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ÉTUDE DES ÉCORCES

Les propriétés amères des quinquinas n'appartiennent pas exclusivement aux écorces ; elles se retrouvent, bien qu'à un moindre degré, dans les feuilles et les fleurs , qu'on pourrait à la rigueur utiliser. Mais, dans la médecine européenne, nous n'avons guère à notre disposition ces organes délicats de la plante : les écorces seules nous arrivent par la voie du commerce , et c'est sur elles que doit se concentrer notre étude.

Depuis que Pelletier et Caventou ont retiré des quin-

quinas un principe ûWqtyé) ils ont attribué les propriétés héroïques du remède, la richesse comparative des écorces a pu être Irès-approximativement calculée et leur valeur thérapeutique indiquée avec certitude. L'un des points les plus importants de l'étude des quinquinas s'est trouvé résolu : le pharmacien a eu dans les mains un moyen infaillible de vérifier l'efficacité de son médicament.

Mais d'autres questions, et des plus obscures, restaient encore à résoudre. L'origine des principales écorces du commerce, l'influence de l'exposition, du sol, de toutes les conditions météorologiques sur la production des principes actifs, te siège de ces principes rîa<n>s les organes du végétal et les modifications apportées par le développement de la plante : tous ces problèmes intéressants restent encore trop souvent sans réponse, malgré les travaux considérables des vingt dernières années.

Cet état imparfait de h quinologie se trahit par l'absence de classification rationnelle pour les écorces officinales. « Si toutes les fois qu'une écorce se présente à nos yeux, nous connaissions les traits principaux de son histoire, rien ne serait plus simple que de lui assigner la place qu'elle devrait occuper dans l'échelle de nos connaissances, elle irait tout naturellement se placer à côté de l'arbre qui la produit1. y> C'est là la seule classification naturelle, la seule qui puisse être définitivement admise dans la matière médicale, et, malgré les nombreuses difficultés qu'elle offre encore, c'est celle que nous croyons devoir adopter dans l'étude spéciale que nous aurons à faire des quinquinas.

1 Weddell, loc.rit., pag. 22.

Mais c'est seulement de nos jours que les travaux des quinologistes, et particulièrement ceux de M. Howard, ont rendu possible une pareille tentative. Auparavant, la plupart des renseignements nécessaires pour l'identification des espèces botaniques et des écorces commerciales faisaient trop souvent défaut, et c'était dans les écorces elles-mêmes ou dans quelque circonstance particulière de leur histoire qu'on devait chercher les bases d'une classification. De là un certain nombre de systèmes, que nous devons brièvement rappeler, parce qu'ils ont été généralement admis et ont contribué à donner aux écorces leur dénomination usuelle.

Dès l'origine, les quinquinas ont été divisés en gris, rouges, jaunes et blancs, et c'est sous ces noms qu'ils sont encore connus dans le commerce. Voici , d'après M. Guibourt, les caractères de ces différentes classes:

«Les quinquinas gris contiennent, en général, des écorces roulées, médiocrement fibreuses, plus astrin gentes qu'amères, donnant une poudre d'un fauve grisâtre, plus ou moins pâle, contenant surtout de la cinchonine et peu ou pas de quinine.

» Les quinquinas jaunes peuvent offrir un volume plus considérable, sont d'une texture très-fibreuse et d'une amertume beaucoup plus forte et plus dégagée d'astringence. Ils donnent une poudre jaune ou orangée, et peuvent contenir une assez grande quantité de sels à base de chaux et de quinine, pour précipiter instantanément la dissolution de sulfate de soude.

» Les quinquinas rouges tiennent le milieu, pour la texture, entre les gris et les jaunes : ils sont à la fois

très-amers et astringents ; leur poudre est d'un rouge plus ou moins vif; ils contiennent à la fois de la quinine et de la cinchonine.

y> Les quinquinas blancs se distinguent par un épiderme naturellement blanc, uni, non fendillé, adhérent aux couches corticales. Ils contiennent, soit un peu de cinchonine, soit un autre alcaloïde plus ou moins analogue. Ils sont peu fébrifuges et ne peuvent guère compter au nombre des quinquinas médicinaux1. »

Nous n'avons pas à critiquer ici ce système, qui a les qualités et les défauts d'une classification tout artificielle. Insistons seulement, à son occasion, sur un fait mainteaant bien établi et qu'il est important de ne pas méconnaître. Dans un pareil groupement, les écorces provenant d'un même arbre peuvent se trouver très— éloignées les unes des autres dans des classes différentes,tandis que des produits d'espèces très-différentes se rencontrent souvent côte à côte. « Presque constamment, nous dit M. Weddell, les quinquinas gris ne sont que les jeunes écorces des mêmes arbres qui donnent les quinquinas jaunes et rouges. »

Quelques auteurs ont groupé les quinquinas d'après leur pays d'origine: Bolivie, Pérou, Equateur et Nouvelle-Grenade, distinguant encore les principales localités cinchonifères de ces divers États. Tel est l'ordre suivi par M. Pereira dans sa Matière médicale, et par MM. Delondre et Bouchardat dans leur Quinologie. En

1 Guibourt; Histoire naturelle des drogues simples, 4-e édit. Paris, 1850, tom. 111, pag. 100.

réalité, ils n'ont fait que généraliser un système partiellement employé dans les ouvrages classiques; depuis longtemps on donnait à certains groupes de quinquina le nom de localités célèbres : Loxa, Huanuco, Cuzco, Jaen ou Euattialies, etc., etc.

Enfin, M. Weddell1 a proposé, en attendant mieux, une classification fondée sur la structure anatomiqne des écorces ; il a, de cette manière, ouvert la voie de recherches intéressantes qui ont, plus que toutes les autres, conduit à la véritable méthode de classement.

Lorsqu'on veut comparer deux écorces entre elles, celle d'un arbre vivant, par exemple, avec une espèce commerciale, il ne suffit pas de regarder aux caractères extérieurs, il faut encore s'assurer, avant d'identifier les deux espèces, qu'il n'y a pas de différence radicale dans leur structure intime. Ceci nous amène à traiter une question importante, que nous avions jusqu'ici réservée : l'étude microscopique des écorces de quinquina. De nombreux auteurs s'en sont occupés après M. Weddell: MM. Berg2, Schleiden3, Klotzsch , Karsten , Howard, Phœbus4, etc. Résumons brièvement le résultat de leurs recherches.

Étude microscopique des écorces. — Il est impossible de juger de la structure d'une écorce adulte par les

1 Weddell, loc. cit., pag. 23.

2 Voir Berg et Schmidt, loc. cit., XV, a-b.

3 Schleiden; Handbuch der botan. Pharmacognosie. Leipzig, 1857. A Philipp l'hœbus; Die Delondre- Bouchardatschen Chinarinden.

Giessen, 1864-.

échantillons d'herbier. L'âge amène de tels changements dans ces organes, qu'un rameau tout jeune ne saurait donner une idée de la constitution intime des branches ou du tronc. Il faut donc, pour se faire une idée exacte de ces productions d'âges différents, les examiner séparément l'une après l'autre.

Un jeune rameau de Cinchona ovata a présenté à M. Weddell1 :

4° En dehors, une rangée de cellules épidermiques brunâtres, souvent à moitié détruites ou confondues avec des thallus de lichens.

2° Plusieurs rangées de cellules oblongues, comprimées de dehors en dedans , d'un brun foncé, ne devenant pas transparentes clans l'alcool ; elles constituent le cercle résineux , bien connu des marchands de quinquinas, et caractérisent nettement les jeunes écorces de certaines espèces. Ce n'est au fond qu'une simple modification du suber, mais assez marquée pour avoir mérité un nom spécial .

3° La tunique ou enveloppe cellulaire, ou encore enveloppe herbacée, formée de cellules oblongues, comprimées de dehors en dedans; les extérieures contiennent de la chlorophylle, les autres se remplissent de matières résineuses ou de grains de fécule.

4° Une ou deux séries de lacunes analogues aux vaisseaux laticifères.

5° Quelques fibres corticales, éparses au milieu d'un

i Weddell, loc. cit., 48.

tissu cellulaire tout jeune, dont les cellules deviennent plus tard régulièrement polygonales et se gorgent de matières résinoïdes.

A mesure que la branche devient plus âgée, le nombre des fibres corticales augmente, les lacunes tendent à disparaître, certaines cellules de la couche herbacée se modifient; il se forme enfin dans le suber des couches très-denses de cellules tabulaires, isolant les parties extérieures des portions vivantes de l'écorce, et amenant fatalement leur mortification. Ces couches extérieures, où les sucs ne circulent plus, se détachent très-facilement et ne sont que rarement conservées dans les échantillons des grosses branches ou du tronc. M. Weddell a donné à leur ensemble le nom de périderme : c'est Yépiderme de beaucoup d'auteurs, Yenves descascarilleros (Bedcckung des Allemands). Ce périderme varie beaucoup d'épaisseur et de structure, suivant que les bandes de suber tabulaire, qui le limitent, pénètrent plus ou moins profondément dans les couches vivantes de l'écorce. Parfois ces bandes n'isolent et n'éliminent que quelques minces couches subéreuses; d'autres fois elles pénètrent dans les couches herbacées; parfois même elles entament le liber de manière à ne laisser au-dessous d'elles que cette portion intérieure de l'écorce. Ce qui reste au-dessous du périderme a été appelé derme par M. Weddell.

Dans une écorce du commerce encore recouverte de son périderme, nous pouvons distinguer trois zones principales, qui sont, de l'extérieur à l'intérieur : les couches subéreuses, l'enveloppe cellulaire ou herbacée, les couches du liber.

Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit des couches subéreuses.

La couche cellulaire présente au contraire quelques particularités qui méritent attention. Parmi les cellules dû parenchyme , il en est qui se font remarquer par une multitude de petits granules grisâtres, solubles dans les acides nitrique et chlorhydrique. A un grossissement plus considérable, ces granules présentent toute l'apparence de cristaux. Les cellules qui les contiennent prennent de cette circonstance le nom de cellules à cristaux (Cristalzellen des Allemands, Cristal-cells des Anglais). Elles n'appartiennent pas exclusivement aux couches herbacées , on les rencontre aussi quelquefois au milieu des fibres du liber. On trouve aussi dans les mêmes zones d'autres cellules à parois ligneuses plus ou moins épaisses, qui contiennent dans leur cavité une matière d'un brunrougeâtre d'apparence résineuse. On les a nommées cellules à résine (Harzzellendes Allemands; Saftzellen, Berget Schmidt; Resin-cells des Anglais). Quand les couches incrustantes sont assez nombreuses pour remplir toute la capacité de la cellule, on donne à ces cellules le nom de cellules pierreuses (Steinzellen, Berget Schmidt).

Les lacunes ou vaisseaux laticifères ( Milchsaftzellen Phœb., Saflfasem Schleiden , Saftrœhren Berg et Schmidt ; Sap-cells des Anglais ) , que nous avons vus exister entre le liber et la couche herbacée , persistent quelquefois pendant toute la vie de la plante ; mais ils sont , dans tous les cas , moins développés que dans le jeune âge.

Les fibres corticales sont entourées d'un tissu cellu-

laire analogue à celui de l'enveloppe herbacée , au milieu duquel pénètrent des rayons médullaires de dimensions très-diverses. Ces rayons traversent quelquefois toute la zone intérieure, pour pénétrer et se perdre dans le parenchyme de l'écorce moyenne. Outre les fibres corticales, complètement développées (Baslzellen ou Bastfassrn des Allemands), le liber contient çà et là •des cellules fibreuses (Faserzelien ) longues et étroites, à parois moins épaisses , qui ne sont probablement que des fibres corticales en voie de formation.

Les divers éléments que nous venons de passer en revue peuvent servir de base à autant de systèmes de classification pour les écorces officinales , mais tous n'ont pas à ce point de vue la même valeur; il en est de plus importants les uns que les autres, et pour les choisir le seul moyen est de chercher ceux qui fournissent les caractères les moins variables dans les divers échantillons d'une même espèce.

Les recherches de M. Phœbus1 me paraissent laisser peu de doutes à ce sujet; elles établissent que les fibres corticales sont l'élément qui doit être mis en première ligne; viennent ensuite, dans l'ordre de leur importance, les vaisseaux laticifères , les cellules à résine et à cristaux, enfin les fibres corticales en voie de formation, les Faserzelien.

Aussi M. Weddell a-t-il2 été bien inspiré en fondant

1 Phœbus, loc. cit., pag. 17-28.

3 Weddell, loc. cit., pag. 23.

sur la considération des fibres corticales la caractéristique destrois types principaux autour desquels peuvent se grouper tous les quinquinas ' .

1 M.M. Berg et Schmidt nous paraissent avoir clé moins heureux dans leur classification , en mettant en première ligne les caractères tirés de la considération des lacunes et des cellules à résine. Nous indiquerons sous forme de tableau la manière dont ces auteurs ont distribué les diverses espèces de quinquinas. Il est facile de voir que des espèces très-différentes , au point de vue de leurs affinités naturelles ou de leur richesse en alcaloïdes, sont réunies ensemble, tandis que des espèces analogues sont distribuées dans des groupes différents.

A. Des vaisseaux laticifères et des cellules a résine.

a. Vaisseaux laticifères développés; cellules à résine et cellules pierreuses en grand nombre; fibres corticales en groupes ou isolées.

Cinchona Pelleteriana; C. ovata; C. umbellulifera.

b. Vaisseaux laticifères de dimension moyenne.

Cinchona conglomerata; C. purpurea; C. suberosa.

c. Vaisseaux laticifères étroits.

Cinchona amygdalifolia ; C. corymbosa; C. Palton.

B. Des vaisseaux laticifères; pas de cellules a résine ni de "cel-

lules pierreuses.

a. Vaisseaux laticifères assez grands.

Cinchona lutea, Pav.; C. rufinervis , Wedd. ; C. Calisaya, Wedd,; C. rubra dura (C. erythroderma, Wedd.?) C. scrobiculata, Hb. et Bpl.

b. Vaisseaux laticifères étroits.

Cinchona glandulifera , FI. Ver.; C. Uritusinga, Pav.; C. obaldiana, Klotzsch; C. australis, Wedd. ; G. heterophylla, Pav.

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