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CHAPITRE IV

! Des Proscriptions contre les hérétiques ' en Angleterre,

L’Angleterre est une des contrées où la fièvre de la persécution a eu les plus violens accès. Cette maladie , dont on avait vu, quelques symptômes sous les Plantagenets , qui s’était développée avec force sous les Tudors, a été portée au plus haut point sous les Stuarts. Dans cette dernière maison, elle était, comme la prétention au pouvoir de droit divin, héréditaire, sans intermittence, et bien plutôt dans un état de progression qui ne s’est arrêté qu’à la chute de la dynastie. Pour en arrêter les funestes efl’els , pour J conquérir la liberté politique et la liberté religieuse, il a fallu changer la dynastie.

' La première secte qui excita la sévérité du gouvernement anglais parut sous Henri IV. Cette secte, connue sous le nom de Lollards, avait embrassé les opinions spécidatives de Wiclef, et demandait la réforme des abus de l’Eglise. Elle prit plus de consistance sous Henri V. Ce prince, qui réunissait alors sur sa tête les couronnes d’An-

girterre et de France, était un homme supérieur à son siècle; il lui répugnait de convertir les âmes par des supplices ; mais la puissance du clergé exigeait de lui beaucoup de ménagemens, et riiiimanité fut sacrifiée à la politique. L’un des chefs des lollards était un personnage distingué, lord Cobham , guerrier qui avait servi l’Etat avec gloire. C’est une victime que la rigueur ecclésiastique ke hâte de réclamer : trois évêques prononcent sa condamnation, et il n’échappe au bûcher que par la fuite. Bientôt après, le parlement prononce, contre les lollards, la peine capitale et la confiscation des biens. Si la persécution prend un tel caractère sous l’un des plus habiles et des meilleurs rois d’Angleterre , on peut prévoir ce qu’elle deviendra lorsque l’ignora(^ce, l’avarice ou la cruauté seront assises sur le trône.

Une proscription que la politique et la ven- ‘ geance réclament , et qui est une atrocité povj la vengeance comme un déshonneur pour la politique, doit cependant être placée ici en raison des termes du jugement qui la classent parmi les proscriptions religieuses : c’est la proscription de la pucelle d’Orléans. Quel révoltant spectacle que celui de tout pays envahi par l’étranger! Avec quelle promptitude les classes élevées , le clergé et la noblesse , abjurent leurs rois , abjurent leur

patrie! La sainteté des autels ne fut jamais plus honteusement profanée que le jour où la métro* pôle de Paris retentit des chants du triomphe , du Te Deum de l’allégresse pour la prise de Jeanne d’Arc. Pour épargner aux ennemis de la France l’opprobre d’une barbarie que toutes les lois des nations défendent envers un prisonnier de guerre, ce sont des Français qui se chargent de l’iniquité ; c’est l’université de Paris qui prie le duc de Bedfort, en l’honneur de notre Seigneur J ésus - Christ J d’ordonner que cette femme soit brièvement mise ès-mains de la justice de l’Eglise. Si, naguère encore, la proscription a, parmi nous, frappé d’illustres tètes, des têtes ceintes aussi des lauriers de la victoire, qui doute que ce ne soient d’indignes Français quP, par le moyen de l’influence étrangère , ont entraîné le gouvernement du roi à de si odieuse» mesures ? Mais le duc de Bedford n’y fut point ^traîné malgré lui , et l’histoire n’a pu l’absoudre. Sa première lâcheté est d’acheter (i) la victime pour la livrerauxbourreaux/Lesplus cruels.

(i) Le capitaine Bourguignon, qui avait pris Jeanns d’Arc, la vendit au duc de Bedfort pour dix mille fran«a «ne fois payés, et une pension de trois cenls francs.

entre tous les bourreaux, sont ceux qui servent la fureur étrangère contre leurs compatriotes; et , parmi les plus cruels , nul ne le fut autant que l’infâme évêque de Beauvais. Ce misérable prélat réclame , mendie l’exécrable honneur de présider au procès de l’illustre guerrière qui a sauvé le royaume ; il choisit les juges, et, pour notre honte, tous, hors un seul, sont Français. Combien la vertu est grande au milieu des crimes! Combien l’amour de la patrie est une source féconde de beaux sentihiens 1 Comme il élève et agrandit les âmes! Comme il développe, dans des personnes sans lettres, les lumières de la raison et les clartés de l’esprit ! Une jeune fille de dix-neuf ans est obligée de répondre aux captieuses interrogations d’hommes vieillis dans ILs chicanes de la théologie et du barreau. Moüîbste et fière tout ensemble , elle répond avec calme , avec dignité : si elle s’anime, ce n’est que pour ^ repousser les outrages faits au caractère de son roi. Tout l’art de juges pervers ne peut aller plus loin que de la couAdimneT au 'pain de douleur et à l’eau d’angoisse. Ce supplice ne suffit pas à la rage des Anglais. C’est le sang de l’héroïne qu’ils demandent ; c’est sur un échafaud dressé par des mains françaises que , pour venger leurs défaites, ils aiment à voir périr leurs vainqueurs. L’évêque

de Beauvais ne leur refusera pas cette jouissaaee : une perfidie de plus achèvera son ouvrage. On avait exigé de Jeanne d’Arc le serment de ne plus porter les habits d’un autre sexe : elle l’avait Juré. Une barbare main lui dérobe ses vêtemens de femme , et y substitue ceux qui avaient fait sa gloire : elle les saisit, peut-être avec Joie, mais elle le fait par un sentiment de pudeur qui seul est pour elle une nécessité. Coupable aux yeux de l’atroce tribunal, elle entend prononcer son arrêt de mort. La sentence la déclare sorcière , apostate , hérétique , idolâtre , 'inenteresse , devineresse j hlasphémeresse de DieUj excommuniée, rejetée du sein de l'Eglise , abandonnée pour ses forfaits à Injustice séculière.

bûcher est prêt : elle y monte avec la résignatioiî de l’innocence. La flamme qui la dévore se dissipe dans les airs ; l’âme qui avait produit tant de belles actions monte rayonnante vers le Dieu qui la forma ; et sa gloire , que nulle tache n’a flétrie , brille à Jamais sur la terre de l’éclat le plus vif et le plus pur. Ainsi périt, comme hérétique et sorcière, la libératrice de la France. Ses sortilèges étaient l’amour de la patrie ; son hérésie , celle de l’honneur et de ,1a vertu. Rois, qui nous gouvernez, ne reconnaîtrez - vous donc Jamais que c’eet des palais des grands et des ptfntifes que

partent toujours les coups qui vous frappent ; «que c est de la cabane du pauvre que part votre saiut 1 ]Mais hâtons-nous de rendre les Anglais à l’Angleterre, et suivons-y avec eux le cours des proscriptions <lont la religion mal entendue est en effet le motif.

La doctrine de Luther , à peine répandue en Allemagne, franchit aussitôt l’Océan. Malgré les persécutions qui , sous Henri V, avaient été dirigées contre les lollards, tous les hommes éclairés pensaient , comme ces sectaires , qu’une réforme des abus de l’Église était indispensable. La réformation trouva ainsi beaucoup de bons esprits disposés à l’accueillir. Henri VIII ne fut pas de ce nombre. L’auteur favori de ce prince était Saint-Thomas d’Aquin, et Saint-Thomas ava[*^été traité fort irrespectueusement par Luther. Henri, qui avait reçu de son éducation bizarre le goût de la controverse, écrit contre la réformation prêchp-î en Allemagne et reçoit du pape le titre de défenseur de la foi. Luther réplique avec une insolente grossièreté dont plus tard ses partisans porteront la peine. C’était encore l’époque brillante du règne de Henri VIH. Il cherchait à convaincre et ne proscrivait pas. Le cai’dinal de Wolsey avait alors toute sa confiance et Wolsey ne fut point persécuteur.

Ou sait quel motif amena la rupture de Henri VIII avec la cour de Rome. Cette rupture s’opère avec ordre. Le parlement , soumis aux vues du roi , lui confère le titre de chef suprême de l’église anglicane, et le clergé n’est pas moins docile que le parlement.

J ai cite ailleurs Thomas îllorus, pour prouver que des hommes d’un grand mérite n’ont pas été exempts de la frénésie qui tourmentait alors l’Europe. Les preuves en sont affreuses. Devenu chancelier, il semble que toutes les lumières de la philosophie s’éteignent dans l’esprit <le Thomas Morus, comme tout sentiment d’humanité dans son cœur. Cet homme si savant, si doux , n’est plus, qu un barbare sophiste. Il fait amener chez lui 'm gentilhomme, Beinham , dont les opinions diTèrent des siennes : il entre en discussion avec lui, et, fortifiant ses argumens du secours des tortures , il lui arrache une abjuration qui sera ^bientôt rétractée. Pour le punir de sa rétractation , il le fait brûler comme relaps.

Ce même homme, qui croit pouvoir commander aux consciences , périra bientôt pour avoir voulu conserver l’indépendance de la sienne. Un serment est prescrit à toute l’Angleterre : il refuse de le prêter ou, sans exprimer un refus formel , il se tait sur le point de la supTétnatie dé-

férée au roi. H se tait : il est condamné et subit la mort pour le crime de son silence.

On ne saurait , sans compassion pour l’espèce humaine, contempler le tableau qu’offrait l’Europe. Persécuteur en France , le catholicisme romain est persécuté en Angleterre. Dans ce dernier royaume, la peine d’emprisonnement, de confiscation de biens , est portée ( i ) contre toute personne qui soutiendrait l’autorité de l’évêque de Rome r on déclare coupables de haute trahison toutes celles qui ne veulent pas jurer de renoncer au pape. Des révoltes se manifestent : la force des armes les dissipe, et les bourreaux atteignent les chefs échappés au fer des soldats.

En Angleterre, comme en France, la cupidit^ et l’avarice jouent un rôle actif dans les proscrptions religieuses ; mais le bras de mer qui sépare les deux pays met une différence entre les oppresseurs et les victimes. En France, ce sont les^.^ biens des réformés que s’approprient les catholiques romains ; en Angleterre, on envahit les' biens du clergé catholique. Dans les deux pays , les courtisans partagent ces dépouilles avec le prince. Pour s’assurer de la noblesse ,, Henri VIH.

(i) En 1536.

îui cède une partie des biens des monastères soit en pur don , soit par des ventes. à vil prix, soit par des échanges.

L’ardeur de dispute , que ce prince avait déployée , au commencement de son règne , en faveur de l’Eglise romaine , devient bien plus vive encore quand il défend sa propre doctrine. Un maître d’école , nommé Lambert , obstiné à rejeter cette doctrine royale, en appelle au roi, et le roi répond à l’appel. Fanatique comme son obscur provocateur , Henri ne craint point de compromettre la majesté royale dans une lutte indigne de lui. Le combat s’engage; les traits se croisent ; nul ne s’avoue vaincu , mais la victoire est proclamée en faveur de l’argumentateur couronné (i); et celui-ci, Siiiis générosité dans le succès , envoie au supplice le champion opiniâtre qu’il n’a pu convertir. On juge si les bourreaux sont humains envers un ^^théologien vaincu par la théologie d’un roi.

Ce n’est pas pour les hommes seuls que la théologie du roi est à craindre. Une jeune femme.

(i) Il en est des théologiens comme des poêles : Un poëie est toujours fort bon ' A la tête de cent mille hommes.

Voltaire.

distinguée par sa beauté et par son mérite , en faveur auprès de la reine, Anne Ascüe, s avise de dogmatiser sur des questions qu’a décidées l’infaillibilité royale. Une éclatante vengeance doit suivre une pareille témérité. C’est le chef de la magistrature, le chancelier Wriothesely, ■qui poursuit la coupable, qui préside à son châtiment. Dans son ardeur pour la gloire scholastique du roi , il trouve les bourreaux trop accessibles à la pitié, et, sur leur refus d’aggraver les souffrances de la victime, il porte lui-méme la main à l’instrument de la torture. Après avoir fait souffrir de longues douleurs à cette infortunée, on la condamné à être brûlée vive, et il faut la porter au bûcher qui l’attend. Lorsque de telles cruautés ont lieu sous les yeux dA prince, dans les rangs élevés, on juge ce quFse passe dans les rangs inférieurs. La raison indignée ne sait où placer la supériorité de barbarie.

Mon intention n’est pas de suivre de règne en règne le cours plus ou moins actif des proscriptions religieuses en Angleterre. Sous la maison de Stuart, la politique entrera dans le dogme, et l’œil le plus habile aura peine à démêler la question du pouvoir absolu de la question de liturçie. Je bornerai à la maison de

ïudor l’examen qui m’occupe. Ce n’est pas que sous Henri VIII la question d’état n’eût aussi? été confondue avec la question de dogme; mais comme ce prince ne rencontra pas de résistance en faveur de la liberté, ce ne fut point comme ennemi de la liberté, qu’il employa l’arme des proscriptions. En réalité il fut dominé au même point, peut-être, pat* ’e fanatisme de la toutepuissance royale et par le fanatisme religieux. Si la manie d’argumenter sur des questions théologiques dut le porter à s’arroger un pouvoir sans bornes, pour faciliter le triomphe de ses opinions; il ne se servit pas avec moins d’adresse de sa suprématie religieuse pour assurer sa suprématie politique. Comme chef de la réformation angli^aue , et d’une réformation opérée par des voies violentes, il a droit de prendre place parmi les persécuteurs, en même , temps que, comme destructeur des privilèges et des droits dont avaient joui les Anglais avant son règne , il a son rang marqué parmi lès despotes, on peut même dire parmi les tyrans. Chez Marie, sa fille, les mêmes passions se retrouvent, mais dans une proportion différente. Ce qui l’emporte chez cette princesse, c’est le fanatisme religieux : elle veut le despotisme aussi, mais comme moyen. Élizabelh, après

flic , héritière des deux despotismes , saura les faire excuser et supporter l’un et l’autre.

Kdouard, frère de Marie, ne vécut que pour j)rouver de nouveau aux peuples combien est funeste un gouvernement dans lequel il n’existe point de précautions législatives pour le cas ou des rois enfans sont appelés au trône. Je ne ferai, à l’occasion de ce règne , qu’une seule remarque, c’est que Marie, persécutée alors pour son attachement à la religion catholique , déclara qu’elle subirait plutôt la mort que d’embrasser un autre culte. Comment la même princesse, qui défend ainsi sa liberté de conscience contre les violences du pouvoir, peut-elle ensuite s’armer de toutes les rigueurs du pouvoir contre ^ la liberté de conscience? Comment peut-ell(/ vouloir anéantir en autrui ce qu’elle a si courageusement réclamé pour elle - même? Cette question si naturelle trouve sa réponse dans l’un des traits du caractère de Marie. « Son igno- « rance, dit Hume, la rendait également in- « capable et de douter des opinions quelle « avait reçues, et d’avoir de l’indulgence pour «t celles des autres. » C’est donc encore l’ignorance qui va devenir le principe des plus affreuses cruautés ! Marie promet d’abord, dans ses déclarations publiques, de tolérer les croyances

différentes de la sienne , mais elle ne tarde pas à jeter le masque, et envoie au pilori un audacieux qui lui rappelle ses engagemens. Le catholicisme se relève avec une prodigieuse activité : il dépose, il dépouille, il renverse tout ce qui retarde son triomphe. Les consciences alors semblaient n’attendre, pour se décider, que la manifestation de la volonté royale. Le mariage de Marie avec Philippe II accroit encore cette disposition. Les deux chambres du parlement présentent à Philippe et à Marie une adresse pour les prier de reconcilier le royaume avec le siège apostolique. Un légat , au nom du pape , lève les censures , donne l’absolution au parlement et au peuple , et l’ouvrage qui a coûté tant d’efforts à Henri VIII , tant de sang à ses sujets, est détruit en un moment par sa fille.

► ^ Ce n’est pas assez pour Marie de voir la religion qu’elle professe, préférée et dominante, son impitoyable zèle ne peut se reposer tant qu’elle n’aura pas entièrement extirpé l’hérésie. Elle appelle les délibérations de son conseil sur les moyens d’y parvenir. Un homme vraiment religieux , le cardinal Pôle , se déclare pour les voies de la douceur. Un autre prélat, à qui toute religion est indifférente , mais qui connaît le penchant et la volonté de Marie, Gardiner , ap-

pnie le système de la sévérité et son avis remporte sans peine. Nous ferons remarquer que l’un de ses principaux raisoniiemens est celui que les jésuites feront valoir sous Louis XIV et qui aura trop de poids sur les déterminations de ce prince. On convient que la persécution ne fait que des hypocrites ; mais les enfans de ces faux convertis seront élevés dans des opinions orthodoxes : ils les embrasseront de bonne foi et leur salut est assuré. D’après celte puissante considération , il est décidé que les lois contre la religion réformée seront exécutées dans toute leur rigueur.

Je tremble de faire un pas de plus dans ce règne abominable. C’est sous le nom de la religion, que tous les génies de l’enfer semblent: avoir été appelés aux funérailles du genre humain. Les prélats les plus distingués et les plus vertueux ouvrent les premiers cette sanglante carrière : ils expirent ayec une admirable constance dans des flammes lentement entretenues. Près du bûcher sont leurs lettres de grâce , qui attendent leur rétractation. Nul ne se rétracte. Tous meurent en-invoquânt le ciel, et en excitant le peuple à mourir comme eux. Cranmer , qui lui-même autrefois a été. le pèrsécuteur des ariens et des anabaptistes, Granraer est, à son

tour, victime de sa croyance. Ebranlé parla terreur du supplice, il cède un moiuent et signe une espèce de justification. Le repentir suit aussitôt la faute et il reprend toute sa dignité. H marche à , la mort d’un pas ferme, «Cett.e niaina « péché, » dit-il : et , Îîcévola chrétien , il la laisse tranquillement consumer par les flammes. Après cette expiation , il abandonne le reste de son corps au bûcher, et son visage toujours calme conserve jusqu’au dernier moment l’empreinte anticipée du bonheur auquel il aspire pour prix de sa vertu. Si l’Iiéroïsme de la résignation dans les tortures atteste la vérité , combien de vérités contradictoires ont été scellées dù sang des ntartyrs ! Deux évêques , celui de Londres et celui de Worcester, sont jetés ensemble, dans le même bûcher : « Consolons-nous, dit Lati- « mer à Ridley, nous allumons aujourd’hui une ^ "V torche qui , s’il plaît à Dieu , ne s’éteindra ja- « mais. » Il se trompait. Cette torche s’est éteinte. Lé. fanatisme persécuteur a été détruit en i6d3 , en même temps que le pouvoir absolu. La tolérance n’est pas complète encore peutêtre; mais l’humanité est moins outragée i l’intolérance a cessé d’être sanguinaire. Que de ravages doit faire avant cette époque de libération, la torche allumée par Henri VIII, et secouée

avec violence par la main forcenée de Marie î en trois ans sous le règne de cette princesse deux cent soixante dix-sept personnes sont brûlées vives , et l’on ne compte pas le nombre prodigieux de celles qui subissent d’autres peines, comme l’emprisonnement et les confiscations. C’est sur le seul soupçon d’hérésie que s’applique la peine capitale : on traite comme rebelle , on exécute prévôtalement quiconque aurait des livres hérétiques , téméraires ou séditieux et ne les brûlerait pas sans les lire. De tous côtés les meilleurs citoyens sont aux prises avec les bourreaux : fatigués de périls toujours renaissons , un grand nombre d’entre eux se hâtent de fuir une patrie meurtrière, et des mh^liers d’Anglais vont porter dans des contilies moins intolérantes leur industrie et leurs richesses.

Nous avons vu que les deux chambres cîu parlement, empressées à répondre au vœu de Marie, avaient sans difficulté abjuré la religion anglicane , mais il était un autre point sur lequel leur renonciation eût été plus difficile à obtenir; c’était la possession des biens ecclésiastiques dont une partie était passée dans les mains d’un certain nombre de leurs membres. L’Eglise se montra d’abord indulgente : il fut stipulé que les

propriétaires de ces Liens n’auraieut à craindre ni recherches ni censures ecclésiastiques ; mais le Saint-Siège n’abandonne jamais irrévocablement ses prétentions temporelles. L’année suivante, Paul IV exige la restitution de tous les biens de l’Église , déclarant que ce qui appartient à Dieu ne peut être converti à des usages profanes; que quiconque retenait ces biens était en état de damnation éternelle. Marie qui préférait, disait-elle, le salut de son âme à dix royaumes comme 1 Angleterre, dépouille la couronne de tous les biens ecclésiastiques dont son domaine s’était accru , et elle marque vivement le désir de voir cet exemple imité par tous les détenteurs dés biens du clergé; mais sur ce po’|it la conscience du parlement résiste à l’influence royale et, pour conserver leurs acquisitions, ces catholiques, si ardens d’ailleurs à se- ^mder les fureurs insensées de Marie , ne craignent point de courir les chances de la damnation dont on les menace.

De tous les pays où les femmes parviennent au gouvernement , il n’en est aucun qui ait vu une reine aussi cruelle que Marie; à moins de remonter au temps des Brunehaut et des Frédégonde. Catherine de Mcdicis, qui, sous le règne de ses fils , a en effet gouverné la France,

n pcut-( lre versé plus de sang enctyre, mais ce fui d’une manière moins atroce : il y avait une sorte de guerre ouverte en France, entre les protcslaus et les catholiques, et les crimes de Catherine révoltent moins parce qu’ils sont plutôt des crimes politiques que des crimes religieux. « Pour moi, disait-elle, après la Saint- « Barthélémy, je n’ai à me reprocher que la « mort de six. » Marie se serait honorée de la mort de lous^ et elle ei;t cru avoir des droits à la faveur du ciel en raison du nombre des victimes. Nul prince dans aucun pays n’a fait plus de mal à la religion catholique : elle l’a rendue exécrable à l’Angleterre. A côté de Marie, Élisabeth est un prodige de bonté : moins fanatique, et moins acharnée , fut la célèbre Isabelle ^ui pourtant fonda l’inquisition. Marie est le Néron du sexe féminin.

Enfin l’Angleterre respire : un siècle plfc’^:*?* doux semble naître pour le peuple anglais. Marie ii’cst plus : elle n’avait çonnui que la violence et la force. Elizabeth s’avance par d’autres chemins. Cette princesse a vu quel est le pcnfchant de la nation ; elle sera de la religion qui a le plus de partisans : elle sent qu’il ne faut pas renverser d’un premier coup l’ordre de choses existant ; elle le mine avec adresse, et, en quelques mois,

elle a fait assez de progrès pour oser davantage. Sa pénétration aperçoit tout ce qu’il y a d’utile pour l’autorité royale dans le titre de chef de l’Église , et la suprématie religieuse d j Henri VIII reprend en elle son véritable caractère. Pour donner au changement . qu’elle prépare , et qui est déjà consommé d’avance , ces formalités extérieures que l’opinion semble réclamer, >an établit de nouveau^ des discussions publiques entre les catholiques et les protestons. Sous son règne, comme sous les règnes précédons, la victoire est pour les théologiens de la cour. Un bill abolit la messe et rétablit la liturgie d’Edouard VI. Le catholicisme est proscrit , et des peines sont décernées contre ceux qui r ^fu- *seraient de se conformer au nouveau culte. Quelques rigueurs ont lieu; mais, après le règne précédent, elles méritent à peine d’être remarguées.

Je termine à cette époque mes observations sur les proscriptions religieuses de l’Angleterre, parce que c’est là que jaillit, du récit que jevietis de faire , la plus instructive des leçons pour les rois et pour les peuples. Je ne m’attache point à rechercher quel a été le principe de ces proscriptions : que ce soit la manio dé la controverse chez Henri VIII, l’ignorance chez Marie ^ l’amour

( SGG )

du pôuvoir absolu chez tous deux , celte question n’est, en cette circonstance , que d’un intérêt secondaire. Ce qui mérite l’altention la plus sérieuse, ce qui est de la plus haute importance, ce n’est point le principe de ces proscriptions, c’est leur résultat. Pour séparer l’Angleterre de l’Eglise romaine, Henri VIII couvre le pays qu’il gouverne de bûchers et d’échafauds. Quel est l’effet de tant de cruautés.^ Il est nul ; car Marie replace l’Angleterre dans la dépendance de la cour de Rome. Pour affermir l’union de l’Angleterre avec le Saint-Siège , Marie surpasse les barbaries de son père. Quel sera l’effet de ces incroyables fureurs? Il sera nul ; car Elisabeth , sans violence , sans effort , rompt les liens sanglans renoués par la main de Marie, et rétablit l’Angleterre dans l’état où l’avait laissée Henri VIII. V oilà donc où tant et de si atroces proscriptions ont abouti. Si nous en avons retracé déplorable image, ce n’est point pour effrayer les âmes , c’est pour parler à la raison : c’est de la froide raison que nous invcyjuons le jugement. La leçon éclatante et terrible que donnent aux peuples et aux rois les proscriptions religieuses de Henri VIII et de Marie est-elle seulement dans l’injustice de ces proscriptions ? Non; elle est surtout dans leur inutUité.

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