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CHAPITRE V

Des ProscriptioTis contre les hérétiques dans les Etats autrichiens , dans les Pays-Bas ^ en Espagne et en Italie.

La rapidité des progrès que fit en Allemagne la doctrine de Luther épargna aux peuples de cette contrée les persécutions que les partisans des nouvelles doctrines eurent à souffrir dans les autrejs pays. C’est en i5i7 que ce novateur avait ''pmmencé à prêcher contre les indulgences. Dès i5l6, l’électeur de Saxe , le landgrave de Hesse, les ducs de Mecklembourg , de Lunebourg et de Prusse et un certain nombre de villes impériales ^ «talent adopté le nouveau corps de doctrine qu’il avait établi. Dès - lors on dut mettre, dans les États voisins , plus de ménagemens envers les sectaires, outre que la politique intéressée des autres princes, que fatiguait également le joug de l’Eglise romaine, voyait, dans le succès de la réformation, d’une part, leur affranchissement BQus le rapport ecclésiastique, et, de l’autre,

une riche proie mise à lèiir disposition dans les iinniciises domaines du clergé.

En 1529, quoique la diète de Spire déclarât que nul membre du corps germanique ne serait inquiété pour cause de religion , comme le même décret portait que provisoirement on ne devait pas abroger la messe les Etats qui avaient embrassé la réformation , et dont le nombre s’était augmenté encore , se sentirent assez forts pour protester formellement contre cet acte. Delà vint le nom de protestantisme pour la religion réformée, et la division de l’Allemagne en parti catholique et en parti protestant. A la tête du parti catholique se plaça la maison d’Autriche.

Le principe des proscriptions religieuses, dans les Etals dépendant de l’Autriche, ne sera çai seulement dans le fanatisme et dans l’ignorance des princes; il sera aussi dans la politique du cabinet, politique fausse qui contribuera à l’abai^^ seinent de cette maison. Dès que l’empire fut partagé en deux religions, l’Autriche eût cru affaiblir la part qui restait sous son influence, en admettant dans ses propres Etats la religion du parti contraire. La cour de Vienne employa donc les moyens de rigueur pour extirper cette religion ; mais les proscriptions commandées par cette cour, non moins rigoureuses que celles des

autres pays catholiques, furent , comme elles > re-» marquables i^dxianuUité définitive dur ésuitati.

En Hongrie , les persécutions engendrent la révolte , et là révolte produit ces guerres où les mécontens eurent d’illustres chefs dans Betlem Gabor et Georges Ragoczi. Quel fut reflet de toutes ces güerres? La concession forcée de l’in-^ dépendance religieuse, à laquelle on s était si long-temps refusé. Le libre exercice de la religion protestante fut assuré aux Hongrois par les pacifications de Vienne (i) et de Lintz (2), et par les diètes de OEdenbourg (3) et de Près-* bourg (4).

Mêmes proscriptions en Bohême , même révolte , et à peu près même résultat. Un siècle aup|ravant , ce pays avait vu commencer la guerre des hussites , guerre qui fut plusieurs fois suspendue par des transactions en faveur de ceâ . sjpctaires , et plusieurs fois renouvelée par suite du peu de fidélité de la cour de Vienne à tenir ses engagemens. On ne peut songer â oes guerres

(1) En 1606.

(a) En 1645.

(3) En 1622.

(4) En 1647.

sans SC rappeler les talens de ce Jean Zisca , qui, souvent vainqueur des troupes impériales, força l’empereur Sigisinond à traiter (i) avec lui; qui, même après sa mort, toujours présent au milieu de ses intrépides compagnons , leur sonnait (2) la charge , et les conduisait encore à la victoire. Si le plus grand nombre des hussites finit par être exterminé, est-ce un motif, pour l’Autriche, de s’applaudir du succè's de ses proscriptions? Non ; car le principe de l’hérésie n’est pas détruit, et tout ce qui reste d’hommes attachés à la doc-« trine de Jean Huss se hâtera d’adopter celle de Luther.

Dans la réconciliation (5) de la Bohême avec l’Eglise romaine, le Saint-Siège ne manque pas de demander la restitution des biens du clergé dont des laïques se sont mis en possession. La réclamation fut sans effet, comme nous avons vu qu’elle fa élé plus tard auprès du parlement d’Angleterre. Il eu sera de même ailleurs.

(1) En 1424.

(2) B Qu’on fasse un tambour de ma peau 7 dit Zisca, en mourant : on fera fuir nos ennemis aü son de ce tambour, s

(5) En 1456.

Si la proscription des hussites n a été qu’une cruauté inutile , celles qui seront dirigées , en Bohême,, contre les protestans, n’auront pas un meilleur résultat. Pour apaiser les troubles quelles ont fait naître, Maximilien II est obligé de chan-i ger de système. Dans une diète, tenue à Prague , en 1 6og , il autorise le libre exercice du culte protestant par des lettres patentes connues sous le nom de lettres de majesté. Ces lettres accordent la même liberté aux protestans de Silésie et de Lusace. La diversité d’interprétation donnée aux lettres de majesté par la cour de Vienne et par les protestans amènera des débats qui seront l’origine de la guerre de trente ans.

Cette célèbre guerre fut , on le sait , fomentée et entretenue par la politique autant que par l’esprit de religion. Ces deux élémens qui la formèrent se confondirent dès son commencement.

mort de Mathias , roi de Bohême , au lieu de reconnaître Ferdinand II , que ce prince avait déclaré son fils adoptif, les États déférèrent la couronne à Frédéric , électeur palatin. Celui-ci ne sut point la défendre : une bataille la lui ravit , et Ferdinand vainqueur signala son triomphe par une double proscription-, proscription politique, et proscription religieuse. De nombreuses exécutions punissent les chefs de la noblesse de

lelectîon de' Frédéric , et constatent la légitimité de Ferdinand. La haine de ce prince pour le protestantisme ne craignant plus d’obstacle, il abrogea le libre exercice de ce culte. Il priva tous ceux qui le professaient des droits de cité , et attacha l’illégalité à leurs mariages. Enfin, en 1627, il fut ordonné à tous ceux qui n’abjureraient pas de sortir de la Bohême dans un délai de six mois. On vit , en exéculion de cet ordre barbare , partir trente mille des meillenres familles du pays qui portèrent leur industrie et leur fortune dans la Saxe et dans les autres États protestans de l’Allemagne. Qui ne reconnaît dans les lois établies en Bohême par Ferdinand II le type des lois établies en France par Louis XIV Un demisiècle plus tard, sous un règne brillant , on^vk chercher des modèles de législation en Bohême, sans se rappeler quels effets cette législation y avait produits. Il n’est que trop prouvé qu^ ✓ dans les gouvernemens absolus , la leçon des siècles antérieurs est généralement dédaignée ou inaperçue par les princes. Aujourd’hui que , par un nouveau mode d’organisation sociale, les princes ne seront plus possesseurs exclusifs de la puissance législative, nous sommes fondés à croire que l’expérience du passé ne sera pas de même perdue pour les peuples. Mais enfin où aboutiront

en Allemagne toutes les proscriptions dirigées contre les prolestanspà la paix de Westphalie, qui, en consacrant la liberté de conscience, sera , de la part des princes catholiques forcés de la souscrire , la reconnaissance solennelle de Vinutiiité des proscriptions religieuses.

Un autre grand exemple de cette inutilité avait déjà été donné à l’Europe par la trêve que l’Espagne avait été obligée de signer avec les. Pays- Bas en i6o4- J’ai considéré ailleurs , sous le rapport politique, les proscriptions de Philippe II dans les Pays - Bas. Je ne ferai mention ici que de quelques traits qui appartiennent spécialement à la proscription religieuse. Tel fut ^l’établissement de ce conseil de douze personnes f^mé par le duc d’Albe , et dont les jugemens étaient sans appel. Ce conseil fut surnommé le conseil du sang , et il méritait son nom. Nos ► ÿroscripteurs des derniers temps sont des pygmées auprès du duc d’Albe qui se vantait (i) d’avoir fait périr dix-huit mille personnes parla main du bourreau. Les proteslans avaient profane quelques églises. Les tribunaux condamnaient et les

(i) J-dare solitus octodecini millia earnificis se mi~ nifterio susluUsse, Gbotics. Hist. des Pays-Bas.

profanaleurs et ceux qui ne s’étaient pas opposés ( 1 ) à la profanation. Dès qu’un tribunal est établi contre des opinions et des croyances, il n’attend pas l’action pour punir ; il la devance , il suppose la pensée du mal , et il punit le mal qu’il a supposé. Aussi les peuples , pleins des souvenirs du passé , ne voient-ils jamais sans effroi s’élever des tribunaux semblables. Si l’Europe , l’Espagne exceptée , a franchi sans retour les siècles où des tribunaux ecclésiastiques , entourés de bourreaux , disposant de tous les raffinemens de la torture , s’opposèrent sans succès au triomphe d’idées nommées hérétiques par l’église romaine, n’est - ce que pour retomber dans une ère de siècles également barbares , ou des tribunaux politiques opposeraient les mêmes arnjes au triomphe des idées libérales? L’impuissance des bourreaux contre l’indépendance religieuse est démontrée. Sommes - nous destinés à voÿ; s’opérer par les mêmes moyens la démonstration de leur impuissance contre la liberté politique.

(i) Un commandant espagnol disait en latin burlesque : Hœretici fraxerunt lempla : boni nihil Jaxerunt çontra : ergo omnes dçbent patibiUare^

Mais peut-être je pousse trop loin l’assurance de mes assertions. 11 existe en faveur des proscriptions, en faveur de la toute-puissance des tribunaux ecclésiastiques et politiques , un grand exemple, un exemple toujours vivant; oui, je le reconnais , il en existe un et il n’en existe plufe qu’un depuis la chute de Venise, c’est celui du gouvernement espagnol en Espagne. Vaincu dans les Pays-Bas , ce gouvernenAent est vainqueur au-delà des Pyrénées. Oui , nous avouons la victoire d’un gouvernement qui a pu chasser, en 1492 (1), ceht soixante-dix mille familles ou maranes ou juives; qui, en 1609 (2 , a chassé neuf cent mille maranes, soupçonnés de n’avoir ^embrassé qu’en apparence la religion chrétienne. ?ious avouons la puissance de l’irrésistible tribunal qui a extirpé de l’Espagne le judaïsme, le mahométisme, l’hérésie, et qui maintenant en exjirpe le libéralisme. Oui, l’exemple de l’Espagne répond à toutes lès objections : on peut, par des proscriptions, détruire la liberté religieuse; on peut , par des proscriptions , anéantir la liberté politique; mais, pour y réussir, il faut faire tout ce que fait le gouvernement espagnol; quel est

(1) Sous le règne de Ferdinand et d Isabelle.

(2) Sous Philippe m.

sur le continent européen le diplomate , l’homme d’état, qui osât en donner le conseil au prince dont il est le ministre?

Quelle que soit l’impossibilité morale d’une chose qui ne serait possible qu’en imitant le gouvernement espagnol, on pourrait contester encore ce genre même de possibilité. La position topographique de l’Espagne seconde, dans un système de prosciiption , la volonté du gouvernement. Défendue par la ceinture de la mer et par les Pyrénées, elle est sans contact avec les autres pays : elle peut aisément fermer tout passage à ce qui entre , à ce qui sort : elle arrête avec la même facilité les hommes et les livres ; elle peut se constituer sans peine dans un état com-| plet d’interdiction avec le reste du genre h<:main. La nature n’a pas si bien servi ailleurs les gouvernemens qui auraient le goût du despotisme politique ou religieux ; leurs frontière?sont de toutes parts ouvertes et accessibles. S’ils veulent que leurs peuples soient stationnaires comme les Chinois et les Espagnols, il faut ou qu’ils les enferment dans une péninsule , ou qu’ils élèvent autour d’eux la grande muraille de la Chine.

Une autre péninsule appelle notre attention. Elle est plus à plaindre encore peut-être , parce

que , si elle a eu souvent à souffrir tous les genres de despotisme, elle a connu, par intervalle, tous les genres de liberté , et surtout la liberté politique. Nous avons précédemment jeté un coup d’œil sur les proscriptions politiques de l’Italie : nous eussions pu , avec quelque raison , placer dans le même cadre ses proscriptions religieuses; car, dans cette contrée surtout, les deux principes se sont souvent confondus ensemble. Il est difficile assurément de placer parmi les proscriptions religieuses, le supplice d’un homme dont la croyance est pure , dônt la foi est orthodoxe. Nous ne pouvons toutefois nous en dispenser lorsque l’accusation, vraie ^ou fausse , d’hérésie a été le motif de la condÿimnation. Un moine républicain aussi éclairé qu’éloquent , Arnaud de Brescia , dirige ses prédications contre les vices du clergé et les dan- ► gereuses conséquences de son pouvoir temporel. Il est condamné par le concile de Latran et obligé de fuir l’Italie. Réfugié à Constance, il n’échappe qu’avec peine à la persécution excitée contre lui par les lettres de saint Bernard. Voué à la liberté dans tous les pays , il va la prêcher à Zurich et, bientôt plus heureux, il la rétablit (i) à Rome. Il rend à Rome affranchie

^i) £□ ii)5.

la constitution et les lois de la république romaine, et jouit pendant près de dix ans du succès de ce grand ouvrage , heureux s’il avait pu affranchir les Romains des térreurs religieuses qui les replaceront sous le joug ecclésiastique. Adrien IV a frappé Rome d’interdit : la liberté est aux prises aVec la superstition et la superstition triomphe. Le sénat négocie : Arnaud s’éloigne. Un empereur, Frédéric Barberousse, le fait arrêter et a la lâcheté de le livrer au pape. Celui-ci, plus lâche encore, hâte son supplice (i) et le fait brûler comme hérétique. Son hérésie fut celle de Caton , l’hérésie de la liberté.

Si la vie des cloîtres a produit de violens persécuteurs, elle a.plüs dune fois aussi développé dans des âmes généreuses un vif enthousiasme pour la liberté, un infatigable zèle pour le bonheur du genre humain. C’est un hommage que ^ ■je me plais à rendre à la vie monastique. Le su- ^et que je traite me conduit trop souvent à parler de moines d’un caractère tout opposé , de fanatiques cruels qui n’éclairaient le monde que de la flamme dès bûchers. Il m’est doux de payer un jûste tribut de respect à des prêtres citoyens

(i) En 1 155.

qui oui été leâ bienfaiteurs de leur pays. Parmi eux se distinguent surtout Jacob des Bussolari et le fameux Jean de Vicence.

A l’exemple d’Arnaud de Brescia, Jacob des Bussolari rend momentanément la liberté à sa patrie : il soustrait PaviC au joug des ducs de Milan et , pendant plusieurs années , il la défend contre eux avec succès. Prédicateur et général, il enflamme les cœurs de l’àmour de la liberté et guide au combat ses concitoyens. La fortune ne récompense pas sa vertu : il succombe et va périr (i) dans le cachot d’un couvent à Verceil.

. Au milieu des guerres intérieures qui désolent ritalie , Jean de Vicence la parcourt , l’olif,'ier à la main. Par la puissance dé son éloqàence chrétienne, il calme les passions, maîtrise les âmes et force les inimitiés les plus implacables à déposer tes armes. Jamais oraîfcur n’obtint un plus beau triomphe. A sa voix , toutes les cités de la Lombardie signent un traité de pacification universelle.

A côté de ces noms que recommande Lhéroïsme de l’amour de la patrie fortifié par la re-

(i) Ku 1359.

liglon, combien n’en est- il pas qui ne rappellent que l’effroyable souvenir de la religion pervertie, et changée en. instrument de destruction et de ruine! De tous ces nom», le plus terrible est celui de Dominique. C’est sous le pontificat d’innocent III que ce moine paraît sur la scène du monde. Le moine et la pape étaient dignes d’étre comtemporains.

Innocent III, habile à mettre en jeu le» ressorts d’une politique tout humaine, donne à la puissance du Saint-Siège une étendue et un degré de force que peu d’autres papes ont su atteindre. Nul avant lui n’avait été aussi loin.. Nul n’a fait plus après lui. C’est de lui que date la véritable fondation de la monarchie pontifi-4 cale. Il a subjugué les princes par les interdfiSet les excommunications î il veut exercer la même domination sur l’esprit des peuples , en excitant partout la fureur de la persécution contre les hérétiques. La palme de la proscription religieuse doit lui appartenir : il a Dominique pour coopérateur.

Cette fureur de persécution qu’innocent III veut employer comme moyen de puissance, il faut la créer en Italie : elle n’y existe pas. Le» peuples de celte contrée étaient alors moins

superstitieux que la plupart des autres nations. Ils avaient , presque tous , des gouvernemcns populaires. L’Italie était un vaste champ semé de républiques. Toutes les libertés se tiennent. Là où la liberté politique est établie ou du moins connue, il existe nécessairement une certaine liberté de conscience. On veut pour ses opinions religieuses la même indépendance que pour ses opinions politiques. Une secte chassée d’Asie, les pauliciens, espèce de manichéens, était assez répandue en Italie et dans le midi de la France : ces sectaires étaient paisibles et les , gouvernemens n,e s’apercevaient point de leur existence. Innocent III va troubler ce repos par un coup de tonnerre. La peine de mort avait •bien été portée contre certains hérétiques par libe loi du code Théodosien ; mais depuis longtemps cette loi était tombée en désuétude et, dès son établissement, les évêques eux-mêmes "S'étaient opposés à son exécution. Les évêques , et saint Augustin était de ce nombre, n’avaient pas eu pour la pureté de la foi le zèle ardent d’innocent III. Ce pontife est destiné adonner un autre exemple à la chrétienté et malheureusement son exemple sera trop bien suivi. « Que • la personne des hérétiques soit livrée au bras ( séculier. » C’est dans ces termes, modérés en

tipparence , (|u 6st conçue lu loi c[m , upplîfjuéè d’abord dans les États de l’Église , multipliera plus tard dans tous les Etats chrétiens les tortures et les supplices. Elle a de plus un trait particulier qui la distingue. Nous nous sommes révoltés, en voyant dans les proscrip^tidns politiques en France, dès juges prendre part à la dépouille de ceux qu’ils condamnaient; mais ce n était qu.iin fait particulier et non l’effet d’une disposition législative. Dans la crainte de manquer de victimes, la loi d’innocent III offre uné prime à 1 activité des juges. Les biens des condamnés se partagent entre le délateur, la ville et le tribunal.

Non content d’exterminer les pauliciens sur son territoire, Innocent III les poursuit au-de~*^ hors ; il envoie contre eux dans les- différentes villes d’Italie ces soldats du fanatisme , ces Cosaques de la superstition dont Dominique est le général. Dominique lui-même prêche la crof sadc contre les Albigeois. On se souvient que c’est dans cette guerre , au milieu de Béziers en flammes, lorsque sept mille personnes avaient cherché dans les églises un asile qui ne les sauvera pas, qu Arnold, abbé de Cîteaux, criait aux soldats: « Frappez, frappez les tous. Dieu con- « naîtra bien ceux qui sont à lui. » Les domi-

nicains ne sont d’abord qu’ilnê milice hrégu-'* lière , mais bientôt leür fureur , devenue plus méthodique sans cesser d’être dévorante , est mise en possession du dr^iit de former ce redoutable tribunal que l’infltience du Saint-Siège introduira successivement dans les diflférens Etats d’Italie , en Espagne , dans le Portugal et jusque dans le nouveau monde.

Cependant malgré l’infatigable activité . des dominicains, le plaisir de brûler des hérétiques ne fut pas très-long-temps goûté en Italie. Les papes eux-mêmes en furent distraits par les passions politiques qui agitaient alors tous les Etats. L’Italie surtout était dans la plus vive fermentation. Les croisades prêchées par des papes lontre des princes chrétiens n’ont été souvent qu% d’inutiles iniquités. Les croisades, prêchées pour la conquête de la Terre-Sainte, non moins injustes, non moins barbares, avaient, en revancîîe, produit pour l’Europe les plus salutaires résultats. Les lettres , les atts , le commerce fleurissent à Pise, à Florence, à Venise. Tous les essais de la liberté occupent une population industrieuse et riche. Trois siècles vont offrir sous ce rapport le plus intéressant des spectacles. Les papes deviennent des princes voluptueux ; ils ont tous les vicesrdcs séculiers , mais ils songent

peu à la pureté de la foi et cessent de poursuivra les opinions religieuses, du moins en Italie; S’ils sont cruels , ils le sont comme politiques , non , comme chrétiens. La persécution repose : elle ne se réveillera qu’à l’époque du concile de Trente. Alors une vie plus austère honorera le Saint-Siège , mais avec l’austérité des mœurs la persécution viendra s’asseoir sur le trône pontifical.

C’est ici , c’est dans ce point de l’histoire moderne, dans ce détroit entre deux âges d’un esprit si opposé , que doit se placer l’écrivain qui veut juger avec justesse la question récemment élevée parmi nous de l’indifférence en matière de religion. Assurément je n’évite pas ici la difficulté puisque je place le point d’examen danL la personne même du chef de l’Eglise. Lequel 'est le plus désirable pour le bonheur du genre humain , d’un pontife zélé pour la pureté de la foi ou d’un pape indifférent sur les détails ae la croyance chrétienne ? Si le zèle n’exclut pas la tolérance , nous bénissons le pontife qui réunira ces deux précieuses qualités : c’est celui que nous demandons au ciel. Si la tolérance est in-* compatible avec le zèle , nous nous garderons de maudire le pontife qui agit d’après ta conscience, mais nous plaindrons son «rffur et nous pieu-

rerbns sur le sort de l’humanité. Des raisonnemens , passons aux faits. Avant le concile de Trente, le Saint-Siège, à un petit nombre d’exceptions près , olFre une suite de pontifes débauchés et cruels, dont les opinions religieuses pourraient même être justement suspectes , si on devait toujours juger la foi par les œuvreSi Ces pontifes , qui déshonorent la religion par leurs mœurs, ne la déshonorent pas moins par leurs actes, car ils en font l’inslrumcnt de leur puissance temporelle; C’est à leur politique , comme princes, qu’ils font servir l’autorité sainte dont ils sont revêtus comme pontifes. L’Eglise rougit (les vices, des crimes qui souillent le sanctuaire et le nom d’Alexandre VI les rappelle tous. Nous ^levons donc, comme chrétiens, nous réjouir de vyr une salutaire réforme épurer les moeurs du clergé, de voir surtout le siège de Saint-Pierre occupé désormais par des pontifeS , dont la con- • Àiite réservée et décente ne peut qu’édifier les fidèles. Mais cette louable austérité de mœurs se bornerà-t-elle à employer contre l’erreur les armes de la persuasion et l’éloquence de l’exem- ' pic ? Il n’en sera pas ainsi. Paul IV redonne au tribunal de l’inquisition l’activité qu’il avait perdue et montre de nouveau à l’Italie des hérétiques livrés aux fiammes ou immolés sur les^

échafauds. Pie IV, Pie V et Grégoire XIII marchent sur ses traces : tous trois poursuivent impitoyablement l’hérésie , et en Italie et dans les pays étrangers : ils excitent et secondent Philippe II, prescripteur des Juifs dans l’Arragon , des Maures à Grenade, des protestans en Flandre. Pie V applaudit particulièrement aux sanglantes exécutions des Pays-Bas. Pour prix des cruautés du duc d’Albe , il lui envoie le chapeau et l’cstoc garni de pierres précieuses, présent jusqu’alors réservé aux têtes couronnées. Urbain VII, Grégoire XIV , Innocent IX unissent aux mêmes vertus privées, la même ardeur pour le maintien de la pureté des doctrines. Tandis que le Saint- Siège est ainsi honoré par la décence de mœurs des souverains pontifes, la puissance ecclésias-* tique lance les foudres spirituelles contre Elisabeth et contre Henri IV : elle défend aux Français de reconnaître Henri IV : elle délie les Anglais du serment de fidélité qu’ils ont prêté ,i Elizabeth. Elle avait fait plus : elle avait applaudi au massacre des protestans, en France sous Charles IX et Henri III, en Angleterre, sous le règne de Marie. Partout on la trouve prêchant la rigueur et excitant les princes à la persécution. Si l’option pouvait être donnée aux peuples entre le prélat débauché , mais indifférent sur les ques-

lions de croyance, et le prélat austère, mais persécuteur par zèle pour l’orthodoxie, qui doute qu’ils ne préférassent Alexandre VI à Sixte-Quint? Je suis bien éloigné d’admettrç la supposition que ces papes si austères aient pu faire entrer des calculs politiques dans les éclats de leur zèle religieux : Je crois ce zèle exempt d’alliage, mais par cela même il est plus dangereux et plus à çraindre.

On objectera peut- être que les crimes politises des papes indiflférens sur la religion compensent les maux que peut causer le zèle ardent d’un pape dont la vie est pure et austère. L’objection n’est pas fondéè. Il n’y a point de parité entre les crimes commis par les voies humaines, *et les crimes dans lesquels les papes peuvent mettre en jeu la conscience trompée de tous les peuples chrétiens. D’ailleurs les papes , qui , I a^vant le concile de Trente, étaient presque tous cruels et débauchés , n’étaient pas destinés à n’avoir jamais que des successeurs qui leur ressemblassent. Tels étaientalors aussi les princes temporels , les rois et les empereurs. Les mœurs générales s’étant épurées, le Saint-Siège eût été, comme tous les autres trônes , rempli par des hommes moins dépravés et moins sanguinaires ; nous aurions eu ce que nous avons aujourd’hui ,

la pureté des mœurs sans persécution, et nous serions arrivés à cet état qui honore l’Eglise sans avoir passé à travers ces sanglantes proscriptions, excitées, encouragées, applaudies et sanctifiées par la cour de Rome , surtout pendant la seconde moitié du seizième siècle. L’hérésie n’a point été extirpée. Toutes les cruautés auxquelles la cour de Rome a pris part ont donc été aussi des cruautés inutiles. C’est peu que, dans toute l’Europe, l’Espagne exceptée, la persécution ait été sans succès contre l’hérésie, elle a, par un effet contraire , augmenté le mal qu’on voulait guérir. Au lieu de ramener à l’Eglise romaine ceux qui s’en étaient séparés , elle a rendu ce retour impossible et produit cette séparation pour plusieurs pays où elle n’existait pas encore. Les princes ont pror* filé de l’horreur que ce système de violence inspirai taux peuples pour s’affranchir eux - mêmes du pouvoir sacerdotal,

En Suède, c’était au nom du Saint-Siège, et en s’appuyant d’une bulle qui avait mis ce royaume en interdit, que Christiern II, secondé des prélats chargés de l’exécution de cette bulle , avait fait condamner comme hérétiques et livré à ses bourreaux quatre-vingt-quatorze sénateurs , des plus distingués du royaume. L’indignation publique se souleva tout ensemble contre la ty-

rannie de Chrîstiern et contre l’Eglise romaine, qui autorisait de pareils forfaits. Le vengeur de la Suède , Gustave Vasa , tire parti de cette favorable disposition pour la délivrer en même temps de toutes les tyrannies. Il rencontre une vive résistance dans le clergé et la noblesse, mais c’est au corps de la nation qu’il a voué son existence, et il brave l’opposition des deux ordres supérieurs, soutenu, comme il est sûr de l’être, par la bourgeoisie et les paysans. Le luthéranisme est établi en Suède,

Il ne tardera pas non plus à s’établir en Danemarck. Le successeur de Christiern, Frédéric I", commence par donner à ses peuples la liberté de conscience qu’ils réclament et il la îeyr donne malgré les efforts contraires des évêques. Ceux-ci continuant à vouloir entraver les vues du gouvernement, Christian III supprime I en,tièrement le culte public de l’Église romaine. Ainsi l’excès des prétentions de l’Église romaine a partout contribué à raffaiblissement de sa puissance et c’est pour n’en avoir pas su res-treindre les écarts qu’elle a vu se dérober à son influence la plus grande partie de l’Europe. En plusieurs pays, les proscriptions religieuses ont fini par être un bienfait : c’est l’amour de la liberté de conscience qui a conduit les peuples

( 3go )

à la liberté politique : un même effort les a délivrés en même temps du despotisme sacerdotal et du despotisme royal; témoins les Pays-Bas et l’Angleterre. 11 est impossible de ne pas voir une ressemblance frappante entre le mouvement qui . porta les peuples à la liberté religieuse , et celui qui les porte aujourd’hui à la liberté politique et civile. Le mouvement du siècle actuel est irrésistible comme le fut celui des siècles précédons. La sagesse de la part ejes gouvernemens consisterait à faire de bonne grâce ce qu’exigera d’eux un peu plus tard l’impérieuse nécessité. La liberté politique a eu sa guerre de trente ans comme la liberté de conscience. Quel fut le résultat de la première ? D’admettre le culte de la religion réformée. Que de* mandent aujourd’hui les peuples? les avantages d’une administration réformée. Il faut que les princes se décident à leur faire sans difficulte cette concession ou bien que, pour s y refuser avec quelque espoir de succès ou même pour pouvoir temporiser encore, ils consentent à devenir, sous le rapport politique, ce qu’ont été sous le rapport religieux Philippe II pour les Pays-Bas , Ferdinand II pour la Bohême , Charles IX pour la France , et Marie pour l’Angleterre.

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