^ comparés à ceux de beaucoup d'ateliers. » Il s'agit d'ateliers européens où les châtiments , sans être plus nobles , sont autrement terribles^. Mais ce que nous ne saurons jamais assez, c'est la vertu expiatoire du fouet dont quelques coups rachètent là-bas jusqu'à des crimes! En Europe, les hommes qui sont le fléau de la société, pourriraient au fond des geôles. La moindre insubordination y ferait tomber sur leur lète des châtiments redoutables j et sans nous élever jusqu'à la solitaire hauteur du Mont-Saint*Michel, assez de détenus honorables pourraient grouper leur témoignage pour nous dire ce que les verroux de nos prisons couvrent de traitements ignominieux et de terreurs ^. Mais dans les colonies, l'homme vicieux a son prix; le blesser, c'est se faire tort d'un travailleur , c'est tomber sous la vindicte de la loi I — A défaut de bienveillance, l'intérêt dit au planteur qu'il se punit en le punissant ! — Voilà pour la question de douceur et d'indulgence ^ ou tout au moins de justice; mais rien n'est dit encore sur la question de dignité, et nous demandons si ces hommes ne sont que des brutes pour les gouverner avec un tel sceptre? En se plaçant au point de \ue des Etats européens , on ne craindrait pas de trop oser en soutenant que

1 Offic.y p. 38SI. — 2 Ihid,f p. 400. — • È. Barel, yol. n, p. 474. — & Traitements quelquefois indispensMeSf mais foti;(mr« arbitraires. Voiries incidents- de la session de mai 4846, du Jary de Setne-et-Marne , Melun, maison de réclusion^ tenue avec beaucoup d^ordre f

^303 -^ la dignité de F homme est moins outragée par Tespàce et U nature du châtiment, que par Fabsence de mesure et de règu-^ larité dans F application de la peinCé En effet, les lois et ie^ usages de^es Etats assujettissent aux châtiments servîtes, que les mœurs commencent à répudier dans nos colo-^ nies ^ jusqu'aux hommes dont la profession est celle de Fhonneur et de la gloire. Quant au régime de l'industrie, il n'est que trop fréquent d'y voir ces corrections passer en usage aux mains des régulateurs plus ou moins légitimes du travail ! C'est là ce que l'on feint trop d'ignorer !

L'Autriche bâtonne ses pauvres soldats, la Russie donn^ aux siens le knout jusqu'à la mort. L'Angleterre fouette ses soldats et ses matelots, jusqu'au moment où le pouls menace de s'éteindre. Un chirurgien suit de Fœil leur agonie, et s'il voit le coupable prêt à manquer au supplice, il arrête les coups et le ranime tendrement , afin que eette journée ait son lendemain, et que la justice, en se complétant, frappe un corps et non pas un cadavre ^ !

Et i^os marins I dites-moi, qu'étaient les vingtneuf coups, le maximum^ du châtiment de nos colonies, i côté des cent coups terribles appliqués devant un de nos voyageurs , à ce pauvre mousse de la Perte ^/ Ue quel côté la dignité de Fhomme et de la jostiee reçoit-elle de plus violents outrages?

Je justifie le mal par un plus grand mal, me dira«-t»on? Non; je ne justifie pas^ je compare, et je poursuis ma route par cette question : avez-vous yq, dans nos bagnes, étendre et sangler sur un chevalet des malheureux condamnés à la peine du fouet. . . regardei bi^ ! écoutes bien^. Voilà ce qui s'appelle frapper, c'est peut-^ètre qu'un forçat n^est

^ ie Parlement, en diminuant ces peines horriblest \ieat de leur dcuiB^r une nouvelle sanction, 1846.— 3 Dédoubla par ordonnance.^-BYoy. auxÂri' tilles, — A Les enfants en ont ta gravttre, Muêie éhê fiÊimUhs, vol. Il, p. 206.

plus un homme !... Je le veux bien, poin* ne pas me faire plus tendre qu'un autre!... Mais, alors, nos soldats ne sont pas des galériens! cependant , pour ne citer qu'un exemple, confirme du haut des deux tribunes de nos Chambres, des châtiments aussi odieux que dégradants, leur sont infligés dans nos possessions africaines; châti ments d' une nature tellement atroce, que plusieurs de ceux qui en furent atteints ont dû subir l'amputation, et que d'autres ont succombé à la douleur!

Je ne discute point la nécessité de peines rigoureuses au point de vue de la discipline, et je fais d'avance la part de l'exagération. Ne conservons de ces faits que ce qu'il y a d'outrageant dans leur nature, pour la dignité de l'homme et du militaire. Le narrateur nous dit :

Le silo , premier degré , est une fosse où les condamnés peuvent rarement s'asseoir. En été, le patient y étouffe sous les rayons d'un soleil brûlant; en hiver, la boue y reflue jusqu'aux genoux. Quelquefois les condamnés sont descendus dans cette fosse nus ou à poil : c'est l'expression consacrée. Qu'un jeune soldat descende au silo avec un sentiment de dignité humaine, avec un reste de moralité, il est à jamais perdu S

La barre, bien différente de celle des colonies , que les médecins même font souvent appliquer à leurs malades , la barre ou le deuxième degré , est une traverse en fer ou en bois, plantée horizontalenient sur dés piquets, à 30 centimètres du sol. L'un des pieds , ou les deux pieds sont pris dans la barre, au moyen d'anneaux rivés, dans une position plus élevée que la tète. Elle tient l'homme couché sur le dos ou sur le ventre. Ceux qui ne subissent pas docilement ce supplice sont l'objet d'un raffinement particulier; tantôt on leur croise les pieds sur la barre , tantôt on leur transcris presque le mot à mot, mais j'abrège.

ploie la jambe sor la cuisse poar attacher le pied avec les mains; et le condamné, qui veut lutter avec les souffrances d'une telle position, ne peut bouger sans se déchirer les chairs!

A la barre, succède la crapaudine : supplice dans lequel le bras gauche et la jambe droite sont liés derrière le dos et s'entrecroisent avec le* bras droit et la jambe gauche. Ainsi paré, le supplicié est couché, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre; s'il se débat, on l'attache au clou.

Le supplice du ^lou consiste à suspendre l'homme à un clou ou à une barre, par la corde qui réunit derrière le dos les pieds et les mains. Le condamné suspencfu respire à peine; le sang empourpre aussitôt ses yeux, c'est le clou au rouge. Si cette première opération n'a pas suffi pour dompter le soldat , on le suspend une deuxième fois , et la congestion ne tarde pas à bleuir son visage. Le clou au bleu est le nom de cette dernière et horrible épreuve* !

Admettons avec nos braves et loyaux officiers, admettons avec M. le maréchal Soult^ que la discipline exige en Afrique des rigueurs toutes spéciales , toujours est~il que des tortures beaucoup plus douces suffiraient pour démoraliser le soldat , pour lui ôter le double sentiment de sa dignité d'homme et de militaire !

i U Atelier d^août 4846 reproduit la lettre d^an chirurgien militaire, adressée, en juillet 4 846, à la Gazette médicale de Paris. Quatre colonnes y sont remplies d^affreux détails, dMnimaginables horreurs , dont les plus émouvantes se rapportent à la barre, au silo, à la crapaudine. Non, je ne puis croire aux raffinements, à Ténormité, à la fréquence de ces supplices, dignes de Tinvention des tyrans anciens ! Je ne puis croire aux amputations fréquentes quMls nécessitent, aux décès qu'ils occasionnent... Mais que le grand jour se fasse donc sur ces mystères de TAfrique ! Ce sont, ou d'effroyables calomnies , ou d'effroyables tortures , dont le Gouvernement doit atteindre les auteurs. Ma plume se refuse même à copier. Sans profiter de tels documents , je me contente de glisser cette note. — ^ Chambre des Pairs, 4 6 juillet 4845.

— doç —

Oq a loyalement reconnu que ces châtiments indiquent h Tesprit de rëmancipateur une direction peut-être trop méconnue et qui se rapporte fort spécialement an chapitre de la Dignité de Vhommej ce mot si retentissant sous notre latitude où il ne sonne si fréquemment que le Tide !

Je ne dis point que , dans nos colonies , des cicatrices n'aient quelquefois, de leurs lèvres sanglantes, maudit et accusé le fouet , et je Ven accuse avec elles. Mais, le plus souvent, ce sont là des sévices qui ne signalent qu'à de longs intervalles les passions égarées d'un maître, poussé aux extravagances du désespoir par les crimes de ses esclaves, par les vengeances et le poison qui répondit à sa justice. £t nous observerons à ce sujet, qu'un fait étrange frappa la loyauté de M. Schœlcher, c'est que les affaires les plus déplorables ont presque toujours offert pour accusés des hommes renommés de longue main pour leur bienveillance et leurs vertus*! Mais le désespoir, la démence, les pas^ fiions et le crime sont , comme les tribunaux qui les répriment, de tous les pays* et de tous les temps. L'histoire en accuse toutes les conditions, toutes les races, elle en accuse surtout les nouveau-nés de la liberté, les affranchis! Il en. fut ainsi de tout temps !

Dès que ceux-ci sont devenus maîtres^ ce titre les con-* fond avec les blancs, auxquels les Européens, trompés par cette dénomination commune, s'empressent aveuglément d'attribuer tous les excès familiers aux classes de parvenus. C'est surtout parmi les affranchis, nous dit une bouche officielle, que « les corrections sont, chez les hommes, leré* sultat d'un caprice brutal, d'une colère folle, d'emportements sauvages; et chez les femmes l'effet d'une jalousie

^ Colonies fran^aise^, p. 37. ^ ^ Lire les horreurs de nos gazettes de tribunaux.

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aveugle , effrénée^ ! » Aussi la loi n'épargne-t-elle paisi ces coupables !

Mais , quel que soit Taccusateur du maître créole ou du maître affranchi, il ne faut point que le jugement se pré- • cipite et se hâte de le condamner; car le mauvais nègre, afin de se donner l'occasion d'accuser ou d'intimider son maître , se fait quelquefois fustiger par un confrère ; ou bien il imite le mendiant européen qui, par l'application d'herbes malfaisantes, simule des plaies dont la pitié s'émeut^ !

Dans l'intérêt des conséquences pratiques que les esprits droits sauront tirer de notre parallèle entre le respect des planteurs et celui des Européens pour la dignité des hommes qui leur sont serifilement assujettis^ nous allons emprunter à M. Schœlcher le récit d'une exécution; elle est terrible, et le nom qu'elle porte est à lui seul une bonne for^ tune pour les amis de l'art mélodramatique ! . • .

Quelles oreilles ne se sont dressées au nom des quatre piquets, ce supplice horrible I.«. Les quatre piquets, c'étaient quatre pieux, fichés en terre, et auxquels le commandeur attachait les membres du nègre condamné à la fustigation... £h bien I comment le dire, ou plutôt comment le taire, sans commettre la lâcheté de laisser injustement accuser nos compatriotes d'outre-mer? cet appareil, réservé aux grandes et terribles solennités de la justice, cachait sotis sa barbare apparence une pensée d'humanité! Cela se comprend

quand on l'a vu ; car, dans ces exécutions, réservées aux plus grandes fautes, la protection que le juge doitdM public con* tre les malfaiteurs rendait le fouet sévère} et le nègre, en se retournant, eût risqué de recevoir dans une partie trop sensible les coups destinés à l'atteindre dans la partie du corps la moins vulnérable. — Les liens des quatre piquets étaient

* 0/iîcieï, p. 383. — ^ 0//îciûI, p. 488.

donc une garantie pour le patient. N'est-ce pas ainsi qu'à bord d'un bâtiment des cordes garrottent à l'afTât d'un canon le matelot destiné aux caresses de la garcette? Mais, depuis longtemps, pour rendre ces apprêts moins romantiques, une échelle étendue à terre avait remplacé les qaatre piquets.

Le coupable , châtié par les ordres de M. de Périnelle, sous les yeux de M. Schoelcher, fut donc attaché à son échelle. « L'instrument du supplice était un fouet à manche très-petit et à lanières très-longues, dont chaque coup faisait grand bruit ! Ces coups furent-ils plus modérés que d'ordinaire? Le commandeur en voulut-il ménager la force devant un étranger? Nous pouvons le croire, » dit M. Schœlcher ; mais, pour ma part, je suis moins porté à cet acte de foi, car si les lanières eussent gravé leurs traces, M. de Pé~ rinelle devenait passible des tribunaux, exposé aux dénonciations de ses nègres et aux rapports du magistrat ambulant. — Ce qu'il y a de certain, c'est que « le patient ne faisait qu'un léger mouvement, et il ne sortit pas le moindre cri de sa bouche, sauf cette ignoble exclarnation : Pardon, maître M v « Je me retirai avec M. de Périnelle , et nous étions non loin du lieu de l'exécution , lorsque , deux minutes après, le nègre se présente droit, ferme, la démarche tranquille, le visage calme, et dit d'une voix non altérée : Maître, on a donné des rechanges aux autres pendant que j'étais au cachot ; voulez-vous me faire donner la mienne? Ce malheureux, évidemment, au physique ne souffrait pas , et, au moral, n'avait aucune idée de la dégradation qu'il Tenait de subir. Voilà ce que l'esclavage fait des hommes^ ! » Mais en Angleterre ou en France, pour une faute bien plus légère, un matelot n'eût-il point subi, par le même

^ Les avoués, les notaires , etc. , se donnent tout au long ce titre de maître parmi nous ! Nous signalons cette énormité à la susceptibilité des philanthropes ! — ^ Schœlcher, p. 86, 87.

insf rament, nne toat aatre et véritable tortare? Se fttt-il cru dégradé? L'eût-il élé, dans notre opinion, autant qu'un soldat à qui Ton arrache ses épaulettes! — N'attribuons doncau mal deTesclavage d'autres torts que ceux qui lui reviennent en propre; cela suffit, et, pour être juste, n'accusons souvent que l'indulgence de la justice que subit l'esclave !

Ainsi , par exemple , l'homme qui vient de passer aux quatre piquets étiait « entré de nuit dans la case d'une femme appartenant à un petit habitant voisin. Il avait brisé la porte et s' était jeté sur elfe ! Les cris de la négresse, en attirant du monde , ' l'avaient seuls préservée de la violence du furieux \ y Laisser de telles fautes sans vengeance, c'est laisser la société sans protection ; c'est manquer de pitié pour l'opprimé. Nos tribunaux eussent iait descendre cet homme au bagne ! Et le bagne, en Europe, c'est la douleur et Vin-' /amie dans Tescld^^age I c'est, en outre, l'école du vice et de la dépravation du cœur^ !

* Schœlcber, Colon. /*r., p. 86.

2 II devient presque indispensable à notre sujet de dire nn mot des livres de M. Scbœlcher, qui remuent toutes les questions d^sclavage et de philanthropie, de moralité et de dignité humaine. Je crois en avoir démêlé tout le secret, et le voici :

L^auteur commence par poser un principe général, souvent vicieux, ou plutôt une sentence, quMl étaie de quelques faits particuliers. De là , s^élevaut tout à coup, pour agrandir son horizon, il fait pivoter son télescope ; il ramasse, dans les lointains du passé, des crimes qui ont effrayé Thumanité, des abus qui, grAce au ciel, appartiennent à d^autres époques, et surtout i d'^autres colonies que les nôtres. Il ranime ces froids débris, les galvanise , les ramène à lui, les rend présents à son public, les retourne, les fatigue, les torture, et ne permet à Tceil de les considérer que sous la lentille grossissante de ses verres ! On en a le vertige. C'est alors x|ue, s>mparant hardiment du champ de Tayenir et des conjectures , il pronostique des situations étranges, des faits singuliers, horribles ; i|Jes groupe, les aligne, les discipline, les pousse en avant, et crie victoire : il a vaincu, — mais des fantômes ! Car, ce qu'il attaque surtout, c'est un fantôme, le fantôme de l'es-

Qaoi qu'il en soit, cet examen comparatif des insultes faites à la dignité de Tbomme , noas ramène à dire qu'aajonrd'bui le châtiment du fouet cède la place au système de

clarage tel qu'il existait anx temps homériens des colonies. Tout cela se fait sans art y et comme par nne sorte d^inspiration ; car ce philosophe est un poëte. Chez lai, le sentiment et Timagination débordent, et puis accablent le jugement. Voilà reflet d^une vocation manqoéel.... Cependant, sa victoire fantasmagorique obtient des résultats réels, car la passion qui Tanime s'adresse à d'autres passions généreuses, encore qu'aveugles; et lorsqu'il raisonne, pu plutôt lorsqu'il argumente, les temps présents restent accablés par le poids des souvenirs et des terreurs que sa logique boiteuse rassemble avec tapage des quatre quartiers des vents du ciel.

Ses idées uUrà-aboUtionistçs préconçues, irrévocablement arrêtées, antérieures et postérieures à tout examen, sont passées chez lui à l'état de passion et de manie ; elles se fortifient de tout ce qu'elles rencontrent, transforment l'obstacle en moyen, régnent sincèrement dans son cœur, et répandent sur tous ses jugements l'invariable monotonie de leur fausse couleur.

J'ai beaucoup connu M. Schœlcber autrefois ; il portait alors le nom de

Smelfungus Le docte Smelfbngus voyagea de Paris à Boulogne, et de

Boulogne à Rome ; puis , au delà encore ! Mais il était parti avec le spleen et la jaunisse. Il ne put voir un objet qui ne perdit sa couleur ou sa forme sous ses regards (discoloured or distorted). Il en traça le récit; mais ce ne fut que le récit de lamentables sensations.

Je rencontrai Smelfungus sous le sublime portique du PanthéoB \ il en sortait.... Qu'est cela.^ me dit-il, un grand cirque, bon pour des combats de coqs. — J'eusse souhaité pour vous que vous n'eussiez pas traité plus indignement la Ténus de Médicis! — car j'avais su, en traversant Florence, qu'il l'avait traitée, sans la moindre raison, comme on ne traite pas la dernière des coquines..

Je me rencontrai derechef et inopinément avec Smelfungus à Turin. — Oh! de quel enchaînement d'aventures lamentables ne m'accabla-t-il pas ! C'étaient, sur terre et sur eau , les accidents les plus apitoyants... des cannibales qui s' entredévoraient, des anthropophages... Il avait été écorcbé tout vif, ensorcelé, et plus inhumainement traité que saint Barthélémy, à chaque poste, à chaque pas

Je veux crier cela au monde entier, dit Smelfungus î Bah ! répond de ma part à cet esprit étrange le piquant et spirituel Sterne, mieux vaudrait pour vous en faire la confidence à votre médecin. (Je viens de traduire le Smelfungus du Voyage sentimental de Sterne, p. 29. 1800. Édit. angl.)

Eh! ne voilà que trop souvent M. Schœlcherau milieu des cannibales et

— 3H — la réclusion. Cettô révolution disciplinaire est généralement ponr le nègre un chagrin réel ; car elle met un frein à son humeur vagabonde, et ne le délivre, en retour, que de

des anthropophages des colonies ! Je ne conseillerais pas à la Yénos de Mé* dicis à*j mettre les pieds quand il s> tronye, à moins de se faire barbouiller de noir delà tète aux talons... L'esclayage lui a tourné la bile, et lui a donné la jaunisse de Smelfùngus. Certes si tous ses lecteurs avaient le coup-d'œil judicieux de Sterne, il ne resterait de ses tirades que les vérités utiles, quinooi compteraient pour auxiliaire. Mais il ne peut en être ainsi de tout le publie auquel il répète ses répétitions, et redit ses redites, tantôt contre TeKlavage, que nous sommes loin de défendre, et tantèt contre les coIom, qu'il travestit en tyrans, et laisse agir sous nos yeux en vrais bons hommes!

Mais il serait injuste d'attribuer à M. Scbœlcber la mauvaise nature de Smelfùngus. Je me trompe fort, s'il n'y a pas, sous la jaunisse de M. Sçho»l* cher, un cœur noble et plein de chaleur. Sa maladie est puisée aux sources de ce pbilosophisme b&tard et violent, qui réforme les sociétés par le bris et la destruction des institutions sociales les plus sacrées; et la France, qu'il attaque dans ses colonies , ne peut garder rancune contre des coups partis de la main qui sape à la fois le catholicisme, le mariage, la propriété, que sais-je encore! (Toy. Scbœlcber, Colonies françaises^ p. 74 à 82, 436, 455, 481, etc.)

Dans les circonstances où il arrive À M. Schœlcher de s'écarter des voies de la raison, il ne lai manque quelquefois que le point d'appui du bon seM pour s'élever jusqu'au génie ; car il est rare de le voir déraisonnerlans ont remarquable élévation de cœur ^ et si l'absence des principes fondamentani du catholicisme n'expliquait point toutes les inconséquences , cette élévation naturelle serait, bien étrange chez l'apologiste des massacres et du poison. (Voy. Schœlcher, p. 424 à 435, Colonies françaises,) Ses Injustices à l'égard des colons proviennent de sa haine forcenée contre une institution que tout chrétien déteste, que les colons eux-mêmes sont loin d'aimer; elle leur coûte, elle leur a coûté trop cher !

M. Schœlcher ne nourrit point contre ses compatriotes des Antilles cette basse haine qui prend sa source dams l'envie, et qui, les Supposant riches et

puissants, brûle de les voir humiliés et misérables Vous ne le trouverez

point uni de pensée avec ces froids philanthropes, dont le divertissement moral est de pourchasser et d'assassiner le colon , comme on chasse et

comme on tue la bète fauve Il ne compte point au nombre de ces philo*

sophes du brigandage, dont les combinaisons tendent à forcer le genou du colon à fléchir, et sa bouche à solliciter, comme une faveur urgente, raccom*" plissement des mesuries émancipatrices, dont l'inopportunité compromet à la

châtiments dépouilles de leur antique prestige de terrenr ! En effet , les instruments de rigueur ne sont plus guère employés qu'à titre d'épouvantaiP , et la hardiesse avec laquelle les nëgces font respecter leurs droits, prouve l'impossibilité où seraient les colons , non-seulement d'àbuser de leur autorité, mais de Texercer dans toute son étendue*.

fois la fortune de la France, celle des colonies et de leur civilisation ! (Voir rintrodnction des Colonies françaises^ de M. Schœlcher.)

Cela dit Je prie le lecteur de ne point accepter, mais déjuger ce jugement^ sujet d^une digression indispensable, puisque M. Schœlcher a produit sur les questions philanthropico-coloniales trois volumes, où il les décide, les tranche et les pofTrfend avec les armes de sa logique révolutionnaire et anti-catholique !

Il existe à opposer à M. Schœlcher un antagoniste aussi excessif dans ses opinions que ce premier Test dans les siennes. Cet antagoniste a séjourné pendant huit ^nnées consécutives dans les régions soumises au régime de Tesclavage. On pourrait appeler M. Alphonse Ride, c>st le nom de cetob- * servateur , le Schœlcher de la servitude. Entièrement désintéressé dans la question, il se passionne pour cette forme défectueuse de Torganisation du travail, de la même façon que M. Schœlcher s^est passionné contre le régime où la servitude tient -encore par ses dernières racines. De part et d^autre, on trône sur des monceaux de faits ; de part et d^autre, on a dépensé force travail et sophismes pour soutenir deux thèses également injustes et dangereuses, parce qu'elles sont également outrées. Mais il se rencontre, dans le livre de M. Bide (2 volumes , Esclavage et liberté. Paris, 4843, Delloye), dont nous repoussons les principes, une merveilleuse réfutation des bévues doctrinales de nos plus célèbres économistes, à Tendroit des théories de Tesclavage. Il les écrase sous des avalanches de faits et de preuves, d'où leur . réputation ne retirera , par aucun effort ni dans aucun temps , ses lambeaux défigurés et flétris ! Lorsqu'il nous arrivera de citer c«tte autorité , souvent fort grave, comme nous citons M. Schœlcher, on ne nous accusera point, à son égard, d'une partialité contre laquelle ces lignes se sont inscrites!

1 Rapp. de Broglie, p. 134. — * /ôt'rf., p. 204. Il y a dans M. Schœlcher des narrations qui épouvanteraient, si Ton n'en connaissait l'origine ! Une des bases de ses plus formidables accusations, c'est le témoignage du méthodiste wesleyen Whiteley, sur l'état de l'une des colonies de l'Angleterre, avant l'émancipation. — Les méthodistes ! ce nom me rappelle des hommes dont le zèle hybride n'a pas encore trouvé son Molière, mais dont une

313 — Ce témoignage , aussi ètonDant que positif, de M. le duc de Broglie, ^st une réponse aux plus virulentes attaques que puisse provoquer Tesclavage, je veux dire le droit légal

foule d^écrits modernes nons ont tracé les projets et les exploits ! (Lire Lècheyalier, Guyane, p. 444 , 4 42, etc , et parmi les accasalions plus modérées, les numéros de {a J?ou4«o{e. 40 et 47 nov. 4844)..... Tels sont encore, au milieu de la cohue des sectes, ces bons frères Morayes, ces saints hommes ennemis de Tesclavage, mais possesseurs d'esclaves, auxquels il font audacieusement subir, loin des yeui qui les admirent, toutes les rigueurs et les indignités de la condition servile. Schcelcher, Colon, danoises, p. 23, 24.

Décrira les passions et Paction de ces sectes, ce n'est point toi^ours accuser TAngleterre , que son ardeur à convertir les infidèles des cinq parties du monde à ses cotons, soumet, en plus d'une région, au joug

de ces instruments de salut, devenus trop forts pour son bras Mais,

pour en finir à leur sujet, et à propos des insultes commises contre la dignité de Thomme , en dehors du giron de ' Tesclavage , je veux citer une lettre du chevalier Dillon à son compatriote anglais le wesleyen Thomas : « Les tortures et les punitions que vous infligez à ceux qui ne partagent pas vos croyances, sont d'avoir la tète rasée, d'être brûlés avec un fer chaud, d'être faits esclaves. Vous les faites frapper à coups de cordes goudronnées, de telle sorte ^u'un charretier qui, en Angleterre, serait connu pour traiter ses bœufs avec autant de brutalité, serait mis en prison ! » (Extrait du Voyage de Dupetit-Thouars sur la Vénus, à Tonga- Tabou, 4837.)

Je m'arrête beaucoup plus tôt que les accusations, et, je le répète, le récit de M. Whiteley le wesleyen, quelque invraisemblable qu'il me paraisse, est possible ; je le regrette pour l'honneur de ses compatriotes! Mais M. Schcelcher, étayé sur les méthodistes, perd considérablement, comme historien, dans mon esprit ; et je me demande s'il veut rendre suspecte jusqu'à l'évidence, en supposant qu'il la possède ! Je conçois l'irritation que lui causent tant de documents officiels, et les rapports des antagonistes les moins intéressés dans la question. Mais M. Flinter et Mme Mercedes Merlin, nos officiers de marine^ tels que le capitaine Layrle, etc., peuvent se consoler du peu de cas que leur témoigne l'écrivain qui accorde sop estime à M. Turnbull et à ses confrères. Cet écrivain compose actuellement un traité général de la servitude, et il la comprend à ce point que, dans son ouvrage sur l'Egypte, 4846, il élève Mahomet, l'homme du sabre, de l'esclavage et des sens, infiniment au-dessus du Christ, libérateur de l'homme physique et , moral. L'espace manque pour rapporter ces merveilleuses divagations.

— 3U — qn'il donne d'insniter la nature humaine par la vente de Thomme. Les formes dont ce droit est revêtu sont odieuses, brutales... Telles sont trop souvent, hëlas! les formes de cette grande et douloureuse institution , que nous appelons justice humaine ! Mais l'important est de savoir quels rapports existent entre ces formes, ces noms, ces fantômes, et la réalité. Dans ces questions de disceriaement, les écueils où se brise le vulgaire sont ceux où Fhomrne de sens évite de

se heurter

Il s'agit donc de la vente; 'prêtons l'oreille. « On fait

savoir que, le 26 courant , sur la place du marché il

sera procédé à la vente de l'esclave Suzanne, négresse, âgée d'environ quarante ans , avec ses six enfants... ' v La loi ^ moins encore que les mœurs, il est vrai , défend de séparer de sa mère l'enfant qui n'a pas encore atteint sa quatorzième année ; au-delà de ce terme , elle se tait , mais gare à son silence; car c'est alors que, si le maître songe à violer les droits de la nature, l'esclave lui démontre , d'une manière terrible, selon la phrase officielle de M. de BrogUe, l'impossibilité non-seulement d'user de son auloritëlégale, mais encore de l'exercer dans toute son étendue^. Telle est la raison pour laquelle cet autre nègre, qui doit être vendu, vousaborde billet en main. Le papier qu'il vous présente gatment est une autorisation que son maître lui accorde d'aller s'offrir à qui bon lui semble. Telle est encore la raison pour laquelle un planteur n'achète point un nègre, sans lui demander s'il con« sent à l'accepter pour maître. Non , acheter un esclave sans obtenir au préalable son consentement, voilà ce que le maître, s'il n'est plus téméraire encore que barbare, n'oserait faire ^ ! Il est certain que la dignité du noir est loin de souf-

* Schœlcher, Col. fr.f p. 67, — » Rapp. de Brogliôf p, 6^ 204.— « Ibid,, p. 52.

— ii5 — frir aûtâbt iaûÈ les câs de vente que celle de notre prolétaire dans des circonstances fort analogues» Un peu de patience, et l'on verra.

Braver cet homme et s'en croire le maître absolu, parce que son nom légal est celui d'esclave; oh! tout le monde sait que la nature aux colonies est riche en poisons terribles, et que les nègres aiment à savourer la vengeance! Moins apprivoisés, moins abattus, plus sauvages dans la liberté réelle de leur servitude que les esclaves de l'Europe dans leur liberté légale , ces nègres se plaisent à ralentir ou à précipiter les effets du poison. Tantôt répandant la mort parmi les bestiaux et parmi leurs semblables ; tantôt atteignant le maître jusque dans la chair de ses enfants , ils lui font sentir une vengeance secrète , invisible , acharnée , une vengeance scrupuleuse à l'épargner dans sa personne; car trop promptement et à trop bas prix la mort le déroberait à leur fureur! C'est ainsi qu'en cas de tyrannie et dans l'hypothèse de l'inaction îles magistrats, si cette inac- ' tion était possible , le crime punit le crime , et que l'homicide répond à l'homicide , les tortures à d^autres tortures ! Et sans^ pousser si loin la barbarie , le nègre sait encore se venger par sa fuite ; sa colère secrète abonde en ressources !

Je ne dis rien ici des lies anglaises qui touchent aux nôtres , ni des compagnies d'embaucheurs de désertion que signalent les rapports officiels; il y a de ce côté-là des excitations qui détruisent dans les actes du noir tout caractère de spontanéité. Mais, à part cela, l'œil rencontre aux colonies des forêts que n'a jamais frappées le fer; on les dit vierges ; elles gravissent les mornes et revêtent du luxe de leur végétation d'immenses espaces, où le pas de l'homme ne se fait entendre que lorsqu'il fuit le commerce de ses semblables. £h bien! ces solitudes^ le nègre les voit tous les

jours. — Elles commencent à qaelqaes heures , à qoelqaes minutes de la cabane où chaque soirée le ramène et lui laisse toute la liberté de Tair qui caresse nonchalamment la savane ! Lorsque le nègre trouvait son sort insupportable , ces déserts abondants en racines , riches en fruits spontanés et en gibier , lui offraient un asile sûr et paisible ; il en faisait sa retraite et son fort. Pourquoi donc s'y enfonçait-il si rarement? Comment encore, après avoir goûté les douceurs d'une vie si facile , cet ennemi naturel du travail régulier , se plaçant sous le patronage d'un maître voisin , revenait-il sans crainte dire à son maître : Voici votre homme! Car si la fuite des nègres était fréquente à certaines époques d'agitation et de crises, le retour des évadés était commun ! Ce phénomène resterait inexplicable , si le sort du nègre ne cachait aux yeux de ceux qui n'ont voulu le connaître que sous le titre abstrait d'esclave, des douceurs qu'il faut cesser de nier, lorsque les faits en renouvellent si fréquemment la preuve; des consolations qu'il faut cesser de calomnier en présence des plaies et des doléances de l'homme de douleurs européen. Je me suis prononcé avec trop de loyauté contre le principe anti-catholique de l'esclavage pour être soupçonné de le chérir !

Après avoir manié et pesé ce fouet, qui s'était changé en crécelle dans la main du commandeur, et qui désertera plutôt nos colonies que la garcette et le bâton ne déserteront la marine et les glorieuses armées de l'Europe : après avoir jeté nos yeux au loin , nous allons ouvrir l'oreille aux récits des châtiments et des outrages auxquels la noblesse et la douceur des mœurs européennes permettent d'assujettir le prolétaire. — Si nous nous piquons sérieusement de mettre en pratique les leçons de la justice et de la charité, la grande affaire sttdi de relever immédiatement au niveau de l'autre, le plus malheureux, le plus humilié, le plus

— ZM — avili des deux prolétaires. Ce point obtena , nous ferons marcher de front la cause des ouvriers de ces deux races. — Voyons si , comme chez le Germain de Tacite , de bonnes mœurs font plus chez nous que de bonnes lois ailleurs I

3'ai la certitude, ai-je dit après M. E. Buret, que les travaux de la plantation, sous le fouet du gardien, sont un amusement, comparés à ceux de beaucoup d'ateliers \ Et, sur le sol européen , quels sont les échos de cette phrase : « 11 vaut mieux être serf qu'affranchi? » « Le travail dissout la famille^ ! t II n'existe pour des multitudes de misérables que cette alternative : servir ou mourir ^ ! Il est plus facile de s'affranchir de la servitude d'un maître que de la dépendance d'un propriétaire^! Et tout prolétaire a le sien; car il est forcé de travailler au jour le jour. Sa misère, les nécessités de sa famille, les bornes de l'industrie d'où sa vie dépend , la spécialité restreinte de son savoir-faire , sont autant de liens qui le garrottent en cette région , en cette ville, à l'usine de cet homme et à cette machine même, dont il est le serf et le valet ! Sèus la loi de l'extrême division du travail , l'industrie ne demande à ce serf que son corps, que le mouvement d'un membre. Perfectionnée aux dépens de l'esprit qu'elle abandonne et du corps qu'elle dégrade, l'industrie ne compte l'homme que comme un principe moteur , que comme un agent de production!... elle a ses exorcismes sacrilèges, qui consistent àchasserl'espritde l'homme dans les machines!... L'homme, pour elle, est une chose! Ce que nous nous figurons que le nègre doit être , ce prolétaire ne l'est que trop véritablement ! Comment le comparer au noir , qui non-seulement a des droits légaux , mais qui sait les maintenir avec bar--

* E. Buret, vol. Il, p. 474. -- * Faucher, Angl, E. Buret, vol. u, p. 43. L. Blanc, Orflfon., p. 24 à 28. — * E. Buret, vol. n, p. 201.— * E. Burei, vol. », p, 239.

diessaM Ces paroles n'ont point mission d'inspirer au prolétaire une témérité qui compromettrait son avenir ; loin de Fencourager à la révolte , notre pensée la plus constante est de le détourner de ce crime.

Pour l'industrie, l'homme est une chose ; pensée terrible ! Plus le travail est simplifié , plus elle se perfectionne , et plus aussi devient précaire, misérable et humiliante, la condition de l'ouvrier*. Figurez- vous ce que peuvent être et devenir « l'intelligence et le sentiment d'êtres humains qui, pendant des séances de quatorze et seize heures par jour, frottent des petits morceaux de verre contre une meule, 9 Demandez-vous quel est l'avenir intellectuel et industriel de pauvres enfants que les fabriques emploient jusqu'à douze et quinze ans à rattacher des fils 9 ou à quelque emploi de ce genre , qui n'est pas la millième partie d'un métier^! Voilà l'homme privé de connaissances morales et dont l'éducation n'a été peut-être que celle dun pour^ ceau %« y l'homme c destiné à ne représenter toute sa vie qu'un levier, une cheville, une manivelle ^ Quelle part de considération la raison sans la foi peut**elle accorder à ces choses vivantes , à ces machines animées, dont la perfection consiste à se plier de la manière la plus servile et la plus brute aux mouvements d'une machine sans vie? Européens, la dignité de notre nature n'est-elle point flagellée dans ces hommes que chaque jour déprime et ramtoe < à la condition de l'Irlandais, qui n'est plus qu'une machine à laquelle on donne, en guise d'huile, un peu de pommes de terre pour l'entretenir^ ».

Eh quoi? pour le prolétaire , l'industrie , malgré ses bons efforts, au lieu d'organiser le travail, n'a organisé que la

4 napp. de Brogl.f p. 204. — * V E. Buret', vol.ii, p. 452, 453. — ' Ibid., p. 453. —4 Ibid,, p. 3. —^ Jbid,, p. 455. ^ ? E, Buret, Yol. I, p. 45,68.

misère et que le vice. .. £h quoi ! les rapprochements prèma* turës, la promiscuité des sexes, le pële-mèle de tous les âges de la Tie, jetés daus les bouges iufects auxquels le prolétaire

demande un asile toutes les causes qui peuvent flétrir

r innocence et dégrader les cœurs et les corps, mêleront, . pour r attaquer, leur action corruptrice à l'influence directe et terrible des grands ateliers^ I Eh quoi ! des lieux peuvent se rencontrer où le travail et la dégradation ne sept qu'une seule et même chose! où le remède est devenu le mal luimême! où, lorsque là misère n'a point corrompu la jeune fille dès l'enfance dans l'école du travail , elle la contraint dévouer son corps à la prostitution pour conserver sa vie' ! £h quoi! pour- obtenir la fateur d'un travail qui ne lui donne que la moitié de son pain , la femme^peut se voir contrainte de subir les souillures du tyran subalterne qui l'enrôle et la recrute] En quelle langue décrire cette misère qui, descendant du vieillard à sa postérité , flétrit et dégrade jusqu'à la piété filiale égarée dans son désespoir et son ignorance, au point de pousser la sublimité du dévouement jusqu'à l'infamie M

Cependant , si l'aristocratie manufacturière est une des plus dures qui aient paru sur la terre ^, ses rigueurs ne sont pas toujours de son choix ; elle doit souvent les infliger ou succomber! Il s'en faut bien, après cela, que les industriels les plus minces puissent égaler en humanité lea hauts barons de leur classe! Nulle fortune acquise ne leur permet de mitiger, en faveur de leurs subordonnés, le despotisme des vi^ cissitudes commerciales dont ils sont les victimes. — Lais-*

* V' E. Buret, vol, n, p. \% Faucher, Études, De Bourgoing, p. 48. Frégier, vol. ii, p. 128, ete. — * E. Buret, vol. ii, p. 492, 256, etc., et Frégier, vol. x, p. 96. Annales de la charité f juin 4845, Em. Michel. — < 3 Documents manuscrits, /d. Frégier, vol. i, p. 95, 96 à 402, et 345. W. Toussenel , Lm Juifs^ rois d^ l'époque, etc., etc. -- * De l'ocqueville , Démocratie.

sons parler quejqaes exemples; mieux que des paroles ils nous diront à quels excès d'insoucieux dédains peut se trouver en butte la personne de Fouvrier !

Un médecin, visitant une école de cent-six

enfants, remarqua que, sur ce nombre, quarante-sept avaient été blessés dans les filatures ^ ! Des inspecteurs faisaient observer ailleurs, aux chefs ou maîtres d*un grand nombre d'ateliers, que, dans quelques usines, une quantité considérable d'enfants fonctionnaient avec des membres mutilés par le jeu de la machine!... Pure négligence de leur part, répondaient les maîlres... qu'ils y prennent garde... D'ailleurs, il est rare qu'ilsy laissent la main tout entière^ !. . .

Nous n'exigerons point un régime salubte pour ces districts où la population ouvrière, moins privilégiée que les animaux domestiques , a su se déshabituer du dégoût et des nausées que provoquent la viande pourrie, les animaux morts-nés, et les charognes clpnt elle se repaît^. Nous ne dirons rien de l' effrayante maigreur des enfants empoison^ nés par cet odieux régime ! Le cordial de Godefroy , mêlé au lait de leur mère , n'a-t-il pas habitué leur enfance au venin? Ëtayé sur des documents incontestables, nous ne voulons signaler l'affaiblissement de la constitution, les maladies incurables et les effets naturels d'un travail excessif, que comme autant d'obstacles ajoutés à l'impossibilité partielle ou complète de profiter des ressources quelquefois offertes à l'éducation; il est si difficile d'arrêter les yeux quelque part, sans apercevoir à la fois aussi peu de respect ou de sécurité pour la dignité de l'âme que pour celle du corps !

Nous dira-t-on , par exemple, que la dignité de l'homme obtient quelque apparence de respect dans les contrats d'ap-

* E. Buret, Tol. ii , p. 245. — » Children employ, comm. '^Hd, A sort of carrton, etc.

preotissage : « véritable traite des enfants pauvres, que Ton vend ainsi pour un terme de douze et quelquefois de quatorze années^! n

Et que penser aussi de ces autres contrats forcés où, parce qu'un homme se trouy enserré d'assez près par la misère pour tendre une main suppliante, le gardien de la paroisse peut lui enlever ses enfants dès Fâge de neuf ans, sans consulter ni leur inclination, ni la sienne? La traite et la vente entralnent-elles de plus cruelles insultes^?

Enfin, nous n'avons point oublié que, dans notre France, le libertinage jette chaque année, au dehors de sa ruche impure, un essaim d'enfants. — Si ces enfants doivent à la douceur de nos mœurs une condition un peu moins lamentable que par le passé , leur sort est-il autre chose encore , en dépit des efforts de l'administration, qu'un esclavage humiliant sans salaire et sans pécule^? Mais, en dehors de cet esclavage directement légal , est-ce que les lois de l'Europe n'offrent point les verroux et les cachots des prisons de l'ordre public comme sanction d'un esclavage non moins réel ?

Écoutez : la moralité du maître lui suggère, quelquefois de stimuler les passions de son travailleur... Les passions sont dépensières^ , et le maître a de l'argent... Son cœur est grand; sa main s'ouvre; il donne, mais en grand seigneur de capitaux , c'est-à-dire à condition qu'on lui rendra! — Ses dons cupides, il les multiplie; mais en stipulant que l'emprunteur ne s'acquittera de sa dette qu'obole par obole et semaine par semaine^ ; et son calcul n'est pas sans profondeur; car l'ouvrier s'est engagé à ne point travailler pour un autre maître que celui qui lui a prêté de l'argent, jusqu'à l'acquit total de sa dette. Sa dette le rive donc aux piliers

1 L. F. — a XngUt&nt, — ^ V le chap. Enfants trouvés , ci-dessus. — 4 /* is tuually spent in a round of dehauchery), — ^ Weekly instalr' fnmts.

de Tusine*; et, s'il refuse ses bras à ce créancier , la justice ouvre sur lui ses prisons* ! Il expiera dans les cachots le viol d'un libre contrat d'esclavage.

La France, je le sais bien , ne verrait pas sans horreur ces conceptions de la cupidité et de l'astuce. Voilà pourquoi son indignation rencontre des organes empressés de signaler ce nouvel empiétement de l'esclavage, qui s'installe sur son sol, et cherche à se creuser un asile jusque sous nos lois'. Cette insulte à la dignité de notre nature est moins effrontée, mais je la crois plus dangereuse que celle dont la misère vient d'étaler le cynisme à l'ombre du sceptre de l'Autriche. Le fait est tout récent.

Les feuilles publiques nous apprennent que les malheureux paysans de la Haute-Hongrie, réduits à la dernière extrémité par les inondations , affluent à Pesth , où ils ont établi un véritable bazar d'êtres humains. Ils vendent leurs, filles de huit à dix ans au prix de 5 florins, et les garçons moyennant la somme de 10 à 20 kreutzers. Ce qu'il y a de pire dans ces marchés, c'est que les vendeurs ne sHnJforment même pas du nom de l«urs acheteurs*.

Là-bas et ailleurs , en Europe , les contrats et la vente séparent donc le fils et la fille de la mère et du père. Ce criant abus doit surtout le jour à l'apprentissage, qui n'est qu'une vente à terme et bien souvent sans terme! Mais la charité légale, dans ses froids calculs, se permet toutes ces licences ; elle en compose un des moyens de ses systèmes, et plusieurs cas se présentent où elle n'ouvre sa main terrible qu'à la condition d'attenter aux droits et aux devoirs les plus sacrés de la nature.

Sans perdre le temps à redire les efforts impolitiques de

1 ItAc a cftatn. — * Two hundred and fonrty sent t9 jail within four yearsî -^ « Atelier, mars ^845, p. 84. — * Ces fliils n'ont pas étéd^.mentiS; que je sache (1 845), on peut donc les reproduire !

l'administration française pour écarter de l'enfanMrouvë le cçBur qui pourrait lui donner une mëre^i je me hâte de faire passer le lecteur devant les murailles du Work*bouse\ Le pauvre, pour obtenir secours dans cet asile , « doit con* sentir à être séparé de sa femme et de ses enfants; car F administration du paupérisme fait de la séparation des sexes et des âges une prescription absolue! Et, dit M. Buret^, elle a raison!... » S'il y a, s'iln'y^'a point nécessité dans^ ces outrages aux sentiments et à la dignité de l'homme et de la famille , le lecteur, en se mettant à la place des misérables que leur sort y expose , en jugera ! Mais s'il apprenait que des nègres sont traités aussi indignement que ces malheureux, la nécessité serait-elle une excqse dont il se payerait !

Maintenant, pour en revenir à la traite, plus ou moins déguiséedans ses formes, elle n'est point chose nouvelle ; elle est moins encore chose rare dans les contrées les plus civilisées de l'Europe! Et, pour ne parler dans cet alinéa que de la vente à terme limité, contentons-nous d'un mot sur le marché des enfants.

Ce marché se tient deux fois la semaine aux portes de Londres, et ne présente rien, dans ses caractères, de la grève où les ouvriers viennent honorablement offrir leur travail. » Le père et la mère mènent leur enfant au marché, ils Le crient comme une marchandise , le laissent ^a^é^r comme une bête de somme ; ils le livrent, enfin , pour êir^ exploité dans Vdge où le$ forces naissmt à peine , au premiervenu^ pour^fu qu^ il soit le plus offrant^ au maître dissolu, comme au maître rangé... On y regarderait certainement de plus près avant de donner à loyer un âne ou un chevaL. . L'accord une fois conclu , l'acquéreur fait d^ l'enfant ce

* V M. Duchâlel, p. 388 ; Esquiros ; de Bonald , etc. — 2 Maisons de travail. — » Voi. i, p. 478.

qu^il veut ; TenfaDt lui appartient exclusivement douze ou quinze heures par jour ; car les parents n'ont pas exige, pour ces malheureux, une autre éducation que celle de la serifitude. Tout va bien, à leur gré, si, au bout de la semaine, leur fils ou leur fille leur rapporte un ou deux shillings !

« Le même abus se reproduit, sous une antre forme, dans nos fabriques de Paris et des environs, dit M'^^E. Michel ^ La plus effroyable corruption à laquelle Fenfance puisse être jetée en pâture n y effarouche plus même le cœur des mères. Elles ne demandent qu'une seule chose : les 50 cen*- 'times que la pauvre créature gagne après douze ou treize heures d'un travail excité, s'il est besoin, par des corrections manuelles... Je le répète, nous dit cette dame, au^ cune de mes assertions n'est entachée d'exagération. Depuis plusieurs années, j'entre dans toutes les maisons, et j'approche de toutes les souffrances ! »

Mais, au delà de l'enceinte des manufactures , on ne parvient plus à se représenter la dégradation des jeunes ouvriers sans se rappeler les détails du procès Granger , ou des procès analogues dont s'enrichissent les gazetteâde nos tribunaux.

Il faut descendre jusque-là pour se convaincre qu'il existe, en plein cœur de civilisation, des êtres humains soumis à un régime alimentaire auquel des animaux auraient peine quelquefois à résister!... Des êtres humains menés au bâton, au nerf de bœuf..., plongés dans l'eau froide, attachés à des poteaux dans des caves pourrissantes, et forcés, en guise de correction, d'avaler jusqu'à leurs excréments.

« En France, nous avons donc, par exception, les époux Granger, nous dit M. Schœlcher*. — Par exception? — Non, pas tout à fait! Il s'en faut bien, répond M. L. Fau-

i AnnaXes de la charité^ juin 4845. — ^ Col. ft,, p. 364.

cher, Fauteur des Etudes sur Paris ] et, quantàThorrible, l'incroyable histoire de ces procédés^ « on peut la considérer comme un type , quoique dans Texcès. v Comme un type! ce mot nous accable ! Cependant, arrêter un si grand mal, ne serait pas une œu^re impossible; et la voix dé femme qui fait entendre ces paroles nous rend le cœur ^ ! Oh! si les planteurs savaient quel luxe de mauvais traitements et de privations accroissent la pesanteur de ces travaux européens, qui ne tuent cependant que des brutes, parce qu'ils ne tuent qu'après avoir abruti ! . . .

Non! laissons-leur ignorer cela, les moins humains se croiraient trop doux !. . . Mais qu'il se trouve au moins quel* qu'un pour nous apprendre en quel pays la dignité d'un chien de basse-cour n'est pas entourée de plus d'égards que la dignité de ces misérables !

Le travail, dans son sanctuaire, ne devrait-il point être la sauve-garde de la dignité de l'homme? Cependant, la main qui châtie les travailleurs y met peu de forme, et surtout en Angleterre, mais il y a progrès; le fouet, la corde et le bâton commencent à remplacer des instruments moins miséricordieux^ Quelquefois même le maître ne les châtie plus qu'avec ses mains. Il'est vrai que, sous les coups redoublés de son poing , le sang ruisselle ^ ; mais la plupart des apprentis supportent ces corrections sans se plaindre. Et quel mauvais goût de se plaindre, lorsque la maîtresse et la fille du maître elles-mêmes, participant de leurs mains plus ou moins délicates à ces admonestations pénales, laissent tomber leurs coups comme la grêle sur le visage du patient, lui déchirent les oreilles, le renversent et le traînent par les cheveux. Est-ee que le sexe aimable n'adoucit pas tout ce qu'il touche *? Loin donc que ces appreùtis fassent les cha-

^ £m. Michel, Ânn. de la ch.y jain 4845. — 3 Pumhes tUl they bled. — ' The wife and allf etc., id. Rap. off.

tonillrait, celat-*ci tous dit qu'il n'a pas lieu d'être mécontent, puisque sod mattre ne le bat qu'avec un bâton \ une corde ou le manche du marteau ' ; bagatelle en effet. Cet autre se trouve assez bien traité , car son maître ne passe jamais à le rosser plus de cinq minutes chaque fois ! Que sais-je et qu'ajouter à ces documents officiels où les exemples ne sont donnés qu'à titre eT échantillon des traitements vulgaires^? Que dire encore, si ce n'est ce que nous apprennent les commissaires , à savoir 9 que les enfants, endurcis par ce maniement brutal, songent à peine à se plaindre*.

S'ils étaient nègres, ah ! dans ce cas, il existerait pour eux une justice ; des philanthropes étourdiraient l'univers du bruit de ces outrages prodigués à la dignité de notre nature, et je battrais des mains, car ils auraient raison !

Si le lecteur veut résumer tout ce qui précède, il ne nous restera plus qu'à répéter après lui : voilà les enfants, voilà les femmes, voilà les hommes pour la dignité desquels nous demandons grâce ! Voilà ceux qui, sous nos yeux, sont devenus graduellement ce que les a faits l'industrie actuelle : des misérables et des barbares ^. Armons-nous donc de notre plus généreuse résolution pour modifier puissamment « les circonstances qui ont le pouvoir de réduire les populations à des troupeaux humains qui pullulent par la misère et la dégradation^. »

l^a dignité de l'homme, voilà pourtant le

grand, le beau, le noble cheval de bataille des philanthropes européens à l'endroit de l'esclavage colonial. Passe encore si, un peu moins étrangers à la géographie de la misère et des humiliations qui la coudoient , ils s'essayaient à mener

^ A stick, — ^À thich rope or the handle of the hammer. — s Childr, empl, — » Ànp thing but given to oamplain, — * E. Buret, ▼ol. u, p. 4^40. -- ^ ibid,, p. S!40, EconomUte lauréat.

de front la caase des deux esclavages; si leur turbulente bienveillance accordait une part égale de sollicitude à la partie la plus malade, la plus souffrante, la plus sevrée de morale et la plus dégradée, /7arc^ quelle est la plus misérable !

Passe encore si, lorsqu'ils gémissent sur la dignité de l'homme ravalée par l'esclavage légal, ils la relevaient dans la personne de ces esclaves de race européenne que les gouvernements, que la société, malgré toilte leur bienveillance, ne peuvent revivifier d'un seul coup, et dont la foule les étoufferait s'ils daignaient y descendre et faire un pas hors des régions imaginaires où leur éloquence a prjs domicile.

Si les esclaves affamés et grelotants du prolétariat voyaient de leurs yeux le sort du noir des bonnes habitations de nos Antilles, ô philantropes ! ils sécheraient d'envie ; ils vous demanderaient où s'est évanoui ce nègre, ce martyr si misérable dans vos fantasques peintures, qu'à son aspect la sensibilité s'était réveillée dans leur cœur usé par les souffrances. L'esclavage tel qu'il est devenu dans nos îles leur semblerait un asile , un sort , une fortune , disons le mot ,

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